‹ Les buveurs d'eauChapitre 12 sur 18 · V. -7- LB 6RAN1) I VERT · texte numérisé non relu

V. -7- LB 6RAN1) I VERT

On se rappelle peut-être la commune impression d'enthousiasme dont Antoine et Hélène s'étaient sentis pénétrés à la vue de TOcéan. L'arrivée au port vint apporter une distraction à ce charme sii^ulier auquel ils se livraient avec un égal abandon. Peut-être les deux' jeunes gens ne suivirent-Us pas sans regret les derniers tours de roue qui amenaient le remorqueur au lieu où ils devaient se quitter, peut-être éprouvèrent-ils en même temps une sensation pénible lorsque le bruit tumultueux de la cité vint leur annoncer que le moment était arrivé où ils allaient redevenir l'un pour l'autre ce qu'ils étaient la veille, des étrangers. Lorsqu'ils furent descendus sur le quai , Hélène et Antoine se siu*prirent à regarder presque tristement le bateau sur lequel était née une sympathie dont le premier et unique chaînon devait se rompre à l'instant même où tous deux en constataient Texistence.

Soit crainte de montrer quelque embarras, soit qu'il leur répugnât de se séparer sur quelques paroles froidement polies, ils se tinrent comme tacitemeot à

récart du banal adieu qu'échangeaient H. Bridoux et le sculpteur Jacques. Celui-ci^ ayant surpris son ami immobile sur le bateau qui lâchait sa vapeur^ lui demanda à haute voix s'il oubliait encore quelque chose. — Non, répondit Antoine de façon à être entendu d'Hélène Je n'oublie rien.

La jeune fille saisit sans doute l'intention donnée, à cette réponse par le geste qui l'avait accompagnée et semblait la mettre à son adresse; elle se retourna du côté d'Antoine, et, par un signe rapide, elle lui exprima qu'elle s'associait à cette pensée, qui semblait renfermer une promesse de souvenir.

Avant de s'éioigner, Jacques et Antoine se montrèrent l'un à l'autre M. Bridoux, qui disputait ses bagages aux commissionnaires et sa personne aux pisteurs des hôtels de la ville, pour qui tout voyageur est une proie. Le père d'Hélène se débarrassa des uns et des autres en homme habitué à employer les arguments que l'on possède au bout des bras, quand on ne peut parvenir à se faire comprendre par des sourds d'intelligence. La vigueur dont il avait fait preuve lui épargna le concert ironique avec lequel les portefaix reconduis sent ordinairement les voyageurs qui transportent eux-mêmes leurs bagages. On laissa tranquillement parth* H. Bridoux , portant sa malle sur son dos. Près de lui marchait Hélène, tenant d'une main le i

chapeau de son père, de l'autre un sac de voyage et le

fameux cabas garde-manger. Les pisteurs et les portefaix s'étaient rabattus sur les deux artistes^ dont le mince bagage réuni eût à peine fatigué un enfant. Aux uns> Jacques répondit gravement qu'il a était propriétaire dans la ville et n'avait pas besoin d'hôtel. » Aux autres^ il demanda avec la même gravité a combien ils lui offriraient pour lui porter sa malle. x> Cette plaisanterie lui fit sur-le-champ la place nette.

Comme nous l'avons dit^ il avait été convenu qu'Antoine partagerait l'hospitalité offerte à son compagnon à bord du navire anglais^ où celui-ci avait des travaux d'art à terminer. Ce fut donc vers le grand bassin du commerce où le yacht tke King Lear était amarré, que les deux jeunes gens se dirigèrent d'abord. En arrivant sur la place du Théâtre, qui fait face à ce bassin, Antoine demeura en admiration devant la forêt de mâts qui s'étendait sous ses yeux. C'était précisément un jour de fête, et tous les navires étaient pavoises aux couleurs de leurs nations.

— Ce soir, au coucher du soleil, tous ces pavillons seront amenés en même temps, dit Jacques ; on dirait un vaste champ de fleurs aux tiges gigantesques moissonnées subitement par une main invisible; c'est assez curieux, je vous montrerai cela.

En ce moment, le sculpteur aperçut à une trentaine de pas devant lui M. Bridoux, qui venait de s'arrêter. Pendant que sa fille regardait le beau spectacle offert

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par le grand bassin^ ilVétaît assis sur sa malle déposée à terre, et s'essuyait le front. — Où diable vont-ils pat là? dit Jacques en voyant les passagers de r Atlas, qui s'étaient remis en marche, prendre une direction qui les éloignait du centre de la ville; il n'y a pas d'hôtels dans ce quartier. Après cela, ils savent où descendre, puisqu'ils n'ont pas demandé de renseignements.

Comme on était arrivé à la place où stationnait ordinairement le yacht de lord W., Jacques futassez surpris en apprenant que PÂnglais était sorti du port le matin pour aller essayer une voilure nouvelle. Comme on était arrivé à la basse mer, il ne pouvait plus rentrer qu'avec la marée du lendemain matin. -— Puisque notre auberge tire des bordées, il s'agit d'en trouver une autre, dit Jacques. Je suis f&ché que le capitaine Thompson soit absent; je suis sûr qu'il aurait fêté mon retour par un certain vin de Porto qui ferait honneur à une cave royale.

— Bah ! nous boirons du cidre, répondit Antoine ; il doit être bon.

Jacques fit la grimace. — Chaque pays a sa plaie, dit-il en riant; la Normandie en a deux : c^est son pavé et le cidre; d'aucuns en ajoutent une troisième : les Normands.

Les deux jeunes gens étaient retournés "sur leurs pas pour se mettre en quête d'un gîte provisoire. Antoine rappela à son cottipagnôn quelles raisons il avait pour

ménager sa bourse. — Un de mes amis^ qui a fait une tournée dans ce pays^ m'avait donné une note de renseignements "sur les endroits où Je pourrais m'arrèter sans être trop écorché; mais je Pai oubliée à Paris^ dit-ïl, n'osant pas avouer que ces renseignements faisaient partie de l'itinéraire contenu dans Talbum que H. Bridoux ou sa fille ne lui avait pas restitué.

—Soyez tranquille, répondit Jacques, je n'ai pas plus de raisons que vous de me montrer prodigue. Je vais vous mener dans un endroit que je connais. La clientèle ne se compose pas exclusivement de grands seigneurs : ce sont de braves gens plus bruyants de paroles que d'écus, doués d'un large ventre, qui pratiquent, sans connaître Rabelais, la théorie du bienvivre, et ne se montrent pas difficiles, pourvu que tout soit bon. Quant à l'hôtelier^ il fera à notre mince bagage le même accueil que si nous arrivions dans une chaise à quatre chevaux, avec un domestique pour chaque malle et une malle pour chaque chemise. Tout le monde est toujours de bonne humeur dans cette maison-là, même les poules, qui viennent vous dire bonjour un quart d'heure avant qu'on ne les mange.

En devisant ainsi, les deux amis arrivèrent devant une auberge ayant pour enseigne au Bon Couvert. Comme Jacques Tavait prévu, on les reçut très-bien. — Eh ! voilà le dîner qui nous souhaite sa bienvenue ! dît le sculpteur en humant les odeurs qui s'échap-

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paient d'une grande cuisine dont les vastes fourneaux eussent pu servir à préparer un festin homérique. Une quinzaine de rouliers attablés dans cette cuisine y prenaient un repas targeinent arrosé. En les conduisant à la chambre qu'ils devaient occuper pendant la nuit, la servante leur fit traverser une cour dont la rustique apparence arrêta l'attention d'Antoine. — C'est singulier, dit-il, il me semble reconnaître cet endroit ; c'est pourtant la première fois que j'y viens.

Après avoir réfléchi un moment, il se rappela avoir vu un croquis de cette cour dans une série de dessins rapportés de Normandie par son ami Lazare. — Je m'y retrouve maintenant, dit>il à son compagnon, et cette auberge doit être la même qui m'avait été indiquée dans les notes que j'ai... oubliées.

— Nous sommes au Bon Couvert, répondit Jacques.

— C'est bien ce nom-là, fit Antoine. Il doit y avoir une chambre qui donne sur des briqueteries, et d'où l'on aperçoit la mer?

— C'est dans l'autre corps de bâtiment, dit la servante qui les accompagnait; mais cette chambre-là n'est pas libre, elle vient d'être prise par deux voyageurs.

Après qu'ils eurent déposé leurs bagages, Antoine et son compagnon redescendirent dans la cuisine, où ils prirent leur repas. -— Que pensez-vous de l'ordinaire ? demanda Jacques.

— Que je le trouve extraordinaire, répondit Antoine.

— Et dire, reprit le sculpteiw avec un certain accent de gravité^ qu'avec la moitié moins que cela tous les jours nous assurerions la liberté de ceci et de ceci ! ajouta-t-il en montrant tour à tour sa tête et ses mains.

Ce rappel aux premières et aux plus dures lois de Texistence rendit les deux artistes un moment silencieux. Antoine surtout paraissait péniblement préoc* cupé; sa pensée avait repris la route de Paris. Il songeait à sa maison^ aux nouvelles privations que devait faire naître son absence coûteuse . Il se reprochait presque de n'avoir point su sacrifier un caprice que la fraternelle camaraderie avait accepté comme un besoin. — Cette idée troublera plus d'une fois le plaisir de mon voyage^ dit-il à Jacques^ qui s'inquiétait de sa préoccupation.

— Vous avez tort, répondit le sculpteur; vos amis, j'en suis sûr, seraient mécontents que vous gâtiez par le regret et l'inquiétude les courtes heures d'indépendance dont ils ont voulu vous faire jouir.— C'est ce diable de cidre qui nous pousse dans un courant de mélancolie, ajouta l'artiste, essayant d'amener par des plaisanteries une diversion aux sérieuses pensées qui venaient de jeter un nuage dans leur esprit. Ah! nous sommes durement punis du péché de nos premiers parents. Si Eve n'avait pas découvert la pomme, on ne connaîtrait pas cette fade boisson.

Jacques finit par demander qu'on leur servit une bouteille de vin.

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— Et nos projets d'économie ! dit Antoine.

— Bah ! répondit son compagnon^ ce n'est point de ta prodigalité^ c'est de la sagesse. Le bourgogne est un philosophe optimiste. Quand je regarde la vie au travers de ce vin-là^ je la vois tout en rose.

Si modeste que fût cet extra^ les deux jeunes gens lui firent fête comme à un ami conteur de bonnes nouvelles dont la visite est trop rare^ et qu'on retient le plus longtemps possible à la maison quand sa bonne humeur vient par hasard en chasser l'ennui. La bouteille fut vidée lentement^ à petits verres et à petits coups. Les convives burent réciproquement à leur prospérité future. — Notre avenir est peut-être encore loin, dit Jacques ; mais nous avons de bonnes jambes.

Les absents ne furent pas oubliés. Antoine porta aussi un toast à sa grand'mère^ et raconta longuement à son ami le dévouement de cette femme forte et courageuse. Lorsque Antoine entamait le chapitre de sa grand'mère^ on ne l'arrêtait pas facilement. Ce n'était poiiit un vulgaire sentiment de reconnaissance qui le faisait parler^ mais un besoin de faire partager à ceux qui l'écoutaient l'idolâtrie qu'elle lui inspirait.

— Eh ! dit Jacques^ vous avez oublié de boire à la dame de vos pensées ; vous n'avez pas la mémoire longue.

Antoine parut embarrassé et balbutia quelques mots qui n'étaient pas une répcHise. Son compagik)n s'amusa un moment de cet embarras. Il désigna clai-

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rement Hélène, et fit allusion à Tespèce d'intimité muette qui s'était établie entre Antoine et la j«une fille pendant la dernière heure du voyage. Antoine, voyant qu'il avait été remarqué, se décida à avouer que cer^ tains détails de Texistence de mademoiselle Bridoux révélés par son père, avaient un moment excité son intérêt pour cette jeune fille. — Hais tout finit là, dit-il.

Jacques hocha la tête en souriant. — Qui sait ? fit-il, tout y commence peutrêtre.

-- Raisonnablement, reprit Antoine, puis-je éprouver plus que je ne vous dis pour une personne que j'ai connue deux jours, avec qui j'ai à peine échangé trente paroles insignifiantes, et que je ne dois plus revoir sans doute?

— Je plaisante, fit Jacques^ et vous me répondez sérieusement. Seraitrce donc plus grave que vous ne le pensez?

— Mais vous semblez dire que je songeais à cette jeune personne comme si j'étais amoureux d'elle, répliqua Antoine. Je vous demande si cela est raisonnable I

— Où avez-vous lu que l'amour fût une chose raisonnable ? Il n'y a au contraire qu'un cri dans l'humanité pour déclarer que c'est une folie.

— Alors raison de plus, acheva Antoine ; je ne suis pas dans une position à en faire.

Il n'en fut pas dit plus long à l'égard de mademoiselle Bridoux, et les deux amiâ quittèrent la table du Bon

Couvert également lestés d'une dose de gaieté saine. On approchait de la soirée^ la brise venant de la mer commençait à répandre une fraîcheur qui tempérait la lourde atmosphère de la journée ; Jacques proposa une promenade, et Antoine demanda qu'elle fût dirigée vers les hauteurs de la Hève. Ce lieu lui avait^ disaitil ^ été désigné dans Titinéraire qu'il avait oublié.

— Je vais vous y conduire^ dit Jacques. C'est un des endroits les plus élevés du littoral voisin. Vous pourrez voir la mer bien plus largement que de la jetée du Havre^ où le regwd est trop promptement limité. Pressons-nous un peu^ nous arriverons pour le coucher du soleil^ qui promet d'être magnifique. C*est un spectacle merveilleux pour qui ne l'a pas vu et pour qui le revoit.

Comme ils suivaient par la falaise le chemin qui conduit aux phares de la Hève^ ils entendirent les sons d'un orchestre qui jetait les quadrilles de Musard à la brise de l'Océan,

-~ On danse donc par ici ! demanda Antoine.

— C'est aujourd'hui fête, répondit Jacques. Il y a bal au grand I vert. Je vous demanderai la permission d'y entrer un moment. Je ne serais pas fâché de signaler mon retour à une personne que j'ai quelque chance de rencontrer là où il y a des violons, ajouta l'artiste en souriant.

Le grand I vert est la plus connue parmi les guinguettes établies sur la partie du coteau de Sainte-

Adresse qui regarde la mer. Les habitants du Havre et dingouville s'y réunissent pour manger du poisson les dimanches et les jours de fête. On y danse dans un jardin^ sur la porte duquel on lit en grosses lettres : Bal à l'instar de Paris, et un peu plus bas : Entrée de l'instar. Au moment où les deux jeunes gens arrivaient devant la guinguette et se disposaient à y entrer, ils se rencontrèrent avec H. Bridoux et sa fiUe^ qui venaient d'y prendre leur repas. Le père d'Hélène paraissait être de fort mauvaise humeur. Après avoir salué les passagers de l'Atlas, il leur demanda s'ils entraient au grand I vert. Sur la réponse affirmative de Jacques^ H. Bridoux essaya de l'en dissuader^ et se -mit à raconter avec sa prolixité habituelle les sujets de plainte qu'il avait contre cet établissement. Antoine et Jacques durent écouter sans pouvoir l'interrompre toute une série de récriminations puériles à propos du retard qu'on avait mis à ser\ir à M. Bridoux la portion qu'il avait demandée. — Hais cela n'intéresse pas ces messieurs^ hasarda Hélène^ qui avait remarqué un peu d'impatience dans la physionomie de Jacques.

— Je fais mon devoir, répondit gravement son père. Si je ne connaissais pas ces messieurs, je ne me serais pas permis de les arrêter; mais j'ai déjà eu l'honneur de les rencontrer. Je leur fais part de mon mécontentement; c'est tout naturel. Pas d'ordre dans le service, pas de célérité, et des subalternes impertinents, con-

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tinua H. Bridoiix en désigoant la guinguette; il n'en faut pas plus pour perdre une bonne maison. Ces messieurs feront ce qu'il leur plaira; mais si j'avais été prévenu comme je les préviens^ je serais allé dans un autre établissement... Et sans axnpter que les prix dé consommation sont fort élevés^ reprit le père d'Hélène avec une verve de rancune croissante. Vous me direz que le poisson est frais ? Sans doute ; cela n'est pas surprenant. Ce qui m'étonne^ c'est qu'il est plus cher qu'à Paris^ et pourtant il y a les frais de transport... et tant d'antres... Vous conviendrez^ messieurs^ que ce menu-là est un peu salé^ fit M. Bridoux en riant. — Et il montra èb ses auditeurs la carte qu'il venait d'acquitter^ et dont il souligna le total avec un coup d'ongle. *

Ântdne et Jacques étaient fort embarrassés de leur contenance. Hélène^ rouge de confusion^ faisait des raies dans le sable avec le bout de son ombrelle pour se donner un maintien. Un petit incident vint encore .augmenter cet embarras : M. Bridoux^ en jetant un coup d'œil sur la carte^ y découvrit une erreur à son préjudice^ et^ si légère qu'elle fût^ il voulut aller faire sa réclamation. — C'est si peu de chose^ balbutia Hélène en voulant le retenir.

— Chacun le sien/ répondit son père. Et il ajouta en baissant la voix: — Tu sais que tout compte pour nous. Hélène craignit que cet aveu n'eût été entendu par les deux artistes^ et sa rougeur devint tellement

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sensible^ que son père s'en aperçut. Il allah peut-être renoncer à son dessein^ lorsque le garçon dont il avait à se plaindre passa auprès de lui en faisant son service^ et M. Bridoux crut remarquer qu'il le regardait avec un certain air goguenard. Cette fois il n'y tint plus. Il quitta le bras d'Hélène en s'écriant : — Ah! c'est trop fort ! Ne pas me rendre mon compte, et me rire au nez par-dessus le marché ! Attends un peu, je vais remuer ce monde-là et leur montrer à qui ils ont affaire.

Avant que sa fille eût pu le retenir, il lui avait échappé, il était rentré dans le jardin et prenait au collet le garçon dont il croyait avoir à se plaindre. Une explication assez animée parût avoir lieu entre les deux 'hommes. Hélène donnait des signes d'inquiétude. — Mon père est si vif, dit-elle en regardant les deux jeunes gens, qui étaient restés auprès d'elle. Jacques fit un signe à Antoine et rejoignit M. Bridoux, dont rexplîcation avec le garçon du grand I vert paraissait tourner en querelle. — Ah mon Dieu ! disait Hélène en frappant du pied avec impatience, pour si peu de chose fallaitril courir les chances d'une dispute ?

— Ce n'est point à cause de l'erreur de chiffre que monsieur votre père est retourné, fit Antoine ; mais il a raison de ne pas supporter une impertinence de la part d'un inférieur.

Hélène sut gré au jeune homme d'avoir ainsi interprété le motif qui amenait la réclamation paternelle ;

elle éprouva une sorte d'allégement en voyant cette démarche jugée autrement que comme une puérile petitesse. M. Bridoux^ qui s'était fort animé pendant la discussion, avait appelé le chef de rétablissement^ qui réprimanda le garçon et restitua au père d'Hélène ce qui lui revenait. — Vous entendez bien^ disait celui-ci à Jacques^ vous entendez bien que ce n'est pas pour les dix sous ; il y en a de plus riches qui se baissent pour les ramasser^ mais je ne veux pas qu'on se mo** que de moi.

Voyant qu'il était observé par cinq ou six personnes témoins de la contestation^ il ajouta en élevant la voix : — La preuve que ce n'est pas pour les dix sous^ c'est que je ne veux pas les garder. — Et avisant un joueur d'orgue ambulant qui se disposait à entrer dans la guinguette^ il déposa la petite pièce de monnaie sur son instrument^ ce qui lui valut une sérénade improvisée. Antoine et Jacques levèrent la tête et échangèrent un regard également étonné. L'air joué par l'organiste était lé même que celui sur lequel ils avaient tous deux^ pendant la traversée^ fredonné sur le remorqueur^ en cherchant à se rappeler la chanson d'Olivier. Comme ces couplets avaient été édités et mis en musique^ il n'y avait rien d'extraordinaire dans ce fait ; mais la coïncidence leur semblait bizarre. Hélène^ qui n'avait pas reconnu aux premières mesures cet air qu'elle avait seulement et très-vaguement entendu une

fois^ finit par se le rappeler et en même temps la chanson pour laquelle il avait été fait. Elle parut frappée comme les deux jeunes gens par cette singularité du hasard^ et sans qu'elle s'en doutât^ elle laissa pénétrer rimpression qu'elle lui causait. Cette petite scène muette^ qui s'était à peine prolongée une niinute^ avait complètement échappé à M. Bridoux.

— Je suis d'autant plus contrarié de ce retard^ dit-il^ qu'il va nous faire manquer le coucher du soleil que ma fille désirait aller voir là-haut. — Et il montra les phares qu'on apercevait au sommet de la falaise.

Jacques lança un coup d^œil à son compagnon. — C'est vous qui avez inspiré à mademoiselle Bridoux la pensée de venir à la Hève ! — lui dit-il très-bas et trèsvite. Antoine protesta avec l'accent de franchise qui indique la vérité.

— Si cette rencontre est l'effet du hasard, ajouta le sculpteur, avouez du moins que vous trouvez le hasard intelligent.

Il fut interrompu par M. Bridoux, qui s'excusait de les avoir retardés. — C'est singulier comme on se retrouve ! dit-il.

— C'est tout simple au contraire, répondit Jacques; nous sommes sur le chemin d'un endroit curieux qui attire tous lesvoyageurs; nousdevionsnaturèllement jious rencontrer, fit le sculpteur en observant Hélène. Mon ami et moi, nous avionsl'intention de monter aux phares.

— C'est bien imprudent, dit M. Bridoux, et ces gros cailloux qu'on trouve sur le bord de la mer sont mortels à la chaussure ; mais ma fille ayant insisté....

Hélène^ devinant qu'il allait être question d'elle^ prit les devants de quelques pas^ moins pour ne pas gêner son père que pour n'être point gênée elle-même. — Ah ! vous montez à la Hève, reprît M. Bridoux ; enchanté, de vous avoir rencontrés^ d'autant plus que nous ne connaissons pas bien le chemin : nous irons de compagnie. Ma fille nous expliquera le système de l'appareil des phares.

Comme Jacques s'étonnait que mademoiselle Bridoux eût des connaissances en mécanique, sou père lui apprit qu'elle avait suivi un cours spécial de cette science. — Cela n'est pas indispensable pour les femmes^ dit-il ; mais comme le cours était gratuit^ elle en a profité^ et bien profité. Figurez-vous^ messieurs^ que, pour ne pas manquer une leçon, elle est sortie un soir d'émeute au milieu des, coups de fusil et des barricades; c'est le professeur qui me l'a ramenée. Il était dans l'admiration, car vous entendez bien que ma fille était la seule élève qui se fût présentée au cours. Je l'ai entendue parler des nouvelles découvertes en mécanique avec des personnes de l'art ; elle en raisonne parfaitement. Tenez, pas plus tard que la semaine passée, notre coucou s'était dérangé reh bien! ma fille l'a démonté et remonté ; — il marche, positi-

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veinent il marche. Ah ! si sa digne mère vivait encore, elle serait bien fière d'avoir une fille pareille. Après cela, la pauvre femme, il vaut mieuic qu'elle n'y soit plus peut-être, car depuis quatre ans nous avons marché sur des pavés bien durs. Certainement la chère défunte n'aurait pas permis* que sa fille pass^ toutes les nuits, comme elle à fait pendant tout ce temps-là , tellement actionnée à son travail, qu'elle oubliait de faire du feu ; mais on ne m'ôtera pas de l'id& que c'était une malice pour moins user de bois. Grâce au ciel, voîlà que nous approchons de la fin ; nous avons passé notre dernier examen, nous aurons des élèves, et tout ira bien, si le bon Dieu nous conserve la santé. J'espère que cette petite tournée lui profitera : on dit que l'air de la mer est fortifiant. Je ne vous cacherai pas que j'étais inquiet. On me disait : Monsieur Bridoux, votre demoiselle travaille trop ; il faut qu'elle se promène, qu'elle prenne des distractions ; elle se tuera, vous verrez. — Ah ! Dieu me préserve de le voir ! ce serait à se jeter là dedans, dit-il en montrant la mer. Heureusement que ses couleurs commencent à reparaître. Depfuis quelque temps, je lui fais boire du vin. Ah ! il faudrait qu'elle pût rester un mois à la campagne; mais le bon air est comme tout ce qui est bon, ça coûte cher^ Enfin !....

Dans ce dernier mot etpar l'accent que lui donnaient sa voix, son geste et son regard, M. Bridoux révélait

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toute la résignation active des jours passés unie aux preiàîères espérances d'un avenir meilleur et laborieusement conquis.

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