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dant cette écriture parait fraîche^ ou dirait que ces vers ont été copiés récemment,
— C'est vrai, dit Antoine.
— Attendez donc, dit le sculpteur, et, fouillant dans sa poche, il en tira une feuille de papier à lettre, toute froissée. C'est le papier que j'ai dematidé hier soir à l'aubergiste de la Heilleraie, quand j'ai eu épuisé mon cahier de cigarettes; vous vous rappelées?
Antoine inclina la tète.
— Eh bien ! comparez, continua son ami : ce papier est le même que celui sur lequel se trouve la chanson, d'où je conclus qu'elle a été écrite hier ou ce matin par mademoiselle Bridoux.
— Et moi, fit Antoine, je sais pourquoi elle n'a pas voulu me rendre mon album. Olivier y avait écrit sa chanson; je me le rappelle.
— Est-ce que la mer vous fait déjà de l'effet? dit tranquillement Jacques. Vous changez de couleur.
— Nous sommes en mer? s'écria Antoine.
—A peu près, répendit son ami . Nous passons la barre.
Antoine courut à l'avant du remorqueur, afin de mieux voir. Sur la gauche, au loin, on apercevait vaguement les maisons d'Honfleur; sur la droite, la flèche aiguë de la cathédrale d'Harfleur découpait sa vive arête dans le bleu du ciel. Devant et au loin, une ligne immobile se confondait avec le ciel à la dernière limite de l'horizon : c'était la mer. Antoine et Hélène, accou-
dés sur le bastingage^ regardaient devant eux. Isolés dans rimpression que leur causait ce grand spectacle et ne se sachant pas voisins^ ils demeurèrent ainsi immobiles et sans parler^ jusqu'au moment où le mouvement du remorqueur révéla l'approche de la pleine mer.
En effét^ r Atlas avait dépassé Ronfleur^ et Ton était arrivé en vue des hauteurs de la Hève. L'Océan se montrait dans toute son immensité.
— Ah I que c'est beau ! que c'est grand ! murmura Antoine.
— Ah ! que c'est beau ! murmura Hélène.
Les deux jeunes gens se regardèrent, complétant par leur regard ce qu'il ne leur était pas possible d'exprimer par des mots. Tout à coup un mouvement de tangage assez vif fit pencher Hélène; Antoine la retint et vit qu'elle pâlissait.— Étes-vous malade ? lui demanda-t-il.
— Moi^ malade 1 s'écria Hélène; moi^ malade! Et frappant joyeusement dans ses mains> elle ajouta : — Oh ! jamais je n'ai été plus heureuse ; non> jamais^ répéta-t-elle en donnant à sa parole un accent particulier.
— Ni moi, mademoiselle, répondit Antoine d'une voix qui n'était pas moins émue.
Us échangèrent un long regard surpris par Jacques, qui, s'étant approché sans paraître prendre garde aux deux jeunes gens, fredonnait à demi-voix :
Pourrais-ta donc perdre sans peine Ainsi ta plus belle saison?
Lorsque Dieu, d'amour, la maiu pleine.
Fait sa divine semaison, Tu peux ouvrir ton cœur, Hélène, Lé semeur bénit sa moisson.
Une demi-heure après, le remorqueur entrait dans le port du Havre.