III. — LE CONVOI DU DOCTEUR
Francis relut plusieurs fois cette longue lettre qui rinitialt à une existence dont quelques côtés seulement lui avaient été révélés précédemment, mais vagues, incertains encore. Cette fois, tout était précis comme un procès- verbal. Tous ces navrants tableaux avaient tour à tour passé devant ses yeux, et lorsque la plume du narrateur avait reculé devant certains détails, Francis les avait complétés en frissonnant dans sa pensée. Entre ses plus mauvais jours et l'horrible misère de l'homme au gant et de ses amis, quelle différence ! Tout le bénéfice de la comparaison était à son avantage. Cependant ces jeunes gens paraissaient accepter leur destinée comme une chose obligatoire. Pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ils ne pouvaient prendre que ce chemin, et le suivaient tranquillement, comme en voyage on accepte les hasards
d'une route que Ton sait périlleuse : pas de récriminatioDs^ pas de plaintes qui effrayent et sèment la contagion du découragement ; à peine un appel à la Providence^ un courage égal et la même foi patiente dans un avenir commun.. £t lui^ pour quelques prvations subies, pour quelques luttes misérables avec la nécessité, combien s'était-il lamenté, que de gémissements sur la dureté du sort ! Comme sa vanité était habile à se faire un piédestal de chaque épreuve endurée ! Gomme son courage de courte haleine avait oublié bien vite qu'on n'attendrit pas les obstacles, mais qu'on les franchit ! A la fin d'une bataille qui avait été meurtrière, un soldat retrouvait un frère d'armes qu'il avait perdu dans la mêlée; encore ému par le péril qu'il avait couru, fier d'une blessure qu'il avait reçue devant ses chefs, il disait à son camarade : Tu ne t'es donc pas battu ? nous ne t'avons pas vu au feu. — J'étais dans la fumée, répondit l'autre, et, montrant un grand trou dans sa poitrine, il étendit les mains, ferma les yeux et tomba. Combien en est-il ainsi qui combattent dans la fumée de là bataille de la vie, héros anonymes que nul deuil n'accompagne quand leur destinée s'achève, et à qui le fossoyeur creuse une tombe sans savoir même quel nom il doit inscrire sur la croix !
La curiosité sympathique qui avait poussé Francis à s'emparer de cette lettre se changea, après sa lecture,
en une admiration passionnée; son enthousiasme Tentrainait dans une exagération qui grandissait au delà de toute proportion humaine les figures de ce groupe d'inconnus. Le lendemain^ Francis alla au Louvre de bonne heure. pour être un des premiers arrivés ; il replaça la lettre à Fendroit où il Tavait prise. Il s'était bien promis de forcer son voisin à s'ouvrir à lui^ et de ne pas laisser écouler la journée sans être entré dans l'intimité de ce jeune homme. Ses projets ne purent avoir de résultat : l'homme au gant ne parut pas dans la galerie ce jour4à. Vers le milieu de là journée^ le même jeune homme qui avait apporté le morceau de pain vint enlever le chevalet^ le tabouret et toutes les affaires appartenant au voisin. Francis s'étant risqué à lui demander si son compagnon ne devait plus revenir au Louvre, le jeune homme répondit que son frère n'y paraîtrait pas de quelque temps, et s'éloigna après avoir salué Francis.
Le soir, ayant retrouvé ses amis> le peintre leur fit la description de l'homme . au gant, et leur demanda s'il n'était pas^ connu par quelqu'un d'entre eux, sans toutefois rien trahir des renseignements qu'il possédait déjà. L'un des camarades de Francis déclara ne rien connaître du personnage en question; il l'avait eu pour concurrent dans un concours de l'école, et savait seulement qu'il avait failli entrer en loge. Un autre ami ayant rappelé ses souvenirs, raconta à Francisque
celui dont il parlait avait pendant quelque temps travaillé dansTatelier d'un membre de Tlnstitut; il avait été renvoyé à cause d'un duel avec un jeune homme de bonne famille qui fréquentait Tatelier en amateur^ et qui avait hasardé une plaisanterie sur le compte d'une de ses parentes^ une vieille tante ou une grand'mère. Un troisième ami remis sur la voie par ces détails, apporta aussi son contingent aux éclaircissements que cherchait Francis. Par celui-là, il apprit que son héros s^ppelait Antoine, et qu'il était, avec son frère^ le fondateur et le membre le plus influent d'un petit dub qui avait pris le titre de Buveurs d'eau. — On désigne ainsi, à ce qu'il parait, une espèce de francs-maçons de l'art, continua l'ami avec une teinte d'ironie ; on n'est admis dans leur compagnie qu'avec toutes sortes de difficultés ; ils vous soumettent à des épreuves . très-dures pour le pauvre monde. Il faut d'abord improviser, si Ton est peintre, un chef-d'œuvre comme la TransfigurcUian en vingt-cinq minutes; si l'on est sculpteur un groupe comme , le Persée; si Ton est poète, un poème comme l'Iliade. La besogne faite, on passe au scrutin. Si vous êtes reçu, on vous fait proférer toutes sortes de serments sur des pinceaux, des plumes et des ébauchoirs disposés en croix. Le génie étant une faculté d'essence divine, on s'engage à ne le point profaner en se livrant à un brutal mercantilisme; en d'autres termes, il est défendu de gagner de l'ar-
gent avec ses œuvres. La cérémonie se termine par un grand verre d'eau qu'on avale^ symbole ingénieux qui caractérise Tesprit d'une société où il n'y a que de l'eau à boire.
Dans ce grotesque résumé^ Francis comprit la parodie d'une idée sérieuse qui devait être le fond de cette association^ et ce qu'il venait d'apprendre^ ajouté à ce qu'il savait déjà, aiguillonna encore la vivacité du désir qu'il avait de faire connaissance avec les buveurs d'eau. L'opinion exagérée qu'il avait des buveurs d'eau faisait supposer à Francis que les membres composant cette petite église artistique possédaient tous un talent supérieur^ et que sans doute ils ne voudraient admettre dans leurs rangs que des associés qui leur paraîtraient des égaux. Le suffrage momentané • de ses amis lui avait été sensible sans doute ; mais pendant qu'ils exprimaient ainsi leur admiration^ Francis se demandait intérieurement : « Quelle sera l'opinion de l'homme au gant et de ses amis sur mon compte ? Me trouveront-ils digne d'être des leurs? » Il arrive souvent qu'un artiste distingue dans la foule un groupe^ quelquefois même un être isolé, dont l'opinion le préoccupe beaucoup plus que celle de la multitude. Les anciens buvaient aux dieux inconnus; tel artiste en commençant une œuvre, l'a consacrée votivement aux amis inconnus, et, quand elle arrive à la publicité, il est rare que celui à qui elle a été dédiée ne s'arrête
pas devant elle^ subitement attiré par un mystérieux appel qui lui dit: a Ne me reconnais-tu pas? Dans celte foule qui m'environne, c'est ton regard que j'attends^ c'est ton approbation que je réclame, d Et si l'inconnu s'arrête, s'il regarde, s'il approuve, dans la même minute peut-être son approbation est ressentie, devinée magnétiquement par celui qui l'attendait comme une récompense du passé, comme un encouragement pour l'avenir.
Qu'il admit ou non l'existence de ces communications mystérieuses, espèces de courants dans lescpiels s'édiangent les sympathies isolées, Francis avait agi comme ceux qui y croient. Nous avons dit l'e^tèce de petit succès qui se faisait autour de ses tableaux et le petit murmure qui commençait à se faire autour de son nom. Ce résultat dépassait ses espérances. Il uq tarda pas à reprendre courage, à se dire que les buveurs d'eau pourraient bien se trouver fiers un jour de l'admettre dans leurs rangs. Il n'y avait du reste rien qui ne fût très-réalisable dans cette supposition. Tous ceux qui commencent, quelle que soit d'ailleurs la branche de l'art à laquelle ils appartiennent, ne se préoccupent pas beaucoup de ceux qui continuent ou de ceux qui achèvent : ceux-là ont leur place prise et la défendent; mais, pour les débutants qui ont leur place à prendre, l'intérêt véritable est dans le nombre des concurrents qui chaque joar augmente, et surtout dans la valeur
relative du nouveau venu. Cette vérité est facile à observer et se justifie par l'empressement que tous les jeunes gens témoignent autour de l'œuvré d'un confrère qui pour la première fois se présente au jugement du public. Ce sentiment de curiosité inquiète n'est point blâmable. Toute lutte d'un artiste nouveau avec le public a un intérêt. Qu'il y ait chute ou succès^ chacun se passionne et attend avec impatience la décision du souverain juge. S'il condamne, les spectateurs s'écoulent tranquillement, ceux-ci prenant parti pour le vaincu, ceux-là contre, le plus grand nombre avec indifférence, a Un homme à la mer! b disaientils philosophiquement. Si au contraire il y a un vainqueur, alors toute la multitude se remue comme une fourmilière dans laquelle un oisif donne un coup de canne.
Les artistes si vains de ce titre ont parfois des accès de mesquine inquiétude. Ils ont toujours le mot progrès à la bouche dans leurs discours, et toutes leurs actions prennent le mot d'ordre de la routine. Us parlent sans cesse de l'indépendance dans l'art, et s'ils étaient mis en demeure de formuler un code, ils seraient unanimes pour produire un traité d'une tyrannie draconienne. Si restreinte qu'eût été la première tentative de Francis devant le public, si modeste qu'en eût été l'écho, cela était suffisant pour que tous les ra» pins de Paris accourussent devant la vitàne où ses ta-
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bleaux étaient exposés. -^ Quelques-uns^ connaissant le marc)iand^ entraient dans sa boutique pour examiner ces peintures de plus près et se renseigner sur le compte de l'auteur. Était-il jeune ? était^il riche ? Quel était son maître? N'était-ce point un amateur comme on en rencontre quelquefois dans le monde^ une de ces célébrités de salon à laquelle des triomphes d'album et des bravos gantés de blanc ont tourné la téte^ et qui vien* nent faire une campagne de fantaisie dans le domaine de Tart^ comme un dandy va faire un tour à Bade^ disant au public : a Mon Dieu ! oui^ j'ai fait ça en m'amusant. Qu'est-ce que vous en pensez ? Dites-le-moi franchement^ et remarquez bien que ce n'est pas mon état ? D A quoi le public répond souvent^ avec la franchise demandée^ que cela se voit très-bien en effet.
Le marchand^ interrogé ainsi à propos de Francis, répondait ce qui était, en ajoutant force amplifications. « Et venez encore dire que vous êtes malheureux, drôles! ajoutait-il. Clabaudez contre la destinée et contre le public qui ne sait pas ce qu'il veut ! Il veut qu'on lui plaise, qu'on le satisfasse, qu'on s'ingénie à aller au-devant de ses fantaisies, et non pas, comme vous le faites les trois quarts du temps, à satisfaire les vôtres, qui lui importent peu. Toute bourse qui sonne est exigeante et en a le droit. Faites des concessions au ppblic, sacrifiez au goût du jour, sans vous préoccuper sH fi^a celui de l'année, et vous trouverez en moi un
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iotennédiaire utile, complaisant^ dévoué^ pour mettre vos œuvres en circulation. Vous aurez un établissement bien achalandé^ bien situé ; on fera à votre peinture la toilette d'un beau cadre^ on la mettra sur un beau chevalet^ et on la montrera aux passans sous la lumière de quatre becs de gaz. d
Merci bien^ For de vos cadres^ Télégance de votre boutique^ et la lumière de votre gaz, vous faites payer tout cela trop cher, j'aime mieux le mur de l'exposition et ma liberté.
— Oui, mais le directeur du musée, ne le fait pas d'avance, et le jury ne vous accorde pas toujours un clou au salon> à moins d'être H. tel ou tel, le public du salon ne vous cherche pas parce qu'il ignore où vous êtes, -^ s'il vous remarque par hasard, et qu'il ait la fantaisie d'acheter votre œuvre, — comme il ne peut pas le faire tout de suite, il oublie sa fantaisie en prenant sa canne au vestiaire, et s'il rencontre un ami dans la rue, il se borne à lui dire : J'ai vu une assez jolie chose, de qui demande l'ami^ — d'un monsieur... Ah ma foi, je ne me rappelle plus, voilà à quoi ça sert les expositions, tandis que chez moi^ continua le marchand, c'est autre diose, je fais l'article, je raconte des histoires attendrissantes sur l'origine de mes tableaux^ — j'insinue à l'amateur qu'en achetant une belle œuvre, il eu fera une bonne. J'ai une maxime que je mets presque toujours en pratique, tableau regardé.
LIS BUVEURS d'eau. &3
tableau qui se vendra; tableau marchandé^ tableau vendu; mais il faut savoir s'y prendre^ augmenter ou diminuer à points moi j'ai l'art de ferrer le chaland^ conune on dit à la pèche à la ligne^ et quand un amateur entre dans ma boutique^ s'assoit sur mes fauteuils et regarde ime toile^ je passe à mon comptoir, et j'écris à mon artiste — votre affaire est dans le sac, envoyez prendre un autre châssis et mettez-vous à l'œuvre.
Cependant Francis, instruit qu'on s'était entretenu de son début dans les académies et dans les ateliers parisiens, ne mettait pas en doute que son nom ne fût arrivé dans la société des buveurs d'eau. A cette heure ils devaient avoir une opinion faite sur lui. Quelle était cette opinion? il eût donné la moitié de son succès pour la connaître. Dans l'espérance que l'homme au gant avait repris ses travaux au Louvre, et qu'en s'y prenant bien il pourrait peut-être savoir par lui ce qu'il était si pressé d'apprendre, — il parcourut les galeries sans rencontrer celui qu'il cherchait, il interrogea les familiers du lieu/ il s'informa même auprès des gardiens, et partout reçut la même réponse.
iJn jour, en passant sur le quai, Francis fîit arrêté par le passage d'un convoi qui devait être celui d'un personnage important, car au milieu de la foule qui l'accompagnait, les curieux désignaient des illustrations de toutes les classes de la société, et particulièrement les membres les plus célèbres de la Faculté de
Médecine. L'attitude du cortège était silencieuse et recueillie. Ce n'était pas un mort vulgaire que ce char funèbre portait au lieu du repos. Ce devait être un de ces hommes dont le nom était appelé à vivre dans la mémoire humaine bien après que le temps Faurait efPaeé sur la pierre de son monument^ car ses funérailles avaient Tapparence d'une marche triomphale vers la postérité^ et la physionomie générale de ceux qui formaient le cortège indiquait que la perte de ce défunt était un deuil public. Francis allait demander qui on enterrait là ; mais tout à coup il se frappa le front comme un homme qui devine. Entre les derniers rangs de la file qui suivait le convoi, il venait d'apercevoir un groupe isolé, au milieu duquel marchait l'homme au gant donnant le bras à une vieille femme plus que simplement mise ; un autre jeune homme, que Francis reconnut pour être le frère Paul, soutenait aussi les pas de la pauvre femme. Ces trois personnes, qui étaient peut-être les seules dont les vêtements ne fussent pas d'une couleur conforme à la cérémonie, avaient, comme signe de deuil, enroulé un morceau de crêpe autour de leur bras gauche. Derrière eux marchaient cinq ou six jeunes gens, la tête nue et le visage grave. Francis comprit alors qu'il assistait aux obsèques du docteur ^, dont il avait appris le décès par les journaux, et il eut le pressentiment que 4es jeunes gens qui accompagnaient les deux frères et leur aïeule
LBS BUVKimS d'eau. &&
devaient compléter la société des buveurs d'eau. L'ar* tiste retira son chapeau^ traversa la chaussée^ et prit Tang derrière le groupe sans qu'aucune personne parât prendre garde à sa présence.
On arriva ainsi dans la rue de la Roquette^ qui conduit au Père Lachaise. Gomme on commençait à passer devant les marbriers et fournisseurs d'ornements funèbresy^ qui sont .trè$*nombreux aux alentours des nécropoles^ l'homme au gant^ que nous appellerons désormais de soa véritable nom d'Antoine^ laissa la grand'mère au bras de son frère Paul^ et vint se mêler à ses amis. Bien que Francis ne fût qu'à deux pas derrière lui^ il ne l'aperçut pas., Antoine eut avec les buveurs d'eau une courte conversation, à la suite de laquelle Francis remarqua que chacun d'eux fouillait dans sa poche. Après avoir recueilli l'offrande commune^ Antoine quitta les rangs^ et Francis le vit entrer chez un marbrier. Peu d'instants après^ Antoine vint reprendre sa place auprès de sa grand'mère ; il avait ^ la main une grosse couronne d'immortelles. La pauvre femme parut étonnée ; mais son fils lui dit quelques mots tout bas^ et l'aïeule^ se retournant du côté des buveurs d'eau^ leur adressa un triste sourire de remerciement.
Quand oq pénétra dans le cimetière du Père Lachaise^ une grosse pluie, qui menaçait depuis les premières heures de la journée^ commença à tomber»
Malgré Tétat du temps^ on n'abrégea aucun des détails de la cérémonie^ et tousles honneurs funèbres furent rendus à la dépouille de l'honome illustre et utile que la terre allait recouvrir. Les buveurs d'eau et leur grand'mère s'étaient frayé un passage jusque dans le voisinage de la fosse^ sur laquelle de belles paroles fu« rent prononcées par des confrères qui avaient été les rivaux du défunt^ car où commence la mort^ la justice commence; c'est une dés premières restitutions que fait rélernité. Un homme dont Téloquence était connue achevait une oraison funèbre^ dans laquelle il retraçait en magnifiques images la vie glorieusement remplie du docteur. Il s'efforçait surtout de rappeler à la foule qui Pécoutait le caractère élevé du défunt. Après l'avoir montré grande il le montrait humain; il indiquait la trace de ses pas dans les évangéliques sentiers de la charité. Faisant allusion aux fonctions publiques que le docteur avait exercées pendant sa vie; comme un vivant symbole de réternelle misère et de la souffrance éternelle^ il évoquait la sombre figure du Lazare populaire^ l'hôte des grabats où n'entre pas le jour^ le patient inconnu de l'espérance; il le montrait^ au réveil du lendemain^ écartant les rideaux de sa couche moribonde et appelant d'une voix endolorie l'homme dont la parole lui donnait le courage^ et qui ne pourrait plus lui répondre; il mettait en relief toutes les belles actions de cette existence trop vite accomplie ; il ouvrait
les mansardes des quartiers laborieux, et faisait voir le prolétaire couvrant d'un crêpe i'outii qui mettait du pain dans la main de ses enfants^ et que la science du grand praticien avait replacé dans la sienne.
Au milieu de ses paroles qui semblaient tomber d'une lèvre touchée par le charbon sacrée une apparition qui venait matérialiser les images de sa péroraison attira les yeux de l'orateur en même temps qu'elle troublait l'attention de l'auditoire. Une vieille temme, dont les sanglots avaient déjà été entendus plusieurs foiS; parvint à s'échapper d'entre les mains de deux jeunes gens qui la retenaient ; franchissant le vide formé autour de la fosse qu'on achevait de combler^ elle plaça une couronne d'immortelles sur la croix provisoire qu'on venait d'y planter^ et les vêtements ruisselants de pluie^ elle s'agenouilla auprès de lafosse^ dans la boue, dans l'eau^ joignit les mains et pria.— Messieurs^ dit l'orateur en s'adressant aux spectateurs déjà gagnés par une émotion puissamment excitée^ que pourrais-je dû*e de plus qui valût ces larmes^ cette couronne, cette prière ! Suivons l'exemple que nous donne cette femme; —à genoux^ messieurs, et prions avec elle. —Et l'orateur illustre, s'inclinant, fit un de cesgestes d'autorité qui lui étaient familiers. Toute la foule obéit. La scène avait un caractère de grandeur véritablement saisissante ; aussi peu de gens échappèrent à l'impression qu'elle venait de causer, Francis moins que tout le monde.
68 LES fiUVEURS d'eAII.
Antoine et Paul aUaient peut-être s'unir à l'acte de reconnaissance publique de leur grand'mère; mais Vsàné des deux frères fut distrait par une courte conversation qui était venue jusqu'à ses oreilles. L'orateur^ son discours achevé^ était rentré dans la foule et y avait réjoint un personnage qui semblait attendre ses ordres. C'était le sténographe chargé de recueillir ses paroles pour un journal. — L'épisode est dramatique^ bien arrangé^ dit le jeune homme en félicitant celui qui d'une tombe venait de faire une tribune. — Pffl^ faitement, répondit l'orateur ; mais je n'étais pas averti^ et l'entrée de cette bonne femme m'a coupé le paragraphe finale qui résume tout le morceau. Je tiens à ce qu'on l'imprime; emportez donc ce feuillet^ et ajoutez-le à votre travail^ dit l'orateur en glissant une page manuscrite dans là main du sténographe qui remercia et disparut.
Cette révélation fut un soufflet brutal donné à l^àdmiration que cette brillante oraison funèbre avait éveillée dans l'âme de Tdné des deux frères, en même temps qu'une injure faite àla sincérité de leur douleur; leur grand'mère était prise comme une comparse de comédie funèbre. Cela pouvait donc arriver, que la terre du lieu saint fit concurrence aux planches de la scène. Antoine et Paul se regardèrent avec une égale tristesse. Dans leur rougeur commune, ils reconnurent le stigmate de la même insulte. Tous deux franchirent
le cercle et s'approchèrent de leur grand'mère^ qui priait toujours agenouillée.
— Retirez-vous^ lui dit Paul d^une voix vibrante d'indignation^ vous vous donnez en spectacle. — Et nous aussi^ ajouta Antoine en essayant de la faire relever. — L'aïeule regarda ses deux petits-fils avec étonnement; elle vit leur figure bouleversée^ toute rouge encore ; la colère semblait brûler leurs lèvres. — Est-ce bien mes enfants qui me parlent ainsi? semblaient dire ses yeux encore pleins de larmes.
— Ne voyez-vous pas que tout le monde nous regarde? dit Paul.
— Que pense-t-on de nous? continua Antoine^ qui jetait un regard courroucé vers les spectateurs.
— Ne suis-je donc pas venue pour qu'on me voie.... murmura la vieille femme. Vous avez peur qu'on nous regarde^ vous rougissez,... vous êtes honteux,... trem^? blants,... comme si vous étiez surpris faisant une mauvaise action.
Un terrible éclair, dont le feu sécha ses dernières larmes, monta aux yeux de l'aïeule. — Retirez-vous, dit-elle en écartant les deux jeunes gens, je vous comprends... Pauvre homme, ajouta-t-^lle en regardant la fosse, pardonne-moi si je n^achève pas ma prière ! Mes fils Font interrompue, parce que ma reconnaissance les humilie. Tu Tavais bien dit, mon bienfaiteur, leur misérable orgueil a tué tout ce qu'ils avaient de
bon. Ton bienfait est encore chaud dans leurs mains qu'ils ne s'en souviennent déjà plus.
— Ma mère, ma mère, s'écrièrent lés deux jeunes gens d'une voix altérée, si vous saviez !
— Je sais, reprit la mère, que vous avez vos chapeaux sur la tête devant cette tombe encore fraîche. — Et d'un geste rapide, elle étendit ses deux mains, arracha le crêpe qui était au Iprâs de ses deux lenfants, en jeta les lambeaux en disant d'une voix étouifée : — Otez cela, n[tôs fils; c'est assez de l'ingratitude sans le mensonge. mon Dieu, mon Dieu, s'écria-t-elle, vous maudissez ma vieillesse; vous ajoutez la douleur à la douleur. Mes enfants que j'aimais tant, mes enfants sont des ingrats ! Ah ! vous m'avez brisé le cœur, acheva-t-elle faiblement.
Cependant la foule commençait à se dissiperj la çolitude s'étant faite autour d'eux, Antoine et Paul purent expliquer à leur grand'mère le véritable motif de leur conduite. Elle écouta leurs raisons, et son visage retrouva un peu de sérénité en voyant l'empressement qu'ils mettaient à se justifier du reproche d'ingratitude; mais son âme simple comprenait mal le mouvement d'orgueil qu'ils n'av.aient pu réprimer. Dans un pareil jour et dans un pareil lieu, elle eût souhaité que ses enfants eussent fait comnie elle abnégation de ce sentiment d'amour-propre qui les avait distraits de leur douleur. Néanmoins son cœur tendre reçut le contre-
coup du chagrin qu'elle avait dû causer à ses pietits« fils^ et elle voulut s'excuser; mais ils lui fermèrent la bouche avec une caresse. On rejoignit le groupe des buveurs d*eau, qui s'étaient tenus à l'écart, et on reprit ensemble le chemin du retour.
Francis, abrité par un parapluie, s^ promenait dans les environs en ajant l'air de chercher son chemin. Il attendait que les buveurs d'eau passassent devsoit lui pour ^se rencontrer d'assez près avec Antoine, qui ne saurait alors s'empêcher de le voir et sans doute de le reconnaître. La rencontre eut lieu, comme Francis s'y attendait bien. Antoine marchait précisément en arrière du groupe et causait avec un de ses amis. La graud'mère et le frère Paul tenaient la tête. La pluie avait redoublé, et les terrains détrempés rendaient la marche trèspénible ; aussi le moment était-il peu favorable pour aborder une conversation familière. Cependant, comme Francis ne pouvait pas choisir ses instants, il profita de Toccasion et songea à en tirer tout le parti possible. Accueilli assez froidement par Antoine, qui ne l'avait réellement point aperçu, ni dans le convoi, ni pendant l'inhumation, Francis lia péniblement les paroles les unes aux autres pendant tout le temps que l'on mit à sortir du cimetière. On ne disait rien, mais on parlait. A la barrière, des cochers, qui stationnaient sur le boulevard extérieur, voyant arriver plusieiu's personnes, supposèrent qu'on allait leur faire signe.
62 LES BCVEIRS D EAU.
mais on passa auprès des fiacres sans s^arréter.
— Quel malheur que grand'mère ne puisse pas supporter le mouvement de la voiture! dit Antoine^ comme pour répondre à Tétonnement que Francis avmt laissé paraître en voyant que les buveurs d'eau continuaient la route à pied. Cette pluie qui ne cesse pas! Francis souffrait réellement de voir cette pauvre femme exposée à ce déluge glacial. Il savait parfaitement à quoi s'en tenir sur le motif allégué par Antoine pour s'excuser auprès d'un étranger de n'avoir pas pris une voiture. — Monsieur, dit-il avec vivacité, permettez-moi de vous proposer mon parapluie, et veuillez le porter à madame votre mère, il là préservera toujours un peu pendant le tèiôps qu'elle mettra à rentrer chez elle. — Antoine voulait refuser ; mais Francis insista avec tant de.cordiale simplicité, qu'il finit par accepter, et remercia Francis avec une effusion qui prouvait combien il était content qu'il eût cette idée. Il porta le parapluie à la grand'mère, qui se retourna en arrière pour remercier aussi. Francis la sàliia par une respectueuse inclination. — Mais, dit Antoine en revenant, vous, monsieur, vous allez être privé...
— Je suis jeune, dit Francis. Il allait ajouter : Et bien couvert, mais il se retint.
— Alors, dit Antoine/ comment vous remettre votre parapluie ?
-^ Voici mon adresse <
LES BUVEURS b'eAU. $^
Et il tira de son portefeuille une carte qu'il remit au Jeune homme. Francis pensait qu'il allait la regarder^ et se disposait à observer sur sa physionomie Teffet que produirait son nom ; mais Antoine prit la carte^ la glissa dans sa poche 3ans la voir^ et remercia de nouveau.
On était arrivé sur la place de la Bastille. C'était là que Francis avait dit qu'il s'arrêterait. Il salua ses compagnons de route^ s'inclina avec respect devant la grand'mère^ et s'éloigna par un c6té opposé à celui que suivaient lesi)uveurs d'eau.
Rentré chez lui^ Francis fit la toilette de son atelier. Il savait que dans toute première entrevue qui a un but intéressé^ l'influence des lieux n'est pas étrangère. Il pensait que l'intimité serait phis difficile à établir^ si la première pensée d'Antoine en entrant chez lui l'obligeait à faire une comparaison qui donnât trop d'avantage à son intérieur. Il fit donc disparaître toutes les choses qu'il avait acquises récemment et qui donnaient à son atelier un aspect trop meublé ; il cacha les quelques fantaisies de demi-luxe qui était sans utilité pour son travail^ il retira des murailles les toiles commencées dont il avait constaté lui-même la fai*
blesse^ il changea de place et exposa dans une meilleure lumière celles qui lui semblaient de nature à lui attirer un compliment. Au bout d^une heure, toute apparence de recherche, toute préoccupation de bienêtre domestique avaient disparu. Il avait calculé que cette mise en scène se chargerait de révéler tout d'abord à l'hôte qu'il attendait une conformité d'existence qui lui servirait de point de départ pour en arriver à ses fins.
Le lendemain dans la matinée, Antoine vint comme il l'avait promis la veille. Francis était bien en scène, comme on dit en termes de théâtre. Antoine avait parcouru d'un prompt regard l'atelier, et l'examen avait paru être favorable. Le premier quart d'heure fut employé en banalités ; mais étant chez un confrère, la politesse exigeait qu'Antoine donnât quelque attention aux études qu'il avait devant les yeux. Antoine suivit l'usage, d'autant plus qu'il y avait sur le chevalet uiie toile qui était placée trop bien en vue pour qu'on ne devinât pas dans quel dessein. Antoine loua avec intelligence ce qu'il voyait. Quand une chose lui parais- -sait- défectueuse, il la signalait, comme pour donner plus d'importance à ses éloges; mais on sentait l'embarras, l'indécision dans ses paroles.
Francis ne se méprit pas sur le compte d'Antoine. Celui-ci le payait, avec une apparence d'intérêt, d'un léger service qu'il lui avait rendu. — Les pieds lui brû-
lent chez moi^ il voudrait déjà être dans Tescalier^ et si j'avais une pendule, il regarderait l'heure, pensait Francis. Ce qui Tétonnait surtout, c'est qu'Antoine ne lui parlait point des tableaux récemment exposés par Francis. Dans tous les arts, les jeunes gens qui commencent à se produire ont la prétention qu'on doit connaître leurs œuvres, et qu'elles sont l'objet de la préoccupation générale. Aussi le silence que l'on conserve devant eux équivaut à la plus amère des critiques; l'ignorance équivaut à une injure. Ne pouvant admettre qu'Antoine ne connût pas ses tableaux, Francis en concluait que, s'il n'avait pas saisi cette occasion de lui complaire, c'est que son opinion n'était pas favorable, et intérieurement il trouvait que la société des buveurs d'eau, représentée en ce moment par Antoine, était bien difficile. Cependant on sortit de ce terrain vague. Francis eut l'adresse de glisser, à propos d'un maître dont on avait parlé, une critique dont il exagéra la violence avec intention. A la vivacité avec laquelle on lui répondit, il devina qu'il avait touché un ressort, et qu'Antoine, venu en visite officielle chez un étranger vis-à-vis duquel il voulait rester étranger, allait enfin se montrer ce qu'il était réellement. Antoine ne pouvait voir toucher à ses idoles sans les défendre, et il lui était impossible d'aborder une discussion d'art sans qu'il se passionnât. Une fois emporté, sa franche nature brisait tous les liens de la réticence, sa personnalité entière se
révélait^ non-seulement comme artiste^ mais aussi comme homme. Au ton dont son confrère avait commencé^ Francis avait deviné que ia séance serait longue. Il démasqua un placard^ prit deux bûches et alluma du feu dans son poêle.
— Tiens^ dit naïvement Antoine, vous avez donc du bois?
— J'ai séance toute cette semaine, et comme j'ai reçu quelque argent de deux tableaux, j'ai fait Une provision de chauffage.
— Et nous allons causer, comme des boui^eois, le dos au feu?
— Pardieu, interrompit Francis, nous devrions bien compléter le proverbe, et nous mettre aussi le ventre à table.
— Mais, dit Antoine embarrassé...
— Quoi ! répliqua Francis avec gaieté, pas de façons. Vous n'avez pas déjeuné sans doute aussi matin, moi non plus. C'est une besogne plus agréable quand on la fait à deux.
Antoine n'avait aucune raison pour refuser, et il en avait une pour accepter : il accepta. — C'est bien, dit Francis intérieurement, si la glace n'est pas encore brisée entre nous^ au moins elle est fêlée. — Il héla son portier par la fenêtre, et un quart d'heure après Antoiae et Francis réalisaient le proverbe bourgeois qui est si souvent une utopie pour les artistes pauvres.
Derrière eux^ le poêle ronflait^ et devant eux 1^ table était mise. La discussion interrompue reprit de plus belle. Les deux amis^ — c'était le nom qu'ils se donnaient déjà^ — causaient encore^ comme la nuit arrivait. — Maintenant; dit Francis^ allons dîner. Ce soir aussi vous êtes mon hôte. — Un seul mot peindra le degré d'intimité auquel ils étaient arrivés. Antoine^ voyant que Francis le conduisait dans un grand restaurant; Tarréta sur le seuil, et lui dit très-franchement : — Vous allez faire des sottises ; je ne veux pas être votre complice. Il vous en coûtera au moins vingt francs pour nous faire asseoir pendant une heure dans ces beaux salons où nous ne serons pas à notre aise pour parler, surtout des choses dont nous avons à parler.
— Baste, pour une fois ! dit Francis.
— Non, vrai, continua Antoine, et puis au fait, je puis bien vous dire cela... j'aurais comme un remords de m'attabler là dedans pendant qu'on jeûne à la maison. Faites mieux, allons dans un endroit modeste. En passant devant chez nous, je remettrai à mon frère quelques sous que vous allez me prêter. Demain, je vous les rendrai; j'ai à toucher un mois de leçons.
— Faites mieux encore dit Francis; allons prendre votre frère. et vos amis s'il s'en trouve chez vous.
— Cela ne se peut. Vous seriez gêné et eux de même. Quand ils vous connaîtront par moi, nous verrons. D'ailleujrs, mon frère veut travailler ce soir; s'il a de
quoi souper et devant lui qualité heures de feu^ de lumière et de tabac^ vous lui aurez rendu service.
Francis glissa une pièce d'or dans la main d'Antoine^ qu'il accompagna jusqu'à sa porte. — Attendez-moi cinq minutes^ dit celui-ci. -^ Pendant qu'il se promenait dans la rue^ Francis remarqua que le frère d'Antoine sortait de la maison^ accompagné de l'un des jeunes gens qu'il avait vus la veille au convoi". Peu de temps aprèS; il les vit rentrer. L'un d'eux portait une falourde sur le dos^ et l'autre avait un pain sous le bras. Francis se tint à l'écart pour qu'on ne le reconnût pas. Au bout de cinq minutes^ Antoine était redescendu. — C'est moi qui vous mène^ dit-il à Francis. — Et il le conduisit dans une espèce de brasserie où Ton mangeait. Si le repas se prolongea, ce ne fut point la faute des plats ; Antoine s'était opposé à tout extra. Comme on se levait pour partir, Francis vit avec étonnement que son convive payait le garçon qui les avait servis. — Que faites-vous? lui demanda-t-il.
— Laissez, répondit Antoine. — Et quand ils furent dans la rue : — Voici votre monnaie, dit-il en rendant à Francis ce qui restait de la pièce d'or.
Le dîner payé, Francis calcula que les buveurs d'eau n'avaient pas dû prendre plus de deux francs sur le louis. — Vous ne m'avez donc pas c^ompris tout à l'heure? dit-Il d'un ton de reproche à son compagnon.
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—- C'est vous plutôt qui ne m'aviez pas compris. Je vous avais demandé quelques sous.
— Maispuisquecelanemegônepas... reprit Francis.
— Mais cela nous gênerait^ nous ! répliqua Antoine de façon à faire comprendre que toute insistance lui' était désagréable. Et comme Francis allait hasarder une nouvelle objection : — Écoutez^ continua-t-il^ ma conduite a sa raison d'être. Vous avez vu avec quelle
iberté j'ai agi avec vous. Nous sommes dans des termes que nous n'aurions pas prévus ce matin. La transition a été rapide ; mais cette promptitude même est un gage de la franchise qui nous à mis la main dans la main. Le temps donnera un autre nom aux sentiments que nous pouvons avoir l'un pour l'autre. Le temps fait pour les amitiés ce qu'il fait pour les vins^ qui se dépouillent en vieillissant d'une verdeur sèche qui empêche d'apprécier toutes leurs généreuses qualités. Quand l'habitude nous aura appris à nous connaître^ nous perdrons aussi^ naturellement et sans effort^ tous les petits doutes^ toutes les craintes qui suivent le premier pas que deux sympathies font au-devant l'une de l'autre. Et maintenant, mon cher ami^ puisque vous paraissez y tenir, comme j'y tiens moi-même beaucoup de mon côté, allons voir vos tableaux. J'y aurais été déjà, si j'avais eu occasion d'aller dans ce quartier, car mon frère m'en a parlé comme d'une chose... heureuse.
On arriva devant la boutique de Morin. Antoine examina les tableaux et ressentit cette impression qu'on nomme le coup de fouet; mais il se remit de ce premier moment de surprise et jugea les deux toiles comme elles étaient jugées par les gens sérieux qui les avaient examinées.
— Eh bien ! lui demanda Francis^ que pensez-vous de mon début ?
-^ Je ne peux pas vous vanter à propos de vos peintures. Elles m'ont surpris d'abord ; mais ces deux toiles ne supportent pas un examen consciencieux. Les parties saisissantes^ qui ont dû vous paraître des qualités^ ne sont que d'habiles parodies^ des défauts communs aux maîtres que vous suivez. Vous êtes tombé dans le piège étemel tendu par les chefs d'école. En regardant vos tableaux tout à l'heure^ je me demandais si vous étiez en état de renouveler ce tour de force^ et si vous retrouveriez cette habileté au premier commandement de votre volonté. Je vais vous dire une chose qui vous surprendra : je souhaite qu'elle vous manque^ et qu'à la première tentative que vous ferez^ vous en soyez réduit au tâtonnement, à l'essai^ à l'étude enfin. Alors vous rentrerez dans la véritable voie ; vos progrès étant le résultat de la recherche et non d'un hasard^ vous en retirerez des profit durables que vous pourrez appliquer utilement et sérieusement. Vous allez me répondre que le sentiment et l'inspiration peuvent suppléer
à l'étude; mais rinspiration^ quand il s'agit d'un premier débuts se formule avec plus de naïveté. Dans ces circonstances^ c'est l'idée impatiente qui n'attend pas qu'elle soit mûrie par le travail de l'art^ c'est le diamant qui n'attend pas le lapidaire et se révèle diamant par sa première étincelle. Ce n'est pas là votre histoire. Vous n'êtes pas naïf, car votre peinture est pleine de ruses ; vous n'êtes pas original, puisqu'on sent chez vous, et malgré vous peut-être, des préoccupations étrangères. Ces tableaux ne sont pas le résultat d'une inspiration ; on l'aurait sentie dans vos œuvres précédentes. Qu'est-ce donc alors? Un accident ; et cet accident sera heureux selon le parti que vous allez prendre.
Francis gardait le silence, mais il ne paraissait qu'à demi convaincu. — Morin, reprit Antoine, se connaît, on ne peut le nier, dans cet art d'à-peu-près qui lui procure une fortune : il veut faire de vous ce qu'il a fait de plusieurs. Il vous fera produire beaucoup ; il vous entretiendra dans une apparence de bien-être que vous ne trouverez pas sûrement, si vous rompez avec lui. U a des influences qui l'aideront à vous procurer des succès dont il aura besoin pour donner à votre nom une valeur commerciale, car c'est l'affaire importante pour lui ; il vous lancera dans un monde qui est au monde ce que ses marchandises sont à l'art. Si vous refusez de produire pendant quelque temps, il s'offrira lui même à bercer le hamac de votre paresse, sûr que
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VOUS en sibrtirez bien vite pour arriver à son comptoir. Le familier^ l'ami^ le complaisant^ auront disparu alors ; vous vous trouverez en face d'un patenté qui vous ouvrira ses livres en vous disant que vous com« mencez à prendre trop de place dans la colonne de votre passif^ et qu'il serait temps de rétablir la balance. Le temps où vous vous contentiez de peu^ souvent même de rien^ sera bien loin derrière vous; vous aurez pris goût aux plaisirs coûteux^ aux satisfactions d'amour-propre^ aux éloges stupides qui vous font rougir^ mais que les faux artistes ont besoin d'entendre résonner autour d'eux pour travailler^ comme les mules qui s'excitent au bruit de leurs grelots^ vous serez fait à l'atmosphère dissolvante de cette flânerie parisienne qui bat du matin au soir monnaie de frivolités, frappée à l'effigie de la médisance en cours^ txaité avec indifférence par vos confrères qui n'accepteront votre réputation que comme une affaire de vogue inintellfgente^ vous parlerez d'eux en crevant une vessie de fielj sur leurs ouvrages^ vous voudrez vous venger de leurs dédains en leur prouvant qu'une de ces œuvres qu'ils n'admettent pas^ vous rapporte plus que ne pourraient le faire en un an leurs travaux sérieux^ patients^ et obscurs^ c'est alors que pour allonger d'un zéro votre crédit chez Horin^ vous consentirez à vous remettre à la besogne^ et Morin qui vous tiendra alors en sa puissance^ ne vous laissera plus même la liberté du
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caprice, il vous dira : Je. ne veux plus de» ceci, il me faut de ça, et il vous enverra le programme de voire tableau au coin de la toile. Puis un beau jour, quand il aura épuisé votre veine, il vous dira que vous baissez, il vous humiliera par lesisoccès préparés à de nouvelles recrues qui auront plus tard le même sort que vous, et à la fin il vous proposera de vous rendre votre liberté, à moins qu'il ne vous plaise d'accepter UQ emploi de broyeur dans sa fabrique. Vous voudrez essayer de vous passer de lui ; mais il arrivera que vous vous trouverez partout opposé à vous-même. On vous évincera précisément à cause de votre réputation compromettante. Vous vous reprendrez alors d'une belle passion pour les études graves; mais Tart, qui a horreur de ces adultères, vôlis renverra aux brocanteurs de bas étage. Vous tomberez sur la table des conmiissaires-priseurs, et- vous serez péniblement adjugé entre un lot de ferraille et un lot de chiffons. Que ferez-vous alors, découragé, dédaigné, méprisé^ trop avancé dans la vie pour pouvoir la recommencer, subissant à votre tour la pitié de ceux que vous avez connus autrefois obscurs, misérables, et que vous rencontrerez maintenant heureux et célèbres, possédant en réalité la chose dont vous n'avez eu que l'ombre, tandis que vous serez réduit à peindre des stations de la croix à cent francs la douzaine pour les fabriques d'églises villageoises
7 4 LES BUYEDRS D^EAC.
Ces alarmants pronostics n'avaient pas réussi à per* suader Franoi^. — Mais^ ditril à Antoine^ il faut vivre cepen/dant. — Ne viviez-vous pas avant de connaître Hprin ? répondit celui-ci. — Sans doute, répliqua Francis^ ms^is ce n'était pas sans peine ; je ne sais pas ^
cqmment je ferais, si je devais recommencer une sem« i
blable existence. Pourtant, se hftta4-il de dire, si j'étais soutenu, encouragé par l'exemple, si je vivais, comme |
vous, dans un milieu d'enthousiasme, au centre d'affections actives comme celles qui vous environnent, à cet incessant contact avec des intelligences fraternelles, j'acquerrais peut-être une foi qui me manque, j'en conviens, une persévérance qui résisterait à toute séduction dangereuse ; mais je suis isolé : j'avais des amis qui se sont^étachés de moi ; j'ai horreur de la soUtude et de Tennui. Alors, vous comprenez?
— Parfaitement, répondit Antoine ; il faudrait que vous vécussiez au milieu de nous. C'est cela que vous vouliez me demander ? Vous aurez entendu parier de notre petite réunion, et Dieu sait les quolibets qu'on fait pleuvoir sur nous : il est facile de médire de ce qu'on ne connaît pas, plus facile encore de ce qu'on connaît mal. Je vous dirai la vérité sur notre asso* ciation. Si son esprit répond à l'idée que vous vous en êtes faite, mes amis et moi nous entreprendrons votre sauvetage; mais il faut que vous sachiez à quoi vous vous engagez en prenant place parmi Aous.
Antoiqe expliqua alors longujemeQt à, .Fraacis les mystères d'une existence que celui-ci jCQPQjMssait déjà en.partie. Il profila ^^ne après Fautre les figures de tous ses amis. Selon lui^ tous n'avaient pajs de talent encore prouvé. — Nous avons^ disait-il^ parmi nous des poètes dont la muse balbutie encore; mais elle balbutie juste. lien est d'autres^ reprit Antoine^ et il se mit franchement du nombre, dont les œuvres déjà accentuées se montrent filles de bonne race. Ouant à notre pauvreté, nous la subissons comme on accepte le froid pendant Thiver, seulement notre hiver est rude, on ne peut le nier. Aussi notre espérance n'est-elle pas une poétique figure, comme la dépeignent les allégCH'ies : c'est une chétive compagne qui soupire ses consolations plutôt qu'elle ne les chante. Chez nous, les jours se suivent et se ressemblent, il en est beaucoup depuis trois itns dont nous avons pu mesurer la longueur sur un proverbe très-connu. Il y a pourtant des gens qui nous disent : Il est bon que les jeunes gens connaissent cette vie-là, cela leur trempe le caractère. — Oui, dans du vinaigre. — Pour nous, si nous avons échappé à cette amertume, par laquelle les gens les ii^ieux doués trahissent involontairement leur malheur, c'est grAce à l'exemple de résignation que nous avons au milieu de nous, dans la personne de notre ^rand'mère.
. Je vous iiiiai ^n histoire fn,deux mots, t.t voms ae
7 6 USS BUVEURS d'eAU.
pourrez vous empêcher d'admirer le rôle qu'elle joue parmi nous. Il y a trois ans, elle vivait chez nos par rents, achevant tranquillement sa vie laborieuse dans le repos de la vieillesse, comme un bon ouvrier qui a fini sa journée* Un soir, comme nous ne voulions pas prendre l'état auquel notre père nous avait destinés, ayant appris que nous allions travailler dans un atelier de peinture, il nous dit à la fin du dtner : « Vous avez mangé mon pain pour la dernière fois; allez vivre ailleurs, et comme vous pourrez: vos malles sont faites. — Et la mienne aussi, dit notre grand'mère en se levant de table. Je pars avec mes petits-enfants. » Notre mère pleurait, mais la grand'mère était calme : elle monta dans sa chambre, fit un paquet de ses hardes et nous rattrapait comme nous passions, pour n'y plus revenir, le seuil de la maison paternelle, — Pourquoi nous partions, où nous allions, qu'est-ce que c'était que l'art, — humble ignorante, elle ne le comprenait pas ; tout ce qu'elle comprenait, c'est que nous serions seuls et que nous étions jeunes et faibles. Comment repousser cette tendresse ? comment lui faire entendre qu'elle serait un embarras pour notre exil hasardeux ? Hélas 1 nous n'avions rien compris. Deux jours après notre installation dans notre premier atelier, le véritable dévouement de cette âme héroïque se révéla dans toute sa simplicité: grand'mère avait cherché de l'ouvrage, et elle en avait trouvé. Elle avait
paru bien vieille^ mais, comme Antée retouchant la t^rre^ cette laborieuse créature avait retrouvé de la force en touchant Touvrage. — Mes pauvres enfants, nous dit-elle, vous avez pris un état qui ne vous rapporte rien, mais qui vous plaît, c'est le principal. Moi, j'en sais un à la portée de tous les gens qui ont des bras, il nous aidera à vivre. Quand vous gagnerez de Targent et que vous serez heureux à votre fantaisie, vous m'achèterez un grand fauteuil ; je m'assoirai dedans pour ne plus bouger, et je mourrai heureuse en regardant votre bonheur. — Nous voulions l'empêcher de travailler et l'obliger à retourner dans notre famille, mais nos supplications furent inutiles. Elles nous arrêta d'ailleurs par un mot : a Est-ce parce que vous rougiriez d'avoir une grand'mère qui travaille chez les autres? » nous dit-elle. Que répondre, sinon accepter ce dévouement ?
Pendant les dix-huit mois qui suivirent notre départ de la maison paternelle , ce fut cette pauvre femme^ dont l'âge serait deux fois celui de mon frère et le mien, qui nous fit vivre avec le gain de son travail; et maintenant encore, si le secours de ses bras venait à nous manquer, il faudrait peut-être que nous fissions à nos principes des concessions mortelles pour l'art ; en un mot, nous serions forcés de rechercher aussi la protection d'un Horin. Or, c'est à toute concession de cette nature que s'oppose l'esprit de notre société. Chacun
dans sa spécialité se refuse parmi nous à faire autre chose que celle pour laquelle il se croit créé^ et attend patiemment , pour produire Tœuvre qui signalera soïl avènement^ qu'il mt réuni tous les éléments et acquis la force nécessaire. Il en est parmi nous qui seraient déjà en état de tirer de leurs travaux un bénéfice matériel de nature à apporter un soulagement non-seulement à leur position , mais à celle de tous ^ car dans notre famille rien n'est à un seul^ tout se partage en entrant. Toutefois ceux-là, n'ayant pas derrière eux l'autorité d'un nom fait, seraient obligés de subir des pré^ tentions inintelligentes, des conseils opposés à leur façon de comprendre ', et , préférant se maintenir dans leur intégrité, ils attendent que leur jour soit venu. On nous taxe d'un orgueil cynique : ce sont propos d'ignorants ou de malveillants. Notre orgueil n'est pas si niais qu'on le suppose. Nous accepterons, d'où qu'elle vienne, toute protection franchement offerte, toute sympathie qui, ne s'effrayant pas de l'apparence, ira au fond des choses et ne demandera pas à notre reconnaissance une attitude servile et un langage offensant pour nous-mêmes. Nous nous plions facilement aux nécessités d'une existence difficile, mais nous refusons de nous plier à une morale plus commode à pratiquer qu'à justifier. Nou^ ne sommes pas des puritains exagérés, et nous changerions .très-volontiers notre existence contre une meilleure , en tant que la métamor-
phose s'accomplirait sans préjudice de nos idées sur Tart. Nous sommes des hommes et nous sommes jeunes ; cette séquestration en dehors des plaisirs et dés jouissances de notre âge nous est souvent pénible; nous connaissons Tassant des tentations^ mais nous le repoussons y et ne pouvant les trouver ailleurs^ nous plaçons nos jouissances et nos plaisirs dans notre travail mente.
Voyant que Francis Téaiutait avec intérêt^ Antoine voulut répondre devant lui à toutes les objections dirigées contre la société des buveurs d'eau. On nous accuse d'égoïsme y continua-t-il^ parce que nous laissons travailler notre grand'mère , qui est vieille ; mais ce grand cœur donne un démenti aut accusations. Elle sait que son dévouement est la base de notre avenir^ et sa face rayonne de fierté quand elle voit le courage que nous puisons en elle. Entre nous^ nous nous aidons dans tonte la mesure de nos moyens. U y a un an^ j'avais le désir d'aller faire un petit voyage pou* étudier d'après nature : chacun de mes camarades s'est frappé volontairement de l'impôt d'une privation nouvelle; on m'a fait les frais de mon voyage. La plus grande franchise règne parmi nous. Nos opinions n'ont jamais qu'un visage. Nous sommes le plus possible d'humeur égale et gaie , parce que la tristesse ne sert à rien et que nous avons pour principe que tout ce qui est inutile est nuisible. Nous avons de grands défauts, qui ont
pris le parti de vivre en bonne intelligence plutôt que de se quereller pour se corriger mutuellement. Nous respectons toutes les opinions qui touchent Tart^ quoique opposées aux nôtres. Beaucoup parmi nous suivent un sentier différent^ mais le but est le môme^ et tout en nous soumettant avec religion aux règles de l'association ^ chacun conserve son indépendance. Nous sommes cités dans nos familles comme des modèles de désordre ; c'est à peine si Ton ose prononcer nos noms devant nos sœurs^ et notre existence est unie^ calme ^ moralement régulière : ce sont les habitudes d'une communauté, l'abstinence comprise. Nous évitons les nouvelles connaissances : une figure nouvelle, c'est le plus souvent un caractère nouveau, et nous craignons une dissonance dans notre harmonie. Au reste, on nous recherche peu, et nous nous occupons des autres encore moins qu'ils ne s'occupent de nous. Malgré notre isoli^ment, nous nous tenons au courant de tout ce qui se produit dans le monde de l'art. Chacun à son tour va aux nouvelles et nous les apporte. On lit les livres nouveaux, et quand une œuvre dramatique amène la foule dans un théâtre , on s'arrange pour que celui d'entre nous que ce succès peut intéresser assiste à une représentation. Ces rares plaisirs, on les perpétue le plus qu'on peut par le souvenir. Noua sommes comme les enfants qui ne sont pas habitués à voir des joujoux: nous économisons nos joies et nous les faisons durer
le plus possible ; quand le son est éteint, on écoute Técho. Doit-il quelque jour sortir quelqu'un et quelque chose de nôtre association? L'avenir le dira. Y aura-t-il jamais parmi nous un grand artiste? J^en doute. Quand nous faisons respirer nos muses, nous voyons qu'elles ont le souffle court. Nos productions ont le goût du terroir; jusqu'à présent, elles sont maladives. Aussi ne pensons nous pas que nous enfanterons de grandes choses , mais nous pourrons en produire de sincères. Malgré les brouillons, les inutiles, les parasites, les saltimbanques et toute la dangereuse engeance qui s'est abattue dans l'art comme des sauterelles sur un champ, la formule définitive de l'art moderne se trouvera quelque jour. En attendant, il y a des gens patients , utilement laborieux, convaincus autant qu'on peut l'être dans une époque d'incrédulité, vfvant à l'écart du tumulte des faiseurs de théories^ peu soucieux de triomphes puérils , et résignés humblement à leur rôle modeste.. Nous sommes de ces gens-là ; c'est notre mérite, et c'en est un. Youlez-vous le partager avec nous, maintenant que vous savez ce que nous sommes? acheva Antoine en regardant Francis.
— C'est mon plus cher désir, répondit celui-ci.
— Eh bien ! fit Antoine, j'arrangerai votre réception, mais réfléchissez encore, car vous voyez par ce que j'ai dit qpe jusqu'à présent les bénéfices de notre association sont assez r.rgatifs.
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