III. — KUGÈNB
Quelque temps après cet entretien^ qui avait laissé un peu de froid entre les deux amis^ Lazare rencontra dans le jardin du Luxemboui^ un jeune homme qui^ à répoque de son enfance^ avait été son camarade de jeux. Eugène était un agréable compagnon^ suffisamment instruit^ paraissant aimer le plaisir, non comme une distraction d'ennuis qu'il n'avait pas, mais pour le plaisir lui-même, et possédant pour le présent une certaine aisance qui lui permettait d'attendre patiemment la fortune réelle "^que lui réservait l'avenir. Les souvenirs du passé renouèrent entre Eugène et Lazare des relations qui restèrent pendant quelque temps dans les limites d'une certaine réserve. Ils s'en tenaient le plus souvent à l'échange d'un bonjour pressé ou d'une poignée de main rapide. Cependant Eugène avait su attirer Lazare sur le terrain des confidences. Celui-ci avait alors raconté sa vie à son ancien ami, et tout en lui confiant ses espérances pour l'avenir, il n'avait pas dissimulé la nature des difficultés contre lesquelles il avait à lutter, lui et ses cauiarades les
s 94 L£S BUVEURS D'EAU.
buveurs d*eau. Ces récits^ qui avaient initié Eugène aux mystères d^une existence que son scepticisme d'homme teilreux n'eàf pas osé deviner, Favaient mtéressé. Il ne répondit néanmoins par aucune apparence de pitié blessante aux confidences qu'il venait de recevoir: mais un jour il arriva chez Laziu^e^ et surprit celui-ci en flagrant délit de misère. Lazare |)àrùt étonné et eh ménie temps éotîtrarîé dé fcètle visite â laquèliië il i^'àtténdait si peu, et il eti demanda ainicalëttiëht le motif à sôii àWÎ, tjui après toute sorte de défours pour ménager là gusëéptibilité du peintre, lui fit des offres de service. Malheureusement Lazare était dans un de ces mdhient^ dé décout'âgèment profond qui rendent le§ tlatùi*és lés plus pàdfiqUesiiccesgibles à une rtiisatithropie agfëssiVè. Il étdit tîlécoiitent de son itsivâl, il était fàtîgiié de des péillblé^ luttes Sclhs résultat qtie les artistes appéllëtit là mauvaiseiklncy et quî> eh sç prolongéâhl, le scmmettâient aux stériles Û dOliioUt'edëès fièvres dé HtnpUissance. Lui d'ordindife si patiéht pour ftlire le Sîégè d'une difficulté, îl se sentait frappé de Tinertië hiôrMe qui paralyse toutes lés fotces; il aurait eu besoin dé moftivement, de dîstractîoh, de plaisir ; il éprouvait dés cotlVoîtises de bien-être qtf il ne lui était pas perftiis de satisfaire. La société dé ses ainis lés bùvéui^ d^ëau n'était d'aucun allégement pôitt cet efltiuî tyftitttlique. Une aigreur îiritànté se hiêlait à tous seé ptbpos, il Men (|u* Antoirie
lâSARÉ. S9S
M àîâK dii ûâm le ftftniliarite de itsnt iaftgdge que, s'il foulait broyer du n(Ai, fi pdtitait Uen rester chez lai. C'était le parti (|uê hatàfè avait (xriâ; mais son mal avait iédotiblé itim lÉ ëtfiitàdéy et c'était au mo- Boent dà la crise était ïMlhêë à ton état te plus aigu qif avait paru Eugène.
Dans les fâcheuses dispositiMis ctt il se trouvait^ LËzate aeéneillit mal des offres pi*ésentées avec autant de sincérité que de sythpathié réelle. Il s'étonnait qulSttgène n'eût pds deviné qtié, malgré tout ce qu'elles avaient de bienveillant, il èfiistflit des initiatives in^BscrèteS, et qui prouvaient à celui qui en était l'objet qu'on ne TâVàit ptis, ou qu'on l'âvàît thA compris. D se déclarait presque blessé de oe qu'on eût ainsi iitterpi'été Ses cohMeilces faites de bonne foi. Après tout, il avait tort d!èite Surpris: les gens du monde nepeuteùt pas avoir Pinfelligénce de ces délicatesses, familières à ceux que n^à ^oint encore blasés le laisseraller des habitudes mondaines. Eugène, fort étoimé de ce langage, avait supporté sans rien dire cette tirade fiâû'oache, détachée en phrases saccadées, en petits mots qui auraient voulu être acerbes et qui n^atteignaient ptô leur but, puisque h sentiment qui les faisët naître en manquait hii-méme. Ciependant, durant cette chagrine improvisation, qu'il ne voulait pas interrompre dans la crainte de fournir un nouvel aliment à là mauvaise humeur de Lazare, Eugène avait éprouvé
29e LES BUVEURS p'SAU.
rimpression pénible qui se produit ^quand on voit une bonne intention mal comprise et retournée contre soi-même. Il laissa Lazare terminer son discours^ et quand il le supposa achevé^ il se borna à lui dire : — Mon cher ami^ je vous demande pardon de vous avoir dérangé. Il fait un peu froid chez vous, je vous quitte. Il lui tendit la main de bonne grâce et la laissa assez longtemps dans la sienne, conune pour faire un appel à un meilleur esprit de justice.
— Gageons que vous me trouvez ridicule ! dit Lazare avec le sourire d'un homme qui sait avofa» tort.
— Je ne veux pas profiter de la première fois que
je viens chez vous pour vous dire une chose désagréable, répondit tranquillement Eugène.
Lazare comprit le reproche et laissa partk son ami. Furieux de ce que celui-ci ne Teût pas violenté pour lui faire avouer la stupidité de sa conduite, il eut. un moment Tintention de courir après Eugène ou de liû écrte pour s'excuser de la méchante réception qu'il lui avait faite, mais il puisa dans son amour-propre toutes sortes de raisons frottées d'un faux vernis de dignité qui l'arrêtèrent. Il préféra s'en remettre au hasard d'une prochaine rencontre pour s'expliquer amicalement avec Eugène. L'occasion ne se fit pas attendre. Huit jours après, comme Lazare sortait du Musée, il fut assailli par une grosse pluie qui menaçait de pénétrer dans le carton qu'il avait sous le bras et o^ se trouvait un dessin
LAZABE. 297
achevé dans la journée. En courapt pour se ofiettre à Tabri sous Tun des guichets du Louvre^ il s'entendit appeler : c'était Eugène qui passait en voiture. Celui-ci fit arrêter le cocher, ouvrit la portière, et tendit la main à Lazare pour Faider à monter dans le coupé«
— Vous ne refuserez peut-être pas ce service-là, kii dit-il en riant, surtout parle temps qu'il fait?
— Tenez, dit Lazare gaiement, pour me mettre plus à l'aise, faites-moi donc le plaisir de me dire. que j'ai été stupide avec vous l'autre jour.
— De tout mon cœur, répliqua Eugène sur le même ton ; je n'm pas pour m'abstenir les mêmes raisons que ce jour-là, je ne suis ni chez vous ni chez moi : vous avez été complètement absurde.
— Que voulez-vous? Tout allait mal ce jour-là : la cheminée fumait, mon tabac était humide, je ne pouvais pas travailler; j'avais envie... noiieux que ça... j'avsds besoin de me disputer.
— Je n'aime pas beaucoup ces parties«là, reprit Eugène, surtout dans certaines conditions; mais si vous voulez venir avec moi dans un endroit où la cheminée ne fume pas et où l'on trouve du tabac sec, nous nous disputerons tant que vous voudrez, après dtner toutefois.
— Tenez, interrompit Lazare, confession entière : le jour où vous êtes venu, je crois que j'étais à jeun, à moins que ce ne soit la veille.
29) LES BOTEÙRt D'EAU.
— Afops, réprit Eugène avec un acôeiit fié véritable Reproche, vous aveï été plus que ridicule ; vous avez été crtiel.
~ (irlielï Ôt Laiarè.
— Ouï, ihteirôrfipit Ëiigètié, î)atrce que vous m^avez iûséê partît' en èfiijtorîàfit f idée Aé éfe que vous venez de m'avouèr. Ah ! je vous en ai vmiM, vrai 1
i— fie t)àrlbhs pJtis de ëela, fit Làiàte embarrassé.
— (M, pbiii^ le mbfneM, mais hôtts èh te|)arIeroris plus tard. Je vous emfhèhé, ni^èst-éé pats t
-^ Mîtis àù àfions-notis ? Chez vous? demanda Lazare.
— Chez tooi, fit Eugène eri rîarit, oui,., un peu !
— Cytthrîèïii f Reprit Lazare naïvement, vous n'êtes pas chez vous tout à fait i
— Voùàfè saurez tout à l'iteure, dit le jeune homme. Eugène conduisît Lazare chez sa maîtresse. C'était
une jetïùe Iferhme d'âp^aifence as^éz distinguée, qui, restée veuve et sans fortuné, avaîf été dans Tobligation de mettre â pi*oflt pour vivre le talent très-remarquable qu'elle possédait sur le pîafio. Ses relations avec Eugène n'avaient apporté aucun changement dans âon existence, atiimée seuletoeilt par mie afiection qu'elle vonlait sahs doute, poùi^ la fendre ^lus durable, détacher de tout intérêt. Claire était jolie, mais elle appartenait à cette race de feûjmes, types des figures de second plan dont le charme, peut se dépeindre d'un seul mot ; la grâce au répôà. Sa beauté véritable ne se
iiAZÀRÉ. 299
révélait que pour solèniiTsér tés joies intérieures de son âme. C'était comme la robe de fête de son visage.
— Ha chère liinerve, lui ait feugèiie éa lui présentant Lazare^ un Aq mes amis qui passe la soirée avec nous...
Au nom singulier que son ami donnait à sa maîtresse, l'artiste avaitdresséla tête; il s'aperçut que la jeune femme avait souri et rougi. — Je l'appelle Hinerve, dit Eugène en embrassât Claire^ parce que c'est la sagesse même. Tout à l'heure je la prierai d'aller mettre son casque et de m'adresser ses remontrances , parce qulîîer j'ai ^ait des folies.
Dans un lieu où Ton vient pour la première fois, de même que le bon accueil est le salut des êtres, le bon aspect est le salut des choses. Il y a des maisons où^ sans qu'on sache pourquoi, les fauteuils semblent se reculer quand on veut s'y aller asseoir, et d'autres au contraire où ils semblent venir au-devant de vous avec d'amicales et hospitalières invitations. Au boiït d'une heure, Lazare était aussi à l'aise dans ce joli salon, où toutes les séductions de l'intérieur avaient été prévues, que s'il en eût été l'hôte assidu depuis longtemps. Tout en causant, il se promenait et regardait quelques gravures simplement encadrées qui garnissaient les murs. C'étaient des reproductions des maîtres modernes, et leur choix indiquait un véritable goût d'artiste. Presque toutes ces graviures étaient avant la
800 LES BUYSURS d'EAU.
lettre. — Ceci vous représente la galerie de Minerve^ dit Eugène en riant.
Pendant que Lazare examinait avec la curiosité familière aux artistes quelques bronzes antiques placés sur une étagère^ Eugène et Claire causaient entre eux à voix basse. — De quelle folie voulais-tu me parler tout à rheure? demandait la jeune femme avec un accent presque inquiet.
— J'ai été en soirée hier, et je suis retombé dans mon péché favori, dit Eugène.
— Tu as joué? fit Claire avec reproche.
— Que veux-tu? L'occasion, Therbe tendre,,., et puis on jouait la bouillotte !
—r Tu as perdu?
— Au contraire, j'ai gagné cent écus; seulement ce qui me fâche, c'est que la plus grosse partie de mon gain a été perdue par un pauvre garçon qui n'a pas le moyen de supporter les revers de la mauvaise fortune. J'aurais voulu qu'il me demandât du temps pour me rembourser, et ce matin même il m'a envoyé mon argent.
— Il ne fallait pas le prendre, dit Claire naïvement.
— Ma chère enfant^ tu parles en ignorante des lois brutales de ce plaisir stupide qu'on appelle le jeu. De ma part, un pareil refus équivalait à une injure, dvl tout au moins à une indiscrétion, dont la bonne intention pouvait être méconnue par un amour-propre déjà ir-
"— '^^^^'■^■^'^^^T^ , — ^M^»^^ ^^7za^^
lâZA&B. 10 1
rite. J'ai fait récemment une école dans une circonstance à peu près semblable^ et tu vois celui qui m'a donné là leçon^ ajouta-t-il plus bas en désignant Lazare^ qui continuait à examiner les curiosités contenues dans une vitrine.
-— Ttt t'y seras peut-être mal pris avec ce jeune homme? ât Glaire.
— Je t'ai conté Tafiaire^ reprit Eugène. J'ai agi franchement ; mais, pour obliger les gens^ s'il faut monter à l'assaut de ieur orgueil^ ce n'est pas encourageant. Tiens^ continua-t-il en tirant de sa poche une petite bourse algérienne qu*il tendit à Qaire^ c'est là mon gain. Si tu avais quelque fantaisie à satisfaire^ il faut parler. Pkitus offre ses dons à Minerve^ ajouta-t-il en riant.
-* Je prendrai la bourse parce qu'elle est jolie^ mais non l'argent^ dit Claire. D'abord la somme est trop forte^ et puis je n'en aime pas la source.
— Je te prie de croire que je l'ai gagnée loyalement, interrompit Eugène. Un coup magnifique, trois engagés, et moi brelan quarré, •— le merle blanc de la bouillotte !
— Comme tu es Joueur ! Rien que le souvenir du jeu te passionne encore.
— C^st vrai; mus puisque je gagne toujours...
— Ce serait presque une raison de t'abstenir. C*est
mm
loi LES BUVEtjàl D'EAC.
comme si tu àVais un talisman, et du moment ou tune cours pas de chance, c'est presque déloyal.
— Ah! fit Eugène en riant, ceci est par trop subtil, et f ai à répondre que je fie m'abstîendi^ais pas même dans le cas où je serais constamment malhéiireux. Âllotis> contintia-l-il en Voulant mettre là bourse dans la main de Clabe, prends toujours, ce sera pour ta liste civile. Les rois -en ont bien une, à plus forte raison les déesses. Tu feras des embelli&setnents dans tdn olympe.
Claire consentit à prendre Targent, mais à la condition qu'elle remploierait à sa fantaisie. — Fonds secrets alors ! dit Eugène.
Resté seul un moment avec Lazare, Eugène lui av^t fait ses confidences à propos de CTaii*e. Il en résultait que de son côté du moins la passion était absente de cette limson, qui avait succédé à un amour oifageux. — Claire est bien la meillein^e créature que j'aie jamais rencontrée, disait Eugène. Malheureusement son affection placide, en guérissant mon cœur de blessures faites par une autre femme, m'a habitué à une sorte de tendresse tranquille qui est tout au plus à la passion ce que l'écho est au son. Au fond, je lui suis très-attaché, et mon égoïsme trouve son compte dans ce milieu de sentiments tempérés qui ne me prennent de mon temps que ce que je veux bien leur en donner, et me laissent toute mon indépendance de cœur et d'esprit...
— Total — vous ne Taimez pas, interrompit Lazare.
— Point comme elle croit être àîmee dû moins^ répondit Eugène; mais je serais désespéré qu'elle pût lé soupçonner. Comment latroiivez-vôust ajdu(à-t-il.
— Charmante.
— Et Vous^ fit Eugène^ comment gôuverïiez-votis 1^ amours?
— Moi, répondît Lazare, je rie 6oiti{)i*eridâ pas Tamour dans la misère, ^our ihôi^ c^est une ^assio'n de luxe^ et toute chose de luxè ni^ési interdite.
— Et comment vos vingt-cinq ans s^àrrangent-ils de cela? fit Eugène.
— Vous savez par ce que je votis en ai dit quelle est ma position, continua Tartiste. J^ai de Tambition juste ce qu'il en faut pour atteindre à mon but, je Tatteindrai, parce que j'ai expérimenté Tallure de ma volonté; et par le chemin quelle m'a fait faire déjà, je puis apprécier où elle peut me conduire. Seulement, pour arriver, j'ai dû me créer pour ainsi dire une nature de convention. Quand la disette pénètre dans une maison, on supprime les bouches inutiles. Moi, j'ai fait de même avec tous les plaisirs, toutes les jouissances, toutes les convoitises que je ne puis satisfaire, et pôUr échapper aux tentations, j'ai muré ma vie. Je mentii^ais en vous disant que je suis parvenu sans peîtle à vaincre toutes les rébellions d'une jeunesse insoufnfsc éî turbulente comme un enfant qu'on i*etîent loin des jeux de son âge. Mon atelier a été souvent le théâtre de
<04 LES BUVEUK8 D'BAU.
luttes douloureuses entre moi captif et ma volonté geôlière; mais force est toujours restée à la loi^ comme on dit^ et la loi qui règne là^ c^est la nécessité. J'ai donc tout sacrifié à Tart^ et en échange du sacrifice que je lui faisais de mes plaisirs et de mes passions^ Tart m^a fait connaître les sévères voluptés du travail victorieux. Aux jours d'incertitude et de découragement^ il m'a ranimé par des joies fortifiantes comme un breuvage énergique^ délicieuses comme un fruit savoureux dans une écorce amère. C'est ainsi que j'ai vécu jusqu'à présent^ acceptant la vie^ non pas telle que je l'eusse souhaitée^ mais telle qu'elle m'était faite^ et vivant avec la misère comme les Orientaux avec la peste; me soumettant scrupuleusement à cette règle^ que toute occupation ou préoccupation qui me prendrait une heure de mon temps^ sans utilité pour mon travail^ serait un vol que je me ferais à moi-même^ puisque mon temps et mon travail sont mes seuls patrimoines. Vou3 comprenez que dans de telles conditions d'existence l'amour serait pour moi un véritable cataclysme; il produirait dans ma vie^ écartée volontairement de tout ce qui peut la distraire de son but, l'efifet d'un coup de vent qui entre par une fenêtre : il mettrait tout sens dessus dessous.
— Alors la femme n'existe pas pour vous ? demanda Eugène^ un peu surpris.
- Si fait^ répondit Lazare^ comme modèle.
Qsite interrompit les deax jeunesgens pour annoncer qu'on allait se mettre à table. Après le dîner^ on revint au salon pour y prendre le café. Eugène demanda à Claire la permission de s'absenter pendant une demiheure. Il avait une visite à faire dans le voisinage. Lazare voulait sortir avec lui; mais le jeune homme le pria de tenir compagnie à sa maîtresse et d'attendre son retour^ qui ne tarderait pas. Resté seul avec Claire^ Lazare la pria de faire un peu de musique. Elle se mit an piano et joua quelques mélodies des maîtres allemands^ qui étaient ses favoris. A une exécution supérieure elle joignait le sentiment qui chez un artiste complète la science et peut quelquefois y suppléer. A propos d'un fragment de Beethoven que Lazare s'était déclaré inintelligent à comprendre^ ils avaient entamé une discussion qui de la musique s'étendit sur tous les autres arts. Eugène rentra sur ces entrefaites. — Ai-je été longtemps ? demandart-il.
— Nous ne nous en étions pas aperçus^ répondit naïvement Lazare.
— Diable ! diable ! fit le jeune homme en riant.
— Ah ! mon cher^ ne soyez pas jaloux ! interrompit Lazare en montrant le cahier de musique ouvert sur le piano : Beethoven était en tiers.
— Eh ! dit Eugène sur le même ton de plaisanterie^ ce n'est pas un tiers rassurant.
Comme Lazare, vers la fin de la soirée, se disposait
SÔ6 LES BiJVËUBid d'eau.
k sé retirer^ Eugène^ le voyant fureter dans le salon^ kii demanda ce qu'il cherchait.
— Le carton que j'avais en entrant ; je croyais l'avoir déposé ici; répondit l'artiste.
— Pardon^ dit Claire en se levant^ je l'avais mis de côté, — et elle entra dans une pièce voisine d'où elle ressortit bientôt, tenant le carton à la main.
— Peut-on voir? demanda Eugène.
— Parfaitement, fit Lazare ; — puis, ouvrant luimême le carton, il en tira le dessin qu'il contenait. C'était une copie de la Joconde de Léonard de Vinci.
— C'est de vous î fit Eugène.
•=— Non, répondit Lazare ; c*est d'un de mes amis qui fait partie de la société dont je fous ai parlé. On lui a fait connaître dernièrement un lithographe qui lui a commandé quelques copies d'après les maîtres pour eu faire des tètes d'étude. Comme Paul ne va pas très-vite en besogne et qu'il avait ioute sorte de raisons pour achever celle-là promptement, je lui ai donné un coup de main.
— Mais c'est très-beau cette copie^ dit Claire en s'approchant.
— Il me semble qu'il y a beaucoup de talent là-de^ dans, ajouta Eugèâe.
— Il y a surtout beaucoup de patience et beaucoup de temps perdu.
- Êst-cè bien payé encore?
LÂZAHE. 8tf7
— tfonteuseiileiii, tfyfA Lazd^Ë. fjii fraVâlI cdtbhiè celui-là vaudrait bien deux cents fraiicfe ; oh eii donnera tout du plus èin^uànfe, ^ ôii l'accepte.
— Et pourquoi le réfiiserait-ôîi, si on Va commandé?
— Pour essayer de l'avoir encore à moins. L'individu qui Ta commandé spécule sur la situation de Paul. Dernièrement il lui a refusé une copie du genre de celle-ci parce qu'il y avait un défaut dans la pâte du papier. C!e tfest que par faveur qu'il a consenti à la prendre en faisant subir une réduction de moitié sur le prix convenu. J'avais même assez peur que la pluie qui commençait à tomber au moment où je vous ai rencontré ne pénétrât dans le carton et ne ^t quelques taches sur le dessin de Paul. Si on n'en voulait pas...
Ck)inme Lazare achevait de parler, une goutte de cire fondue tomba sur le dessin qu'il se préparait à replacer dans le carton^
— Maladroite ! s'éoria Eugène en se retournant vers Qaire^ qu'il surprit tenant à la main le flambeau incliné.
La jeune femme regarda son amant d'une façon singulière^ et mit rapidèmait son doigt sur sa bouche.
— Voilà un dessin perdu, n'est-ce pas, monsieur? ditelle à Lazare.
— Haisnoil, madame, répondît l'artiste avec un certain embarras. Cela tie fera qu'ùhcf tdché légèi^ë^ et
B08 LBS BUVBCRS O'SAU.
comme elle est cachée dans un pli de vêtement^ eUe passera inaperçue.
— Je vous demande pardon^ le dessin est gâté. C'est ta faute^ dit Claire en se retournant vers Eugène : si tu ne m'avais pas poussée...
— Eh bien ! puisque nous sommes deux dans l'accident^ nous serons de moitié dans la réparation^ répliqua Eugène^ qui paraissait avoir compris.
— Monsieur^ dit Claire^ comme votre ami ne pourra plus trouver le placement de ce dessin...
— Hais je vous assure^ madame^ intecrompit Lazare avec vivacité, que tout le dommage est réparé. Voyez, ajouta- t-il en montrant Tendroit où était tombé la goutte de cire, qu'il avait enlevée avec son canif^ il faudrait avoir su l'accident pour en retrouver la trace.
— Vous nous avez dit vous-même tout à l'heure que votre ami avait eu un dessin pareil à celui-ci refusé pour un défaut encore moins saillant, insista Claire.
— Vous aviez même peur d'une goutte de pluie, ajouta Eugène.
— Monsieur Lazare, dit la jeune femme, vous ne pouvez pas vous refuser à une chose aussi juste que celle que je dois vous proposer. J'ai par maladresse gâté une œuvre qui n'a plus de valeur pour la personne qui l'a commandée : c'est donc à moi que ce dessin appartient; mais pour qu'il m'appartienne, il faut d'abord que je le paie. Quel en est le prix?
LAZARB. 809
— Madame^ je vous Pai dit tout à l^heure : Paul était convenu de cinquante francs avec la personne qui lui avait commandé ce dessin.
— Pardon^ fit Glaire en souriant^ mais vous disiez que cette personne spéculait sur la situation de... des artistes avec qui elle faisait des affaires.
— Et comme Claire ne veut pas être confondue avec ces gens-là^ ajouta Eugène, elle entend payer Tœuvre ce qu'elle vaut, c'est-à-dire la somme que vous avez évaluée vous-même. Cest deux cents francs que tu as à donner, mon enfant, dit le jeune homme en se retournant vers sa maîtresse, qui lui adressa un sourire de remerciement.
Lazare resta un moment indécis, regardant tour à tour Eugène et Claire, qui Tobservaient de leur côté. — Madame, dit Tartiste en tirant la copie du carton pour la mettre sur une table, voici le dessin, il vous appartient aux conditions qu'il vous plaira, et que j'accepte au nom de mon ami. Seulement vous conviendrez avec moi que voilà une tache qui est tombée bien à propos.
Claire prit dans la poche de son tablier le petit portefeuille algérien que lui avait donné Eugène, et en tira dix louis qu'elle déposa sur la table en face de Lazare. -— Tu me commanderas deux cadres, dit-elle en se retournant vers Eugène, car j'espère bien que l'ami de H. Lazare, ouM. Lazare lui-même, voudra bien se charge? de donner un pendant à ma Joconde.
Deimis cette spinal hmVf^ ^vai]^ çu aes entréfll 4?ds 1^ m»isoi), fl y 4bi^t pi)^ op d^e^x fois par senmc; et restait souvent seul pendit des heuras entières à t^pb ppœpajfntf} à Oftjfp, c^ Bwg^e av^t- toujours qi^UBlque prét^xtp pour 3e lî^tirer après Je repas. Ces absences^ qui deveri^iept ^ plus en pifis fréquentes^ inq^ii^t^i^^t |a jappe fejfpme^et^inaljgrjé (^3 efforts qu'elle faisait pour la 4is$iinyler^ elle l^i^wt vp^r une préocçpp^tipfji d'esprit dppt Law^ ,4§yindî^ bjap la nature. Un soir^ Cl^ir^ se Iropyai^ seule ai^ec ILi^zare^ qui tisonnait en fpm^t au coip de l^ cheminée. Ils n'échangCQicpt ^ 4<^ lQpg§ ^/f^yall^s que quelques rares paroles. Claire était au piano. Elle s'arrêta tout à coup 9U milie^ d'pp p^oroeiM^ Sfip ijij^pce ftt relever la tête à Lg^te^ et (}^ns )$ gl^ç qui 3^ trouvait en face de \m, il aperçpt rimage véf^é}Q\^e ^ h leune fexpme. Claire pjeurait. Lazare laissa tpipber la pincette sav le (^eaet. Ce bruit la tira de sa rêverie. Elle se remit au piano.
— Joue^*rpoi donc quelque phose de gai^ lui dit I^azare en Tipterropipapt pu mjlieu d'un adcyio de Beethoven. Ces mélodies allemandes sont tristes coaune un Angélus dans la can^pagne.
— Que voulez-vous qye ie vous joue? demanda Claire.
— De la musique joyeuse^ dit Lazare en s'appro* chant du pi j^no j quelque chose du Poftillon de Longju' meau.,. ou du Barbier cfe S^mZ/e, ajouta-t-U avec un
accent d'indifférence Uop q^ve ppur qu'elle {(A m-
cèw.
>- Oh ! niDn pauvre monsieur h^pre^ dit Çl^jre e^ fi^, j^aurai bien de la peine à faire votre é^ï^fAÎQU QMisicale. Pouvez-vous comparer denx choses (j^i ont si peu de piipport entre elles^ If Portillon et le Bar- Mer ? quelle héré^e !
— Eh I fit Lazare^ c^est pourtant ^ur tous les orgues, iefififiiflon. Il y a surtout un air... OA/ pA/,..
— Youlez-vous vous taire, baii)are ! s'écri^ la j^nç leinme en couvrant par de formidables accords la yoi^ dti jeun^ homme.
— ^\rce que je chante faux ? deipap^a-tril avec uQp a{^]Kpence de naïveté si bien jouée, qqe sa C(HPP^gQ^ ne put y tenir et lui éclata de rire 911 nez. Lazar^e feignit d'être fa^hé par cette joie ironique^ et retourna au ^coîn de la cheminée. — C'est égal, se disait- il en regaidant dans la glace le visage de jia jeupie femme, maintenant épanoui par la gaieté dont il était );|cay^, -^ voilà un changement à vue qui ne pi'a pas poikté cher. Pendant qu'elle pen^se à xiia bêtise, elje ne pense pas à a|2^e chose.
Quelques Jours après, se trouvant seul avec Eugèi^, Uzare lui donna à enjbandre que sa maîtresse s'alf r^ maîi de la régularité de ^s abi^en^c^. .— EJle vous ^n a parlé? demanda son ami avec ^iy^ité*
— Non; i;^iulit hac^e, mais j'ai .cpmp^is^
Z\t LES BUVÈtrRS dIaU.
Eugène fit un geste dMmpatience.
— Si vous avez quelque a£Eaire délicate qui vous appelle en ville, continua Lazare^ mettez-y un peu de discrétion. Je ne suis pas toujours là pour détourner par une balourdise la pensée de madame Glaire^ quand elle s^engage dans la voie du soupçon, — Et il lui rappela rincident de la précédente soirée.
— Claire m^a conté cela, dit Eugène. Quand je suis rentré ce soir-là, j'avais bien peur d'un interrogatoire embarrassant ; mais j'ai au contraire trouvé mon juge d'instruction d'une bonne humeur miraculeuse... Une faut pas lui en vouloir, mais vous savez qu'elle est terrible à propos de musique. Il parait que vous lui avez dit quelque chose d'énorme, car elle se moquait de vous de bien bon cœur.
— Je comprends cela, répondit tranquillement Lazare. Lorsque j'entends un ignorant avancer à pro^ pos de mon art une de ces opinions qui vous coiffent un homme d'un bonnet à longues oreilles, cela me met en rage. Rien n'est plus sensible que les sympathies deTartiste, le moindre choc les froisse.
— On dirait que vous éprouvez du regret d'avoir froissé CIaû*é dans les siennes. Rassurez-vous, ajouta
* Eugène, elle ne pousse point les choses si loin que vous, et vos hérésies musicales la mettent tout simplement en belle humeur.
— Dont vous profitez, interrompit Lazare.
— Et dont je vous remercie^ dit Eugène^ maintenant que je sais quelle était votre intention.
Peu de temps après^ Eugène^ étant allé prendre Lazare dans son atelier^ le ramenait dtner chez Claire. Comme ils arrivaient devant la maison^ un commissionnaire^ qui se promenait sur le trottoir en face^ s'approcha dTEugène et lui tendit une lettre. — Quelle imprudence ! dit le jeune homme. Quand on vous enverra^ ne m'attendez jamais devant cette maison; restez au coin de la rue. Prenez cette lettre^ je vous en prie^ continua Eugène en s'adressant à Lazare; décachetez-la; faites semblant de la lire^ et payez le commissionnaire en ayant soin de lui rendre une réponse. — Glaire peut être à sa fenêtre^ ajouta-t-il tout bas.
Lazare fit tout ce que son ami lui avait dit. Lorsqu'ils furent dans l'escalier, Eugène reprit la lettre et la lut rapidement à la lueur du bec de gaz. — Il faut absolument que je réponde. Comment faire? dit-il. Je ne puis redescendre; Claire a pu me voir rentrer.
— Message de femme, hein? fit Lazare.
— Message du diable ! répondit Eugène.
Ce fut la femme de chambre qui vint lui ouvrir la porte de l'appartement. — Madame n'est pas rentrée, ditrcUe.
— Faites votre réponse, dit Lazare à son ami; je la
porterai à un con^missîonnaire, ou j'irai la remettre
moi-même.
— Mettez- VOUS à la fenétrei r^qdit ^gi|D9) yûhs m'avertirez si vous voyez Claire dan? la nie. — Et, s'psseyant devant un pçtit ))urQaU'SecrétairQ^ il copinença à écrire, Tout à coup La^^e,) qui était à la fenêtre^ jeta sa canpe sur le parquet; £u|^èpe dressa la tête; et vit son ain| qui le regardait en ]n\ indiquant par un geiyke que Claire était dans la chambre voi^iie. En effet; il avait aperçu la jeune femme qui se retirait de |9 fenêtre au montent oi^ lui-même apparais^! h celle du salon. — pie aura vu le commi^siounaîrei dit Eugène à voix basse.
— Alor^ elle aura vu au$$i que c'ét^t à moi qu'il ren)ettait sa lettre; ^ La;^e; votre précaution était bonne.
— Pas tant. L'idée de fairç croire qu'elle a'était jas rentrée cache quelque piége^ dit Eugène^ qui avsil achevé sa réponse.
La lettre était pliée^ cacheté;, il ne lui re§^itplu9^ qu'à y mettre Tadresse, Comme il allait Técriro» Lazare distingua le faible frôlement d'^ne rpbe de soie auquel s'ajoutait le bruit que fait le mécanispie d'une serrure sur laquelle on pèse dQucement pour l'ouvrir avec précaution. — Mon cher, dit Lazare a^s^v l^nt pour être entendu de la chambre voisine, je vou^pri^** rai de ne point dire à qfiadame Glaire <me je i^e sers de son encre et de son papier pour ma çorrespcuidfUice galante. -- Et s'étant approché du bureau o$i ^M^èoe)
fà BVifitdëVinë son intention par ses paroles^ lui avaà cédé k place, Lazare s'y installa. -— Le tiotn^ l^adressëf fit-il tout bani — Hermine^ Ghaussée-d'Antin^ 20^ Itii glissa le jeune homme à Toreille.
Au moment où Lazare écrivait^ la porte de la chambre s'ouvrit^ et Clikitè entra. — Ne votis déi'angez pas^ ditelle en riant à Tartiste^ qui s'étMt retourné en feignant un grand embarras.
— Il y a longtemps que tu es rentrée? lui demanda Eugène en allant Tembrasser.
**- J'arrive^ ditrelle en rougissant de son mensonge.
Eugène, rassuré par le visage de sa maîtresse, dont la tranquillité lui disait qu'elle avait été la dupe du petit manège de Lazare, recouvra tout son sang-froid. Oùtrôuve-t-cflii des commissionnaires? demanda Lazare, fpii avaH pris sa canne et son chapeau;
•— Au coin de la rue, répondit Eugèbe. Vous allez remonter ? j'imagine.
— Mais je vais faire porter votre lettre au commi&siomiaire, interrolnint Claire; donnez-la-moi.
Et la jeune fenonne étendit la main vers Tartiste. '— Non, répondit celui-ci; j'ai quelques recommandations à faire au porteur; je préfère descendre moi-même. Je suis de retour dans cinq minutes*
Pendant la courte absence de Làzare> Eugène et sa maîtresse restèrent embarrassés en face Tun de l'autre. Une vague iiic|uiéUide flottait encore dans Tesprit de
316 liES BUVBCftS D'BAU.
.Qaire^ dont le visage supportât difficilement le masque de la dissimulation , et Eugène^ qui Fobservait, attendait avec une inquiétude égale le retour d'un indice rassurant qui lui vint annoncer que cette fois da moins il en serait quitte pour la peur.
— Quel temps fait-il dehors? demanda Claire avec indifférence en s'approchant de la dieminée et en a|>puyant son brodequin sur la barre du foyer pour Texposer à la chaleur de Tâtre.
— Comment ! fit Eugène^ tu viens de dehors^ et tu me demandes le temps qu'il fait? A quoi donc penses-tu ?
Cette naïveté échappée à la jeune fenune devenait pour lui une preuve que tout n'était pas fini ; il se mit donc à tout hasard sur la défensive^ et chercha à deviner de quel côté viendrait l'attaque. Ce fut la frandiise naturelle de Claire qui le lui indiqua par l'obstination de son regard^ arrêté depuis un moment sur une lettre à moitié dépliée qu'elle venait d'apercevoir sur le ma^ bre de la cheminée. Le soupçon de Claire était tombé en arrêt sur ce billet^ dont la présence lui avait été dénoncée par une forte odeur d'ambre.
— Diable ! pensa Eugène ; on ne songe jamais à tout. Ce chifibn de papier serait beaucoup mieux placée pour mon repos^ dans la cheminée que dessus.
n se rassura cependant en faisant la réflexi(m ip^ cette lettre^ à laquelle Lazare portait une réponse^ ne
— mt m I
poQvait fournir aucune accusation directe contre lui^ puisque son nom ne s^y trouvait pas. Son plan lut vite conçUj et il avait une réponse toute prête en cas d^intenogation. Glaire de son côté dévorait des yeux la lettre qu^elle supposait^ par son contenu^ devoir mettre fin à ses incertitudes. £n faisant courir ses doigts sur le marbre de la cheminée comme sur un clavier^ il lui arrivait de temps en temps d'effleurer le billet^ dont le contact lui causait ui^e tentation de curiosité aussitôt contenue par l'attitude indifférente d'Eugène, Cette insouciance apparente était une ruse du jeune bomme^ qui avait compris que le moindre signe d'inquiétude qu'il laisserait paraître confirmerait le soupçon de Claire^ et rendrait plus 4ifficile l'explication qu'il comp*tait lui donner. U la laissa donc se livrer à son petit manège^ et se mit tranquillement à rouler une ciga* rette. Gomme il Tallumait au verre de la lampe^ quelques débris de tabac brûlé tombèrent sur la tablette de la cheminée. — Prends donc garde 1 s'écria Glaire^ tu vas brûler le velours. — Et elle se baissa un peu pour chasser avec son souffle les cendres tombées de la cigarette d'Eugène.
Dans cette position, elle put jeter un rapide coup d'œil sur la lettre; mais celle-ci n'étant pas ouverte dans le sens de l'écriture, elle ne réussit pas à saisir un mot de nature à justifier ou à détruire ses présomp-
tions« Un grain de cendre rebelle fournit à Claire un
Sfl LES WfWB» D^EAV.
Iffétexte de douffler un peu plus fort. Lalétti^e t'etxik et vint toiid>er sur lé tapis. La jeuâe femme se baissa avec précipitation^ tammà Yé bitlèft et fit une mèiïe de dépit^ lorsque^ l'ayant tetoâmé du côté où ëe te<mte ordinairement la soséirtptloiij elle ne vit aucc^fie adresse. — Elle sera venue sous enveloppe^ pensa-t-elfe en replaçant la lettre à l^endroit où elle se trouvait. Otfdqtie désir qu'elle eût dé fixer ses douter, Oairè reculait devant une brutale indiscrétion. Dé là fous ces détoar^, toutes ces suMtftés qnt n^éi^ppÊié^ pbM à Eugène, et dont il souriait inlérletirement^ ce qui ne Fempéchaît pas de rendre justice unt allures ^feérètes de cette jalousie en éveH^ <|tii chc^ bien d'autres fentmes^ et en pareille circonstauiie , n'eût pas montré les mêmes scrupules. Etigèlie s'approcha de CMire. ^ Qu'est-ce qui se passe Undedans? tài demfanda-'t^ étf lui frappant sur le front du bout des doigts. Et potiTquOi la sage Mnérve art-elle les jmx de Junon ? 4
Claire secoua la tdte et ne répondît rten. Eugène s'éloigna d'eUe^ prit la lettre restée sttr la cheminée^ la plia en petit carré et se disposa k la méffre dans ^ poche. — C'est cela qui t'inquiète? fit-il cû montrant te papier.
— Dam.! ...
-^SanetasimplieHoêl reprieie}euâ€^lomme;eom' ment, tu ne comprends pas ?.. . C'est po«H*tant aussi dair que de Fean de roebe« L'ami La^re a reçu tantôt
S adtre porte «a message fort gïtkiinnierit anibréy coânne tu peux eti avoir la preuve^ ajoàta-t-il en faisaot pëêè&t le biltet |[)drfiimé devant le visage de la jeun^ tél!lÉ^B[ié. C'est à ce itiessage qu'il était en train de repos» dré ^uand ta ëé entrée^ et c'est <^elte réponse qoi'û porte eu ce moffient.
-^ Hàts^ éH Claire en (Servant son amanty ne tN)utes4a pës ân^ulier qifë If. Lazare reçoive eboz nous sa ^rrespoifdance?
— Surtout quand elle est ambrée^ fit le jerna» homme. C'est à la fois singulier et indiscret) Eîlais t^dici comment j'expliquerai le fait. Lazare stfiendait cette lettre quand je suis allé le prendre dans son iite<lier. L'ayant pressé de me smvre, il aura laissé nofo« adresse à son concierge pour qu'on lui expédi&t icri te message attendu. Le messager est arrivé derrière nous • il a rattrapé Lazare à la porte et a feit sa oomfnissio^.
— Gomment ce commissionnaire aurail^il reconmi M. Lazare dans la me ? continua Claire avec cette persistance qui rend l'inqtrisition fiéminine m pérHleuse.
— C'est probablement son messager ofdKnaire*., Un rien t'arrête!...
— Ce n'est pas comme toi : tu as rép(mse à totkt^ dtt Claire ; mais> ajouta-t^Ue^ si ce commissibmiaire connaît M. Lazare^ comment se fait-il^ que ce seit d'abord à toi et non pas à lui qu'il ait reàiis cette lettre ?
Cette fois Eugène^ ne se trouvant p&& prêt à la pa-
130 US BinrEURS d'eac.
rade^ prit le parti de rompre : — Eh ! eh ! dii-il^ si vous avez vu cela^ vous n'étiez donc pas dehors! Menteuse et curieuse dans un seul jour ! Je vous marque deux mauvais points. Minerve ! >^ Et il appliqua doucement ses mains sur chacune des joues de Glaire.
— Tu ne m'as toujours pas répondu, dit-elle. Eugène pensa qu'une preuve d'extrême confiance
ferait peut-être diversion dans l'esprit inquiété de la jeune femme: — Aimes-tu les pommes? lui dit-il gravement.;. Oui, tu dois aimer celles-là. Claire l'écoutait sans comprendre.
— Eh bien ! reprit Eugène en lui présentant son bras élevé au-dessus de sa tête, eh bien ! fille d'Ëve^ voilà un pommier, secoue la branche, et partageons le fruit défendu.
Claire aperçut la lettre tant convoitée dans la main d'Eugène, qui s'amusa deux ou trois fois à la lui retirer au moment où elle allait s'en emparer. U finit par la laisser tomber à* ses pieds. Claire la ramassa avec précipitation et se mit à lire. — C'est d'une femme ! ditelle entre ses dents.
— Je ne cacherai pas que je m'en doutais, répondit ^Eugène. Lazare voulait me persuader que c'était de son notaire, mais je n'ai accepté son dire que sous toutes réserves. Ce garçon-là est un puritain de la ph*e espèce. C'est un hypocrite. A l'entendre, il menait une vie auprès de laquelle l'existence des anachorètes les plus
LàZAME. 321
vénérés n^était qif une saturnale. Tu sais qae tu m'as promis que je serais de moitié dans rindiscrétion^ continua le jeune homme. Est-ce que nous devrons toujours offrir à Lazare un bouquet de fleur d'oranger pour sa fête ? N'en est-il qu'à la préface ? lui fait-on espérer un dénoùment ? que dit cette lettre ?
— C'est la lettre d'une femme qui a de l'esprit et pas de cœur^ murmura Claire pensive.
— Il y en a tant qui n'ont ni l'un ni l'autre, répondi Eugène en faisant un mouvement qui échappa à Claire préoccupée de sa lecture.
-— TicP5, lis, dit-elle à Eugène quand elle eut achevé.
Celui-ci prit la lettre, et parut la lire avec attention. — Tu as raison, fit-il avec une ironie dont l'accent poi> vait être suspecté ; ce billet a été écrit au coin d'une table de toilette, entre le pot de rouge et la boite de riz, pendant qu'un créancier battait le rappel avec ses grosses bottes dans Tantichambre. Cependant, comme il y a trois pages, il y avait peut-être bien trois créanciers. Il n'y a pas un mot de cette lettre qui ne soit un chiffre tordu en hameçon, avec une niaiserie sentiment talc au bout pour aoiorce : c'est une facture en style de romance.
— Oh ! dit Claire, ce pauvre Lazare sera-t-il en état de l'acquitter?
Eugène releva la tête : -Fais-lui la leçon, dit-il à Clah-e, D'après cette lettre, je le crois en mauvaises mainç.
it% LES BinnMM d'eau.
*- U faudrait d'abord qa'il me fit ià confidente^ répondit Claire. Puis eDe ajouta eu regardant le jeune homme jusqu'au fond des yeux : N'as^tu pas remarqué dans cette lettre une contradiction singulière ? On y fait allusion à une soirée padsée avant^hiet avec M. Lazare.
— Eh bien? fit Eugène.
— Eh bien! affirma Clah*e^ M. Lazare a passé la soirée d'avant-hier avec moi.
-— Pendant que je passaid la mienne chez luon père^ dont c'est le jour, répliqua vivement Eugène. Qu'est-ce que cela prouve ? II y a un certain monde où la soirée ne commence qu'après le coucher du gaz.
Au môme instant, Lazare rentra. Son retour ne laissa pas d'alarmer Eugène. Il craignait qu'une brusque iaterrogation de Claire ne vint à embarrasser l'artiste, qui, n'étant pas prévenu, pourrait bien ne pas prendre l'initiative du personnage qu'il devenait utile de lui faire jouer. Claire ne les perdait pas de vue ni l'un ni l'autre, et se promettait bien de les surveiller pendant
le dîner ; mais comme on allait se mettre à table, la
femme de chambre vint la demander pour un détail d'intérieur. — Voici une lettre qui m'a fait met^e à la question depuis une heure, dit rapidement Eugène à son ami en lui remettant le billet. Elle vous appartient, ajouta-t-il avec un accent significatif. Vous êtes amoureux, et il est nécessaire que Claire soit votre confidente — Nécessaire pour vous, dit Lazare,
— ^ Popr elle aussi, puisque cette ruse lui rendra la tranquillité.
— Je comprends. — 4Uoïi$, j'accepte le rôle ; mais je ne sais pas trop comment j^ le jouerai.
— Chut ! voipi Claire.
Eug;ène s'attendait ^ ce que sa maîtresse lancerait pendant le dîner quelques phrases qui fourniraient à Lazare l'occasion d'entrer en scène ; mais elle s'abstint de toute allusion à ce qui s'était passé. En quittant la table^ Eugène annonça qii'il allait sortir. — Me restezvous? demwda Claire à VartÎ3te.
— Ob ! fit Eugène^ je crois qu'il est imprudent de compter ce soir sur l'ami Lazare. Il a reçu certaines dépécfces...
— Je n'ai aflfaire que dans une heure ou deux^ répondit l'artiste. •
— Eh bien ! fit Eugène en s'adressant à Claire, comme je çerai peut-être rentré avant le départ de Lazare tu ne passeras pas la soirée seule . Toi qui aimes les romans^ ajouta-t-il tout bas en lui désignant l'artiste, fais lui raconter le sien.
Resté seule avec Qaire, Lazare deiùeura fort contrarié du personnage qu'il avait accepté. Quelque chose dont il ne se rendait pas bien compte le blessait dans ce rôle. Pour qu'il atteignît le but que son ami s'était proposé en le lui confiant, il fallait qu'il mit dans ces révélations une conviction qui leur retirât toute apparence
d}4 LES BUVBURS D'EAU.
mensoDgëre ; mais saurait-il tromper la finesse d'une femme ayant Texpérience des sentiments que devant elle il devait feindre pour une autre? Son observation assidue n%timiderait-elle pas le jeu d'un comédien novice? En supposant que Claire devinât la figure sous le masque^ quand elle lui aurait retiré le sien^ qu'elle attitude aurait-il devant elle ? Une fort ridicule sans doute. Le moins qu'elle pût faire^ c'était de se moquer de lui^ et dans cette moquerie il était bien difficile qu'elle ne mêlât pas quelque amertume à propos de cette conspiration préméditée qui avait pour but de la tromper... Ce dénouement inquiétait Lazare. II voyait sa situation compromise dans la maison où la rancune de Claire pouvait aller jusqu'à le mettre dans Tobligation de ne plus reparaître. Et cependant ce qu'il redoutait le plus, c'était que son récit fût accepté, et qu'aux yeux de la jeune femme cette fable eût l'apparence d'une vérité. Cette inquiétude n'était qu'instinctive, il n'en soupçonnait pas la cause précise, mais elle existait. Toutefois il put espérer qu'il n'aurait pas besoin de jouer ce rôle qui lui répugnait. Au lieu d'aller au-devant des confidences de Lazare, Claire la première lui fit les siennes. Ce fut l'épanchement déjà pénible, mais non pas encore plaintif, d'une âme qui se sent blessée, et n'ose pas regarder sa blessure dans la crainte de la trouver trop profonde. On voyait dans ce récit que son amour pour Eugène au lieu d'être
LAZABB. ISS
ThAte paisible de son cœur^ y brisait chaque jour quelque nouvelle illusion. Elle en rapprochait bien encore les débris^ mais ceux-ci devenaient sans cesse plus nombreux^ et elle avouait avec découragement que la patience pourrait bien lui manquer. Il y avait dans ces aveux quelque chose d'amer et à qui eût été plus expérimenté que Lazare en pareille matière, la confession de cet amour en eût présagé Tagonie. Cependant c'était la seule affection de sa vie ; elle lui était chère, et bien chère, et n'ayant plus d'espérance poiv la soutenir debout, elle Tétayait avec des souvenirs.
Une pareille confidence, faite par une fenmie qui a encore devant elle plus de jeunesse qu'elle n'en a laissé derrière, peut donner à penser à l'homme qui l'écoute, surtout s'il est jeune. Claire avait pourtant parlé sans arrière-pensée, et c'est de même qu'elle fut écoutée. Dans ce récit, dans la forme du langage et les façons d'être qui l'avaient accompagné, Lazare avait surtout deviné une chose : c'est que Claire parlait beaucoup plus pour être interrompue que pour être écoutée, et chacune de ses phrases, au lieu de solliciter une consolation banale, était comme un appel à un démenti des craintes qu'elles exprimaient. Cette intention fut comprise et saisie par l'artiste. Lazare entreprit donc une lutte contre tous les soupçons et toutes les craintes que Claire avait laissé voir... Ces excuses, ces explications
qu'il sut trouver, elles n'étaient pas nouvelles pour la
as« aES Boviims d'eau.
jeune femme^ qui les avait cent fois employées pour se rassurer elle-même; mais^eu les retrouvant dans la bouche d'un autre^ elle ea tira cette conséquence^ qu'il fallait bien que cela fftt vrai. Comme la soirée était déjà fort avancée^ Claire s'excusa auprès de Lazare de ravoir retenu aussi longtemps auprès d'elle* — Vous le voyez, reprit^^Ue ; Eugène avait bien promis de rentrer, et cependant... Ahl vous avez beau dire... mes pressentiments me disent que j'ai une rivale.
~- Eh bien ! interrompit brusquement Lazare, taat pis pour lui ; je ne puis pas vov» voir souffrir conune cela, et dus6é*je me fâcher avec Eugène, je vais tout vous dire.
— Merci, dit Claire, qui devint pâle. — Et tendant sa main à Lazare : — Parlez, ajouta4-elle brièvement. Il est avec une fenune, n'est^^ pas?
— Il est avec quatre... les quatre dames du jeu de cartes, répondit l'artiste ea riant, et voilà le seeret de ces absences, de ces moments de mauvaise humeur que vous atWbuez à d'autres préoccupations. Il perd tout son wgent.
— Quel bonheur s'écria Cime. Il n'osait pas me le dire, parce que je lui avais défendu de jouer. Mais peo^ dant que vous me consolez, il y a quelqu'un qui se désoie peut-être.
— Qui donc ? demanda Lazare.
— La personne qui vous attend sans doute.
LAZARB. t2T
— Ah! oni^ fit Lazare^ rappelé à son personnage au moment où il comptait être ^ispensé de le jouer. Eh bien ! ajoutâ-i41 avec une fatuité majestueuse^ on m'attendra...
— C'est qu'il est déjà tard. — Près de minuit, dit Claire en souriant.
— Minuit^ répliqua Vartiste. C'est un midi noir. Il fit cependant quelques pas pour se retirer.
En le reconduisant pour l'éclairer, la jeune femme abaissa sa lampe vers la rampe de l'escalier; mais le rayon lumineux projeté par l'abat-jour mit en évidence un papier froissé resté sur le carré. Le regard de Claire s'arrêta instinctivement sur ce pai>ier ; elle le ramassa, €t, après l'avoir déplié, reconnut l'enveloppe d'une lettre adressée à Eugène. Une chose la frappa, c'est que la suscriptioR était, comme la lettre qui l'avait tant tourmentée dans la soirée, à l'encre bleue.
— Lazare, dltretle en «e penchant sur la rampe, remontez, vous avez oublié quelque chose.
Le jeune homme obéit.
--Qu'est ce? demanda-t-il, sans voir les traits altérés de Claire.
— Vous avez laissé sur la cheminée une lettre.
— Non, non, répondit l'artiste ; je l'ai mise dans ma poche tout à l'heure, je vous assure.
— Non, reprit Claire, elle est restée où je vous dis. Venez la prendre.
928 LBS.BUVEUBS d'EAU.
Lazare fouilla dans sa poche^ trouva le billet et le montra triomphalement; mais avant qu'il eût pu l'en empêcher^ Claire lui avait arraché la lettre des mains. Elle en compara récriture avec celle de l'enveloppe dans laquelle elle la fit glisser^ et^ rendant le tout à Lazare^ elle lui dit seulement : a Regardez cette adresse ! » Le jeune homme jeta les yeux sur Tenveloppe et vit le nom d'Eugène; il secoua la tête.
— Vous le voyez, dit Oaire, ceci détruit tout votre travail, et je crois qu'on ne vous attend plus.
Avant que Tartiste eût pu lui dire un mot, elle était rentrée chez elle. Comme Lazare tournait le coin dé la rue, il rencontra Eugène. — Félicitez-moi, lui dit celui-ci. Je viens de rompre la chaîne de niademoiselle Hermine. Et chez moi, comment cela s'est-il passé?
— Il parait que c'est la soirée aux ruptures. Je crois que Claire a rompu avec vous.
Et Lazare raconta à Eugène le dernier épisode qui avait terminé la soirée.
— Diable ! dit le jeune homme avec inquiétude, vraiment, vous croyez?...
— J'en ai peur, dit Lazare.
Et les deux jeunes gens se séparèrent pour aller diacundeson côté.
D'après la disposition d'esprit où il avait laissé Claire^ Lazare s'attendait à recevoir le lendemain la visite d'Eugène, qui lui apporterait sans doute les nouvelles
d'une rupture entre lui et sa mattresse. Le jeune homme ne vint pas ce jour-là ni le suivant ; Lazare se mit en route pour aller chez lui^ mais il revint sur ses pas. En chemin^ il avait fait cette réflexion^ que la présence d'un tiers pouvait être gênante au milieu d'un casusbelli derménage. Cette abstention que lui dictaient les convenances lui sembla un peu dure; sa curiosité ne s'y soumettait pas sans regret. Le quatrième jour^ n'ayant pas entendu parler d'Eugène^ il prit le parti d'aller chez Glaire. Comme il arrivait devant la maison de celle-ci^ il remarqua que les volets étaient fermés^ ce qui. semblait indiquer que l'appartement était inhabité. Lazare en tira cette conséquence^ que la crise prévue par lui avait eu un départ pour conclusion. Machinalement il se dirigea vers le logement particulier d'Eugène^ qui avait une chambre chez son père : là peut-être il pourrait savoir quelque chose ; un scrupule le retint, il se rappela qu'un jour^ étant allé voir son ami chez lui, dans un cas de pressante nécessité, un domestique de la maison était entré dans la chambre d'Eugène au moment où celui-ci lui remettait de l'argent. L'idée que ce domestique pourrait attribuer à sa visite un but semblable fut plus forte que la curiosité : il n'entra point chez Eugène, et revint à sou atelier. — Il est certain, pensa-t-il, que tout s'est passé comme je l'avais prévu; il y aura eu séparation. Après cela, Eugène n'aura eu que ce qu'il méritait; j'en suis
a 80 LES BUTKUàS D'EAU.
f&ché'pour lui^ et un peu aussi pour moi : c'étaH une maison agréôble. J'y mettraisdu mien pour que cela ne fût pas arrivé ; Eugène sera désolé^ parce qu'au fond, soit habitude ou autre chose, il tenait'à Ctaire. EUemême, malgré tout ce qu'elle disait, lui était encore très-attachée; elle n^aura point pris sans souffrir un parti aussi extrême. Ce serait peut-être faire plaisir à tous les deux que de leur servir de trait d'union. Cependant ce serait aussi me risquer dans un l*ôle indiscret, on pourrait de part et d'autre me prendre pour un fâcheux. C'est égal, je voudrais bien savoir ce qai en est.
Le lendemain, vers le milieu de la joilmée, Lazare allait se mettre à travailler, lorsqu'il entendit un brait de pas dans l'escalier et recpnnut la voix d'Eugène qui fredonnait dans le corridor. — Ceci n'a point l'air d'être un De profundisy pensa l'artiste. Au môme instant, son ami entrait dans l'atelier, la figure radieuse comme un ambassadeur de bonne nouvelle. -- Que diable faitesvous, et que s'est-il passé depuis l'autre soir ? demanda vivement Lazare, vous m'avez laissé dans une inquiétude...
— Et à quel propos, bon Dieu! dit Eugène^
—Comment ! fît l'artiste, et il lui rappela dans quelles circonstances il l'avait laissé la dernière fois qu'il l'avait vu.
-^ Oh ! c'est fltii, répliqua le jetine homme«
— Ah ! dit Lamre, je m'en doutais. Je crois vous
avoir prévenu.
-^ Vous ne me oomiffenez pasj reprit Eugène. Lés choses n'ont pas eu les suites que je pouvais craindre. La scène a été vive^ très-vive^ c'est vrai : il a été question de rompre, on en a discuté les moyens; mais discuter n'est pas agir^ et dans un cas pareil^ quand le fait ne suit pas les paroles, autant vaut ne pas menacer. Il est telles choses qui ne peuvent s'exécuter que dans de certaines conditions, à certaines heures. La nuit n'est pas propice pour lesséparations> surtout entre gens qui n'ont pas le désir réel de se quitter; les heures sont trop longues, il faut les combler par des explications mutuelles qui amènent presque toujours des rapprochements* Après les reproches viennent les larmes, et vous save2 le proverbe : petite pluie abat grand vent. La conclusion de ces sortes de scènes nocturnes, c'est qu'on ajoute un nouvel anneau à la chaîne qu'on a voulu briser, et à l'heure où le soleil se lève, on fait absdument le contraire de ce que faisait Roméo quand il entendait l'alouette. C'est à peu près ce cpii nous est arrivé à Claire et à moi. Le lendemain de cette fameuse aventure de la lettre, nous sommes partis pour la campagne par le premier convoi^ et à trente lieues d'ici, il y a un petit pays perdu dans les bois dont les échos peuvent répéter notre amoureux ramage.
—.Eh bien ! dit Lazare, je suis enchanté que cela se
332 LES BUYECR8 d'EAD.
soit arrangé^ car enfia ajouta*i-il naïvement^ Je pouvais avoir des inquiétudes.
— Seulement^ dans tout ceci^ ajouta Eugène^ je ne crains qu'une chose^ c'est que Claire ne vous garde rancune de vous être fait le complice de mes fredaines en prenant la dernière pour votre compte afin de la tromper.
— Hais si je voulais la tromper^ c'était dans une bonne intention^ interrompit l'artiste étonné.
— Ah! que voulez-vous? lesfemmes!... dit Eugène. Et là- dessus^ on vous attend ce âoir pour dîner.
— Non pas^ je ferais chez vous trop sotte figure. Lazare céda cependant aux instances de son ami et
à celles de la nécessité. Ce ne fut pas sans embarras quMl se retrouva en face de la jeune femme^ qui de son côté remarqua en lui quelque apparence d'hostilité. La première jfois qu'il se vit en tête à tête avec la mattresse d'Eugène, celle-ci lui dit : — Ne me parlez jamais de ce qui s'est passé. Je veux oublier.
— Y parviendrez-vousî lui demanda-t-il.
— J'y tâche, et, je dois être juste, Eugène parait vouloir m'y aider.
Lazare fit en effet la remarque qu'Eugène redoublait d'attention auprès de sa maltresse.
Environ un mois après cette soirée, Lazare, qui continuait à être familier dans la maison, crut remarquer quelques symptômes indiquant une décroissance
LAZARE. aaa
dans la lune de miel renouvelée . Voyant Claire triste^ il lui demanda ce qu'elle avait. Elle ne lui répondit pas^ et se borna à lui montrer sur la tablette d0 son piano une romance qui portait pouf titre. : Je me souviens. Ce jour-là^ Eugène avait déclaré qu'après le dîner il était obligé de passer la soirée en ville. — Lazare te tiendra compagnie^ dit-il à Claire. L'artiste inclina ia tête affirmativement. Après diner^ on passa au salon. Eugène s'installa avec une voluptueuse paresse au fond d'un fauteuil et se mit à fumer^ sans reparler de ses projets de sortie^ qu'il paraissait avoir complètement oubliés. Lazare regardait la pendule et suivait les mouvements du visage de Claire^ dont la tristesse paraissait augmenter au fur et à mesure que l'aiguille s'approchait de neuf heures. Comme neuf heures sonnaient^ Eugène se leva et agita le cordon de la sonnette de service. La servante parut à la porte du salon.— -Apportez à monsieur son habit noir et son chapeau^ dit Claire.
— Non, Marie, interrompit Eugène en se laissant retomber dans le fauteuil^ apportez-moi mes pantoufles et ma robe de chambre.
Lazare, qui avait pris un charbon dans le foyer pour allumer son cigare, ne s'aperçut qu'à la douleur causée par la brûlure qu'il essayait de s'allumer les doigts. — Ah ! que c'est gentil de rester ! s'écria Claire.
— Voilà comme je fais les surprises, moi, lui répondit Eugène. Lazare, je vous joue un piquet.
114 LES BUYBUB9 O'EAU.
— Merci répliqua celui-ci, j'ai un rendez-vouB.
— Comme celui de Tautre jour et avec la raêrae personne? demanda Claire avec une intention semiironique, atténuée cependant par TofFre de sa main qu'elle lui ISt en signe d'adieu.
— Dam I murmura Tartiste un peu piqué en désignant Eugène, si c'était avec la même personne^ la place^erait libre maintenant.
Et il sortit presque brusquement. Ce soir-là, Lazare se promena pendant deux heures. dans les rues de Paris, les pieds dans la neige, faisant intérieurement une querelle au mauvais temps, à lui-même, et presque disposé à en faire une aux passants qu'il rencontrait sur son chemini Ce fut dans ces dispositions singulières qu'il monta chez les buveurs d'eau, ayant vu de la lumière à leur fenêtre. Antoine travaillait à la lampe; il mettait la dernière main à un dessin qui était une de ses premières compositions. Lazare lui en avait fait beaucoup de compliments quelques jours auparavant. Antoine s'attendait à en recevoir de nouveaux, car il étiiit fort satisfait de son travail. Ce fut le contraire qui arriva : Lazare le découragea par . des critiques dout chacune était l'envers de ces précédents éloges. Antoine crut devoir lui signaler ces contradictions avec lui-même. — Quand on n'est pas disposé à suivre un avis, on ne le demande^ pas^ répondit sèchement Lazare.
— Alors tu n'es pas content de mon dessin? dit Antoine.
— Qu'est-ce que cela peut te faire^ puisque tu supposes que je fais de la contradiction pour le plaisir d'en faire ?
— Cela me fait^ reprit Antoine^ que, puisque tu n'es pas content de mon travail, j'bésite à te demander un service que je voulais réclamer de toi.
— Lequel?
— Je voulais te prier de me placer ce dessin chez ton ami Eugène. Je comptais même te prier aussi de le voir demain à ce propos. La dernière livre d'buile est dans la lampe^et le dernier morceau de bois brûle dans le poêle. Demain Tatelier chômera, non pas faute d'ouvriers, mais faute d'outils. Si ton ami pouvait acheter ce dessin, cela nous relancerait du moins pour un bout de temps.
— Gela arrive mal, dit Lazare^ je suis brouillé avec Eugène.
Il n'eut pas plus tôt dit ces paroles, qu'il le regretta^ supposant qu'Antoine allait lui demander la raison de cette brouille, qu'il ne pourrait expliquer, puisqu'elle n'existait pas. Ce fut en effet ce qui arriva. — C'est fâcheux que vous soyez mal ensemble, dit Antoine ; puisque ce garçon est riche et connaît du monde, comme tu me l'as dit^ par ses relations ou par luimême il aurait pu nous être utile.
8S6 LES BUVEURS D'EàU.
— Quelle raison de nous être utile peut avoir an garçon qui ne nous connaît pas?
— Je ne parle pas de nous^ mais de toi. Je t'ai entendU; il- y a encore peu de temps^ parler de lui avec mille éloges; nous te croyions son ami^ comme ta paraissais être le sien.
— A ce point que vous étiez jaloux de lui^ interrom* pit Lazare^ et quand j'allais le vpir^ vous me plaisantiez en disant : — Voici Lazare qui va dans le monde !
~ La plaisanterie était bien innocente^ et si noos étions jaloux d'une affection qui t'éloignait de nous^ cela prouve le cas que nous faisons de la tienne.
— Écoute^ reprit Lazare avec un peu plus de douceur^ je crois que nous ferons bien à Tavenir de ne point chercher de relations ni d'affections hors de chez nous. Mes visites chez Eugène me causaient des distractions : d'abord je venais plus rarement ici^ ensuite c'était un milieu où je ne me trouvais pas à l'aise. Malgré son apparente bienveillance^ Eugène^ par éducation^ par idées prises dans le monde où il vit^ et qui est l'antipode du nôtre^ devait être hostile à certains principes que son existence heureuse ne lui permet paii de comprendre. Mon attitude chez lui était pénible. J'avais toujours l'air d'aller lui demander un service^ et je ne pouvais pas ouvrir la bouche^ qu'il ne mit aussitât la main à la poché.
— Cela ne ressemble guère au récit que tu m'as fait
de tes allures dans la maison de ton ami^ dit Antoine^ et ta as peut-être sans motif sérieux doimé de Téperon à ta susceptibilité.
~ Nul li'est meilleur juge que moi en pareille matière^ répondit Lazare.
— Nul au contraire n'est ordinairement plus mauvais juge^ et tu en as donné la preuve trop souvent pour qu^on ait perdu le droit de te suspecter.
— Si tu me reproches mon penchant à une trop prompte susceptibilité^ je te riposterai par quelques observations sur ton penchant à la curiosité^ qui^ en dépassant certaines limites^ devient de Tindiscrétion. Voilà une heure que tu tournes autour de moi pour savoir ce qui s'est passé entre moi et Eugène^ et il y a au moins une demi-heure que tu as compris que j'avais des raisons pour ne pas le dire. Même dans la plus grande intimité^ il y a des choses qu'on désire garder pour soi. Et d'ailleurs quel intérêt peux-tu avoir à ce que je sois ou ne sois pas dans de bons termes avec Eugène^ que tu ne connais pas ?
— Comme je ne mets pas de verrou à mes pensées^ je croyais te l'avoir dit tout à l'heure^ répliqua Antoine.
— J'entends^ fit Lazare. Tu avais compté faire de moi le commis-voyageur de la société. Peu importe en effet à ceux qui n'en ont que les bénéfices l'ennui de ce rôle de frère quêteur^ tantôt bien^ tantôt mal accueilli/et importun toujours.
ISS tES BUVSCAS d'EAU.
— Que l'occasion se présente pour moi de me créer des relations : -*- si elles peuvent produire des ressources à la communauté en facilitant à ses membres le placement de leurs œuvres^ j'affirme que mon orgueil daignera s'abaisser à ces fonctions^ quelles que soient d'ailleurs les concessions qu'elles pourront exiger de lui. On ne peut me faire le reproche d'être envieux^ continua Antoine; eh bien! je t'ai envié^ Lazare^ le jour où tu es revenu ici nous mettre sur nos chevalets deux mois de travail^ c'est-à-dire deux mois de progrès à faire^ deux mois de forces nouvelles à dépenser; en nous apportant l'argent du dessin de Paul^ que tou ami Eugène avait acheté avec une délicatesse à laquelle toi-même tu as rendu justice. ^
Lazare allait peut-être avouer à son ami que cette explication^ qui menaçait de tourner en querelle^ n'avait pas de but^ puisque ses relations avec Eugène n'étaient point rompues et qu'il n'avait aucun grief contre lui ; mais au moment où il ouvrait la bouche pour faire cet aveU; l'artiste trouva le sens^ l'origine de ce grief très-réel^ qU'il supposait imaginaire une minute aupa- 9ûvant. Tout ce qu'il avait dit à propos d'Eugène pour dire quelque chose^ il le pensait. Pourquoi? Ce fut en se faisant cette question qu'il prit congé d'Antoine; ce fut avec ce pourquoi, qu'il s'endormit^ ou plutôt qu'il ne dormit pas. Le lendemain^ dès le matin^ Lazare courut chez Antoine. — Ne m'en veux pas, lui dit-il,
LAZABB. aïO
de ce qui s'est passé hier; si tu désires savoir ]a raison qui m'empêche de retourner chez Eugène^ duquel je n'ai aucunement à me plaindre^ c'est qu'Eugène a une ^ maîtresse qui est musicienne^ et je me suis aperçu que ce n'était point seulement le charme de la musique qui me faisait trouver du plaisir à être avec elle.
— Tu es amoureux, fit Antoine j diable, il faut le soigner. Quand cela ne rend pas très-bon, cela rend très-mauvais, Kamour.
— Je me suis juré à moi-même de ne plus mettre les pieds dans la maison, reprit Lazare, et je me tiendrai parole. Tu comprends maintenant quelle réserve m'impose un tel état de choses, et tu seras comme moi de cet avis, que je ne puis réclamer ou accepter aucun service d'un garçon dont je suis le rival.
— Tu as raison, dit Antoine,