‹ Les buveurs d'eau (volume 2)Chapitre 37 sur 42 · VALENTIN À M. OLIVIER DE BESSE · texte numérisé non relu

VALENTIN À M. OLIVIER DE BESSE

Versailles, diroanche S8 join.

Très-cher, tu as renoncé bien vite à la vie tranquille et patriarcale pour reprendre le grand train d'autrefois. Te voilà depuis deux jours à Paris, et déjà tu subis l'influence du «bruit, des intrigues et du tourbillonnement de la capitale. Tu t'adresses à un pauvre détenu qui meurt d'ennui entre ses quatre murs, et lu prends à peine le temps de lui griffonner quelques lignes charmantes. Je les reçois à l'instant, et je te remercie courrier par courrier de ton bon souvenir, de tes bonnes intentions. Les démarches que tu te proposes de faire pour mon acquittement sont désormais inutiles. Quand tu re-

cevras cette lettre, je serai libre. — Dieu merci ! la plaisanterie durait depuis assez longtemps.

Le juge d'instruction m'a fait appeler ce matin dans son cabinet. Il m'a reçu avec une franchise toute cordiale ; safigure n'avait pas ce caractère sournois qui, ordinairement, intimide si fort ceux que ce magistrat interroge. J'ai été pour lui M. Yalentin Baynal , jeune homme, très-jeune homme, mais pas un seul instant l'assassin de Louisa. Je suis pur comme l'antique de tout crime à Verrières et ailleurs. Au moment de me quitter, il n'a cependant pu résister au plaisir de se draper dans sa robe de magistrat, et de montrer un angle de son bonnet carré. J'ai subi une tirade sur l'impardonnable légèreté des jeunes gens, sur les résultats terribles que peuvent amener une étourderie, sur le respect dû à la famille, sur les exigences sociales et la sévérité des lois, enfin un speech digne d'un avocat général. Il paraît que je l'échappe belle, et que, sans l'intervention d'un grand personnage qui a mis beaucoup d'insistance à étouffer cette affaire , ma perruque m'eût coûté plus cher que les collections de Désiré et de Galabert, et j'eusse été voué, pour quelques mois, à la triste et unique société de Perdrizeaux : tout cela pour exercice illégal de la médecine.

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Bref, je suis retourné dans ma chambre (le mot prisoD me donne la chair de poule), j'y aï trouvé Perdrizeaux tout contristé du départ de M. Lazare, un homme si généreux et sur lequel il comptait au moins pour six mois. La nouvelle de mon élargissement Ta rendu stupide ; il est tombé sur le bord de mon lit en murmurant : — Et vous aussi vous me quittez ! Moi qui comptais vous faire faire le portrait de la petite Batut, puis celui de la Fouine, puis celui de Chalandard, et puis bien d'autres encore à qui je l'avais promis. Et vous partez. C'est donc vrai qu'il ne faut compter sur rien dans ce monde I

Cette sortie du brave Perdrizeaux, à l'endroit du monde qu'il n'a guère vu qu'au travers d'un guichet, m'a fait bien rire; je l'ai consolé en lui assurant que le plaisir que j'avais à le quitter ne m'empêcherait pas de revenir exécuter le portrait que je lui ai promis.

Quand j'aurai terminé cette lettre que je t'écris encore de la prison de Versailles, toutes ces séries d'événements, moitié comiques, moitié tragiques, auront cessé pour moi; quand j'aurai passé le seuil de cette triste maison et remis les deux pieds dans la rue, je rentrerai dans la vie ordinaire , je passerai à Verrières, chez Tarai Alexandre, et je re-

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viendrai te joindre à Paris ; là Je reprendrai mon collier de travail et je traînerai ce terrible boulet, que le prosaïsme et la vulgarité des bourgeois attachent au pied des artistes, qui, n'ayant pas de compte ouvert chez un banquier, ne peuvent que gémir et se plaindre tout bas.

Je ne regrette assurément pas ma prison ; mais je ne veux pas non plus trop me plaindre de ces quelques heures de tribulations et d'ennuis. Plus tard , quand je n'aurai plus ni cheveux ni dents, si je suis seul assis à.mon feu, les deux pieds sur les chenets, sans qu'une femme dévote, des enfants barbouillés et une belle-mère acariâtre viennent me déranger dans ma solitude, je fouillerai dans mes souvenirs, et, parmi tous les accidents qui animeront ma vie de jeune homme je décrocherai souvent des lambeaux de cette histoire d*hier; je rirai de ma folle passion pour Louisa, de cet enfantillage dont je ne me suis pas rendu compte, que j'ai pris pour de l'amour, et qui n'était qu'orgueil et curiosité : orgueil inspiré par les succès de Louisa, danseuse obscure et ignorée, passant tout d'un coup sur une vaste scène, devant un nouveau public fanatique de ses danses lascives et de ses intrépides cabrioles ; curieux de voir ses joues sans couches de céruse et de veimillon, sa

poitrine libre de tout maillot de brocart et de soie parsemée d'étoiles, sa tête brune débarrassée de cet attirail de^ferblanc, de fausses perles et de verroteries; curieux enfin de voir, chez elle ou chez moi, cette femme que je n'ai jamais qu'entrevue sur une surface de quelques pieds carrés, dansant à côté d'arbres peints, s'égarant sous des bosquets de carton, et craignant toujours de renverser dans ses pirouettes le château qu'un prince généreux lui donnait tous les soirs jusqu'à concurrence de l'entracte ou d'un changement à vue.

Cette femme, mon bon ami, je l'ai vue comme je voulais la voir ; j'étais alors sous mon costume de Lebidois. Ehl bien, me croirais-tu ? plus j'y pense, et plus je regrette aujourd'hui mes impressions d'autrefois, Jes féeries dans lesquelles elle m'apparaissait comme les sylphides que nous avons tous rêvées dans nos songes d'adolescents. Quand la femme m'apparut à la place de la comédienne, Louisa était bien belle, et pourtant j'ai eu des regrets ; mon insatiable cnriosité m'a coûté trop cher à satisfaire ; j'ai perdu une de mes illusions et ne doit-on pas, à vingt cinq-ans, commencer à être avare de ces charmantes hallucinations qui pâlissent et deviennent de plus en plus rares à mesure

que les calculs, la raison, Tayenir enfin, se dressent devant vous ?

Tu le vois, je suis encore en prison, et le désœuvrement me pousse à te griffonner pour deux heures d'ennui; tu n'es, du reste, en rien engagé à lire cette longue lettre. En consultant la signature, tu verras, probablement, ces derniers paragraphes dans lesquels je t'annonce que, sous deux ou trois jours au plus, j'irai te presser les deux mains. Il te sera parfaitement inutile d'en lire d'avantage.

A biçntôt.

VALBNTiif RATNAL.

DiX-NEUVIEME LETTRE.

LAZARE A MADAME MARIE D ALTOft.

Avant toute chose, Madame, laissez^moi vous dire que nous nous aimons.

Et maintenant, je vais vous faire connaître quel est celui que vous aimez, et vous apprendre aussi comment j'ai su que vous m'aimiez. Je vous ai rencontrée pour la première fois à l'Opéra il y a quatre ans. C'était à une grande solennité musi* cale.

Je venais d'entrer, accompagné d'un de mes nouveaux amis, le comte Séraphin, dans une loge où nous avions l'habitude de venir étaler aupublic les bruyants éclats d'une gatté trempée dans les coupes de quelque festin équivoque.

On jouait, ce soir-là, Roberi-le-DiàbU^ le chef-

d'œuvre aîné de Meyerbeër. Duprez abordait pour la première fois ce formidable rôle qui veut des épaules de Titan. Cette représentation avait donc tout Tattrait d'une nouveauté, et le public était venu y assister, impatient, curieux et enthousiasmé, des fleurs et des bravos plein la main.

La salle de l'Opéra offrait, ce soir-là, un admirable spectacle où les splendeurs de l'art se trouvaient magnifiquement rehaussées par les splendeurs du luxe parisien.

Cependant, les sens alourdis par de capiteuses

vapeurs, je m'étais assis près de mes compagnons et je me sentais, degré par degré, descendre dans ce profond anéantissement qui est une espèce de mort partielle, — moins les funérailles et le cercueil. — - Immobile comme la colonne contre laquelle je m'appuyais, mon ombre seule attestait ma présence, et quoique j'eusse les yeux et l'oreille ouverts, je ne voyais rien, je n'entendais rien, car mon être était ailleurs.

Tout l'admirable ensemble avec lequel était exécutée cette o&uvre immense, qui semble être due à la collaboration d'un ange et d'un démon, était perdu pour moi.

L'imposante masse chorale et l'orageuse fanfare sonnant l'appel du tournoi, à la fm du deuxième

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acte, n*ayaient pa me tirer de cet engourdissement dans lequel j'étais^plongé depuis mon entrée dans la salle, — la foudre elle-même serait tombée à mes pieds que je n'aurais point tressailli.

Le troisième acte allait commencer, et déjà Torchestré préludait au leVer du rideau, lorsque réveillé par je ne sais quel magnétique instinct, je retrouvai graduellement l'exercice de mes facultés, et je reconnus en quel lieu j'étais.

En ce moment, il se passait quelque chose d'extraordinaire dans la salle. Une grande agitation régnait 3urtout dans le parterre, des murmures auxquels je crus distinguer un sens admiratif se croisaient avec de curieuses interrogations, et tous les yeux semblaient être dirigés vers un point de la salle où une jeune femme venait d'apparattre dans une loge jusque-là demeurée vide.

En la voyant, je compris que c'était à elle que s'adressait cette flatteuse ovation que soulève la beauté quand elle apparaît subitement dans une foule, et surtout dans une foule d'artistes et de poètes, toujours prêts à l'admiration et à l'adoration, lorsque le hasard fait glisser devant leurs yeux ravis une de ces radieuses figures, si belles qu'on les croirait descendues des olympes de l'art et de la poésie.

DE LAZARE. SOO

Cette femme que j'ai toujours eue devant les yeux depuis quatre ans était accompagnée d'un personnage qui se tenait debout dans le fond de la loge, et dont il n'était pas possible de distinguer les traits.

La belle inconnue avait pris l'attitude la plus commode pour l'audition. Presque immobile sur le devant de la loge, où se reposait son bras orné d'un simple ruban bleu formant bracelet, elle avait la tête appuyée dans une de ses mains et paraissait poser pour son portrait : elle portait une robe de velours qui, par sa coupe, laissait entrevoir des épaules et un col dont la forme semblait avoir été caressée par les plus purs ciseaux de l'art païen. Lorsqu'elle se dérangeait pour parler à son compagnon, qui semblait à dessein demeurer dans l'ombre, tous ses mouvements semblaient réglés par une loi harmonieuse oîi la noblesse et la grâce s'unissaient en un parfait accord. L'observateur le plus habile n'aurait pu rencontrer une seule nuance on une fausse mesure, qui dans le geste, le regard ou l'attitude vinssent rompre ou déranger la mélodie de cette beauté calme.

— Quelle est donc cette femme ? demandais-je au comte Séraphin qui était près de moi, avec un de ses amis, secrétaire d'une légation importante.

— De quelle femme parlez^vous? me répondit le comte.

— De la dame qui* vient d'entrer dans la loge voisine de celle des Aguado.

— Ah ! fit Séraphin après une courte hésitation, vous parlez de la femme blonde, qui a une robe de velours bleu, des rubans bleus, des yeux bleus et un bouquet de fleurs bleues, comme la déesse de lazur. C'est la princesse de ***, elle est venue faire à Paris un séjour d'un mois et doit incessamment retourner en Allemagne. — Regardez-la bien^ car il est probable que vous ne la réverrez jamais.

— Comment? demandai-je.

— Oui, reprit Séraphin, on prétend ^qu'elle est décidée à prendre le voile à son retour dans son pays : c'est toute une histoire. De Regmaudière pourra vous conter cela, il est au fait des mystères de chancellerie.

Le diplomate interrogé regarda Séraphin en riant et répondit :

— Je ne sais rien sur la princesse de *** ; mais si M. Lazare s'intéresse à elle, il pourra en demander des nouvelles au comte Antony. Ainsi que rindique le sphinx emblématique qu'il porte dans son blason. Antony débrouille tous les mystères. Si le pape voulait lui garantir une rente

DE LAZARE. tu

annuelle de dix bouteilles de Lacryma-Christi sincère, il lui expliquerait le mystère de la Sainte- Trinité en deux séances.

— La princesse est belle, reprit Séraphin ; mais je n'aime pas ces beautés-là, moi ; c'est mou, terne, incolore, comme le pinceau anglais. Je donnerais tout un harem de ces beautés de keepseake pour cette Loïsa qui est en face de nous et qui dévore des yeux notre ami Lazare; voilà une belle créature I

Mais je n'écoutais plus Séraphin, mes regards s'étaient de nouveau perdus dans l'extatique contemplation de cette femme dont une parole de mon ami venait de faire presque une reine.

Cependant, le spectacle approchait de sa fin. Le rideau venait de se lever pour la cinquième fois. jLes moines avaient défilé en chantant le grand chœur de la Miséricorde, et Robert et Bertram venaient d'entrer en scène .

Le grand trio final allait commencer. Déjà l'orchestre en attaquait le motif, les cordes des basses grondaient avec colère, la bouche des cuivres vomissait les formidables accords du rhythme infernal au milieu duquel le violoncelle épanchait ses sanglots.

Au milieu d'Alice et de Bertram, Robert, éperdu,

iocertain ; s'écriait avec une invincible terreur :

Prenez pitié de moi ( Prenez pitié de moi !

et la lutte continuait entre le bon et le mauvais génie qui se tenaient au côté de l'amant d'Isabelle.

C'est alors que je devins l'objet d'une étrange hallucination, la fable scénique était devenue une réalité. Pour moi, j'étais devenu le personnage de Robert, et ses terribles incertitudes avaient passé dans mon Ame, que se disputaient l'ange de l'azur et le roi de l'abîme. — Dans cette métamorphose étrange, où une moitié de moi-même assistait au drame terrible dans laquelle l'autre moitié était engagée, Bertram prenait tour à tour à mes yeux les traits du comte Séraphin et du comte Ântony — et, miracle nouveau éclos de ma vision, l'Alice aux yeux mouillés de larmes, à la voix pleine de supplication quand elle parlait à Robert, pleine de malédictions lorsqu'elle s'adressait à Bertram. Alice était la femme de la loge, et comme dans le poëme, l'ange triomphait du démon.

Quelle singulière prophétie! et pourquoi n'y ai -je pas cru plus tôt?

Etrangement ému par les ^pressions que m'avait causées cette vision, je ne rentrai dans le

monde réel qu'au moment où des dernières notes de Torchestre s'éteignaient avec le majestueux éclat du cbœur final.

Mon premier regard fut pour la loge de la belle inconnue. — Elle était vide.

— Envolée, mon cher, me dit Séraphin qui m'avait observé. — Mais qu'avez-vous donc ce soir, mon cher Lazare, vous êtes triste comme Tabbé des marrons du feu. Venez-vous souper?

— Ohl non, non, répondis-je. Et en quittant rOpéra je courus m'enfermer chez moi, et pendant huit jours j'y. restai clottré, dans une adoration pieuse, devant l'image fidèlement conservée de cette femme qu'on m'avait dit fille de maison souveraine.

Cette femme — vous l'avez deviné, Madame. — Cette femme, c'était vous — et maintenant vous savez depuis quand je vous aime.

Quatre ans entiers j'ai caressé votre image que j'étais parvenu à retracer de souvenir. Et il a *a!lu toute l'influence qu'avaient su prendre sur moi MM. Séraphin et Antony pour que je n'allasse point vous chercher en Allemagne. Il ne se passait guère de jour où malgré moi je ne m'oubliasse à trahir devant mes deux amis les mystérieuses préoccupations de ma pensée, et Dieu sait de

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quels sarcasmes aigus iis accablaient la dévotion de mon cœur à votre souvenir.

Cependant vous avez dû savoir quelle a été ma vie depuis cette soirée où je vous ai rencontrée. Docile aux conseils et aux exemples de mes tuteurs infernaux, j'ai fait plusieurs fois le tour de toutes les mauvaises passions, et bu à longs traits l'oubli des bons instincts dans les coupes empoisonnées des joies brutales et des basses amours.

Pour satisfaire de misérables vanités qu'on attisait, par des défis, j'ai ajouté de nouveaux chapitres aux chroniques de la débauche moderne. — J'ai sans but, sans passion, sans désir, uniquement pour rester au niveau de mes mattres, détruit par de scandaleux éclats la paix de plusieurs familles. Comme on l'avait fait pour moi, j'ai jeté dans les mauvais sentiers et conduit aux écueils des jeunes gens, qui, sans l'avoir traversé, ont à jamais laissé derrière eux le jardin de la jeunesse. Enfin, pen- ' dant ces quatre années, durant lesquelles j'a dévoré deux patrimoines, mon nom a acquis une réputation ; on citait les brillantes parades de mon esprit; on disait que j'avais ramassé la guitare en^ chantée de don Juan et son échelle de soie, et son épée homicide, dont il faisait un poigoard au besoin. Je possédais de ces terribles secrets qui ren<

dent esclaves soumises les femmes les plus hautaines, qu'on voit devant les ignorants ou les crédules se draper à loisir dans les arrogances d'une réputation immaculée. J'étais envié, recherché, presque honoré, on venait à moi pour apprendre le chemin du mal, comme à un pilote sûr dont Te^périence ne pouvait tromper.

Tel j'ai été pendant quatre ans, Madame, ou du moins tel j'ai paru être.

Mais, au milieu de celte existence corrompue et corruptrice, au sein de ces fêtes nocturnes où le plaisir lui-même était morose et triste, où lesHambeaux du festin n'éclairaient que des fronts chargés d'ennuis, où l'indolence des esprits attestait des préoccupations d'intérêts menacés ou des rivalités menaçantes, ronces éternelles qui croissent parmi ces jouissances de convention comme une lampe de Yesia oubliée dans un lieu impur , une chaste pensée habitait encore dans ma vie.

Cette pensée, cette, perle demeurée intacte au milieu des fanges dans lesquelles je marchais, c'était votre souvenir. Madame. Ohl que de fois, pendant les confidences désespérées que j'adressais h votre fantôme, que de fois tous les cris de mon âme vous ont-ils appelée à son secours , et se peut-il que vous ne les ayez jamais entendus !

0 crime du hasard! Si je vous avais retrouvée une seule fois il y a quatre ans, vous m'auriez sauvé I comme dans la vision de l'Opéra ; vous auriez triomphé de ceux qui m'ont éloigné de vous. Alors il était temps ; alors je n'étais pas à eux entièrementy et vous n'étiez pas encore à celui qui, depuis, a su m'entratner, par l'habitude et par la puissance de sa volonté, dans un abtme où, tout dernièrement, j'ai failli laisser l'honneur de mon nom.

Votre témoignage a été invoqué dans cette affaire : je n'ai pas besoin de vous en reproduire les détails. Dans quel but cette odieuse comédie avaitelle été machinée? Je l'ignore encore. Mais, de même que vous avez eu les prémices de mon unique amour, de même MM. Séraphin et Ântony ont eu les virginités de ma haine : le premier, parce qu'il a élevé entre vous et moi des barrières impossibles à franchir, même à l'amour le plus obstiné; le second, jen'ai pas besoinde vous dire pourquoi : tous deux ils m'ont volé quatre ans d'amour et de bonheur ; ils ont éteint un à un tous les astres qui s'étaient levés dans l'aube de mes vingt ans; ils m'ont, avec préméditation, inoculé le mal de l'expérience dans mon cœur rempli d'illusions. C'est un attentat plus horrible que l'homicide ar-

iné. Tous deux vivent maintenant sous les foudres de ma vengeance ; et, puisqu'ils voulaient un dénoûment sanglant à cette aventure , il y en aura un.

Il faut qu'ils meurent tous les deux, Ântony surtout... N'est-ce pas, Madame, qu'il faut qu'il meure?

Grâce à son repentir, grâce surtout au secret qu'elle m'a appris, je pardonnerai à leur complice, à cette femme qu'animait contre moi l'afdeur de je ne sais quel horrible amour, pétri de vanités et da vils instincts. Cette femme est d'ailleurs sous votre protection. C'est par elle que j'ai connu les épouvantes de la geôle, les mceurs du crime, les terreurs qu'inspirent même aux innocents l'appareil de la justice, les sinistres et menaçantes formules de l'acte d'accusation ; mais aussi, c'est grâce à elle que j'ai su que vous aimiez , que vous n'avez |)as craint de vous compromettre en prenant hautement ma défense devant les juges instructeurs, qui ne vous demandaient qu'un témoignage ordinaire. Oh! quand on m'a lu cette déposition signée de votre nom, — voyez la douce et poétique superstition de l'amour, — j'ai presque deviné que ces paroles avaient été prononcées par la femme que j'aimais.

Maintenant, Madame, je suis libre, et j'ai employé à vous écrire la première heure de ma Hbertéy — la première heure de ma vie nouvelle, car je renais de moi-même.

Un. acte que la nécessité m'imposerait, si je n'avais pas d'autres motifs , me reste à accomplir , et j'y vais travailler. Vous savez de quoi je veux parler, Madame.

Dans cette lutte qui doit ouvrir une tombe , l'ordre naturel et juste des événements me prédit quel sera le vainqueur, quand celui qui pourrait me rappeler ce que j'ai été n'existera plus, j'en aurai fini avec le passé. — L'oubli engloutira ces quatre années pendant lesquelles je me suis si fatigué à être malheureux ! Je retrouverai les augustes amitiés qui m'avaient accueilli quand je sortis de ma famille, et on rouvrira à mes pas les portes des nobles ambitions, et peut-être un jour pourrai-je réaliser des rêves dont on avait détourné l'essor.

Le programme de l'avenir est* beau ; mais, dans cet avenir plein de promesse, je ne puis pas entrer seul, et j'attends de vous. Madame, une réponse qui m'apprendra si je dois rester au seuil du bonheur, ou si vous voulez y entrer votre main dans la mienne.

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