‹ Les buveurs d'eauChapitre 15 sur 18 · I. — LA GRAND'MÈRE · texte numérisé non relu

I. — LA GRAND'MÈRE

La lutte contre la misère n'était pas toujours la pire des épreuves pour les jeunes gens que nous avon^ vus former l'association des Buveurs d'eau. Quelques scènes nouvelles de leur histoire montreront ce que les membres de cette association exclusive avaient à souffrir quand ils voyaient le monde étendre parmi eux son influence en dépit des barrières qu'ils s'étaient flattés de lui opposer. Le conflit de leur fierté avec des convenances jusqu'alors méconnues^ les relations délicates qui s'établissaient entre les jeunes artistes et certains amis devenus pour eux des protecteurs^ composent un douloureux chapitre dans cette vie exceptionnelle dont nous n'avons pas encore retracé les plus tristes aspects.

Revenons un moment à deux personnages qui ont déjà figuré dans ces récits.

 l'époque où Antoine et son frère Paul avaient pris le parti de quitter leurs parents pour suivre en liberté leur vocation^ ils avaient^ comme nous Pavons dit^ été suivis par leur grand'mère^ qui avait voulu malgré eux s'associer aux chances hasardeuses d'une existence dont la rigueur certaine ne pouvait pas avoir de terme limité. L'installation en commun de l'aïeule et de ses petits-fils eut lieu dans un logement situé rue du Cherche-Hidi^ à l'étage supérieur d'une vaste maison habitée en partie par des familles d'artisans. Ce logement^ dont le loyer était trèsmodiquC;, se composait seulement de deux pièces. La plus habitable et la mieux exposée fut réservée à la grand'mère. Elle y disposa avec la minutieuse symétrie particulière aux vieilles gens^ tous les objets à elle appartenant qu'elle avait emportés de chez son gendre^ c'est-à-dire tout son petit ménage qui avait vieilli avec elle> depuis le miroir où elle avait tout« enfant souri à son premier sourire, jusqu'au crucifix d'ivoire jauni qui avait reçu le dernier souffle de son mari, brave et robuste artisan mort à son œuvre comme wi soldat sur la brèche, et qu'elle avait vu un jour rapporter chez elle sur la civière de l'assistance publique.

Chacun de ces meubles et une foule de petits objets sans utilité apparente rappelaient à la grand'mère une date chère à sa mémoire, et formaient autour

d'elle un paisible horizon de souvenirs domestiques auquel son regard était tellement habitué^ qu'on n'aurait pu changer de place la moindre chose sans qu'elle le remarquât. Aussi avait-elle exigé de ses enfants qu'ils n'entrassent jamais dans sa chambre pendant son absence^ tant elle craignait que leur étourderie^ qui lui était connue^ n'apportât quelque désordre au milieu de son intérieur^ où la meilleure loupe n'aurait pu découvrir un seul grain de poussière^ quand elle avait tout essuyé^ et épousseté avecjautant de soins et de précautions qu'eût pu le faire le plus vigilant gardien d'un musée.

La pièce occupée par les deux frères avait été arrangée à leurs frais de façon à pouvoir servir d'atelier. Autant la chambre de l'aïeule paraissait^ à cause de l'encombrement qui y régnait^ pleine à n'y pouvoir remuer^ autant l'atelier paraissait nu et vide^ Antoine et son frère n'ayant eu pour le garnir que les objets indispensables pour leur travail. Ils y couchaient tous les deux dans des hamacs en toile à voile qu'ils avaient fabriqués eux-mêmes ^ et | que l'on tendait chaque soir.

La grand'mère^ qui souffrait de voir ses enfants coucher dans des hamacs^ voulaient qu'ils achetassent des lits. Antoine s'y refusa^ donnant pour prétexte qu'un lit était un meuble gênant dans un atelier de peintre. ^ Et puis^ ajoutait-il en riaht^ nous sommes si pares-

seux, mon frère et moi^ que si nous en avions un^ nous ~ n'aurions jamais le courage de le faire.

— Est-ce que je ne suis pas là^ moi? s'écria naïvement la grand'mère. Achetez au moins des matelas pour mettre dans vos hamacs ! Comment pouvez-vous reposer dans ces grands sacs de toile qui se balancent toujours?

— Quand on estfort^ qu'on est jeune et qu'on a travaillé toute la journée^ le meilleur matelas pour bien dormir est une bonne fatigue.

— Mais la santé ? murmurait l'aïeule inquiète.

— Nous sommes très-bien dans nos hamacs ; les marins^ qui sont tous des hommes vigoureux^ n'ont pas d'autres couchettes. Et puis^ grand'mère^ la vérité vraie^ ajoutait Paul^ c'est que dans notre situation nous devons considérer comme inutile tout ce qui n'est pas de première nécessité.

Outre ses meubles^ la grand'mère possédait encore quelques épargnes^ qu'elle avait lentement et discrètement amassées dans l'intention de les laisser après elle à ses petits-enfants. A cet humble héritage s'ajoutait une petite rente qui lui était servie par les propriétaires de la fabrique au service de laquelle son mari avait péri victime d'un accident. Cette pension^ dont elle avait abandonné une partie à son gendre pendant ' tout le temps qu'elle avait demeuré chez lui^ était^ mal-

gré la modicité de ses besoins^ insuffisante pour la faire vivre seule.

Telles étaient les uniques ressources naissantes avec lesquelles fut installé le ménage de Taieule et de ses deux petits- fils. Cependant quelques jours après le départ de ceux-ci^ leur père^ cédant aux sollicitations de sa femme et éprouvant peutrétre quelque scrupule d'avoir laissé partir ses enfants les mains vides^ leur envoya à chacun cent francs^ accompagnés d'une lettre dans laquelle il les avertissait que c'était le dernier secours qu'ils devaient attendre de lui. Faisant^ disait-il^ la part de leur inexpérience et de l'entraînement qui les avaient l'un et l'autre détournés de ta profession à laquelle ils étaient destinés^ il leur accordait un délai de trois mois pour se soumettre à sa volonté. Passé cette époque^ il leur déclarait qu'ils deviendraient complètement étrangers pour lui.

En recevant la lettre dont nous avons donné le résumé^ Paul voulait renvoyer l'aident qu'elle accompagnait. — Nous n'avons rien demandé à notre père^ et cette façon d'aumône est humiliante^ disait-il. Antoine haussa les épaules. -— Nous sommes déjà assez malheureux de la mésintelligence qui existe entre nous et notre père^ répondit-il; cette lettre nous prouve d'ailleurs qu'il se préoccupe de nous encore plus que nous ne le pensions^ et nous ne devions guère nous y attendre après ce qui s'est passé entre nous. A son point

de vue^ il a peut-être raison de persister dans sa volonté^ comme nous croyons avoir des motifs pour pe^ sisterdansla nôtre.

On était précisément au commencement d'un hiver qui menaçait d'être rigoureux. Les deux cents francs arrivaient à propos pour faire face aux dépenses qui allaient éU*e doublées par la mauvaise saison. Antoine et son frère avaient calculé que leurs ressources^ soigneusement ménagées^ pouvaient les mener jusqu'au beau temps, a II faut^ disaient-ils^ que notre dernier charbon de terre brûle encore au retour de la première hirondelle. Nous avons devant nous quatre mots assurés pour la liberté de notre travail; mais après ces quatre mois^ si bien employés qu'ils soient^ nous serons à bout de resusources et encore hors d'état de nous en procurer de nouvelles.

La prévision d'Antoine se réalisa. Six mois après leur sortie de la maison paternelle^ les ressources étaient toutes épuisées^ et ils se trouvaient à la veille de ne pouvoir plus continuer leurs études. Ce fut alors que la grand'mère déclara à ses enfants qu'elle avait l'intention de travailler. Toutes les supplications que lui adressèrent les deux frères pour la faire renoncer à ce projet furent inutiles. A quelle industrie avait-elle voué ses bras fatigués par une existence déjà si laborieusement remplie ? Ses enfants l'apprirent avec un serrement de cœur véritable. Ne pouvant reprendre

rétat qui Tavait aidée à vivre pendant son veuvage^ elle n'avait pas reculé^ si dure qu'elle pût lui paraître^ devant la seule condition compatible avec son grand âge et sa faiblesse apparente : — elle s'était faite femme de ménage^ et par toutes sortes de raisons^ quelquefois plaisantes^ elle s'efforçait de dissimuler aux yeux de ses enfants le côté servile de cette condition qu'elle n'avait pu choisir^ mais qu'elle se trouvait encore heureuse d'accepter^ elle qui ne supposait pas^ dans son ignorance du mai^ qu'on pût éprouver de la honte sinon de ce qui n'était pas bien.

Toutes ces délicatesses instinctivement trouvées par son cœur matemel^gtwnt bien appréciées par les deux frères^ mais elles ne suffisaient pas pour apaiser le remords quotidien qui les troublait lorsqu'ils voyaient chaque n^atin partir leur grand'mère. Il y eut même à ce propos une scène très-vive entre Antoine et son frère. Nous la raconterons pour faire apprécier certaines nuances*différentes qui existaient dans le caractère des deux artistes.

Un jour^ ils avaient reçu la visite d'un jeune homme qu'ils avaient connu plusieurs années auparavant^ et de qui leurs nouvelles relations les avaient séparés depuis. Ils furent donc un peu étonnés de le voir arriver chez eux^ et lui-même laissa paraître quelque surprise lorsqu'il se trouva en face des deux frères. — Comment donc avez-vous appris notre demeure ? demanda Antoine.

— MaiS; répondit le jeune homme^ je ne croyais pas avoir le plaisir de vous rencontrer. Je venus dans cette maison pour y chercher une bonne fenune qui fait les ménages et qu'on m'a recommandée. Probablement que le concierge m'aura donné une fausse indication^ ou que je me serai trompé^ puisqu'au lieu de m'adresser chez elle j'ai frappé à votre porte.

Antoine^ qui observait son frère^ s'aperçut que Paul avait une contenance trè&-embarrassée et était devenu alternativement très-rouge et très-pAle. Cependant^ comme c'était particulièrement à lui que le jeune honmie paraissait s'adresser^ et que le regard de son frère l'invitait à répondre^ Paul se décida à rompre le silence. — La personne dont vous parlez^ dit-il en balbutiant^ demeure en effet dans cette maison.

— Auriez-vous l'obligeance de m'enseigner son logement ? demanda naturellement le jeune hom&ie.

— Mais, reprit Paul avec un nouveau mouvement d'hésitation qui n'échappa point à son frère^ c'est qu'elle est ordinairement sortie à cette heure.

— On m'a prévenu en bas que je trouverais du monde chez elle, reprit le nouveau venu.

— Et on ne vous a pas trompé, puisque vous nous avez rencontrés, dit Antoine, qui, à l'instant où il pro* nonçait ces mots, surprit dans les yeux de son frère une expression de pénible étonnement.

— Ah ! je comprends, fit le jeune homme après une

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courte hésitation. Peut-être cette bonne femme^ qui est sans doute votre voisine^ vous a priés^ pendant son absence^ de prendre les adresses des personnes qui viendraient la demander.

Antoine regarda son frère comme pour le provoquer à une réponse. Paul se borna à incliner la tête affirmativement. — Alors^ reprit leur ancien ami^ donnezmoi un bout de papier et un crayon^ je vais écrire mon adresse^ que je vous prierai de remettre à votre voisine aussitôt que vous la verrez.

— Mais, mon cher, interrompit Antoine, la personne dont vous parliez n'est pas notre voisine, c'est notre grand'mère.

A cette révélation inattendue, celui à qui elle venait d'être faite avec une grande simplicité ne put retenir un mouvement ; mais c'était un garçon d'esprit, et devinant qu'il avait affaire à un garçon de cœur , il déchira sans aucune affectation le morceau de papier sur lequel il avait commencé à écrire son adresse, et tirant de sa poche une carte de visite, il la déposa sur une table en face d'Antoine en disant : — On me trouve chez moi tous les matins jusqu'à dix heures. — Il y avait dans le seul fait de cette substitution un sentiment de délicatesse qui ne pouvait passer inaperçu. Antoine l'en remercia d'un regard et observait, avec une ironie qui lui semblait difficile à contenir, l'attitude embarrassée de Paul. Comme pour faire oublier aux

deux frères le véritable motif de sa présence chez eux^ leur ancien ami y resta encore quelque temps à parler de répoque où ils s'étaient connus^ évitant d'ailleurs avec soin d'aborder dans la causerie tout sujet qui aurait pu lui donner une tournure embarrassante pour ceux dont il croyait devoir ménager la discrète susceptibilité.

Quand il fut sortie il y eut entre les deux frères un moment de silence. Paul^ qui connaiissait le caractère d'Antoine^ devinait dans ses traits une préoccupation à laquelle il sentait instinctivement n'être pas étranger. Cependant les façons d'être de son aîné l'inquiétaient; il y avait dans ce calme sérieux, avant-coureur des orageux débats domestiques, quelque chose de quasi solennel à quoi il n'était pas habitué. Il pressentait vaguement que l'esprit de son frère était en proie à une lutte douloureuse. Quelquefois il surprenait dans les yeux d'Antoine un rapide éclair d'indignation hautaine, auquel succédait un regard de pitié dédaigneuse qui tombait sur lui lent et lourd, comme une offense qu'on ne peut pas relever. Ne pouvant supporter plus longtemps cette incertitude menaçante, il préféra aborder le premier une explication qu'il supposait inévitable, et fournit le prétexte qui devait l'amener en étendant sa main pour prendre la carte de visite déposée sur la table par le jeune homme qui venait de se retirer. — Qu'en veux-tu faire? dit froidement Antoine en s'emparant de la carte de visite avant Paul.

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— Je voulais la serrer pour la remettre à notre grand'mère quand elle rentrera.

— Je la lui remettrai moi-même^ répondit Antoine ; . . . tu pourrais peut-être l'oublier.

— Pourquoi? fit Paul avec un commencement d'animation.

— C'est que tu as bien peu de mémoire^ dit Antoine^ puisque tout à l'heure tu semblais ne pas te souvenir que ce pouvait bien être à notre grand'mère que Jules avait affaire.

— Écoute, interrompit Paul, n'interprète pas mon silence autrement qu'il ne doit être interprété. Je croyais qu'il n'était pas utile d'apprendre à Jules ce que tu as jugé à propos de lui faire connaître.

— Ta raison 1 ta raison! donne-la vite! murmura Antoine, dont le visage était envahi par une pâleur terne qui indiquait un vif bouleversement intérieur.

— Ma raison, reprit son frère, c'est qu'il y a telle circonstance où il est pénible d'apprendre une chose qui semble placer les gens que l'on connaît dans une condition de supériorité vis-à-vis de soi. Cette circon* stance s'est présentée pour Jules tout à l'heure. Il lui était difficile de n'être point gêné en face de nous par une démarche dont il ne pouvait pas prévoir les suites. Aussi n'a-t-il pas su dissimuler assez vite son embarras. Et toi-même, ajouta Paul en regardant son frère, je me suis aperçu que tu as rougi légèrement.

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— C'est de ta propre rougeur que j'ai rougi^ malheureux ! interrompit Antoine avec éclat : je te connais maintenant ; je n'ai plus même Tespoir du doute. Tu viens de me donner la preuve que tu étais capable de toutes les lâchetés que Tégoîsme inspire. Subtilise^ mens et démens; appelle un vice à la défense d'un autre^ unis l'hypocrisie à la vanité; je t'ai jugé : tu es an ingrat i

— Mon frère^ mon frère ! s'écria Paul avec un accent de supplication.

— r Non^ reprit Antoine avec une véhémence croissante; devant moi^ tout à l'heure tu as renié^ par ton embarras et ton silence^ celle dont tu d^ais être le soutien et qui se fait ton appui ; tu as lâchement rougi de celle qui se fait servante pour que tu sois libre. Tu as eu honte de f avouer l'enfant d'une femme qui est autant ta mère que si elle t'avait donné le jour. Et cette abominable honte^ cette ingratitude parricide^ tu essaies de la justifier^ tu espères que je f écouterai^ que je te croirai peut-être! Ah! malheureux I malheureux! acheva Antoine en pressant dans ses mains les deux mains de son frère et en les secouant avec une violence telle que celui-ci ne put retenir une plainte et s'affaissa écrasé sur une chaise.

Antoine était sincère dans son indignation. Son cœur^ épris d'un âpre amour de la justice^ ne pouvait contenir ses révoltes lorsqu'il la croyait violée. Où

d'autres se fussent efforcés de chercher tes côtés véniels d'une faute ayant .quelque apparence de gravité morale^ son impitoyable loyauté repoussait toutp excuse^ et s'élevait au-dessus de toute considération^ de toute affection. L'ingratitude surtout lui causait une horreur muette et profonde^ comme celle que peut in* spiier la présence d'un reptile venimeux. En croyant reconnaître dans la conduite de son flrère un de ces mauvais instincts contre lesquels sa rigidité était sans indulgence^ son premier mouvement avait été une sorte de honte à laquelle avaient succédé des reproches dont l'amertume était montée è ses lèvres. Ce qui l'avait le plus irrité; c'était la tentative de défense entreprise par son frère pour atténuer son silence et son embarras pendant la scène qui venait de se passer. Il ne voyait^ comme il l'avait dit^ dans cette justification qu'une subtilité hypocrite alliée à un acte que sa pieuse exagération considérait à l'égal d'un crime domestique. Paul^ qui en l'écoutant analysait tous ces sentiments^ acceptait une partie des reproches dont il était l'objet^ il confessait avoir mal agi en éprouvant quelque répugnance à avouer l'humble condition de sa grand'mère; mais il trouvait aussi que cette répugnance avait été mal interprétée, il persitait à maintenir que l'hésitation et l'embarras qu'il, avait témoignés^ avaient été causés par la crainte où il était de faire naître quelque observation blessante de la part de leur ancien ami.

L'explication se prolongea encore longtemps entre les deux frères^ mais peu à peu elle perdit le caractère d'àpreté qu'elle avait à son début et ne tarda pas à se terminer par une réconciliation que chacun d'eux souhaitait en Iméme temps qu'il la jugeait nécessaire. Ils pensaient avec raison que toute apparence de contrainte dans leurs rapports alarmerait leur grand'mère^ et que son inquiète sollicitude voudrait en rechercher les causes. — Que deviendrions-nous^ disaient-ils^ si la paix s'éloigne de nous? où trouver désormais le loisir familier qui permet d'épancher d'un cœur à l'autre les amicales confidences et les encouragements de l'espérance^ si nous n'arrachons pas aussitôt que poussée cette mauvaise herbe de discorde? — La volonté d'oublier ce débat et le motif qui l'avait fait naître fut mutuelle entre les deux jeunes gens; mais ils avaient prononcé des paroles qui causent une impression souvent aussi lente à s'effacer qu'elle est prompte à se renouveler à la moindre allusion involontaire^ de même que des blessures guéries et cicatrisées depuis longtemps se rouvrent quelquefois et réveillent passagèrement une douleur qui^ pour n'être pas durable^ n'en est pas moins pénible. C'est qu'il est telles discussions où la colère arme la bouche de mots qui font balle et que toute balle fait trou. Aussi^ et malgré eux^ Antoine et Paul furent-ils quelques mois encore sous l'influence de cet incident que leur grand'mère ignora toujours.

Ceiie-ci continua ses modestes occupations en ville^ et le gain qu'elle en retirait^ ajouté à sa petite rente, put suffire provisoirement à entretenir dans la maison la possibilité de vivre^ mais d'une existence restreinte^ dans de telles habitudes d'économie^ que le plus pauvre ménage aurait éprouvé de la difficulté à s'y soumettre.

Nous nous sommes étendu avec quelques détails sur cet intérieur d'Antoine et de Paul^ parce qu'il doit être le centre principal autour duquel viendront se grouper les futurs épisodes de cette série^ et se mouvoir les nouveaux personnages qu'il nous reste à mettre en scène. Nous croyons devoir rappeler que nous n'écrivons pas un roman^ mais «eulemisnt une suite de scènes dont l'enchaînement se révélera peu à peu avec assez d'évidence pour que nous puissions nous épar* gner de longues et pénibles transitions.

Comme nous l'avons dit^ la société des buveurs d'eau avait été fondée par Antoine et son frère Paul^ associés au peintre Lazare et au poète Olivier. Ce dernier était parmi ses compagnons le seul qui pût mettre quelques ressources certaines au service de ses espérances et de son ambition. Il remplissait les fonctions de secrétaire auprès d'un personnage envoyé en France par un gouvernement étranger pour une mission scientifique qui en abritait peut-être une autre moins officielle. Olivier n'allait chez ce personnage que deux heures par jour, et il était rétribué en conséquence de son travail^ —

c'est-à-dire d'une manière fort cbétive. Cependant les cinquante francs qu'il recevait chaque mois lui consti* tuaient du moins une sécurité d'existence qui manquait à ses camarades^ puisque ceux-ci^ étant encore dans la période des études^ ne pouvaient retirer aucun profit de leurs travaux. Aussi^ Icxrsqu'ils parlaient entre eux du poète Olivier^ ils l'appelaient en riant le capitaliste.

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