SYLVERS, EN SON HÔTEL
Lundi SO juin 1846.
Madame , comnie je viens de tuer monsieur votre mari , il serait indécent que je vous épousasse en France. Venez donc me rejoindre à Milan. J'y cours en poste à l'heure qu'il est. Je descendrai chez mon cousin le marquis Salieri.
Maintenant que pour le plaisir de vos yeux j'ai disposé en corbeille les plus fraîches fleurs de ma lettre , permettez-moi de descendre à quelques détails. M. de Sylvers, saisi d'une sorte de fièvre chaude, m'a gravement insulté. Je lui avais fait perdre sa maîtresse, disait-il. Vous comprenez que je ne vous raconte point ceci pour me faire bien
venir, il y a trop longtemps que l'indifférence fermait vos yeux sur les désordres de M. Sylvers. J'avoue que la provocation d'Antony m'a sur-
pris; mais après de courtes réflexions, j'ai vu ce duel gros d'heureuses conséquences pour l'a venir, et je me suis prorais d'en sortir vainqueur.
En arrivant à Versailles, nous avons trouvé Antony digne et calme, quoique un peu pâle. Ses lèvres minces étaient plus serrées qu'à l'ordinaire. Il était vêtu de noir et s'était fait coiffer. Au moment de quitter l'hôtel des Armes de France, il a jeté un dernier coup d'œil dans le miroir et s'est dextremént arraché un cheveu blanc qui scintillait dans ses mèches luisantes. Ce détail m'a fait sourire. Cependant, j'étais triste. Je pensais à la mort; et la mort, au milieu des intrigues corsées que je noue depuis quelque temps , m'effrayait. J'ai toujours redouté de finir comme Archimède.
Or, le problème dont je poursuis la solution est d'une autre importance sociale que tous les théorèmes du philosophe de Syracuse. Faire épouser une fille par un honnête homme, c'est compliqué; mais s'ils s'aiment , c'est insignifiant. Or, j'ai entrepris de marier Louisa, Louisa la célèbre écuyère, une de ces filles dont nous faisons des reines, parce qu'il est toujours doux de poser le talon de
sa botte sur un front couronné ; et le mari que je lui ai choisi, c'est Lazare, oui, Lazare le poëte, Lazare dont plus d'une famille princière jalouse le blason , Lazare qui n'aime pas Louisa, qui la méprise et qui la hait.
Convenez-en, si ce plan réussit, j'aurai fait une oeuvre grande et terrible, j'aurai nié d'un seul coup l'honneur, la poésie et l'amour.
J'aime beaucoup nier ces choses-là chez les autrès. Antony, qui nous gênait tous deux, ma Gésarine, car vous ne l'aimez pas et je vous aime, moi, Antony pouvait, d'un coup d'épée, couper à la fois tous les fils de la trame si laborieusement ourdie. Entre ma vie et sa mort je n'hésitai pas. Il le fallait.
Nous nous sommes rendus chez mon second témoin, M. Alexandre, qui demeure dans le bois de Verrières , à deux pas de la maison de M"** d'Alton. M. Alexandre nous a fait remarquer que, depuis quelques jours, la commune de Verrières était fort surveillée et qu'il y avait péril à se battre en plein bois; le jardin de M. Alexandre a donc été choisi d'un commun accord pour le lieu du combat.
Antony me laissait le choix des arqies. Je n'ai pas accepté ; il s'est alors déterminé pour le pisto-
let. Nous avons pris les pistolets de M. Alexandre, des pistolets de tir à balle forcée. Avec ces terribles armes , véritables instruments de précision , nous étions sûr d'avoir un duel sérieux.
On s'est placé à trente-cinq pas ; nous avions le droit de marcher chacun cinq pas l'un sur l'autre et de tirer à volonté. Nous étions dans une longue allée de marronniers qui s'entrecroisaient et formaient une voûte de verdure. Le soleil jetait des teintes jaunes et roasses à travers ce vert sombre ; et les oiseaux chantaient.
Antony, boutonné jusqu'au menton et le col entouré d'une cravate noire sans faux-col , se confondait avec les masses épaisses de l'horizon. Je ne distinguais que vaguement sa figure longue et pftle, illuminée par des yeux brillants de vengeance et altérés de sang. Il fit cinq pas ; je restai immobile , il tira et sa balle me coupa une mèche de cheveux. Je l'ai retrouvée sur le gazon, je vous l'envoie.
A mon tour, je marchai sur Antony ; je ne voyais plus que ses yeux flamboyants. Je visai aux yeux. Antony tomba avec un sourd gémissement. La balle était entrée dans l'orbite gauche.
Je ii'avais plus t^u'è quitter la France dans le plus bref délai. Mon passeport pour l'Italie était en
*^;^rl . . DE LÂZÂRK. 183
i^^^ " j'ai- pris une chaise de poste à Versailles, y'i^i^ricourt ^ mon plus intime ami, occupe une • 'lÎErtîtfeifi élevée à la Chancellerie. Il obtiendra faci-
'•.Iwfiôfltquele garde des sceaux ferme les yeux sur
' «îA-lmte. On me poursuivra quand j'aurai passé la
• -.tiSnitière.
; *-* V<|t|s me demanderez si j'ai des remords. Je ne ;'»ipiisipas, mais depuis la mort d'Antony j'éprouve
• ."jape joie sincère et sans égale. L'univers me paraît
• • lvPl^.y^?^^ ^^ '^ création plus harmonieuse. Qu'ai-je ' mJ^I? 'J'Ai tué un homme faible, un sot qui faisait le
r,vi6rtfchaîit% Oh! si vous saviez comme j'exècre ces
; ^ifjdjodtrSes , ' ces civilisés de Paris, qui sont moins
X^l!^^^%.^^'^° lazzarone de Naples, moins forts que
'^'^^^^f^^^> plus bétes que leurs maîtresses et
: jv^jjysl^uvres que le plus petit brasseur de Glasgow
• ; ou-5^^-"€hesterfield , si vous saviez combien j'ai . horfftar'de ce luxe d'argent doré et de carton-
VpifrçB, de ces femmes qui n'ont pas de gorge et ^ *T'quj,Qjjt'de Tesprit, de ces machines qui naissent,
V ;«î$- tÏ^,. qui pleurent et qui meurent sans savoir
: 'pdiirijUdi, vous comprendriez ma tranquillité '. -.* r^'îto^,* et vous excuseriez le seul regret que j'em-
;. -{^ftrie^f celui de n'avoir pas eu le temps de miner et
• V d^'faï je sauter l'Opéra , Jockey-Club et le boulevard
^•^••niens.
D autres feront mieux et plus , je me consolé; ..' .
Si cette lettre vous effraie, si vous avez qdel^u^$ scrupules , en un mot si vous n'êtes pas à moi»' ée.. l'Ame comme du cœur, ne venez pas en Italîerjè.. saurai ce que cela veut dire et je vous oublierai! ;••
Mais si votre Ame est forte et votre cœur bien, trempé y ne perdez pas une minute. Yous-^erâ^ l'épouse adorée et Tunique maîtresse de