DE LA GUERRE D’INDÉPENDANCE EN GRÈCE
L’année 1827 venait de commencer. L’hiver était froid et particulièrement dur dans la Grèce, ouverte à tous les vents de la mer. Des neiges abondantes blanchissaient les sommets du Parnasse, les ruisseaux étaient devenus des torrents, les herbes flétries se couchaient contre terre, comme pour éviter l’aigre bise de nord-est qui courbait les roseaux et les agnus castus verdoyants au bord du golfe Maliaque, dans les marais où les Perses tombèrent jadis sous le fouet de leurs satrapes, et qu’alimentent les sources chaudes des Thermopyles, jaillies miraculeusement pour désaltérer Hercule fatigué de sa lutte contre Antée. Tout ce beau pays, ordinairement si joyeux et si plein d’une forte vie, semblait éteint, presque mort, déjà étendu sous le linceul. L’agonie était partout,
dans la nature, dans les hommes, dans les événements. En effet, aux rigueurs d’un hiver exceptionnel la politique ajoutait des préoccupations terribles. A ce moment, la cause de l’insurrection grecque était désespérée. Abandonnée par l'Europe encore sourde, écrasée par la Turquie et par les troupes égyptiennes d’Ibrahim-Pacha, à qui on avait promis l’investiture du pachalik de la Morée, la Grèce était sur le point de succomber. Tant d’efforts, tant de courage, tant de patriotisme allaient être vaincus par les forces supérieures de la barbarie. On avait beau redoubler d’hé roïsme et mourir en renouvelant les hauts faits des temps antiques, on pouvait croire que l’heure suprême allait bientôt sonner.
Le glorieux compagnonnage connu sons le nom d'Hétairie dirigeait cependant la guerre, et savait, à force d’énergie, de patience et parfois de ruse, tirer encore quelques ressources d’un pays épuisé. L’Hétairic agissait au grand jour par ses soldats et secrètement par des émissaires qu’elle entretenait jusque dans l’armée musulmane. Dès l’entrée des Égyptiens en campagne, cette société, qui ne comptait guère que des Grecs dans son sein, avait compris qu’il lui serait difficile de trouver parmi ses membres des agents qui pussent la servir dans le camp d’Ibrahim-Pacha sans être reconnus; elle s’était donc abouchée avec la société des Buveurs de cendres qui avait envoyé en Grèce plusieurs
affiliés, parmi lesquels se distinguaient deux personnages dont le rôle devait être important dans l’histoire que nous essayons de raconter, Fédor et Fabien Sidorovich. Fédor était un vieux conspirateur d’une cinquantaine d’années, sans faiblesse, parce qu’il n’avait plus de passion, sans foi ni loi pour parvenir à son but, et pratiquant jusqu’à scs dernières limites la théorie de l’obéissance passive. Quoiqu’il servît dans l’état-major des troupes égyptiennes, il était en rapports habilement dissimulés avec Fabien qui était détaché auprès du corps grecdupalikareHadji-Skopélos, et ils combinaient leurs mouvements de façon à tirer le meilleur parti possible de la cause presque perdue qu’ils avaient à défendre. Le chef secret, l’âme irrésistible de leurs résolutions les plus énergiques, résidait auprès du gouvernement provisoire grec et se transportait avec lui çà et là, au hasard des victoires ou des défaites. C’était un homme fort jepne encore, mais implacable, qui plus tard devait prendre une part active à bien des révolutions, que les affiliés connaissaient sous le nom Édomite de Samla et auquel ils obéissaient aveuglement, car il était leur chef, L’investi , ainsi qu’ils disent en leur langage mystique. Il se montrait rarement, et d’ordinaire il n’apparaissait que dans les circonstances solennelles, semblable à un génie, bon ou mauvais, qui, par sa présence seule, vient dénouer les situations les plus compliquées.
Au moment où commence ce récit, Athènes était occupée par le séraskier Rcchid-Pacha, qui bloquait l’Acropole, où les Hellènes se défendaient avec vigueur. Les troupes de ces derniers s’étendaient sur le rivage de Phalère, défendant les approches de la mer Égée, et se massaient, entre Daphni et Eleusis, en colonnes assez fortes pour protéger les arrivages du golfe d’Égine ; mais toute la Morée appartenait aux Égyptiens, et le corps turc de Rustcim-Bey, solidement établi à Zéituni, menaçait le golfe Maliaque, défendu seulement par les bandes de Hadji-Skopélos, cantonné autour de Molos, et qui avait ses avant-postes au vil lage de Gravia. La situation du chef palikarc n’était point mauvaise ; vers la plaine de Thèbes, il était abrité par le mont Cnémis, où ses vedettes avaient bâti de solides blockhaus ; vers Zéituni, le pas des Thermopylcs le rendait presque inattaquable, et Gravia lui facilitait un mouvement de retraite rapide derrière le lit encaissé, du Mavro-Potamos. Il eut donc pu, franchissant les longs défilés qui bordent le mont Parnasse, rejoindre au besoin le golfe de Lépantc et prendre la route d’Athènes ; mais l’Égypticn Békir-Pacha était descendu à Galaxhidi avec dix mille hommes, s’était fortifié à Topolia, et fermait le passage à Hadji-Skopélos, qui, bloqué dans ses postes voisins du golfe Maliaque, se voyait réduit à la défensive. Les instructions de Békir- Pacha étaient des plus simples : forcer les avant-postes
de Gavia, faire sa jonction à Zéituni avec Rusteim-3ey, tourner les Thermopvlcs en suivant le sentier qu’indiqua jadis Éphialtès, fils d’Eurydême, disperser les insurgés campés à Molos et venir, par la plaine de Thèbes, en longeant le lac Copaïs, renforcer les Turcs d’Athènes de, façon à leur permettre de donner assaut à l’Acropole. Ce plan était facile à suivre, et la réussite n’en était pas douteuse; pourquoi donc l'année égyptienne ne faisait-elle que d’insignifiantes reconnaissances, et pourquoi tous ses mouvements, si bien coin binés qu'ils fussent, étaient-ils toujours prévus et par conséquent déjoués par les Grecs? C’est que Fédor était dans l’état-major de Békir et que Fabien ne quittait point Hadji-Skopélos. Les deux Buveurs de cendres, en communication perpétuelle, étaient par ce seul fait maîtres de la situation.
Rien n’était plus lamentable que l’aspect du pays qu’avait à défendre Hadji-Skopélos pendant ce rude hiver. Au delà des cinq ou six maisons qui forment le triste hameau de Gravia, au delà des bouillonnements du Mavro-Potamos, le fleuve noir , qui mérite bien son nom par la dureté de ses ressacs, s’étend un petit bois de chênes, traversé par la route qui va vers Zéituni. Les feuilles desséchées, roulées sur elles-mêmes, tremblaient au bout de leurs tiges ridées par l’hiver; de lourds corbeaux taciturnes, ébouriffés par le froid, se tenaient perchés sur les plus hautes branches,
Il LES BUVEURS DE CENDRES
pareils à de grosses boules noires ; çà et là quelque hâtif perce-neige essayait de sourire au-dessus du linceul blanc qui l’environnait et que les pâles rayons du soleil doraient d’un reflet rose. De là on pouvait apercevoir dans le lointain, sur les collines qui dominent le village, des hommes vêtus de peaux de mouton, armés du long fusil albanais et se tenant immobiles à travers les épicéas, que la blancheur de la neige faisait paraître noirs : c’étaient les sentinelles grecques qui sur veillaient les approches des avant-postes placés par Hadji-Skopélos. Parfois on entendait le cri lugubre : prenez garde à vous ! puis un coup de fusil retentissait, répercuté par les échos de la montagne, et tout rentrait dans le silence.
Dans un endroit où la futaie plus vieille et plus clairsemée laissait entre chaque tronc d’arbre un facile passage, deux hommes se promenaient gravement l’un près de l’autre, causant à voix basse et s’arrêtant parfois, comme pour mieux réfléchir à leurs paroles. C’étaient Fédor et Fabien, portant tous deux, sous leurs larges pelisses, le sabre au côté et les pistolets à la ceinture. Ce bois de chênes était leur lieu de rendez-vous habituel, et comme ils connaissaient chaque jour les mots d’ordre des deux armées, il leur était facile de circuler à travers les avant-postes sans être jamais inquiétés.
— Eli bien ! demandait Fédor, es-tu toujours en paix du côté de Zéituni ?
— Toujours, répondait Fabien avec un mouvement d’épaules très-méprisant. Tu connais Rusteim-Bcy : c’est un Turc de la vieille roche, inébranlable dans son fatalisme comme le Parnasse sur sa base ; il croit très-sérieusement que tous les souverains d’Europe régnent par permission spéciale de son padischah, qui est l’ombre de Dieu sur la terre. On lui a dit de garder Zéituni, il garde Zéituni. Une fois, poussé par je ne sais quelle fantaisie, il a voulu enlever la petite redoute qui défend le pas des Thermopyles et que j’ai armée de trois canons; il a été reçu comme tu penses, et mon vieil ami Hadji-Skopélos l’a ramené, le couteau dans les reins, jusqu’aux murs de la ville. Ce bon Rusteim s’est contenté de dire : « Dieu est le plus grand, » et depuis ce moment il n’est point sorti de son immobilité. Du reste, il nous est fort utile ; il envoie sa cavalerie fourrager dans la plaine Lamiaque, et c’est là que nous allons prendre des chevaux quand nous en avons besoin.
— Békir-Pacha, un coquin qui vendrait son finie au diable pour dix paras, un verre d’eau-de-vie ou une jolie femme, reprit Fédor, voudrait l’engager contre vous de concert avec lui, car Ibrahim lui a promis quelques sacs de piastres, s’il parvenait à vous déloger de Molos et de Bodonitza.
— Je le sais, dit Fabien, et ne m’en soucie guère ; j’ai un homme à moi auprès de Rusteim-Bcy, et à
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toutes les exhortations de ton ami Békir on répond invariablement que l’hiver est trop dur pour se mettre en campagne, que rien ne presse, et qu’au printemps on verra quel parti il convient de prendre. De ce côté je suis donc en repos ; je n’en dirai pas autant des Égyptiens, qui pourraient bien, un de ces jours, venir voir si Léonidas est encore aux Thermopyles ; Bah ! ajouta-t-il en souriant, s’ils y viennent, il y sera !
— C’est précisément de quoi je voulais te parler, reprit Fédor; Békir est fatigué des lenteurs de Rusteim, son amour-propre d’Égvptien le pousse à agir sans le concours des Turcs, quitte h rejeter sur eux la faute de sa défaite, s’il est battu ; Ibrahim, qui est en Laconie, et k qui les Maïnotcs donnent une rude besogne, crie comme un bœuf qu’on assomme et envoie courrier sur courrier à Békir-Pacha pour lui intimer l’ordre de marcher contre vous ; il s’indigne, il s’exaspère, il n’y comprend rien. Réussirai-je longtemps encore à retenir l’Égyptien? J’en doute; puis Samla est inquiet et recommande une vigilance active. Tienstoi donc prêt ; vos postes seront atjaqués d’un jour à l’autre ; si par malheur on laisse le combat dépasser les défilés de Gravia et déborder dans la plaine, il est fort possible que Rusteim-Bev sorte enfin de son repos et vous tombe sur les bras à revers au beau milieu de la bataille. La jonction des Turcs etdesÉgyp-
tiens se ferait alors sans difficulté, et Dieu sait ce qui en résulterait.
— Il en résulterait que je me concentrerais derrière les Thermopyles en m’appuyant sur Bodonitza, et je défie bien tous les paclias du monde de me déloger.
— Tu raisonnes comme un soldat que tu es, répliqua durement Fédor.; ne pourrais-tu pas oublier que tu as été officier sous l’empire? Tu fais ici une œuvre politique et pas autre chose ; il importe fort peu que tes hommes soient vainqueurs ou vaincus; il importe d’arriver au résultat que nous cherchons, c’est-à-dire d’empêcher les infidèles, ainsi qu’on écrit dans les journaux parisiens, d’aller renforcer les Turcs d'Athènes. Tant que l’Acropole tiendra, il y a espérance d’une intervention européenne ; l’Acropole tombée, la révolte est éteinte, c’est un fait accompli, et nul ne s’en occupe plus. Et puis crois-tu que ces musulmans soient assez stupides pour s’attaquer de front aux Thermopyles? Ils te tourneront par le mont OEta, ou te débarqueront des troupes sur tes derrières, et alors tu serais absolument perdu.
, Tout en parlant, Fédor avait, du bout de son pied, dessiné sur la neige les différents mouvements qu’il indiquait.
— Tu as raison, dit Fabien ; alors nous nous battrons sur Gravia.
— Tu os toujours en bons termes avec Hadji-Skopélos ? demanda Fédor.
— Toujours, répondit Fabien, le brave homme ne voit que par mes yeux.
— Renforce donc tes postes vers Gravia, reprit Fédor ; mets des troupes suffisantes derrière le Mavro- Potamos, et dès qu’il en sera temps, je te ferai prévenir.
— Par qui ?
— Mais toujours par mon caloyer '. Ah ! le bon bandit ! Plus Turc que les Turcs, plus Grec que les Grecs ; fumant l’opium avec les uns, buvant l’araki avec les autres; pappas ici, derviche là-bas; pratiquant toutes les momeries; déguisé, méconnaissable en un tour de main; ne croyant à rien et profitant de tout... Ali ! celui-là est un homme sans préjugés.
— Mais où as-tu découvert cette merveille ? demanda Fabien.
— Je l’ai fabriqué moi-même, répondit Fédor, et, mettant la main sur le bras de Fabien, il ajouta : Mon cher, les bons ouvriers font eux-mêmes leurs outils ; tâche de t’en souvenir.
1. Caloyer ou caloger, de KaX<5? (bon), yépov (vieillard); le nom donné aux moines de Saint-Basile, qui, malgré leurs mœurs fort dissolues, rendirent de grands services à la Grèce pendant l’insurrection. La plupart des chefs de métairie furent pris dans leur ordre.
Ils se dirent adieu et s’éloignèrent chacun de son côté ; tout à coup Fédor s’arrêta, et, se retournant, il cria d’un ton goguenard à Fabien :
— A propos, es-tu toujours amoureux ?
Uue sorte d’éclair intérieur brilla sur le visage de Fabien, qui leva les veux au ciel et répondit : toujours !
Fédor resta pensif; pas à pas il se rapprocha de Fabien, et, le regardant fixement, il lui dit :
— La responsabilité qui pèse sur toi ne suffit donc pas à occuper ton esprit, qu’il te faille encore des sensations de cette nature ; amuse-toi, si tu en as envie, mais n’aime pas. L’amour est plus qu’inutile, il est dangereux; c’est le père de toutes les sottises humaines.
— O blasphémateur ! s’écria Fabien en souriant ; tu
es dans la patrie des dieux, et tu nies la puissance du
vrai maître de l’Olympe !
— .Mythologie et pathos! reprit Fédor; avec cela, on ne fait rien de bon dans la vie.
— Vasilissa est si belle ! dit Fabien avec une expression indéfinissable de tendresse et d’orgueil.
— Oui, elle est belle ; mais est-ce une raison pour t’absorber ainsi en elle et risquer ta vie, comme tu l’as fait vingt fois, pour lui épargner une égratignurc ? Ta vie est précieuse, et nous en avons besoin.
— Que veux-tu que je te dise, répliqua Fabien, sinon que je l’aime comme un fou et que je donnerais le sort du monde pour un cheveu de sa tête ?
LES RUVEl'RS DE CENDRES
— Aimc-la donc, et grand bien le fasse ! dit Fédor avec humeur ; quant à moi, je préfère les mathématiques, c’est plus sûr et moins bavard. Adieu, berger fidèle !
Les deux amis se serrèrent la main, et Fédor s’éloigna. Il marcha quelque temps à travers les arbres, et tout en cheminant il murmurait : Pauvre garçon ! le voilà tout pâmé devant cette poupée imbécile qui ne sait dire ni a ni b, et qui n’est bonne qu’à bâiller, manger des confitures et dormir! — Ah! ajoutait -il avec un soupir où se mêlaient quelques regrets, de mon temps, nous les menions mieux que cela, les femmes! et les choses n’en allaient pas plus mal.
. Parvenu à un coin du bois serré par un angle du Mavro-Potamos, il siffla d’une façon particulière. Quatre cavaliers parurent, conduisant un cheval de main ; Fédor se mit en selle, et par un sentier à lui connu, qui tournait le village de Gravia, il arriva au bout d’une heure à Topolia, où Békir était cantonné avec le gros de ses troupes.
Quant à Fabien, marchant lestement à travers la neige, répétant à mi-voix la chanson albanaise, qu’il entendait souvent chanter : « Tu es le médecin, ma belle, et moi le blessé ; donne-moi un baiser, ma belle, afin que je guérisse, pauvre que je suis ! » il pensait à sa maîtresse et se sentait heureux.
LES BUVEURS DE CENDRES il
Au moulin que font tourner les sources chaudes, il reprit son cheval, et comme il s’approchait de la petite redoute qu’on avait construite là même où s’éleva le mur de Justinien et où combattirent les trois cents de Sparte, il répondit au qui-vive des sentinelles et passa. Les hommes de garde étaient réunis à quelque distance de la montagne, autour d’un feu qui faisait fondre la neige et découvrait la terre noire. Un chevreau, enfilé d’une broche en bois, tournait lentement au-dessus des flammes ; deux ou trois palikares jouaient aux dés ; un autre, étendu sous un gourbi de paille, frottait les cordes de sa mandoline et chantait à tue-tête d’une voix de fausset : « Arbre, reçois-moi, reçois-moi, cyprès ! Voilà mes branches, mon ami, mon basilic à triple épi ! Voilà ma tige, altachcs-y ton cheval ; voilà mon ombre, mon ami, mon basilic à triple épi ! voilà mon ombre, couche-toi et t’endors ! »
Fabien s’assura d’un coup d’oeil que tout était en ordre ; il recommanda la vigilance, continua sa route et arriva à Molos. C’était un petit village où les maisons, largement espacées, semblaient s’être disséminées au hasard dans des champs où les figuiers privés de leurs feuilles agitaient tristement leurs branches noueuses et bleuâtres. Dans des hangars ouverts à tous les vents, construits avec des baliveaux non équarris et abrités par un léger toit en chaume, des chevaux entravés et tout reliés mangeaient leur maigre pitance sous la
surveillance des palikares déguenillés. Des feux flambaient çà et là, autour desquels les soldats accroupis dormaient, ou causaient entre eux. On entendait la plainte monotone de la mer qui bruissait à une lieue vers le nord, et l’on apercevait dans la direction du sud les hauteurs du mont Cnémis, verdies par les mélèzes et par les pins laryx. Apres avoir quitté sou cheval, Fabien se dirigea vers une assez grande maison carrée, entourée d’une véranda sur ses quatre faces ; il gravit les degrés en bois d’un escalier extérieur où se tordaient, comme de gros serpents noirs, les rameaux d’une vigne dépouillée. Au bruit de ses pas, la porte s’ouvrit, et une jeune fille s’avança vers lui avec un sourire : c’était Vasilissa.
Elle était d’une beauté merveilleuse, et l’on pouvait comprendre, à la voir, l’amour ardent qu’elle inspirait à Fabien. Son costume en laine blanche, brodé de soies de diverses couleurs, le simple mouchoir de nuance éclatante qui se mêlait à scs cheveux, dont deux longues nattes ornées de sequins d’or battaient jusque sur ses jarrets, sa démarche lente et onduleuse,
I admirable pureté des lignes de son visage, qu’éclairaient deux grands* yeux d’une douceur et d’une soumission étranges, ses lèvres cernées par un imperceptible bourrelet semblable à celui qu on remarque à la bouche des sculptures d’Égine, lui donnaient un air antique plein de splendeur et de sérénité. Elle était
fort jeune, mais je 11e sais quelle expression île tristesse résignée répandue sur tous ses traits racontait mieux que son histoire les événements terribles qu’elle avait déjà traversés. Elle était née à Araehova, dans ces hauts lieux situés prés de Delphes, où les dominations étrangères n’ont jamais réussi à s’établir sérieusement et n’ont pu se mêler au sang de la race grecque primitive, à laquelle elles ont laissé toute sa pureté. Dans un des premiers combats de la guerre d’indépendance, sa maison avait été incendiée, ses deux frères tués, sa mère éventrée, et elle-même n’avait été sauvée du massacre ou de l’esclavage que par la \igueur courageuse de son père, le pappas Gregorios, qui, l’emportant dans ses bras, réussit à gagner la Thcssalie, où Hadji-Skopélos les avait recueillis au milieu du petit corps d’anuée qu’il y commandait alors. De ce jour, la vie de Vasilissa fut errante ; elle ne quitta plus son père, qui suivait les insurgés, leur disait la messe le dimanche, priait pour eux à l’heure des combats, et récitait sur leurs tombes les paroles consacrées par le rite orthodoxe. Quelquefois, pendant les vi\es alertes, h* vieux prêtre prenait aussi le mousquet et faisait le coup de feu tout aussi-bien qu'un autre. Quant à sa fille, elle était aimée et respectée de tous les palikares, qui voyaient en Vasilissa je ne sais quel être presque surnaturel qui les protégeait dans leur dure vie d’aventure». Ils en auraient dit volontiers ce
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que Marco Botzaris (lisait de sa femme Chrysé : « Les femmes sont des génies mystérieux qui versent un baume salutaire sur le cœur ulcéré des guerriers. » Lorsque Fabien, avec le titre de pbilhellènc, fut envoyé par les Téphrapotes auprès d’Hadji-Skopélos, dont il dirigeait tous les mouvements, il devint vite amoureux de Yasilissa et ne tarda point à s’en faire aimer. Toute Grecque qu’elle était, elle avait trop vécu dans les mœurs fatalistes de l’Orient pour ne point s’abandonner sans combat le jour où elle se sentirait poussée par son cœur. Fabien était beau, il avait assisté aux dernières convulsions de l’épopée impériale, il avait une réputation de bravoure qu’il justifiait en toute occasion. Dans maintes circonstances, par son énergie habilement employée, il avait sauvé les troupes d’Hadji-Skopélos, menacées par des forces supérieures, et son prestige, justement acquis, lui avait valu l’amour de Valissa. Sans être un homme d’une intelligence hors ligne, sans être un sectaire implacable et mathématique comme Samla, sans être un vieux conspirateur plein d’expérience comme son ami Fédor, Fabien Sidorovieh n’était point le premier venu. C'était un Dalmatc d'assez bonne origine; attaché par sa famille au parti français, il était entré fort jeune dans le corps de Marmont, avait parcouru l’Europe au bruit des trompettes, et fut surpris autour de Paris, avec le grade de capitaine, par la chute de 1 empire.
Le dégoût, l'oisiveté, l'activité de sa nature, le jetèrent dans les conspirations de cette époque ; il montra quelque énergie dans l’affaire de l’Epingle noire, fut distingué par les Buveurs de cendres et envoyé par eux à Constantinople, où il résida jusqu’au commencement de l’insurrection grecque. Ce ne fut pas sans danger pour ses forces morales qu’il séjourna cinq ans dans la vieille Stamboul ; il subit tyranniquement l’influence des milieux, et, sans trop s’en rendre compte, il s’endormit un peu dans la paresse, dans la rêverie, dans le kief, ainsi qu’on dit près du Bosphore. La nonchalance ottomane était entrée en lui ; involontairement il disait aussi : Bakaloum ! mot essentiel, difficilement traduisible, qui est comme le fond de la langue turque, et qui pourrait signifier aussi bien — dépêchons-nous — que — nous verrons ! mot commode, à l’aide duquel on ajourne indéfiniment les affaires, tout en ayant l'air de les presser, mot sans cesse répété, qui sert à la fois d’excuse et d’encouragement, et qu’on entend aussitôt qu’on aborde à Constantinople. Dans la fréquentation des Turcs, Fabien s’était émoussé ; lui aussi, il eût maintenant volontiers remis à demain les affaires sérieuses; il profitait du moment quand il était propice, s’inquiétait peu de l’avenir, conspirait par habitude peut-être plus que par conviction, et dans sa vie de soldat aimait plutôt l’aventure cherchée que le devoir accompli. Samla l’avait assez bien défini en
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lui disant dans un jour do reproches : « Tu es fruste comme une médaille antique ! » La médaille était fruste, soit ; mais le trait n’en avait pas moins été profondément gravé, et Fabien, sous sa nonchalance ordinaire, retrouvait parfois, quand il en était besoin, une énergie soudaine et rapide qui le rendait capable des résolutions les plus excessives. Il s’abandonnait indolemment à sa tendresse pour Vasilissa, sans regrets, sans prévisions, au hasard des jours que le sort lui envoyait ; mais, si l’on eût voulu la lui disputer, il l’eût défendue avec rage, de même qu’il l’eût quittée sans même se retourner, s’il ne l’avait plus aimée. A part ce contraste, qui rendait parfois son caractère assez difficile à comprendre, c'était un homme doux, indulgent, auquel ses trente-cinq ans avaient appris la grande science de la vie, qui est l’indifférence.
On savait dans tout le corps d'année que Vasilissa était sa maîtresse ; nul n’en était surpris, et l’on comprenait facilement qu’au milieu d’une existence pleine de périls, sans lendemain assuré, on se passât de certaines formalités pour être heureux pendant qu’on en avait le temps encore. Pappas Gregorios fermait les veux comme les autres, et se disait, lui qui avait prié sur tant de tombes, qu’il aurait sans doute un mariage à bénir après la guerre. Quant à Hadji-Skopêlos, il avait, ainsi qu’il le disait lui-même, vu tant de « caravanes y> qu’il ne s’étonnait plus de rien.
A Molos, Fabien habitait une grande maison qu'il partageait avec Vasilissa et pappas Gregorios. C’est là qu’il travaillait, qu’il recevait ses agents secrets et les communications que Fédor lui faisait parvenir ; c’est là qu’il sc reposait de ses fatigues et qu’il était heureux. Parfois il quittait la table sur laquelle il était penché à écrire scs notes, ses dépêches chiffrées, ses combinaisons stratégiques, il allait vers le large divan où Vasilissa à demi endormie tuait le temps à force de ne rien faire, il la prenait dans ses bras, lui baisait les yeux, lui disait : — Tu m’aimes toujours?
Elle répondait : — Toujours, mon cher seigneur!
Alors il ne se sentait pas d’aise, et reprenait son travail interrompu.
Malgré ces puérilités, Fabien n’était pas inutile. Ses relations constantes avec F édor, les avis ou plutôt les ordres que Samla lui expédiait, lui permettaient de déjouer sans cesse les projets de l’ennemi, et Hadji— Skopélos, émerveillé de sa sagacité, lui laissait la direction absolue de toutes les affaires. Du reste, le vieux chef palikare, ancien klephte du mont Olympe, avait pour Fabien un dévouement sans bornes ; tous deux avaient subi les rites de 1 ’adelphopoiétie. Accompagnés d’une petite fille de dix ans, emblème de la pureté de leurs intentions, ils avaient été liés de la même ceinture, avaient communié de la même hostie et avaient été bénis par le même pappas, qui les avait
déclarés et sacrés frères-faits , cérémonie antique qu’inventèrent sans doute les Thésées et les Pirithoüs d’autrefois, que le moyen âge renouvela pour les frères d’armes, et qui subsiste encore dans la Grèce d’aujourd’hui. Skopélos, était à la fois dissolu, brave, rusé, avide et religieux; il savait au besoin se faire valoir, et portait avec orgueil le titre de hadji, qu’il avait mérité en faisant le pèlerinage de Jérusalem.
Trois jours après l’entrevue des deux compagnons dans le petit bois de chênes de Gravia, Hadji-Skopélos était sorti depuis le matin pour aller surveiller luimême ses avant-postes; Vasilissa, accroupie sur son divan, faisait très-sérieusement un charme favorable en disposant dans un certain ordre des tiges d’anémones nées du sang d’Adonis et des larmes de Vénus, et Fabien, incliné sur une carte géographique, un compas à la main, étudiait je ne sais quel mouvement militaire qu’il méditait pour déloger Rusteim-Bey de Zéituni; deux jeunes officiers placés en face de lui, à la même table, copiaient des papiers répandus devant eux.
On entendit un pas pesant qui gravissait l’escalier sonore et une voix nasillarde qui psalmodiait les premiers vers de la chanson de saint Basile : « Là où nous avons chanté, que jamais pierre ne se crevasse, et que le maître de la maison vive pendant mille ans! »
— Ah! dit Vasilissa en relevant la tête, c’est le hon caloyer !
En effet, la porte s’ouvrit, et le caloyer parut couvert de la robe noire serrée d’une large ceinture de cuir, coiffé du bonnet plat et carré d’où retombe par derrière une étroite bande de drap; ses cheveux grisonnants flottaient sur ses épaules, sa barbe touffue cachait la moitié de son visage effronté, et il s’appuyait en marchant sur un gros bâton terminé par une pomme d’ébène.
— Que Basile, le saint patron du mont Athos, veille sur vous! dit-il en entrant; je traversais le village, et je suis venu voir en passant comment allaient Fabien, l’ami des pauvres Grecs, et la belle Vasilissa.
Il posa son bâton dans un coin de la chambre, s’assit sur le divan, et quand on lui eut apporté la pipe et le verre d’eau traditionnels, il continua :
— Mauvais temps pour les palikares qui dorment en plein air ! Le froid augmente, il a neigé encore cette nuit : au premier rayon du soleil les torrents seront infranchissables. Que la Panagia 1 veille sur nous car bien des braves gens qui sont pleins de vie â celte heure n’entemlront pas chanter le coucou lorsque viendra le printemps. Le vent est aux batailles. On dit
i. La toute sainte, c’est le nom que les Grecs donnent à la
Vierge.
que les Arabes d’ibrahim, que Dieu maudisse! grelottent dans le Taygète et crèvent comme des mouches, car ils ne sont point accoutumés au froid de nos pays.
— Sont-ce là toutes tes nouvelles, demanda Fabien.
— On dit encore, reprit le caloyer, que les Egyp- .
tiens de Galaxhidi et de Topolia préparent un mouvement contre vous autres ; mais, par mon bâton, je ne sais rien de plus !
Fabien se leva et se promena de long en large; tout en marchant, il arriva près du coin de la chambre où le caloyer avait déposé son bâton. Il le prit, et, le pesant dans sa main :
— Tudieu! moine de saint Basile, dit-il en souriant, est-ce avec un tel aspersoir que tu donnes ta bénédiction?
— Eh! répondit le caloyer en prenant une mine piteuse, il y a bien des chiens qui mordent et bien des gens qui volent maintenant dans les campagnes. Dieu n’a point ôté à scs ministres le droit de se défendre; il ne les a point protégés non plus contre la soif et la fatigue : je suis las, altéré, et j’avoue qu’un verre d 'araki me ferait grand bien.
Sur un signe de Fabien, un de ses officiers ouvrit une armoire et en tira une bouteille d’eau-de-vie et un verre qu’il plaça devant le caloyer, qui ne fut pas long à y faire honneur.
Fabien tenait toujours le bâton à la main ; tout à
coup il fit le geste de quelqu’un qui se rappelle subitement une chose oubliée, et sortit. Le moine buvait à petites gorgées son second verre d’araki. Fabien entra dans une autre chambre, s’assura d'un regard qu’il était seul, dévissa rapidement la pomme du bâton, et de l’intérieur, qui était creux, tira un billet couvert de chiffres; c’était une lettre de Fédor.
« Békir-Paclia a fait ses préparatifs pour vous attaquer demain, sur Gravia, au point du jour. Alerte et bon courage ! II veut établir scs communications avec Rusteiin-Bey, et lui a donné avis de son mouvement. Rusteim-Bey marchera-t-il ? Je l’ignore. Utilise localoyer, qui peut rapidement devenir un derviche. Tu as la nuit pour parer à tout, tâche que ta Yasilissa ne te la fasse pas perdre. »
Avec les mêmes signes de convention, Fabien répondit :
« Merci, je serai prêt. Si ton Békir ne trouve personne pour le recevoir à Gravia, n’en sois pas surpris : je veux lui donner une leçon qui puisse lui profiter, et je compte le laisser s’engager sérieusement, afin de lui ôter l’envie de recommencer. — A quoi bon te moquer sans cesse de cette pauvre Vasilissa? Quant à ton caloyer-derviche, je vais l’empêcher de se griser et l’expédier à Zéituni. En tout cas, je suis en mesure de rejeter Rusteim, s’il descend dans la plaine. »
Fabien roula le billet, l’introduisit dans la canne,
dont il revissa la pomme, et revint près de Yasilissa. Le ealoyer causait avec elle et faisait de temps en tçnips claquer sa langue après avoir bu quelques gouttes d’araki.
— Ah! fille de Grcgorios, disait-il, je t’ai vue toute petite quand, il y a déjà bien longtemps, j’ai traversé Arachoya en recueillant des aumônes pour l’érection de notre chapelle de saint Georges. Tu étais déjà charmante ; mais depuis tu es devenue si belle que saint Chrysostôme lui-même se damnerait, s’il t’apercevait !
— Eh bien ! moine endiablé, lui dit Fabien en riant, il me semble que tu oublies singulièrement tes vœux d’abstinence et de chasteté ; tu bois comme une éponge, et tu débites des fadaises à Vasilissa.
Cette dernière leva les épaules comme pour répondre : Qu’importe ce qu’il dit? ne sait-on point que je suis belle?
Fabien, tout en parlant, avait retiré la bouteille que le ealoyer menaçait de mettre à sec ; le pauvre moine fit un geste pour la ressaisir, et Fabien, le regardant entre les deux yeux, lui dit :
— Tu as assez bu; tu auras peut-être, une longue course à faire encore aujourd’hui avant de trouver ton gîte ; conserve tes jambes pour ne point tomber en chemin.
— Ah! jeune homme, dit le ealoyer avec un gros
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soupir, tu es dur pour ceux qui vieillissent. En buvant, je ne manque point à mon vœu d’abstinence, car jamais je n’ai pu réussir à me griser. Quant aux paroles que je dis à Vasilissa, en quoi sont-elles coupables ? Sa réputation n’est-ellc pas faite à vingt lieues à la ronde ? Tu connais le proverbe arabe : « Les secrets sont comme le musc, l’ail et le meurtre; ils finissent toujours par se trahir. » Eh bien! la beauté est comme les secrets, on ne peut la cacher longtemps. Les Turcs de Zéituni, les Égyptiens de Topolia, ne parlent que d’elle. Un des nôtres qui a été fait prisonnier par les cavaliers de Békir, qui a vécu dans le camp du pacha et qui a réussi à s’échapper, me disait il y a deux jours : « Le pacha ne parle que de Vasilissa, la fille de pappas Gregorios ; il ne l’a jamais vue, mais on lui a fait de tels récits de sa beauté qu’il a juré de la faire prisonnière et de la mettre dans son harem, quitte à la revendre un bon prix lorsqu’il en sera fatigué. » Et, ajouta-t-il, elle ne serait pas la première fille grecque à qui pareille aventure serait arrivée.
— Tant que Fabien vivra, répondit Vasilissa, je ne crains rien; il est mon cher seigneur, et je suis toute à lui.
— Elle parle aussi bien qu’un sansonnet, dit le caloyer d’un ton qui n’était rien moins que respectueux, elle a récité toute sa phrase sans se tromper.
Vasilissa lui saisit la barbe et la lui tira assez rude-
ment; avec un geste plein d'une force douce, le moine prit la main de la jeune fille et l’éloigna de son visage.
— Si tu avais jamais entendu parler d’un de nos compatriotes qui s'appela Homère, petite fille, lui ditil, tu saurais que lorsqu’on est jeune et belle ainsi que toi, on caresse la barbe des vieux, comme fit Thétis à Jupiter, au lieu de la leur tirer irrévérencieusement.
Il se leva. — Adieu! la journée avance, il faut que je parte.
— Je vais, dit Fabien , te conduire jusqu’aux grand’gardes, afin d’y donner un coup d’œil.
Les deux hommes traversèrent le village sans par 1er; les femmes baisaient dévotement le bas de la robe du caloyer qui, sans même sourire, leur donnait sa bénédiction. Quand ils furent dans la campagne, dont la neige faisait un vaste tapis blanc, troué çà et là par le piétinement des chevaux, Fabien dit au caloyer :
— Tu sais de quoi il s’agit?
— Eh! comment ne le saurais-je pas? répliqua le moine. J’ai vu de mes propres yeux tous les préparatifs de Békir; il ne faut pas être sorcier pour deviner ses intentions, et j’allais partir, sans ordres, pour t’en donner avis, lorsque Fédor m’a envoyé. Je vais retourner près de lui et lui montrer mon bienheureux bâton.
— Non pas, reprit Fabien, tu vas aller à Zéituni ; tu t'arrangeras de façon à savoir si Rusteiin-Bcy est prévenu de l’attaque- projetée pour demain, et s’il a l'intention de la seconder en faisant un mouvement vers les Thermopyles.
— Allons, dit gaiement le caloyer, il n’y a d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu, je vais redevenir derviche, ce qui me sera facile, car j’ai laissé ma défroque musulmane dans un coin du bois de Gravia. Rusteim est un nigaud qui restera tranquille, à moins que Hadji-Skopélos ne se laisse battre, auquel cas il arrivera pour profiter de la victoire sous .prétexte que, d’après les firmans de la Porte, les Égyptiens ne doivent opérer que contre la Morée. Quant à connaître ses projets, rien ne sera plus aisé, et je t’en rendrai bon compte.
— Je t’attendrai toute cette nuit dans la maison de Molos, dit Fabien.
Le caloyer s’était arrêté et semblait réfléchir profondément. — Non, dit-il après quelques instants de silence, ne m’attends pas; la roule est longue d’ici à Zéituni, plus longue encore de Zéituni à Topolia, où i! faut que je sois avant le jour, afin «l’être auprès de Fédor, qui peut avoir besoin de moi. Quand demain tu te rendras à Gravia avec tes palikares, regarde le premier chêne à droite du sentier, avant d'arriver au Mavro-Potamos; s’il porte, à hauteur «t homme, une
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forte entaille faite d’un eoup de hache, c’est que Rus leim-Bey ne bougera pas; s’il en porte deux, c’est que son intention sera de t’attaquer sur tes derrières, à l’entrée des défilés qui s’ouvrent sur la plaine. Est-ce entendu ?
— Oui, répondit Fabien; niais avec quoi feras-tu les entailles?
Le caloyer releva sa robe et montra une de ces larges serpes emmanchées droit qu’on nomme hansart, et qui sont une arme redoutable; elle pendait, rattachée à une ceinture que cachaient les plis de la robe.
— Avec un tel joujou, dit le caloyer en riant d’une façon sinistre, on peut faire des entailles à tout ce qu’on rencontre en route : chêne ou Turc.
Les deux hommes se séparèrent après s’être serré la main, et Fabien se rendit auprès d’Hadji-Skopélos, afin d’aviser avec lui aux moyens de faire payer cher aux Égyptiens l’agression qu’ils méditaient contre les avant-postes de Gravia.
La nuit se passa en préparatifs; une heure avant le lever du jour, tout était prêt. Fabien s'était assuré que le chêne désigné ne portait qu’une entaille; il était donc en repos du côté de Zéituni, dont la garnison ne viendrait pas le prendre à revers. Avant de partir, il avait embrassé Vasilissa, qui était si fort accoutumée à ces perpétuelles escarmouches auxquelles
son amant prenait part, quelle ne s'cn inquiétait môme plus. Seulement, afin de lui porter bonheur, elle avait cousu k ses vêtements un morceau du voile de la Panagia de Tinos, ce qui est un infaillible talisman contre les balles, comme chacun sait.
Les combats ne peuvent trouver place dans ce récit, qu'ils allongeraient inutilement. Il suffit donc de dire que, grâce aux dispositions prises par Fabien, les soldats de Békir, imprudemment engagés, purent s'emparer, presque sans coup férir, du village de G ravin, mais qu’arrivés au bord du Mavro-Potamos, ils trouvèrent une résistance à laquelle ils ne s'attendaient guère. Repoussés en face, attaqués à droite et à gauche sur leurs flancs, ils furent contraints à précipiter leur retraite, qui ressemblait bien à une fuite, après avoir laissé plus de cinq cents hommes couchés pour toujours sur la terre qui avait bu leur sang.
Békir-Pacha était de fort méchante humeur ; il hâtait lui-même la marche de ses soldats qu’il activait parfois k grands coups de eourbach; il maugréait contre ces maudits Grecs que jamais il ne pouvait surprendre et contre ces Turcs imbéciles qui ne se mettaient jamais en mouvement pour seconder scs opérations. Il traversa ainsi la montagne, franchissant les ravins qui roulaient une eau argileuse et bruyante, jurant contre ses officiers et sj retournant k chaque pas pour voir s’il n'était point suivi de trop près. Il arriva k
Topolia, tripla les graml’gardes, donna l’ordre de redoubler de vigilance dans la crainte d’une surprise, et entra dans la maison placée au bord de la voie antique, qui lui servait de quartier-général. Impassible et comme désintéressé, Fédor l’attendait.
Békir-Pacha jeta sa pelisse au nez d’un esclave abyssin, détacha son sabre qu’il lança à l’autre bout de la chambre, se coucha sur le divan sans même penser à enlever sa chaussure, ce qui est un signe de grave préoccupation, fuma son narguileh, but une tasse de café sans prononcer une parole, et, regardant Fédor qui Se promenait de long en large, il lui dit enfin .
— Eh bien ! nous voilà encore battus, c’est à n’y rien comprendre !
— Dieu est le plus grand ! répondit froidement
Fédor à la mode musulmane.
— Dieu est le plus grand ! Dieu est le pl ils grand ! reprit Békir avec impatience, je le sais bien ; tu par les comme un derviche ; garde pour toi tes sentences, si tu en as besoin , mais donne-moi des raisons. Comment se fait-il, comment se peut-il qu’avec mes troupes, qui sont braves, qu’en suivant ponctuellement nos plans, qui sont bons, car c’est toi qui les fais pour la plupart, je n’arrive jamais à surprendre «t à anéantir ces lièvres infidèles qui ne savent se battre que derrière des rochers, et dont on ne voit jamais la poitrine en face ?
Fédor hocha plusieurs lois la tête, et, s'arrêtant devant Békir, il lui dit en le regardant avec des yeux dont l’expression, à force d’indifférence, était irritante dans un tel moment : — J’y songe comme toi et comme toi je suis troublé, car tout ceci n’est point naturel. Ah ! je voudrais bien être dans l’âme de ce Rustcim-Bey qui est à Zéituni afin de savoir ce qu’il pense. Les Turcs sont jaloux des soldats d’ibrahim, tu le sais mieux que moi, et bien souvent je me suis demandé si ce n’était point faire œuvre d’imprudence que de lui confier tes projets en lui demandant de les seconder ?
— Tu crois? s’écria Békir.
— Je ne crois rien et surtout je n’affirme rien, répliqua nonchalamment Fédor; mais enfin quel est l’intérêt de Rusteiiu ? De laisser les Grecs et les Égyptiens s’épuiser mutuellement par des combats toujours renouvelés, afin d’arriver seul un jour contre les Hellènes diminués, fatigués, à demi vaincus déjà par toi, de remporter une victoire facile et d’en recueillir toute la gloire, et l’on dira alors : Les Turcs ont fait en un jour ce que les Égyptiens n’ont pu faire en plusieurs semaines. Tu sais bien que les Turcs vous regardent comme des intrus et se demandent pourquoi vous êtes venus vous mêler de leurs affaires.
Békir resta longtemps silencieux, puis il se leva et se pencha sur la table où s'étalait une carte do la
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Grèce ; certes il n’était point en état de lire topographiquement une carte quelconque, mais il s’v appliquait de son mieux. Après quelques instants de coinlemplation, il dit d’une voix frémissante : — Ah ! si ce que tu soupçonnes était vrai, je laisserais là les Grecs, je tournerais la montagne par Patradjik, j’irais moi-môme attaquer les Turcs à Zéituni, je les grillerais comme des fèves et je ferais empaler Rustcim.
— L’idée n’est point mauvaise, répliqua Fédor en souriant; mais alors le graml-vizir écrira à ton maître Ibrahim, qui n’est point tendre, et tu risquerais fort de t'en aller aussi à ton tour vers le paradis de Mahomet, à califourchon sur un pieu que tu trouverais peut-être trop pointu. Bakaluum ! Bakuloum! comme disent les Turcs ; patience, Békir, l’occasion te viendra peut-être de te venger dignement de tous ces esclaves de sultan Mahmoud !
— Tu as raison, dit Békir ; il faut savoir attendre, Car Dieu est le plus grand !
Puis Békir se leva, et, pour rasséréner son esprit, s’en alla passer quelques heures en compagnie de ses femmes, qui voyageaient toujours avec lui, car c’était un pacha qui se piquait de belles manières.
Vers le , soir, on remit à Békir les rapports de la journée, et il put voir combien ce combat, que les Grec sont appelé la bataille du Mavro-Potamos, lui avait coûté de monde. Cinq cents honuncs manquai»^
fl
à l’appel ; de plus un bey, trois bimbachi ', et plusieurs officiers avaient pt 4 ri dans la mêlée. On décida qu’une trêve momentanée serait demandée à Hadji- Skopélos, afin que de chaque côté on pût enterrer les morts. Deux trompettes, un parlementaire escorté de cavaliers furent donc envoyés aux avant-postes de Gravia, et là il fut convenu qu’une trêve de douze heures, commençant le lendemain après le lever du jour, était accordée aux deux armées, et que leurs états-majors respectifs assisteraient à la lugubre solennité, afin que leur présence assurât la ponctuelle exécution de la parole échangée.
G’était un triomphe, et ce fut presque une fête pour les Grecs. Hadji-Skopélos, monté sur son petit cheval noir, accompagné de Fabien et de tous ses officiers, précédé de pappasGrégorios escorté de quatre diacres, marchait orgueilleusement en caressant sa longue moustache grise, car il s’attribuait, en bon Grec qu’il était, tout l’honneur de la journée. Curieuses de spectacles sinistres, des femmes venaient en foule, mêlées aux palikares chargés d’ensevelir ceux qui étaient morts pour la patrie. A cheval auprès de Fabien s’avançait Vasilissa, qui, sous prétexte de suivre son amant et son père, avait voulu venir prendre sa part des émotions d’une telle cérémonie. Elle avait mis ses vête-