LE VICOMTE SÉRAPHIN A M. LE COMTE ANTONT DE ' STLYERS, A VERSAILLES
Mercredi, 24 juin.
Jusqu'à présent, mon cher comte, Lazare ne me paraît pas dans une mauvaise position. Le voilà dans l'attitude fort enviable d'un criminel intéressant. Malheureusement l'affaire n'est pas sérieuse, ce qui ôte à notre ami beaucoup de son prestige.
Je ne puis que lui présager un acquittement honorable. Franchement, s'il y avait eu contre lui quelque charge accablante, j'aurais demandé à prendre sa place.
Je parle sérieusement. En dépit des statisticiens, les crimes sont rares; c'est du fruit défendu. Au
bois, à rOpéra, au café Foy, à Chantilly, nos gants jaunes, nos chevaui, nos binocles et nos Micks garnis d'ivoire séduisent tout au plus quelques Madeleines sans or ou quelques danseuses sans lords. Mais un grand criminel a toutes les femmes pour lui et surtout les femmes honnêtes. Je ne demanderais qu'une simple condamnation à dix ans pour faire un mariage superbe, et le lendemain j'écrirais un poëme épique, sûr de le vendre un louis le vers et de trouver des lecteurs. Pourquoi a-t-on lu la Henriade? Parce que Voltaire sortait de la Bastille.
Je vous vois rire d'ici. Et pourquoi pas? un poëme épique est-il plus compliqué qu'un drame? et ne montons-nous pas dans les départements de Seine-et-Oise une tragi-comédie infiniment plus intriguée que les vaudevilles de Scribe? Il n'appartenait qu'à des gens aussi civilisés que nous, d'arriver à combiner froidement une action dont nous sommes à la fois les machinistes et les metteurs en scène, et où nous jetons nos passions personnelles et nos sentiments les plus réels dans le moule où les dramaturges vulgaires ne metteiit que des élégies ridicules ou de plates exagérations. Et quelle fantaisie étincelante pourrait égaler l'imprévu de certaines situations secrètes que nous devons igno-
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rer jusqu'au dénoâment, sous peine d'être obligés de nous siffler nous-mêmes ?
Je ne vous envoie pas la botte d'écaillé. Mais si Lazare en veut une absolument, il en trouvera à Versailles chez un tabletier socialiste qui s'appelle Bourdaleau. Quant à l'objet que renfermait ladite botte, ça n'est pas plus difficile à remplacer. Trouvez lai une boîte de couleur ; ça coûte vingt-cinq sous. Pour parler sans ambages, la boîte renfermait un portrait fait de souvenir par Lazare. Comme à l'heure qu'il e^t il jouit d'un grand loisir, je pense qu'il est bon et généreux de lui fournir les moyens de s'occuper. Mais j'ai encore une autre raison de garder par-devers moi ce précieux bijou. Tout ce qu'on pourra remettre à Lazare sera scrupuleusement inspecté au greffe de la prison ; or, ce portrait pouvait compromettre gravement notre ami, et donner quelque poids h une accusation capitale. Entendez-vous bien, Antony? Je dois même arrêter ici la confidence, car vous seriez porté à le traiter tout de suite d'infftme criminel. Nous expliquerons cela plus tard.
Mais ce n'est pas la seule complication bizarre qu'ait fait nattre notre comédie. Marie vous boude ; et vous accusez nos amis Quelle inconséquence ! mais Louisa, cette funambule qui nous exècre
tous les deux, habite dqpuis trois jours la maison de M"' d'Alton. Et vous vous étonnez I Mais mon cher, la seule chose dont j'aie lieu d'être surpris, c'est qu'elle ne nous ait pas encore brouillés à mort, et que nous n'en soyons pas à calculer notre force au pistolet. Vous n'avez donc jamais été femme un quart d'heure par la pensée ? Vous n'avez pas rêvé cette joie suprême de briser le cœur d'une honnête femme et d'étaler devant elle, comme à l'amphithé&tre, l'horrible anatomie d'un
amour adultère ? Ah ! vous vous fiez aux femmes,
vous? Mais savez-vous, moi qui vous parle, que je ne dors pas sans frémir près d'une de ces créatures dangereuses et que je me réveille vingt fois avec des sueurs froides, et croyant sentir leurs griffes de lionnes s'enfoncer dans ma chair et déchirer ma poitrine?
En somme, mon ami, Louisa a fait son état de femme et de comédienne en éloignant- de vous M"® d'Alton par quelque jolie médisance. Un homme fort profiterait de cet incident. Ceci n'est pas un conseil; c'est une réflexion. Mais si vous aimez trop Marie pour y renoncer à présent, attendez la conclusion de notre divertissement-Bouchardy; puis nous nous vengerons bel et bien de la Louisa. En cas qu'une détention un peu longue
rende Lazare fou furieux, ce sera un Saltabadil tout trouvé pour cette exécution.
Adieu, mon très^bon. Paris se porte bien; la Seine est à sec comme un simple Mançanarez. Les ministres sont aux eaux; le club est désert; et je m'ennuie... oh! je m'ennuie!...
Bien à vous,
Vicomte SÉRAPHIN.