‹ Les buveurs d'eau (volume 2)Chapitre 4 sur 42 · us GONYOI DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

us GONYOI DU DOCTEUR

- Francis relut plusieurs fois cette longue lettre qui rinitiait à une existence dont quelques côtés seulement lui avaient été révélés précédemment^ mais vagues^ incertains encore. Cette fois^ tout était précis comme un procès-verbal. Tous ces navrants tableaux avaient

, tour à tour passé devant ses yeux^ et lorsque la plume du narrateur avait reculé devant certains détails^ Francis les avait complétés en frissonnant dans sa pensée. Entre ses plus mauvais jours et lliorrible misère de Thomme au gant et de ses amis, quelle dif-** ' férence ! Tout le bénéfice de la comparaison était à son avantage. Cependant ces jeunes gens paraissaient accepter leur destinée comme une chose obligatoire. Pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé^ ils ne pouvment prendre que ce chemin^ et le suivaient tran-

. quillement^ comme en voyage on accepte les hasards

LES BCYBUBS DIUD. 4&

d'tme route que Fon sait périlleuse : pas de récriminatioDs^ pas de plainites qui effrayent et sèment la contagion du découragement; à peine un appel à la Providence^ un courage égal et la même foi patiente dans un avenir commun. Et lui^ pour quelques prvations subies^ pour quelques luttes misérables avec la nécessité^ <5ombien s'était-il lamenté^ que de gémissements sur la dureté du sort ! Comme sa vanité était habile à se faire un piédestal de chaque épreuve endurée ! Comme son courage de courte haleine avait oublié bien vite qu'on n'attendrit pas les obstacles, mais qu'on les franchit ! Â la fin d'une bataille qui avait été meurtrière;,^ un soldat retrouvait un frère d'armes qu'il avait perdu dans la mêlée; encore ému par le péril qu'il avait couru^ fier d'une blessure qu'il avait reçue devant ses chefs^ il disait à son camarade : Tu ne t'es (Jonc pas battu ? nous ne t'avons pas vu au feu. — J'étais dans la fumée', répondit l'autre, et, mour trant un grand trou dans sa poitrine, il étendit les mains, ferma les yeux et tomba. Combien en est-il ainsi qui combattent dans la fumée de la bataille de la vie, héros anonymes que nul deuil n'accompagne quand leur destinée s'achève, et à qui le fossoyeur creuse une tombe sans savoir même quel nom il doit inscrire sur la croix !

La curiosité sympathique qui avait poussé Francis à

s'emparer de cette lettre se changea, après sa lecture,

iê LflS BDViUgS d'eau.

en une admiration passionnée j son entliousiasiDe rentratnait dans une exagération qui grandissait au delà de toute proportion humaine les figures de ce groupe d'inconnus. Le lendemain^ Francis alla au

Louvre de bonne heure pour être un des premiers

arrivés ; il replaça la lettre à Tendroit où il l'avait prise. Il s'était bien promis de forcer son voisin à s'ouvrir à lui^etdene pas laisser écouler la journée sans être entré dans Tintimité de ce jeune homme. Ses projets ne purent avoir de résultat : Thomme au gant ne parut pas dans la galerie ce jour*4à, Ver^s le milieu de la journée^ le môme jeune homme qui avait apporté le morceau de pain vint enlever le chevalet^ le tabouret et toutes les affaires appartenant au voisin. Francis s^étant risqué à lui demandeur si son compagnon ne devait plus revenir au Louvre^ le jeune homme répondit que wn frère n'y paraîtrait pas de quelque temps^ et s'éloigna après avoir salué Francis.

Le soir, ayant retrouvé ses amis, le peintre leur fit la description de l'homme au gant, et leur demanda s'il n'était pas connu par quelqu'un d'entre eux^ sans toutefois rien trahir des renseignements qu'il possédait déjà. L'un des camarades de Francis déclara ne rien connaître du personnage en question; il l'avait eu pour concurrent dans un concours de Fécole, et savait seulement qu'il avait failli entrer en loge. Un autre ami ayant rappelé ses souvenirs, raconta à Francisque

celui dcttt il parlait avait pensât quelque temps travaillé dans Fatelier d'un membre de rin$titut; il avait été renvoyé à cause d'ua duel avec m jeune bomaie de bonne famille qui fréquentait l'atelier en amateur^ et qui avait hasardé une plaisanterie sur le compte d'une de ses parentes^ une vieille tante ou' une grand'mère. Un troisième ami remis sur la voie par ces détails^ apporta aussi son ^ntingent aux éclaircissements que cherchait Francis. Par celui-là, il apprit que ^n héros s'appelait Antoine, et qu'il était, avec son frère, le fondateur et le membre le plqs influent d'un petit club qui avait pris Je titre de Buveurs d'eau. — On désigne ainsi, à ce qu'il parait^ une espèce de francs-maçons de l'art, continua l'ami avec une teinte d'ironie ; on n'est îtdmis dans l^ur compagnie qu'avec toutes sortes de difficultés ; ils vous soumettent à des épreuves très-dures pour le pauvre monde. Il faut d'abord improviser, si Ton est peintre, un chef-d'œuvre comme la Transfiguration en vingt-cinq minutes; si l'on est sculpteur un groupe cpnnne le Persée) si l'on est poète, un poème comme l'Iliade. La besogne faite, on passe au scrutin. Si vous êtes reçu, on vous fait proférer toutes sortes de serments sur des pinceaux, des plumes et des ébauchoirs disposés en croix. Le génie étant une faculté d'essenco divine, on s'engage à ne le point profaner en se livrant à un brutal mercantilisme; en d'autres termes, il est défendu de gagner de l'ar-

LES BUVEUBS d'EA€.

gent avec ses œuvres. La cérémonie se termine par ua grand verre d'eau qu'on avale^ synibole ingénieux qui caractérise l'esprit d'une société ou il n'y a que de l'eau h boire.

Danâ ce grotesque résumé^ Francis comprit la parodie d'une idée sérieuse qui devsdt être le fond de cette association^ et ce quil venait d'apprendre^ ajouté à ce qu'il savait déjà, aiguillonna encore la vivacité du désir qu'il avait de faire connaissance avec les buveurs d'eari. L'opinion exagérée qu'il avait des buveurs d'eau faisait supposer à Francis que les membres composant cette petite église artistique possédaient tous un talent supérieur^ et que sans doute ils ne voudraient admettre dans leurs rangs que des associés qui leur paraîtraient des égaux. Le suffrage momentané de ses amis lui avait été sensible sans doute ; mais pendant qu'ils exprimaient ainsi leur admiration^ Francis se demandait intérieurement : «^Quelle sera l'opinion dé rhomme au gant et de ses amis sur mon compte? Me trouveront-ils digne d'être des leurs? » Il arrive souvent qu'un artiste distingue dans la foule un groupe^ quelquefois même un être isolé^ dont l'opinion le préoccupe beaucoup plus que celle de la multitude. Les anciens buvaient 4iux dieux inconnus; tel artiste en commençant une œuvre, Ta consacrée votivement aux amis inconnus, et, quand elle arrive à la publicité, il est rare que celui à qui elle a été dédiée ne s'arrête

LES BUVEURS. d'SAU. 49

pas devant ^ elle^ subitement attiré par un mystérieux appel qui lui (fit: oc Ne me reconnais-tù pas? Dans celte foule qui m'environne^ c'^t ton regard que j'attends^ c'est ton approbation que je réclame. x> Et si l'inc(»mu s'arrête^ s'il regarde^ s'il approuVe^ dans la même minute peut-être son approbation est ressentie^ devinée magnétiquement par celui qui l'attendait comme une récompense du passée comme un encouragement pour l'avenir.

Qu'il admît ou non l'existence de ces communications mystérieuses^ espèces de courants dans lesquels s'échangent les sympathies isolées^ Francis avait agi comme ceux qui y croient. Nous avons dit l'espèce de petit succès qui se faisait autour de ses tableaux et le petit murmure qui .commençait à se faire autour de sou nom. Ce résultat dépassait ses espérances. Il ne tarda pas à reprendre courage^ à se dire que les buveurs d'eau pourraient bien se trouver fiers un jour de l'admettre dans leurs rangs. Il n'y avait^du reste rien qui ne fût très-réalisable dans cette supposition. Tous ceux qui commencent^ quelle que soit d'ailleurs la branche de l'art à laquelle ils appartiennent^ ne se préoccupent pas beaucoup de ceux qui continuent ou de ceux qui achèvent ': ceux-là ont leur place prise et la défendent; mm, pour les débutants qui ont leur place^^à prendre^ i'iinérét véritable est dans le nombre des concurrents qui chaque jour augmente^ et surtout dans la valeur

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relative du ttouvemi venu. €eite vérité est facile à observer et se justifie par Tempresèement que tous les jeunes gens témoigi^ent autour de Tœuvre d'un confrère qui pour la première fois se présente au jugement du puMic. Ce sentiment de curiosité inquiète n'est point blâmable. Toute lutte d'un artiste nouveau avec le public aon intérêt. Qull y ait chute ou succès^ chacun se passionne et attend avec impatience la décision du souverain juge. S'il condamne^ les spectateurs s'écoulent tranquillement^ ceux-ci prenœfit parti

pour le vaincu^ ceux-là contre^ le plus grand nombre avec indifférence. « Un hoomie à la mer! » disaiaattls philosophiquement. Si au ctHitraire il y a un vainqueur^ al(M*s toute la multitude se remue comme une fourmilière dans laquelle un oisif donne un coup de canne. *

Les artistes si vains de ce xiite ont parfois des accès de mesquine inquiétude. Ils ont toujours le mot progrès à la bouche dans leurs discours^ et toutes leurs actions priment le mot d'orcke de la routine* ife parlent sans cesse de rindépendance dans Tart^ et s'ils étaient mis en demeure de formuler un code^ ils seraient unanimes pour produire un traité d'une tyrannie draconienne. Si restreinte qu'eût été la première tentative de Francis devant le publie^ si modeste qu'en eût été l'écho, cela était sulfisant pour que tous les rapins de Paris accourussent iievant la vitrine où ses ta*

hlmn étaient exposés. — Qudque&miis^ ooimaittaiit la marchand, entraient dans sa boutique pour examiner . ces peintures de plus près et se renseigner sur le compte de Tauteur. ÉtaiUil jeune ? était-il riche ? Quel était son maître ? N'était-ce point un amateur comme on en rencontre quelquefois dans le monde, une de ces célébrités de salon à laquelle d^s triomphes d'album et des bravos gantés de blanc ont tourné la téte> et qui viennent faire une campagne de fantaisie dans le domaine de rart, comme un dandy va faire un tour à Bade, disant au public : « Mon Dieu ! oui, j'ai fait ça en mV musant. Qu'est-ce que vous en pensez ? Dites-le-moi franchement, et remarquez bien que ce n'est pas mon état? » A quoi le public répond souvent/ avec la franchise demandée, que cela se voit très-bien en effet.

Le marchand, interrogé ainsi à' propos de Francis, répondait ce qui était, en ajoutant force amplifications. « Et venez encore dire que vous êtes malheureux, drôles 1 ajoutait-il. Clabaudez contre la destinée et contre le public qui ne sait pas ce qu'il veut l II veut qu'on lui plaise, qu'on le satisfasse, qu'on s'ingénie à h aller au-devant de ses fantaisies, et non pas, comme vous le faites les trois quarts du temps, à satisfaùre les vôtres, qui lui importent peu. Toute bourse qui sonne est exigeante et en a le droit. Faites des concessions au public, sacrifiez au goût du jour, sans vous i»:éoccuper ^''\i sera celui de l'année^ et vous trouverez en moi un

intennédiair6 utile^ complaisant^ dévoué^ pour mettre vos œuvres en circulation. Vous aurez un établissement bien achalandé, bien situé; on fera» à votre peinture la toiletté d'un beau cadre, on la mettra sur un beau chevalet, et on la montrera aux passans sous la lumière de quatre becs de gaz. »

Merci bien, Tor de vos jcadres, Télégance de votre boutique, et la lumière de votre gaz, vous faites payer tout cela trop cher, j*aime mieux le mur de l'exposition et ma liberté.

— Oui, mais le directeur du musée, ne le fait pas d'avance, et le jury ne vous accorde pas toujours un clou au salon, à moins d'être M. tel ou tel, le public du salon ne vous cherche pas parce qu'il ignore où vous êtes, — s'il vous remarque par hasard, et qu'il ait la fantaisie d'acheter votre œuvre, — comme il ne peut pas le faire tout de suite, il oublie sa fantjaisie en prenant sa canne au vestiaire, et s'il rencontre un ami dans la rue, il se borne à lui dire : J'ai vu une assez jolie chose, de qui demande l'ami, — d'un monsieur.. • Ah ma foi, je ne me rappelle plus, voilà à quoi ça sert les expositions, tandis que chez moi, continua le marchand, c'est autre chose, je fais l'article, je raconte des histoires attendrissantes sur l'origine de mes tableaux, — j'insinue à l'amateur qu'en achetant une belle œuvre, il en fera une bonne. J'ai une maxime que je mets presque toujours en pratique^ tableau regardé,

LES BCYBURS D'BAU. 5<

tableau qui se vendra; tableau marchandé^ tableau vendu ; mais il faut savoir s'y prendre^ augmenter ou diminuer à points moi j'ai Vart de ferrer le chaland^ comme on dit à la pèche à la iigne^ et quand un amateur ^itre dans ma boutique^ s'assoit sur mes fauteuils' et regarde une toile^ je passe à mon comptoir^ et j'écris à mon artiste — votre affaire est dans le sac^ envoyez prendre un autre châssis et mettez-vous à Pœuvre.

Cependant Francis^ instruit qu'on s'était entretenu de son début dans les académies et dans les ateliers parisiens^ ne mettait pas en doute que son nom ne fui arrivé dans là société des buveurs d'eau. A cette heure 3s devaient avoir une opinion faite sur lui. Quelle était cette opinion? il eût donné la moitié de son succès pour la connaître. Dans l'espérance que l'homme ali gant avait repris ses travaux au Louvre^ et qu'en s'y prenant bien il pourrait peut-être savoir par lui ce qu'il était si pressé d'apprendre^ — il parcourut les galeries sans rencontrer celui qu'il cherchait^ il interrogea les familiers du lieu^ il s'informa même auprès des gardiens^ et partout reçut la même réponse.

Un jour^ en passant sur le quai^ Francis fut arrêté par le passage d'un convoi qui devait être celui d'un personnage important^ car au milieu de la foule qui l'accompagnait^ les curieux désignaient des illustrations de toutes les classes de la société, et particulièrement les membres les plus célèbres de la Faculté de

«4 LES BUVEUR» H'iliUJ,

Wédedae. ^attitude du cortège était silencieuse ^t recueillie. Ce n^était pas un mort vulgaire que ce chw funèbre portait au lifiu du repo3» Ce devait être un de ces hommes dont le nom ét^it appelé |i vivre dan9 là mémoire humaine bien après que le temps Taupait effacé sur la pierre de son monument, car se^ funé^ railles avaient Tapparence d'une marche triomphale vers la postérité^ et la physionomie générale do ceux qui formaient le cortège indiquait que la perte de ce défunt était un deuil public» Francis allait demander qui on enterrait là ; mais tout à coup il se frappa le front comme, un homme qui devine- Elntre les deniers rangs de la file qui suivait le convoi, il venait d'apercé^ voir uii groupe isolé, au milieu duquel marchait Tbomme au gant donnant le bras à une vieille femme plus que simplement mise ; un autre jeune homme, que Francis reconnut pour être le frère Paul, soutenait aussi les pas de la pauvre femme. Ces trois personnes, qui étaient peut-être les seules dont les vêteipents ne fussent pas d'une couleur conforme à la cérémonie, avaient, comme signe de deuil, enroulé un morceau de crêpe autour de leur bras gauche. Derrière eux marchaient cinq ou six jeunes gens^la tête nue et le visage grave, Francis comprit alors qu^ assistait aux obsèques du docteur ***, dont il avait appris le décès par les journaux, et il eut le pressentiment que les jeunes gens qui accompagnaient les deu}^ frères et leur aMe

devaient compléter la société des buveurs tj'eau. L^ar» liste retira son chapeau^ traversa la chaussée^ et prit raog derrière le groupe sans qu'aucune personne parût prendre garde à sa présence.

On arriva ainsi dans la rue de la Roquette^ qui con« duit au Père Lachaise, Comme on commençait % passer devant les marbriers et fournisseurs d'ornementa funèbre^^ qui aont très^nombreux aux alentours d^ nécropoles^ l^bomme au gant^ que nous appellerons désormais de son véritable nom d'Antoine^ laissa la grand'mère au bras de çon frère Paul^ et vint se mêler à ses amis* £ien que Francis ne fût qu'à deux pas derrière lui^ U ne Taperc^ut pas. Antoine eut avec les buveurs d'eau une courte conversation, à la suite de laquelle Francis remarqua que chacun d'eux fouillait dans sa poche. Après avoir recueilli l'offrande commune^ Antoine quitta les rangsj et Francis le vit entrer chez un marbrier. Peu d'instants après^ Antoine vint reprendre sa place auprès de sa grand'mère ; il avait h la main une grosse couronne d'immortelles. La pauvre femme parut étonnée; mais son fils lui dit quelques N mots tout bas, et l'aïeule^ se retournant du côté des - buveurs d'eau, leur adressa un triste sourire de remer* ciement.

Quand on pénétra dans le cimetière du Père Lachaise, une grosse pluie, qui menaçait depuis les premières heures de la journée, commença à tomber.

56 LES BilVSDAS d'IUD.

MalgTQ rétfiit du temps^ on n'abrégea aucun des détails de la cérémonie^ et tous les honneurs funèbres furent rendus à la dépouille de Thomme illustre et utile que la terre allait recouvrir: Les buveurs d'eau et leur grand'mère s'étaient frayé un passage jusque dans le voisinage de la fosse^ sur laquelle de belles paroles furent prononcées par des confrères qui' avaipnt été les rivaux du défunt^ car où commence la mort^ la justice commence; c'est une des premières restitutions que fait réternité. Un homme dont l'éloquence était connue achevait une oraison funèbre^ dans laquelle il retraçait en magnifiques images la vie glorieusement remplie du docteur. Il s'efforçait surtout de rappeler à la foule qui l'écoutait le caractère élevé du défunt. Après l'avoir montré grande il le nu)ntrait humain; il indiquait la trace de ses pas dans les évangéliques sentiers de la charité. Faisant allusion aux fonctions publiques que le docteur avait exercées pendant savie; comme un vivant symbole de l'étemelle misère et de la souffrance étemelle^ il évoquait la sombre figure du I^azare populaire^ l'hôte des grabats où n'entre pas le jour^ le patient inconnu de l'espérance; il le mon traita au réveil du lendemain^ écartant les rideaux de sa couche moribonde et appelant d'une voix endolorie l'homme dont la parole lui donnait lexourage^etqui ne pourrait plus lui répondre ; il mettait en relief toutes les belles actions de bette existence trop vite accomplie ; il ouvrait

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les mansardes des quartiers laborieux, et faisait voir le prolétaire couvrant d'un crêpe Toutil qui mettait du pain dans la n^ ain de ses enfants^ et que la scienee du grand praticien avait replacé dans la sienne.

Au milieu de ses paroles qui semblaient tomber d'une lèvre touchée par le charbon sacrée une apparition qui venait matérialiser les images de sa péroraison attira les yeux de l'orateur en môme temps qu'elle troublait l'attention de l'auditoire. Une vieille femme^ dont les sanglots avaient déjà été entendus plusieurs fois, parvint à s'échapper d'entre les mains de deux jeunes gens qui la retenaient ; franchissant le . vide formé autour de la fosse qu'on achevait de combler, elle plaça une couronne d'immortelles sur la croix provisoire qu'on venait d'y planter, et les vêtements ruisselants de pluie, elle s'agenouilla auprès de la fosse, dans la boue, dans l'eau, joignit les mains et pria. — Messieurs, dit l'orateur en s'adressant aux spectateurs déjà gagnés par une émotion puissamment excitée, que pourrais-je dire de plus qui valût ces larmes, cette couronne, cette prière ! Suivons l'exemple que nous donne cette femme; —à genoux, messieurs, et prions avec elle. — Et l'orateuriilustre, s'inclinant, fit un de cesgestes d'autorité qui lui étaient familiers. Toute la foule obéit. La scène avait un caractère de grandeur véritablement saisissante ; aussi peu de gens échappèrent à l'impression qu'elle venait de causer, Francis moins que toutie monde.

Antoine &l Pm\ allaient peut-être s'nnir à Pacte de reconnaissance publique de leur grand'mère; maïs Palné des deux frères fut distrait par une courte conversation qui était venue jusqu'à ses oreilles. L'orateur^ son discours achevé, était rentré dans la foule et y avait rejoint un personnage qui semblait attendre ses ordres. C'était le sténographe chargé de recueillu* ses paroles pour un journal. — L'épisode est dramatique, bien arrangé, dit le jeune homme en félicitant celui qui d'une tombe venait de faire une tribune. — Parfaitement, répondit l'orateur; mais je n'étais pas averti, et l'entrée de cette bonne femme m^à coupé le paragraphe final, qui résume tout le morceau. Je tiens à co qu'on l'imprime ; emportez donc ce feuillet, et ajontez-le à votre travail, dit l'orateur en glissant une page manuscrite dans la main du sténographe qui remercia et disparut.

Cette révélation fut un soufflet brutal donné à l'admiration que cette brillante oraison funèbre avait éveillée dans Pâme de l'aîné des deux frères, en même temps qu'une injure faite àla sincérité de leur douleur; leur grand'mère était prise comme unç comparse de comédie funèbre. Cela pouvait donc arriver, que la terre du lieu saint fît concurrence aux planches de la scène.. Antoine et Paul se regardèrent avec une égde tristesse. Dans leur rougeur commune, Bs reconnurent le stigmate de la môme insulte. Tous deux franchirent

LfiS BUVEUllS D^EAIt. S9

te cercle et s'approchèrent de leur grand'mère^ qui priait toujours agenouillée.

— Retirez-vous, lui dit Pûul d*uné voix vibrante d'indignation, vous vous donnez en spectacle. — Et nous aussi, ajouta Antoine en essayant de la faire relever. — L'aïeule regarda ses deux petîts-fils avec étonnement; elle vît leur figm-e bouleversée, toute rouge encore ; la colère semblait brûler leurs lèvres. — Est-ce bien tnes enfants' qui me parlent ainsi? semblaient dire ses yeux encore pleins de larmes.

— Ne voyez-vous pas que tout le monde nous regarde ? dit Paul.

— Que pense-t-on de nous? continua Antoine, qui Jelait un regard courroucé vers les spectateurs.

— Ne suis-je donc pas venue pour qu'on me voie.... murmura la vieille femme. Vous avez peur qu*on nous regarde, vous rougissez,... vous êtes honteux,... trem- blants,... conune si vous étiez surpris faisant une mauvaise action.

Un terrible éclair, dont le feu sécha ses dernières larmes, monta aux yeux de Taîeule. — Retirez-vous, dit-elle en écartant les deux jeunes gens, je vous comprends... Pauvre homme, ajouta-irelle en regardant la fosse, pardonne-moi si je n*achève pas ma prière ! Mies fils Tout interrompue, parce que ma reconnaissance les humilie. Tû Tav^isbien dit, mon bientaîteur, leur misêrâMe orgueil a tuê tôiA ce quils avaient de

60 LES BUVECBS D'EAC.

bon. Ton bienfait est encore chaud dans leucs mains qu'ils ne s'en souviennent déjà plus.

— Ha mère^ ma mère^ s'écrièrent les deux jeunes gen» 4'une voix altérée^ si vous saviez ! '

— Je sais, reprit la mère, que vous avez vos chapeaux sur la tète devant cette tombe encore fraîche. — Et d'un geste rapide, elle étendit ses deux mains, arracha le crêpe qui était au bras de ses deux enfants, en jeta les lambeaux en disant d'une voix étoufifée : — Otez cela, mes fils; c'est assez de l'ingratitude sans le mensonge. 0 mon Dieu, mon Dieu, s'écria*t-elle, vous maudissez ma vieillesse; vous ajoutez la douleiir à la douleur. Mes enfants que j'aimais tant, mes enfants sont des ingrats! Àh! vous m'avez brisé le cœur, acheva-t-elle faiblement.

Cependant la foule commençait à se dissiper; la solitude s'étant faite autour d'eux, Antoine et Paul purent expliquer à leur grand'mère le véritable motif de leur conduite. Elle écouta leurs raisons, et son visage retrouva un' peu de sérénité en voyant l'empressement qu'ils mettaient à se justifier du reproche d'ingratitude; mais son ftme simple comprenait mal le mouvement d'orgueil qu'ils n'avaient pu réprimer. Dans un pareil jour et dans un pareil lieu, elle eût souhaité que ses enfants eussent fait comme elle abnégation de ce sentiment d'amouivproprt qui les avait distraits de leur douleur. Néanmoins son cosur tendre reçut le contre-

ctNip da çnagrin qu'elle avmt dû causer à ses petits* Bs, et elle voulut s'excuser; mais ils lui fermèrent la bouche avec une caresse. On rejoignit le groupe des buveurs d'eau^ qui s'étaient tenus à l'écart^ et on reprit ensemble le chemin du retour.

Francis^ abrité par un parapluie^ se promenait dans les environs en ayant l'air de chercher son chemin. H attendait que les buveurs d'eau passassent devant lui pour se rencontrer d'assez près avec Antoine^ qui ne saurait alors s'empêcher de le voir et sans doute de le recounattre. La rencontre eut lieu^ conmie Francis s'y attendait bien. Antoine marchait précisément en arrière du groupe et causait avec un de ses amis. La grand'n[ière et le frère Paul tenaient la tête. La pluie avait redoublé^ et les terrains détrempés rendaient la marche trèspénible ; ausâi le moment étaitril peu favorable pour aborder une conversation familière. Cependant^ comme Francis ne pouvait pas choisir ses instants^ il profita de l'occasion et songea à en tirer tout le parti possible. Accueilli assez froidem^t par Antoine^ qui ne l'avait réeUement point aperçu^ ni dans le convoi^ ni pendant l'inhumation^ Francis lia péniblement les paroles les unes aux autres pendant tout le temps que l'on mit à sortir du cimetière. On ne disait rien^ mais on parlait. A la barrière^ des cochers^ qui stationnaient sur le boulevard extérieur, voyant' arriver plusieiu^ personnes^ supposèrent qu'on allait leur faire signe «

et USS BDVEUnS d'eâd.

mais oii passa auprès des fiacres sans s^ârréter.

— Quel malheur que grand^mère ne puisse pas supporter le mouvement de la voiture! dit Antoine, comme pour répondre à Tétonnement que Francis ;avaît laissé paraître en voyant que les buveurs d'eau continuaient la route à pied. Cette pluie qui ne cesse pas ! Francis souffrait réellement de voir cette pauvre femme exposée à ce déluge glacial. Il savait parfaitement à quoi s'en tenir sur le motif allégué par Antoine pour s'excuser auprès d'un étranger de n'avoir pas pris une voiture. — Monsieur, dit-il avec vivacité, permettez-moi de vous proposer mon parapluie, et veuillez le J>orter à madame votre mère, il la préservera toujours un peu pendant le temps qu'elle mettra à rentrer chez elle. — Antoine voulait refuser ; mais Francis insista avec tant de cordiale simplicité, qu'il finit par accepter, et remercia Francis avec une effusion qui prouvait combien îl était content qu'il eût cette idée. Il porta le parapluie & la grand'mère, qui se retourna en arrière pour remercier aussi. Francis la salua par une respectueuse inclination. — Mais, dit Antoine en revenant, vous, monsieur, vous allez être privé...

— Je suis jeune, dit Francis. Il allait ajouter : Et bien couvert, mais il se retint. >

— Alors, dit Antoine, comment vous remettre votre parapluie ?

— Voici mon adresse.

Et il tira de son pcnrtefeuille une carte qu'il remit au î&me homme. Francis pensait qu'il allait la regarder^ et se disposait à observer sur sa physionomie Teffet que produirait son jkoxxx ; mais Antoine prit la carte, la glissa dans sa poche sans la voir, et remercia de nou* veau.

On était arrivé sur la place de la Bastille. C'était là que Franois avait dit qu'il s'arrêterait. Il salua ses compagnons de route, s'inclina avec respect devant la grand'mère, et s'éloigna par un côté opposé à celui que suivaieui les buveurs d'eau.

Rentré chez lui, Francis fit la toilette de son atelier. D savait que dans toute première entrevue qui a un but intéressé, l'influence des lieux n'est pas étrangère. Il pensait que l'intimité serait plus difficile à établir, si la première pensée d'Antoine en elhtrant chez lui l'obligeait à faire une comparaison qui donnât trop d'a- ^vantage à son intérieur. H fit donc disparaître toutes les choses qu'il avait acquises récemment et qui donnaient à son atelier un aspect trop meublé ; il cacha les quelques fantaisies de demi-luxe qui était sans utilité pour son travail, il retira des murailles les toiles commencées dont il avait constaté lui-même la fai-

hlessiiy il changea de place et exposa dans une meilleure lumière celles qu^i lui^semblaient de nature à lui attirer un compliment. Au bout d'une heure» toute apparence de recherche^ toute préoccupation de bienêtre domestique avaient disparu. Il avait calculé que cette mise en scène se chargerait de révéler tout d'abord à Thôte qu'il attendait une conformité d'exisr tence qui lui servirait de point de départ pour en arriver à ses fins.

Le lendemain dans la matinée, Antoine vint comme il l'avait promis la veille. Francis était bien en scène, comme on dit en termes de théâtre. Antoine avait parcouru d'un prompt regard l'atelier, et l'examen avait paru être favorable. Le premier quart d'heure fut employé en banalités; mais étant chez un confrère, la politesse exigeait qu'Antoine donnât quelque attention aux études qu^il avait devant les yeux. Antoine suivit l'usage, d'autant plus qu'il y avait sur le chevalet une toile qui était placée trop bien en vue ppur qu'on ne devinât pas dans quel dessein. Antoine loua avec intelligence ce qu'il voyait. Quand une, chose lui paraissait défectueuse, il la signalait, comme pour donner plus d'importance à ses éloges; mais on sentait l'embarras, l'indécision dans ses paroles.

, Francis ne se méprit pas sur le compte d'Antoine. Celui-ci le payait, avec unç apparence d'intérêt, d'un léger service qu'il lui avait rendu. — Les pieds lui brâ-

ES BUVEURS d'eau. 6S

lent chez moi^ il .voudrait déjà être dans Tescalier^ et si j'avais une pendule^ U regarderait Fheure, pensait Francis. Ce qui Tétonnait surtout^ c^ést qu'Antoine ne lui parlait point des taUeanx récemment exposés par Francis. Daas tous les arts^ les jeunes gens qui commencent à se produire ont la prétention qu'on doit con« naître leurs œuvres^ et qu'elles sont l'objet de la préoccupation générale. Aussi le silence que l'on conserve devant eux équivaut à la plus amère des critiques; l'ignorance équivaut à une injure. Ne pouvant admettre qu'Antoine ne connût pas ses tableaux^ Francis en concluait que^ s'il n'avait pas saisi cette occasion de lui complaire^ c'est qucvson opinion n'était pas favorable^ et intérieurement il trouvait que la société des buveurs d'eau^ représentée en ce moment par Antoine^ était bien difficile. Cependant on sortit de ce terrain vague. Francis eut Fadresse de glisser^ à propos d'un maître dont on avait parlé^ une critique dont il exagéra la violence avec intention. A la vivacité avec laquelle on lui .répondit, il devina qu'il avait touché un ressort, et qu'Antoine, venu en visite officielle chez un étranger vis-à-vis duquel il voulait rester étranger, allait enfin se montrer ce qu'il était réellement. Antoine ne pouvait voir toucher à ses idoles sans les défendre, et il lui était ^possible d'aborder une discussion d'art sans qu'il se passionnât. Une fois emporté, sa franche nature brisait

tous lesjiens de la réticence, sa personnalité entière se

réTélait> non-seulement comme artiste^ mais aussi fcomme homme. Au ton dont son confrère avait comcnencé^ Francis avait deviné que la séance serait longue. U démasqua uiiplacatd^ prit deux bûches et alluma du feu dans son poêle.

— Tiens> dit naïvenSent Antoine^ vous avez donc du bois?

— J'ai séance toute cette semaine, et commç j'ai reçu quelque argent de deux tableaux, j^ai fait une provision de chauffage.

— Et nous allo&s causer, comme des bourgeois, fe dos au feu?

— Pardieu, interrompit Francis, nous devrions bien compléter le (H^ov^he, et nous mettre aussi le ventre à table.

— Mais, dit Antoine embarrassé...

— Quoi 1 répliqua Francis avec gaieté, pas de façons. Vous n'avez pas déjeuné sans doute aussi matin, moi non plus. C'est une besogne {dus agréable quand on la fait à deux.

Antoine n'^^vait aucune raison pour refuser, et il en avait une pour accepter : il accepta. — C'est bien, dit Francis intérieurement, si, la glace n'est pas encore brisée entre nous, au moins elle est fêlée. — Il héla son portier par la fenêtre, et un quart d'heure après Antoine et Francis réatisaient le proverbe bourgeois qui est i3 souvent une utopie pour les artistes pauvres.

us BCVEUBS D'I^U. 67

Derrière eux, le poêle ronflait, et devant eux la table était mise. La discussion interrompue reprit de plus belle. Les deux amis, — c'était le nom qu'ils se donnaient déjà, — causaient encore, comme la nuit arrivait. -^ MaÎQtepant, dit Francis, allons dîner. Ce soir auàsi vous êtes mon hôte, — Un seul mot peindra le degré d'intimité auquel ils étaient arrivés. Antoine, voyant que Francis le conduisait dans un grand restaurant, Farrêta sur le seuil, et lui dit très-franchement : — Vous allez faire des sottises ; Je ne veux pas être votre complice II vous en coûtera au moins vingt francs pour nous faire asseoir pendant une heure dans ces beaux salons Qù nous ne serons pas à notre aise pour parler, surtout des choses dont nous avons à parier.

— Baste, pour une fois ! dit Francis.

— Non, vrai, continua Antoine, et puis au fait^ Je puis bien vous dire cela... J'aurais comme un remords de ïu'attabler là dedans pendant qu'on Jeûne à la maison. Faites mieux, allons dans un endroit modeste. En passant devjant chez nous, je remettrai à mon frère quelques sous que vous allez me prôter. Demain, Je vous les rendrai ; J'ai à toucher un mois de leçons.

— Faites mieux encore dit Francis; allons prendre votre frère et vos amis s'il s'en trouve chez vous.

— Cela ne se peut. Vous seriez gêné et eux de même; Quand ils vous connaîtront par moi, nous verront. D'ailleurs, mon frère veut teavailler ce soir j s'il a dç

quoi souper et devant lui quatre heures de feu^ de lumière et de tabac^ vous lui aurez rendu service.

Francis glissa une pièce d'or dans la main d'Antoine^ quMl accompagna jusqu'à sa porte. — Âttendez-moi cinq minutes, dit celui-ci. — Pendant qu'il se promenait dans la rue, Francis remarqua que le frère d'Antoine sortait de la maison, accompagné de l'un des jeunes gens qu'il avait vus la veille au convoi. Peu de temps après, il les vit rentrer. L'un d'eux portait une falourde sur le dos, et l'autre avait un pain sous le bras. Francis se tint à l'écart pour qu'on ne le recoinût pas. Au bout de cinq minutes, Aûtoinç était redee 3endu. — C'est moi qui vous i^iène, dit-il à Francis. — Et il le conduisit dans une espèce de brasserie où l'on mangeait. Si le repas se prolongea, ce ne fut point la faute des plats; Antoine s'était opposé à toujt extra. Comme on se levait pour partir, Francis vit avec étonnement que son convive payait le garçon qui les avait servis. — Que faites-vous ? lui demanda-t-rl.

— Laissez, répondit Antoine. — Et quand ils furent dans la rue : — Voici votre monnaie, dit-il en rendant à Francis ce qui restait de la pièce d'or.

Le dîner payé, Francis calcula que les buveurs d'eau n'avaient pas dû prendre plus de deux francs sur le louis. — Vous ne m'avez donc pas compris tout à l'heure? dit-il d'un ton de reproche à son compagnon.

LES BUV8CRS B'BAU. €>

— Cest vous plutôt qui ne in*aviez pas compris. Je TOUS avais demandé quelques sous.

— Mais puisque cela ne me gène pas... reprit Francis.

— Mais cela nous générait^ nous ! répliqua Antoine de façon à faire comprendre que toute insistance lui était désagréable. Et comme Francis allait hasarder une nouvelle objection : — Ecoutez^ continua-t-il^ ma conduite a sa raison d'être. Vous avez vu avec quelle liberté j'ai agi avec vous. Nous sommes dans des ter* mes que nous n'aurions pas prévus ce matin. La tran* silion a été rapide ; mais cette promptitude même est uo gage de la franchise qui nous a mis la main dans la msân. Le temps donnera^un autre nom aux sentiments que nous pouvons avoir V\m pour Tautre. Le temps fait pour les amitiés ce qu'il fait pour les vins^ qui se dépouillent en vieillissant d'une verdeur sèche qui empêche d'apprécier toutes leurs généreuses qualités. Quand l'habitude nous aul*a appris à nous connsdtre, nous perdrons aussi^ naturellement et sans effort^ tons les petits doutes^ toutes les craintes qui suivent le premier pas que deux sympathies font au-devant l'une de Tautre. Et maintenant^ mon cher ami^ puisque vous paraissez y tenir^ comme j'y tiens moi-même beaucoup de mon côté, allons voir vos tableaux. J'y aurais été

• ^ya, si j'avais eu occasion d'aller dans ce quartier, car mon frère m'en a parlé conune d'une chose... lieureuse.

70 ' I^ BUYSUBS 9'EâU*

On arriva devant la boutique de Morin. Atitoine examina les tableaux et ressentit cette impression qu^on nomme le coup de fimei; mais il se remit de ce premier moment de surprise et jugea les deux toiles comme elles étaienjt jugées par les gens sérieux qui les avaient examinées.

— Eh bien ! |ui demanda Francis, que pensez-vous de mon début ?

— Je ne peux pas vous vanter à propos dé vos peîn* tares, filles m'ont surpris d'abord; mais 6es deux toiles ne supportent pas un examen consciencieux. Les parties saisissantes, qui ont dd vous paraître des qualités, jïe sont que d'habiles parodies, des défauts eomnauns aux maîtres que vous suivez. Vous êtes tombé dans le piège éternel tendu par les chefs d'école. En regardant vos tableaux tout h l'heure, je me demandais si vous

étiez en état de renouveler ce tour de force, et si vous

retrouveriez cette habileté au prenaier commandement de votre volonté. Je vais vous àke une chose qui vous surprendra : je souhaite qu'eÙe a^ous manque, et qu'à la prernière tentative que vous ferez, vous en soyez réduit au tâtonnement, à l'essai, à l'étude enfin. Aloi^ vous rentrerez dans la véritable voie ; vos progrès étant le résultat de la recherche et non d'un hasard. Vous en retirerez des profits durables que vous pourrez appliquer utilement et sérieusement. Vous allez me répondre que le sentiment et l'inspiration peuvent suppléer

à l'étude; niais rinspiration^ quand il s'âgK â*iin jjnréniier débot^ se formule airec plus de naïveté. Dans ces circonstances^ e^est Tidée impatiente qui n'attend pas qu'elle soit mûrie par le travail de Tart^ c'est le diamant qui n'attend pas le lapidaire et se révèle diamant par sa première étincelle. Ce n'est pas' là votre histoire. Yotls n'êtes pas naïf^ car votre peintute est pleine de ruses; vous n'êtes pas original^ puisqu'on sent chez vous^ et malgré vous peut^tre^ des préoccupations étrangères. Ces tableaux ne sont pas le résultat d'une inspiration; on l'ainrmt sentie dans vos oeuvres précédentes. Qu'esUce donc alors? Un aoeiâent ; et cet accident sera beureox selon le parti que vous allez prendre.

Frands gardait le silence^ mais il ne paraissait qu'à

demi convaincu. — VLoÊbn, i^prit Antoiâe^ se connatt^

on ne peut le nier^ dans cet art d'à^peu-près qui lui

procure une fortune : il veut faire de vous ce qu'il a

fait de plusieurs. U vous fers produire beaucoup ; il

vous entreti^âra dons une apparence de bien-être que

vous ne trouvera pas sftrement, si vous rompes avec

lui. II a des infhienoes qui l'aidevont à vous proeure»

des succès dont il aura besoin pois* d(mnmr à votre nom

une valew commerciale^ car c'est l'affaire importante

pour lui ; il vous lancera dans un monde qui es^ ad

iQonde ce que ses marchandises sont à l'art. Si vous

Infusez de prodmre pendant quelque temps, 'A s'offrira

U même à betcer le Imm» de votre paâresse, sèr que

7) LES BUYEUBS D^BAU.

VOUS en sortirez bien vite pour arriver à sou comptoir. Le familier^ Tami^ le complaisant, auront dîspaim alors; vous vous trouverez en face d'un patejité qui vous ouvrira ses livres en vous disant que vous commencez à prendre trop de place dans la colonne de votre passif^ et qu'il s^ait temps de rétablir la balance. Le temps où vous vous contentiez de peu^ souvent même de rien, sera bien loin derrière vous; vous aurez pris goût aux plaisirs coûteux, aux satisfactions d'amour-propre, aux éloges stupides qui vous foat rougir, mais que les faux artistes ont besoin d'entendre résonner autour d'eux pour travailler^ comme les mules qui s'excitent au bruit de leurs grelots, vous serez fait à l'atmosphère dissolvante de cette flânerie parisienne qui bat du matin au soir monnaie de frivolités, frappée à l'effîgie de la médisance en cours, traité avec indifférence par vos confrères qui n'accepteront votre réputation que comme une affaire de vogue inintelligente,^ vous parlerez d'eux en crevant une vessie de fiel, sur leurs ouvrages, vous voudrez vous venger de leurs dédains en leur prouvant qu'une de ces œuvres qu'ils n'admettent pas, vous rapporte plus que ne pourraient le faire en un an leurs travaux sérieux, pa* tients, et obscurs, c'est alors que pour allonger d'un zéro votre crédit chez Morin, vous consentirez à vous remettre à la besogne, et Morin qui vous tiendra alors en sa puissance^ ne vous laissera plus mâme la lib^té du

" FAANCIS. 7t

caprice^ il vous dira : Je ne veux plus de ceci^ il me faut de ça^ et 3 vous enverra le programme de votre tableau au coin de la toile. Puis un beau jour^ quand il aura épuisé votre veine^ il vous dira que' vous bai»sez^ il vous humiliera par les succès préparés à de nouvelles recrues qui auront plus tard le même sort que vous, et à la fin il vous proposera de vous rendre votre liberté, à moins qu'il ne vous plaise d'accepter \m emploi de bioyeur dans sa fabrique. Vous voudrez essayer de vous passer de lui ; mais il arrivera que vo\is vous trouverez partout opposé à vous-même. On vous évincera précisément % cause de votre réputa» tîon compromettante. Vous vous reprendrez alors d'une belle passion pour les études graves; mais l'art, qui a horreur de ces adultères, vous renverra aux brocanteurs de bas étage. Vous tomberez sur la table des commissaires-priseurs, et vous serez péniblement adjuge entre un lot de ferraille et un lot de chiffons. Que ferez-vous alors, découragé, dédaigné, méprisé, trop avancé dans la vie pour pouvoir la recommencer, subissant à votre tour la pitié de ceux que vous avez c6n« nus autrefois obscurs, misérables, et que vous renconiretez maintenant heureux et célèbres, possédant en réalité' la chose dont vous n'avez eu que l'ombre^ ^ndis que vous serez réduit à peindre des stations de la croix à cent francs la douzaine pour les fabriques ^éjjlises villageoises

H tBS BUVSCftS d'eau.

Ces alarmaaU pronostics n'avaient pas réussi à pei^ suader Francis. -- Mais^ dit-il à Antoine^ il faut vivre cependant* -^ {f0 viviez-^vovis pa^ avant de coQnaître Mcorin? réftondit oelui^oi. — Sans doute^ répliqua Francis^ mais ce n'était pas sans peine; je ne sais pas comment je ferais^ si je devais recommencer une senh blable existence. Pourtant^ se b&ta-t-il de dire^ â j'étais soutenu^ encouragé par l'exemple^ si je vivaisj, conune vous^ dans un milieu d'enthousiasme^ au centre d'affections actives comme celles qui vous environnent^ à cet incessant contact avec des intelligences fraternelles, l'acquerrais peutrétre une foi qui me manque, j'ea conviens, une persévérance qui résisterait à toute sé« duction dangereuse ; mais je suis isolé ; j'avais, des amis qui se sont détachés de moi ; j'ai horreur de la solitude et de l'ennui* Alors^i vous comprçne^?

•— Parfaitement^ répondit Antoine ; il faudrait que vous véomsaiei au milieu de nous. C'est cela que vous vouliez n[ie demander ) Vous aurez entendu parler de notre petite réunion^ et Dieu sait les quolibets qu'on fait pleuvw sur nous : il est facile de médire de ce qu'on ne cwnatt pas, jdus facile encore de ce qu'on <;pnnalt mal. Je vous dirai la vérité sur notre association., Si son esprit répond à l'idée que vous vou5 en êtes faite^ mes amis et moi nous entreprendrons votre sauvetage] nwtis il faut que vous sachiez à quoi vous vous engagez en prenant place parmi nous.

Antoine expliqmi àknns longoanenk à Frtneb \» mystènes d'une existenee que oehii-d conuttasait iéjjk en partie. U profila l'une qvès l'autre les figures de tons ses amis. Selon lui, tous n'avaient pas de talent encore prouvé. — Nous avons, disait-il, parmi nous des poêles dont la muse balbutie encore; mais elle balbutie juste. D en est d'autres, reprit Antoine, et il se mit franchement du nombre, dont les œuvres déjà accentuées se montrent Më& de bonne race. Quant k notre pauvreté, nous la subissons comme on accepte le froid pendant l'hiver, seulement notre hiver est rude, on ne peut le nier* Aussi notre espérance n'est*^lle pas une poétique figure, cooune la dépeignent les allégories : c'est une chétive compagne qui soupire ses consolations plutét qu'elle ne les chante. Chiez nous, les iours se suivent et se ressemblent, il en est beaucoup depuis trois ans dont nous avons pu mesurer la loih gneur sur un proverbe très-connu. U y a pourtant des gens qui nous disent : Il esst bon que les jeànes gais ccmnaissent cette vie-là, cela leur trempe le caractère. -*- Om*, dans du vinaigre. — Pour nous, si nous avons ^happé à cette amertume, par laquelle les gens les mienx doués trahissent involontairement leur malheur, c*est grâce à l'exemple de résignation que nous avons ^u milieu de nous, dans la personne de notre grand'mère, le vous dirai son histoire en deux mots, et voua ne

76 ISS BOVBURS d'eàU.

pourrez vous empêcher d'admirer le rôle qu'elle joue parmi nous. Il y a trois ans^ elle vivait chez nos parents, achevant tranquillement sa vie laborieuse dans le repos de la vieillesse, comme un bon ouvrier qui a fini sa journée. Un soir, comme nous ne voulions pas prendre Tétat auquel notre père nous avait destinés^ ayant appris que nous allions travailler dans un atelier de peinture^ il nous dit à la fin du dtner : a Vous avez mangé mon pain pour la dernière fois; allez vivre ailleurs, et comme vous pourrez : vos malles sont faites. — Et la mienne aussi, dit notre grand'mère en se levant de table. Je pars avec mes petits-enfants, b Notre mère pleurait, mais la grand'mère était calme : eUe monta dans sa chambre, fit un paquet de ses hardes et nous rattrapait comme nous passions, pour n'y plus revenir, le seuil de la maison paternelle. — Pourquoi nous partions, où nous allions, qu'est-ce que c'était que l'art, — humble ignorante, elle ne le comprenait pas ; tout ce qu'elle comprenait, c'est que nous serions seuls et que nous étions jeunes et faibles. Gomment repousser cette tendresse ? comment lui faire entendre qu'elle serait un embarras pour notre exil hasardeux ? Hélas 1 nous n'avions rien compris. Deux jours après notre installation dans notre premier atelier, le véritable dévouement de cette âme héroïque se révéla dans toute sa simplicité : grand'mère avait cherché de l'ouvrage, et elle en avait trouvé. Elle avait

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