V. — LA RÉCEPTION
Comme on était arrivé à une heure avancée de la nuitj les deux jeunes gens^ qui avaient en causant remonté et descenduau moinsdix fois larue de TEst dans toute son étendue^ se séparèrent enfin^ convenant de se revoir prochainement. Dès le lendemain^ Francis reçut la visite d'Antoine. — Vous savez la nouvelle ? lui dit celui-ci.
— Quelle nouvelle ?
— Vos tableaux sont vendus.
— Comment le savez-vous ? demanda Francis.
— Parce que je sors précisément de chez la personne qui les a achetés. J'étais là quand on est venu les livrer. Ils sont maintenant dans le salon de cette princesse russe à laquelle je donne des leçons... A propos^ interrompit brusquement Antoine, vous ne m'aviez, pas dit que vous aviez déjà traité avec Morin pour aller peindre des dessus de porte dans la campagne d'un de ses clients.
— Il n'a jamais été question de cela entre nous, dit Francis étonné.
— C'est pourtant ce que Morin a répondu à laprinœsse, qui désirait vous parler. Il a même dit que vous deviez déjà être parti.
— Pourquoi diable a-t-il inventé cela ? se demanda tout haut Francis.
— - La vente était conclue depuis quinze jours^ fit Antoine. Seulement Horin avait obtenu de la princesse que les tableaux seraient laissés encore quelque temps en montre.
— Savez-vous combien elle a. payé mes tableaux? demanda Francis.
— Assez cher^ répondit Antoine en souriant; mais vous êtes mon ami^ et je vous ai donné le premier coup d'épaule de la camaraderie en disant à la princesse que c'était bon marché. Morin a reçu quinze cents francs.
— Ah ! je comprends maintenant, s'écria Francis, je comprends pourquoi il ne m'a pas parlé de cette vente et pourquoi il craint que je ne me rencontre avec cette dame. II veut que j'ignore l'énorme gain que lui rapporte sa première affaire avec moi.
— C'est bien possible, et surtout dans le caractère de l'homme, dit Antoine, et je pensais quelque chose de semblable. \u reste, j'ai certifié que vous étiez encore à Paris, et j'ai donné votre adresse à mon élève. Si cette dame veut vous faire une commande, comme cela est supposabie, vous pourrez traiter sur ' un bon pied et jouer à Morin le tour de lui rogner son énorme escompte. La princesse est fort riche et ne regarde pas à l'argent : elle vousen a donné la preuve, ajouta Antoine.
Le mot siffla à roreille de Francis^ et cette plaisanterie sur l'heureuse vente de ses œuvres lui déplut^ mais il ne montra pas son dépit.
— Et vous pensez que cette dame a Tintention de me commander quelque chose ? demanda-t-il.
— Peut-être veut- elle que vous lui fassiez deux pendants à votre Printemps et à votre Hiver. Au reste, maintenant qu'elle sait où vous trouver^ elle vous fera demander. A propos, dit Antoine, nous vous invitons à diner pour ce soir à la maison ; on pendra la crémaillère pour votre réception. J'ai reçu mon mois de leçons chez la princesse. Le mois prochain ne sera pas si bon, car cette dame est forcée d'interrompre pour une quinzaine de jours : il lui est arrivé de Russie des parents qui lui prennent tout son temps.
— Est -elle jeune ? demanda Francis.
— Elle est jeune, jolie et veuve, parfaitement polie. Elle fait de la peinture à peu près comme je ferais de la tapisserie, et oblige tous ses amis à prendre des billets pour des loteries où Ton gagne ses tableaux. J'en ai pris une fois, et j'ai eu la politesse de gagner. S'il y a un grain de vanité mondaine dans ces fantaisies, les pauvres en profitent. Son mari a été tué dans le Caucase, et depuis qu'elle est libre, elle use de sa liberté en femme qui a connu l'esclavage. Elle a d'excellent tabac, et elle brûle chez elle des parfums d'Orient.
— Et tout cela ne vous monte pas à la tète? demanda Francis.
— Si^ dans les commencements^ parce que je n^étais pas habitué aux odeurs^ mais je conunence à m'y faire, répondit Antoine.
— Ce n'est pas cela que je voulais dire, fit Francis. • Je vous demandais si, vous trouvant fréquemment en téte-à-téte avec une femme que vous dites jolie, familière et capricieuse.... Enfin est-<;e que vous ne parlez jamais que de peinture !
— Nous parlons de toute sorte de choses, dit An^ toiae> et crnnme la princesse fait de l'opposition à son gouvernement, nous disons du bien de la Pologne • Pendant Theure de la leçon, je $uis le maître de là princesse, et tout uniment son serviteur très-humble quand elle est finie. Vous m'inquiétez, ajouta Antoine en riant. Est-ce que vous auriez l'intention de demander la princesse en mariage? Ce ne serait pas là mon compte, car naturellement ce serait vous qui lui donneriez des leçons, et alors notre marmite deviendrait comme par le passé un vase de pur ornement.
Les deux jeunes gens se séparèrent en se serrant la main et prirent rendez-vous pour le même soir, où Francis devait être présenté à toute la société des buveurs d'eau. Francis, ayant àcœur la conduite de Morin à son égard, se rendit chez lui pour en avoir l'explication; mais aux premiers mots, celui-ci lui coupa la
86 LES BUYEtBS D'eAU.
parole : — Je voulais vous ménager une surprise, niais vous ne m'en donnez pas le temps. Gomme je ne néglige aucune occasion d'être agréable à mes artistes, vous auriez lu demain dans un journal : a Madame la princesse de ***, connue par son goût éclairé pour les arts, a fait l'acquisition des deux toiles de M. Francis Bernier qui attiraient ces jours piassés la foule devatit * les splendides magasins de M. Horin, qui sont le rendez-vous ordinaire de tous les amateurs de Paris. » C'est court, mais c'est clair : tout le monde aurait eu son compte, et vous auriez; eu le vôtre largement, et en autre monnaie, continua Horin; car, ayant vendu vos deux toiles beaucoup plus cher que je ne l'espérais, j'avais résolu de vous faire participer à l'aubaine. H faut que tout le monde vive, mon jeune ami. — Et Morin glissa dans la main de Francis un fin et frissonnant papier que celui-ci mit tranquillement dans son portefeuille.
Francis, disposé par Antoine à se méfier de Morin, suspecta un piège dans la générosité de celui-ci, et ne tarda pas à en découvrir le motif quand il entendit le marchand lui commander deux pendants aux tableaux vendus.
— Je vous les achète d'avance, dit Morin.
— A quelles conditions? demanda Franciis;
— Mais, reprit le marchand, il nie semble que vous n'avez pas à vous plaindre drs premières conditions
que je vous ai faites? Quand je propose une affaire à un artiste^ à lui d'accepter ou de refuser; mais^ Faffaire conclue^ je traite comme je L'entends avec mes clients. Il est bien entendu que je gagne sur le marché; mais nous ne vivons pas dans les nuages : chacun vit de son état et cherche à en bien vivre.
--* Alors vous ne devez pas trouver étonuttot que je fasse comme tout le monde, dit Francis, et que je préfère, par exem(de, traiter directéiiient avec la personne qui désire avoir deux pendants aux tableaux qu'elle a achetés : en faisant l'affaire moi-même, je bénéficierai naturellement du gain que vous auriez fait sur moi. Vous l'avez dit vous-même : chacun vit de son état et cherche à en bien vivre .
— Mon cher monsieur, dit Morin, je suis allé vous prendre dans votre grenier, je vous ai mis en bonne posture, je voulais vous mettre dans une meilleure. Vous vous croyez déjà assez grand garçon pour vous passer de moi ; à votre aise. La délicatesse avec laquelle j'ai agi avec vous me servira de leçon.
— Alors, dit Francis, j'aurai l'honneur d'informer madame la princesse de *^ que je ne suis pas à la campagne, comme il vous a plu de le lui dire, et que je me tiens à sa disposition.
— Vous êtes parfaitement libre, dit Morin.
Francis revint chez lui, et delà se rendit à la maison
d'Antoine, où il était attendu. Tous les buveurs dVitu
su
y étaient réunis et raccueillirent de telle façon qu'il se trouva promptement à son aise. On fit un repas modeste^ mais cette simplicité était de la part des convives Tobjet de plaisanteries qui donnaient à entendre que . chacun d'eux n'étiût pas habitué à un semblable ordinaire. La réception de Francis s'accomplit sans aucune des formalités ridicules dont il avait entendu parler. On ne lui demanda aucun serment : seulement le président de la société^ un peintre qui s'appelait Lazare/ le prit à part et lui donna lecture de l'acte d'association. C'était^ formulée en articles^ la répétition de la profession de foi qu'Antoine lui avait faite la veille. Lazare lui fit relire une seconde fois l'article 5^ qui était ainsi conçu : a Le but de la société étant principalement de maintenir chacun de ses membres dans la stricte intégrité de son art^ aucun d'eux ne pourra s'en éloigner ni se livrer à des productions dites de commerce^ quel que soit d'ailleurs le bénéfice qu'il pourrait en r^ tirer...»
— Mais^ interrompit Francis^ à quoi peut-on reconnaître qu'on s'éloigne de cette int^rité ? Où s'arrête l'art? où commence le métier? Quand on^'a du talent on le prouve dans toutes ses productions, et une céuvre ne perd aucun^ de ses mérites parce qu'elle a été
— Il ne s'agit pas de cela, dit Lazare. Quand on a du talent, en eût-on môme beaucoup, on risque de le
FRANaS. 89
compromettre en se livrant aux faciles improvisations^ à l'inutile excès d'habileté^ qui éloignent de Tétude sérieuse^ pour un temps moins productive que les travaux frivoles dont le placement offre moins de difficultés. En faisant du fac-similé, on arrive à ne plus savoir faire du vrai^ on commence par duper les autres, on finit par se duper soi-même. Voilà Texplication de notre article 5. Si vous n'avez pas compris, dit Lazare avec une apparence d'ironie, levez la main, je ne demande pas mieux que de répéter.
— J'adhère à cet article comme aux autres, répliqua Francis, et je connaissais déjà en partie toutes les clauses de votre contrat. Venir ici, c'était vous dire que je les acceptais.
— Alors, continua Lazare, il ne vous reste plus, si cela est actuellement dans vos moyens, qu'à verser la petite cotisation spécifiée par le dernier article. Ces fonds, qui malheureusement n'ont jamais le temps de se grossir, sont tenus à la disposition des membres qui peuvent en avoir besoin pour leurs travaux. Ilsne peuvent recevoir aucune autre destination, et les nécessités de la vie matérielle, si pressantes qu'elles soient, n'autorisent aucun de nous à y recourir. Ceux qui, n'ont pu verser la cotisation aux époques convenues sont tenus à remplir les lacunes dès qu'ils en ont acquis les moyenSi La caisse ne prête pas d'argent : elle refuserait quarante sous à vingt minutes d'échéance.
9 LES BUVSUltS D'EAU.
Comme è'était précisément le premier joiir du mois, deux membres de la société^ les seuls qui gagnassent régulièrenierit quelque argent, versèrent leur cotisation entre les mains du président-caissier. — Ceux qui ont quelque chose à me demander peuvent prendre la parole, dit Lazare, qui était aussi le caissier de Tassocîation.
— Moi ! j'ai quelque chose à demander, dit le peintre Soleil, qui habitait le même logis que les deux frères Antoine et Paul.
— Explique-toi, dit Lazare.
— Eh bien! fit Soleil d'un air très-embarrassé,... je voudrais,... mais tu ne voudras pas...
— Quoi, quoi? fit le caissier impatienté, parle toujours.
— Eh bien, s'écria Soleil tout d'un trait, comme un homme qui demande quelque chose d'énorme,... je voudrais quatre francs pour acheter du cadmium.
— - Demandé un million, va, pendant que tu y es, fit Lazare. Tu commences à devenir fatigant et ennuyeux avec tes couleurs de convention.
— Je ne peux pas m'en passer pour mes soleils couchants, insista l'autre. - -
— Eh bien ! fais des soleils couchés.
Ce refus jeta le t)auvre Soleil dans une tristesse moitié sérieuse, moitié comique. Il prétendait que l'abséncé de cette couleur fort coûteuse l'empêchait de travailler.
FRANaS. 91
— Oui> disait-âl à Lazare^ ta dis du mal du cadnliium, parce que tu ne saîspas t'en servir ; tu veux nfi'empôcher de me faire une position.
Et Soleil alla douloureusement s'asseoir dans un coin. Un éclat de rire général accueillit sa sortie.
— Donne-lui ses quatre francs^ dit Antôine-à Lazare^ sans cela il s'obstinera à ne pas travailler.
Lazare desserra en rechignant les cordons de sa bourse. — Tiens, dit-il en appelant Soleil, voilà ton affaire.
— Serait-il vrai ? s'écria celui-ci, et toute la joie d'un désir satisfait rayonna sur son visage.
Francis raconta ensuite à ses coassociés sa rupture avec le marchand et le motif de cette ^paration. — Vous comprenez, dit-il, que j'aime bien mieux m'entendre avec les amateurs qui me commanderont de la peinture. Les règlements ne s'opposent pas à ce que j'accepte des commandes ! demanda-t-il avec une intention railleuse.
— Ma foi, c'est selon, répondit Lazare. Si l'on vous commandait des tableaux-pendules, je vous rappellerais à l'article 5 ; mais est ce que les amateurs font déjà la queue dans votre escalier?
— Je n'en suis pas là, dit Francis en rougissant, mais j'ai l'espérance de placer deux pendants à mon Hiver et à mon Printemps,
— En effet, dit Antoine, je croîs que la princesse
avait le dessein de vous les .demander. A propos, continua-t-il en montrant à Francis un pastel dont le verre était brisé dans un coin^si vous voulez voirie portrait de cette dame^ le voici. Elle me Ta donné l'autre jour pk)ur que je fasse une retouche à la robe^ qui a été un peu effacée. CVst l'œuvre d'un de nos compatriotes qui s'est établi en Russie et qui y a fait fortune. Quant à moi, je ne lui confierais pas ma palette à nettoyer.
— Est-ce ressemblant ? demanda Francis en regardant le portrait.
— Il faut être juste, fit Aptoine, la chose a ce mérite. Qu'en dites-vous?
— C'est une bieù jolie femme que votre élève, dit Francis. Il faut avouer que ces types aristocratiques ont en eux quelque chose d'idéalement séducteur.
Au milieu de la soirée, la grand'mère revint de sa besogne. Elle n'était pas seule, un vieux soldat l'accompagnait. — J'ai rencontré le cantinier devant la caserne, dit-elle, et je l'ai amené pour qu'on fasse son compte.
— Ah ! vous voilà, père 56* ? dit Antoine. Qu'est-ce qu'on vous doit ce mois-ci?
— Voilà ma taille, dit le soldat en tirant de sa poche une carte comme celles qui servent à marquer les points au piquet.
— Soixante-six pains, dit Antoine, voilà seize francs cinquante. Savez-vous, père 56% que nous avons eu
une quinzaine déplorable ! On trouvait toute sorte de choses dans le pain, excepté de la farine.
— J'ai ou! dire en effet, dit le soldat, que la manutention ne faisait pas son devoir avec Tarmée; mais le mi-
' nistre de la guerre a été faire un tour dans les bureaux des riz-pain-sel et leur a dit : oc Je vous autorise à ne pas voler le gouvernement, qui est le père du soldat; j'entends trouver tous les jours sur ma table un échantillon des vivres militaires, et la première fois qu'il me tombera sous la dent une substance malveillante, comme qui dirait de la paille ou n'importe quoi, je vous envoie tous traîner vos guêtres devant un conseil de guerre! » — Paraîtrait, continua le soldat dans son langage pittoresque, que depuis ce temps-là la manutention nous envoie du vrai pain de gruau. Après ça^ moi, ça m'est égal, je vends ce pain-là, mais je n'en mange pas. J'ai pris le boulanger du bourgeois.
Cette explication, qui révélait un nouveau détail de cette vie de misère^ assombrit le visage de Francis. — Comment! vous en êtes réduits là? dit-il à Antoine en le prenant à part.
— A quoi ? demanda celui-ci. Ah 1 au pain de munition ! Mais depuis que ce brave ministre s'est fâché contre ceux qui altéraient les vivres, le pain est parfaitement bon, et puis, quand il est mauvais, on en mange moins : c'est encore une économie.
— C'est égal, dit Francis, c'est triste.
94 LES BUVBURS fi BAU.
.. — Ah! dame! fit. Antoine^ il est certaia que ça ne ressemble pas à rabhaye cIq Thétàme.
. -« ,pites-moi> refMrit Francis^ me. voici des vOtiSes, et yoMSj^a'avez dit hier ; « Tout ce qui vient che?; nous se partage, ea entrant. Partageons.
Et il montra le billet de cinq cents francs qull avait reçu de Morin»
— Vqus vous pressez toop^ dit Antoine avec vivacité^ d'appliquer A voufr-méme une fornstile qui n'est qu'une fa^on d'exprimer la fraternité qui règne entre nous. Si nous étions dans une mauvaise passe, je pourrais profiter d'une offre dont je vous remercie au nom de tous ; mais nos petites affaires vont assez bien^ et d'ailleurs vous aurez besoin de cet argent pour vous. Peut-être serez-vous longtemps sans en gagner^ maintenant que vous avez rompu avec Morin. Il faut donc songer à l'aveikiir et ménager vos fonds> pour que vos travaux^ qui peuvent rester improductifs^ ne se trouvent arrêtés que le *plus tard possible. Avec une pareille somme^ vous pouvez être votre maître pendant près d'un an, et* un an d'études sérieuses vous serait bien profitable..
— Un an 1 dit Francis; c'est impossible, .--llettons six mois alars> puisque vous aimez le
luixe^ dit Antoine en riant.
— Bahi s'écria Francis, je puis faire un peu de prodigalité^ puisque je. suis à la veille d'avoir une commiuide qui sera jsans doute bien payée.
— A votre place, dit Aatoine, au cas çù |e recevrais cette çomman(j[ej..je demanderais, du temps pour Texécuter. , .. ,, .,
— Hais je ii'ai.pas autre chqse à ffiirç. . ;,,
— Si, dit Antoine, vous ay^z à faire^ 4es prpgrès.
— Vous croyez?
— J*en suis sûr, reprit Antoine^ Et pendant que je suis en train de vous donner des conseils qui ont votre intérêt pour but, je vous conseillerai de prendre un atelier dans un autre quartier que celui où vous habitez. Venez dans notre>voîâaage z cela vous fiera plus commode pour nos relations, ensuite vous trouverez par ici des loypr^.noipins cbers et la vie à meilleur marché; mais le principal avantage que vous tirerez de ce changement c'est que vous ne serez pas soumis quotidiennement aux tentations que vous pouvez rencontrer à chaque heure et à chaque pas dans le brillant et bruyant quartier où vous logez maintenant. Le spectacle du bienêtre, alorç même qu'on n'est pas envieux, fait encore paraître plus triste une existence destinée aux privations. Malgré soi, on subit l'influence du milieu ; autant vaut qu'il soit favorable. Habitant par ici, vous vous épar^ gnerez bien des comparaisons pénibles. £n voyant des gens vivre à ne rien faire, on retrouve plus lourd à la main l'outil du travail qui vous fait à peine vivre.
— I*y: songerai, dit Francis;
— Sooge^^y bientôt, acheva Antoine..
Comme il était fort tard^ Francis se disposa à se retirer. Ayant de partir^ il alla serrer la main à ses nouveaux camarades.
— Ha foi! dit Lazare à ses amis quand le nouveau sociétaire fut sortie voilà un garçon qui ne me va que tout juste : on dirait^ à ses manières, qu'il prend tous les jours un bain d'empois. 11 faudra s'occuper de le friper un peu.
YI. — LA PA1KGE88E RUSSE.
Pendant le chemin, Francis résumait ses impressions de la soirée. A part Lazare, tout le monde l'avait ac> cueilli avec une apparence de cordialité; mais il avait remarqué dans les paroles et les façons d'agir de ses coassociés quelque chose qui indiquait vaguement la pi*otection. Il acceptait la franchise entre gens destinés à vivre familièrement, et cependant il eût souhaité que cette liberté d'opinion prit un peu plus de précautions pour s'exprimer. Deux ou trois fois dans la soirée on avait eu occasion de parler de sa peinture, et on s'était montré aussi prodigue de conseils, dont il ne contestait . pas l'utilité, qu'on s'était montré avares de termes qui eussent au moins constaté une intention bienveillante, a Après tout, se dit Francis, je n'ai pas vu qu'ils fissent beaucoup de chefs-d'œuvre. » Et, se rappelant quel-
qaes passages des conversations qui avaient rempli la soirée^ Francis se disait encore : a Ils ont beau protester^ il y a dans l'esprit de chacun d'eux une source d'aigreur cachée sans qu'ils s'en doutent^ un peu de déclamation dans leurs discours^ et certainement dé l'affectation dans leur simplicité. Des gens qui ne les connaîtraient pas et qui n'auraimit pas vu ce qu'ils font^ seraient même autorisés à supposer que leur dédain pour de certaines œuvres a sa cause dans l'impuissance où ils sont d'en produire da semblables. Je ne dis pas que cela soit , ajouta mentalement Francis ^ comme pour protester contre une opinion offensante eqvers ses amis; je crois seulement qu'on pourrait le dire. » Comme il rentrait chez lui^ son concierge lui remit une lettre qui avait été apportée dans la soirée par un valet en grande livrée. — Je sais ce que c'est, dit Francis en montant son escalier quatre à quatre ; il rompit le cachet, courut des yeux à la signature et n'en trouva pas. C'était un billet dans lequel la princesse *** lui demandait si ses occupations lui permettaient de venir lui donner des leçons. Elle le priait de répondre, afin qu'elle sût si elle devait conserver ou congédier son professeur actuel : pas un mot de plus. Francis demeura désappointé; il croyait à une commande de nouvelles peintures, et la princesse ne lui pai*lait même pas de ses tableaux qu'elle avait achetés. Ce désappointement l'atteignait dans ses intérêts d'abord, et le
^8 LES BUVBURS D^EAt.
ton de l$i lettre le blessait dans sa vanité; ce n'était pas mènie une lettre^ mais un billet stEictement poli^ six lignes de pattes de mouches élégantes disaient ra* pidemént ce qu'elles voulaient dire^ et pas de signature.
-• Grande dame et Tartare par-dessus le niarché ! murmura Francis m froissant le billet^ je ne lui répondrai seulement pas. — Il comprit cependant combien cei silence serait de mauvais goùt^ et il commença par écrire sept ou huit lettres dans lesquelles il s'essayait à une impertinence sèche et digne. Il trouva enfin une forme de refus qui lui parut satisfaisante^ et se promit bien de renvoyer dès le lendemain. Il était tellement préoccupé de cette aventure^ qu'il ne lui vint pas a l'idée un seul moment que le meilleur motif qu'il eût de reftiser des leçons à la princesse^ c'était Antoine : la pensée lui en vint seulement le lendemain au matin. Ce tardif souvenir modifia les termes de son refus ; il écrivît une nouvelle lettre et remplaça le ton dépité par celui du regcet. Il ne précisait rien^ mais il éveillait des doutes: sur la véritable cause du refus : c'était un non qui paraissait fftché de ne pas dire oui,
Francis pensa qu'il serait plus .convenable de faire porter cette lettre que de l'envoyer par la poste; puis il réfléchit qu'il avait justement affaire dans le quartier de la princesse et qu'il pourrait déposer la lettre à sou hôtel. Il s'habilla^ et, s'imaginant q^e le temps était
fort beau^ il fit quelque toiletté. Quand il arriva dans la rue^ le temps avait changé. Francis prit une. voiture à une station voisine. Comme H remettait sa lettre au concierge de la maison que la princesse habitait^ celleci sortait précisément en voiture; Francis l'aperçut à la portière^ la reconnut aussitôt^ et ajouta tout haut : — Cette lettre vient de la part de H. Francis Bernier. — La princesse^ qui aurait pu entendre^ ne s'était pas arrêtée, et l'équipage était sorti du vestibule. Francis resta contrarié^ mécontent de lui-même ; sa conscience lui reprochait toutes ces hésitations^ qui avaient fini par une capitulation .
Revenu chez lui, il essaya de travailler; mais il n'était pas en Irain. Au moment où il allait sortir, il vit entrer Antoine, et fut malgré lui embarrassé par sa présence. — Je viens vous annoncer, dit le buveur d'éau,que je vous ai trouvé rue Notre Dame des Champs un atelier deux fois plus grand que le vôtre et moitié moins cher. Vous avez la vue sur des jardins, et vous serez à dix minutes de chez nous. L'atelier sera libre dans quinze jours. Je l'ai retenu et j'ai donné des arrhes.
— Vous avez eu tort, dit Francis avec vivacité; je né connais pas eet atelier; il peut ne pas me plafare.
Antoine ne* s'offensa pas de oetie vivacité. '^ Tons les atdiers se ressemblent à peu près, dit^il, et pourvu que le jour soit favorable, cela suffit.
^ Celui-là est trop haut, dit Francis,
tOO LES BUVEURS D'EAU.
— Comment ! répliqua Antoine en souriant, je ne vous ai pas dit l'étage; c'est au rez-de-chaussée.
— Trop humide alors.
— Ah! mon ami, répliqua Antoine, dites-moi donc tout de suite que vous ne voulez pas que nous soyons voisins.
— Je ne dis pas cela, fit Francis un peu impatienté ; mais j'ai mes habitudes dans ce quartier.
— Hais depuis hier, insista Antoine, il est quelques habitudes auxquelles vous vous êtes engagé à renoncer.
-— Ah ! mon cher, répondit Francis, je commence à trouver un peu tyrannique une société qui empêche les membres qui en font partie d'habiter où il leur plaît ; d'ailleurs^ je n'ai pas vu cet article-là dans ce qu'on m'a lu hier.
— Effectivement il manque, dit Antoine ; mais c'est un tort.
— Comment trouvez-vous cela? demanda Francis en indiquant l'ébauche de la composition à laquelle il travaillait.
— Tiens, dit' Antoine, une allégorie de l'Automne! Avez-vous déjà reçu la commande de la princesse?
— Non, dit Francis, la princesse m'a écrit ; mais il ne s'agissait pas d'une commande. Ramassez un de ces papiers qui sont par terre, vous verrez de quoi il était question.
Antoine ramassa une des cinq ou six lettres écrites la
FRANCIS. lOf
veille par Francis. — Ah ! dit le jeune homme avec une certaine émotion^ la princesse désire prendre des leçons avec vous. Eh bien ! j'ai agi en bon camarade^ puisque je lui ai donné vobe adresse.
— Hais vous voyez comment je lui ai répondu? dit Francis.
— Vous ne lui avez pas toujours répondu cela, puisque la lettre est encore ici.
— Gelle-làet les autres n^étaient que des brouillons, répliqua Francis.
— Ah ! et vous avez fait tant de brouillons pour répondre non? — Et Antoine regarda son coassocié avec une fixité inquiétante.
— Enfin, dit Francis en baissant les yeux, la princesse a mon refus entré les mains; vous pouvez être tranquille.
Antoine se retira moins tranquille cependant qu'il n'affectait de le paraître. Les deux jeunes gens avaient senti que quelque chose venait de se briser dans leur intimité de fraîche date. Francis demeura deux ou trois jours sans rendre visite aux buveurs d'eau, et comme aucun d'eux ne vint le voir non plus, cet éloignement réciproque fit naître une égale froideur chez l'un et chez les autres. — Antoine semble me bouder, et c'est mal, disait Francis en lui-même, car enfin j'ai agi loyalement et en bon camarade.
Un soir, il reçut une lettre signée de Lazare : c'était
10 î LES BLVEVAS D'eAF.
une convocation officielle à une séance extraordinaire de la société. Francis avait rencontré dans la journée un de ses anciens amis^ qu'il avait emmené dîner avec lui : il arriva un peu tard chez les Iniveurs d'eau. — Nous vous attendions pour commencer la séance^ dit le président Lazare. Nos réunions officielles sont rares, c'est le moins qu^on y soit exact.
— J'ai été retenu par un ami, dit Francis en s'excusant, et d'ailleurs] 'habite un peu loin.
— Tous vos- amis sont ici, arrivés avant vous, continua Lazare, et par conséquent aucun n'a pu vous retenir. Quant à l'éloignement de votre domicile, cette question fait précisément l'objet de la réunion, à laquelle vous êtes convoqué. Antoine qui était chargé des fonctions de rapporteur, donna lecture d'un article additionnel, qu'il proposait d'ajouter à l'acte de société, cet article se composait de deux lignes : — a Attendu que pour entretenir les relations de camaraderie, qui font l'esprit de la société, il est utile que les membres qui en font partie, se rencontrent très-fréquemment, et que les rapprochements sont plus faciles, quand on habite un centre commun. Chacun des buveurs d'eau devra avoir son domicile dans le quartier habité par le président représentant le siège de la société, i^ — Mais si le président déménage tous les trois mois, dit Francis. — L'objection est prévue, répondit Lazare, — comme j'ai un logement pea coûteux et qm me
plaît^ j'ai passé an bail qui a encore plusieurs aenées à courir. — La proposition est mise iaux voix. — Tous les buveurs d'eau, levèrent la main à Fexception de Francis. — La proposition est acceptée à Tunanimité moins une voix et prend dès rinstant où elle est votée force d'article dans le règlement. — Le frère d'Antoine comme secrétaire inscrit l'articfe accepté par la société. — Dans le cas actuel^ reprit Lazare, comme l'exécution de cet article, peut trouver des empêchements, un délai de trois mois est accordé aux membres de la société, qui se trouveraient en dehors du rè^ glement. '■^:
Laséance levée, Francis se retira assez froidement.
— Et vos commandes 1 lui dit Antoine en le reconduisant.
— Mais, dit Francis, je ne lésai pas reçues, et je le regrette. Mon cher Antoine, quand vous verrez la princesse, tâchez donc de savoir au juste quelles sont ses intentions à mon égard.
— - J'attends moi-même qu'elle me fasse prier de retourner chez elle, car elle n'a pas encore repris ses leçons, dit Antoine.
Quinze jours après cette soirée, c'est-à-dire un mois jour pour jour après l'interruption de ses leçons, Antoine reçut un billet de forme affectueuse, mais qui renfermait un remerciement définitif. Le prix de douze cachets accompagnait cet envoi. Comme elle était ar-
104 LES BCVICUBS D'eAU.
rivée précisément pendant l'absence d'Antoine, la grand'mère avait distrait quelques francs de la somme qu'elle supposait être le paiement d'un travail. Dans la journée, Antoine avait précisément été voir Francis, auquel il voulait emprunter une gravure. Francis venait de rentrer au même instant ; il étfit vêtu avec beaucoup d'élégance. Une paire de gants blancs était posée sur un meuble. Antoine n'avait pas encore dit un mot, que son odorat fut saisi par le subtil parfum de l'essence de rose. — Est-ce que vous êtes allé à Constantinople, depuis qu'on ne vous a vu? demanda-t-il à Francis. — Et, s'étant approché de celui-ci, il reconnut que ce pénétrant parfum se dégageait de ses vêtements. — Vous avez un habit qui sent la commande, ajouta le buveur d'eau.
— C'est vrai, répondit Francis... J'ai reçu des nouvelles.
— Moscovites? interrompit Antoine... Et la princesse vous a-t-elle dit si elle reprendrait bientôt ses leçons!
— Demain, murmura Francis.
Ce fut en rentrant chez lui qu'Antoine trouva la lettre de remerciement. Il devint très-pftle quand on lui montra l'argent, et entra dans une véritable fureur en s'apercevant que la somme était entamée d'une douzaine de francs. — Il faut renvoyer cet aident tout de suite, avait dit Lazare, qui se trouvait en ce moment chez Antoine, et répondre à cette dame qu'un artiste n'est pas un domestique à qui on donne un|*mois de
gages en le renvovant. Bien que cela soit contre les règlements^ s'il me restait de l'argent en caisseje te l'aurais donné; mais je suis à sec.
— C'est aujourd'hui le !«'• novembre; Olivier et Léon recevront leurs appointements : nous leur emprunterons, dit Paul.
Malheureusement, reprit Lazare, c'est aujourd'bu fête de la Toussaint. Nos amis ne seront payés que demain ou après peut-être, et il faut que les cent vingt francs soient renvoyés avant ce soir à la princesse.
— Que pourrait-on bien vendre? demanda Antoine. Tout à coup il aperçdt Soleil occupé à se chauffer voluptueusement, les mains serrées contre le tuyau d'un poêle qui jetait une douce chaleur dans l'atelier. — Ote-toi de là, dit Antoine en troublant brusquement la béatitude de son ami, et il défit avec une tenaille les fils qui fixaient le tuyau au mur. — Mais pourquoi touches-tu au poêle? dit Soleil. Il va très-bien pour la première fois qu'on l'allume.
— Aide-moi à l'éteindre, répondit Antoine, qui retirait les bûches à moitié consumées et les trempait ensuite dans un seau d'eau que lui avait apporté son frère.
— Comment, comment! on éteint le feu? demanda Soleil.
— On ne peut pas vendre le poêle tout allumé.
— C'est vrai, ajouta Lazare, on ne le paierait pas
plus cher. — Et ayant compris Tintention d'Antoine/ il disparut brusquement.
— On va... vendre le poêle ! fit Soleil en joignant les mains.
— Si tu le permets^ dit Antoine^ et même sans ta permission.
Lazare remonta avec un marchand de bric-à-brac^ qui parlementa longtemps avant d'offrir la moitié du prix que le poêle avait coûté.
— Il n'aura pas fait long feu^ . celui-là^ murmura tristement Soleil pendant que le marchand emportait son acquisition. '
Deux heures aprës^ la princesse recevait son argent avec un mot très-digne^ et le soir^ en rentrant chez lui^ Francis trouvait dans sa serrure un petit papier qui ne contenait qu'une ligne : a Nous avons l'honneur de vous informer que votre démission est acceptée. Le président de la société des B. D. »
— Ma foi, dit-il philosophiquemwit, je leur souhaite bonne chance; mais j'aime autant continuer mon chemin au milieu d'une route agréable que d'aller m'enfoncer volontairement, dans des ornières. Quant au but, nous verrons plus tard qui d'eux ou de moi sera arrivé le premier. Leur article 5 est ridicule, et vouloir vivre en s'y soumettant, c'est essayer de nager avec une pierre au cou.
Que devint-il cependant, après cette rupture avec les
buveurs d'eau ? Ce qu'il était prédestiné à être : un artiste médiocre^ bon garçon peu prétentieux quand Tftge lui vint^ et ne prenant sa réputation que pour l'erreur d'une vogue dont il profitait comme le plus honnête homme peut profiter d'une erreur qui en définitive ne fait de tort à personne.
Le principal personnage de ce récit est déjà connu : c'est Tartiste qae nous avons désigné sous Iç nom d'Antoine ou l'homme au gant, Antoine avait habité la Normandie : voici à quelle occasion «t dans quelles conditions. Un matin il s'était réveillé avec l'idée qu'il avait besoin de voir la mer. Un caprice qui tombe dans la cervelle d'un artiste^ quand celui-ci n'a pas le moyen de le satisfaire ou la force de le repousser^ est le plus tumultueux trouble-travail qu'on puisse imaginer. Comme la tyrannique obsession de ce désir lui causait une préoccupation qui fut remarquée par ses amis, Antoine dut leur en révéler le motif.
— La distance qui existe entre Paris et le Havre est de cinquante lieues, dit Lazare; mais elle est aussi de cinquante francs. En faisant le voyage à pied, c'est le moins que tu puisses dépenser pour séjourner une quinzaine de jours dans le pays; temps strictement utile
pour voir et profiter de ce que tu auras vu, U faut donc que tu accordes à la caisse sociale un délai pour qu'elle puisse économiser ce gros chiffre.
La proposition du trésorier de la société dépassait toutes les espérances d'Antoine^ car distraire au profit d'un seul membre une somme qui aurait pu^ partagée, être utile à plusieurs, n'était pas un fait ordinaire. L'homme au gant aurait pu attendre que ses propres ressources lui permissent de se passer du secours de la caisse sociale; mais il eût peut-ôtre été forcé d'attendre trop longtemps. Rendu d'ailleurs égoïste par la violence de son désir, il accepta la proposition qui lui était faite, et désormais assuré de faire ce voyage, il commença à épi^Duver tous les symptômes d'un état particulier qu'on pourrait appeler la fièvre du départ. Il aurait été question d'un passage aux Indes, qu'il ne se fût pas montré plus préoccupé. Il amassait des rensei* gnements sur la province qu'il devait parcourir; il arrêtait chaque jour un nouvel itinéraire et se livrait à de prodigieux calculs, pour régler l'emploi de son budget et amoindrir le chiffre de ses dépenses quotidiennes, afin d'augmenter, ne fût-ce que d'une journée, la durée de cette pérégrination.
On pourra s'étonner de toutes ces puérilités à propos d'une excursion de quelques jours dans un pays;, que les facilités de communication ont mis aux portes de Paris; mais jusque-là les promenades d'Antoine n'avaient
point dépassé la limite des environs de la capitale^ si riches en paysages variés, et qui seraient encore plus beaux, slls étaient interdits aux citadins. Cette fois it s'agissait d'un véritable voyage. Le jeune peintre savait qu'il ne repasserait pas le soir la barrière par laquelle il serait sorti le matin. Un premier voyage a beaucoup de ressemblance avec une première passion'; c'est la même recherche de sensations nouvelles unie à la même prodigalité d'illusions : la malle d'un premier voyage en renferme presque autaut qd*une première lettre d'amour.
Outre le bénéfice qu'il pourrait comme artiste retirer de cette excursion ayant pour but un spectacle encore inconnu et l'un des plus beaux que puisse offrir la nature, Antoine devait être initié aux jouissances dé la vie errante. Piéton enthousiaste, il battrait d'un pied libre ces griands chemins où Timpr^vu se multiplie, tantôt pour le plaisir des yeux, tantôt pour l'étonnément de l'esprit. Étouffé dans Tàpre atmosphère de l'atelier, il respirerait à loisir l'air fortifiant qui souffle dans les campagnes maritimes. Pendant une semaine ou deux, il aurait quotidiennement dans sa poche une JCéponse régulière aux impérieuses exigences de la vie matérielle, et brisé par les courses de la journée, il goûterait chaque soir le tranquille et profond repos que procurent les saines lassitudes. Telles étaient les séductions qui donnaient à ce voyage les proportions d'un
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événement. Et en effet, le plaisir est relatif et se mesure moins par la somme de jouissances qu'on en retire que par la difficulté que Ton éprouve à se procurer de telles jouissances, qui, pour des gens placés dans certaines conditions, sont autant de fruits défendus.
L'impatience d'Antoine était amvée à un tel degré, qu'il ne pouvait passer devant un chemin de fer ou rencontrer une diligence $ans tressaillir.. Il ressemblait aux enfants auxquels on a promis de les conduire au spectacle, et qui applaudissent par anticipation rien qu'en lisant les affiches^ Un soir enfin, Lazare annonça à Antoine qu'il pouvait faire ses derniers préparatifs, et lui remit la somme fournie par la société pour les frais du voyage. A cette somme le trésorier des buveurs d'eau ajoutait quelques petites économies personnelles. Ce qu'il y avait de privations dans ces deux ou trois pièces de cinq francs, Antoine pouvait mieux que personne le comprendre. — Tu me reniercieras en me rapportant une belle étude normande, avait dit Lazare. Je te recommande la ferme de mon parrain entre Criquetot et Étretat. Mon parrain ne t'empêchera pas de copier sa maison ni ses pommiers; mais s'il te fait seulement cadeau d'une pomme, je consens à en avaler les pépins. En voilà un vrai Normand : quand il m'a tenu sur les fonts, il ne m'a pas même donné un de ses noms, il aurait craint d'en être privé; au reste, un brave homme à qui je n'ai rien à demander, puisqu'il ne me doit rien !
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Le soir fixé pour le départ^ toute la société des buveurs d'eau accompagna Antoine au chemin de fer^ qu'il devait prendre jusqu'à Mantes pour de là continuer sa route à pied jusqu'au Havre^ en passant par Rouen^ la ville aux maisons vieilles. En disant adieu à tous ses amis, Antoine ne put s'empêcher d'éprouver comme une espèce de remords. Pendant qu'il cheminerait gaiement, suivant sa fantaisie, ceux qui lui faisaient ces heureux loisirs continueraient leur vie de lutte patiente, rendue momentanément plus difficile peut-être par le manque de cet argent que son caprice enlevait à leur nécessité. Il fut un moment sur le point de i^noncer à son voyage, et de le remettre à une époque où les circonstances seraient plus favorables; mais le dernier coup de la cloche du départ appelait les voyageurs dans les salles de l'embarcadère. Antoine n'eut pas le courage de la résistance; il échangea un dernier adieu avec ses camarades, et suivit la foule qui se précipitait.
Dans le wagon des troisièmes classes où il était monté, il n'avait que deux compagnons de route : c'étaient un homme d'une cinquantaine d'années et une jeune personne dont le visage offrait avec le sien une ressemblance qui la disait sa fille au premier regard . Tous deux semblaient appartenir à une condition tenant le milieu entre la classe ouvrière et celle des petits négociants parisiens retirés des affaires. La façon dont ils
étaient vêtus l'un et Tautre révélait un dédain trop apparent de la. mode en cours pour qu'il fût volontaire. La longue redingote verte du père avait dû être taillée sur un patron bien antique, et les plis nombreux dont elle était encore frippée indiqusdent une récente réclusion dans une armoire publique malbeureusement célèbre. Les autres vêtements offraient le même aspect de vétusté neuve qu'on remarque dans les objets vieillis par l'abandon dans lequel on les laisse plutôt que par l'usage qu'on en fait. Quant à.la jeune fille^ le contraste de sa personne et de son costume était encore plus frappant : elle était habillée d'une robe en étoffe d'été^ dont la couleur et le dessein eussent fait sourire de pitié une grisette de province. C'était assurément quelque défroque étrangère appropriée à sa. taille sans aucune préoccupation de coquetterie. Elle était coiffée d'un petit chapeau de. paille commune^ à peine garni d'un étroit ruban. Une espèce de pardessus en lainage grossier, des bottines de coutil et des gants de fil, complétaient ce costume, porté cependant avec autant de laisser-aller que s'il eût été le prospectus de la dernière élégance.
Dès que le convoi se fut mis en marche, les deux voyageurs retirèrent d'un panier qu'ils avaient avec eux, du pain, un petit morceau de viande froide, une bouteille, une timbale, et le père et la fille commencèrent un repas improvisé auquel Pappétit de chacun d'eux
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sembla faire un égal honneur. Comme $'il croyait avoir besoin de s'excuser^ rhomme à la redingote verte dit assez haut à sa fille pour que ses paroles fussent entendues d'Antoine : — C'est bien heureux que j'aie eu la précaution d'emporter quelques provisions. Un jour de départ; on a tant de choses à faire^ qu'on ne peut même pas trouver l'instant de déjeuner. N'as-tu^rien oublié; Hélène? acheva-t-il en se retournant vers sa fille.
A ce nom d^Hélène^ Antoine^ qui jusque-là n'avait point pris garde à la jeune voyageuse, leva les yeux sur elle. Voici en deux mots quelle était la cause de cette soudaine attention. Antoine avait eu une petite sœur ainsi appelée^ qu'il avait beaucoup aimée^ et qui était morte à six ans^ écrasée sous la roue d'une lourde charette en revenant de l'école. Aussi, chaque fois qu'il entendait prononcer devant lui ce nom d'Hélène, il ne pouvait s'empêcher de penser à cette enfant, dont la mort précoce et affreuse avait été l'un des plus grands chagrins de sa vie. Dans ce moment^ le souvenir de ce triste évépement^ qui le pénétrait toujours d'un mélancolique regret, lui parut encore plus douloureux. Il lui gâtait le début de son voyage, — Si mon Hélène vivait encore, elle aurait l'âge de celle-ci, pensait-il en regardant l'homonyo^e de sa sœur occupée au rangement d'un petit sac de voyage qu'elle tenait sur ses genoux. C'était une jeune fille, de dix-huit ans>
ni belle ni jolie, — une tête d'expression, comme disent les artistes, et qui aurait pu poser pour la figure de l'Étude dans un tableau allégorique. La fleur de la jeunesse paraissait déjà pâlie sur ce visage sérieux aux traits immobiles, dont les grands yeux noirs faisaient songer à Tépithète qu'Homère applique au regard de Junon. Cependant sous la froideur de ce masque réfléchi, derrière ce front encadré par les bandeaux inégaux d'une chevelure brune et un peu rare, on devinait l'intelligence. Les sourcils largement dessinés formaient un arc sévère annonçant la volonté et l'énergie. Ce qui manquait à cette physionomie comme grâce féminine, était remplacé par un sentiment de fierté quasi virile qui mettait au moins la distinction là où l'on aurait pu remarquer l'absence de douceur. Cette figure pouvait ne pas être sympathique à première vue, mais à première vue elle pouvait exciter la curiosité. Antoine, qui avait étudié les systèmes scientifiques qui font des signes du visage autant d'indices révélateurs du caractère, avait remarqué, çn observant sa voisine, les traces visibles d'une fatigue récente dont il était par expérience personnelle en état d'apprécier l'origine. Il croyait reconnaître dans ce teint légèrement blêmi, non les pâles couleurs de la maladie, mais ce hâle particulier qui résulte des longues veilles pendant lesquelles la fumée de la lampe s'incruste en fine poussière dans l'épiderme. Dès qu'on fut sortie des limites de la banlieue pari-
sienne^ la jeune fiile se mit à la portière et regarda la route avec autant de curiosité étonnée que si elle n^avait jamais vu ni eaux^ m bois^ ni champs^ ni ciel. Elle semblait aspirer avec délices la fraîcheur du vent qui échevelait dans les eaux du fleuve les saules penchés sur la rive. En la voyant ainsi offrir son visage aux caresses de cette brise un peu vive^ Antoine devinait le besoin d'un poumon affamé de Tair sain qui circule librement entre les grands horizons. Aux prières de son père^ qui lui recommandait de ne point trop se pencher hors du v^agon dans la crainte de quelque accident, elle répondait avec rimpatieiice mutine des enfants que Ton trouble dans leur plaisir. — Si tu savais comme ce bon air me fait du bien ! s'écria-t-elle tout à coup en frappant dans ses mains, et elle retira son chapeau pour mieux ressentir les effets de ce^ souffles bienfaisants.
Cependant on avait dépassé la forêt du Vésinet, et le train suivait le cours de la Seine, dont les bords commencent, de ce côté, à offrir de charmants aspects. Le père, ayant remarqué que le paysage était plus beau, vu de la portière dont il occupait un des coins, appela sa fille qui se tenait à la portière opposée, pour lui céder sa place. Hélène s'empara du coin que venait de lui céder son père, mais elle parut hésiter un moment, en s'apercevant que pour profiter de l'avantage de la portière, qui était assez étroite, il fallait risquer un voisi-
nage assez immédiat avec Antoine. L'artiste, devinant sans doute quelle raison retenait sa curieuse voisine blottie dans $on coin, lui céda la jouissance pleine et entière de cette ouverture, complaisance dont elle profita sur le champ en remerciant le jeune homme plus encore par la joie qu'elle fit paraître que par le sourire, qu'elle. lui adressa.
Bien qu'on fût en route depuis une heure à peine, ua changement sensible s'opérait dîuis la physionomie d'Hélène. Un pâle vermillon colorait ses joues, l'œil était devenu brillant, la lèvre humide. Sa parole pressée vibrait d'animation juvénile. Elle s'efforçait de faire partager à son père l'enthousiasme que lui cau-> salent les beautés du panorama dont les mobiles tableaux se déroulaient devant elle. Ses questions, ses étonnements naïfs, semblaient indiquer que c'était la première fois qu'elle était mise en contact avec une nature véritablement rustique. Cette gravité ua peu froide qu'Antoine avait d'abord remarquée chez la jeune fille était remplacée plus visiblement, à chaque élan nouveau du train parti à toute vapeur, par une animation, une vivacité de mouvements qui paraissaient autant de symptômes d'un bien-être oublié depuis longtemps par la voyageuse, s'il n'était pas entièrement nouveau pour elle. A la hauteur de Poissy, le train en croisa un qui descendait. — Ah ! les pauvres gens ! s'écria Hélène, comme je les plains de retourner à
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Paris ! — Antoine ne put s'empêcher de sourire^ car sans le savoir la jeune voyageuse venait d'exprimer une idée qu'il avait eu en même temps qu'elle. Cette conformité d'impressions excita la curiosité d'Antoine, eu* riosité sans but, qui était le résultat du penchant naturel à certains esprits, de faire de toute chose offerte par le hasard un élément d'activité. L'artiste se demanda pour quelle raison cette jeune fille paraissait si heureuse de fuir Paris, et pourquoi elle semblait redouter d'y retourner. Là-dessus il bâtit mille suppositions, dont aucune ne le satisfit sans doute, puisque cette curiosité, qui avait commencé par n'être qu'un passe-temps, devint un réel désir de savoir qui étaient, ce que faisaient et où allaient les voyageurs que le hasard lui donnait pour compagnons.
Il cherchait depuis quelques minutes un moyen adroit pom* entrer en conversation avec le père, quand celui-ci vint fournir lui-même le prétexte après lequel courait l'imagination peu inventive de l'artiste. Au bout d'une heure de causerie, Antoine savait que son compagnon de route était un ancien entrepreneur de travaux publics, ruiné par des spéculation malheureuses, resté veuf avec une fille à laquelle il avait fait donner une brillante éducation pendant l'époque de sa prospérité. Quand les mauvais jours étaient venus, celle-ci s'était hâtée de convertir en une science sérieuse et plus étendue les connaissances qu'elle avait acquises
dans une grande pension à Paris. Elle voulait se livrer à rinstruction publique, et travaillait depuis deux ans à obtenir les diplômes nécessaires pour le professorat. A la suite d'un examen brillant, autant pour la délasser un peu des laborieuses études qui lui avaient été nécessaires que pour la récompenser de son succès, son père lui donnait quelques jours de vacances, et profitait de ce voyage pour lui faire prendre quelques bains de mer.
Antoine allait peut-être en apprendre plus long, car le père d'Hélène se montrait volontiers disposé à la confidence ; mais le train s'arrêta brusquement, et le conducteur vint ouvrir la portière en criant : Mantes l Manies I Antoine était arrivé à sa première étape ; il prit son sac, son bâton, salua ses compagnons de route et descendit du wagon. Dix minutes après, le train se remettaient en route. Le père et la fille étaient restées seuls.
— Je regrette que ce jeune homme qui vient de descendre n'ait pas continuée voyager avec nous, dit le père ; sa conversation m'intéressait. C'est un peintre qui va «n Normandie faire des études. Il est fort poli. As-tu remarqué, Hélène? depuis que nous sommes partis de Paris, il avait à ta main une cigarette toutapprêtée, pourtant il n'a pas fumé. Je lui ai cependant dit de l'allumer, il n'a pas voulu; c'est à cause de toi.
Hélène^ occupée à regarder les premières campagnes de la Normandie^ ne répondit pas; mais peu de temps après elle sentit remuer sous son pied un objet qu'elle ramassa aussitôt.
— Le voyageur qui est descendu à Hantes a oublié oela, dit-elle en montrant un petit album de poche. Il y a des dessins dans ce cahier. Ce jeune homme y tient peuirétre ; il faudra déposer cet album à la prochaine station^ on le renverra à la station de Mantes où ce monsieur aura peut-être l'idée de le faire réclamer,
— Tu as raison^ dit le père en feuilletant Talfoum^ qui renfermait quelques croquis à la plume ou au crayon. Voici des renseignements dont nous pourrions profiter^ Hélène^ dit-il eu désignant à la jeune fille une page qui contenait de l'écriture et des chiffres.
— Hais, tu as tort de lire dit la jeune fille avec vivacité, c'est une indiscrétion.
— Quel grand mal y a-t-il à lire cela ? C'est un itinéraire de voyage dans le même pays que nous voulons visiter. Ce jeune homme est artiste, il doit connaître les endroits curieux ; nous qui avions l'intention de faire à peu près la même route, nous profiterons des renseignements qui lui ont été donnés, et qu'il nous donnera à son tour, isahs que cela lui cause aucun préjudice. Je vois déjà des indications d'hôtels à Rouen, au Havre et à Trouville ; nous qui ne savions pas où descendre, -nous irons dans ces maisons-là.
— Mais dit la jeune fille avec inquiétude, tu sais que nous devons nous montrer très-modérés dans nos dépenses. Ce monsieur, qui n'a pas les mêmes raisons que nous pour compter avec sa bourse, veut peut-être descendre dans des endroits où nous serions obligés de fmre une dépense qui excéderait nos paoyens.
— Oh ! fit le père, ce jeune homme ne paraît pasriche.
— Son costume ne prouve rien , répcHidit Hélène. Les artistes n'ont pas grand soin de leur toilette, sur^ tout en voyage. Us ont en outre Ja ^putation d'être fort prodigues et de dépenser leur argent aussi facilement qu'ils le gagnent. Si tu veux m'en croûte , nous ne profiterons pas de ces renseignements.
— En voici pourtant un, dit le père, qui ne contrarie pas nos projets d'économie, Et il montra à Hélène une note ainsi conçue : ^^ a A Rouen, sur le quai, en face du nouveau pont, les remorqueurs du commerce transportent des marchandises au Havre, et consentent à embarquer des voyageurs. — Prix : i fr. 50 c. — Départ le matin à six heures. — Demander les capitaines de V Atlas ou de Y Hercule.
Hélène prit dans sa poche un petit carnet qu'elle ouvrit. Après avoir lu quelques lignes qui s'y trou-, vaient écrites, elle dit à son père : — Les bateaux qui font le service régulier, et que nous devons prendre, coûtent six francs par personne; en nous embarquant sur ces remorqueurs, nous réalisons une économie.
Cette fois je suis de ton avis. — Et elle prit note sur son carnet du renseignement fourni par Talbum d'Antoine.
— Ma pauvre enfant, dit le père d'Hélène, je crois bien que ce jeune honime n'est pas plus riche que nous, et qu'il a les mêmes raisons que nous pour voyager au meilleur compte possible. Si tu veux me croire, tu copieras tous ces renseignements, qui lui ont probablement été donnés par quelqu'un qui connaît le pays et a les habitudes du voyage, car je sais par lui-même qu'il a quitté Paris pour la première fois.
— Mais si nous allons dans les niêmes endroits où ce jeune homme se propose d'aller, réfléchit Hélène, nous devons nécessairejfnent le rencontrer, et cela ne lui paraltra-t-il point singulier de nous trouver partout où il sera ?
— Nous ne nous rencontrerons pas, répondit son père, par cette raison que ce monsieur, qui voyagera à pied, n'arrivera dans tous les endroits qu'il s'est fait désigner que deux ou trois jours après que nous les aurons quittés, et même en supposant que nous dussions le revoir, qu'est-ce que cela peut nous faire ?
Hélène, trouvant probablement que son père avait raison, ne fit plus aucune objection; elle copia l'itinéraire d'Antoine sur son carnet, et cette besogne achevée, remit sa tête à la portière, bien décidée à ne pas
perdre un seul détail du paysage ; quant à son père, il s'endormit profondément.
Pendant que le train qu'il venait de quitter fuyait vers Rouen^ Antoine^ descendu à Mantes^ avisait au bord de la Seine une espèce d'auberge dont l'enseigne promettait bon gîte et bon repas, et comme il était trop tard pour qu'il pût continuer sa route, il entra dans ce rustique bouchon pour y passer la nuit et y prendre sa nourriture. Une servante joufflue, qui semblait échappée d'une toile de Rubens, le débaiTassa de son sac, qu'elle emporta dans la chambre qu'il, devait habiter, en même temps que l'aubergiste l'invitait à se désaltérer. Cet aubergiste qui s'approchait de lui avec son pichet de cidre frais tiré, c'était la Normandie qui s'avançait au-devaut de l'artiste voyageur, son breuvage national à la main. Un peintre romantique n'aurait pas manqué de boire en portant un toast à cette terre glorieuse et féconde ; Antoine fit moins de façons et but tout simplement parce qu'il avait soif.
L'idée lui vint ensuite de prendre un croquis de l'auberge où il venait de s'arrêter, et qui était dans une situation très-pittoresque. C'est alors qu'il s'aperçut de la perte de son album, et cela non sans une vive contrariété. Le jeune peintre était ainsi privé d'un itinéraire tout tracé auquel la précaution de Lazare avait ajouté des indications qui permettaient à Antoine de ménager le plus possible les ressources de son meim
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budget. Comme celui-ci commençait tant bien que mal à prendre son parti de cet accident^ le hasard du vayage lui offrit bientôt comme compensation la bonne fortune d'une rencontre avec une connaissance parisienne. C'était un jeune homme qui avait été le camarade d'Antoine à l'époque où celui-ci fréquentait l'Ëcoledes Beaux-Arts. Il se nommait Jacques^ et retournait au Havre^ où il avait des travaux d'ornementation à terminer à bord d'un navire appartenant à un grand seigneur anglais. Il était descQiddu à Mantes pour donner en passant une marque de souvenir à une femme qui habitait cette vilie^ et avec laquelle il avait eu jadis une liaison qui s'était prolongée pendant deux années. Jacques devait continuer sa route par le train de nuit.
Les deux anciens camarades renouvelèrent connaisr sance et se racontèrent réciproquement leur vie depuis l'époque où ils avaient cessé de se voir. Cette existence était la même à peu de variantes près. Seulement, depuis trois ans le sculpteur Jacques avait renoncé à la statuaire pour se livrer à l'ornementation, branche de l'art qui se rapproche plus immédiatement des besoins de l'industrie. Il avait acquis dans cette partie une habileté véritable^ qui le faisait rechercher dans les principaux ateliers de Paris. C'était à lui que l'on réservait tous les travaux qui s'écartaient de la commande ordinaire.
— Que voulez-vous? dit-il à Antoine; j'avais rêvé
mieux que cela; mais au bout du compte je suis encore heureux d'avoir pu trouver une ressource dans mon talent. Mes ébauchoirs me font vivre. J'ai des travaux en abondance. Si cette veine de prospérité se continue^ dans trois ou quatre ans j'aurai amassé quelques économies qui me permettront de revenir à la sculpture et d'aborder avec toutes les conditions que réclame cet art^ matériellement le plus coûteux de tous^ une tentative sérieuse dont le résultat me fixera définitivement sur l'avenir qui m'est régervé comme artiste.
Ayant appris qu'Antoine avait le dessein de visiter la Normandie^ Jacques parvint à décider le peintre à partir avec lui pour Rouen le soir même. — J'ai une affaire dans cette ville ; elle ne me prendra pas plus d'une heure, je mè mettrai ensuite à votre disposition pour vous piloter dans le vieux Rouen, et dans un seul jour vous en verrez plus avec moi qu'un cicérone ne pourrait vous en montrer en une semaine. Au lieu de gagner le Havre par petites étapes comme vous en avez le dessein, je vous proposerai de nous y rendre tout d'une traite, en prenant le bateau qui fait le service régulier. Ce sera pour vous une occasion de voir les bords de la Seine jusqu'à son embouchure : c'est très-beau. Vous passerez avec moi une semaine ou deux au Havre ; c'est tout ce qu'il me faut pour termi-. ner mon travail. Une fois ma besogne achevée, nous battrons les chemins de compagnie. Je suis content de
moi^ je m'accorderai voloatiers quelques vacances.. D'ailleurs nous voici dans une saison où j'ai peu de travaux. Cela vous convient-il ? acheva Jacques.
Comme le plaisir du voyage est ordinairement* doublé, si on peut le partager avec un esprit sympathique dont les sensations se font l'écho. des vôtres /Antoine était fort disposé à accepter la proposition qui lui était faite, bien qu'elle dérangeât un peu ses plans. II crut cependant devoir faire à son compagnon la confidence de certaines mesures économiques qui lui étaient imposées par la modicité de son budget. Il craignait surtout qu'un séjour prolongé dans la ville du Havre ne nt à ses finances une brèche trop sérieuse. Jacques le rassura pleinement à ce sujet. Habitué à courir les grands chemins,, le sculpteur connaissait particulièrement les ressources du trajet et les moyens de vivre au meilleur compte possible. U eût tait d'avance la carte 4e sa dépense dans une auberge, rien qu'à en regarder l'enseigne. — D'ailleurs, dit Jacques à Antoine, pendant tout le temps que vous resterez au Havre, vous n'aurez besoin d'ouvrir votre bourse que pour des dépenses de luxe. Le Roi I^ar nous offrira à tous les deux le gîte et le couvert : un excellent lit dans une jolie cabine et deux repas excellents à la table du capitaine Thompson, qui,, d'après les ordres de mon client, lord W..., propriétaire du RoiL^ary m'a ofiert une hospitalité aussi cordiale que somptueuse, que je
VOUS propose de partager, si vous n'avez pas de répugnance à dormir sous la protection du pavillon britannique.
— Mais je n'ai pas les mêmes raisons que vous po^r être hébergé par la Grande-Bretagne.
— Je vous en trouverai d'excellentes pour ménager votre susceptibilité^ dit le sculpteur. Je vous ai connu autrefois très-habile dessinateur : vous pourrez abréger ma besogne en me donnant de temps en temps un coup de main ; nous compterons ensemble après.
— Je vous rendrai ces petits services à une condition seulement, c'est que vous n'en ferez aucune, répondit Antoine. Mais que dira-t-on de nous voir arriver deux là où vous êtes attendu tout seul ?
— C'est ce qui vous trompe, fit Jacques. J'ai prévenu le capitaine Thompson que je ramènerais de Paris un camarade pour m'aider, et après-demain soir ce brave marin fera ajouter deux couverts à sa table.
Antoine n'avait plus dans son amour-propre, qui était ultra-scrupuleux, aucune raison pour protester contre les arrangements qui lui étaient proposés; il se décida à profiter de l'aubaine, et le son*, à onze heures, il montait avec Jacques dans un train d'où , vers deux heures du matin, ils descendirent à Rouen.
La nuit était magnifique ; un plein clair de lune répamlait sur la vieille oité normande cette lumière si
favorable aux grands effets. Bien qu'ils éprouvassent le même besoin de sommeil ^ les deux artistes ne purent résister au commun désir d'aller courir les rues. Tourmenté par cette fièvre d'impatience commune à tous les voyageurs novices^ Antoine donna rapidement un à-compte à cette curiosité qui s'empare de l'esprit lorsqu'on arrive pour la première fois dans une ville où l'histoire et l'art d'un autre temps ont laissé de nombreuses traces. Après avoir parcouru principalement les quartiers qui ont le mieux conservé le carac^ tère de leur date^ les deux voyageurs prirent quelques heures de repos et retournèrent voir le lendemain, sous la lumière d'un grand soleil, la vieille ville, confusément devinée pendant leur promenade de la nuit. Lorsque Jacques eut terminé les affaires qui avaient motivé sa station à Kouen , au moment de partir pour le Havre, il apprit que le service de la compagnie des bateaux avait été momentanément suspendu. Antoine, qui avait été séduit par la perspective du voyage par eau, éprouva quelque contrariété à prendre la voie de terre. Ce fut alors qu'il se rappela les remorqueurs du commerce que lui avait désignés son ami Lazare. Jacques avait connaissance de ces bateaux, dont les capitaines consentent quelquefois à prendre, moyennant une rétribution insignifiante, des passagers qui ont plus de temps que d'argent à dépenser, car ces paquebots, qui sont presque toujours lourdement chargés et
qui remorquent quelquefois d'autres navires jusqu'à Tembouchure du fleuve^ sont exposés à mettre un jour ou deux pour effectuer un voyage qui peut se &ire en six ou huit heures. —* Gomme c'est le seul moyen qui nous reste pour aller au Havre par eau^ et que je dé^ sire que vous voyiez les bords de la Seine ^ prenons les remorqueurs^ dit Jacques. Je vous avertis seulement que nous n'y aurons pas nos aises et que nous risquons de rester un peu longtemps en route. Quant à moi ^ je n'ai pas aimoncé mon retour à heure fixe.
— Je ne suis ui plus difficile ni plus pressé que vous^ répondit Antoine.