‹ Les buveurs d'eauChapitre 6 sur 18 · LE DÉBUT · texte numérisé non relu

LE DÉBUT

Le personnage qui tient la plus grande place dans notre premier épisode, entraîné dès Fadolescence par des relations de camaraderie, avait voulu suivre la car^ rière des arts malgré l'opposition qu'il avait rencontrée dans sa famille. Francis Bernier s'était livré à Tétude de la peinture. Brouillé, par suite de cette obstination, avec ses parents, qui n'étaient d'aillem*s pas en état de le subventionner pendant le temps de ses études, il ne tarda pas à se trouver en face de cette fameuse vache enragée qui, dans la langue du peuple, symbolise la misère. Habitué à l'aisance, choyé dans sa famille par la tendresse d'une mère qui prévoyait ses besoins et se montrait avec joie docile à tous ses caprices, Francis ne put s'empêcher de trouver la transition un peu

brutale^ lorsqu'il se trouva abandonné à ses propres ressources. Cependant la vaine gloriole, qui, bien plus que rameur de l'art, est le mobile des esprits vulgaires et le véritable motif des vocations improvisées, retint Francis au moment où il allait retourner en arrière. L'entourage au milieu duquel il vivait lui vanta les charmes de cette vie hasardeuse, dans laquelle on trouvait seulement la véritable indépendance, et comme Francis mettait en doute les avantages d'une liberté qui était à la veille de le faire coucher à la belle étoile et qui lui rognait ses portions tous les jours, on lui fit comprendre que cette existence dégagée des servitudes matérielles était une source de poésie intarissable, une atmosphère propice aux développements de l'imagination. Ces luttes quotidiennes avec les nécessités, on les lui présenta comme des épreuves naturelles, qui étaient au talent ce que la trempe est à l'acier. De même que le combat fait le guerrier, on lui fit entendre que cette existence faisait l'artiste ; puis, comme il n'était pas absolument convaincu , on le lui prouva avec des chansons. On le grisa avec les paradoxes malsains qui sont le fil en quatre de l'esprit el qui étourdissent si promptement les jeunes cerveaux.

Francis s'était d'abord effrayé de cette façon négative de vivre. Bientôt il finit par se réjouir et supporta gaiement les rudes épreuves de son apprentissage. Il travaillait du reste avec l'aideur emportée de tous ceux

qui commencent. De même que Pamour^ Tari aussi a sa lune de miel. Les premières fatigues du travail ont le charme passionné des premiers jours de la possession. Dahs cette période de fougue^ les privations que Francis était obligé de supporter lui semblaient douces ; il les considérait comme autant de sacrifices dont il serait amplement dédommagé plus tard.

Accueilli sans rétribution dans Tatelier d'un maître célèbre, Francis y travaillait depuis deux ans. Un jour, après la leçon, son maître le prit à part. — Mon ami, lui dit-il, vous n'avez pas de fortune; mais quand vous êtes venu ici pour la première fois, vous paraissiez avoir bonne volonté : c'est à cette considération que je vous ai reçu dans mon atelier. Voici deux ans que vous y travaillez; c'est plus de temps qu'il ne me. faut d'ordinaire pour formuler une opinion sur le compte d'un de mes élèves. Vous ne serez jamais un artiste. Vous agirez donc sagement eu renonçant à la peinture. Vous êtes jeune encore; vous pouvez entreprendre une nouvelle carrière et y réussir, si vous y appliquez tout le courage que je vous vois dépenser inutilement depuis que je vous connais. A compter de demain, votre place sera prise dans l'atelier.

Le moment était mal choisi pour parler ainsi à Francis, qui se croyait au contraire dans une voie excellente. Il préféra donc supposer que son maître était 1 as de le lecevoir gratis dans son atelier. Cette révéla^

tion^ qui devait l'arrêter^ au lieu d'être un obstacle^ !

lui devint au contraire un éperon. Pour acquérir une '

conviction qui le consacre à ses propres yeux, pour '

donner un démenti au doute qui Tassiége^ il arrive quelquefois que Tartiste s'inocule une excitation^ passagère comme toute force factice^ mais cependant suffisante pour produire une œuvre dans laquelle on |

sent palpiter quelque chose de la fièvre qui Ta inspirée. Ce fut ce qui arriva pour Francis. Il acheva en très-peu de temps deux toiles qui formaient un contraste étrange avec ses productions ordinaires. C'était de la peinture tourmentée outre mesure^ inhabile^ grossière^ tapageuse à Tœil ; mais enfin c'était de la peinture. Les défauts et les qualités se montraient avec la même audace dans ces œuvres^ qui n'étaient ni excellentes ni même bonnes ; mais il était réellement impossible de passer devant sans s'arrêter^ oiir elles accrochaient le regard. Beaucoup de gens, après examen, ne se rendaient pas compte de cette attraction, et pourtant ils l'avaient subie.

Dès lors Francis ne douta plus de sa vocation^ et comment aurait-il pu en douter encore en entendant le bruit soulevé autour de lui par ses camarades? Ces groupes déjeunes gens, que des liaisons de hasard, de plaisir ou de sympathie réunissent autour d'une même espérance, qu'elle soit chimérique ou probable, sont très-communs à Paris. On comprend ces associations ;

risolement est un mauvais conseiller de découragement : il est bon, après une journée de travail, de serrer quelques mains amies, de vivre quelques moments dans un centre d'esprits fraternels. Aux heures de faiblesse, on puise une force nouvelle dans la persévérance commune, et le soir, en rentrant dans sa solitude, on s'y trouve moins abandonné ; Tœuvre quittée avec tristesse est revue avec plaisir. On s'endort gaiement au souvenir d'une causerie amicale qui a semé de bons rêves sous votre oreiller; le lendemain matin, on se relève plus fort que la veille, — l'esprit plus sain, la main plus agile. C'est là le bon côté de l'association ; mais, pour qu'elle produise ces utiles résultats, il faut que les membres qui la composent aient une valeur réelle, une intelligence sérieuse, et que leur sympathie procède avec une salutaire franchise. Rien de plus misérablement ridicule que les gens qui font de leurs œuvres une sébile à mendier Téloge; rien de plus* dangereux que les gens qui s'en montrent prodigues, c'est faire le généreux avec de la fausse monnaie. Malheureusement la franchise est rare. Les gens qui se connaissent le plus intimement, et qui entre eux devraient avoir leur franc parler, semblent se ménager par un accord tacite ; s'ils essaient quelques critiques, ils ont soin de les émousser, probablement avec l'espérance qu'on usera, le cas échéant, de la même précaution à leur égard. La vanité, c'est le mal de tous ;

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il y en a qui en meurent^ mais le plus grand nombre en vît.

Les amis de Francis poussèrent donc des cris d^admiration. Tant que le succès doit rester entre eux^ les jeunes gens aiment volontiers ces glorifications à huis *

clos. Confondus dans une même obscurité^ ils trouvent une sorte de satisfaction à proclamer le succès d'un I

des leurs. C est une espèce de menace avec laquelle ils pensent inquiéter ceux-là qui possèdent déjà une réputation dans le public. — Quand le tableau de *** sera i exposé^ on verra un peu^ disent les uns ; quand le I livre de *** sera publié, on verra un peu, disent les autres: — Le tableau est exposé, le livre se publie, et le plus souvent l'un n'est pas remarqué, l'autre n'est pas lu. Si le contraire arrive, si le public renouvelle avec un bruyant écho le succès préparé dans l'intimité delà camaraderie, il se produit alors un brusque revirement, et les camarades font la solitude autour du nouvel élu de la foule.

En attardant, les amis de Francis préparaient à ses pas un chemin pavé d'hyperboles. Où il aurait fallu dire : Ce n*est pas mal, ou seulement : C'est bien, on criait à la merveille, au miracle. On lui versait à pleine coupe le vin de Tenthousiame frelaté. Pour dernier triomphe, le hasard voulut qu'un marchand entendit parler de ses tableaux. Il vint les voir. Le marchand avait la vogue parmi cette étrange clientèle pour laquelle

les œuvres d^art ne sont, ordinairement qu'un accessoire du mobilier^ et qui abandonne à son tapissier 1er soin de lui choisir une galerie et une bibliothèque. Cet homme^ qui faisait de bonnes affaires^ grâce à ses nombreuses relations^ avait une boutique placée bien en vue dans un riche quartier. L'exposition dans sa montre constituait une quasi-publicité. Il achetait volontiers à bas prix des peintures de rebut qui qe pouvaient avoh* accès parmi les amateurs sérieux^ mais dont il trouvait le placement dans les boudoirs de la haute galanterie. Il aimait^ disait-il^ à lancer les jeunes gens auxquels il reconnaissait cette médiocrité souple et féconde qui produit vite et travaille sur commande. Ce mauvais lieu artistique avait des sdlures dé montde-piété. Les jours où la nécessité marchait sur leurs talons^ les artistes venaient y consigner des tableaux, contra lesquels ils recevaient une misérable avance. Si la somme n'était pas restituée au bout d'un certain temps, toujours très-limité, la consignation demeurait la propriété du marchand, et c'était ce qui arrivait le plus souvent. Il ouvrait en outre des crédits pour des fournitures qui pouvaient être remboursées en œuvres d'art, et par ce moyen, chaque année, il devenait possesseur d'un grand nombre de tableaux destinés à l'exposition, avant même qu'ils eussent quitté le chevalet. C'était de l'usure déguisée en protection. Néanmoins, bien que tous ces pièges fussent connus, il ne

manquait pas de gens qui venaient s^y livrer volontairement, et qui croyaient encore lui devoir de la reconnaissance.

Ce personnage était en train de faire une belle fortune; aussi tranchait-il de l'important: il prenait des attitudes de Mécène, faisait ses affaires en voiture, et ne marchait jamais sans avoir sur lui le filet d'or avec lequel on pèche les bonnes occasions. Quand il entrait dans un atelier, les tableaux tremblaient à la muraille, comme les meubles qui devinent l'approche de l'huissier. — Je prends vos tableaux, dit-il à Francis ; c'est peut-être une affaire chanceuse. Vous n'êtes pas connu, mais vous avez une certaine manière extravagante qui me décide à traiter. Si on vous achète, je croirai que votre peinture est bonne, et je vous donnerai du talent. Voilà vingt- cinq louis. C'est une folie, mais je suis téméraire. Achetez- vous des habits pour venir me voir, — je tiens à ce que mes artistes soient bien mis, — et procurez-vous un fauteuil ; que je puisse au moinsm'asseoir quand je viendrai chez vous. Travaillez. Si vous vous mettez au goût du jour, je vous avancerai de l'argent sur des toiles blanches, et je vous les fournirai par-dessus le marché.

Le marchand prit les deux tableaux sous son bras, tira de sa poche la somme promise, la jeta sur la table avec son adresse et sortit, laissant Francis ébloui par le rayonnement des vingt cinq pièces d'or. Les poètes.

qui sont ordinairement les courtisans du mensonge^ ont répété dans toutes les formes lyriques connues que la plus douce musique humaine était le son des premières paroles de la première femme qu'on a aimée. C'est là plutôt un madrigal qu'une vérité. Pour un artiste^ surtout s'il est pauvre^ si dans son obscurité patiente il s'est demandé cent fois, découragé en regardant son œuvre : — Toi qui dois me faire vivre, vis'tu toi-même ? ai-je en moi le souffle qui anime les créations de l'art ? et si je le possède, ai-je su te le communiquer ? — pour celui-là qui aux souffrances du labeur incertain a vu s'ajouter les fatigues, les privations, tous les maux qui s'engendrent et affaiblissent le corps, ce dur tyran de l'esprit, la plus douce musique sera celle du premier argent qu'il recevra en échange de son travail. Il y a tant de bonnes promesses dans cette mélodie intime de l'argent qui tombe pour la première fois entre les mains qui l'ont gagné, la somme ne pût-elle servir qu'à acheter des rubans verts .à la muse de l'espérance !

Francis allait souvent stationner devant la boutique du marchand, pour observer Teffet que sa peinture produisait sur le public. Les opinions variaient selon la nature des gens composant les groupes, qui se renouvelaient. Quelquefois, si les critiques eussent eu des flèches, les deux toiles auraient été réduites en charpie. Dans d'autres instants, elles excitaient de bruyantes

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sympathies qui s'exprimaient avec une exagération tantôt raisonnée^ le plus souvent ignorante. Le nom de Francis^ inscrit sur un cartouche ajouté aux cadres^ était répété avec dédain par les uns, avec intérêt par les autres, avec curiosité par le plus grand nombre. Mettre pour la première fois son nom dans la bouche d'un de ces flâneurs parisiens qui semblent avoir le don d'ubiquité, c'est jeter un cri à l'écho ou confier un secret à une femme. Trois jours après l'exposition de ses tableaux, Francis put aspirer avec délices les premières bouffées de la célébrité. Ayant donné son adresse dans une boutique située dans le voisinage du marchand de tableaux, pour que l'on portât che2 lui l'acquisition qu'il venait de faire, le maître du magasin releva la tête en inscrivant son nom, et le complimenta à propos de sa peinture, qu'il avait vue en passant. Le lendemain, dans un café, il fut témoin d'une discussion engagée à propos de lui par deux jeunes gens qu'il reconnut pour des confrères. Enfin, peu de jours après, le marchand qui lui avait promis de lui donner du talent, tenait sa promesse, et lui adressait un petit journal d'art contenant une réclame en faveur de ses œuvres. Francis courut chez ses amis en secouant la feuille imprimée, fier comme un soldat qui a conquis un drapeau. Sa joie trouva peu d'échos; ceux-là mêmes qui s'étaient montrés le plus chauds à le louer mirent des sourdines à leurs félicitations; puis vinrent lesrestric-

FRANCaS. It

lions du pédantisme qui parle à lèvres pincées et se montre avare de paroles, comme si chaque mot était perle ou diamant ; puis les conseils d^amis^ les poignées de mains qui n'osent pas encore se faire griffes^ et sur cinq doigts n'en offrent qu'un; les sourires jaunes dans une bouche qui semble m&cher du citron vert ; tons les faux- fuyants de manières et de langage au fond desquels se tord^ rampe et siffle, comme un plat reptile caché dans les broussailles^ la souple, lâche et venimeuse béte de Tenvie, qui prépare son poison avant de mordre.

Bien qu'il fût peu expérimenté, Francis aurait pu trouver la véritable cause du changement qu'il remar^ quait parmi ses camarades ; nfiais comme il craignait, en remontant à la source, de découvrir quelque raison vile à ce refroidissement, il préférait ne point y prendre garde, et continuait à les fréquenter, en lem* témoignant la même amitié. Deux raisons* bien différentes l'empêchaient de rompre des relations dans lesquelles, d'un côté du moins, la franchise avait disparu. — Où irai-je, se demandait Francis, si je ne vais pas chez eux ? — Ah ! rhabitude, lien invisible, auquel chaque jourajouteunfilqui le rend plusfort, et contre lequel la volonté de l'homnie est cent fois impuissante, quand il veut échapper à cette captivité morale !

Et puis il faut tout dire : si l'affection qui l'attachait àquelques-uns de ses camarades était atteinte par leurs

façons d'agir et de parler, la vanité, ce vorace cancer qui fait pâture de tout, trouvait amplement à se repaître dans ces témoignages d'envie qu'il excitait chaque jour parmi ses amis — car Tenvie est la louange à rétat aigu. Envier quelqu'un, c'est le blesser avec une flèche trempée dans un baume qui porte une jouissance. De son trésor inattendu, uiie partie avait été dévorée par les dettes contractées dans les jours difficiles. Francis était jeune, il avait %té élevé dans des idées qu'il avait souvent entendu qualifier de mesquines, mais auxquelles il n'avait pas renoncé cependant. — Il n'aimait pas les dettes, l'approche d'une échéance le troublait, et lui ôtait la libre disposition de son esprit. Obligé de recourir au crédit, il le sollicitait avec humilité, presque avec honte. — Sa probité rétive s'arrangeait mal de ces promesses faites sous le coup de la nécessité immédiate quand il savait ne pouvoir s'engager qu'au hasard. La première fois qu'il souscrivit un billet, il tremblait en mettant sa signature, et deux heures après il courait chez le fournisseur qu'il avait ainsi payé pour retirer son billet de la circulation, et lui rendait les objets que celui-ci avait consenti à lui livrer. Cette démarche indiquait un sentiment honnête qui ne fut pas compris du marchand. Un autre aurait consenti la vente sur simple parole, celui^-là reprit sa marchandise avec le geste d'un homme qui retrouve un objet volé. —

FRANaS. 1 S

La crainte d'avoir couru un risque le rendit même plus brutal qu^ii ne Feùtété peut-être^ si Francis avait manqué de parole à sa signature. — Tu as. agi comme un sot^ lui disait un de ses amis à propos de cette aventure. Tous les créanciers sont fils de M. Dimanche. Avec tes puérilités, quand tu payerais même argent comptant, les marchands te recevront le chapeau sur la tête. Les dettes sont une nécessité de la vie . — Cest le . patrimoine des bâtards de la fortune. On a des créanciers quand on est jeune, de même qu'on a des mattresses^ parce qu'il faut vivre, et qu'il faut aimer, mais les créanciers n'empêchent pas d'être un honnête homme, de même que les maîtresses n'empêchent pas de faire unexcellent mari. — Mais quand on ne peut pas payer ses dettes, disait Francis. — On finit toujours par là, répondait l'ami. Tous les gens de talent ne sont-ils pas les neveux de cet éternel oncle du Mexique qui s'appelle l'avenir ?

Toutes ces subtilités faisaient sourire Francis, mais elles ne réussissaient pas à le convaincre. — C'était toujours avec la même répugnance qu'il employait les ressources du crédit; quand il s'agissait d'un emprunt à quelqu'un de ses amis qui se trouvait passagèrement en mesure de lui être utile, il se croyait encore obligé de lui faire connaître minutieusement la raison qui l'obligeait à s'adresser à lui. On pouvait bien trouver toutes ces précautions inutiles, fatigantes, préten-

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tieuses^ peut-être. — Il y avait de l'orgueil dans ces ^ hésitations^ cela était bien possible^ mais il y avait certainement de la délicatesse dans cet orgueil^ et si elle n'était pas toujours comprise^ elle n'existait pas moins. Francis éprouva donc une satisfaction véritable à réunir une collection de quittances, que ses créanciers ne s'attendaient pas à entendre réclamer. — Une , fois libre^ il se trouva plus mattre du peu qu'il possédait^ il disposait de son temps avec plus de laisser aller. Ce pas lourd de la dette^ qui retentit comme une sommation de travail^ n'ébranlait plus son escalier. A défaut d'autre il pouvait se donner le luxe de la paresse. — 11 pouvait sortir et rentrer à ses heures sans redouter une visite importune. — Dans ses courses ou dans ses promenades^ il n'avait plus besoin d'allonger son itinéraire^ — pour éviter les rues ou l'on pave, expression pittoresque qui^ dans im certain idiome^ indique les rues où l'on doit.

Riche encore de quelques louis^ habitué à la sobriété^ il pensa ne pas voir de longtemps la fin de cette fortune^ et ne sut pas s'en montrer ménager. L'asbtinence engendre la prodigalité. Tant de convoitises jadis répfl*imées^ tant de désirs non satisfaits réclamèrent leur part de l'aubaine^ qu'il fallut bien compter avec eux. Ces créanciers sont ordinairement ceux qu'on paie les prenliers^ et la nature elle-même leur accorde la primauté sur les autres. Aussi chacune de ses pièces d'or

semblait aroir des ailes. Il ne pouvait pas en mettre une dans sa poche^ qu'elle ne fût aussitôt dans sa main^ et elle n'était pas plus tôt dans sa main^ qu'elle n'y était plus. Les artistes n'ont pas les mœurs des fourmis : quand ils reçoivent de l'argent, ils ressemblent au marin qui descend à terre, et si on leur parle du lendemain, ils n'ont pas l'air de comprendre. C'est qu'en effet demain est un saint qui ne se trouve pas dans le calendrier de leur insouciance.

Dans les derniers jours de cette période financière le jeune peintre contracta une liaison qui le détacha peu à peu de son ancien entourage^ et aurait pu exercer une grande influence sur sa destinée d'artiste sans les précédents que nous avons fait connaître. L'histoire de cette liaison est curieuse à plus d'un titre ; les personnages qui doivent y figurer représentent quelques aspects trop ignorés d'une vie dont les misères et les joies n'ont ifencontré que rarement d'historien qui osât tout dire. C'est donc par l'histoire de Francis Bernier et de son ami que nous commencerons cette série d'épisodes.

IL — l'homub au gant.

Dans les galeries du Louvre, à l'École des Beaux- Arts ou. à la Bibliothèque, Francis Bernier avait ren-

contré plusieurs fois un jeune homme avec lequel il avait échangé de ces petits services qu'on se rend entre voisins d'étude. La physionomie de ce personnage n'exprimait cependant rien qui, au premier examen, sollicitât la confiance. Il parlait fort peu, comme les gens qui abrègent les réponses pour qu'on leur ménage les questions; il ne repoussait pas la familiarité du voisinage, mais il paraissait peu disposé à l'étendre jus- "qu'à l'intimité. Quelquefois Francis l'avait vu dans la compagnie de trois ou quatre autres jeunes gens qui semblaient être de ses amis. Un jour, il remarqua que l'un d'eux apportait un petit paquet soigneusement enveloppé; son voisin le glissa avec précaution sous son vêtement, et presque aussitôt, quittant son chevalet, ils'iloigna avec son ami. Cette interruption n'était pas dans les habitudes de ce jeune homme, qui ne se dérangeait jamais de son travail pendant les huit heures consacrées à l'étude. Francis, qui l'avait suivi machinalement des yeux, fut pris du désir de savoir ce qu'il allait faire. Il le suivit de loin, et fut ainsi conduit dans la galerie des Antiques. Arrivés là, les deux jeunes gens se séparèrent. Celui qui avait apporté le paquet tourna dans la direction du vestibule par lequel on sort du Louvre, et celui qui l'avait reçu s'enfonça dans les salles du rez-de-chaussée. Francis l'aperçut de loin dans l'encoignure d'une salle déserte. Se croyant sans doute bien caché par un groupe derrière lequel il s'é-

tait assis^il jeta encore un regard autour de lui pour bien s'assurer de sa solitude, et tirant alors de dessous sa vareuse Tobjet qu'on venait de lui apporter^ il en défit Fenveloppe.

Francis^ qui ne pouvait s'approcher davantage sans être entendu ou aperçu^ n'aurait rien appris sans doute^ mais le premier geste de celui qui était l'objet de cet espionnage fit bientôt connaître le motif de toutes ses précautions. Francis devint tout rouge et regagna précipitamment sa place^ péniblement afiecté de ce qu'il avait vu. Cinq minutes après^ son voisin venait aussi se remettre à la besogne. Francis n'osait lever les yeux sur lui^ tant il craignait de laisser découvrir dans sa physionomie quelque chose qui pût trahir cet acte de curiosité si tristement satisfaite. Le premier moment d'embarras passée en examinant le voisin qui s'était remis au travail avec une ardeur nouvelle. Francis aperçut quelques miettes de pain qui étaient restées dans la grosse laine de sa cravate et dans l'étoffe de sa vareuse : ce détail n'avait plus rien à lui apprendre ; mais ce qu'il avait appris en disait plus que tous les soupçons primitivement conçus à propos de la situation de ce jeune homme et de ses amis. Tous portaient^ en effets cet uniforme désolé qui atteste les indigences fièrement subies. Dans ces vêtanents^ spectres d^une ancienne élégance^ on lisait facilement les luttes quotidiennes de l'aiguille industrieuse avec une vétusté

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qui était plutôt Tœuvre du temps que celle de la négligence. Ces chapeaux honteux^ sans forme et d'une couleur indéterminée, on devinait qu'ils étaient tou- » chés par des mains qui savaient saluer. Il y a entre les pauvres des classes intelligentes des affinités révélatrices qui les font se reconnaître tout d'abord ; mais une instinctive pudeur les empêche de laisser voir qu'ils ont constaté leur triste fraternité. Us semblent craindre de se blesser mutuellement par un aveu qui pourrait être pris pour une sollicitation, et ne cessent de dissimuler que lorsqu'ils se surprennent réciproquement en flagrant délit de misère. Les gens que le destin met à l'abri de la nécessité ignorent ces nuances et ne se doutent pas de tout l'orgueil que peut contenir une poche vide. Le morceau de pain apporté avec tant de précautions et dévoré en cachette dénonçait un de ces mystérieux drames que Tégoîsme du plus grand nombre aime à mettre en doute.

La pitié n'est pas brave tous les jours, et il est des spectacles devant lesquels elle se voile. Francis luimême, qui croyait avoir traversé les plus dures épreuves, avait du moins été épargné par celle à laquelle il savait son toisin soumis. Le visage de ce jeune homme offrait, par un caprice de la nature, une ressemblance singulière avec le portrait peint par Titien et connu sous le nom de V Homme au gant. S'il eût été vêtu de la même façon, en le rencontrant dans les galeries du

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Louvre^ on aurait pu le prendre pour la résurrection du modèle qui avait posé pour ce chef-d'œuvre. Il n'ignorait sans doute pas cette particularité^ remarquée de tous les habitués^ et par un sentiment de coquetterie peut-être^ il n^était sans doute pas fâché de la faire remarquer aussi aux étrangers qui visitent4es galeries^ car il travaillait presque toujours dans la travée dite de récole italienne, où se trouvait placée la toile dont il était le vivant Hénechme. On Pavait donc surnommé V Homme au gant, et il était souvent question de lui dans les conciliabules des jeunes femmes et des jeunes filles qui viennent au Louvre copier les maîtres, sous les yeux d'une mère ou d'une bonne^ quelques-unesseules. Quand il arrivait^ plus d'une tête curieuse se levait sur son passage et le suivait d'un regard qui eût fourni d'amples commentaires à la vanité d'un fat, mais lui n'y prenait point garde et quand le hasard lui donnait une voisine, il évitait toute occasion qui pouvait amener l'échange d'une parole, et n'aurait pas même eu l'idée de faire le sacrifice de la place qu'il occupait si elle était la plus favorable pour son jpur.

. L'homme au gant, qui avait intrigué Francis au point de lui faire commettre l'indiscrétion que l'on sait, excitait plus que jamais la curiosité de celui-ci depuis l'aventure du morceau de pain ; mais cette curiosité, sentiment toujours répréhensible quand il n'a qu'un but

rivole^ était devenue presque excusable, alors qu'elle

avait pour mobile un intérêt véritable qui avait hâte de trouver une occasion pour se manifester. Depuis quelques jours^ Francis étudiait d<»nc son voisin avec un soin particulier^ appliquant tous ses efforts à tenter Y abordage de cette discrétion. Le jeune homme se tenait sur ses gardes, et toutes les fois quil voyait ' Francis disposé à franchir cette limite qui sépare la causerie banale de la confidence, il se renfermait aussitôt dans un silence et une attitude qui déjouaient toutes les formes rusées de l'interrogation.

Une ^près-midi, un de ses amis vint le prendre, probablement pour un motif pressé, car il rangea ses affaires en toute hâte, oubliant sur la tablette de son chevalet une lettre qu'il avait tirée de s^ poche et dont il avait pris Tenveloppe pour faire un tortillon, sorte de petites estompes que les artistes fabriquent euxmêmes pour Tutilité de leurs dessins. Francis attendit que la fermeture des salles eût éloigné les travailleurs, et prétextant un oubli, il obtint du gardien la permission de retourner à sa place ; il s'empara alors de la lettre, et sortit du Musée sans avoir été aperçu dans ce nouvel acte d'indiscrétion. Ce qui le rassurait, c'est que sa conscience ne lui disait rien qui pût lalarmer : il obéissait à un de ces pressentiments opiniâtres qui magnétisent l'homme^ et lui font suivre avec sécurité, pour atteindre le but qui l'attire, des chemins qu'il eût évités en toute autre occasion.

Rentré chez lui^ Francis ouvrit cette lettre ; le premier regard qu'il y avait jeté lui avait appris qu^elle était de nature à lui révéler ce quMI comptait lui demander. La date déjà éloignée^ le froissement du papier^ indiquaient qu'elle avait dû faire un long séjour dans les poches de son propriétaire. Voici ce qu'elle contenait:

« Paris, ?S janvier 184...

« Mon cher frère^ pardonne-nous^ si nous n'avons pas répondu plus tôt à ta dernière lettre^ datée du Havre^ c'est qu'il nous est arrivé un grand malheur^ qui cependant n'a pas eu^ grâce à Dieu^ toutes les suites fâcheuses qui nous avaient fait trembler d'abord. 11 y a un mois^ grand'maman a fait une chute dans l'une des maisons où elle va travailler. On l'a ramenée chez nous avec un bras cassé. Juge un peu dans quel état nous étions tous : cet événement nous surprenait sans e sou^ ce qui n'était pas bien malin. Pour ne pas nous mettre en peine^ lu sais combien la mère est courageuse^ elle essayait de nous persuader que cela ne serait rien. Elle s'opposa à ce qu'on fît venir un médecin^ et prétendait se guérir avec de l'eau-de-vie camphrée. Elle demandait seulement qu'on lui fît brûler un cierge à l'Abbaye. Notre ami Soleil est parti pour faire brûler le cierge ; moi^ j'ai couru au plus proche médecin. C'était précisément le docteur ***, qui est notre voisin.

« Nous avons été deux ou trois fois à son amphi-

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théâtre. Tu te rappelles comme il est dur^ et les atroces plaisanteries sur lesquelles il aiguise ses instruments^ .quand ilopère. Au moment où jeme présentais chez lui^ il venait de rentrer de sa clinique et s'était mis à table* Dix personnes attendaient qu'il voulût bien les recevoir; la porte était défendue^ et deux laquais faisaient sentinelle. Impossible d'entrer. Tl y avait du monde qui devait passer avant moi^ quand le docteur serait visible : c'étaient peut-être deux heures d'attente. Il me semblait que j'entendais crier grand'mère. Juge de mon chagrin... J'aurais bien été chez un autre;... mais le docteur *•* est le premier chirurgien de Paris. Tout à coup son secrétaire, je crois^ sortit de la salle à manger^ et, par la porte entr'ou verte en ce moment, je m'aperçus que cette pièce était de plain-pied avec un jardin. Je sortis aussitôt de l'antichambre, en disant au domestique que je reviendrais. J'avais mon plan. En passant dans la cour de l'hôtel, j'avais remarqué que le jardin possédait une entrée sur cette cour: Sans qu'on pût m'apercevoir, je me glissai dans le jardin, j'en fis le tour à moitié, j'arrivai devant la porte de la salle à manger, je l'ouvris lestement et parus tout à coup devant le docteur, que je trouvai installé en face d'une dizaine de plats, avec im domestique debout auprès de lui, la serviette sous le bras. Le docteur fit un saut, comme s'il avait vu le diable. Sa première colère tomba sur ses domestiques : il voulait tous les

mettre à la porte ; il criait^ il jurait, si haut^ que les assiettes en trerqblaient^ La pau)^re diable qui le servait était plus blanc que sa serviette. Moi, j'étais fort calme et bien décidé à ne sortir, qu'avec le docteur. Sa fureur ne m'épouvantait pas. J'ai eu affaire à un professeur de l'École qui était bâti comme ça^ et je savais comment il faut procéder avec ces natures toujours en éruption de vidence. Je racontai brièvement l'objet de ma présence, je m'excusai sur mon entrée insolite, et je conclus pour une visite immédiate. Tout en lui parlant, je n'avais pas l'air de croire un instant qu'il pût mettre obstacle à mon vouloir^ qui s'était montré très-impératif et pour cause. Je l'entendais rugir intérieurement^ et je lisais dans ses yeux l'envie qu'il avait de me faire jeter par la fenêtre ; mais comme nous étions au rez-de-chaussée, l'intention était puérile. Mon audace l'avait tellement confondu, que, pour ouvrir un courant à la fureur qu'elle lui causait, il découpait la nappe avec son couteau. — Monsieur, me dit-il enfin, je me serais cassé le bras moi-même que je ne me dérangeraispas de mon déjeuner pour me secourir. Je me lève à cinq heures du matin, je passe la moitié des nuits; je donne depuis vingt-cinq ans les trois quarts et demi de mon temps è la science et à l'humanité. Je ne connais les plaisirs que de nom, et le monde que pour le traverser une lancette ou un bistouri à la main. C'est bien le moins qu'on me laisse libre pendant le temps de mes

repas; vous serez comme les autres personnes qui attendent dans mon antichambre et qui sont aussi près- j sées que vous. >

a Le docteur avait dit la vérité^ mais son petit discours était prétentieux^ c'était de la pose ; cette infirmité des grands hommes ne Pavait pas épargné^ il avait des attitudes de buste qui ne vont bien qu^au bronze^ et heureusement pourtous^ pour la grand'mère surtout^ le docteur était encore en chair et en os. — Monsieur^ lui répondis-je, les clients qui vous attendent sont moins pressés que ma grand'mère ; leur situation n'est pas dangereuse^ puisqu'ils ont pu se transporter chez vous^ tandis qu'il faut au contraire que ce soit vous qui veniez chez grand'mère. — Je passerai chez vous dans la journée^ medit-il^ laissez-moi votre adresse. — Monsieur^ répliqiiai-je sur le môme ton d'assurance^ ma mère souffre^ une heure de retard^ c'est beaucoup; j'ai promis de vous ramener. — Attendez au moins que j'aie achevé mon déjeuner, et tout en parlant, je voyaisqu'il mettait les morceaux doubles. — Vos repas sont trop longs,lui dis-je moitié avec gaieté, moitié avec insistance; demandez le dessert, et allons-nous-en. — Je lui présentai en même temps son chapeau et sa canne. Il était stupéfié. — Au moins vous me permettrez de prendre mon café? — J'allais lui faire cette concession, mais je compris que c'était reculer. Avec de tels hommes, faire un pas en arrière, c'est perdre l'avan-

tage de tous ceux faits en avant. Je le tenais entre le pouce et rindex, et il ne s'agissait plus que de serrer un peu« — On vous fera du café à la maison^ lui dis-je.

— Cette fois il n*y put tenir davantage et m^éclaboussa d'un éclat de rire qui eût été apprécié dans la grande hilarité olympique.

€ Je remmenai par le même chemin que j'avais pris pour arriver jusqu'à lui. Ce grand homme^ habitué à faire trembler tout son hôpital, riait comme un collégien qui fait une espièglerie en sortant avec précaution de son* hôtel. — Et mes clients qui m'attendent ! Bah ! ils attendront^ on m'a dit leurs noms^ des bobos imaginaires. — Est-ce que nous allons loin? — A deux pas^

— lui dis-je. — C'est encore heureux ! — Chemin faisant^ le docteur m'avoua naïvement que si j'avais procédé par l'attendrissement et la supplication^ il n'aurait pas quitté sa côtelette. — Vous avez trouvé le jointe

— me dit-il. Et il continua comme s'il se parlait à luimême : — Ah ! la volonté^ quelle force ! Appliquée aux actions les plus ordinaires de la vie^ c'est un levier sûr ; appliquée à la science^ c'est la moitié du génie.

— Et appliquée à l'art? lui demandai-je curieusement.

— Je ne sais pas^ me répondit-il brusquement. Les artistes sont des organisations à part ; tout le système humain est bouleversé en eux. Or tout ce qui s'éloigne de l'ordre ordinaire de la nature est un phénomène^ et tout phénomène est une monstruosité. Le taleM des

2« LES filVflKS D*EAt*.

aiiistes est une infirmité cérébrale. Voyez les fous î ils sont presque tous poètes ? — Et les poêles ! — Tous fous nécessairement. La poésie, c'e&t le délii;e soumis à des règles.

a Bien que je fusse agité par d'autres préoccupations, je ne pouvais m'empécher d'être fier de cette familiarité chez un homme qui un quart d'heure auparavant parlait de me faire jeter par la fenêtre. Comme nous étions arrivés à la porte de la maison, il s'arrêta brusquement, me lança un regard qui m'enveloppa de trouble, et me dit d'un air trop sérieux pour être sincère : — Vous connaissez le prix ordinaire de mes visites ? — H a, comme tu sais, la réputation d'être fort intà*essé. Je restai d'autant plus étourdi, qu'il semblait attendre ma réponse pour continuer son chemin. — C'est-très cher, — continua-t-il. — Il fallait finir comme j'avais commencé. — Cela m'est égal, lui dispje, car je ne pourrai pas vous payer. C'est ici, j docteur. — Et je lui montrai l'escalier. Il arrêta en-

I core sur moi son regard pesant ; puis, rencontrant le

masque de placide conviction dont j'avais revêtu mon ' visage, il prit la rampe etmonta le premier, lestecomme

un chat. Au troisième étage, il s'arrêta pour souffler. — Combien de marches? demandart-il. — Encore soixante-dix. — Total, cent vingt, dit le docteur. J'ai perché plus haut. Et nous reprîmes l'ascension. Arrivé au petit escaUer, il se retourna vers moi. — Vous

ne m'aviez pas parlé de Péchelle. Parbleu î vous pouvez être bien sur que je vais tâcher de raccommoder votre aïeule en une séance.

« Cette brutale façon de parler, si blessante pour un fils et surtout dans un pareil moment, car les pjaintes de grand'mère commençaient à arriver jusqu'à nous, n'amenèrent aucun changement dans ma physionomie. Je devinais cet homnie. Son œil aigu fouillait mon âme comme un scalpel, afin d'y sentir palpiter la colère qu'il me fallait contenir pour dévorer ce dur propos. Un mot, un geste qui eussent trahi la douloureuse émotion contenue au dedans de moi, le docteur échappait à cette influence du vouloir impérieux qui l'avait attiré, m'avait-U dit. Le jeu était cruel, mais je voulais gagner la partie. Pas un pli ne trembla dans mon masque d'impassibilité ; seulement je sentais mes larmes comprimées me retomber dans la gorge à gouttes chaudes et précipitées. Enfin nous entrâmes ; il était temps. Dès qu'il eut mis le pied sur notre seuil, le docteur devint tout autre. — Mon enfant, me dit-il tout bas, allez vous asseoir, tâchez de pleurer fort et longtemps, et cassez quelque chose, ça vous soulagera les nerfs. Savez-vous que je vous ai fait une plaisanterie dangereuse, surtout à quatre-vingts pieds du sol? Je suis content de vous ; vous serez content de moi. Et maintenant, présentez-moî à madame votre mère, ajouta-t-i 1 en retirant son chapeau. J'avais envie de lui sauter au

28 LES BUVEURS d'F.AU.

COU ; mais il n'dimait pas rattendrissement. Ainsi tu vois, comme je l'avais bien deviné, c'était une expérience qu'il avait tentée : ne pouvant se faire payer sa visite, pour ne pas tout perdre, il se rétribuait en étude. Eux aussi, mon frère, les savants sont-ils donc malgré eux des égoïstes passionnés condamnés par leur tyrannique idole à chercher partout, comme marchait le Juif païen, toujours, toujours? Le docteur s'approcha de grand'mère ; comme elle voulait se lever de sa chaise, il l'obligea à se rasseoir et lui parla avec une voix si douce, que je ne savais pas si c'était bien lui qui parlait.

a Lorsqu'il eut constaté la fracture, il parcourut d'un regard l'intérieur où il se trouvait, et parut résumer notre situation en voyant l'àtre obscur, la muraille où l'humidité dégouttait en larmes jaunes, car nous étions aux plus mauvais et aux plus tristes jours de l'hiver. L'ouragan de décembre battait de l'aile aux fenêtres mal jointes. Misère et compagnie ! disait sa grimace significative; puis s'adressant à grand'mère :

— Ma bonne dame, lui dit- il, votre affaire ne sera rien.

— La pauvre femme joignit les mains comme pour le remercier de cette bonne nouvelle. — Seulement, reprit le docteur, vous en aurez sans doute pour un mois ou six semaines. Je vais vous donner un mot pour le directeur de l'hôpital dont je suis le médecin en chef. On vous placera dans la meilleure salle de mon ser-

vice, et vos enfants auront Tautorisation d'aller vous voir tous les jours. Si vous n'êtes pas contente des sœurs, vous me ferez signe; je leur dirai deux mots. — En l'écoutant ainsi parler, bonne-maman était devenue toute pâle et nous regardait comme pour dire : Est-ce que vous allez me laisser partir? — r Non, non, chère mère, vous n'irez pas! m'écrîai-je en allant l'embrasser. — Qu'est-ce? demanda le docteur, qui ne ' comprenait pas, et qui s'étonnait de voir sa proposition accueillie parle silence et l'embarras. — Monsieur, lui dîs-je, grand'mère ne veut pas nous quitter, et nous ne voulons pas qu'elle nous quitte. — Non, jamais de la vie, tant que j'aurai mes enfants debout autour de moi, je n'irai dans cet endroit-là, dit bonne-maman. Je serais toute seule au monde, et je me verrais à l'article de la mort,... j'aimerais mieux mourir dans la rue plutôt que de passer la porte d'un hospice. Rien que ce mot-là me fait frissonner. — Mais, reprit le docteur, vous vous faites à ce propos des idées exagérées... Ces sortes d'accidents sont longs et coûteux à guérir. Vous n'êtes pas raisonnable, et vos enfants non plus, ma bonne dame. — Je ne peux pas rester plus de huit jours sans travailler,... reprit bonne- maman; le bon Dieu le sait bien. Aussi il fera un miracle pour que je sois debout dans huit jours; il en fera un, bien sûr. — Dans ce moment Soleil rentra. — As-tu fait ce que j'ai dit, mon garçon ? lui demanda grand'mère. — Oui,

If 80 LES BCVEUBS D^EAU.

I bonne-maman^ répondit Soleil. J'ai allumé le cie^e

moi-même, et pendant qu'il brûlait, j'ai été dire quelque chose à la chapelle de votre patronne. — Le docteur haussa les épaules^ et me prit à part : — Aidez-moi ' donc à décider votre grand'mère! me ditril. C'est de la folie de vouloir rester ici. Voyez donc où vous êtes! . — On vendra tout, lui dis-je, répondant à son idée. — Vous vendrez donc les murs alors ! me dit-il en faisant allusion au dénûment qu'il avait devant les yeux. — Je ' ne me charge que d'une chose, répondis-je, c'est de ,

vous aider si vous voulez faire croire à grand'mère j

qu'elle n'en a pas pour longtemps. La seule idée d'une j

inactivité prolongée est plus dangeureuse pour elle que sa blessure. Quant aux soins et à tout ce que nécessitera son état, grand'mère a cinq ou six petits-enfants qui se remueront. Lorsque la destinée nous envoie un grand malheur comme celui qui nous arrive, | la Providence apporte des ressources sur lesquelles on ne comptait pas. |

<K — Et vous aussi, vous croyez aux petits cierges ! murmura le docteur. 1

a — Plus bas, lui dis-je. Quand celui qui souifre conserve encore une étincelle d'espoir, que ce soit croyance ou superstition, ne soufflons pas sur cette chétive lueur qui épargne au moins l'horreur des ténèbres'; c'est de l'impiété inutile.

€ — Quoi!... reprit le docteur, passant à une autre

idée^ vous êtes cinq ou six frères^ et à vous toûs^ vous ne pouvez pas vous arranger pour que votre grand'mère puisse être dispensée de travailler! — Grand'm^ n'a que deux enfants^ et mon frère est absent; les autres sont des amis que nous appelons nos frères, et qui sont pour cette pauvre femme des enfants aussi tendres et aussi reconnaissants que nous. — Je viendrai tous les jours, — me dit le docteur. Il se rapprocha de grand'mère, lui parla en des termes empreints de cette persuasion convaincante avec lesquels un médecin ferait croire à un cadavre qu'il n'a pas cessé de vivre, et lui donnant le bras pour s'appuyer, il voulut l'emmener dans sa chambré à coucher. Je me mis devant le rideau qui sépare le cabinet de là salle commune. — Non, disait grand'maman en essayant de se dégager; non, ce n'est pas la peine... Je suis aussi bien ici. — J'étais devenu rouge. Le docteur vit cette rougeur subite et s'aperçut de l'embarras de tous. Avant que j'eusse pu m'y opposer, il écarta le rideau et pénétra dans ce cabinet en disant : Un médecin enftre partout 1 — Grand'mère se détourna; Soleil, Olivier, qui venait d'arriver, et moi nous baissâmes la tête. Le docteur resta à peine une seconde dans le cabinet^ mais cela avait suffi pour qu'il vît... Quand il reparut, il était encore plus embarrassé que nous, et bien qu'il n'aime pas le sentiment, pour sûr il cherchait son mouchoir. 11 nous attira d'un coup d'oeil au corn de la fe-

nétre , j'y allai avec Soleil. Il nous serra les mains et ne put que nous dire d'une voix altérée : — mes enfants, mes pauvres enfants ! . . . Puis, changeant tout à coup de langage, il fit un tour dans Tatelier, indiqua du doigt une toile accrochée au mur, et me dit avec vivacité :

— Monsieur, j'achète ce tableau.

- a Soleil me regarda avec son air étonné. C'était sa fameuse toile sur laquelle il se propose de peindre depuis un an ce fameux effet de soleil qu'on ne pourra pas regarder en face. — Mais, dis-je au docteur, la toile est encore blanche. — Vous la barbouillerez avec ce que vous voudrez, des bonshommes, des vaches, des petites maisons, ça m'est égal, je n'aime pas la peinture. Faites votre prix. — Mais, Monsieur, ce serait donc une aumône!... — Si bas que j'eusse parié, le docteur m'avait entendu. Il frappa du pied avec colère ens'écriant : Ah! sale pavé de Paris, on ne peut pas y faire un pas sans être éclaboussé par l'orgueil! Voilà un petit bonhomme qui parlemente avec le sien, parce que j'ai parlé avec irrévérence d'un chef-d'œuvre qui est encore à faire. Qui songe à vous offenser? qui vous parle d'aumône? Et quand même cela en serait une, ajouta-tr-il tout bas en m'indiquant la blessée par un regard rapide, avez-vous le droit de la refuser? Prenez donc vite. Et il déposa sur la cheminée un billet de deux cents francs qu'il avait pris dans sa poche, — à même, comme Tempereur prenait du tabac. — En

voyant mon indécision^ il reprit : Après ça^ si vous ne voulez absolument vendre vos œuvres qu'à des admirateurs passionnés, gardez voscoulenrs pour vous et prenez l'argent qui est là. Je consens à sauvegarder... votre... dignité. Pauvre enfant! comme vous faites inutilement une chose mesquine d'un grand sentiment ! Je ne vous donne pas^ je vous prête; vous me ferez un billet à quinze jours — ou à quinze ans; je vous prêterai à dix, à vingt, à trente pour cent. Vous aurez le droit de m'appeler usurier, ça vous épargnera les frais humiliants de la reconnaissance. Monsieur^ votre orgueil est-il content? le mien s'en moque; mais au moins, acheva-t-U de façon à n'être entendu que de moi seul, votre grand'maman ne couchera plus... par terre. — J'avais mérité la semonce, j'en conviens. Que veux-tu? quand je l'ai entendu qualifier de barbouillage une peinture que tu devais faire, — car ce travail t'avait été destiné dans ma pensée, — j'ai été blessé; mais ce n'était pas l'instant de le laisser paraître, j'avais eu tort.

a — Pardon, dis-je au docteur avec une confusion sincère ; mais vous ne nous connaissez pas, et la misère hésite toujours devant le bienfait d'un inconnu. — Je ne suis pas un inconnu, répliqua-t-il fièrement, et toute méprise sur le sentiment qui dirige mes actions me blesse. J'avais conçu de vous une tout autre idée, je regrette que vous l'ayez démentie. — Encore une

fois, pardon, lui dis-je avec supplication. — Soit, n'en parlons plus; mais écoutez un conseil : tâchez d'empoisonner ce méchant petit ver de vanité qui vous ronge... Allons, vous autres, reprit le docteur en s'adressant aux camarades, qui n'avaient pu entendre notre entretien, qu'on se mette en quatre. J'aurai à revenir ici, je ne veux pas m'exposer à attraper des courants d'air. Qu'on me bouche tous ces chemins du rhume avec de bons bourrelets. Je suis frileux, qu'on fasse flamber l'âtre. Que je voie demain, assise sur les cendres, une bonne marmite avec une volaille pour faire du bouillon à la grand'nière. Et surtout qu'on remplace ce que je viens de voir tout à l'heure dans ce cabinet par un bon lit, un vrai lit de chrétien. Pauvre femme, ajouta le docteur en se retournant vers maman, comment faisiezvous pour dormir là-dessus ? — Ahl Monsieur, répondit-elle, j'ai si peu de temps de dormir. — Toute la courageuse existence de notre vaillante mère se révélait dans cette simple parole. Le docteur, qui possède cet esprit de rapide intuition commun aux natures supérieures, comprit le rôle qu'elle jouait auprès de nous. Il la regarda avec une expression d'admiration réelle et nous avec intérêt sans doute, mais son regard divinateur, comme s'il eût pénétré le secret de notre existence, semblait nous dire : Dans cette inquiétude, dans ces témoignages de tendresse, il y a autant d'égoïsme que d'amour réel pour celle qui vous appelle ses enfants.

FRAKCIS. 85

a Oh ! mon frère, tout le monde nous le jettera doncà la face, cet odieux reproche d'égoîsme ? Quand donc viendra le jour où nous pourrons répondre autrement que par des paroles? Quand Dieu paiera-t-il par nos mains la récompense de ce dévouement? Et si ce jourlà venait trop tard? Si grand'mère mourait avant que^ nous rayons faite heureuse, quels remords! pourrionsnous les supporter ? Je ne le crois pas. L'argent du docteur venu si à propos, nous permit d'entourer grand'mère de tous les soins réclamés par son état. Une princesse n'aurait pas été mieux traitée. Grand'mamàn avait défendu que nos parents fussent instruits de son accident. Elle savait que maman voudrait la venir voir, et redoutait les scènes qui pourraient en résulter avec notre père. Cela a failli faire une belle histoire. Ils ont manqué de se rencontrer, car le père était venu de son côté pour proposer à bonne-maman de l'emmener chez nous. Comme c'est triste à dire , mon pauvre frère, ce chez-nous où Ton ne va pas ! Grand'mère était seule quand sa fille est venue. Elles causaient bien tranquillement, lorsque maman a entendu dans l'escalier la voix de son mari, qui demandait à une voisine où était notre porte. Elle s'est sauvée dans le petit grenier. Papa venait proposer à bonne-maman de la faire transporter chez lui. — Je suis bien ici, lui dit- ^ elle, et je ne manque de rien.— Leur commerce vadonc, à messieurs mes fils? a dit notre père. Alors ils de-

vraient bien louer une autre boutique^ puisquMls font de si bonnes affaires^ a-t-ii ajouté en faisant allusion au pauvre logis. Avant de se retirer^ il a forcé grand'mère à accepter un peu d'argent qu'il glissa sous le traversin. — C'est à la condition que mes gueux de fils n'en auront pas un liard^ dit-il. — Quand il fut partie il y a eu une scène terrible entre nos deux mères. Grand'mère^ que la visite de son gendre avait doucement surprise^ dit à maman : Ton mari m'a laissé de l'argent^ je n'en ai pas besoin, et celui-là ferait peut-être faute dans votre ménage. Reprends-le. — Hais comme elle glissait dans la main de notre mère l'argent laissé sous le traversin^ celle-ci poussa un cri et se mit à pleurer. Oh ! mon frère, je n'ose pas te dire pourquoi. L'argent donné par papa se composait de monnaies qui n'ont pas cours. C'étaient des pièces de nations étrangères qui n'avaient que la valeur de leur poids. Il les avait reçues sans y prendre garde, de ses pratiques, et depuis longtemps il essayait vainement de les faire rentrer dans la circulation. Ne parlons jamais de cela, même à nos meilleurs amis^ et ne nous en parlons pas à nous-mêmes. Ce sont là des choses qu'il faut oublier, a Tous les membres de notre société se sont montrés excellents pour grand'mère. Elle avait toujours quelqu'un auprès d'elle pour lui tenir compagnie. Le soir même de l'accident, notre président est accoiu'u pour mettre à notre disposition les fonds disponibles

LES fiUVEURS D^£AU. 37

des cotisations communes. Il apportait une vingtaine de francs. Étant pourvu d'ailleurs, je Tai remercié. Il a remis Targent dans sa poche et m'a prié de lui prêter une petite somme pour acheter des gravures dont il a besoin. Je lui ai donné avec plaisir ce qu'il demandait^ tout en lui faisant observer que, dans un cas de nécessité comme celui-là, il avait le droit de prendre sur les fonds de la société dont il était le dépositaire. Lazare m'a répondu qu'il avait déjà usé de cette ressource, et qu'il ne devait pas ne songer qu'à lui. Il prépare un tableau pour le Salon ; mais j'ai bien peur qu'il n'ait ni le temps ni les moyens de l'achever. Pour en revenir à . bonne-maman, son état ne nous a pas alarmés longtemps. Le docteur venait la voir tous les jours après son déjeuner. Il prenait son café à la maison, c'était le prix quotidien de sa visite. En arrivant, il nous dismt en riant : Faites cl^auffer mes honoraires, et ne mettez pas trop de sucre. Chaque jour, on découvre en lui une de ces délicatesses qu'on ne soupçonnait pas dans cette nature violente, emportée, et toujours prête à l'excès. Il sait la peine qu'on a pour descendre d'un sixième à un entresol. Souvent il est pris par demisanthropiques retours sur son passé. On dirait surtout qu'il porte dans son âme des traces de cuisants souvenirs. Il a connu ringratitude. Il sait notre histoire; il accepte Tesprit de notre association. Je lui ai lu notre acte, mais plusieurs passages lui ont fait hausser les épaules. — Jeu-

gens, nous dit- il, vous bâtissez sur le sable. Vos projets promettent trop pour que vous puissiez les accomplir. Dans ces sortes d^associations qui ont pour règle de s'aider les uns les autres, quand Tun commence à s'élever au-dessus du niveau commun, ceux qui se trouvent au-dessous de lui ne peuvent s'empêcher de se demander pourquoi ils ne sont pas montés en même temps. Dans les échelles de camaraderie, celui qui aie plus de talent, c'est celui qui monte le premier, et il arrive un moment où les échelons trouvent leur rôle ridicule. Il faudrait arriver tous en même temps, ' mais c'est un miracle.

« J'ai protesté contre cette déplorable et décourageante manière de juger les choses. — Attendez, me dit le docteur; vous vivez dans un monde factice, dans un monde d'idées. Quand vous entrerez dans la vie réelle, vous verrez si je me suis trompé. Je ne veux pas vous retirer vos illusions, mais avant dix ans vous vous les retirerez vous-mêmes les uns aux autres.

« En écoutant parler le docteur, je me suis rappelé un fait qui lui donnait raison sur un point : comment se fait^il que le tableau de Lazare, exposé l'an dernier, et à l'achèvement duquel, deux ou trois d'entre nous avions renoncé, pour qu'il pût être envoyé à temps^ — nous paraissait magnifique dans son atelier, et moins bien quand nous l'avons revu au salon ? — La disposition du jour, diras-tu ? Il était pourtant dans

LIS8 BCVEtRS D EAt. 29

le grand salon ^ et si parfaitement en vue^ qu'on le voyait tout de suite; — mais comment se fit-il alors^ en acceptant cette raison , que deux ou trois de nos amiS; Soleil en tète^ retrouvèrent dans ce tableau toutes les qualités qui leur échappaient^ — dès que le changement des places^ Teut relégué dans une tra^vée obscure où ils avaient mis trois jours à le découvrir. J'ai toujours eu Tidée qu'il y avait là -dessous autre chose qu'une affaire de jour^ — favorable ou nuisible. Celte réflexion ne peut t'atteindre^ puisque toi et moi avons été les seuls dont l'impression et l'opinion soient restées invariables. Je bavarderais avec toi pendant un volume^ tant j'éprouve de plaisir à nous rapprodier par la pensée , mais il faut que je termine^ et il me reste encore à te donner plusieurs détails qui peuvent t'intéresser.

a Au bout d'une quinzaine de jours^ grand'mère allait beaucoup mieux et parlait de retourner à sa besogne. Il a fallu que le docteur se fâchât pour la retenir^ car elle était encore loin d'avoir recouvré l'usage de son bras. Une maladresse de notre concierge a' failli lui faire commettre une imprudence dont les suites eussent été peut-être plus dangereuses que le premier accident. Pendant notre absence^ on a remis à grand'maman une lettre dans laquelle une des personnes chez qui elle va travailler l'informait que son absence trop prolongée la mettrait dans la nécessité de la rem^

placer. Grand'maman avait à peine lu la lettre, qu'elle était habillée et se mettait en route pour aller reprendre son travail. Je suis entré juste au moment où elle descendait Tescalier. Il fallait voir le docteur quand il a trouvé son appareil dérangé : j'ai cru qu'il allait tout casser dans la maison. J'ai trouvé une fenune sur notre carré qui fera Tintérim de grand'mère ; de cette façon^ elle conservera sa place^ à laquelle elle tient surtout^ car c'est une des plus lucratives. Toi aussi^ cher frère, tu retrouveras la tienne parmi nous^ et meilleure que tu ne l'as laissée au départ. Tu trouveras le logis bien changé. C'est une serre chaude maintenant. Comment donc^ mais le luxe est représenté chez nous par un de ces grands fauteuils pour les blessés et les convalescents que le docteur nous a envoyé pour recevoir grand'mère quand elle quitte son lit! Le paresseux Soleil est toujours fourré dedans.

a Quand c^ n'est pas lui, Olivier s'y installe, pour y faire ses ronsrons élégiaques qui commencent à devenir un peu* monotones, — je ne sais pas si tu es comme moi j je trouve que ses vers parlent trop de choses qu'il ignore encore ; cela ressemble parfois au bavardage des enfants précoces, — bref, je crois qu'il commence à se fatiguer lui-même d'égrener toujours le même chapelet mélancolique, — au milieu de son chagrin, il a parfois des bouffées de grotesque, — qui indiquent en lui, une source de comique, bien plus franc.

que son sentiment mélancolique^ qui est plutôt un écho, que le vrai cri d'un cœur profondément atteint. — Léon lui a dit Tautre jour qu'il finirait par jeter sa muse par la fenêtre, et qu'il écrirait des vaudevilles, Olivier a protesté avec indignation, — c'est égal, a persisté Léon, tu en feras et tu deviendras puissamment riche, — une chose assez comique, disons le mot, ridicule, nous avons découvert qu'Olivier et Urbain qui s'étaient fâchés à propos d\me femme, se sont remis ensemble. — Ils se donnent des rendez-vous pour parler de leur ancienne passion , ils font du regret en collaboration, — c'est pourtant à propos de cette affaire que nous nous sommes brouillés avec Urbain. — Olivier a-eu moins de rancune que nous, et donné tous les jours la main à celui qui Ta trahi. — Pourtant Soleil, qui est plus avant que moi dans ses secrets, assure qu'Olivier exècre Urbain et que s'il a renoué avec lui, c'est pour l'avoir sous la main, et lui jouer un méchant tour. — Je serais fâché que cela fût, je préférerais une rancune tenante, qui serait naturelle et surtout plus loyale.

« Qu'ai-je encore à te dire? Ah ! le propriétaire nous a envoyé la couleur de son encre sous forme de congé, mais j'ai été payer deux termes, et il s'est fait excuser d'une mesure qui était, disait-il, une pure affaire de légalité. En apprenant que bonne-maman était soignée par lé premier chirurgien de Paris, il a pris de nous

42 LES BUVEURS d'eACJ.

une grande opinion. Il est monté l'autre jour à la maison pour avoir des nouvelles de la malade. Il a eu un mot charmant de fatuité immobilière. — J'ignorais que ma maison fût si haute^ nous a-t-il dit. Sans doute à cause des embellissements que nous avons faits^ il a trouvé le logement agréable et mieux disppsé qu'il ne le croyait ; pourvu qu'il n'ait pas l'idée de nous augmenter! C'est dangereux d'embellir un appartement à ses frais; le propriétaire croit toujours qu'ils sont à son compte^ et veut les rattraper sur les loyers. Il m'a quitté en me disant qu'il aurait peut-être de l'ouvrage à me donner : voudrait-il me faire repeindre son escalier?

a A ton retour^ tu trouveras bien des petites choses que nous ne possédions pas de ton temps^ entre autres unei bonne lampe achetée à ton intention. Nous avons acquis comme cela divers objets de grande nécessité et qui nous semblent du luxe. Si tu ^vais comme ça nous paraît drôle d'acheter ! pendant si longtemps nous avions fait le contraire. Aussitôt que tu seras revenu^ il faudra te mettre au tableau du docteur. J'avais d'abord songé au Bon Samaritain de Rembrandt ; cette copie eût été un à-propos. J'ai emmené le docteur au Louvre pour qu'il fit son choix. Son opinion à propos de Rembrandt est même assez curieuse. Comme je lui montrais deux ou trois des toiles dans lesquelles se révèle le plus puissamment le lumineux génie de ce

maître^ le docteur^ peu habitué à saisir ia forme dans ces ténèbres de bitume dont le centre est seul éclairé^ s'est écrié : Bah ! toujours la même chose! une cave dans laquelle on tire un pétard. Après s'être promené dans toutes les galeries^ admirant de confiance^ le docteur a fixé son choix sur un Boucher de la galerie française. — Faunes et Bacchantes jouant dans les vigne^ dit le livret^ et ne se servant pas des feuilles^ a ajouté le docteur en riant beaucoup. Faites-moi une cofNe de ça. — Comment ton sévère pinceau s'arrahgera-t-il de ce badinage ?

a Cette fois je te dis bien adieu^ c'estrà-dire au prochain revoir. Nous t'attendons dans quinze jours au plus tard. Quelques-uns des nôtres auront besoin de tes conseils pour les envois de l'exposition. On parle de belles choses entrevues dans les ateliers de quelques jeunes gens encore inconnus. Tant mieux^ mille fois tant mieux^ et bonne chance à ces nouveaux venus. Le succès est contagieux. Je t'embrasse sur les joues de grand'mère^ qui vient de s'endormir dans son grand fauteuil^ son chapelet entre les mains ; elle a sur les lèvres une prière pour nous : Dieu l'entende I Pauvre sainte femme! penser que son meilleur temps sera justement celui où elle aura tant souffert !

« Adieu, ton frère et confrère,

Paul. a>

4 4 LBS BUVEt'RS D'BAU.

a P. S. Au moment où je fermais cette lettre, j'en reçois une du docteur. Il m'a trouvé des leçons chez une de ses clientes, une étrangère très-riche, qui vient passer Fhiver à Paris, et dout une chute de cheval a livré le pied mignon aux soins de notre bon docteur. J'irai demain chez cette dame qui entre en convalescence. »

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