COLLECTION MICHEL LÉVY
LES
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brutale^ lorsqu'il se troava abandonné à ses propres ressources. Cependant la vaine ^orioie^ qui^ bien plus que ramour de Fart^ est le mobile des esprits vulgaires et le véritable motif des vocations improvisées^ retint Francis au moment où il allait retoiu*ner en arrière. L'entourage au milieu duquel il vivait lui vanta les charmes de cette vie hasardeuse^ dans laquelle on trouvait seulement la véritable indépendance, et comme Francis mettait en doute tes avfinta^cs d'une liberté qui était à la veille de le faire coucher à la belle étoile et qui lui rognait ses portions tous les jours, on lui fit comprendre que cette existenœ dégagée des servitudes matérielles était une, source de poésie intarissable, une atmosphère propide aux développements de Fimagînation. Ces luttes quotidiennes avec les nécessités, on les lui présenta comme des épreuves naturelles, qui étaient au talent ce que la trempe est à l'acier. De même que le combat fait lé guerrier, on lui fit entendre que cette existence faisait l'artiste ; puis, comme il n'était pas absolument convaincu, on le lui prouva avec des chansons. On le grisa avec les paradoxes malsains qui sont le fil en quatre dn l'esprit et qui étourdissent si promptement les jeunes cerveaux.
Francis s'était d'abord effrayé de cette façon négative de vivre. Bientôt il fimt par se réjouir et supporta gaiement les rudes épreuves de son apprentii^sage. n Iràvaillaît du reste avec Tardeur emportée de tous ceux
VRAHOS.
qui commencent. De même que l'amouf^ Part a sa lune de* miel. Les premières fatigues du travail ont le charme passionné des premiers jours de la poa*- ^ssion. Dans cette période de fougue^ les privations que Francis était obligé de supporter lui semblaieiit àouces ; il les considérait connue autant de Bacrifioei dont il serait amplement dédommagé plus tard.
Accueilli sans rétribution dans Fatelier d'un maltie
célèbre^ Francis y travaillait depuis deux ans. Un jour^
après la leçon, son maître le prit à part. — ^ Mon ami^
lui dit-il^ vous n'avez pas de fortune; mais quand v«nii
êtes venu ici pour la première fois, vous paraissiey
avoir bonne volonté : c'est à cette considération que je
vous ai reçu dans mon atelier. Voici deux ans que voua
y travaillez ; c'est plus de temps qu'il ne me faut d'op»
dinaire pour formuler une opinion sur le compte d'im
de mes élèves. Vous ne serez jamais un artiste. Vous
agirez donc sagement en renonçant à la peinture.
Vous êtes jeune encore; vous pouvez entreprends
une nouvelle carrière et y réussir, si vous y appliquer
tout le courage que je vous vois dépenser inutilement
depuis que je vous connais. A compter de demain^
votre place sera prise dans l'atelier.
Le moment était mal choisi pour parler ainsi [à fVancis, qui se croyait au contraire dans une voie dioellente. Il préféra donc supposer que son maître était las de le recevoir gratis dans son atelier. Cette révélft»
tion^ qui devait Tarréter^ au lieu d'être un obstaicle> lui devint au contraire un éperon. Pour acquérir ùhç conviction qui le consacre à ses propres yeux. jpiSÂir donner un démenti au doute qui l'assiège^ il anH[vë' quelquefois que Tartiste s'inocule une excitation^ pâs^ :. sagère comme toute force factice^ mais cependa^t^^r suffisante pour produire une œuvre dans laquelle çfçil sent palpiter quelque chose de la fièvre qui Ta inspirâe, 7 Ce fut ce qui arriva pour Érancis. II acheva en tcè^r]^: . de temps 'deux toiles qui formaient un cotitrk^te étrange avec ses productions ordinaires. C'étaii det'la peinture tourmentée outre mesure^ inhabile^grossièie^ tapageuse à Tœil ; mais enfin c'était de la peinttûre. Les défauts et les qualités se montraient avec la mèiùe audace dans ces œuvres^ qui n'étaient ni excellentes ni même bonnes ; mais il était réellement imposisible Vde passer devant sans s'arrêter^ car elles accrochaient le regard. Beaucoup de gens^ après examen^ ïie se rendaient pas compte de cette attraction^ et pourtant ils l'avaient subie.
Dès lors Francis ne douta plus de sa voçatipn^ et comment aurait-il pu en douter encore en ehtèiidant le bruit soulevé autour de lui par ses camarades If Çès groupes déjeunes gens^ que des liaisons de hasard^ de plaisir ou de sympathie réunissent autour d'une même espérance, qu'elle soit chimérique ou probable, sont très-communs à Paris. On comprend ces associations ;
FBANCIS. ft
risolement est un mauvais conseiller de découragement : il est bon^ après une journée de travail^ de serrer quelques mains amies^ dé vivre quelques moments dans un centre d'esprits fraternels. Aux heures de faiblesse^ on puise une force nouvelle dans la persévérance commune^ et le soir^ en rentrant dans sa solitude^ on s'y trouve moins abandonné ; Tœuvre quittée avec tristesse est revue avec plaisir. On s'endort gaiement au souvenir d'une causerie amicale qui a semé de bons rêves sous votre oreiller; le lendemain matin, on se relève plus fort que la veille,— l'esprit plus sain, la main plus agile. C'est là le bon côté de l'association ; mais, pour qu'elle produise ces utiles résultats, il faut que les membres qui la composent aient une valeur réelle, une intelligence sérieuse, et que leur sympathie procède avec une salutaire franchise. Rien de plus misérablement ridicule que les gens qui font de leurs œuvres une sébile à mendier l'éloge; rien de plus dangereux que les gens qui s'en montrent prodigues, c'est faire le généreux avec de la fausse monnaie. Malheureusement la franchise est rare. Les gens qui se connaissent le plus intimement, et qui entre eux devraient avoir leur franc parler, semblent se ménager par un accord tacite ; s'ils essaient quelques critiques, ils ont soin de les émousser, probablement avec l'espérance qu'on usera, le cas échéant, de la même précaution à leur égard. La vanité, c'est le mal de tous ;
$ lAS BUVECRS d'eau.
U y en a qui en meurent^ mais le plus grand nombfi(^
en vit.
Les amis de Francis poussèrent donc des cris d^admiration. Tant que le succès doit rester entre eux^ le^ jeunes gens aiment volontiers ces glorifications h huis clos. Confondus dans une méine obscurité^ ils trouvent une sorte de satisfaction à proclamer le succès d'un des leurs. C'est une espèce de menace avec laquelle ils pensent inquiéter ceux-là qui possèdent déjà une réputation dans le public. -— Quand le tableau de *** sera exposé^ on verra un peu^ disent les uns ; quand le livre de *** sera publié^ on verra un peu^ disent les autres. — Le tableau est exposé^ le livre se publie^ et le plus souvent Fun n'est pas remarqué^ l'autre n'est pas lu. Si le contraire arrive^ si le public renouvelle avec un bruyant écho le succès préparé dans l'intimité de la camaraderie, il se produit alors un brusque re virement^ et les camarades font la solitude autour du nouvel élu de la foule.
En attendant^ les amis de Francis préparaient à ses pas un chemin pavé d'hyperboles. Où il aurait fallu dire : Ce n'est pas mal^ ou seulement : C'est bien, on criait à la merveille, au miracle. On lui versait à pleine coupe le vin de l'enthousiame frelaté. Pour dernier triomphe, le hasard voulut qu'un marchand entendit parler de ses tableaux. Il vint les voir. Le marchand avait la vogueparmi cette étrange clientèle pour laquelle
les œuvres d^art ne sont ordinsdrement qu'un accessoire du m<d}ilier^ et qui abandonne à son tapissier le soin de lui choisir une galerie et une bibliothèque. Cet homme^ qui faisait de bonnes affaires^ grâce à ses nombreuses relaticxis^ avait une boutique placée bien en vue dans un riche quartier» L'exposition dans sa montre constituait une quasi-publicité. Il achetait volontiers à bas prix des peintures de rebut qui ne pouvaient avoir accès parmi les amateurs sérieux, mais dont il trouvait le placement dans les boudoirs de la haute galanterie^ Il aimait, disaitril, à lancer les jeunes gens auxquels il reconnaissait cette médiocrité souple et féconde qui produit vite et travaille sur commande. Ce mauvais lieu artistique avait des allures de moutde-piété. Les jours où la nécessité marchait sur leurs talons^ les artistes venaient y consigner des tableaux^ contre lesquels ils recevaient une misérable avance. Si la somme n'était pas restituée au bout d'un certain temps^ toujours très-Iimité> la consignation demeurait la propriété du marchand^ et c'était ce qui arrivait le plus souvent. Il ouvrait en outre des crédits pour des fournitures qui pouvaient être remboursées en œuvres d'art, et par ce moyen, chaque année, il devenait possesseur d'un grand nombre de tableaux destinés à l'exposition, avant même qu'ils eussent quitté le chevalet. C'était de l'usure déguisée en protection. Néan« moins, bien que tous ces pièges fussent connus, il ne
« LES BCVEURS D'SAC.
manquait pas de gens qui venaient s'y livrer volontairement^ et qui croyaient encore lui devoir de la reconnaissance. .
Ce personnage était en train de faire une belle fortune; aussi tranchait-il de l'important : il prenait des attitudes de Mécène, faisait ses affaires en voiture^ et ne marchait jamais sans avoir sur lui le filet d'or avec lequel on pèche les bonnes occasions. Quand il entraitdans un atelier, les tableaux tremblaient à la muraille, comme les meubles qui devinent l'approche de Thuis* sier. — Je prends vos tableaux, dit-il à Francis ; c'est peut-être une affaire chanceuse. Vous n'êtes pas connu, mais vous avez une certaine manière extravagante qui me décide à traiter. Si on vous achète, je croirai que votre peinture est bonne, et je vous donnerai du talent. Voilà vingtrcinq louis. C'est une folie, mais je suis téméraire. Achetez- vous des habits pour venir me voir, — je tiens à ce que mes artistes soient bien mis, — et procLrez-vous un fauteuil; que je puisse au moins m'asseohr quand je viendrai chez vous. Travaillez. Si vous vous mettez au goût du jour, je vous avancerai de l'argent sur des toiles blanches, et je vous les fournirai par-dessus le marché.
Le marchand prit les deux tableaux sous son bras, tira de sa poche la somme promise, la jeta sur la table avec son adresse et sortit, laissant Francis ébloui par le rayonnement des vingt cinq pièces d'or. Les poètes.
qui sont ordinairement les courtisans du mensonge^ ont répété dans toutes les formes lyriques connues que la plus douce musique humaine était le son des premières paroles de la première femme qu'on a aimée. C'est là plutôt un madrigal qu'une vérité. Pour un artiste^ surtout s'il est pauvre, si dans son obscurité patiente il s'est demandé cent fois, découragé en regardant ,son œuvre : — Toi qui dois me faire vivre, vis-tu toi-même ? ai-je en moi le souffle qui anime les créations de l'art ? et si je le possède, ai-je su te le communiquer ? — pour celui-là qui aux souffrances du labeur incertain a vu s'ajouter les fatigues, les privations, tous les maux qui s'engendrent et affaiblissent le corps, ce dur tyran de l'esprit, la plus douce musique sera celle du premier argent qu'il recevra en échange de son travail. D y a tant de bonnes promesses dans cette mélodie intime de l'aident qui tombe pour la première fois entre les mains qui l'ont gagné, la somme ne pùt-elle servir qu'à acheter des rubans verts à la nmse de l'espérance I
Francis allait souvent stationne^ devant la boutique du marchand, pour observer l'effet que sa peinture produisait sur le public. Les opinions variaient séUm la nature des gens composant les groupes, qui se renouvelaient. Quelquefois, si les critiques eussent eu des flèches, les deux toiles auraient été réduites en charpie.
Dans d'autres instants, elles excitaient de bruyantes
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sympathies qui s'exprimaient avec une exagération tantôt raisbnnée^ le plus souvent ignorante. Le nom de Francis^ inscrit sur un cartouche ajouté aux cadres^ était répété avec dédain par les uns^ avec intérêt par les autres^ avec curiosité par le phis grand nombre. Mettre pour la première fois son nom dans la bouche d'un de ces flâneurs parisiens qui semblent avoir le d(Hi d'ubiquité^ c'est jeter un cri ^ Fécho ou confier un secret à une femme. Trois jours après l'exposition de ses tableaux^ Francis put asfHrer avec délices les premières bouffées de la célébrité. Ayant donné son adresse dans une boutique située dans lè voisinage du marchand dé tableaux^ pour que l'on portât chez lui Facquisition qu'iï venait de faire^ le mattre du magasin releva la tête en inscrivant son nom^ et le complimenta à propos de sa peinture^ qu'il avait vue en passant. Le lendemain^ dansuncafé^ il fut témoin d'une discussion engagée à propos de lui par deux jeunes gens qu'il re^ connut pour des confrères. Ënfin^ peu de jours après^ le marchand qui lui avait promis de lui donner du talent tenait sa promesse^ et lui adressait un petit journal d'art contenant une réclame en faveur de ses œuvres. Francis courut chez ses amis en secouant la feuille imprimée^ fier comme un soldat qui a conquis un drapeau. Sa joie trouva peu d'échos; ceux-là mêmes qui s'étaient montrés le plus chauds à le louer mirent des sourdines à leurs félicitations ; puis vinrent les restriû-
tiens du pédantisme qui parie à lèvres pincées et se montre avare de paroles, comme si chaque mot était perle ou diamant; puis les conseils d'amis, les poignées de mains qui n'osent pas encore se faire griffes, et sur cinq doigts n'en offrent qu'un; les sourires jaunes dans une bouche qui semble mâcher du citron vert ; tons les faux- fuyants de manières et de langage au fond desquels se tord, rampe et âfile, comme un pkt reptile caché dans les broussailles, la souple, lâche et •venimeuse béte de l'envie, qui prépare son poison avant de mordre.
Bien qu'il fût peu expérimenté, Francis aurait pu trouver la véritable cause du changement qu'il remar^ quait parmi ses camarades; mais comme il craignait, en remcmtant à la source, de découvrir quelque raison vile à ce refroidissement, il préférait ne point y prendre garde, et continuait à les fréquenter, en leur témoignant la même amitié. Deux raisons bien différentes l'empêchaient de rompre des relations dans lesquelles, d'un côté du moins, la franchise avait disparu. — Où irai-je^ se demandait Francis, si je ne vais pas chez eux ? -^ Ah ! l'habitude, lien invisible; auquel chaque jourajouteunfilqui terend plusfort, et contre lequel la volonté de l'homme est cent fois impuissante, quand il veut échapper à cette captivité morale !
Et puis il faut tout dire : si l'affection qui l'attachait à • quelque&-uns de ses camarades était atteinte par leurs
façons d*agir et de parler, la vanité, ce vôrace cancer qui fait pâture de tout, trouvait amplement à se repaître dans ces témoignages d'envie qu'il excitmt chaque jour parmi ses amis — car l'envie est la louange à rétat aigu. Envier quelqu'un, c'est le blesser avec une flèche trempée dans un baume qui porte une jouissance. De son trésor inattendu, une partie avait été dévorée par les dettes contractées dans les jours difficiles, Francis était jeune, il avait été élevé dans des idées qu'il avait souvent entendu qualifier de mesquines, mais auxquelles il n'avait pas renoncé cependant. — Il n'aimait pas les dettes, l'approche d'une échéance le troublait, et lui ôtàit la libre disposition de son esprit. Obligé de recourir au crédit, il le sollicitait avec humilité, presque avec honte. — Sa probité rétive s'arrangeait mal de ces promenés faites sous le coup de la nécessité immédiate quand il savait ne pouvoir s'engager qu'au hasard. La première fois qu'il souscrivit un billet, il tremblait en mettant sa signature, et deux heures après il courait chez le fournisseur qu'il avait ainsi payé pour retirer son billet de la circulation, et lui rendait les objets que celui-ci avait consenti à lui livrer. Cette démarche indiquait un sentiment honnête qui ne fut pas compris du marchand. Un autre aurait consenti la vente sur simple parole, celui-là reprit sa marchandise avec le geste d'un homme qui retrouve un objet volé. ^*
FRANCIS. iZ
La crainte d'avoir couru un risque le rendit mémo plus brutal qu'il ne Teûtété peut-être^ si Francis avait manqué de parole à sa signature. — Tu as agi comme un sot^ lui disait un de ses amis à propos de cette aventure. Tous les créanciers sont fils de M. Dimanche. Avec tes puérilités^ quand tu payerais même argent comptant, les marchands te recevront le chapeau sur la tête. Les dettes sont une nécessité de la vie. — Cest le patrimoine des bâtards <ie la fortune. <Dn a des créanciers quand on est jeune, de même qu'on a des maitresses, parce qu'il faut vivre, et qu'il faut aimer, mais les créanciers n'empêchent pas d'être un honnête homme, de même que les maîtresses n'empêchent pas de faire un excellent mari. — Mais quand on ne peut pas payer ses dettes, disait Francis. — On finit toujours par là, répondait l'amL Tous les gens de talent ne 'sont-ils pas les neveux de cet éternel oncle du Mexique qui s'appelle l'avenir ?
Toutes ces subtilités faisaient sourire Francis, mais ^ elles ne réussissaient pas à le convaincre. — C'était toujours avec la même répugnance qu'il employait les ressources du crédit; quand il s'agissait d'un emprunt à quelqu'un de ses amis qpi se trouvait passagèrement 'en mesure de lui être utile, il se croyait encore obligé de lui faire connaître minutieusement la raison qui l'obligeait à s'adresser k lui. On pouvait bien trouver toutes ces précautions inutilesj^ fatigantes, préteiH
tieuses^ peuMtre. r- Il y avait de l'orgueil dans cês hésitations^ cela était bien possible^ mais il y avait certainement de la délicatesse dans cet orgueil^ et si elle n'était pas toujours comprise, elle n'existait pas moins* Francis éprouva donc une satisfaction véritable à réunir une Collection de quittances, que ses créanciers ne s'attendaient pas attendre réclamer. — Une fois libre, il se trouva plus mattre du peu qu'il possédait, il disposait de son temps avec plus de kâàser aller. Ce pas lourd de la dette, qui retentit comme une ôoiamation de travail, n'ébranlait plus spù escalier. A défaut d'autre il pouvait se donner le luxe de la paresse. — 11 pouvait sortir et rentrer à ses heures sans redouter une visite importune. — Dans ses courses ou dans ses promenades, il n'avait plus besoin d'allonger son itinéraire, — pour éviter les rues où l'on pave, expression pittoresque qui, dans un certain idiome, indique les rues où l'on doit.
Riche encore de quelques louis, habitué à la sobriété, il pensa ne pas vob de longtemps la fin de cette fortune, et ne sut pas s'e.n montrer ménager. L'asbtinence engendre la prodigalité. Tant de convoitises jadis réprimées, tant de désirs noq satisfaits réclamèrent leur part de l'aubaine, qu'il fallut bien compter avec eux. Ces ciréanciers sont ordinairement ceux qu'on paie les premiers, et la natui^ elle-même leur accorde la primauté sur les autres. Aussi chacune de ses pièces d'^r
FMAHGM. Il
semblait avoir des ailes, n ne pouraH pas en mettre une dans sa poche^ qu'elle ne fttt aussitôt dans sa main» et elle ifétait pas plus tôt dans sa main^ qu'elle n'y était plus. Les aHistes n'ont pas les iouBurs des fourmis : quand ils reçoivent.de l'argent^ ils ressemblent au marin qui descend à terre^ et si on leur parle du lendemain^ ils d'ont pas l'air de comi^rendre. C'est qu'en effet demain est un saint qui ne se trouve pas dans le calendrier de leur insouciance.
DaM les derniers jours de cette période fin^mcière le jeune peintre contacta une liaison qui le détacha peu à peu de son ancien entourage^ et aurait pu exercer une grande influence sur sa destinée d'artiste sans les précédents que nous avons fait connaître. L'histoire de cette liaison esi curieuse à plus d'un titre ; les personnages qtû doivent y figurer représentent quelques aspects trop ignorés d'une vie dont les misères et les }oies n'ont rencontré que rarement d'historien qui osât tout dire. C'est donc par l'histoire de Francis Bernier et de son ami que nous cotûmeucerous cette série d'épisodes.
IL — L'UOSISfE AU GANT.
Dans les galeries du Louvre^ à l'École des Beaux^ Arts ou à la Bibliothèque^ Francis Bernier avait ren-
contré plusieurs fois un jeune homme avec lequel il avait échangé de ces petits services qu'on se rend entre voisins d'étude. La physionomie de ce personnage n'exprimait cependant rien qui^ au pilemier examen^ sollicitât la confiance. 11 parlait fort peu^ comme les gens qui abrègent les réponses pottr qu'on leur ménage les questions; il ne repoussait pas la familiarité du voisinage^ mais il paraissait peu disposé à retendre jusqu'à l'intimité. Quelquefois Francis l'avait vu dans la compagnie de trois ou quatre autres jeunes gens 'qui semblaient être de ses amis. Un jour^ il remarqua que l'un d'eux apportait un petit paquet soigneusement enveloppé; son voisin le glissa avec précaution sous son vêtement^ et presque aussitôt^ quittant so^n chevalet^ il s*éloigna avec son ami. Cette interruption n'était pas dans les habitudes de ce jeune homme^ qui ne se dérangeait jamais de son travail pendant les huit heures consacrées à l'étude. Francis^ qyi l'avait suivi machinalement des yeux^ fut pris du désir, de savoir ce qu'il allait faire. 11 le suivit de loin, et fut ainsi conduit dans la galerie des Antiques. Arrivés là^ les deux jeunes gens se séparèrent. Celui qui avait apporté le paquet tourna dans la direction du vestibule par lequel on sort du Louvre^ et celui qui l'avait reçu s'enfonça, dans les salles du rez-de-chaussée. Francis l'aperçut de loin dans l'encoignure d'une salle déserte. Se croyant sans doute bien caché par un groupe derrière lequel il s'é-
tait assis^ il jeta encore un regard autour de lui pour bien s'assurer de sa solitude, et tirant alors de dessous sa vareuse Tobjet qu'on venait de lui apporter^ il en défit Fenveloppe.
Francis, qui ne pouvait s'approcher davantage sans être entendu ou aperçu^ n'aurait rien appris sans doute^ mais le premier geste de celui qui était l'objet de cet espionnage fit bientôt connaître le motif de toutes ses précautions. Francis devint tout rouge et regagna précipitamment sa place^ péniblement affecté de ce qu'il avait vu* Cinq minutes après^ son voisin venait aussi se remettre à la besogne. Francis n'osait lever les yeux , sur lui^ tant il craignait de laisser découvrir dans sa physionomie quelque chose qui pût trahir cet acte de curiosité si tristement satisfaite. Le premier moment d'embarras passée en examinant le voisin qui s'était remis au travail avec une ardeur nouvelle, Francis aperçut quelques miettes de pain qui étaient restées dans la grosse laine'de sa cravate et dans l'étoffe de sa vareuse : ce détail n'avait plus rien à lui apprendre; mais ce qu'il avait appris en disait plus que tous les soupçons primitivement conçus à propos de la situation de ce jeune homme et de ses amis. Tous portaient, en effet, cet uniforme désolé qui atteste les indigences fièrement subies. Dans ces vêtements, spectres d'une ancienne élégance, on lisait facilement les luttes quotidiennes de l'aiguille industrieuse avec une vétusté
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qui était plutôt rœuvre du temps que celle de la gligence. Ces chapeaux honteux^ sans forme et d'une couleur indéterminée^ on devinait qu'ils étaient touchés par des mains qui savaient saluer. (1 y a entre les pauvres des classes intelligentes des affinités révélatrices qui les font se reconnaître tout d'abord; mais une instinctive pudeur les empêche délaisser voir qu'ils ont constaté leur triste fraternité. Us semblent craindre de se blesser mutuellement par un aveu qui pourrait être pris pour une sollicitation, et ne cessent de dissimuler que lorsqu'ils se surprennent réciproquement en flagrant délit de misère. Les gens que le destin met à l'abri de la nécessité ignorent ces nuances et ne se doutent pas de tout l'orgueil que peut contenir une poche vide. Le morceau de pain apporté avec tant de précautions et dévoré en cachette dénonçait un de ces mystérieux drames que l'égoisme du plus grand nombre aime à mettre en doute.
La pitié n'est pas brave tous les jours, et il est des spectacles devant lesquels elle se voile. Francis luimême, qui croyait avoir traversé les plus dures épreuves, avait du moins été épargné par celle à laquelle il savait son voisin soumis. Le visage de ce jeune homme offrait, par un caprice de la nature, une ressemblance singulière avec le portrait peint par Titien et connu sous le nom de V Homme au gant. S^il eût été vêtu de la mênie façon, en le rencontrant dans les galeries du
FIUUICIB. If
Louvre^ on aurait pa le prendre pour la résurreotion du modèle qui avait posé pour ce chef-d'œuvre. Il nV gnorait sans doute pas cette particularité^ remarquée de tous les habitués^ et par un sentiment de coquetterie peutrétrOj il n'était sans doute pas fâché de la faire reinarquer aussi aux étrangers qui visitent les galeries^ car il travaillait presque toujours dans la travée dite de recelé italienne^ où se trouvait placée la toile dont il était le vivant Ménechme. On Pavait donc surnommé V Homme au gant, et il était souvent question de lui dans les conciliabules des jeunes femmes et des jeunes fiUes qui viennoit au Louvre copier les maîtres^ sous les yeux d'une mère ou d'une bonne^ quelques-unes seules. Quand il arrivait^ plus d'une tête curieuse se levait sur son passage et le suivait d'un regard qui eût fourni d'amples commentaires à la vanité d'un fat^ mais lui n'y prenait point garde et quand le hasard lui donnait une voisine^ il évitait toute occasion qui pouvait amener l'échange d'une parole^ et n'aurait pas même eu l'idée de faire le sacrifice de la place qu'il occupait si elle était la plus favorable pour son jour.«
Vhomme augant^ qui avait intrigué Francis au point de lui faire commettre l'indiscrétion que l'on sait^ excitait plus que jamais la curiosité de celui-ci depuis l'aventure du morceau de pain ; mais cette curiosité^ sentiment toujours réprehensible quand il n'a qu'un but frivole, était devenue presque excusablej alors qu'elle
SO us BDVEUAS D'EAU.
avait pour mobile un intérêt véritable qui avait hâte de trouver une occasion pour se manifester. Depuis quelques jours^ Francis étudiait d(mc son voisin avec un soin particulier^ appBquaat tous ses efforts à tenter l'abordage de cette discrétion. Le jeune homme se tenait sur ses gardes^ et toutes les fois qu'il voyait Francis disposé à franchir cette limite qui sépare la causerie banale de la confidence^ il se renfermait aussitôt dans un silence et une attitude qui déjouaient toutes les formes rusées de Pinteirogation.
Une après-midi^ un de ses amis vint le prendre^ probablement pour un motif prei^é^ car il rangea ses affaires en toute hâte^ oubliant sur la tablette de son chevalet une lettre qu'il avait tirée de sa poche et dont il avait pris Tenveloppe pour faire un tortillon, sorte de petites estompes que les artistes fabriquent euxmêmes pour Futilité de leurs dessins. Francis attendit que la fermeture des salles eût éloigné les travailleurs^ et prétextant un oublia il obtint du gardien la permission de retourner à sa place; il s'empara alors de la lettre^' et sortit du Husée'sans avoir été aperçu dans ce nouvel acte d'indiscrétion. Ce qui le rassurait^ c'est que sa conscience ne lui disait rien qui pût l'alarmer : il obéissait à un de ces pressentiments opiniâtres qui magnétisent l'homme^ et lui font suivre avec sécurité^ pour atteindre le but qui l'attire^ des chemins qu'il eût évités en toute autre occasion.
Rentré £hez lui^ Francis ouvrit cette lettre ; le premier regard qu'il y avait jeté lui avait appris qu'elle était de nature à lui révéler ce qu'il comptait lui demander. La date déjà éloignée^ le froissement du papier^ indiquaient qu'elle avait dû faire un long séjour dans les poches de son propriétaire. Voici ce qu'elle contenait :
« Paris, 2S janvier 184...
a Mon cher frère^ pardonne-nous^ si nous n'avons pas répondu plus tôt àta dernière lettre^ datée du Havre^ c'est qu'il nous est arrivé un grand malheur^ qui cependant n'a pas eu^ grâce à Dieu^ toutes les suites fâcheuses qui nous avaient fait trembler d'abord, f I y a un mois^ grand'maman a fait une chute dans l'une des maisons où elle va travailler. On l'a ramenée chez nous avec un bras cassé. Juge un peu dans quel état nous étions tous : cet événement nous surprenait sans e sou^ ce qui n'était pas bien malin. Pour ne pas nous mettre en peine^ tu sais combien la mère est courageuse^ elle essayait de nous persuader que cela ne serait rien. Elle s'opposa à ce qu'on fît venir un médecin^ et prétendait se guérir avec de l'eau-de-yie camphrée. Elle demandait seulement qu'on lui fit brûler un cierge à l'Abbaye. Notre ami Soleil est parti pour faire brûler le cierge ; moi, j'ai couru au plus proche médecin. C'était précisément le docteur ***, qui est notre voisin. « Nous avons été deux ou trois fois à son amphi-
théâtre. Tu te rappelles comme il est dur^ et les atroces plaisanteries sur lesquelles il aiguise ses instruments^ quand il opère. Aumoment où jeme présentas chez lui^ il venait de rentrer de sa clinique et s'était mis à table.
Dix personnes attendaient qu'il voulût bien les recevoir;
la porte étmt défendue^ et deux laquais faisaient sentinelle. Impossible d'entrer. II y avait du monde qiâ devait passer avant moi^ quand le docteur serait visible : c'étaient peut-être deux heures d'attente. D me semblait que j'entendais crier grand'mère. Juge de mon chagrin... J'aurais bien été chez un autre ;••• mais le docteur *** est le premier chînu'gien de Paris. Tout à coup son secrétaire^ je crois^ sortit delà salle à manger^ et, par la porte entr'ouverte en ce moment, je m'aperçus que cette pièce était de plain-pied avec un jardin. Je sortis aussitôt de l'antichambre, en disant au domestique que je reviendrais. J'avais mon plan. En passant dans la cour de l'hôtel, j'avais remarqué que le jardin possédait une entrée sur cette cour. Sans qu'on pût m'apercevoir, je me glissai dans le jardin, j'en fis le tour à moitié, j'arrivai devant la porte de la salle à manger, je l'ouvris lestement et parus tout à coup devant le docteur, que je trouvai installé en face d'une dizaine de plats, avec un domestique debout auprès de lui, la serviette sous le bras. Le docteur fit un saut, comme s'il avait vu le diable. Sa première colère tomba sur ses domestiques : il voulait tous les
' FRANCIS. Si
mettre à la porte ; il mait^ il jurait s! haut^ que les assiettes en tremblment. Le pauvre diable qui le servait était plus blanc que sa serviette. Hoi^ j'étais fort calme et bien décidé à ne sortir qu'avec le docteur. Sa fureur ne m'épouvantait pas. J'ai eu afiaire à un professeur de l'École qui était bâti comme ça^ et je savais comment il faut procéder avec ces natures toujours en éruption de violence. Je racontai brièvement l'objet de ma présence^ je nfexeusai sur mon entrée insolite, et je conclus pour une visite immédiate. Tout en lui parlant, je n'avais pas l'air de croire un instant qu'il pût mettre obstacle à mon vouloir, qui s'était montré Irès-impératif et pour cause. Je l'entendais rugir intérieurement, et je lisais dans ses yeux l'envie qu'il avait de me faire jeter par la fenêtre ; mais comme nous étions au rez-de-chaussée, l'intention était puérile. Mon audace l'avmt tellement confondu, que, pour ouvrir un courant à la fureur qu'elle lui causait, il découpait la nappe avec son couteau. — Monsieur, me dit-il enfin, je me serais cassé le bras moi-même que je ne me dérangeraispas de mon déjeuner pour me secourir. Je me lève à cinq heures du matin, je passe la moitié des nuits ; je donne depuis vingt-cinq ans les trois quarts et demi de mon temps à la science et à l'humanité. Je ne connsds les plaisirs que de nom, et le monde que pour le traverser une lancette ou un bistouri à la main. C'est bien le moins qu'on me laisse libre pendant le temps de mes
t4 LES BUVEims D'j^AU.
repas; TOUS serez comme les autres personnes qui attendent dans mon antichambre et qui sont aussi pressées que vous.
« Le docteur avait dit la vérité^ mais son petit discours était prétentieux^ c'était de la pose ; cette infirmité des grands hommes ne Tavait pas épargné^ il avait des attitudes de buste qui ne vont bien qu'au bronze^ et heureusement pourtous^ pourlagrand'mère surtout^ le docteur était encore en chair et en os. — Monsieur^ lui répondis-je, les clients qui vous attendent sont moins pressés que ma grand'mère ; leur situation n'est pas dangereuse^ puisqu'ils ont pu se h'ansporter chez vous^ tandis qu'il faut au contraire que ce soit vous qui veniezchez grand'mère. ^~ Je passerai chez vous dans la journée^ medit-il^ laissez-moi votre adresse. — Monsieur^ répliquai-je sur le même ton d'assurance^ ma mère souffre, une heure de retard, c'est beaucoup; j'ai promis de vous ramener. — Attendez au moins que j'aie achevé mon déjeuner, et tout en parlant, je voyaisqu'il mettait les morceaux doubles^ — Vos repas sont trop longs,lui dis-jemoitiéavec gaieté, moitié avec insistance; demandez le dessert, et allons-nous-en. — Je lui présentai en même temps son chapeau et sa canne. Il était stupéfié. — Au moins vous me permettrez de prendre mon calé? — J'allaislui fabe cette concession, mais je compris que c'était reculer. Avec de tels hommes, faire un pas en arrière, c'est perdre l'avan-
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tage de tous ceux faits en avant. le le tenais entre 1a pouce et rindex^ et il ne s'agissait plus que de serrer un peu. — On vous fera du café à la maison^ lui dis-je*
— Cette fois il n'y put tenir davantage et m'éclaboussd d'un éclat de rire qui eût été apprécié dans la grande hilarité olympique.
< Je l'emmenai par le même chemin que j'avais pris pour arriver jusqu'à lui. Ce grand homme^ habitué à faire trembler tout son hôpital, riait comme un collégien qui fait une espièglerie en sortant avec précaution de son hôtel. — Et mes clients qui m'attendent ! Bah ! ils attendront^ on m'a dit leurs nom^ des bobos imaginaires.— Est-ce que nous allons loin? — Â deux pas^
— lui dis-je. — C'est encore heureux ! — Chemin faisant^ le docteur m'avoua naïvement que si j'avais procédé par l'attendrissement et la supplication^ il n'aursûtpas quitté sa côtelette. — Vous avez trouvé le jointe *— me dit-il. Et il continua comme s'il se parlait à luimême : — Ah ! la volonté^ quelle force ! Appliquée aux actions les plus ordinaires de la vie^ c'est un levier sûr ; appliquée à la science^ c'est la moitié du génie.
— Et appliquée à l'art? lui demandai-je curieusement.
— Je ne sais pas^ me répondit-il brusqueinent. Les
artistes sont des organisations à part ; tout le système
humain est bouleversé en eux. Or tout ce qui s'éloigne
de Tordre ordinaire de la nature est un phénomène^
6t tout phénomène est une monstruosité. Le talent des
te LES BUTEURS D'EAU
arlMes est une infirmité cérébrale. Voyez les fous ! 3s sont presque tous poêtest — Et les poètes! — Tous fous nécessairement. La poérie^ c'est le délire soumis à des règles.
a Bien que je fosse agité par d'autres préoccupations, je ne pouvais m'empéchér d'être fier de cette familiarité chez un homme qui un quart d'heure auparavant parlait de me faire jeter par la fenêtre. C!omme nous étions arrivés à la porte de la maison^ il s'arrêta brusquement^ me lança un regard qui m'enveloppa de trouble^ et me dit d'un air trop sérieux pour être sincère : — Vous connaissez le prix ordinaire de mes visites ? — Il a^ conune tu saâs^ là réputation d'être fort intéressé. Je restaf d'autanf plus étourdi^ qu^l semblait attendre ma réponse pour continuer son chemin. — C'est-très cher, — continua-t-il. — Il fallait ^ finir comme j'avais commencé. — Cela m'est égal, lui dis-je^ car je ne pourrai pas vous payer. C'est ici, docteur. — Et je lui montrai l'escaKer. Il arrêta encore sur moi son regard pesant ; puis, rencontrant le masque de placide conviction dont j'avais revêtu mon visage, il prit la rampe etmonta le premier, lesteoomme un chat. Au troisième étage, il s'arrêta pour souffler. — Combien de marches? demanda-t-il. — Encore soixante-dix. — Total, cent vingt, dît le docteur. J'ai perché plus haut. Et nous reprîmes l'ascension. ÂiV rivé au petit escalier^ il se retourna vers moi. — Vous
FRANCIS. ^f
oe m'aviez pas parlé de Téchelle. Parbleu I vous pouvez être bien sûr que je vais tâcher de raccommoder votre aïeule en une séance.
a Cette brutale façon de parler, si blessante pour un fils et surtout dans un pareil moment, car les plaintes de grand^mère commençaient à arriver jusqu'à nous, n'amenèrent aucun changement dans ma physionomie. Je devinais cet homme. Son œil aigu fouillait mon ftme comme un scalpel^ afin d'y sentir palpiter la colère qu'il me fallait ccHitenh* pour dévorer oe dur propos. Un n\ot, un geste qui eussent trahi la douloureuse émotion contenue au dedans de moi, le docteur échappait à cette influence du vouloir impérieux qui l'avaitattiré, m'avait-il dit. Le jeu était crue>, mais je voulais gagner la partie. Pas un pli ne trembla dans mon masque d'impassibilité ; seulement je sentais mes larmes comprimées me retomber dans la gorge à gouttes chaudes et précipitées. Enfin nous entrâmes ; il était temps. Dès qu'il eut mis le pied sur notre seuil, le docteur devint tout autre. — Mon enfant, me dit-il tout bas, allez vous asseoir, tâchez de pleurer fort et longtemps, etcas^z quelque chose, ça vous soulagera les nerfs. Savez-vous que je vous ai fait une plaisanterie dange* feuse, surtout à quatre-vingts piçds du sol ? Je suis content de vous ; vous serez content de moi. Et maintenant, présentez-moi à madame votre mère, ajouta-t-il 6n retirant son chapeau. J'avais envie de lui sauter au
28 LES BOYEURS D'EAU.
COU ; mais il n'aimait pas rattendrissement. Ainsi tu vois, comme je l'avais bien deviné, c'était .une
expérience qu'il avait tentée : ne pouvant se faire payer sa visite, pour ne pas tout perdre, il se rétribuait en étude. Eux aussi, mon frère, les savants sont-ils donc malgré eux des égoïstes passionnés condamnés par leur tyrannique idole à chercher partout, comme marchait le Juif païen, toujours, toujours? Le docteur s'approcha de grand'mère ; éomme elle voulait se lever de sa chaise, ilTobligea à se rasseoir et lui parla avec une v6ix si douce, que je ne savais pas si c'était bien lui qui parlait.
<c Lorsqu'il eut constaté la fracture, il parcourut d'un regard l'intérieur où il se trouvait, et parut résumer notre situation en voyant l'âtre obsciur, la muraille où l'humidité dégouttait en larmes jaunes, car nous étions aux plus mauvais et aux plus tristes jours de l'hiver. L'ouragan de décembre battait de l'aile aux fenêtres mal jointes. Misère et compagnie! disait sa grimace significative ; puis s'adressant à grand'mère :
— Ma bonne dame, lui dit-il, votre affaûe ne sera rien.
— La pauvre femme joignit les mains comme pour le remercier de cette bonne nouvelle. — Seulement, reprit le idoctéur, vous en aurez sans doute pour un mois ou six semaines. Je vais vous donner un mot pour le directeur de l'hôpital dont je suis le médecin en chef. On vous placera dans la meilleure salle de mon ser-
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Wee> et vos enfants auront ^autorisation d'aller vous voir tous les jours. Si vous n'êtes pas contente des sœurs^ vous me ferez signe; je leur dirai deux mots. — En récoutant ainsi parler^ bonne-maman était devenue toute pâle et nous regardait comme pour dire : Est-ce que vous allez me laisser partir ? — Non^ non^ chère mère^ vous n'irez pas ! m'écriai-je en allant Tcmbrasser. — Qu'est-ce? demanda le docteur^ qui ne comprenait pas^ et qui s'étonnait de voir sa proposition accueillie parle silence et l'embarras. — Monsieur^ lui dis-je^ grand'mëre ne veut pas nous quitter^ et nous ne voulons pas qu'elle nous quitte. — Non^ jamais de la vie^ tant que j'aurai mes enfants debout autour de moi^ je n'irai dans cet endroit-là, dit bonne-maman, le serais toute seule au monde, et je me verrais à l'article de la mort,... j'aimerais mieux mourir dans la rue plutôt que de passer la porte d'un ho|»pice.^ Rien que ce mot-là me fait frissonner. — Mais, reprit le docteur^ vous vous faites à ce propos des idées exagérées.. • Ces sortes d'accidents sont longs et coûteux à guérir. Vous n'êtes pas raisonnable, et vos enfants non plus, ma bonne dame. — Je ne peiix pas rester plus de huit jours sans travailler,... reprit bonne-maman; le bon Dieu le sait bien. Aussi il fera un miracle pour que je sois debout dans huit jours ; il en fera un, bien sûr. — Dans ce moment Soleil rentra. — As-tu fait ce que j'ai
dit, mon garçon ? lui demanda grand'mëre. — Oui,
M US wBfwnà b'bau.
boDne-maman^ répondit Soleil. J'ai aUumé le cierge moi-même, et pendant ^'il brûlait^ j'ai été dire quelque chose à la chapelle de votre pataronne. ~ Le docteur haussa les épaules^ et me prit à part : -^ Âidez^moi donc à décider votée grand'mëve ! me dii-il. C'est de la folie de vouloir rester icL Yojea' donc où vous étea! •^ On vendra tout^ lui dis^je, répondant àson idée. — Vous vendrez donc les murs alors ! me dit-il en faisant allusion au dénûment qu'il avait devant^les yeux. — Je ne me ehaige que d'une chose^ répondis-je^ c'est de vous aider si vous voulea faire croire à grand'mère qu'elle n'en a pas pour longtemps. La seule idée d'une inactivité prolongée est plus dtfigeijveuse pour elle que sa blessure. Quant aux soins et à tout ce que néeeâsitera son état^ grand'mère a cinq ou six pétits-eilr fants qui se remueront. Lorsque la destinée nous envoie un grand malheur comme celui qui nous arrive, la Providence apporte des ressources sur lesquelles on ne comptait pas.
« — Et vous au8si> vous croyez aux petits cierges I murmura le docteur.
<t — Plus bas, lui dis*je. Quand odui qui soutfre coa<serve encore une étincelle d'espoir, que ce soit croyance du superstition, ne soufflons pas sur cette chétive lueur qui épargne au moins rhorrcur des ténèbres; c'est de l'impiété inutile.
« — Quoi !.«• répit le docteur^ passant à uuë autre
Uée, VOUS êtes cinq ou six frères^ et à vous tous, TOUS ne pouvez pas vous arranger pow que votre grsnd'mère puisse être dispensée de travailler! *^ Grand'mère n'a que deux enfants^ et mon frère est abdentj les autres sont des amis que nous appelons nos frères/ et qui sont pour cette pauvre femme des enfants aussi tendres et aussi reconnaissants que nous* — Je viendrai tous les jours, *-« me dit le docteur. Il se rapprocha de grand^mère^ lui parla en des termes empreints de eette persuasion convaincante avec lesquels tDi médecin ferait croire à un cadavre qu'il n'a pas œsaé de vivre, et lui donnant le bras pour s'appuyer, il voulut remmener dans sa chambre à coucher. Je me mis devant le rideau qui sépare le cabinet de la salle commune. — > Non, disait grand'maman en essayant de se dégager; non, ce n'est pas la peine..* Je suis aussi bien ici. -^ J'étais devenu rouge. Le docteur vit cette rougeur subite et s'aperçut de l'embarras de tous. Avant qneî'eusse pu m'y opposer, il écarta le rideau et pénétra dans ce cabinet en disant : Un médecin entre partout ! — Grand'mère se détourna; Soleil, Olivier, qui venait d'arriver, et moi nous baissâmes la tête. Le docteur resta à peine une seconde dans le cabinet, mais cela avait suffi pour qu'il vit... Quand il reparut, il était encore plus embarrassé que nous, et bien qu'il n'aime pas le sentiment, pour sûr il dierdiait son mou- (îhoir. Il nous attira d'un coup d'osil au coin de la fe«
néire ; j'y allai avec Soleil. Il nous serra les maiûs et ne put que nous dire d'une voix altérée : — 0 mes enfants^ mes pauvres enfants I . . . Puis^ changeant tout à coup de langage^ il fit un tour dans Tatelier^ indiqua du doigt une toile accrochée au mur^ et me dit avec vivacité : — Monsieur^ j'achète ce tableau.
a Soleil me regar4a avec son air étonné. C'était sa fameuse toile sur laquelle il se propose de peindre depuis un an ce fameux effet de soleil qu^on ne pourra pas regarder en face. •— Mais^ dis-je au docteur^^ )a toile est encore blanche. — Vous la barbouillerez avec ce que vous voudrez^ des bonshommes^ des vaches^ des petites maisons^ ça m'est égal^ je n'aime pas la peinture. Faites votre prix. — Hais, Monsieur, ce serait donc une aumône!... — Si bas que j'eusse parlé, le docteur m'avait entendu. Il frappa du pied avec colère en s'écriant : Ah ! sale pavé de Paris, on ne peut pas y faire un pas sans être éclaboussé par l'orgueil! Voilà un petit bonhomme qui parlemente avec le sien, parce que j'ai parlé avec irrévérence d'un chef-d'œuvre qui est encore à faire. Qui songe à vous offenser? qui vous parle d'aumône T Et quand même cela en serait une, ajouta-trU tout .bas en m'indiquant la blessée par un regard rapide, avez-vous le droit de la refuser? Prenez donc vite. Et il déposa sur la cheminée un billet de deux cents francs qu'il avait pris dans sa poche, — à même, comme l'empereur prenait du tabac. — En
FBANas. $$
voyant mon indécisioD^ il reprit : Après ça^ si vous ne voulez absolument vendre vos œuvres qu'à desadmirar teurs passionnés/ gardez vos couleurs pour vous et prenez Targent qui est là. Je consens à. sauvegarder... votre... dignité. Pauvre enfant! comme vous faites inutilement une chose mesquino d'un grand sentiment! Je ne vous donne pas^ je vous prête; vous me ferez un billet à quinze jours — ou à cpiinze ans; je vous prêterai à dix, à vingts à trente pour cent. Vous aurez le droit de m'appeler usurier^ ça vous épargnera les frais humiliants de la reconnaissance. Monsieur^ votre orgueil est-il content? le mien s'en moque; mais au moins^ acheva-t-il de façon à n'être entendu que de moi seul^ votre grand'maman ne couchera plus... par terre. — J'avais mérité la semonce, j'en conviens. Que veux-;tu? quand je l'ai entendu qualifier de barbouillage une peinture que tu devais faire, -^ car ce travail f avait été destiné dans ma pensée, — j'ai été blessé; mais ce n'était pal^ l'instant de le laisser paraître, j'avais eu tort.
a — Pardon, dis-je au docteur avec une confusion sincère ; mais vous ne nous connaissez pas, et la misère hésite toujours devant le bienfait d'un inconnu. — Je ne suis pas un inconnu, répliqua-t-il fièrement, et toute méprise sur le sentiment qui dirige mes actions me blesse. J'avais conçu de vous une tout autre idée, je regrette que vous l'ayez démentie. — Encore une
14 LES BUYEUaS D'EAC.
fois^ pardon^ lui (lis-je avec supplication* -^ Soit, n'en parlons plus; mais écoutez un conseil : tâchez d'empoi* sonner ce méchant petit ver de vanité qui vous ronge... Allons^ vous autees^ re|M?it le docteur en s^adressant aux^ camarades^ qui n'avaient pu entendre notre entretien^ qu'on se mette en quatre. J'aurai à revenir ici^ je ne veux pas m'exposer à attraper des courants d'air. Qu'on me bouche tous ces chemins du rhume avec de bons bourrelets. Je suis frileux^ qu on fasse flamber Fâtre. Que je voie demain^ assise sur les cendres^ une bonne marmite avec une volaille pour f aûre du bouillon à la grand'mère. Et surtout qu'on remplace ce que je viens de voir tout à l'heure dans ce cabinet par un bon lit, un vrai lit de chrétien. Pauvre femme^ ajouta le doc* teur en se retournant vers maman> comment faisiez^ vous pour dormir là-dessus ? — Ah I Monsieur^ répondit-elle^ j'ai si peu de temps de dormir. -*- Toute la courageuse existence de notre vaillante mère se révélait dans cette simple parole. Le docteur^ qui possède cet esprit de rapide intuition commun aux natures supérieures^ Gconprit le rôle qu'elle jouait auprès de nous. Il la regarda avec une expression d'admiratioQ réelle et nous avec intérêt sans doute; mais son regard divinateur^ comme s^l eût pénétré le secret de notre existence, semblait nous dire : Dans cette inquiétude, dans ces témoignages de tendresse, il y a autant d'égofsme que d'amour réel pour celle qui vous appelle ses enfants.
cOb ! âmn ttën, tout le numde nous le jett^a doneà h faee^ cet odieux repioehe tl^égolsme T Quand dcme viendra le jour où noui pounons répondre antremeol ^ue par des pmt^les? Quind Dieu paiera4^ii par nos fiMûns la récompense de ee dévouement t Et si ce jourlà venait trop tard ? Si grandhaère mourait avant que nous rayons faite heureuse^ ^uéls remords! pourrionsnous les supporter ? le ne le erots pas. L'argent du docteur venu si à propos, nous permit d'entourer grand'mëre detousles sobis rédamés par son état. Une princesse n'aurait pas été fMeux traitée. Grand'maman avait défendu (pie nos pairents fussent instruits de son ^K^idast. Elle savait que maman voudrait la venir voir, et redoutait les scènes qui pourraient en résulter avec YKyire père. Cela a faifii faire une belle histoire. Ils ont , tnampiô de se rencontrer, c«r le père était venu de son c6té poiff jnoposer à bomio-maman de l'emmener tliez nous. Gomme c^esl tric^ à dire , mon pauvre frère, ee chex-nous ofa Ton ne va pas I Grand'mère était seule quand sa fille est venue. Elles causaient bien tranqufll^nent, lorsque maman a entendu dans l'escalier la voix de son mari, qui demandait à une voi- ^6 ob était notre porte. Elle s'est sauvée dans le petit grenier. Papa venait proposer à bonnenoiaman de la faire transporter chez lui. — Je suis bien ici, lui difp elle, et je ne manquede rien.— Leur commerce vadonc, % messiears mes fik? a dit notre père. Alors ils dch
gens^ tiôiltt âit^il, vous bâtiMk iur lé s&ble. Vô§ i^l^ô- Jets piromâitént tiK)p j^tu^ que Vôitô puiésiez leâ ftcootïiplit*. Daôs ces séries d'aSiiOfeiàttonÉ qui ont poui" règle de s'aider léS ûtts les autréë^ qUâtid l'uti commeticè à é^élèVei au-dessus du Âiveau comtnun, ceux qui se auvent au-dessous de lui ne peuvetit s'empêcher de •se demander pourquoi ils ne sont pas montés en même temps. Dans les échelles de camaraderie^ celui •qui a le plùa de talent, c'eét celui qui mohte le premier, et il arrive un moment où les échelotts trouvent leur rôle ridicule. Il faudrait arriver tous en même temps, mais c'est un mïtaclè.
îï J'ai protesté contre cette déplorable et décoûrageàntév manière de juger les choses. — Attendez, me dit le docteur ; vous viveiJ dans un monde factice, dans Un mtmde d'idées. Quatid vous entrerez dans la vie téelle, votîs verrez st je me suis trompé. Je ne veux pas VOUS retirer vos illusioâs, mais avant dix ans vous V6us te* retirerez vous-mêmes les uns aux autres.
<k En écôUlâiit piarler le docteur, je me suis rappelé tm fait qui lui donnait raison sur un point : comment se fi^H que le tableau de Lazare, exposé ï'an dernier, <èl à Inachèvement duquel, deux OU trois d'enlré noué àVitos renoncé , pour qu'il pùt être envoyé à -tempsj — nous paraissait magnifique dans son atelier, et moins bien quatid nous l'avons revu au salon ? — La disposition du joUr, diras-tu î II était pourtant dans
le gMnd saloâ^ et si parfaitement en vue^ qu'on le voyait tout de suite; — mais comment se iBt-il alors, en acceptant cette raison ^ que deux ou trois de nos amis^ Soleil en téte^ retrouvèrent dans ce tableaa toutes les qualités qui Içiir échappaient^ -- dès que le changement des places^ Teut relégué dans une tra-* vée obscure où ils avaient mis trois jours à le décott* vrir. J^ai toujours eu Tidée qu'il y avait là -dessous autre chose qu'une affaire de jour, — favorable ou nuisible. Celte réflexion ne peut t'atteindre^ puisque toi et moi avons été les seuls dont Timpression et To* pinion soient restées invariables. Je bavarderais avec toi pendant un volume^ tant j^éprouve de plaisir à nous rapprocher par la pensée ^ mais il faut que je termine^ et il me reste encore à te donner {dusieurs détails qui peuvent t'intéresser.
« Au bout d'une quinzaine de jours^grand'mère allait beaucoup mieux et parlait de retourner à sa besogne. Il a fallu que le docteur se fâchât pour la retenir^ car elle était encore loin d'avoir recouvré l'usage de son Ki^s. Une maladresse de notre concierge a failli lui faire commettre une imprudence dont Ifss suites eus*sent été peut-être plus dangereuses que le premier accident. Pendant notre absence^ on a remis à grand'matnari une lettre dans laquelle une des personnes chet qui eUe va travailler l'informait que son absence trop pn>ton^ la mettrait dans la nécessité de la renh
40 LES BUVEURS h'BAV.
placer. Grand'mamiui avait à peine lu la lettre, qu'elle était habillée et se mettait en route pour aller reprendre son travail. Je suis entré juste au moment où elle descendait' Tescalier. H fallait voir le 4octeur quand il a trouvé son appareil dérangé : j'ai cru qu'il allait tout casser dans la maison. J'ai trouvé une femme sur notre carré qui fera l'intérim de grand'mère ; de cette façon^ elle conservera sa place, à laquelle elle tient surtout^ car c'est une des plus lucratives» Toi aussi, cher frère, tu retrouveras la tienne parmi nous, et meilleure que tu ne l'as laissée au départ. Tu trouveras le logis bien changé. C'eàt une serre chaude maintenant. Comment donc/ mais le luxe est représenté chez- nous par un de ces grands fauteuils pour les blessés et les convalescents que le docteur nous a envoyé pour recevoir grand'mère quand elle quitte son lit! Le paresseux Soleil est toujours fourré dedans.
« Quand ce n'est pas lui, Olivier s'y installe, pour y faire ses ronsrons élégîaques qui commencent à devenir un peu monotones, — je ne sais pas si tu es comme moi; je trouve que ses vers parlent trop de choses qu'il ignore encore ; cela ressemble parfois au bavardage des ^fants précoces, — bref, je crois qu'il commence à se fatiguer lui-même d'égrener toujours le môme chapelet mélancolique, — au milieu de son chagrin, il a parfois des bouffées de grotesque, — qui indiquent en lui, une source de comique^ bien plus franc,
que son sentiment mélancolique, qui est plutôt un écbo, que le vrai m d'un cœur ppofondénaent atteint. — Léon lui a dit Tautre jour qu'il finirait par jeter sa muse par la fenêtre, et qu'il écrirait des vaudevilles, Olivier a protesté avec indignation, — c'est égal, a persisté Léon, tu en feras et tu deviendras puissamment riche, — une chose assez comique, disons le mot, ridicule, nous avons découvert qu'Olivier et Urbain qui s'étaient fâchés à propos d'une femme, se sont remis ensemble. — , Ils se donnent des rendez-vous pour parler de leur ancienne passjon , ils font du regret en collaboration, — c'est pourtaiat à propos de cette affaire que nous nous sommes brouillés avec Urbain. -^ Olivier a eu moins de rancune que nous, et donne tous les jours la main à celui qui l'a trahi. — Pourtant Soleil, qui est plus avant que moi dans ses secrets, assure qu'Olivier exècre Urbain et que s'il a renoué avec lui, c'est pour l'avoir sous la lûain, et lui jouer un méchant tour. — Je serais fâché que cela fût, je préférerais une rancune tenante^ qui serait naturelle et surtout plus loyale.
<c Qo'ai-je encore à te dire ? Ah ! le propriétaire nous a envoyé la couleur de son encre sous forme de congé, mais j'ai été payer deux termes, et il s'est fait excuser d'une mesure qui était, disait-il, une pure affaire de légalité. En apprenant que bonne-maman était soignée par le premier chirurgien de Paris^ il a pris de nous^
42 LES BOVEDfiS D'BAU.
une grande opinioû. Il est monté l'autre jour h, la inaison pour avoir des nouvelles de la malade. Il a eu un mot charmant de fatuité immobilière. — J'ignorais que ma maison fût si haute, nous a-t-il dit. Sans doute à caase des embellissements que nous avons faits^ il a trouvé le logement agréable et mieux disposé qu'il ne le croyait ; pourvu qu'il n'ait pas l'idée de nous augmenter l C'est dangereux d'embellir un appartement à ses frais; le propriétaire croit toujours qu'ils sunt à son compte^ et veut les rattraper sur les loyers. U m'a quitté en me disant qu'il aurait peut-être de l'ouvrage à me donner : voudrait-il me faire repeindre son escalier?
« A ton retour^ tu trouveras bien des petites choses que nous ne possédions pas de ton temps^ entre autres une bonne lampe achetée à ton intention. Nous avons acquis comme cela divers objets de grande nécessité et qui nous semblent du luxe. Si tu savais comme ça nous parait drôle d'acheter ! pendant<si longtemps nous avions fait le contraire. Aussitôt que tu seras revenu^ il faudra te mettre au tableau du docteur. J'avais d'abord songé au Bon Samaritain de Rembrandt ; cette copie eût été un à-propos. J'ai emmené le docteur au Louvre pour qu'il fit son choix. Son opinion à propos de Rembrandt est même assez curieuse. Comme je lui montrais deux ou trois des toiles dans lesquelles se révèle le plus puissamment le lumineux génie de ce
LES BUVECRS D^BAU. 4S
maître^ le docteur^ peu h9bitué à saisir la forme dans ces ténèbres de bitume dont le centre est seul éclairé^ s'est écrié : iîab ! toujours la même chose ! une cave dans laquelle on tire un pétard. Après s'être promené dans toutes les galeries^ admirant de confiance^ le docteur a fixé son choix sur ua Boucher de la galerie française. — Faunes et Bacchantes jouant dans les vignes, dit le livret^ et ne se servant pas des feuilles^ a ajouté le docteur en riant beaucoup. Faites-moi unç copie de ça. — Comment ton sévèi» piaceau s'arrangera-tril de ce badinage t
a Cette fois je te dis bien adieu^ c'est-à-dire au pirp-
chain revoir. Nous t'attendons dans quinze jours au
plus tard. Quelques-uns des nôtres auront besoin de
t£s conseils pour les envois de l'exposition. On parle
de belles choses eptrevues dans les atelier^ de quelques
jeûnas gens encore inconnus. Tant mieux^ mille fois
tant mieux^ et bonne chance à ces nouveaux venus. Le
succès est contagieux. Je t'embrasse sur les joues de
grand'mère^ qui* vient de s'endormir dans son grand
fauteuil^ son chapelet entre les mains ; elle a sur les
fèvres une prière pour nous : Dieu l'entende ! Pauvre
§ainte femme! penser que son meilleur temps sera
justement celui où elle aura tant souiB^ert !
a Adieu^ ton frère et confrère^
a P. S. Au inomeDt où je fermais cette lettre^ j'en reçois une du docteur. Il m^a trouvé des leçons chez une de ses clientes^ une étrangère très-riche^ qui vient passer Thiver à Paris^ et dont une chute de cheval a livré le pied mignon aux soins de notre bon docteur. J'irai demain chez cette dame qui entre en convalescence. »