‹ Les buveurs d'eauChapitre 9 sur 18 · III. — l'atlas · texte numérisé non relu

III. — l'atlas

Les deux artistes descendirent sur le quai, et voyant le remorqueur V Atlas qui commençait à chauffer, ils demandèrent le capitaine, qui consentit à les recevoir à son bord et les prévint qu'ils eussent à embarquer des vivres. On partait dans une heure.

Au moment oii Jacques et Antoine revenaient à bord, ce dernier laissa échapper un mouvement de surprise en apercevant sur le pont de V Atlas les deux voyageurs avec lesquels il avait fait le trajet de Paris à Mantes.

— Vous connaissez ces personnes? demanda Jacques, qui avait vu son camarade saluer Hélène et son père, assis à l'arrière sur un ballot.

Antoine raconta comment il avait rencontré les voya* geurs.

— Ce sont probablement des gens du pays^ dit Jac* ques^ car sans cela ils ignoreraient que les remorqueurs prennent des passagers.

— Non, fit Antoine, ils viennent de Paris, et c^est la première fois que la jeune fille voyage. J'ai su cela par son père, avec qui j'ai causé dans le wagon.

— En tout cas, ils ne ressemblent guère à des Parisiens. Elle est singulièrement vêtue. Voyez donc sa robe. Je connais un fauteuil qui est habillé de la même façon.

Sans. qu'il sût pourquoi, cette plaisanterie fut désagréable à Antoine ; aussi n'y donna- tril pas cette réplique du sourire qui est un encouragement offert à celui qui plaisante.

— Hais à propos, reprit Jacques, puisque ces voyageurs étaient seuls avec vous dans le wagon où vous avez laissé votre album, ils pourraient peut-être vous en donner des nouvelles.

— Ils l'ont vu dans mes mains et savent qu'il m'appartient. S'ils se sont aperçus de mon oubli, ils m'en parleront sans doute.

Au même instant, les deux ou trois matelots qui composaient l'équipage de l^ Atlas détachèrent les amarres, et le remorqueur vira lentement pour aller prendre le milieu du fleuve.

— Route ! cria le capitaine au mécanicien é — Les

grandes roMBs commencèrent à se mouvoir, et le bateau^ qui partait sur lest^ fila avec assez de rapidité pour qu'on eût bientôt perdu de vue la flèche aiguë de Saini-Ouen. Pour échapper aux scories que la cheminée du remorqueur faisait pleuvoir sur leurs tétes^ le père et la fille quittèrent l'arrière du bateau^ où se trouvaient Antoine et Jacques, qui causaient en fumant avec le capitaine. — Si nous allons ce train-là^ disait celui-ci^ nous entrerons au Havre à trois heures, à moins qu'il ne se rencontre en rivière des navires qui réclament le remorquage, ce qui retardera nécessairement notre marche.

— Pensez-vous que la mer soit calme quand nous y arriverons? demanda le voyageur à la longue redingote. Et il ajouta plus bas, en désignant Hélène : — C'est à cause de ma fille que cela m'inquiète, c'est la première fois qu'elle s'embarque.

— Eh ! eh ! fit le capitaine, nous avons une grande marée aujourd'hui, et si le nord-ouest s'en méle^ comme cela en a l'air, nous pourrions bien danser un peu quand nous aurons passé la barre.

Cette nouvelle, (Jui fut rapportée à Hélène par son père, parut préoccuper la jeune fille.

— Est-ce que vous craignez réellement du mauvais temps ? demanda Antoine au capitaine.

— Monsieur plaisante, interrompit Jacques, le vent

est au sud, et tout ce que nous pouvons craindre c'e^t une pluie d'orage pour la fin de la journée.

— Votre ami m'a compris, dit le capitaine en riant; mais quand il m'arrive des passagers qui n'ont pas na* vigué encore, je leur fais un peu peur d'avance, cela me distrait. Cependant, ajouta*t-il, la marée sera un peu forte.

— Singulière façon de plaisanter, dit tout bas Antoine à Jacques. Je suis sur que cette jeune personne s^attend à rencontrer du mauvai$ temps, et cette crainte peut suffire pour gâter tout le plaisir de son voyage.

Le cas de retard qui avait été prévu se réalisa bientôt. Un caboteur et un brick anglais réclamèrent le remorquage de V Atlas f dont la marche se trouva trop ralentie pour qu'on pût arriveràQuillebeuf assezàtemps pour profiter de la marée. Aussi le capitaine fit relâcher à La Meilleraye, où l'on arriva un peu avant le coucher du soleil: Comme il était impossible de passer la nuit à bord, les passagers descendirent à la plus voisine auberge, où. l'on dîna en commun. Après le repas, prolongé par l'interminable café normand, que la coutume du pays arrose d'un si grand nombre de libations aux noms bizarres, on sortit pour aller faire un tour de promenade sur le bord de l'eau. La soirée était magnifique et dans la brise, un peu rafraîchie par la pluie qui venait de tomber, on sentait déjà un souffle salin. La Seine, vastement élargie à cet endroit, et les

mouettes qui volaient au-dessus des eaux biniyantes^ annonçaient rapproche de l'Océan. Le soleil se couchait lent et majestueux derrière les hautes futaies du grand parc de La Heilieraye^ qui paraissait être Tasile choisi par tous les oiseaux de la contrée. Peu à peu, les derniers feux du couchant s'éteignirent en passant par toutes les dégradations de lumière qui préparent l'arrivée du crépuscule, dont les ténèbres indécises enveloppèrent bientôt le fleuve et ses rives. Retentissements sonores des marteaux dans les chantiers, souffle régulier de la forge aux vitres ardentes, aigres gémissements de l^essieu, vibrations des clochettes du troupeau revenant de l'abreuvoir, tous les bruits de la journée affaiblirent progressivement leurs rumeurs familières , dont les vagues murmures s'étoutfèrent avec l'accord harmonique d'un decrescendo, A l'exception du capitaine de r Atlas et du père d'Hé* lène, qui étaient fort insensibles aux spectacles de la nature, l'aspect mélancolique qu'elle revêt à ces pâles heures du soir pénétrait les trois jeunes gens, qui marchaient ensemble sans se parler, sans se voir peut-être, isolés dans une rêverie commune. Ce fut Antoine qui le premier rompit le silence.

--Quel malheur que nous n'ayons pu continuer notre route ! nous serions entrés en mer par cette belle nuit*

^- Bah ! répondit Jacques, vous avez bien le temps de la voir, la mer*

— Il me semble, reprit Antoine, que nous aurions aussi bien pu dormir la nuit sur le rentorqueur et y prendre notre repas, puisque nous avions des provisions. Cela aurait toujours économisé les frais d^aubei^e.

— Parlez plus bas, lui dit Jacques; il n'est pas utile qu'on sache le secret de notre bourse.

Antoine se retourna, et à quelques pas derrière lui il aperçut Hélène, qui s'était arrêtée, assise sur une barque échouée, écoutant le refrain lent et monotone avec lequel les matelots du brick anglais accompagnaient une manœuvre.

— Il faut avoi^pr que nou&ne sommes guère galants, ni Tun ni l'autre, de laisser cette demoiselle toute seule.

— Il est vrai que Je ne m'étais pas aperçu qu'elle nous accompagnait, dit Jacques.

— Je l'ignorais aussi, ajouta Antoine.

Conune ils parlaient, ils virent Hélène, qui retournait sur ses pas, sans doute pour aller à la rencontre de son père ; mais l'un de sçs pieds s'étant embarrassé dans uue amarre qu'elle n'avait pas vue, elle fit un faux pas et tomba à terre. Antoine et Jacques accoururent près d'elle. Hélène s'était déjà relevée ; sa chute ayant eu lieu sur un sable amolli par le remou de la vague, elle avait seulement un peu mouillé ses vêtement^. Elle rassura les deux jeunes gens, qui semblaient craindre qu'elle ne fût blessée. — Je croyais mon père derrière moi, dit-elle, et son accent trahissait l'embarras qu'elle

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éprouvait à se trouver seule avec deux inconnus.

— Voîci monsieur votre père qui vient avec le capitaine, dit Jacques, apercevant la silhouette des deux hommes à une vingtaine de pas.

— Tu me laisses seule ! dit la jeune fille à son père, qui venait de la rejoindre.

— Comment seule ! interrompit le capitaine en désignant Antoine et Jacques. N'avez-vous pas deux cavaliers ?

— Nous venons seulement de rejoindre mademoiselle, dit Antoine avec empressement.

— Est-ce que tu veux rentrer? demanda le père d'Hélène.

— Hais non, s'écria-t-elle avec vivacité, en se rapprochant de lui conime pour lui prendre le bras.

— Va devant, lui dit son père. Nous causerons avec le capitaine. Cela ne t'amuserait pas, dit-il d'un air singulier qui fut sans doute compris par sa fille, car elle se pencha à son oreille et lui dit très-bas et très-vite : ■r- Voilà encore que tu racontes tes affaires à une personne que tu ne connais pas ! — Elle acheva ces paroles avec un petit mouvement d'impatience.

— ... Je vous disais donc, capitaine, reprit le bonhomme en continuant sa conversation, que mon associé était un coquin, ce que je prouve dans un mémoire.

— Allons! murmura Hélène en s'éloignant,... le voilà parti !

— Permettez-moi de vous offrir mon bras, lui dit Antoine en la voyant marcher toute seule.

Elle s'appuya légèrement sur le bras qui lui était offert et continua sa pronienade en ralentissant le pas de façon à ne laisser qu'une très-courte distance entre elle et son père. Mais celui-ci possédait une manie commune à certains bavards : quand il causait en marchant^ il s'arrêtait devant son interlocuteur ; puis^ pour mieux faire pénétrer son raisonnement^ il secouait rudement celui qui Técoutait par le collet de son habit^ et marquait chaque poiht du discours en lui frappant sur l'épaule. Les petites stations qu'il imposait au patient capitaine de l'Atlas s'étaient renouvelées assez fréquemment pour qu'il se trouvât encore uoe fois assez éloigné de sa fille. Qu'elle s'en fût aperçue ou non^ Hélène semblait ne point y prendre garde ; elle continuait à marcher tranquillement au bras d'Antoine^ avec qui elle causait. Entraînée par le besoin que les natures niâves ont de s'épancher^ elle lui faisait les confidences de ses impressions depuis qu'elle avait commencé ce voyage. — Quel malheur que nous n'ayons pas pu entrer en mer par cette belle soirée ! dit-elle avec regret. Peu d'instants auparavant^ Antoine avait fait la même réflexion avec son ami Jacques. Celui-ci en fit tout haut la remarque. Cette communauté de regrets établit une espèce de sympathie qui rompit l'état de gène que ressentent deux personnes étrangères mises momentané-

us LES BUVEURS D'EAU.

ment et par hasard au bras Tune de l'autre. La causerie devint sinon intime^ au moins familière. Jacques y prenait part; il avait quelquefois dans sa façon de s'exfNrimer des figures qui amenaient le soiirire sur les lèvres de la jeune fiUe^ pour qui ce langage était nouveau. Comme la fraîcheur qui montait de la rivière lui causait un léger frisson^ Jacques lui couvrit les épaules avec une vareuse qu'il portait sur soa bras. Hélène voulut refuser d'abord et faisait un mouvement pour retirer ce vêtement; mais Antoine. boutonna rapidement la vareuse sous le cou de la jeune fille.

— Mais décidément mon père m'abandoone^ dit-elle en se retournant.

— Il nous suit^ dit Jacques. J'aperçois le feu du cigare du capitaine.

— Il ne faut pas que ce soit ma présence qui vous géne^ reprit Hélène en s'apercevant que ses deux compagnons avaient abandonné leur pipe.

-- Je suis éteint dit Jacques^ et je n'ai pas de feu sur moi.

— Allez vous rallumer au cigare du capitaine^ fit Antoine très-naturellement.

— Compris ! murmura le sculpteur à l'oreille de sou ami et en lui poussant le coude.

Antoine devina que son ami avait supposé qu'il voulait se ménager un téte-à-téte. — J'irai moi-même chercher du feu, dit-il avec vivacité, et il mit Hélène

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au bras de Jacques^ au> moins aussi étonné que sa compagrue.

— : Tâchez donc de raipener mon père, dit celle-ci. Nous sellons vou^ attendre^ ajouta-t-elle avec une certaine intention»

Antoine mit deux, ou trois minutes à rejoindre le père cL'Hélène, qu'il trpuva encore arrêté avec le, capitaine, auquel il parlait avec une volubilité extraordi-» naire. — Je viens vous demander du feu, capitaine, dit Antoine. Mademoiselle votre fille vous attend, ajoutat-il en se retournant vers le père d'Hélj^ne. ,

— Allez toujours. Nous vous rejoignons, répondit c^lui-ci, — Et rappelant le jeune honime au moment où il allait s'éloigner, il. lui remit une espèce de pardessus qu'il avait spu^ son bras. — Donnez donc« je vous prie,, ce manteau à ma fille.. Je crainsi qu'elle n'ait froid.

En se retirant, Antpine entendit le bonhomme qui disait à son compagnon : — Oui, capitaine, c'est comme x'ai l'honneur de vous le dire. Je suis arrivé à Paris avec quatorze francs, et j'ai remué des millions. . . — Comme il se hâtait et que le chemin était un peu obscur, Antoine accrocha par mégarde à une branche basse qui lui faisait obstacle le vêtement qu'on venait de lui donner pour Hélène. Après l'avoir dégagé, comme il le retournait en tous sens pour voir s'il ne l'avait pas déchiré, un objet s'échappa de la poche du piu'dessus. En

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se baissant pour le ramasser^ Antoine reconnut avec surprise que c'était Talbum oublié par lui dans le wagon. Il ralentit un peu son pas^ assez intrigué par cette décou- *verte^ et se demandant pourquoi ni Hélène ni son père ne lui avaient parlé de cette trouvaille. Il ne voulut pas cependant réprendre Talbùm^ et le remit dans la poche d'où il était tombé. — Us ne peuvent ignorer que cet album m'appartienne^ pensait-il^ car pendant le voyage ils me l'ont vu entre les mains. Pourquoi ne pas me le rendre?... Après cela, il peut se faire qu'ils n'y aient point songé. Attendons.

En achevant ces réflexions, Antoine rejoignit Hélène et Jacques, qu'il retrouva à l'endroit où il les avait quittés. — Voici un manteau que votre père m'a chargé de vous remettre, mademoiselle, dit-il à Hélène.

— Comment, mon père n'est pas venu avec vous ! fit celle-ci avec étonnement.

— Je l'ai laissé au milieu d*une conversation trèsanimée avec le capitaine ; au reste ils nous suivent.

-r- Allons toujours alors, dit Jacques en remettantla jeune fille au bras de son ami. Nous ne pouvons pas nous perdre, puisque le chemin est tout droit.

Hélène avait substitué à la vareuse que Jacques lui avait mise sur les épaules le vêtement que venait de lui apporter Antoine. Tout en causant, celui-ci se préoccupait d'amener à propos dans la conversation quelque parole qui pût rappeler à sa compagne^ au

HÉLÈNE. ^4t

CI S OÙ elle n'y songerait plus^ qu'elle avait en sa possession un objet qui ne lui appartenait pas. Comme on passait devant un puits entouré d'une grille qui paraissait très-curieusement ouvragée^ Antoine dit à Jacques: — Voilà^ je crois^ une jolie chose; si j'en ai le temps demain^ avant de partir^ je viendrai faire un tour par ici avec mon album.

— Je croyais que vous l'aviez perdu dans le chemin de fer^ répondit Jacques.

— Vous savez bien que j'en ai acheté un autre à Rouen.

Hélène ne dit pas un seul mot. Seulement Jacques remarqua qu'elle avait fait un mouvement. Le silence qu'elle gardait devant cette réclamation indirecte embarrassa singulièrement Antoine. Son album ne contenait aucun dessin achevé. Ce n'étaient pour la plupart que des croquis^ renseignements pris en trois coups de crayon. Un grand nombre de feuillets convertis en mémento renfermaient des adresses^ des dates^ des calculs^ tou^s les notes de la vie familière. Quel intérêt pouvait donc avoû* cette jeune fille à vouloir garder ces feuillets insignifiants? Il ne se l'expliquait pas^.et avait grande envie de le demander à Hélène; il se contint cependant et remit à un autre moment pour lui faire cette réclamation. La fraîcheur devenant plus sensible^ Hélène pria les deux artistes de la ramener à son père^ qu'elle voulait décider à rentrer.

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Le capitaine ne put dissimuler $a satisfaction quand le retour des trois jeunes gens vint mettre un terme au bavardage de son obstiné passager. Hélène prit le bras de son père^ et Ton regagna Tauberge^ où chacun se. disposa à se mettre au lit, car le capitaine avait den^andé les pilotes pour quatre heures du matin. Antoine et Jacques se retirèrent dans une chambre commune. Comme ils n'avaient aucun désir de sommeil, ils se mi* rent à leur fenêtre et causèrent quelque temps en fu* mant. Antoine nerput s'empêcher de raconter à son camarade comment il avait découvert que la .jeune . voyageuse avait trouvé son album.

— Mais puisqu'elle paraît ne pas vouloir le rendre,, le trouvant sous ma main^ je l'aurais tout simplement gardé, dit Jacques. C'était votre droit.

. Une transition de causerie rappela aux deux amisi l'incident de la promenade qui, pendant quelques nii^ nutes, avait laissé Hélène seule avec Jacques.

— A propos, demanda Antoine, pourquoi dpncsupr posiez-vous que je voulais vous. éloigner pour rester seul avec cette demoiselle ?

— Cette supposition était bien naturelle, répondit le sculpteur; vous vouliez m'envoyer à cent pas derrière vous pour chercher du feu, et vous aviez Tamadou dans votre poche; c'était me dire clairement: Va te promener. Au reste, vous avez pu voir que j'y allais de bon cœur,. . . *

— C'est pourtant vrai, j'avais le feu sur moi, fit Antoine en retrouvant dans sa poche la boite d'amadou. Je vous affirme cependant que je l'ignorais. Je croyais au contraire que vous Tàviez conservé.

— * Alors, reprit Jacques, il n'était pas utile de vous éloigner pour aller chercher du feu ailleurs ; il fallait m'en demander.

— C'est que je voulais vous prouver que votre sup* position de tête-à-téte n'était pas fondée.

— Ah! murmura le sculpteur, qui veut trop prouver ne prouve rien. ,

Voyant que son ami semblait encore conserver une arrière-pensée à ce propos, Antoine insista pour le dissuader. Jacques répondit à cette insistance par un éclat de rire. — Que de mal vous vous donnez pour rien ! dit-il à Antoine. Vous ressemblez à utl homme qui prendrait une lieue d'élan pour franchir un caillou. En tout cas, ajouta-t-il,si c'était vous qui au lieu de moi fussiez resté seul pendant ces quelques minutes a\ ec mademoiselle Hélène, il est probable que vous n'auriez pas été aussi béte que moi. Figurez-vous que sans y prendre garde, et plutôt pour dire quelque chose, je me suis mis à me plaindre de l'humidité et de la fraîcheur de la soirée, de façon que mademoiselle Hélène, à qui je venais de prêter ma vareuse, s'est excusée de m'en avoir privé et m'a proposé de me la rendre. Aussi vous avez vu avec quelle précipitation elle m'a restitué mon vête-

merit^ quand vous lui avez apporté cette singulière enveloppe qu'elle appelle un manteau.

—Mais, mon ami, interrompit Antoine, votre réflexion justifiait cet empressement.

— Je ne dis pas non, fit Jacques; c'est égal, la jeune personne est un peu susceptible.

Pendant que les deux jeunes gens s'occupaient ainsi d'Hélène, celle-ci, avant de rentrer chez elle, avait pris son père à partie et lui faisait des remontrances à propos de l'abandon dans lequel il l'avait laissée pendant la soirée, et le grondait aussi au sujet de la singulière manie qu'il avait de prendre le premier venu pour confident des ses afiaires. — Gomment peux-tu croire que de tels récits puissent intéresser un étranger? lui disait-elle. A quoi cela sert-il de revenir sans cesse sur des événements que tu devrais au contraire t'appliquer à oublier, puisque le souvenir te trouble ? — Il s'ensuivit entre le père et la fille une discussion à laquelle celle-ci renonça la première, car elle ne se sentait plus maîtresse de son impatience et craignait de se laisser emporter plus loin que ne lui permettait d'aller le respect filial. Les deux amis l'entendirent rentrer chez elle et fermer sa porte, au moment même où ils regagnaient leurs lits, se rappelant qu'ils devaient être debout au point du jour.

Le lendemain, à quatre heures, un matelot de l'Atlas vint réveiller tous les passagers. Comme ils descen-

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daient dans la salie commune^ l'aubergiste les pria de lui communiquer leurs passeports^ ou, s'ils n'en étaient pas pourvus^ de s'inscrire eux-mêmes sur le registre de police. Il se passa alors une petite scène qui pendant quelques minutes parut tenir Hélène sur les épines. Son père^ à qui Ton avait remis le registre pour qu'il s'inscrivit^ ne terminait pas ses préparatifs : il trouvait l'encre trop épaisse^ la plume trop grosse ; il ne comprenait pas l'utilité de ce qu'on lui demandait ; enfin il se décida. Voyant qu'il mettait à écrire beaucoup plus de temps que cela n'était nécessaire^ sa Olle passa sa tête par-dessus son épaule, pour voir ce qu'il écrivait.

— N'en mets pas si long, lui dit-elle tout bas, ce n'est pas utile.

— Laisse-moi donc, je sais ce je fais, lui répondit-il en la repoussant.

Hélène se mit à battre avec son pied des appels d'impatience. Elle voyait Antoine et Jacques se parler tout bas, et devinait que son père était l'objet de ces propos qu'elle supposait ironiques. Son père finit par déposer la plume ; un autre ennui commença pour la jeune fille. En réglant le compte, M. Bridoux entama une discussion avec l'aubergiste ; il traitait celui-ci avec une familiarité qui semblait n'être pas de son goût, il comptait et recomptait sa note, dont le chiffre était une bagatelle. Voyant que Ton avait marqué deux

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bougies qui restaient presque entières^ il exigea qu'on les lui laissât emporter.

— Mais ce n'est pas l'usage^ loi faisait observer Hélène^ i*endue confuse par ces minuties.

— Comment î ce n'est pas Tusage de profiter de ce qu'on paie ? s'écria son père, voilà qui est fort.

Sur un signe de son maître, la servante, qui était allée chercher les bougies, les remit au pèi^e d'Hélène en le priant de ne pas l'oublier. Le bonhomme était occupé à chicaner l'aubergiste, qui lui avait rendu parmi sa monnaie mie pièce à peine marquée; il en réclama une autre. On la lui donna.

— N'oubliez pas la fille, dit la servante, qui le voyait resserrer son argent dans une bourse longue d'une aune.

— Çà en a tenu, çà, mon brave, fit le père d'Hélène, remarquant que l'aubergiste regardait sa bourse avec curiosité.

— Tant mieux pour vous ! répondit celui-ci.

Hélène se mordait les lèvres jusqu'au sang. Son

père, toujours poursuivi par la servante, se décida à lui mettre quelque chose dans la main. La Normande lui fit une révérence moqueuse, et montrant le décime qu'il lui avait donné, elle ajouta : — Merci, Monsieur, c'est pour les pauvres.

Antoine, à qui Ton avait passé le livre de police, ne put s'empêcher de sourire en voyant une longue énumératiou qui remplissait plusieurs lignes et qui était à

peu près aiusi conçue : a H. Denifr-Désiré Brîdoux^ ancien entrepreneur des travaux du gouvernement^ anàen prad'honune des métiers de Paris ^ ancien propriétaire^ ancien juré^ et mademoiselle Hélène Bridoux, sa fille ^ actuellement professeur diplômée au second degré par la Sorbonne de Paris^ tenant un eours pour les jeunes personnes qui se destinent à Finstruction puMique« On s'inscrit à Paris^ rue... n""... Se rendant aux bains de mer. ik Jacques se livra à toute sorte de plaisanteries à propos de cette notice singulière. — En parlant de toutes ses anciennetés^ il a oublié de parler de sa redingote qui parait dater des croisades. C'est égal^ ajouta le sculpteur; il est encore malin : il a fait une annonce à sa fiUe^ mademoiselle la bachelière ès-lettres.

Cette gaieté déplut à Antoine^ qui se demandait intérieurement quand et par qui il avait entendu citer le nom qu'il venait de voir sur le registre. Au moment où les deux jeunes gens réglaient leur compte^ le capitaine de r Atlas entra dans Thôtellerie accompagné des pilotes de la Heilleraye^ qui devaient passer à son bord et à celui des deux autres navires remorqués par r Atlas; ils venaient boire la goutte avant de s^embar* quer-— Vous m'avez amené un singulier voyageur^ ca* pitaine^lui dit l'aubergiste; il a coupé les liants en quatre avant de payer sa dépense^ et il a écrit son histoire sur mon registre*

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— Ah! parbleu, s'écria le capiuùne en jetant un coup d'œil sur la note laissée par M. Bridoux ; je la connais, son histoire : il m'a tenu pendant deux heures à ine la raconter hier au soir.

— Mais si cela vous ennuyait, il ne fallait pas l'écouter, monsieui', dit tranquillement Antoine.

— Mais ce n'était pas possible, répliqua le capitaine sans se formaliser de l'interruption. Figurez-vous que le gaillard m'avait jeté le grapin après mon habit ; il a fallu tout avaler. Par exemple, s'il lui prend la fantaisie de recommencer tantôt, je le fais fourrer dans la soute au charbon.

Comme le capitaine achevait de parler, Antoine, en levant les yeux sur la glace qui était au fond du comptoir, aperçut Hélène qui se tenait debout sur le seuil de l'auberge. A la confusion peinte sur son visage et à ses nfianières embarrassées, le jeune homme devina qu'elle avait dû entendre les propos tenus par le capitaine sur le compte de son père.

— Qu'y a-t-il pour votre service. Mademoiselle? demanda sèchement l'aubergiste.

— Pardon, Monsieur, répondit Hélène; c'est que j'ai oublié mon ombrelle dans la chambre; si vous vouliez avoir la bonté de l'envoyer chercher.

— Voilà la clé de la chambre, dit ^hôtelier en jetant une clé sur le comptoir ; montez vous-même.

— Ne vous donnez pas la peine. Mademoiselle, inter-

rompit Antoine en prenant la clé ; j'ai quelque chose à aller chercher chez moi ; je descendrai votre ombrelle en même temps.

Avant qu'elle eût pu accepter cette complaisance^ Hélène vit Antoine disparaître dans Tescalier. Jacques Tavait regardé tout étonné. — C'est pour l'instant que la jeune personne aurait besoin d'ombrelle^ dit* le capi* taine tout bas à l'oreille du sculpteur^ car elle a l'air de piquer un fameux coup de soleil.

La phrase n'était pas achevée^ qu'Antoine était redescendu et remettait à Hélène l'objet oublié par celle-ci.

— Qu'aviez-vous donc laissé dans votre chambre? lui demanda Jacques avec une intention malicieuse.

— Mon album, répondit Antoine.

— Décidément, vous n'avez pas de chance avec vos albums; vous les oubliez partout, dit le sculpteur assez haut pour être entendu de mademoiselle Bridoux, qui était à peine sortie.

— Allons, mes enfants, et vous, messieurs, en route ! dit le capitaine en s'adressant aux pilotes et à ses passagers.

On gagna le canot de V Atlas, mouillé à quelques toises dé la rive. H. Bridoux et sa fille étaient déjà dans le canot, qui accosta V Atlas en quelques coups d'aviron. Le remorqueur ne possédait pas d'escalier d'embarquement ; deux ou trois tassaux espacés le long du

f^O LES BUVEORS D'eAU.

bordage formait une saillie qui suffisait aux matelots pour monter à bord ou en descendre. M. Brîdoux^ qui n'avait pas le pied marin^ se plaignit tout haut de la difficulté qu*on devait éprouver pour monta*.

— Quand on veut ses aises; on ne navigue pas sur un bateau qui ne transporte que des marchandises; les barriques et les boucauts ne demandent pas d'escalier^ dit sèchement le capitaine. Cependant^ comprenant rembarras dans lequel se trouverait la jeune fiUe^ il fit descendre une échelle dans le canot pour qu'elle pût monter plus facilement. Son père profita de la circonstance ; il monta après elle, assez embarrassé par les longues basques de sa redingote. A peine sui'le pont, Hélène courut reprendre la place qu'elle y occupait la veille ; son père alla se placer ailleurs : ils semblaient se bouder; un quart d'heure après, l'on était en route. Placés de chaque côté du bateau, deux matelots plongeaient alternativement dans l'eau la longue perche métrique qui sert à en mesurer la profondeur, et proclamaient à haute voix le résultat de chaque coup de sonde. Attentif à ces indications répétées d'une voix monotone, le pilote, les yeux fixés sur le timonnier, lui indiquait, selon le mouvement imprimé à sa main, la marche qu'il devait suivre. Tous ces détails de navigation étaient nouveaux pour Antoine et excitaient sa curiosité. Quanta M. Bridoux, il paraissait fort inquiété par les opérations de sondage.

— Nous sommes donc dans un passage dangereux? demanda-t-ii aux deux jeunes gens.

Jacques lui expliqua que les bancs de sable, souvent déplacés par le mouvement des eaux, nécessitaient remploi des pilotes; M. Bridoux alla porter ce renseignement à sa fille, qui se borna à lui répondre qu'elle aurait pu le lui fournir elle-même.

Après avoir dépassé Caudebec, où Voû s'arrêta quelques instants pour prendre de nouveaux pilotes et déposer ceux de La Meilleraye, Antoine et Jacques, dont Fappétit était aiguisé par Tair vif du matin, s'installèrent sur une grande caisse renversée pour y déjeuner avec les vivres embarqués la veille. H. Bridoux, qui avait eu la même idée et au même instant, demanda aux deux jeunes gens la permission de profiter d'un coin de leur table improvisée; il alla chercher auprès de sa fille le cabas qui contenait ses provisions. Hélène parut contrariée de ce déjeuner en commun, et refusa de prendre part à ce qu'elle considérait comme une indiscrétion de la part de son père. La véritable raison de ce refus^ c'est qu'elle redoutait que M. Bridoux ne renouvelât auprès des deux amis quelque récit du même genre que ceux à propos desquels le capitaine de l'Atlas s'était exprimé avec la rancune d'un homme ennuyé. .

Cet incorrigible penchant à une intimité trop immé^ diate, qui entraînait M. Bridoux à jeter dans l'oreille

d'un étranger bon nombre de choses, parmi lesquelles il s'en trouvait d'utiles à taire, était chez lui doublé d'une autre mauvaise habitude : il répondait quelque fois avec certaines formes de familiarité qui pouvaient n'être pas du goût de tout le monde, et choquer des gens susceptibles ou mal disposés. Si délicatement qu'elle eût essayé de lui faire entendre raison, Hélène avait presque toujours échoué auprès de son père. Il ne pouvait comprendre qu'en appelant mon brave homme ou mon cher, quelqu'un avec qui il causait dépuis cinq minutes, il blessait au moins certains usages, s'il ne blessait pas la personne avec laquelle il employait ces locutions. Quand sa fille lui faisait quelques observations à cet égard, il avait coutume de répondre qu'il s'était trouvé en relations très-souvent avec de grands personnages, et que jamais ses façons d'agir ou de parler n'avaient porté atteinte à ses intérêts ou à l'estime qu'on faisait de sa personne. Hélène l'aurait confondu de surprise, et certainement il ne l'aurait pas crue, si elle avait tenté de lui prouver que, vu la nature de ses relations avec les grands personnages en question, ceux-ci avaient toute autre chose à faire qu'à prendre garde à ses façons d'être ou de n'être pas. D'ailleurs, loin de les blesser, l'ignorance de certains usages chez leurs inférieurs est au contraire une espèce de flatterie aux yeux des gens qui, par leur position, pensent être les seuls destinés à les connaître et à les

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pratiquer. Fille de sens, et du meilleur, Hélène souf* frait de savoir que son père pouvait souvent trahir à Tobservation des moins clairvoyants un manque de tact dont l'origine était un défaut d'éducation. Sa situation était d'autant plus pénible quand elle se croyait obligée de lui faire quelque remontrance, qu'elle craignait d'amener dans l'esprit de son père cette réflexion assez naturelle : que les bienfaits de cette éducation qu'il lui avait procurée n^étaient pas sans amertume pour lui, puisque Hélène en faisait usage pour remarquer les imperfections de la sienne.

Plus qu'en toute autre circonstance, la fille de M. Bridoux était contrariée de voir son père engager, si courtes qu'elles dussent être, des relations avec les deux jeunes gens que le hasard leur donnait depuis deux jours pour compagnons de voyage. En leur qualité d'artistes, elle pensait que les deux amis devaient avoir cette disposition à la moquerie qui est traditionnelle dans les ateliers, et elle redoutait que son père n'allât à la rencontre de quelque plaisanterie désobligeante. Cependant, lorsqu'elle avait des craintes semblables, la préoccupation d'Hélène n'avait ordinairement que son père pour objet. Elle s'affectait de toute remarque malicieuse faite sur le compte de M. Bridoux; mais ce n'était qu'indirectement. Cette fois, et sang qu'elle se l'avouât peut-être, c'était pour elle-même qu'elle avait peur. Elle tremblait que certains pi*opos pater-

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nels u'âttirasseni sur elle une curiosité embarrassante^ et c^était pour y échapper qu'elle avait refusé d'accom^ pagner M. Bridoux.

En voyant celui-ci revenir seul> Antoine loi avait demandé si sa fille ne viendrait pas.

— Plus de curiosité que de faim ! répondit le père d'Hélène. La chère enfant ne sait plus où elle en est. Elle déjeune des yeux. C'est naturel :. depuis six mois qu'il est question de ce voyage^ vous comprenez, elle est toute désorientée; le grand air la grise. Ce n'çst pas surprenant^ quand on reste depuis trois ans toute la sainte journée le nez dans ses livres^ et jamais la moindre distraction. Elle profite de son bon temps, elle a raison. Depuis que nous sommes en route, elle ne peut pas dormir^ tant elle est inquiète de ce qu'elle verra le lendemain ; la veille de notre départ^ elle avait passé la nuit à faire sa robe; ah ! mon Dieu^ en six heures c'a été taillé et cousu; elle n'est pas couturière pourtant^ mais elle a de l'idée^ acheva M. Bridoux en se frappant le front.

— E^le est très-originale^ c^tte robe^ dit Jacques^ à qui son ami lança un coup d'œil.

— Oui^ répondit naïvement M. Bridoux^ on n'en voit pas beaucoup de pareilles; c'est un fond de ma* gasin qu'on m'a laissé pour presque rien, parce que l'étofi'e est passée de mode. Dam ! vous savez, chacun connaît sa bourse^ n'est-ce pas? J'ai pris le coupon tout

entier; il m'en restera pour faire un rideau ou un couvre-pied.

— Ou une housse de fauteuil^ interrompit Jacques d'un ton qui lui attira un nouveau regard d'Antoine.

— Oh ! je n'ai plus de fauteuil^ répondit très-naturellement M. Bridoux. J'ai eu un excellent voltaire^ mais il a été vendu avec tout le reste à ma débâcle. Les brigands qui ont causé ma ruine ne sont pas parvenus à me déshonorer. J'ai forcé les huissiers qui sont venus saisir à regarder dans toutes les armoires. Us me disaient : Mais^ monsieur Bridoux, qu'est-ce que ça vous fait, si nous voulons avoir la vue basse ? — Je veux que vous voyiez tout, quand je devrais vous prêter mes lunettes. Tout ce qui est ici est le bien de mes créanciers. — Je suis, sorti de ma maison avec ma femme et ma tille sous mon bras. Mes créanciers m'ont racheté des meubles à ma vente, et m'ont renvoyé tout mon linge. Ma femme avait la manie de la toile ; nous avions plus de soixante paires de draps. Ça a été vendu depuis. Vous entendez bien qu'on n'a pas besoin de tant de linge quand il ne vous reste plus qu'une armoire ; c'est du pain pour les rats. C'est pour achever de vous dire, continua M. Bridoux en s'adressant à Jacques, que je n'ai pas besoin de housse, puisque je n'ai plus de fauteuil. Vous dire que ça ne me prive pas, si. D'abord on n'est jamais ennemi de ses aises, et puis, quand il venait à la maison une personne étran-

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gère, je lui offrais mon voltaire, et je prenais une chaise; c'est une politesse; je sais que cela se fait. Quand j'allais autrefois chez le ministre pour causer de nos affaires, il me montrait toujours un fauteuil. J'étais souvent appelé dans son cabinet ; deux hommes qui se voient fréquemment, vous entendez,... on finit par se lier. L'estime particulière qu'il me témoignait m'encouragea même à lui demander une marque de faveur. A l'occasion de la fête de ma femme, je donnais un grand dîner où je réunissais quelques amis, des fournisseurs, mes contre-nlaitres , mon caissier, la marraine de ma fille, une personne très-bien élevée; je me hasardai à inviter le ministre. Ce n'était pas choquant, il n'était qu^un parvenu comme moi. — Madame Bridoux serait particulièrement flattée si elle pouvait avoir l'honneur de vous recevoir, lui dis-je. — Le ministre fut désolé ; il était précisément invité au château. Il s'excusa poliment; rien à dire, vous entendez... Du reste, joli dhier, bien servi : vins de choix, marée fraîche, liqueurs des îles, tout ce qu'il fallait. Au dessert, la bonne apporte sur la table un grand carton ; tout le monde se regarde. — Vous êtes donc folle, Julie? dit ma femme ; qu'est-ce que c'est que ça? — La bonne répond qu'elle fait ce qu'on lui a commandé. — Qui? demanda madame Bridoux. — Comme j'avais mes raisons pour ne pas répondre, je jette mon couteau sous la table, et je fais semblant de

le chercher. Je ne lève le nez que lorsque j'entends un grand cri d'admiration poussé par tous les convives. En ouvrant le carton^ ma femme avait trouvé dedanis un cachemire des Indes^ un vrai cachemire; ça coûtait bien mille écus^ mais^ parole d'honneur^ j'ai en pour dix mille francs de plaisir à voir la joie de ma femme. C'a été une des belles soirées de ma vie. Le cachemire a été vendu aussi; ma femme ne l'a jamais mis; elle voulait l'étrenner au mariage de sa fille.

Dans ce temps-là^ poursuivit l'infatigable discoureur, nous avions quelques idées sur mon neveu • il avait reçu de l'instruction ; nous l'avions vu élever. Je dis à ma sœur : Si tu veux, je prendrai ton fils à la maison ; jei^emploierai à ma comptabilité. Eh bien ! plus tard, s'il se conduit bien, moi j'aurai fait ma pe* lote, je lui donnerai ma fille. — Malheureusement sa mère était trop bonne : à seize ans, on lui permettait d'aller au spectacle; il lisait des romans; Il rentrait après dix heures du soir^ A seize ans, c'était fort. J'en fis l'observation à ma sœur. — Quand il en aura vingt, il ne rentrera plus, lui dis- je. Il n'était pas à la maison depuis un mois, que je m'aperçus que j'avais fait une mauvaise acquisition. Ce fut mon caissier qui me prévint. — Monsieur, votre neveu me gêne plus qu'il ne m'est utile, me dit-il ; il sort toutes les cinq minutes pendant une heure pour aller fumer des cigarettes dans la cour, et le peu de temps qu'il reste au bureau.

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il remploie à composer des chanson^ qu'il apprend aux ouvriers. — Je fis appeler mon neveu : Je te reverrai avec plaisir comme parent^ mais comme employé je ne peux pas te garder^ lui dis-je. Je suis resté cinq ou six ans sans le voir; puis un beau jour il est débarqué à la maison avec une barbe de sapeur. C'était juste après mes malheurepses affaires. Je lui sus gré de s'être souvenu qu'il était de mon sang. Il faisait toujours des chansons^ ça ne lui donnait pas meilleure mine. Je lui ai prédit que ces chansons le feraient crever de faim. Il ne veut pas avoir Tair d'en convenir é Quant à sa cousine^ elle le reçoit très-froidément. Bon? jour^ bonsoir, jamais un mot de plus.

Ainsi parlait M. Bridoux^ tout en déjeunant sur le pouce. C'était sa manière ordinaire de discourir. On comprendra qu'elle devait surprendre ceux qui l'entendaient pour la première fois. Antoine et Jacques se ' regardaient avec un égal étonuement. Il aborda ensuite avec la même faconde le chapitre de sa fille. Elle s'était vouée à l'instruction^ et^ pour être plus tôt en état de recueillir un bénéfice de cette profession^ pendant trois années elle avait travaillé jour et nuit afin de conquérir les diplômes nécessaires pour avoir le droit de professer. Comme ces trois années d'études avaient été coûteuses^ le ménage était dans un état voisin de la nécessité. Hélène courrait le cachet^ en attendant qu'elle pût ouvrir un cours et être en état

d'y recevoir des élèves. M. Bridoux énumérait^ avec cette prodigalité de détails dont on a eu le spécimen^ toutes les difficultés que sa fille avait dû vaincre pour terminer en trois, fois inoins de temps qu'il n'en faut ordinairement les études nécessaires. Son naïf oi^eil atteignait presque à Téloquence^ quand il racontait comment Hélène espérait faire de sa science un élément de fortune qui pourrait assurer à son père une meilleure existence dans Tavenir. — Si on lui retirait tout ce qu'elle a dans la téte^ disait-il^ je suis sûr qu'on pourrait en emplir une grande bibliothèque. Ce qu'elle a là est incalculable^ et rien que des livres sérieux^ comme son cousin n'en a jamais ouvert. Je suis sûr^ ajoutait-il^ comme pour donner une idée de ses vastes connaissances^ je suis sûr qu'elle pourrait nous dire le nom de tous les villages devant lesquels nous passons^ car elle les connaît pour les avoir vus sur la carie. Et s^ns aucune transition^ M. Bridoux initiait ses auditeurs aux habitudes de la vie qu'il menait avec sa fille. Suivant une expression employée plus tard par Jacques^ il ouvrait non-seulement à leurs regards les fenêtres de sou intérieur^ mais encore les portes des armoires. Souvent même Antoine et son ami s'étaient trouvés embarrassés par des révélations que l'on ne hasarde ordinairement qu'à l'oreille d'une amitié éprouvée. Bien qu'elle ne pût l'entendre. Hélène pouvait comprendre de quelle nature étaient les propos

tenus par son père, rien qu*en suivant ses gestes, parmi lesquels elle en remarqua quelques-uns qui revenaient régulièrement, lorsque M. Bridoux entreprenait certains récits. La jeune fiUe devina qu'on s'ois cupait d'elle. Tout en s'efforçant de dissimuler sa surveillance, elle épiait la physionomie des auditeursde son père et recherchait avec curiosité Timpression que pouvaient causer ses paroles. Il lui parut reconn^tre dans Tattitude des deux jeune gens quelque chose de plus que le semblant d'attention polie accordé par les gens bien élevés aux propos d'un bavard ennuyeux. Jacques, en effet, n'avait rompu par aucune parenthèse ironique cette narration confuse, lente et minu-» tieuse. Il avait eu envie de rire souvent, mais il s'était contenu. C'est que dans sa causerie M. Bridoux avait de brusques ressauts d'une naïveté souvent niaise à un bon sens souvent élevé. Une phrase de son discours commencée par une formule empruntée à M. Prudhomme, ce type du Jocrisse sérieux, s'achevait par une remarque saisissante qui semblait faite à la loupe de Tobsenation populaire. Son visage offrait un masque d énergie que l'adversité n'avait pu vaincre; sa parole avait conser>'é ce ton élevé que donne l'habitude du commandement. Même sans en avoir été instruit, on devinait que c'était un homme qui avait vécu dans l'action, et pour qui l'immobilité devait être un supplice. Sa franchise à raconter ses affaires intimes à

qui voulait bien l'entendre n'était après tout qu'un défaut qui lui nuisait à Ini-niéme. Antoine l'avait écouté avec une attention véritable. Cette attention était surtout motivée par certains détails de la vie familière de M. Bridoux, dans lesquels il trouvait des points de rapport avec quelques autres de sa propre existence. Il établissait ainsi une ressemblance entre le père d'Hélène et sa grand'mère. Une autre raison qui le rendait attentif^ c'est qu'il croyait reconnaître dans Vi. Bridoux l'oncle d'un de ses amis, membre de la société des buvers d'eau, le poète Olivier. Celui-ci lui avait quelquefois parlé d'un parent dont Antoine croyait reconnaître, le type dans la personne de M. Bridoux. Quant à Hélène^ Olivier n'en avait pas dit un mot; ce silence causait Tindécision d'Antoine, qui s'abstint cependant de demander aucun éclaircissement au père de la jeuue fille.

— Voilà un singulier personnage, dit Jacques, lorsque M. Bridoux se fut éloigné ; quel sac à paroles ! Je vous demande un peu si tout ce qu'il vient de nous raconter nous regarde.

— J'en conviens, répondit Antoine, mais avouez que ce que vous avez appris vous retire l'envie de plaisanter à propos de sa longue redingote et de la robe de sa fille.

— Est-ce que cette plaisanterie vous a déplu? demanda Jacques, un peu surpris de voir que son ami en avait gardé le souvenir. -^<rSN.

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— Aucunement, répondit Antoine avec un ton qui demandait à être cru; seulement^ si des apparences qui indiquent certains embarras ne trouvent pas d'in« dulgence chez nous, qui sommes à même d'apprécier ces embarras, où pourront-elles la rencontrer? Mais j'oubliais que vous aviez jompu avec la misère.

— Rompu! dit Jacques en riant; nous sommes séparés provisoirement, mais le divorce n'a pas été prononcé, et d'un jour à l'autre notre brouille peut finir comme une querelle d'amour. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas- moi qui ferai les avances. Avouez à votre tour, mon cher Antoine, reprit le sculpteur après un moment de silence, avouez que l'histoire de cette robe faite en une nuit, avec une étoffe à rideau vous intéresse. Quand le père de la demoiselle vous a raconté ce beau trait, vous avez regardé celle-ci d'une telle façony que votre regard lui a mis une touche de vermillon sur les joues, et qu'elle s'est cachée derrière son ombrelle.

— Vous iteconnaita*ez au moins que ce fait prouve toute absence de.coquetterie chez cette jeune personne?

— Cette a)3sence de coquetterie, que je blâme d'ailleurs chez une femme, ressemble peut-être au désintéressement d'une maîtresse que j'ai eue, dans l'antiquité... et qui se passait de diamants toutes les fois que je ne lui en donnais pas. Cela est arrivé très-souvent.

Si indirect que fût le rapport établi par cette compa-

raison entre la pei^sonne d^Hélène et rhéroïne d'un sou^ venir galant^ Antoine y parut désagréablement sensible et ne put le dissimuler. Jacques protesta contre toute intention désobligeante^ et mit cette parole sur le compte d'une étourderie de langage. Si amicale qu'eût été la petite explication que les deux amis venaient d'avoir à ce propos^ il en résulta cependant un moment de froid entre eux. Antoine alla s'appuyer contre le bastingage^ regardant les rives du fleuve^ qui allait toujoin*s en s'élargissant ; mais lel^sites^ qui auraient pu le frapper en tout autre moment^ n'apparaissaient que vaguement à sa vue distraite. — Jacques a beau dire^ pensait-il intérieurement^ on pourrait croire qu'il a une antipathie contre cette jeune personne. — De son côté^ Jacques faisait cette réflexion^ que la susceptibilité de son ami était peut-être bien exagérée^ surtout se manifestant à propos d'une étrangère, Totit en se promenant sur le pont et en fredonnant l'air d'une chanson dont il essayait vainement depuis le matin de se rappeler les paroles^ il s'approcha pour allumer sa cigarette de l'un des tambours auquel était accroché un tube où brûlait un bout de cable converti en mèche. Comme il continuait à fredonner^ quelques vers de cette chanson qui le poursuivait lui revinrent subitement à la mémoire, et, 'pour s'exciter au rappel des autres^ il chanta un peu plus haut. Hélène, qui était assise à quelques pas, détourna aussitôt la tête.

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Ce mouvement fut si vif^ Texpression de curiosité étonnée qui parut sur son visage fut si spontanée^ que Jacques s'interrompit et jeta sur la jeune fille un coup d'œil qui lui causa une sorte d'embarras^ car elle se détourna pour parler à son père.

Sans tirer aucune conclusion de Tattention dont il venait d'être l'objet, le sculpteur continua sa promenade et aussi sa chanson, puis il alla se placer auprès d'Antoine ; mais celui-ci ne laissa voir par aucun signe qu'il eût remarqué sa présence. — Ah ! fit Jacques, un peu piqué de ce silence, il me tient encore rancune ; quand cela sera passé, il le dira. — Et il se remit à fredonner le couplet qu'il était parvenu à reconstruire, et qui avait été entendu par la fille de M. Bridoux :

Enveloppé d'épaisse prose Comme de flanelle un frileux, Laisse parler Tespril morose Qui s'esl trop pressé d'être yieux...

Le chardon médit de la rose :

C'est le péché des envieux.

— Tiens! s'écria Antoine, en sortant brusquement de sa rêverie, vous'connaissez cela ! où donc l'avezvous entendu chanter, et quand?

— Il y a longtemps déjà, répondit Jacques. C'est par une femme que j'ai connue autrefois, tenez, justement par celle que j'aurais désiré revoir à Mantes. Elle me disait même que ces couplets avaient été faits pour

elle ; mais c'était un meDsonge greffé sur une vanité. La chanson me plaisait^ surtout parce que c'était un signal convenu pour nos rendez-vous. Elle chantait bien faux cependant la pauvre fille ; mais vous savez^ quand on est dévot^ la cloche a beau être félée^ on aime à entendre V Angélus. Je ne sais pas comment cette chanson m'est revenue, ou plutôt ne m'est pas revenue; mais depuis tantôt cela me tracasse. Vous savez^, un air qu'on veut se rappeler, c'est agaçant comme si on avait quelque chose dans les dents. A propos, vous la connaissez (}onc aussi, cette chanson ? dît Jacques ; est-ce que ce serait la môme personne qui nous l'aurait apprise à tous les deux?

— J& tiens ces couplets d'un de mes amis, répliqua Antoine.

-— Si vous les savez, dites-les-moi. Antoine parut rappeler son souvenir et fredonna à demi voix :

Puisque la providence esi bonne El répand d'une même main Les blenets qu'on tresse en couronne Parnn les blés qui font le pain ; Profitons des biens qu'elle donne, Aujourd'hui vaut mieux que demain.

— Après demanda Jacques.

— Je suis conmie vous, la mémoire me fait défaut, reprit Antoine.

Il murmura pourtant^ sur Tair fredonné par son ami^ ces deux vers :

Pourrais-tii donc perdre sans peine Ainsi ta plus belle saison?

— Attendez donc, j'y suis, interrompit Jacques.

Lorsque Dieu, d'amour, la main pleine.

Fait sa divine semaison.

Tu peux ouvrir ton cœur...

Aie ! fit Jacques, je ne sais plus. — Antoine reprit :

Tu peux ouvrir ton cœur, Hélène, Le semeur bénit la moisson.

Au moment où il achevait ce couplet, Antoine se frappa le front comme un homme saisi d'une idée. Ah !... fit-il; puis il s'arrêta tout en voyant son compagnon faire exactement le même geste. — Ah ça! décidément cette chanson est célèbre, dit Jacques ; nous sommes trois personnes qui la connaissons sur ce bateau. Et il raconta à Antoine ce qni s'est passé entre lui et mademoiselle Bridoux quelques instants auparavant. — Mais à quel propos vous êtes-vous récrié en achevant ce couplet? demanda le sculpteur à son com* pagnon. Est-ce que vous auriez le même soupçon que moi?

— Quel soupçon?

— Mais que mademoiselle Bridoux... est l'héroïne de cette chanson.

— Non, fit Antoine avec une espèce de contrainte^ je n'ai pas cette idée; il n'y a pas qu'une Hélène au monde.

— C'est juste^ reprit Jacques^ mais il est probable qu'il n'y en a qu'une sur ce bateau^ et comme eUe s'est retournée de mon côté quand j'ai chanté^ j'en tire cetle conclusion très-raisonnaUe que je vous exprimais; il pourrait bien se faire que...

Un bruyant coup de cloche se fit entendre à l'avant du remorqueur et interrompit Jacques; on allait arriver à une station. C'était Quillebeuf. Une trentaine de vaisseaux attendaient la marée pour lever l'ancre. Le capitaine de r Atlas prévint les passagers qu'on allait s'arrêter au moins deux heures^ et qu'ils pouvaient descendre en ville.

— Je vous demanderai la permission de ne pas vous accompagner^ dit Japques; je tombe de sommeil^ je vais me reposer jusqu'au départ.

<— J'ai presque envie d'en faire autant^ répondit Antoine. .

— Je vous conseille de descendre et d'dler faire un tour dans la ville. Il y a une petite église assez jolie et un cimetière où vous trouverez de curieuses inscrip^ tions; après cela^ ce sera comme vous voudrez.

Gomme il était indécis^ Antoine aperçut M. Bridout et sa fille qui passaient sur la planche restée conuneun trait d'union entre le remorqueur et un chaland amarré

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au quai. Ne voulant point paraître les suivre^ il attendit qu'ils eussent disparu pour prendre le même chemin/ — Il n'y a plus de doute, pensa-t-il, M. Bridoux est Tonde d'Olivier; mais celui-ci ne m'avait pas dit qu'il fût amoureux de sa cousine. Cependant cette chanson qui a fait retourner Hélène indique le contraire. Je n'y pensais plus, à cette chanson. Pour que cette jeune fille l'ait reconnue, comme le dit Jacques, il faut bien que son cousin la lui ait donnée... Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve ! se. demanda-t-il à lui-même, trèsétonné en remarquant que depuis quelques heures mademoiselle Bridoux ou ce qui se rattachait à elle n'avait pas cessé d'occuper sa pensée. — C'est à peine si j'ai vu le paysage de La Heilleraye, se dit-il avec reproche.

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