II. — LA MARRAINE
Lazare^ dont on s'occupera plus spécialement dans le présent récit^ bien qu'il fût le plus pauvre des mem* bres de la société, était cependant le seul qui aurait dû trouver des ressources en dehors de son art. Il comptait dans sa famille plusieurs personnes qui^ sans être riches^ eussent été en état de lui être utiles^ et en avaient manifesté l'intention quelquefois; mais Lazare avait repoussé des avances faites dans une forme qui blessait son amour-propre^ parce que les personnes qui lui faisaient ces propositions n'avaient paru accorder qu'une confiance médiocre à son avenir d'artiste^ et toute espèce de doute à cet égard lui semblait inju«> rieux.
Las^are avait pour marraine la femme d'un des pre^ miers négociants de Paris^ madame Renaud. C'était une amie d'enfance de sa mère^ et elle avait reporté
sur Lazare une partie de Taffection qu'elle avait eue pour la défunte. Cette daine avait un jour proposé au jeune homme de lui faire une pension qui lui assu^ rerait au moins les {nremières nécessités de Texistence^ mais c'était à la condition que si au bout de deux années il n'était pas parvenu à se créer une position indépendante^ il renoncerait à la peinture pour aborder une carrière plus sérieuse. Sa marraine exigeait en outre qu'il habitât dans sa propre maison^ et qu'il s'engageât à renoncer à voh* toute société en dehors de celle où elle vivait elle-même. Lazare essaya de lui faire comprendre que sa profession même l'obligeait à contracter des relations avec des personnes étrangères au monde qu'elle recevait ; il lui objecta que la vie d'un artiste n'était pas possible^ restreinte dans un milieu unique^ que l'indépendance était une atmosphère nécessaire au développement des facultés^ que toute habitude était pesante^ .et mille autres raisons. Il ne put parvenir à convaincre sa marraine. La bonne dame partageait certains préjugés qui représentent la vie d'artiste comme un enfer de désordre et de débauche; elle s'obstina dans ses premières conditions^ et^ Lazare ayant refusé de s'y soumettre^ elle lui déclara qu'elle l'abandonnait.
C'est peu de temps après cette rupture que l'artiste avait fait la connaissance d'Antoine et de son frère. Quand Lazare avait instruit l'homme au gant de la pro-
position que lui avait faite sa marraine^ celui-ci l'avait beaucoup blâmé de ne Tavoir pas acceptée. — Hais songez donC; lui avait-il dit^ à tout ce qu'on peut faire pendant deux années uniquement employées au travail !
— Ah! répondit Lazare^ vous ne vous doutez pas, de ce qu'est la maison de madame Renaud. Pour un artiste^ c'est Tenfer. La compagnie qu'on y reçoit se compose de gens dont la conversation ressemble au remue-jnénage d'une pile d'écus; ils professent pour tout ce qui est l'intelligence^ Tesprit et l'art^ un mépris tel que je n'ai jamais pu passer une soirée entière au milieu d'eux saqs me faire une méchante querelle avec quelqu'un. Si j'étais l'hôte d'une pareille maison^ j'y deviendrais fou ou idiot. Aussi^ bien qu'elle soit rude/ je préfère ma misère à un bien-être qui ne serait en résumé qu'une sorte d'esclavage.
— Mais^ reprit Antoine^ n'étes-vous pas souvent l'esclave de cette misère^ et y trouvez-vous pour votre travail cette liberté qui vous serait du moins garantie par ce bien-être que vous repoussez^ quand il vous serait peut-être facile de l'acquérir au prix de quelques concessions ?
— Qu'importe? répliqua Lazare. J'aioie mieux arriver tout seul que d'avoir une obligation à des gens pour lesquels je ne puis avoir aucune sympathie^ parce qu'ils me blessent de toutes les manières. Je ne parle
pas de madame Renaud^ c'est une femme excellente ; mais son mari est un double cuistre : il a toute la bêtise sonore d'un parvenu qui n'a que des gros sous pour aïeux; il m'exècre^ et je le luirends avec usure, comme il prête.
Un an s'était passé depuis cette rupture quand un jour Lazare rencontra sa marraine qui sortait d'une église. Il aurait bien voulu l'éviter^ car il était alors dans un piteux état de costume ; mais elle vint au-devant de lui; et; l'ayant examiné un instant avec une expression de tristesse : — Tu n'es pas heureux, mon enfant? lui dit-elle.
— Je suis heureux à ma manière, répondit l'artiste, je suis libre.
— J'irai te voir demain pour causer avec toi. Donnemoi ton adresse. Je pense que tu es seul chez toi, et que ma visite ne sera pas indiscrète.
— Gomment seul ! fit Lazare, qui ne comprenait pas le véritable sens de l'interrogation. Certainement que je suis seul.
— Eh bien ! attends-moi demain dans la matinée. Madame Renaud vint le lendemain chez Lazare,
comme elle avait promis; mais elle n'avait pas fait trois pas dans l'atelier qu'elle fut obligée de s'asseoir. Elle était véritablement navrée par le misérable aspect du lieu. Lazare, qui la regardait, s'aperçut qu'elle pleurait.
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— Qu'avez- VOUS? lui demanda-t-il avec une douceur respectueuse.
— Méchant enfant! lui répondit sa marraine en Fattirant auprès d'elle pour Tembrasser; ne devines-tu pas la cause de mon chagrin? Comment peux-tu vivre ainsi?
— Gomment pourrais-je vivre autrement?...
— Tu sais bien qu'il ne tient qu'à toi^ répondit madame Renaud. Veux-tu me promettre de devenir raisonnable ? je ferai ta paix avec mon mari.
— Qu'est-ce que vous appelez devenir raisonnable^ mamarrame?
— Hais j'entends par là renoncer à un état qui n'en est pas un^ et dans lequel tu perds inutilement ta jeunesse^ ta santé. Si tu voulais !... Tu sais pourtant bien que mon mari pourrait te pousser dans une belle carrière.
— Ma carrière est toute tracée^ dit Lazare. Dieu merci^ je n'en suis plus à douter de ma vocation. Elle est certaine. J'ai déjà du talent^ j'en puis acquérir davantage^ et^ lorsque j'aurai pu le constater^ mon talent me fera un nom et une position que je ne devrai qu'à moi-même. Soyez tranquille^ mon avenir ne fera pas pitié.
— Mais le présent ! dit madame Renaud.
— Le présent, c'est autre chose, dit Lazare ; je corn-
prends qu'il ne fasse pas envie^ cependant j'ai été encore plus malheureux.
— Estrce possible? interrompit sa marraine.
— Sans doute^ répondit le jeune homme. Les efforts que j'ai dû accumuler pour traverser mon premier temps d'épreuve me semblaient bien plus pénibles à une époque où je n'étais point sûr qu'ils eussent un but. Je pouvais me tromper eonmie tant d'autres qui sont sincères dans leur erreur ; mais je vous le répète et vous l'assure^ à l'heure qu'il est je puis avoir confiance en moi. J'ai tous les élémeûts nécessaires pour réussir ; ce n'est plus qu'une question de temps^ et si le chemm est mauvais^ je m'en console en songeant qu'il mène où je veux aller^ c'est tout droit. Voilà pourquoi je ne consentirai point à revenir sur mes pas.
Comme Lazare "achevait^ il entendit frapper à sa porte. — Désirez-vous que je ne réponde pas ? demanda-t-il à sa marraine.
— Ouvre au contraire, répondit celle-ci. C'est probablement quelqu'un qui doit me rejoindre ici.
Lazare ouvrit. Un homme se présenta en saluant. Il était porteur d'une grosse tète carrée encadrée dans des favoris rouges. Un sourire obséquieux se dessinait sur sa bouche, qui paraissait fendue avec un sabre. Son accent et son maintien révélaient en même temps sa nationalité et sa profession.
— Monsieur est un tailleur qui vient pour te prendre mesure d'un habillement^ dit madame Renaud.
Le tailleur s'inclina et tira gravement de sa poche un mètre^ des fils à plomb, une petite équerre et un carnet qu'il déposa sur la table. Lazare le regardait avec surprise et le prenait pour un géomètre. — Mais, ma marraine, dit-il en se retournant vers celle-ci, je n'ai pas besoin d'habits.
Madame Renaud joignit les mains et regarda le jeune homme comme pour lui dire : — Mais vois donc dans quel état tu es !
Quant au tailleur, qui avait déjà apprécié l'utilité de ses services^ en entendant la dénégation de son futur client, il demeura comme frappé de stupeur. Déjà il ouvrait la bouche pour un immense éclat die riris, mais le respect vint clore ce rictus dédaigneux, et il rentra dans une immobilité de soldat prussien pétrifié par la discipline. Sur l'invitation de sa marraine, Lazare consentit à se laisser prendre mesure par le tailleur, qui employa pour cette opération des instruments de précision dont la présence entre ses mains indiquait suffisamment à l'artiste qu'il n'avait point affaire à mi industriel vulgaire, mais à un praticien hors ligne. Le tailleur se retira en promettant de revenir dans trois jours essayer les habits.
— Ma chère marraine, dit Lazare quand il se trouva seul avec madame Renaud, je vous remercie beaucoup
de ce que vous voulez bien faire pour moi ; mais si vous le permettiez, Targent que vous donnerez au tailleur pourrait être appliqué bien plus utilement.
— Mais mon ami, tu as le plus grand besoin de vêtements, dit madame Renaud; le pitoyable état dans lequel je t'ai rencontré hier m^a fait saigner le cœur. Ce fut dans Tidée que j'aurais à propos de toi une conversation avec mon mari que je t'ai annoncé nia visite pour ce matin.
La marraine de Lazare fit alors à celui-ci le résumé de Tentretien dont il avait été le sujet. M. Renaud avait été frappé du récit que lui avait fait sa femme. — Tout lé monde sait que ce garçon est votre filleul, lui avaitil dit; nos amis et nos connaissances l'ont vu souvent ici. Ils peuvent le rencontrer comme vous Tavez rencontré vous-même, et faire de fâcheuses remarques en le voyant sous la livrée de la misère. Un filleul n'est pas un parent : dans la légalité, on ne lui doit rien, surtout quand il se montre si peu digne de l'intérêt qu'on a voulu lui témoigner; cependant je comprends vos scrupules, je les approuve et je les partage. 11 est nécessaire d'aller au-devant des méchantes suppositions que pourrait nous attirer l'abandon dans lequel vit ce garçon. Voyez-le. Renouvelez-lui les propositions que je lui ai déjà faites. Peut-être a-t-il maintenant quelque regret de les avoir repoussées. S'il persistait néanmoins dans la déplorable voie d'où nos conseils n'ont pu
récarter^ eh bien ! non pour Ini^ mais pour nous^ je ferai encore une concession. Annoncez-lui qùMl poiura . venir prendre ses repas ici^ à la condition d'être exact aux heures. En outre^ comme nous ne pouvons pas le recevoir dans Tétatoùil se trouvait quand vous Tavez rencontré^ vous vous entendrez avez mon tailleur pour qu'il rhabille d'une façon convenable.
Si habilement que madame Renaud eût essayé de déguiser l'amour-propre qui^ bien plus qu'un véritable intérêt, avait été le mobile des o&es de service que son mari l'autorisait à porter à Lazare^ celui-ci ne s'était point mépris sur les intentio9& qui les avaient dictées. — Je sais gré à H. Renaud de cette récidive^ dit l'artiste ; mais c'est à vous^ ma chère marraine^ que je garde la reconnaissance^ car sans votre initiative je no pense pas que M. Renaud se serait souvenu de moi. Je pourrais peut-être chercher la véritable cause de ce retour d'une bienveillance que je n'ai jamais sollicitée; mais comme la découverte pourrait me fâcher, j'aime mieux , n'y voir que la pensée très-sincère de me rendre service. Seulement, lorsqu'on veut rendre réellement service à quelqu'un, il faut l'obliger dans le sens de ses véritables besoins. Or mes besoins véritables ne sont pas là où vous les voyez. A part deux ou trois amis qui sont dans la même position que moi, je ne connais personne, et comme l'opinion des étrangers ou des passants m'est absolument indifférente^ je n'attache
aucune importance aux remarques qu'on peut faire sur mon costume. Un crédit ouvert chez le marchand de couleurs me serait beaucoup plus utile qu'un crédit chez le tailleur.
*- Mais pourquoi ne pas s'habiller comme tout le monde ? interrompit sa marraine.
— Je ne suis pas tout le monde et ne suis pas du monde^ répondit Lazare.
— Mon enfant il faut pourtant se soumettre aux usages.
— Je vis en dehors des usages; ce n'est point cynisme ni stupide désir d'originalité^ c'est nécessité.
— Enfin^ mon ami^ insista madame Renaud^ comprends donc bien ceci^ que tu ne peux pas venir chez moi ni paraître à ma table vêtu comme un malheureux.
-- J'aurai toujours du plaisir à vous voir, ma marraine: mais je réserverai mes visites pour les heures où je pourrai les faire sans vous compromettre. Quant à l'autre proposition que vous faites de prendre mes repas chez vous^ je ne l'accepte pas. Je générais à votre table et j'y serais gêné. Maintenant^ acheva-t-il^ il y a un moyen d'arranger tout cela, et celui-là du moins me sera véritablement profitable. Au lieu de mettre à ma disposition son tailleur et son cuisinier, que M. Renaud me donne Fargent qu'il consacrerait à
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me vêtir et à me nourrir ! Il y aura tout bénéfice pour lui et pour moi.
— Mon mari n^y consentira pas^ dit madame Renaud en secouant la tête. Il suppose que tu mènes une existence déréglée^ et craindrait que tu ne fisses de ton argent un usage qui ne te servirait pas.
— Ni à lui non plus^ murmura Lazare. Eh bien ! reprit-il tout haut^ s'il n'a pas confiance en moi^ qull prenne ses précautions, je ne m'y oppose pas. Au lieu de me remettre l'argent, qu'il m'accrédite chez un marchand où je pourrai prendre tout ce qui est nécessaire pour mon travail^ et qu'il paie lui-même ma pension dans un petit restaurant du voisinage.
— Hou mari ne voudra par non plus^ répondit madame Renaud; il trouvera singulier^ comme je le trouve moi-même^ que tu refuses de venir chez lui quand il te le propose.
— En effets interrompit Lazare^ avec vivacité, personne ne serait instruit de sa générosité.
— C'est mal ce que vous dites-là, Lazare dit Madame Renaud en se levant. Que vous importe l'intention^ si le résultat est profitable ?
— Mais je vous ai expliqué qu'il ne pourrait pas l'être.
— C'est la seconde fois que tu nous refuses^ dit madame Renaud.
— Au moins reconnaitrez-vous que je n'avais rien
demandé^ répondit Lazare^ qui laissa sa marraine sortir de chez lui fâchée.
Trois jours après, le tailleur revint conime il Tavait promis pour essayer les habits.
•— Vous pouvez remporter cela^ lui dit Lazare.
Antoine^ qui se trouvait précisément chez son ami^ le prit à part : — Tu as tort^ lui dit-il; i»rends toujours les habits; Taisent que tu pourras en retirer te mettra pendant un mois du paûi sur la planche^ du feu dans ton poêle et des couleurs sur ta palette.
— Non, dit Lazare après avoir hésité^ je ne veux pas avoir Tair de faire à cet homme aucune concession. Et il renvoya le tailleur avec Thabillement.
Antoine avait haussé les épaules.
•»- Tune m'approuves pas? lui demanda Lazare. ^
— Quandon aune longue route à faire dans un chemin mauvais et qu'on se trouve déjà gêné par sa chaussure^ }e n'approuve pas que Ton y mette volontairement des cailloux.
— 11 y a des choses que nous n'entendons pas de la même f açon^ répondit Lazare avec le ton d'un homme qui fuit devant une discussion^ parce qu'il ne possède pas d'assez bons arguments pour la soutenir.
— 11 y a en effet plusieurs choses que nous comprenons différemment^ répliqua Antoine; mais de laquelle veux-tu parler en ce moment î
-- Tu dois bien t'en douter^ fit Lazare : je veux par-
1er de ramour-propre. Non-seulement tu-paraisne pas le comprendre^ mais encore il est des circonstances où tu vas jusqu'à le blâmer.
— Nécessairement^ ou je ne serais pas logique^ dit Antoine. Je ne comprends pas Tamour-propre quand il n'est que la constante et puérile préoccupation d'une susceptibilité toujours en éveil. Je le blftmè parce que, mal employé^ ce n'est le plus souvent qu'un mauvais conseiller de petites faiblesses^ et que toutes les con<cessions qu'on lui accorde deviennent autant d'hommages que l'on rend à son propre égôîsme. Ayons de l'orgueil^ à la bonne heure ; voilà un sentiment raisonnable où l'on peut puiser des forces réelles. Quant à l'espèce d'amour-propre à laquelle tu te montres fâcheusement enclin^ je te le dis franchement^ les trois quarts du temps ce n'est que de la dignité en plâtre. J'en prendrai un exempile dans là circonstance actuelle^ continua Antoine. Quel bénéfice vas-tu retirer de ce puritanisme exagéré^ quoi que tu en dises^ avec lequel tu as repoussé les propositions que te faisait ta marraine? Aucun.
— J'ai protesté; répondit Lazare^ contre le rôle de parasite et de subalterne que M» Renaud voulait me faire jouer dans sa maison, et mon refus lui fera comprendre que je ne suis pas la dupe de cette bienveillance hypocrite.
^— Eh bien ! le bénéfice est nul à tous les points de
vue. Ton refus aura seulement porté atteinte à Taffeo* tion que te témoignait ta moraine. Quant à son mari> si les gens qui t'ont vu chez lui parlent de toi avec une intention désobligeante en comparant «a fortune et ta misère, il en sera quitte pour répondre : a Qud voulez-vous? Ce garçon est tellement fier, qu'il ne veut Tien accepter de moi. Je ne peux pourtant pas Taidet malgré lui. a Yeux-tu que je te dise le fond de ma pensée à ton égard ? ajouta Antoine.
— Continue^ puisque tues en veine^dit La^u*e«
— Eh bien ! j'ai peur que tù ne sois disposé à vouloir fah*e de ta misère un piédestal sur lequel tu montés pour poser devant ta propre vanité.
— Décidéntent c'est un sermon, murmura Lazare, qui avait rougi. Comme il peut être long, je m'asseois, ajouta-t-il. Allons, préche-moi sur l'humilité. Tu peux te montrer facilement éloquent, car tu es plein de ton sujet !
Antoine rougit à son tour, ^, prenant utie chaise, il vint s'asseoir juste en face de Lazare : — Mon cher ami, lui dit-il, je vais t'exfdiquer mon système. Si l'humilité que tu parais me reprocher y joue un rôle, tu recon-^ naîtras qpie ce rôle a son utilité. Cite^-moi un exemple où ton amour-propre t'aura s^vi autrement que pour te procurer une de ces stériles jouissances qui laissent dans l'esprit un germe d'aigreur : je t^ donne raison sur le champ. Tu connais mon but^ puisqu'il est le
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même que le tien. Pour Tatteindre, je pratique la logique que m'enseigne la nécessité. Le jour où j'ai permis à ma grand'mère d'accepter la conditon de servante pour que je fusse libre de faire de Tart^ j'ai réuni en faisceau toutes les fiertés^ toutes les vanités^ tous les préjugés de respect humain que l'homme traîne après lui comme pour embarrasser sa marche^ et je les ai brisés afin d'ouvrir un chemin libre au passage de ma volonté. Si j'avais vécu de son temps^ j'eusse peut-être hésité à imiter Salvator^ qui se jeta^ une carabine à la main^ dans les Abruzzes^ pour conserver son pinceau de l'autre ; mais je n'hésiterais pas à prendre une livrée^ comme Chatterton refusa de le faire^ si le maître que je servais me laissait une certaine somme de liberté pour être artiste quand je ne serais plus valet.
— Voilà des principes un peu larges ! interrompit Lazare.
— Les vêtements étroits gênent les mouvements^ répondit Antoine. La véritable indépendance dans notre position^ c'est la liberté du travail, et le véritable esclavage, c'est l'impossibilité où nous sommes quelquefois de pouvoir travailler. Dans ces cas-là, qui ne sont que trop fréquents, je ne marchanderais pas, pour mon compte, les moyens qui pourraient m'aider à sortir de l'inaction, dussent-ils me coûter quelques concessions du genre qui te répugne, d'autant plus que ces moyens seraient toujours de ceux qu'on peut
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avouer^ et que toutes mes actions pourraient pass^ devant ma conscience, sans avoir besoin de se détour* ner^ comme une femme laide qui rencontre un miroir.