Les buveurs de cendres
Vous souvient-il d’une certaine nuit du mois d’octobre 1860 que, tous deux, nous avons passée à causer dans une lenula isolée au milieu des montagnes qui vont de Calvi à Teano? En présence des événements prodigieux dorft l’Italie méridionale était alors le théâtre, vous regrettiez qu’un de vos amis, mort déjà depuis quelques années, n’en fût pas le témoin, et plusieurs fois il vous arriva de dire : Pauvre Samla! C’est là, dans cette misérable ferme , à cent pas des vedettes ennemies , que vous m’avez raconté l’histoire de cet homme extraordinaire; vous l’appeliez le grand inconnu et vous admiriez, sans restriction, le caractère implacable où il puisait une autorité devant laquelle chacun s’inclinait; vous l’aviez apprécié, aimé,
Il DÉDICACE
respecté, et malgré votre haute situation sociale, vous lui aviez toujours obéi, car s’il était votre inférieur selon le monde, il était votre chef consenti dans l’œuvre d’émancipation à laquelle vous avez sacrifié votre vie et qui bientôt touche à son terme.
Je n’ai jamais oublié l’étrange biographie de ce héros obscur, et parmi les épisodes qui la composent, j’en ai choisi trois qu’on peut divulguer sans danger. Ils sont contenus dans ce volume, que je vous dédie en souvenir d'une affection et d’un dévouement que vous connaissez.
INTRODUCTION
Chacun sait que Savonarole, cxco.nmunié par le pape Alexandre VI, fut brûlé à Florence le 2't mai M98 ; mais peu de personnes connaissent les événements singuliers qui suivirent immédiatement son supplice. Ce n’est point pour avoir renversé le pouvoir des Médicis, auquel il substitua hardiment sa propre autorité, que fra Girolamo, si cher au souvenir des Florentins, se vit arracher du couvent de Saint-Marc, où il s’était réfugié, supporta la torture et s’entendit enfin condamner à périr par lès flammes ; ce fut pour avoir ébranlé la toute-puissance de la cour de Rome, pour avoir prêché la réforme ecclésiastique et pour avoir déclaré que le Borgia ne devait être considéré ni comme un évêque, ni comme un chrétien. Malgré la réaction terrible, fomentée parle Vatican, qui s’éleva contre le pauvre moine, il n’en eut pas moins jusqu’à sa dernière heure des disciples secrets, restés fidèles à sa cause, et qui essayèrent en vain de le
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sauver. Ceux-là assistèrent à sa mort et s’unirent à sa pensée lorsque entre ses deux compagnons, Domenico da Peschia et Silvestro Marussi, il s’écria : In inanus tuas, Domine , commendo spiritum mcuml En effet, ces paroles étaient moins une prière adressée à Dieu qu’une dernière recommandation convenue d’avance et jetée du seuil de la mort à des disciples qui avaient juré de continuer l’œuvre du réformateur condamné, et de poursuivre la lutte contre cette puissance farouche qui ne triomphait de ses ennemis que par la torture et le feu.
D’après les ordres émanés de la cour môme de Rome, qui redoutait qu’on ne fit des reliques avec les restes du martyr, on devait jeter les cendres du bûcher dans l’Arno; mais le peuple rompit la ligne des gardes malgré les coups de pique, se jeta sur les cendres encore brûlantes, et les emporta en criant qu’on venait de tuer un saint. Trois des disciples de Savonarole, ceux-là mêmes à qui la dernière parole avait été adressée, s’emparèrent de la tète et du cœur carbonisés de leur maître, déjouèrent la poursuite des gardes à travers les ruelles de Florence, et purent se réfugier, sans avoir été atteints, dans une masure attenant au couvent de S. Onofrio. Dans la bagarre, l’un d’eux avait été blessé d’un coup de hallebardeà l’épaule. Une foison sûreté, ils adorèrent les restes informes de celui qu’ils avaient tant aimé, comme ils auraient adoré les reliques d’un saint; puis il se passa une scène étrauge : ils mêlèrent à du vin quelques parcelles de celte cendre humaine, le blessé
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l’arrosa de son sang, et, tous les trois ayant communié sous ces nouvelles espèces, ils jurèrent de venger leur maître et de combattre, maintenant et toujours, jusqu’à ce qu’ils eussent effacé de la terre le pouvoir du Saint- Siège et toutes les puissances qui en découlent. Ils jurèrent d’être apôtres pour aller par le monde susciter des ennemis à Rome, et d’être soldats pour l’attaquer en plein jour, dans les ténèbres, par le glaive, par la parole, et, comme ils le dirent dans leur serment, per fus, per nefas! En un mot, tout fut permis, tout, excepté l’assassinat, car c’était l’autorité elle-même qu’on voulait renverser, et non point seulement son dépositaire.
C’était une société secrète qui se créait ainsi ; elle prit un rapide développement. A cette époque, la réforme était dans l’air : Jean Huss était mort laissant de nombreux disciples, et Luther, déjà né, n’allait point tarder à pousser son premier cri de révolte. Les amis de Savonarole se réunirent, s’entendirent entre eux, se groupèrent autour de ceux qui. avaient communié de ses restes encore chauds, établirent leurs ramifications indistinctement parmi les laïques et les prêtres, hantèrent la cour des princes italiens, fomentèrent les oppositions • monacales, et, autant pour dérouter l’opinion que pour se reconnaître par une parole commune de ralliement, prirent le nom de Tephrapotes , composé de deux mots grecs qui signifient B tireurs de cendres. I)c plus, comme à cette époque on était fort versé dans les choses de la kabbale, que les associés juraient, s’ils devaient arriver au pouvoir, de consacrer leur autorité au seul accroissement
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île l’œuvre ; qu’ils se résignaient à n’ètre jamais que des précurseurs; ils élurent sept chefs auxquels ils donnèrent le nom des sept premiers rois édomites, prédécesseurs des rois d’Israël. En effet, il est écrit dans IzZohar, qui, nul ne l’ignore, est le code universel de la kabbale : « Avant que l’ancien des anciens, celui qui est le plus caché parmi les choses cachées, eût préparé les formes de rois et les premiers diadèmes, il n’y avait ni limite, ni fin. 11 se mit donc à sculpter les formés et à les tracer de sa propre substance. 11 étendit devant lui-môme un voile, et c’est dans ce voile qu’il sculpta les rois, qu’il traça leurs limites et leurs formes; mais ils ne purent subsister. C’est pour cela qu'il est écrit : Voici les rois qui régnèrent dans le pays d’Êdom avant qu’un roi régnât sur les enfants d’Israël. 11 s’agit ici des rois primitifs et d’Israël primitif. Tous les rois ainsi formés avaient leurs noms; mais ils ne purent subsister jusqu’à que ce que l’ancien des jours descendit vers eux et se Yoilàt pour eux. »
Les sept chefs des Buveurs de cendres prirent donc le nom des sept premiers roi d’Édom et les transmirent à leurs successeurs, de sorte que l’on pourrait croire que les fondateurs de celte singulière société sont immortels. Dans une conspiration qui fut découverte à Rome, au commencement du xvm« siècle, un des Téphrapotes fut arrêté; interrogé, il répondit qu’il se nommait Bélà. fils de Béor. — Qui t’a poussé à conspirer contre notre saint-père le pape? lui demanda-t-on. II répondit : Bélâ, fils de Béor. — Comment s'appelait ton père? — Bélà,
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fils de Béor. — Et ton grand père ? — Bélû, fils de Béor. — Quel âge as-tu. — Trois cent douze ans. — Veux-tu nous persuader que tu vis toujours et que tu es le même homme qui a pu exister il y a trois siècles ? — Il répondit simplement : Le même ! — On le crut fou, ce qui lui sauva la vie. On l’enferma au château Saint-Ange, d’où il put s’évader, grâce aux autres Buveurs de cendres, qui de loin veillaient sur lui.
Le gouvernement romain, si bien instruit de toutes choses, grâce au confessionnal, ne tarda pas à apprendre la naissance d’une société destinée à le combattre. Il s’en inquiéta peu d’abord; mais , voyant augmenter et se répandre le nombre dés adhérents, croyant que la mort de Savonarole était restée la seule cause de la haine jurée, il voulut, usant de douceur, revenir sur la condamnation d’autrefois, et du moins réhabiliter le martyr : Paul III déclara hérétique quiconque attaquerait sa mémoire ; Paul IV reconnut, après examen, que ses écrits étaient irréprochables; enfin Benoit XIV n’hésite pas à le ranger au nombre des serviteurs de Dieu qui méritent la béatification. De telles mesures n’étaient point faites pour désarmer des hommes qui cherchaient, non pas une vengeance, mais la destruction de l’ordre de choses le plus complet et le plus solide qui ait jamais existé ; aussi la protestation ne semble pas moins vivace que l’affirmation, et, autant par esprit de défi que par conscience de sa propre force, elle a également pris pour devise la phrase célèbre : Patiens quia œtemus !
L'action des Buveurs de cendres ne fut point circons-
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crite à l’Italie; comme ils allèrent en Bohême réveiller ce qui avait survécu des Taborites et des Calixtins, ils entrèrent en lutte contre la maison d’Autriche. Ils prirent une part importante à la réforme, à la guerre de Trente Ans, à la création du royaume de Prusse, qui, en tant que puissance protestante et nouvelle, leur paraît appelée à renverser le vieil édifice des Habsbourg. Plus tard, dans une réunion générale qu’ils nommèrent le grand concile, et qui est restée célèbre dans leurs fastes, ils étendirent le cercle de leur œuvre et jurèrent l’anéantissement du moyen âge, qui seul, par ce qui en subsistait encore, s’opposait à l’éclosion de l’esprit moderne, dont ils s’étaient faits les ardents propagateurs. Or, pour eux, le moyen âge était symbolisé par le droit divin, le droit de chancellerie et le droit de conquête; c’est-à-dire par le pouvoir temporel, l’empire d’Autriche et la domination des Turcs en Europe.
Pendant la révolution française, le chef des Tôphrapotes fut un Français, membre de la Convention ; il vota la mort de Louis XVI, eut de grandes charges sous Napoléon, et concourut de tout son pouvoir au renverser ment de la puissance temporelle. Pendant la restauration, les Téphrapotes, qui me combattent que les rois dits de droit divin, furent en relation avec les carbonari français, surtout avec les loges du Dauphiné, et tel philosophe célèbre, qui fut ministre des cultes sous un règne récent, aurait peut-être été fort surpris d’apprendre que, lorsqu’il était dans sa jeunesse visiteur de la vente des bonscousins de Grenoble, il appartenait implicitement à une
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société dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Les hommes les plus séparés par le caractère et par les positions sociales, ont fait partie do ce groupe, qui cher» çhe toujours à traduire en faits ses aspirations; des rois, dit-on, ont prôté le serment des téphrapotes et ont porté des noms édomites. Dispersées autrefois sur la surface de l’Europe et même du Nouveau Monde, les forces de l’œuvre semblent, depuis une quarantaine d’années, s’être réunies et pour ainsi dire concentrées sur trois points principaux, dont tous les autres découlent : la destruction du pouvoir temporel, la dislocation de l’empire d’Autriche et l’anéantissement de l’empire turc en Occident. C’est là que tendent tous les efforts des téphrapotes; Dieu seul, dans ses secrets impénétrables, sait quelle destinée il leur réserve.
Le serment de 1498 est celui qui se jure encore aujourd’hui; la formule mystique de ce pacte, empreinte des idées confuses du moyen âge expirant, ne doit pas trouver sa place ici; qu’il suffise de savoir que chaque Buveur de cendres s’engage à ne jamais risquer sa vie que pour l’œuvre à laquelle il s’est donné, que nul prétexte ne peut l’empêcher d’obéir, que le refus d’obéissance est puni de mort, et enfin que, quel que soit le pouvoir dont un membre est investi sur terre, il ne doit jamais en user que pour arriver plus vite et plus sûrement au but suprême que l’association s’est proposé dès le principe. Le chef par excellence habite au delà du Jourdain-, par ces mots, on entend le territoire d’une puissance qui n’est point en butte aux tentatives des
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affiliés, tes six autres chefs résident ordinairement au centre même des pays soumis à leur action; ordinairement ils vivent deux par deux, ensemble, ou du moins peu éloignés l’un de l’autre, de façon à pouvoir se consulter sur un fait inattendu et à prendre promptement un parti parfois commandé par les circonstances. Ai-je besoin de dire, après ce qui précède, que la plupart de ces hommes ont terminé leur vie d’une façon violente, dans des prisons, sur des gibets, au milieu des combats?
Ces explications, que j’ai rendues aussi sommaires que possible, m’ont paru indispensables pour bien faire comprendre les trois véridiques épisodes de l’histoire secrète moderne que je me propose de raconter.
VASILISSA