‹ Les buveurs d'eau (volume 2)Chapitre 27 sur 42 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

MARIE d'àLTON à m. le 'COMTE ÀNTONT DE STLVERS.

Jeudi matin.

J'ai relu dix fois votre lettre, Àutony, et dix fois je l'ai relue sans la comprendre. Vous êtes venu, et Julie ne vous a pas laissé pénétrer près de moi. Mais pourquoi et dans quel but? Qui lui a donné cet ordre? Ce n'est pas moi, moi qui vous attendais avec toute l'anxiété d'un cœur désabusé par la souffrance et brisé par l'amour. J'ai fait venir cette fille et je l'ai interrogée froidement , avec mesure, contenant ma juste colère, et craignant par-dessus tout de lui laisser pénétrer mes secrets sentiments. Elle m'a répondu , avec une naïveté étudiée :

— Puisque Madame est venue à Verrières pour être seule, je n'ai pas cru que ma consigne fût

evée pour M. le comte de Sylvers. Madame aurait îû m'avertir.

Elle s'est retranchée dans la pureté de ses intentions, dans son dévoûment inaltérable et dans le souvenir de dix ans de bons et loyaux services.

Ah ! cher, je suis entourée d'ennemis. Celle femme que j*ai accueillie avec un empressement bien naturel , avec une pitié si franche et si désintéressée, cette Louisa me hait. Pourquoi? J'ai surpris dans un de ses regards ma mort fermement décidée. J*ai pâli sous ce regard meurtrier, et la lumière s'est faile.

Cette femme doit vous aimer, Antony, Elle m'a parlé de vous avec un mépris concentré et si amer qu'il trahissait malgré lui une passion aveugle. Je la plains trop sincèrement pour la haïr, mais pas assez pour l'estimer. Louisa est une femme perdue; eh bien ! l'amour chez ces créatures revêt des formes si monstrueuses que sa toute-puissance ne saurait les sauver du mépris.

Obligée de feindre avec moi, elle m'a conté je ne sais quelle ridicule histoire destinée à expliquer sa présence chez Lazare et les événements qui en sont résultés; et j'ai pu voir comment elle comprenait la plus sainte des passions. Ce sont des emportements incroyables, des dévergondages de

pensée et de sentiment qui me surprennent et qui m'effraient. Cette frénésie sensuelle qui devrait me causer un insurmontable dégoût , a le poiiYoir d'éveiller en moi tous les mauvais instincts qui som-

meiilent; et je me suis surprise à envier cette fille infâme , dont l'amour doit avoir l'attrait infini de l'abtme.

Qu'ai-je gagné à rester honnête, s'il dépend d'une Louisa de troubler ainsi ma vie ? Parce que j'étais votre mattresse, mon Ântony, j'ai refusé d'épouser un vieillard qui m'offrait , avec un nom illustre , une fortune à tenter une reine. J'ai cessé de voir ma famille et j'ai rompu avec le monde, sans rien garder que le modeste héritage de ma mère. Je me suis vouée à la solitude et à l'abandon. J'ai endossé mon amour comme un cilice, et j'ai fait de la coupe des voluptés un calice d'amertume. Je croyais, en la rendant éternelle, sanctifier ma faute.

Eh bien ! tout l'enfer des mauvaises passions se déchaîne dans mon cœur. Qu'est-ce que notre vertu , que notre chasteté , s'il nous suffit de Toir à nu l'Âme d'une courtisane , pour que nous foulions aux pieds notre passé immaculé , et pour qa^ notre vie d'abnégation et de sacrifices pèse sur nous comme un remords?

DE LAZARE. iSi

C'est parce que j'ai bien compris tout cela que je m'impose une horrible pénitence , celle de vous faire une confession complète.

Hier soir, le facteur rural a apporté une lettre de Paris pour M"® Louisa de Berval, chez M*°® Marie d'Alton, à Verrières. Comment sait-on que j'ai recueilli cette fille? J'ai pris la lettre des mains de Julie ; j'ai dit que je la remettrais moi-même à Louisa ; mais je l'ai longtemps gardée pour l'examiner à mon aise; et à la fin j'ai cru reconnaître l'écriture fine et serrée du vicomte Séraphin. Ah I si cette lettre n'eût pas été si bien cachetée ! Une lutte terrible a commencé entre ma probité et ma jalousie. Un seul mot pouvait éclaircir le mystère de toutes mes douleurs. N'étais-je pas dans mon droit en combattant par toutes sortes d'armes mes ennemis caehés ? Je ne redoutais plus qu'une chose : c'était de ne pas trouver dans cette lettre tout ce que j'y allais chercher. Vous le voyez, mon timî , j'étais descendue si bas que je discutais avec moi-même l'utilité d'une bassesse. Reconnaissezvous encore la fière Marie d'Alton? Allais-je agir en Carthaginoise ou en Romaine?

Heureusement, Julie est rentrée. La Romaine l'a emporté.

— Tenez, Julie, lui ai-je dit, je n'ai pas encore

ISS LÀ RÉSURRECTION

VU M"® Louisa , qui sans doQte est restée ddns le parc. Gberchez-Ia et remettez-lui xette lettre.

Julie est sortie et j'ai respiré plus librement. J'avais failli rougir devant ma femme de ehambre. Ah I cher , nos gens nous maintiennent plus qu'on ne croit dans le sentiment de notre dignité ; car, ceci n'est pas le moins pénible à dire pour une femme peu accoutumée à de pareils aveui , peutêtre me fussé-je approprié cette lettre, si je n'eusse à l'instant même réfléchi qu'un seul mot de lolie pouvait instruire Louisa de ma déloyauté et m'attirer son mépris. Le mépris de Louisa ! Recommander le silence à Julie» en faire ma complice, était plus indigne encore. Toutes ces menues con* sidérations m'ont arrêtée et m'ont sauvée d'une tentation honteuse. Mais attendez la fin.

Pendant le dtner, j'observai minutieusement Louisa , dont le visage restait impassible. Je ne savais plus que penser de cette splendide créature qui mangeait de si bonne gr&ce une livre de rumstecks. Car, remarquez bien ce détait presque comique, la Louisa , sans se soucier des infusions de mauve que lui prescrit le docteur Lebidois , dévore d'incroyables quantités de filets de bœuf, et semble craindre la diète plus que l'opération du trépan dont la menace son savant médecin.

Le repas achevé, nous primes le café sous la marquise du péristyle, du côté du jardin. Louisa paraissait m'armer ce soir-là ; elle . me câlinait et prenait mes mains dans les siennes , avec d'adorables chatteries. Je commençais à me repentir de la rigueur de mes jugements. Gomment cette charmante enfant, cette bonne fille pourrait-elle tremper dans quelque hideux complot contre moi ?

Tout à coup Jqlie vint avertir M"* Louisa qu'un homme était là qui Tattendait. Elle s'élança du côté de la grille, et révint au bout de cinq minutes avec un air sérieux qui me çléconcerta.

— Qu'y a-t-ilî demandai-je. Et quel est cet homme?

— C'est Théodore , le domestique de Lazare. Allons , chère belle , n'allez-vous pas prendre de Tombrage ?

Puis elle alla s'enfermer dans mon boudoir. Je rentrai dans ma chambre. Mais jugez de mon étonnement, lorsque je trouvai sur ma table à ouvrage une lettre cachetée à mou adresse.

Je sonnai Julie.

— Comment cette lettre se trouve-t-elle là î ^— Je ne sais pas , Madame.

— Qui l'a apportée ?

— Je ne sais pas.

— Cependant elle ne porte pas le timbre de lâ poste.

— Je ne puis rien dire de cela à Madame. Je n'ai point eu connaissance de cette lettre.

— Voilà qui est fort extraordinaire !

— 11 se passe ici bien d'autres choses extraordinaires depuis quelques jours ! murmura Julie en se retirant.

Au moment d'ouvrir ce pli, je fus saisie d'une terreur affreuse, je me rappelai les lettres empoisonnées si vulgairement employées au temps de Catherine de Médicis.

— * Mais ce serait bien raffiné , pour une danseuse du Cirque 1 me dis-je.

El je brisai l'enveloppe. Pour le coup , je faillis me trouver mal. Sous le pli se trouvait la lettre du vicomte Séraphin , la fameuse lettre que j'avais voulu soustraire le matin même. J'étais , sans le savoir, devenue un personnage de quelque féerie. J'ouvris la lettre, et voici ce que je lus :

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