SIXIÈME LETTRE
LE COMTE ANTONT DE STLVERS À SERAPHIN.
Versailles, mardi soir, 23 juio.
Depuis le procès du faux Martin Guerre, du chien de Montargis et de Lucien Rubempré, la justice n*a jamais mis la main sur une affaire plus embrouillée et plus horriblement grotesque que celle qui retient Lazare sous les verrous. Je me suis plu à lui faire raconter son aventure, à laquelle il ne comprend rien et que je me suis gardé de lui expliquer, comme vous pensez bien. On a interrogé sa prétendue victime qui, toute faible encore et violemment émue, a déclaré qu'elle ne se souvenait de rien. C'est demain qu'on la confronte avec Lazare. Ce sera gai.
En attendant, notre cher prévenu s'ennuie. Sa philosophie ne peut rien contre Tair étouffant de la prison. 11 commence à prendre en horreur son salon damassé. Ses joues pâlissent, son moral s'altère. Je remarque une singulière perversion dans ses goûts. Ne m*a-t-il pas conté hier qu'il donnerait vingt francs pour entendre le son d'un piano? J'ai reculé d'étonnement.
Mais en voici bien d'un autre, Lazare prétend avoir reconnu sa princesse et les fameux rubans bleus qui l'avaient tant séduit à l'Opéra. Or, il paraît que c'est de toi qu'il tient le nom de cette belle personne, et comme Lazare refuse de me le confier, tu me ferais un vrai plaisir de me l'écrire dans ta prochaine lettre. ^
Maintenant, j'arrive à des faits qui me touchent de plus près. Tu sais combien j'avais hâte d'embrasser cette pauvre Marie, que les exigences sociales m'ont forcé d'éloigner. Déplus, j'étais piqué par l'aiguillon de la curiosité, et j'étais curieux d'assister à la charmante comédie que joue la splendide Louisa, agonisant tant bien que mal dans le lit de Marie. J'ai donc couru à Verrières. J'ai été reçu par la femme de chambre qui m'a barré le passage. Oui, mon ami, Julie m'a déclaré positivement que sa maîtresse ne voulait voirper-
sonne. J*ai prié, supplié, menacé, je me suis emporté jusqu^au point de faire scandale. Tout a été inutile, et j'ai dû me retirer sans avoir vu Marie.
Qu'est-ce que cela veut dire? Je me perds en . conjectures.
Après m'avoir sacrifié sa réputation, sa fortune, son avenir, Marie cesserait-elle tout à coup de m'aimer? Cela n'est pas croyable. M'aurait-on desservi auprès d'elle ? C'est à cette idée que je m'arrête définitivement. Mon cher ami, tu connais tout le monde à Paris. Cherche dans les jeunes gens de notre cercle, examine, réfléchis, quelqu'un des nôtres n'est-il pas amoureux de Marie? Tâche de saisir les fils de l'intrigue que j'entrevois, et agis comme pour toi. 11 s'agit de me rendre la femme la plus aimée et la plus digne de l'être. M"*^ de Sylvers m'a rendu assez malheureux pour que je puisse désormais espérer le bonheur autre part qu'en dehors de mon ménage. Si je perds Marie, je perds tout à la fois.
Lazare te serre la main, et moi je me dis pour toujours
Ton ami dévoué.
Comte Ant. de SYLVERS.
P. S. — Pressé que j'étais de me rendre à Versailles, j'ai oublié une recommandation pressante de Lazare. Il faut donc que je te transmette ses instructions. Va chez lui, rue Ghauchat, à son petit appartement, et si la justice n'y a pas fait encore apposer les scellés, tu trouveras sur le secrétaire une botte en écaille que tu m'enverras enveloppée avec le plus grand soin. Je viens d'écrire à Marie.
A. DE s.