‹ Les buveurs de cendresChapitre 7 sur 7 · Befreiung-Krie · texte numérisé non relu

Befreiung-Krie

saut à ce landsturm , à cette levée en masse qui devait nous écraser à Leipsick, où se livra * la bataille des nations L » 0n chantait la vieille marche de Dessau; on récitait les vers de Kœrner : « Lève-toi, mou peuple ! la moisson est mûre ; moissonneurs , n’hésitez pas! » Et ceux de Cramer : « Maintenant, adieu ! mordons nos sabres ; une larme tombe dessus ; partons ! à la bataille ! » En buvant de la bière, en mangeant les saucisses nationales et la choucroute traditionnelle, on parlait du Vaterland *, et l’on jurait de le délivrer. L’alliance entre les peuples et les princes était intime et pleine de belles espérances : Nous vous rendrons vos États, disaient les peuples; nous vous donnerons la liberté, répondaient les princes. Conrad secouait la tête et disait à ses compatriotes : « Unissez-vous, mais entre vous et en dehors de ces souverains, car dès qu’ils seront redevenus les maîtres, ils vous bâteront comme des baudets rétifs ; » et il leur citait la parole des Écritures v : Nolite confidere in prin -

1. Waelker-Schlacüt. — Laudsturm, textuellement : Tempête du pays.

2. Textuellement : le père Pays, nous dirions la mère patrie. En somme, le Vaterland est très-indéfini, surtout si l’on s'en r.ipporte à la^élèbre chanson d’Ernest Arndt : « Quelle est la patrie de l’Allemand? C’est tout le pays où retentit lo langage allemand, où les chants élébrent Dieu dans son ciel.»

cipibus, in quibus non est sains 1 / On levait les épaules, on ne l’écoutait guère, et c'est k peiuc si l’on daignait lui répondre. — Hélas ! disait Conrad, sous prétexte de sauver leur patrie, ils vont reculer dans le passé 1 et fermer sur eux des barrières qu’ils auront, plus tard, bien de la peine k franchir. — Siegfried ne comprenait point son père : « Est-il donc, lui demandait-il, quelque chose de plus sacré que la patrie ?

— Petit enfant, répondait Conrad qui, dans ses méditations solitaires, avait gravi les sommets les plus élevés de l’absolu, petit enfant, tu sauras un jour qu’une idée abstraite, telle que l’égalité que les Français portent forcément avec eux, est peut-être supérieure k l’idée relative de la patrie. Mais ces hommes qui se lèvent aujourd’hui pour leur indépendance sont justement exaspérés par de longues misères, par des humiliations trop renouvelées, et ils ne peuvent comprendre ce que je viens de te dire.

Conrad était de bonne foi en parlant ainsi ; il avait créé pour son âme une sorte de patrie idéale et intellectuelle dans laquelle il vivait sans cesse, et si on lui eût demandé : Où êtes-vous né? Au lieu de dire : En Allemagne, il aurait pu, obéissant k ses impul-

1. Ps, 143, v. 3 selon la Vulgale et les Septant^ Ps. 1M>, v. 2 et 3, selon les Juifs et les Protestants (Cahcn et Observald). « Ne vous liez pas aux princes, lo salut n’est pas en eux. »

sions secrètes et quitte à nôtre point compris, répondre : En liberté ! car c’était bien là le pays abstrait qu’il habitait.

Ces souvenirs furent impérissables dans le cœur de Siegfried; jusqu’aux dernières heures de sa vie, gardant la forte impression de cette année 1813, il se rappela le soulèvement de l'Allemagne et le calme de son père luttant seul contre un courant d’idées que rien ne pouvait plus arrêter. Ce fut là, peut-être, dans ces instants de troubles et de convulsions, qu’il prit l’habitude de s'élever au-dessus des passions humaines, et de chercher la vérité dans des combinaisons mathématiques et supérieures fermées à l’immense majorité des hommes, vuîgurn pecus qui se nourrit exclusivement d’idées reçues, enveloppées dans des phrases toutes faites et dans des lieux-communs. Il s’accoutujna dès lors à peu parler et à s’observer en luimême. car il voyait avec quel dédain on recevait les observations de son père, que chacun, avec une douce commisération, traitait de fou. — Soit, aurait-il pu dire comme madame Roland ; « La société appelle fou celui qui n’est pas fou de la folie commune. »

La double invasion de la France par les armées alliées ne troubla point Conrad, car il ne lui fut point difficile de dégager ce que j'appellerai prétentieusement l ame de ce fait brutal, et il sentit promptement

que les vainqueurs matériels retourneraient chez eux

vaincus par l’iiléc même qu'ils étaient venus combattre. A ceux qui pleuraient sur l’humiliation de la patrie, qui se sentaient atteints au profond du cœur par l’aspect douloureux de ces soldats étrangers promenant leur barbarie relative dans nos rues et sur nos places publiques, il disait : « C’est pour le plus grand bien de la civilisation que de tels et si redoutables événements se produisent ; laissez les destinées s'accomplir, car c’est la diffusion des principes français qui s’opère en ce moment. Il était nécessaire que la France fût deux fois envahie par l’Europe entière, car il était nécessaire que l’Europe s’imprégnât des idées françaises afin de les faire triompher un jour;* c'est par ses défaites que la Grèce a répandu l’art et la philosophie, c’est aussi par ses défaites et par ses conquêtes que Home a inculqué au monde les notions du droit; la France a porté dans l’Europe entière des éléments d’égalité, et l’Europe vient elle-même en France se pénétrer des doctrines nouvelles; plus tard, elles porteront des fruits amers pour ces souverains qui, aveuglés parleur triomphe, ne voient aujourd'hui que la gloire de leurs succès éphémères. Chacun de ces soldats que votre patriotisme vous fait maudire, me semble un missionnaire qui vient apprendre de vous autres, fils de la révolution, la langue qu'il doit parler quand U sera de retour en son pays. L’Europe a conquis la France par ses armes; je l’accorde, mais, en

réalité, c’est la France qui, en ce moment même, conquiert l’Europe par ses idées. »

On ne croyait guère alors ce raisonneur rectangulaire, mais l’avenir a prouvé qu’il ne s’était point trompé. On comprendra facilement que sous la direction d’un tel père et vivant en communion perpétuelle avec lui, Siegfried acquit promptement des facultés de réflexion que son âge paraissait ne point comporter. Aidé par l’étude des mathématiques, qu’il avait poussée aussi loin que possible, il en était arrivé à planer, littéralement, dans des hauteurs que peu d’hommes sont capables d’atteindre. Sa gravité était telle que, malgré son extrême jeunesse, il paraissait vieux ; il ne faisait point mentir le proverbe russe t Qui vent trop savoir, vieillit vite. Une curiosité extraordinaire, une ambition effrénée de l’impossible, un grand besoin de manier les hommes et de les faire concourir, à leur insu même, à des résultats que seuls peuvent entrevoir quelques rares esprits d’élite, le poussèrent, dès sa première adolescence , dans les complications souterraines qui cherchent à faire mouvoir le monde par des ressorts secrets. Sans hésiter, il entra résolument et avec une abnégation radicale dans les chemins pleins de défaites qui conduisent aux combats sans gloire et aux victoires sans triomphe. D’un seul coup il brisa toutes ses chances d’avenir, renonça aux espérances les plus légitimes que son in-

telligence pouvait lui faire concevoir; il abdiqua sa personnalité extérieure ; il se résigna à n’être jamais rien aux yeux de la foule, et il devint l’homme-lige, le séide, l’esclave et le soldat d’une idée. Affilié à l’association de l'Épingle noire, il y fut distingué par Maghella lui-même, et entraîné dans le carbonarisme, dont il ne tarda pas à partager le grade supérieur; par le carbonarisme, et surtout par son courage froid, persévérant, remarqué, il fut appelé par la société des Buveurs de Cendres dont, en peu de temps, il devint l’investi, c’est-à-dire le clicf. De ce jour sa vie eut un but qu’il poursuivit avec âpreté jusqu’à sa dernière heure, c’est assez dire qu’il ne fut étranger à aucune des révolutions ou des tentatives de révolte qui agitèrent l’Europe depuis les premières années de la Restauration, et que bien souvent il en fut l’âme.

Son instruction était vaste, encyclopédique, pour ainsi dire ; sa morale qui, en politique, lui permettait d’employer tous les moyens pour parvenir à son but, était, par contre, dans les choses de la vie, implacablement droite et ferme ; il se traitait lui-même avec une grande sévérité, et n’accordait son estime qu’aux hommes peu nombreux qui marchent d’un pas égal sur des chemins sans détours ; quant à sa religion, je n’en dirai rien, sinon que si on lui avait parlé de Dieu, il aurait peut-être répondu comme Laplace interrogé par le Premier Consul : « Je n’ai point besoin de cette

hypothèse. » Je ne l’excuse pas, je ne le blâme pas, je le raconte. Que cet ensemble de vertus et de défauts en fît un homme attrayant à première vue, j’en doute ; il n'avait rien de banal ; il ignorait ou dédaignait ces formes extérieures, gracieuses et plaisantes qui séduisent, qui captivent, qui sont fort en usage parmi les gens du monde, et qui le plus souvent, servent d’agréable enveloppe à la vacuité des esprits médiocres et serviles. Mais il avait une force réelle sur lui-même et sur les autres ; il ne pouvait passer inaperçu ; son attitude froide sans hauteur, absorbée sans rêverie, attirait et retenait l’attention ; lorsqu’on l’avait vu, il était difficile de l’oublier, car on sentait en lui quelque chose de rectiligne et d’absolu qu’on ne rencontre pas fréquemment chez les autres hommes. Sa haute taille, son nez droit et mince, la gravité de son sourire égayée par l’éblouissante blancheur de ses dents, son front bombé, ses yeux d’un bleu pâle, dont l’expression contrainte et violentée semblait toujours immobile, ses cheveux très-soyeux, très-blonds et très-fins, l’élégance extrême de ses mains et de ses pieds qui dénotait l'ancienneté de sa race, tout en lui concourait à rendre l’impression qu’il produisait plus saisissante et plus tenace. Quelques femmes, attirées par cet extérieur plus que réservé, avait tenté, comme on aurait dit au dix-huitième siècle, de faire sur lui l’essai de leurs charmes, et de fondre cette apparence

glaciale dont il s’environnait, mais bientôt elles avaient été contraintes d’y renoncer. Du reste, les récits précédents, où il est question de lui, ont déjà assez fait savoir quel cas il faisait des femmes ; il ne les aimait point, il redoutait leur influence, il savait qu’elles entraînent l’homme à toutes les sottises, à toutes, les lâchetés qu’il commet ; il les nommait en souriant une déplorable nécessité, et si parfois il fut lié avec quelques-unes, ce ne fut que secrètement, en cachant son nom, et sans engager rien de son cœur : qu’aurait-il pu leur donner, n’appartenait-il pas exclusivement et tout entier à l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie ? Quant aux hommes, il les côtoyait sans se mêler à eux : la mesquinerie de leurs instincts l’eût indigné, si son calme habituel lui eût permis l’indignation ; il savait que la plupart d’entre eux prennent leurs rancunes pour des opinions et leurs intérêts pour des principes ; il souffrait de les voir si indécis dans la conception, si mous dans l’action ; de les voir introduire leur personnalité inutile dans des questions abstraites qui, par ce seul fait, perdaient toute leur valeur ; il s’en éloignait donc, sans affectation, mais avec persistance ; il les utilisait quand il en avait besoin, tout en se plaignant mentalement de leur insuffisance, et bien souvent la faiblesse des instruments qu’il employait réduisit à néant ses projets les mieux combinés. S’il n'aimait point les hommes, ceux-ci le

lui rendaient bien ; il (‘tait aveuglément obéi dans l’œuvre qu’il dirigeait, mais en dehors de cela, il était redouté et se sentait peu sympathique. Comment auraitil pu l’être ? il ne prenait aucune part aux passions du jour, aux effervescences du moment; les projections de son esprit allaient bien au delà du présent ; par quel point de contact, par quel intérêt commun se serait-il rencontré avec ses contemporains ? Il vivait donc dans une solitude presque complète et ne s’en plaignait pas.

Les jours avaient marché et les années aussi ; au moment où j’entre dans ce récit, Siegfried n’était plus de la première jeunesse; son père était mort en lui citant le beau vers de Juvénal :

Nobilitas sola est atque unica, virtus !

La Restauration avait succombé sous le poids de ses fautes et pour n’avoir point donné à la France la revanche qu’elle était en droit d’espérer; la monarchie de Juillet s’établissait sur un terrain encore remué par bien des oscillations; de grands efforts d’indépendance avaient glorieusement avorté en Italie et en Pologne ; partout Siegfried avait vu ses efforts rester inutiles, vaincu mais non pas découragé, il était rentré dans sa retraite, calme et les yeux fixés vers l’avenir. Sa sœur, d’abord veuve, était morte laissant un fils sur qui Siegfried veillait; le jeune

Christiern était au collège, n’en sortait que rarement, et voyait son oncle aux grandes fêtes qui lui valaient plusieurs jours de congé. Quelquefois, c’était là les soirées de gala, ils s’en allaient tous deux au théâtre; l’enfant ouvrait de grands yeux, était ravi de ce qu’il entendait, trouvait toutes les actrices charmantes, se figurait qu’il devenait le héros des pièces qu’il voyait jouer devant lui, et lorsqu’il se retournait vers Siegfried pour lui témoigner sa joie, il constatait avec stupéfaction que son oncle dormait, la tête mal commodément appuyée contre une des parois de la loge. Quel est donc cet homme, se demandait-il alors, si désintéressé qu’il est ennuyé jusqu’au sommeil par de tels plaisirs, et si bon, néanmoins, qu’il me conduit lui-même au spectacle? — En effet, Siegfried était bon, foncièrement bon ; comme ses autres qualités, sa bonté n’avait rien de banal, elle'ne se répandait point à tort et à travers au hasard des rencontres et des circonstances; mais elle était active, et jamais ne se laissait surprendre en défaut : quand, après ces soirées où il avait subi l’ennui bruyant, qui est le pire de tous, il ramenait son neveu à la maison,- il lui disait en souriant : « J’espère que nous nous sommes amusés ce soir; eh bien, nous recommencerons une autre fois.

Certes, Siegfried ne paraissait point apte à ressentir l’amour ou l’amitié, et cependant ce dernier senti-

ment occupait tout son cœur. Il avait un ami, ami d’enfance, du même âge que lui, et qui, jusqu’à présent du moins, composait toutes les affections de son existence. Rien n’était plus dissemblable que ees deux êtres qu’unissaient une confiance à toute épreuve et une tendresse sans bornes. Octave était un homme doux, aimant, point rêveur, né pour la famille, regrettant d’être forcé par les nécessités de sa vie d’habiter Paris, estimant quelle suprême bonheur serait de vivre à la campagne au milieu des arbres, des bestiaux et des fleurs ; s’accommodant au mieux, par suite d’une indulgente philosophie, de tout ce qui se passait ; dans toute chose cherchant le bien au détriment du mal, prenant en grande pitié les faiblesses d’autrui, content de peu, et bornant son ambition à rendre heureux ceux qui l’entouraient. Je ne sais quelle loi singulière des contrastes avait réuni Octave et Siegfried, mais leur amitié était exemplaire et ne fut jamais troublée.

Octave savait-il dans quelles dures et décevantes destinées Siegfried avait engagé sa vie ? Je ne pourrais le dire; mais s’il est probable qu’il ne connaissait pas tous les secrets que renfermait l’âme impénétrable de son ami, il soupçonnait du moins les travaux occultes que cet Hercule inconnu voulait accomplir. Le mystère qui, malgré lui, entourait Siegfried, ses fréquentes absences, l’espèce de nonchalance avec

laquelle il répondait aux questions de façon à dérouter les questionneurs, l’absorption constante et visible de ses pensées, tout enfin devait ouvrir les yeux clairvoyants d’un ami. Jamais, du reste, un mot indiscret n’était sorti des lèvres d’Octave. Parfois Siegfried arrivait inopinément chez lui. — Adieu, lui disait-il : je pars ; si tu es quelque temps sans recevoir de mes nouvelles, ne t’inquiète pas. — Octave embrassait son ami, et lui faisait touj&irs la mémo recommandation. — Sois prudent! — Un mois, deux mois se passaient; on voyait Siegfried apparaître un soir, toujours froid, et, pour ainsi parler, indéchiffrable. — Eh bien ! lui demandait Octave, es-tu content ? — Pas trop, répondait le voyageur. — Ah! mon pauvre Siegfried, disait Octave, j’ai bien peur que, comme Ixion , tu n’embrasses que des nuages.

Octave était marié; sa femme, bonne, simple, trèsgaie, accueillait de son mieux Siegfried qui, tous les jours, allait passer ses soirées auprès de son ami. La femme travaillait à quelque ouvrage de tapisserie, car elle n’était jamais oisive, et les deux hommes causaient, selon la saison, au coin du feu ou devant la fenêtre ouverte. Et puis, l’avouerai-je, Siegfried faisait des patiences; que le lecteur daigne se rappeler que Spinosa, fatigué de méditations, prenait plaisir à faire combattre des. araignées, et peut-être pardonnerat-il à mon héros d’avoir cherché souvent, dans de

frivoles combinaisons de cartes, un délassement pour son pauvre cerveau surmené et harassé. À onze heures, Siegfried serrait la main à ses hôtes, leur disait : à demain, et reprenait tranquillement la route de sa maison solitaire. Certes le plaisir de voir Octave l’attirait chaque soir, mais je n’oserais pas répondre qu’il ne fût aussi conduit chez*son ami par l’affection tyrannique que lui témoignait mademoiselle Jeanne, jeune fillette de trois ou quatre ans, vive, blonde, turbulente, et qui était bien le plus joli minois d’enfant qu’il se pût voir au monde. Dès que Siegfried arrivait, elle lui escaladait les jambes, lui tirait la barbe, et l’embrassant « à grands, grands bras, » lui disait dans son petit langage indistinct : « Bonjour, mon grand ami, comment donc que tu vas, dis? » C’était la fille d’Octave, le sourire de la maison, la folie de Siegfried qui sentait son cœur se fondre quand il la regardait. Mademoiselle Jeanne n’avait place à table qu’à côté de son grand ami, et il fallait entendre les beaux cris qu’elle poussait, voir les coups de pied quelle donnait dans sa chaise, et comme, prestement, elle renversait son assiette sur la nappe lorsque, par hasard, on ne l’asseyait pas à côté de Siegfried qui, redevenu plus enfant qu’on ne pourrait croire, demandait à être aussi mis à la porte lorsqu’on menaçait la petite fille de la renvoyer. Il s'égayait de sa gaieté et faisait autant de bruit qu’elle.

Le pauvre Octave en perdait la tête : « Voyons, Jeanne, disait-il, sois sage et donne l’exemple à ton grand ami ! » Sa femme en riait : « Quand ils sont ensemble, disait-elle, je n’en puis venir à bout, et c’est toujours Siegfried qui est le plus tapageur. » Ai-je besoin de dire que Jeanne, toutes les fois qu'elle avait une fantafsic, se gardait bien d’en parler à ses parents ; elle attendait le soir, guettait l’arrivée de Siegfried, et dés qu’il était entré s’emparait de lui, l’accaparait, et en éloignait impérieusement les autres personnes sous prétexte du grand secret qu’elle avait à confier. C’était alors entre elle et Siegfried des chuchotements sans fin, des explications recommencées vingt fois, des signes de se taire et des gestes d’intelligence au moment de se quitter. Un jour, la conversation intime fut plus longue qu’à

l’ordinaire, ce fut même presque une discussion, car

Jeanne avait déclaré à son ami qu’il lui fallait absolument un polichinelle à deux nez; Siegfried, avec un grand sang-froid, lui expliqua que la nature, avare pour les polichinelles aussi bien que pour les autres hommes, ne leur avait octroyé qu’un nez, situé précisément au milieu du visage. Jeanne ne sc tint pas pour battue, et répliqua péremptoirement que les polichinelles ayant deux jambes, deux bras, deux yeux, deux oreilles et deux bosses, devaient nécessairement pour être complets avoir deux nez; qu’elle

n’en démordrait pas, et que si sou grand ami ne lui donnait pas le polichinelle qu’elle désirait, elle serait très, très-malheureuse et ne l’aimerait plus du tout. A tel argument, il n’y avait point de réplique, Siegfried s’avoua vaincu et promit de s’exécuter. Il tint parole, mais avec quelque peine. Chaque soir, dès qu’il était entré, Jeanne lui disait : « Et mon polichinelle? » Siegfried répondait qu’il avait écrit au roi du pays de Polichinellie afin de faire venir un de ses sujets les plus distingués. La vérité est qu’il avait en vain couru chez tous des marchands de jouets sans rencontrer l’introuvable fantoche; il s’en alla jusque dans la rue Chapon, découvrit un ouvrier en joujoux, et fit exécuter, sur ses dessins, un magnifique polichinelle orné de deux protubérances nasales fort accentuées, malgré les hésitations du fabricant, qui déclara tout net qu’on n’avait jamais vu de polichinelle fait comme cela. Ce fut une grande joie lorsqu’enfin Siegfried arriva un soir chez Octave, et remit à Jeanne un polichinelle unique, vêtu merveilleusement comme un prince des Mille et une Nuits, et orné de gibbosités considérables toutes reluisantes de clinquant. — Il vient de loin, dit Siegfried à l’enfant émerveillé, il est fort bien élevé, ne parle que rarement, a deux nez comme tu le voulais, et s’appelle le marquis de Bipif.

Jeanne fut ravie ; mais après qu’elle eut joué une demi-heure avec son pantin, elle le regarda tres-atton-

tivemeut : — Il serait bien plus gentil, dit-elle, s’il u’en avait qu’un ! Et lestement, d’un bon coup sec appliqué sur la table, elle fit sauter l’uu des deux nez du polichinelle. — O chère fillette, dit Siegfried eu la prenant dans ses bras, tu commences bien jeune tou rôle féminin. Quelle est la femme qui n’a pas rêvé le polichinelle à deux nez, et qui, l’ayant enfin découvert , ne lui en a pas cassé un afin de le rendre semblable aux autres !

A cette longue exclamation qu’elle ne comprit pas, Jeanne crut que son grand ami la grondait et se mit à pleurer ; il fallut du temps et des arguments tout neufs pour la calmer et lui expliquer que les enfants avaient droit de vie et de mort sur leurs joujoux.

Par cet exemple, que j’ai choisi entre mille, on peut voir la tendresse extraordinaire et presque maternelle que Siegfried avait vouée à Jeanne : sa vie amère et dure était adoucie par son amour pour cet enfant qui, insouciante comme on l’est à cet âge, se laissait adorer, dorloter, gâter, sans trop même s’en apercevoir. En sa présence, il se détendait pour ainsi dire, ne se fatiguait ni de ses cris ni de ses jeux, et, jusqu’à un certain point, se considérait comme un pantin supérieur destiné à son plaisir. Parfois , quand Jeanne avait été bien sage, on lui permettait d’aller chez Siegfried ; elle parla t alors avec sa bonne, marchant posément dans ks rues comme une grande demoiselle,

achetait uu bouquet de violettes de deux sous et, arrivant toute rose de plaisir , elle disait : Voilà , mou grand ami , je viens te voir et je t’apporte des fleurs que j’ai achetées avec mon argeut, à moi ! Elle était maîtresse au logis ; elle bouleversait les cartes géographiques étalées sur de grandes tables ; elle mêlait les papiers sans souci et saus respect ; uu jour elle déchira les feuillets d’un exemplaire d 'El principe, de l’édition de 1532, pour confectionner de petits bateaux quelle voulait faire nager dans l’encrier. Du reste, quand elle goûtait chez Siegfried, elle trouvait que les confitures de son grand ami étaient bien meilleures que celles « de la maison. » •

Au retour d’un voyage qu’il avait été forcé de faire en Serbie, Siegfried monta le soir même de son arrivée, selon son habitude, l’escalier d’Octave. La maison lui parut avoir quelque chose de triste et de vide qu’il ne put expliquer et qui le frappa cependant comme une impression douloureuse. Le domestique qui lui ouvrit la porte le laissa entrer sans mot dire ; il pénétra dans le salon ; Jeanne jeta un cri de joie et d’un seul bond s’élança sur sa poitrine : Ah ! c’est toi ! c’est toi ! lui dit-elle en le couvrant de baisers et en lui serrant le cou dans scs petits bras. Elle était vêtue d’une robe en laine noire. — Pourquoi es-tu en deuil? demanda Siegfried avec un battement de ccfeur. — L’enfant se mit à pleurer : — Maman est morte !

Octave, prévenu, ne tarda pas à venir, pâle, le visage contracté , vacillant sous le poids de sa douleur. Il pleura longtemps sans parler, tenant la main de Siegfried dans les siennes ; puis il lui raconta que sa femme , en effet , avait succombé à une courte et violente maladie inflammatoire ; qu’il sentait bien, quant à lui, que sa vie était brisée par un coup si dur et si inattendu, qu’à travers son chagrin il était heureux de le revoir, et que , pendant les premières heures aiguës qu’il avait eu à traverser, l’absence du seul homme qu’il aimât lui avait paru insupportable. — Me voilà maintenant devenu père et mère ; tu m’aideras, n’est-ce pas ? dit-il à Siegfried.

Les soirées devinrent bien tristes ; Jeanne avait le même emportement, la même pétulance; mais quand elle voyait le visage altéré d'Oetave, quand elle entendait les deux amis parler avec émotion de sa mère, elle se mettait à pleurer, et, grimpant sur les genoux de Siegfried , elle disait à celui quelle considérait comme tout-puissant pour elle : — Je voudrais voir maman I Le pauvre Octave n’y tenait pas et sortait pour sangloter à son aise.

Octave, par les fonctions qu’il remplissait dans la vie, était fort occupé, et le dimanche seul lui offrait quelque liberté; Siegfried et lui sortaient alors ensemble pour promener ceux qu’ils appelaient leurs enfants, c’est-à-dire Jeanne, qui avait cinq ans, et

Christicrn, qui en comptait déjà douze. Les deux hommes marchaient en causant dans les Champs- Elysées, au parc de Monceaux, parfois même hors Paris, où l’on s’était rendu en voilure, et surveillaient les bambins qui couraient devant eux. Mais Christiern trouvait un peu au-dessous d'un grand collégien comme lui de jouer avec une aussi petite fille que Jeanne; il eût craint qu’on ne pût soupçonner un instant qu’il s’amusât pour son propre compte. Il restait à bayer aux arbres de la route, aux voitures qui passaient, aux officiers sanglés à la taille et dont il admirait l’uniforme; alors c’était Siegfried qui s’occupait de Jeanne, qui se cachait pour se faire découvrir, qui se sauvait pour se faire attraper, qui ramassait le cerceau tombé dans les jambes des promeneurs, et qui cherchait la balle égarée dans l’herbe. Un jour, au carré Marigny, qu’il était à genoux auprès de Jeanne, fort attentif à faire de jolis tas de sable dans lesquels il plantait gravement des branchettes mortes que la petite fille faisait semblant d’arroser à l’aide d’un arrosoir vide, il s’entendit appeler par son nom de guerre : Samla! Il se leva avec rapidité et vit un de ses affiliés qui le considérait en riant. Il marcha vers lui et lui laissant voir ce regard froid, implacable et bleu qui troublait les moins timides : — Non pas Samla, mais Siegfried, lui dit-il. — Et, d’un signe de .tête, il lui ordonna de s’en aller. Lorsqu’il se re-

tourna du côté de Jeanne, il la vit qui frappait sa pelle contre le sol avec colère et qui, toute rouge d’impatience, lui criait : — Vite, vite, veux-tu venir travailler à mon jardin! Octave, sans bien comprendre le sens de cette scène insignifiante et rapide, avait deviné cependant qu’il venait de se passer quelquo chose de mystérieux. — Oui, dit-il à Siegfried, travaille au jardinet de la fillette, cela vaut mieux pour tôt Ce fait d’une rencontre inopinée et qui, en somme, n’avait aucune importance, frappa beaucoup Siegfried ; il y pensa le reste de la journée; le soir, chez Octave, il y songeait encore. Il savait que chaque homme porte en soi ou fait naître dans les circonstances de sa vie le germe de destruction par lequel il doit périr un jour. Il tenait Jeanne sur ses genoux. — Ah ! se dit-il tout bas en la regardant, est-ce donc toi qui, plus tard, seras l’obstacle et la pierre d’achoppement?

Octave et Siegfried ne parlaient guère que de Jeanne, de son éducation, de sa fortune, de son avenir. Parfois, Jorsqu’ensemble ils promenaient les deux enfants, il arriva à Octave de regarder Christiern et Jeanne qui s’en allaient côte à côte d’un pas inégal, de se tourner vers Siegfried et de lui dire : — Nous les marierons! Le conspirateur sentait son cœur se troubler involontairement h cette idée; car il pensait que, dans sa vieillesse, lassé de tant de travail et n’aspirant plus qu’au repos, il trouverait un asile plein de douceur

auprès de ces enfants qu’il avait vus naître ot grandir» Puis, quand il se rappelait tous ses amis morts dans des combats, sur des échafauds, dans des prisons d’État, il souriait lui même de la naïveté de son espoir et de l’inanité de ses croyances à une vieillesse qui jamais ne viendrait pour lui. Sa vie, extérieurement si tranquille, était parfois, dans certaines circonstances exceptionnelles, menacée par un si formidable concours de dangers, qu’il fallait un miracle pour qu’il la tirât toujours saine et sauve des périls dont elle était entourée; or, il ne croyait guère aux miracles, et depuis longtemps il s’était résigné à la mort violente qui, pour lui, n’était qu’une des chances d’aventures dans lesquelles il s’était engagé froidement, sans enthousiasme et avec la volonté toujours exécutée de ne reculer jamais. Néanmoins, pour plaire â Octave et pour se donner îï lui-même la satisfaction de chercher à assurer l’avenir de deux enfants qu’il aimait, il disait aussi de Jeanne et de Christiern : — Nous les marierons !

Oetave ne s’était point trompé lorsqu’il avait dit qu’il ne se relèverait jamais du coup que lui avait porté la mort de sa femme ; quand il la perdit, il était encore dans cette pério’de de bonheur actif que le temps et l’habitude émoussent, sans le détruire, dans les ménages heureux ; sa douleur fut profonde, sans remède, car elle avait creusé un vide que rien n’était

22i LES BUVEURS RE CENDRES

venu combler; sans espérance, car elle se nourrissait du passé et se refusait de croire aux consolations de l’avenir; la constitution fort délicate d’Octave, minée sans cesse par des pensées lugubres et par des regrets toujours présents, s'affaiblit peu à peu; le mal, harcelé par un chagrin aigu, augmenta dans des proportions inquiétantes, et bientôt le malade, contraint de rester au coin du feu, privé de ses occupations journalières qui, au moins, étaient une sorte de distraction forcée h sa douleur, fut pris de cet alanguissement général qui annonce que la vie est atteinte dans ses sources mômes. Siegfried, qui suivait avec anxiété les progrès du mal, ne quittait plus son ami; ce dernier, du reste, ne se faisait aucune illusion sur son état, et plus d’une fois on l’entendit dire à voix basse : — Je suis perdu!

Ce fut dans ces heures douloureuses et de causerie intime, pendant que la petite Jeanne jouait silencieusement avec sa poupée dans un coin de la chambre, qu'Oetave essaya, pour la première fois peut-être, de ramener Siegfried dans les réalités positives de la vie et de l’arracher aux spéculations lointaines qui l’absorbaient.

— Quitte l’absolu, ô mon cher Siegfried, lui disaitil, abandonne ces abstractions que j'ignore, mais dont ton esprit se repaît jusqu’à épuisement. Dans l'existence sociale que nous sommes obligés de subir, tout

est relatif, et c'est dans la voie frayée par tous que seulement tu rencontreras le bonheur ; c’est auprès d’une femme, c’est auprès d’un enfant qu’il faut vivre, sous peine de souffrir toujours, de chercher sans cesse et de ne trouver jamais. Les Siméons Stylites ne sont plus faits pour notre monde ; descends de ta colonne et marche dans la vie à côté des autres hommes ; souviens-toi du mot si terriblement vrai des livres saints : Vœ soli ? Quand je ne serai plus là, tu seras seul et tu deviendras tout à fait malheureux. La vérité abstraite ne peut nous suffire; au nom du ciel, mets-toi en quête de la vérité relative, et si tu la découvres, peutêtre t’applaudiras-tu de m’avoir écouté.

— L’angle d’incidence est égal à l’angle de réflection, répondit Siegfried avec un soupir ; cela seul est vrai ; tout le' reste est chimère. Je suis comme l’alchimiste, je cherche la pierre philosophale ; je sauterai peut-être un jour avec mes fourneaux ; mais, du moins, j’aurai poursuivi le but suprême ; d’autres reprendront mon œuvre après moi, comme moi-même je n’ai fait que continuer l’œuvre de mes devanciers.

— Que. Dieu te protège, dit tristement Octave en serrant la main de son ami ; puisses-tu ne point payer trop cher les rêves auxquels tu te sacrifies tout entier!

— Les heures se hâtent, reprit Octave après un long silence, la dernière no tardera pas à sonner; je vais aller retrouver la pauvre femme que j’ai tant aimée

et lui dire que la mort, m’arrachant à ma tâche, me force à te léguer notre chère petite fille. Les seuls parents que j’ai encore sont éloignés et indifférents ; nul, plus que toi, n’aime cet enfant; tu as toujours été pour elle une sorte de second père ; c’est h toi que je la donne ; tu l’élèveras sévèrement et sans faiblesse, tu en feras une honnête femme, et, en récompense des sacrifices que la vie impose, tu lui montreras les joies sérieuses de sa maternité future. Toutes mes affaires sont en règle, j’ai pensé à tout; la fortune de Jeanne sera convenable; devant la loi tu seras son tuteur; en souvenir de moi tu seras son père. Tu sais quels ont toujours été nos projets pour elle; je sais que tu feras un homme d'honneur de ton neveu Christiern, je désire que plus tard il soit le mari de ma fille ; en les élevant tous les deux près de toi, en les façonnant l’un pour l’autre, tu les amèneras facilement à être heureux, et j’aurai du moins, en mourant, cette consolation de savoir que la chère petite ne sera pas livrée h un inconnu et ne fera pas un de ces mariages redoutables, usités aujourd’hui, qui rivent à la même chaîne deux êtres incompatibles qui s’ignorent, se cherchent sans se trouver et finissent par mener une vie misérable, car leur union n’a été basée que sur des convenances accidentelles de fortune et de situation ; me promets-tu de te conformer è mon désir?

— Je te le jure, répondit Siegfried; Jeanne sera ma

fille, et plus tard elle deviendra la femme de Chris— tiern.

Quelques jours après cette conversation, le malade, de plus en plus épuisé, ne put plus quitter son lit ; sans faiblesse comme sans forfanterie, il accomplit les devoirs imposés par la religion à laquelle il croyait, et un matin, au soleil levant, après une lente et douce agonie, il rendit à Dieu une âme qui n’avait jamais prévariqué. Jeanne demanda pourquoi son papa dormait si longtemps; on lui répondit qu’il se reposait ainsi afin de prendre des forces pour faire un long, long voyage pendant lequel il rencontrerait sa femme. Au nom de sa mère, Jeanne comprit vaguement que quelque chose d'irrémissible venait de se passer, et elle pleura beaucoup. Le soir, Siegfried l’enveloppa dans son manteau et l’emporta chez lui. Jl avait alors trente-neuf ans, Jeanne en avait six, Christiern quatorze, et l’on était en l’an de grâce 1839.

Siegfried habitait, dans un des quartiers les plus retirés de Paris, aux environs de l’Observatoire, une petite maison isolée, entourée de jardins, mystérieuse, ouverte de plusieurs portes qui servaient à déjouer une surveillance possible, et disposée pour la vio secrète et solitaire qu’il menait. Dans sa chambre même, il installa le lit de la petite fille, et ses poupées, et l'étroite armoire où elle serrait ses vêtements, car elle était déjà fort ordonnée et tout à fait proprette.

— Voilà désormais ta maison, lui dit-il, et maintenant c’est moi qui serai ton papa.

Elle le regarda en ouvrant de grands yeux surpris et avec cet air de méditation profonde qui parfois est si extraordinaire chez les enfants ; elle sembla réfléchir, puis secouant la tête et se laissant aller sur les genoux de Siegfried qu’elle embrassa :

— Non, répondit-elle, tu seras toujours mon grand ami.

Sans être ce qu’aujourd’hui on appelle riche, Siegfried avait reçu de son père une fortune qui suffisait amplement à ses besoins ; sa maison était tenue avec un confort régulier qui s’éloignait autant du luxe que de la négligence, et ses domestiques ne tardèrent pas à devenir les esclaves de Jeanne qui les avait séduits par les grâces charmantes de sa petite personne.

Elle n’était point malheureuse dans sa nouvelle demeure ; elle avait promptement oublié le départ de son père ; on a dit : cet âge est sans pitié ; on a eu tort, selon moi ; cet âge est inconscient, ce qui n’est point la même chose ; il ignore la douleur et la responsabilité, il ne comprend point la mort etoublievile parce que ses impressions, si vives qu’elles soient, sont toujours fugitives. Siegfried lui -même avait soin de ne lui jamais parler d’Octave ; à quoi bon, en effet, exciter desregrcts qui ne pouvaient être que stériles ? Elle était maîtresse au logis et ne s’y déplaisait pas.

Le jardin la ravissait ; avoir un jardin, un vrai jardin à soi, avec de la terre k remuer, des rigoles k creuser, ^ des fleurs k cueillir, des murs k dégrader, des allées pour courir et de vrais arrosoirs pleins d’eau k ma-

nœuvrer, c’est 1k une joie sans égale pour une enfant qui, d’habitude, s’ébattait dans un salon dont on lui recommandait toujours de ne pas abîmer les meubles. Et puis elle avait deux amis qui partageaient scs jeux, deux amis fort doux, point bavards et qui se laissaient tyranniser sans jamais regimber. C’était d’abord le chien Panurge, un barbet de la plus belle venue, rasé de près, portant orgueilleusement une jolie houppette k la queue et de longues moustaches qui lui donnaient l’air d’un vieux grenadier ; il ne jouait point aux dominos comme Munito, mais il se tenait gravement assis, gardant sur le bout de son nez, noir comme une truffe, un morceau de sucre qui le faisait loucher et qu’il avalait d’un seul coup lorsqu’on le lui permettait. C’était ensuite le chat Matapon qui ne se pressait jamais et qui, dans son énorme et blanche fourrure d’angora, marchait avec une dignité sereine tout k fait magistrale. Il mangeait plus d’os de poulet que de souris, je suis forcé d’en convenir, mais c’était le modèle de sa race ; on ne se souvient pas qu’il ait jamais donné un coup de griffe, même lorsque Jeanne lui faisait des moustaches et des sourcils noirs à l’aide d’un bouchon brûlé, ce qui lui donnait la plus étrange figure

de chat qu’il fût possible de voir. Il vivait eu bonne intelligence avec Panurge, et souvent lorsque ce dernier se couchait devant le feu afin de se chauffer, Matapon s’étendait sur lui, et pour prouver sa satisfaction, fermait à demi ses paupières sur l’or éclatant de ses yeux et faisait entendre le plus joli ronron du monde. Christiern sortait du collège tous les dimanches, et alors, seul avec Jeanne, comme il n’avait point peur d’être vu à jouer et d’être pris pour un enfant, il- s’amusait à cœur-joie avec la petite fille qui lui donnait fort prestement des coups de baguette sur les doigts, lorsqu’il refusait de courir en ruant, en piaffant, et de se mettre une corde dans la bouche pour faire le cheval. Et puis le soir, avant d’aller dormir, Jeanne n'écoutait-ellc pas les belles histoires que son grand ami Siegfried lui racontait si bien ? La petite fille s’épanouissait donc en plein bonheur et grandissait dans cette existence douce et tranquille.

Cette vie nouvelle et qu’il n’avait jamais prévue, dérangeait fort les habitudes régulières de Siegfried ; ce fut un bien pour lui ; il rêva moins, et contraint de s’occuper de Jeanne, il vécut moins sur sa propre substance qu’il épuisait souvent à force de réflexions et de raisonnements. Quoiqu’il se fût imposé la tâche de faire travailler Jeanne et de lui donner lui-même, tout en causant, les premières notions d’histoire, de géographie par où débutent toutes les éducations, il sen-

tit bientôt que son temps tout entier allait être absorbé par une telle occupation ; sachant, en outre, que ses nombreuses absences l’obligeraient souvent à laisser sa fille adoptive seule entre les mains des domestiques, et n’ignorant point le danger de semblables fréquentations, il fit venir d’Angleterre, après de longues recherches, une femme qui pourrait être pour Jeanne à la fois une institutrice et une dame de compagnie. Miss May Rose n’avait rien d’attrayant au premier abord, et les parents ravis de sa naissance qui lui donnèrent ce nom printanier, ne se doutaient probablement pas qu’il serait porté par une grande femme osseuse, laide et de mine rébarbative. Avec ses hautes épaules, sa taille douteuse, ses grosses attaches couvertes d’une peau dure et jaunâtre, avec ses pieds invraisemblables et scs vêtements noirs, elle figurait assez bien une potence sur laquelle on aurait jeté un suaire. Elle était de bonne famille néanmoins, fort bien élevée, un peu fantasque, comme le sont généralement les vieilles filles anglaises, et, au demeurant, la meilleure et la plus honnête personne du monde. Jeanne eut quelque peine à s’accoutumer à cette étrange figure ; mais bientôt elle reconnut tant de douceur, tant de sollicitude vraiment maternelle dans cette créature disgraciée, qu’elle ne put s’empêcher de l’aimer, et que bientôt l’élève et la maîtresse vécurent l’une près de l’autre en parfaite intelligence. Ru reste, May

Rose était folle de Jeanne et ne savait guère lui résister. Un jour Siegfried fut fort surpris de voir la pauvre miss, coiffée de l’immuable chapeau de paille orné d’un voile vert, habillée de l’éternelle robe en popeline noire, grimper grotesquement à une échelle, embarrassant à chaque pas ses gros pieds dans sa jupe, afin d’aller dénicher dans un sorbier des oiseaux dont Jeanne avait envie. Malgré sa gravité ordinaire, il ne put s’empêcher de rire en voyant le singulier emploi que Jeanne faisait de son institutrice, il gronda doucement la petite fille ; May Rose, de jaune qu’elle était habituellement, devint rouge comme une pivoine en se sentant surprise sur un arbre, ce qui est schoking !

Nulle femme plus pleine de respect pour l’enfance, plus dévouée, plus probe, n’aurait pu être choisie par Siegfried pour veiller sur l’éducation de Jeanne et pour la diriger ; cependant je ne suis pas bien certain que toute flamme fût éteinte dans le cœur de la vieille Anglaise ; les flacons les plus difformes contiennent souvent une liqueur violente. Vivant forcément dans l’intimité de Siegfried, avait-elle pu rester absolument insensible à la beauté froide et presque marmoréenne de cet homme dont le geste avait une autorité indicible, et dont l'intelligence rayonnait jusqu’à rendre parfois son regard insupportable?

Je n'oserais l’affirmer. Un jour qu’elle contemplait Siegfried absorbé dans ses méditations et tenant ina-

chinalement scs yeux levés vers le ciel, elle murmura à voix basse :

... Tliis a tlironc vhere lionour maybe crown’d Sole monarch of lhe universal earth ' !

Siegfried tourna rapidement la tête vers elle (c’était un lettré, je n'ai point besoin de le dire) en la regardant avec un étonnement sévère :

— Miss May Rose, lui dit-il, lorsque vous réciterez des vers de Sbakspeare, je vous serai obligé de parler moins haut.

De ce jour, elle se garda bien de laisser paraître ce qui pouvait se passer en elle et elle se renferma dans une extrême réserve; seulement, quand elle causait avec Jeanne, elle lui parlait presque toujours de Siegfried qu’elle ne nommait jamais que « My dear lord a le cher seigneur. Jeanne partageait l’admiration de May Rose et elle n’avait pas besoin d'être poussée à aimer Siegfried, car elle l'adorait et subissait son influence avec une soumission sans exemple. Il a’ avait ni reproches, ni observations à lui faire ; un geste, un regard, un bruit des lèvres suffisait à la calmer subitement lorsque parfois elle avait de ces petites révoltes que les enfants les 11161110111*8 11e peuvent éviter. Du

1. C’esl un trône où peut être couronné l’honneur, — Seul monarque de la terre universelle.

Roméo et Juliette.

reste, d'elle il supportait tout, le bruit de ses jeux, ses éclats de rire, ses bavardages, tout, jusqu’au tapottis odieux de son piano qu’elle étudiait. Il semblait avoir réuni sur cette jeune tête toutes les affections qui faisaient défaut à sa vie. Parfois il se reprochait de trop l’aimer et d’employer pour elle un temps que, peut-être, il eût mieux fait de consacrer aux âpres études qui étayaient ses rêves; et puis, en y réfléchissant, il se disait qu’après tout il ne pouvait cependant pas vivre toujours seul, que la mort avait fait le vide autour de lui et qu’il était bien naturel qu’il aimât cette enfant, que pour lui c’était un devoir et qu’il n’y faillirait pas.

Dans une courte maladie éruptive que Jeanne subit, Siegfried sentit, pour la première fois peut-être*, des inquiétudes poignantes, des inquiétudes humaines mordre son coeur, qui jusque-là ne s’était serré que devant l’avortement de ses projets. Il ne quitta pas la petite malade, il la veilla jour et nuit; de sa main seule elle accepta les tisanes qu’il goûtait d’abord pour » voir’ si elles n’étaient pas trop chaudes ou trop sucrées. Il se tourmentait, se troublait, interrogeait les médecins avec anxiété.

— Que deviendrais-je si je la perdais? se disait-il.

Jeanne ne se pressait point de guérir.

— Je voudrais toujours être malade, disait-elle à Siegfried, afin de t’avoir sans cesse à mes cotés.

Une fois qu’il reprenait la tasse qu’elle venait de boire, elle lui baisa rapidement la main.

— Comme tu es bon, lui dit-elle, et comme il est doux d’étre soigné par toi.

Involontairement Siegfried eut les yeux mouillés. Lorsqu’il comprit enfin que Jeanne ne courait plus aucun danger et que de simples soins suffiraient à activer sa convalescence, il respira comme un homme qui sort des ténèbres et du vide.

— Est-ce donc là la paternité ?• se disait-il en s’interrogeant curieusement sur ces sentiments nouveaux que jamais il n’avait encore soupçonnés.

Il fit pour Jeanne ce qu’il n’avait point fait pour Octave qu’il aimait cependant bien tendrement ; jamais il ne s’éloigna sans rester en communication de lettres avec elle; elle lui écrivait tous les jours* rédigeant pour ainsi dire le journal minutieux de sa vie; elle envoyait le pli à une adresse indiquée et battait des mains quand elle recevait les réponses qu’elle lisait, enfermée, seule et comme recueillie. Jamais, non plus, il ne revint de voyage sans lui rapporter quelques bagatelles qui lui prouvaient, du moins, qu’au loin il ne l’avait pas oubliée. Des fantoccini de Chioggia, quand il avait été à Venise, des familles de poupées de Nuremberg, quand il arrivait d’Allemagne; un jour il lui donna de petites bottines de soie rouge armées d’éperons d’or, il revenait de Hongrie. Quand il ren-

trait à la maison après ccs absences, c’étaient des joies à le rendre heureux si sa nature lui avait permis de l’être; Jeanne ne pouvait s’empêcher de pleurer en lui sautant au cou ; May Rose, baissant les yeux, lui donnait une vigoureuse poignée de main britannique, Panurge aboyait en remuant la queue, et Matapon luimême secouait sa paresse pour faire le gros dos.

Cependant les années passaient, insouciantes pour Jeanne, lourdes et chargées d’obscurité pour Siegfried. Christiern était presque un homme, et Jeanne, déjà grandelette, avait douze ans sonnés. Son affection pour son tuteur, loin de s’affaiblir, augmentait tous les jours et devenait une sorte de culte. A ses yeux, il résumait l'humanité tout entière.

— Pour être un homme, se disait-elle, il faut être comme lui.

Elle le trouvait plus beau, plus spirituel, meilleur, plus intelligent que les autres. Lorsqu’il causait avec elle, elle était suspendue à ses lèvres, et ce qu’il lui disait lui pénétrait jusqu’au cœur. Elle n’avait point de mièvrerie, elle s’étudiait à lui plaire en tout, à ne jamais mériter scs reproches qu’elle redoutait au delà de toute expression; elle avait pour lui des attentions délicates et charmantes ; prétendait qu’elle seule savait arranger le thé comme il le préférait et mettre dans son encrier la quantité d’encre précisément convenable, mais jamais elle ne lui broda de pantoufles, ni

de bonnet grec, car c’était une fille bien élevée et point du tout pensionnaire.

Connue tous les penseurs, comme tous ceux qui portent une idée trop lourde, et qui souvent sont écrasés par elle, il avait l’habitude de se promener de long en large dans son salon, silencieux, la tête inclinée sur la poitrine, roulant, à la mode orientale, un chapelet d’ambre entre ses doigts qui jouaient machinalement avec les perles polies. Le soir, à la clarté des lampes, au pétillement du feu, Jeanne, assise à son métier, travaillait tout en le suivant des yeux, n'osant l’interroger, et chaque fois qu’il se retournait vers elle, essayant de rencontrer ses prunelles fixes qui semblaient regarder au dedans de lui-même. Parfois elle se remuait sur son fauteuil, ou faisait tomber un peloton de laine dans l’espérance de l’arracher à sa rêverie et d’attirer son attention que rien ne dérangeait. A quoi peut-il donc toujours songer ainsi ? se disait-elle, et elle-même elle restait pensive, tenant son aiguille suspendue au-dessus du eanevas, jusqu’au moment où May Rose lui disait à son tour : — Miss Jenny est bien distraite ce soir!

Dans ce petit cœur qui s’entr’ouvrait à la vie, sentait-elle donc germer pour Siegfried un autre sentiment que ceux de l’amitié et de la reconnaissance ? Je n' oserais le dire, et elle-même eût été singulièrement embarrassée pour répondre. Mais malgré

l'extrême affection qu’elle lui portait, elle if était pas absolument à son aise avec lui, quelque chose d indéfinissable la dominait toujours en sa présence, tandis qu’avec Christiern elle était aussi libre que par le passé, le traitait comme un camarade d’enfance , le tourmentait de cent manières, lui faisait mille niches de petite fille, et ( toute prête à jouer à saute-mouton avec lui, si la convenable May Rose ne s’y était opposée. Cependant il ne faudrait pas croire qu’elle s’étudiât à faire la demoiselle avec Siegfried : loin de là, par une sorte de ruse quelle ne s'expliquait pas ellemême, elle exagérait plutôt vis-à-vis de lui ses côtés enfantins, afin d’être traitée avec une familiarité paternelle; bien souvent assise sur ses genoux, ou du moins sur le bras de son fauteuil, la tête appuyée sur Sa poitrine, elle a dormi, elle est restée immobile pendant qu'il regardait machinalement le feu brûler. Ils vivaient dans une communion parfaite, car il y avait en lui une douceur sans pareille, et en elle une volonté de bien faire qui ne se démentait jamais. Souvent, s’arrêtant à . la contempler, Siegfried s’était dit : — Comme ce pauvre Octave eût été heureux, s’il l’avait vue si grande, si sage et si belle !

Et cependant, tout enfant qu’elle aimât à rester près de Siegfried, comme elle était fière et comme involontairement elle grandissait sa taille, lorsqu’elle sortait avec lui. Avec l’instinct inné de coquetterie qui

travaille lfes femmes au sortir même du berceau, elle savait bien mettre sa robe la plus jolie et le chapeau qui dégageait le mieux son frais visage ; elle se gantait avec soin, et donnait à sa glace, avant de partir, ce dernier coup d’œil rassurant qui semble dire : va, tu ne peux être mieux. — Eh ! fillette, disait Siegfried,* connue tu te fais belle, aujourd'hui 1 — Il ne faut point, mon grand ami, lui répondait-elle, que tu aies à rougir de moi. — Elle lui prenait le bras gravement, et ne se sentait pas d’aise pendant tout le temps de la promenade. Ces jours-là, elle était plus généreuse encore que de coutume, et nul pauvre ne lui tendait la main sans emporter son aumône. C’était là sa grande joie, elle en était jalouse, et la voulait exclusive. On laissait May Rose à la maison, et quand Siegfried disait : — « Prendrons-nous Christiern en passant? » Jeanne se hâtait de répondre : — A quoi bon ? cela le dérangerait. Par le Luxembourg, sur les boulevards, elle marchait auprès de son ami, causant, babillant , joyeuse ; avec elle il reprenait quelque gaieté, riait de ses observations et sc sentait tout rajeuni. Quant à elle, qu’ eût-elle envié encore? Je ne sais, mais parfois elle pensait : Si j’étais sa femme, je ne sortirais jamais qu’avec lui et à son bras. Lorsqu’ils rentraient vers l’heure du dîner, ils trouvaient May Rose qui les attendait ; la vieille Anglaise était assez morose ces jours-là, et lorsqu’elle parlait à Jeanne, il

y avait une imperceptible nuance de séchêresse que l’enfant ne remarquait même pas. Le soir, si Christiern venait, Icannc courait au-devant, de lui et lui disait : « Àh ! si tu savais comme nous nous sommes amusés aujourd’hui ! » et elle lui racontait qu’elle * avait été se promener avec Siegfried.

Un soir, — ee fut une fête qui resta toujours dans le souvenir de Jeanne, — un soir Siegfried conduisit Jeanne, Christiern et May Rose à l’Opéra. On entra, ai-je besoin de le dire, « devant que les chandelles fussent allumées; » Jeanne avait à peine pris le temps de dîner dans la crainte d’arriver trop tard. On s’installa dans la loge ; Siegfried regardait avec distraction dans la salle, et Jeanne, roule, presqu’immobile, s’imaginait que tout le monde avait les yeux sur elle et disait : qu’elle est heureuse ! On jouait les Huguenots. Siegfried, qui examinait Jeanne à la dérobée, fut un peu effrayé de l’effet puissant que eette incomparable musique produisit sur elle ; à partir du troisième acte, elle ne fut plus très-maîtresse d’elle-même; au duo de Valentine et de Marcel, elle avait des soubresauts qui la secouaient tout entière ; au moment de la rencontre, elle eût tout donné pour que Raoul tuât ses adversaires. Sa poitrine était oppressée, elle respirait avec peine. Pendant l’entracte, May Rose, qui était une protestante exaltée, disait : « C’était ainsi en Angleterre au temps de Marie la Sanglante que Dieu maudisse! »

Christiern était fort calme, il avait souvent vu la pièce, et se contentait de dire que la chanteuse était en voix, et que malheureusement la première danseuse avait été obligée de se faire doubler, parce qu’elle était malade. Jeanne les écoutait parler, et se disait : Ils ne comprennent donc pas ce qu’ils entendent.

Au quatrième acte, pendant le duo de Raoul et de Valentine que les instruments à corde accompagnent comme un chœur de génies invisibles, elle pleura abondamment. Christiern essaya de se moquer d’elle, et ses larmes redoublèrent. Elle était suffoquée ; Siegfried, extérieurement impassible, se repentait de l’avoir soumise à de telles émotions. Quant à elle, elle n’y voyait pas clair dans son âme ; elle subissait d’impérieuses impressions Qu’elle ne raisonnait pas ; elle s'était identifiée avec le personnage de Valentine, elle souffrait de ses douleurs, elle eût voulu crier avec elle, s’attacher à Raoul, l’empêcher de courir à la mort. C’étaient là des sensations brutales qui la saisissaient malgré elle , et cependant je ne sais quelle voix mystérieuse parlant tout bas dans son cœur lui disait : Un jour tu seras comme cette femme, un jour tu supplieras un être chéri de ne point te quitter, et il te répondra : Le danger presse, laisse-moi partir î Pendant le dernier tableau, à l’arquebusade qui tue les deux amants, elle eut comme un soupir de soulagement. — Ah ! du moins on ne les séparera plus !

îUi

Oïl revint à pied, car Jeanne avait besoin du grand air pour se remettre. Elle marchait au bras de Siegfried. Il lui parlait de la pièce qu’ils venaient d’entendre ; il cherchait, en la lui expliquant, à rompre les émotions qui la dominaient encore ; il essayait de substituer au sentiment qui l’avait tant séduite, la philosophie qu’elle n’en avait point dégagée. C’est pour un homme, disait-il, la fin enviable par excellence : mourir en faisant sa profession, et affirmer, du môme coup, sa vie et sa mort. — La femme est plus heureuse, répliqua vivement Jeanne, car elle meurt avec celui quelle aime , en même temps que lui et dans ses bras. — Eh I petite fille, dit Siegfried étonné, où astu donc pris ces beaux raisonnements ? — Jeanne devint rouge jusque dans le blanc des yeux, baissa la tête et répondit : Je ne sais pas ! Le lendemain elle était encore fort troublée ; sa nuit avait été mauvaise, et son sommeil souvent interrompu. Tout le jour elle ne cessa de penser aux Huguenots, elle en murmurait les airs à mi-voix, surtout le duo d’amour qui l’avait tant saisie ; elle s’imaginait encore qu’elle était Valentine, et quand elle cherchait à se figurer Raoul, elle le voyait sous les traits de Siegfried. Lorsque, le soir, Christiern la revit, il voulut encore la railler de son émotion de la veille ; elle ne le laissa pas continuer, l’interrompit avec un certain emportement, et comme Siegfried riait de sa vivacité, elle courut embrasser

ce dernier et lui dit : Toi, tu peux me dire tout ce que tu voudras, mais lui, ajouta-t-elle en montrant Christiern, il n’a pas le droit de se moquer de moi ; tant pis pour lui, s’il ne comprend pas la musique ! Quand ceci se passait, Jeanne avait plus de quatorze ans, et les événements allaient se précipiter.

L’année 1848 approchait, et avec elle, les causes amoncelées depuis longtemps étaient sur le point de faire éclater leurs conséquences terribles; les Buveurs de cendres furent debout partout h la fois. La vie de Siegfried eut alors une activité formidable; il suffisait à peine à son énorme correspondance, h ses entretiens secrets, aux préparatifs de toutes sortes que nécessitaient les événements qu’il avait prévus, et auxquels il allait se trouver mêlé. Il était presque toujours hors de chez lui, rentrait pour travailler, parlait peu, même à Jeanne, échangeait un bonjour, un bonsoir avec Christiern, et semblait tombé dans une absorption qui l’enveloppait tout entier d’une impénétrable rêverie. Un jour il dit adieu à Jeanne, fit de minutieuses recommandations à May Rose, causa longuement avec Christiern, auquel il révéla les destinées qu’Octave mourant avait désirées pour sa fille, et il partit. Tout en s’efforçant de faire bonne conte-

nanco, Jeanne pleurait. — Surtout, mon grand ami, reviens promptement, lui dit-elle.

Il fut absent deux ans; il suffit de se rappeler les convulsions stériles et sanglantes qui agitèrent alors 1’l.talie, pour savoir où il était et ce qu’il faisait. Naples, Milan, Venise, Rome, pourraient le raconter, et plus que jamais il comprit, dans ces jours où les batailles n’étaient point les luttes les plus pénibles, que les idées abstraites, si pures qu’elles soient, deviennent parfois odieusement relatives lorsque les hommes tentent de les appliquer. Il assista non-seulement à la défaite de sa cause, mais à la défaite de soi-même, et il fut malheureux comme un prêtre fervent qui, tout à coup, perdrait sa foi. Pendant ce temps, pendant que Siegfried, redevenu Samla, jouait sa vie dans des combats journaliers et n’échappait plusieurs fois à la mort que par miracle, Jeanne, triste et comme abandonnée entre May Rose, qui ne la quittait pas, et Cbristicrn.qui chaque jour venait passerune heure avec elle, vivait dans l’espérance bien souvent trompée de recevoir des nouvelles de Siegfried. Elle ne savait même pas où il était, car toutes les lettres qui lui venaient de lui étaient timbrées de Paris, et c’était aussi à Paris qu’elle adressait scs réponses. Cependant ses instincts féminins ne la trompaient guère, et elle se doutait bien qu’il prenait part aux événements multiples qui secouaient l’Europe. Elle lisait lesjournaux avecunecurio-

site fébrile, et toujours elle y cherchait le nom de Siegfried qu’elle n’y trouva jamais. Parfois ses lettres se succédaient à de courts intervalles, parfois, au contraire, elle restait plusieurs semaines sans entendre parler de lui; c’étaient là ses jours de supplice, et alors elle employait les longues heures à parler du dear tord avec May Rose. Souvent, les lettres qui arrivaient enfin étaient inquiétantes par leur brièveté : c’étaient deux mots anglais : ail' right; ou une seule ligne d’une écriture inconnue : « L'absent va bien, et embrasse la chère petite. » Elle lui écrivait des lettres détaillées, minutieuses, elle n’oubliait rien, pas même de lui dire que Panurge était mort de vieillesse au coin du feu, que Matapon, deux jours après, s’était étranglé avec un os de poulet trop gloutonnement avalé, et qu’on les avait enterrés tous les deux, côte à côte, au fond du jardin, près du platane. « Ah! mon grand ami, lui disait-elle, comme la maison est triste sans toi, comme je m’ennuie de ne pas te voir. Où donc es-tu? je ne le sais même pas, ma pensée court connue une folle à travers le monde sans pouvoir te rencontrer; la nuit je rêve à toi, et je te vois toujours entouré de dangers. Bien souvent je pleure ; May Rose entreprend alors de me consoler, et ne trouve rien de mieux à faire que de pleurer aussi ; j’aime cette brave fille à cause du culte qu’elle a pour toi. Christiern vient tous les jours, il est bien bon, mais c’est un homme; il rit

2ifi

de ce qu’il appelle mes faiblesses, il est persuadé qu’il ne peut t’advenir rien de fâcheux, mais il ne sait comprendre et je trouve inutile de lui dire combien mon pauvre cœur est inquiet; où que tu sois et quoi que tu fasses, pense assez ù moi pour ne t’exposer jamais. » — Dans une de ses lettres, elle lui faisait une recommandation d’une naïveté charmante :

« Surtout, la nuit, dans les auberges, ferme tes portes avec soin ; on dit qu’il y a tant de voleurs partout à cause des révolutions. » — Or, au moment où elle écrivait cette phrase, Samla campait, à la belle étoile, sur les bords du Pô, au milieu d’un corps d’armée de 12,000 hommes. Toutes ses lettres lui parvenaientelles? Elle n’en savait rien, et s’en irritait. Les mois succédaient aux mois, Siegfried ne revenait point; Christiern lui-môme s’inquiétait parfois, et c’était alors Jeanne qui le rassurait et lui affirmait que nul péril ne pouvait menacer leur ami. Pas un soir elle ne se coucha, pas un matin elle ne se leva sans prier pour le cher absent. Le manque de nouvelles la rendait nerveuse et malade; elle avait des enfantillages sans nom, elle prenait un livre, l’ouvrait au hasard, et se disait : Si la première lettre de la page appartient à la seconde moitié de l’alphabet, c’est signe que j’aurai de ses nouvelles aujourd’hui. — Que de fois de tels oracles l'ont trompée! Elle les consultait toujours cependant, et sans se lasser. Elle voulut faire brûler

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des cierges à la Vierge, elle en fut empêchée par May Rose, qui, en qualité de huguenote, lui fit honte de croire à ce qu’elle appelait prétentieusement « les puériles superstitions du papisme. »

Cependant l’ordre recommençait h. régner en Europe ; on emprisonnait à Vienne, on pendait en Hongrie, on fusillait en Italie, on bàtonnait un peu partout. Les meilleures espérances repliaient leurs ailes en attendant l’heure propice que leur réservait l’avenir. Los dernières résistances s’affaissaient devant des forces écrasantes; l’Europe était sillonnée de fugitifs, les mers emportaient les exilés : Mare exsiliis plénum, a dit Tacite. Depuis deux mois, Jeanne était sans lettres de Siegfried et se désespérait.

Un soir d’hiver, qu’un grand feu brillait dans l’âtre, comme en prévision d’un voyageur refroidi qui pouvait arriver à l’improviste, Jeanne entendit un coup de sonnette ; elle ne fut pas lente à descendre les escaliers, à ouvrir elle-même la porte avant tout autre, et se jeter au cou de Siegfried. — Ah ! méchant, lui dit-elle, quelle peine tu m’as faite ! Elle n’en put dire davantage, et se laissant glisser jusqu’à ses pieds, elle sentit qu’elle perdait presque connaissance. Il la prit dans scs bras, la monta dans le salon. — Ce n’est rien! ce n’est rien, disait-elle, c’est la joie de te revoir ! Elle lui prenait les mains, le regardait et n’en pouvait croire ses yeux. C’était bien lui, toujours le

môme , amaigri peut-être et plus pâle ; mais c’était toujours ce front austère et large, ces yeux bleus qui ne s’adoucissaient guère que pour Jeanne, cette haute taille droite et cet air d’autorité auquel les nouvelles défaites avaient ajouté quelque chose de sombre et de comprimé ! Plus que jamais il semblait être la personnification de la lutte, l’obstination de l’idée, l’impeccable et l’imprescriptible volonté. A travers ses larmes et son bonheur, Jeanne fut frappée de cette figure imposante qui résumait en elle tant de douleurs et d’héroïsme. May Rose vint serrer la main de Siegfried, ses pauvres jambes tremblaient et ses lèvres balbutiaient. — Eh bien, miss May Rose, lui dit-il, tout at-il bien été ici pendant mon absence ? — Oui, répondit la vieille Anglaise, retenant mal deux larmes qui glissaient sur ses joues ridées, oui, tout a été bien: miss Jenny n’est plus une enfant , et chaque jour nous avons prié Dieu pour qu’il nous ramenât votre seigneurie ! Puis elle se hâta de se retirer, car elle sentait qu’elle allait suffoquer d’émotion.

Siegfried se débarrassa de son manteau, et il regarda le salon avec la curiosité d’un nouveau-venu ; tout était à sa place, comme autrefois; le feu flambe joyeusement dans la cheminée ; voilà le grand fauteuil à têtes de sphinx usées par le frottement des mains ; voilà la table où il a passé tant d’heures à écrire ; à la muraille ce grave portrait, c’est celui de son père ; là c’est le mé-

LES RUVEl'RS DE CENDRES 2W

tier de Jeanne ; à côté le tapis ou se couchait Panurge, plus loin le coussin où dormait Matapon ; rien n’était changé, il était bien chez lui, dans ce milieu où il aimait h vivre, près de l’enfant que son ami lui avait légué, parmi les vieux meubles sur lesquels il grimpait quand il était tout petit ; il y revenait avec la reconnaissance et l’étonnement d’un naufragé qui touche enfin la terre après avoir été longtemps ballotté par les flots. Il se laissa tomber assis, et, pour la première fois de sa vie peut-être, il se sentit dominé par une émotion maîtresse de sa volonté. Échappé à tout péril, rentré au sein de sa maison, près de tout ce qui l’aimait, il eut le sentiment de la défaite sans nom dont il était accablé ; il vit apparaître, confusément, comme une vision funèbre, tous ses efforts avortés , ses espérances déçues, les dangers, la fuite, les angoisses , la honte des déguisements, les révoltes du courage obligé de se cacher; il revit ses amis, pendus, fusillés, emprisonnés, traqués, dispersés comme une bande d’oiseaux que poursuit un enfant ; il se sentit vaincu par toute la terre, dans toutes ses idées, jusque dans les derniers replis de son âme, jusque dans la moelle de ses os. L’énergie violente qui l’avait soutenu pendant ses luttes l’abandonnait subitement au seuil du repos, et il se sentait envahi par une prostration qui le rendait plus faible qu’une femme. Il pensait à ses compagnons qu’il avait vus tomber pour toujours sur la terre san-

glanto et il murmura à demi-voix cette phrase des Niebelungen : « O malheur ! ô chers amis perdus à jamais! »

Jeanne immobile le regardait souffrir, et elle comprenait instinctivement qu’elle avait sous les yeux un grand vaincu qui se dessaisissait de l’espérance. Elle ne savait que dire à ce Sisyphe écrasé ; hélas ! Sisyphe était une ombre, une ombre immortelle, et il se relevait chaque fois que le rocher roulait sur lui ; mais, cette fois, pour Siegfried, le poids était trop lourd, la chute trop complète, et il sentait en lui quelque chose qui demandait merci ! Jeanne s’approcha de lui ; comme jadis, aux jours de l’enfance, elle s’assit sur le bord de son fauteuil ; puis lui prenant la tête dans ses bras, l’attirant et la maintenant sur sa jeune poitrine, elle lui dit : Ah ! comme tu souffres ! il ne leva même pas les yeux vers elle, il embrassa sa taille, et s’abandonna à la douce pression qui le sollicitait. Pour la première fois alors elle vit pleurer cet homme qu’elle croyait de bronze et fut prise pour lui d'une pitié ineffable. Certes, s’il n’eût fallu que donner sa vie pour le consoler, elle serait morte à l’instant et de bon cœur. Lui, cependant, semblable h Ulysse écoutant les cris de joie des prétendants, il se gourmandait et se disait : « Souffre ceci, mon cœur, tu as souffert des choses plus dures ! » Il se révoltait à la fois contre sa faiblesse et contre le triomphe de ses ad-

versaires ; et lorsqu’il pensait que dans le monde entier, il n’avait pour le plaindre, le soutenir et l’aiiuer qu’une fille qui ne savait même pas' pourquoi il pleurait, il était pris d’une immense commisération sur lui-même et se demandait s’il était possible d’être plus malheureux.

Jeanne alors voulut lui parler; elle eut tort. — ■ Pourquoi es-tu triste, lui dit-elle, la joie du retour ne doit-elle pas effacer tous tes chagrins ? Je ne sais d’où tu viens, mais je sais que tu as fait des choses terribles et que tu es enseveli sous l’écroulement de tes espérances ou de tes ambitions. Je ne suis qu’une pauvre sotte et ne sais que faire pour te consoler. Il me semble que tu cherches l’impossible ; quoi que tu aies fait, tu as assez fait ; quitte tes rêves, ô mon grand ami, et laisse-toi vivre tranquillement loin des choses que je soupçonne, qui t’éloignent toujours et te font tant de mal.

Siegfried se releva avec violence, car cette voix de Jeanne lui parlait comme la voix intérieure de son découragement ; il voulut d’un mot les forcer toutes deux à se taire. — Non, dit-il en passant brusquement la main sur ses yeux, je marcherai jusqu’au bout, et à ceux qui tenteraient de m’arrêter, je répondrai comme le Taciturne : « Quand je me verrais nou-sculement délaissé du monde entier, mais accablé par tout le monde, je ne laisserai pas, pour cela*

de combattre, vu l’équité et la justice du fait que je maintiens ! »

Jeanne ne répliqua rien, mais elle sentit que les larmes la gagnaient à son tour, et elle se dit : hélas ! Où va-t-il donc chercher le bonheur !

Ce n’était point le bonheur que cherchait Siegfried, il y avait renoncé depuis longtemps ; il cherchait, par une vie de labeurs sans exemple et de fatigues sans pareilles, quelque chose de plus introuvable encore : la justice !

Le lendemain, il n’apparaissait plus trace des faiblesses de la veille, et Siegfried, redevenu absolument maître de lui-même, reprit sa vie ordinaire comme si rien jamais ne l’avait interrompue. Il fut étonné du changement que les deux années de son absence avaient produit dans Jeanne ; il avait quitté un enfant, il retrouvait une jeune fille chez laquelle la femme sc faisait déjà amplement deviner ; à ses pétulances d’autrefois avait succédé une réserve douce et un maintien un peu froid quelle devait à son éducation presque exclusivement anglaise ; scs éclats de gaieté étaient devenus un sourire charmant qui de ses lèvres montait jusqu’à scs yeux bruns, rêveurs, et auxquels de longs cils recourbés donnaient une expression de langueur infinie. Son front largement développé portait une forêt de cheveux châtains tirant sur celte nuance cendrée indéfinissable qui, sans trancher trop durement,

contraste avec la blancheur du teint. Elle était grande, ses flancs droits que n’avaient point déformés des modes ridicules, laissaient à la taille une souplesse à la fois forte et gracieuse. Ses mains, dont elle avait quelque coquetterie, étaient d’une beauté rare, longues, fines, maigres sans être osseuses et terminées par des ongles en amande qu’on aurait crus découpés dans les pétales d’une rose. La vieille Anglaise était très-fière de son élève et disait à Siegfried : — N’esl-ce pas qu’elle est belle ? — Oui, répondait-il en la regardant avec surprise et comme cherchant à s’expliquer une si rapide et si radicale transformation, ce n’est plus une enfant ! Involontairement il fit un retour sur lui-même et comprit que son âge s’était insensiblement accru de toutes les années qui faisaient une femme de cette Jeanne qu’il avait vu venir au monde, et puis il se disait aussi que le temps s’approchait où pour obéir aux volontés d’Octave, il allait êt^e forcé de se séparer d’elle et de la confier ù Christiern. Ému par ce double regret, il ne put s’empêcher de soupirer. Et ce qui l’affligeait le plus, ce n’était certes point de se voir glisser sur la pente rapide de la vieillesse sans avoir accompli aucun des projets auxquels il avait sacrifié sa vie, c’était de sentir qu’il n’allait pas tarder à rentrer dans la solitude qu’il avait désapprise et qui peut-être lui paraîtrait insupportable. Il eût bien voulu secouer ses pensées, se dire qu’il avait lui-

même librement choisi son destin et qu’il était puéril de regimber contre lui ; il n’en demeura pas moins triste et quelque peu accablé tout le reste du jour.

Si la métamorphose de Jeanne l’avait surpris, il ne fut pas moins étonné de voir son attitude nouvelle en présence de Christiern. Au lieu de l’embrasser quand il entrait, de courir, de jouer avec lui comme autrefois, elle lui donnait simplement la main, causait avec lui d’un ton fort calme, sans curiosité, presque par bienséance, connue une maîtresse de maison qui reçoit un ami ; elle ne le tutoyait plus, et il était visible que, se sentant tout à fait jeune tille, elle se tenait sur la réserve et ne voulait absolument pas qu’on pût se méprendre sur ses sentiments qui n’étaient qu’une franche et sérieuse amitié pour un camarade d’enfance. Quant à lui, malgré l’espèce de respect qu’il affectait à son égard, on pouvait facilement comprendre à mille nuances mal dissimulées qu’il y avait dans sa tendresse quelque chose de plus profond qu’une simple affection, appuyée sur le souvenir des premières années. Siegfried l’interrogea. — Commentes-tu avec Jeanne? — Fort bien, mon oncle, comme vous voyez, répondit Christiern. C’est une fille sage, un peu froide et qui sans me tenir à l’écart ne fait rien pour m’attirer vers elle. — Mais t'en crois-tu aimé ? — Franchement non, répliqua le jeune homme avec tristesse ; elle ft du plaisir à me voir, surtout pour me parler de vou s

lorsque vous êtes absent ; mais en réalité, si je disparaissais de sa vie elle n’en éprouverait qu’un chagrin passager. — Elle est encore bien jeune, reprit Siegfried, songe qu’elle a dix-sept ans à peine ; son cœur n’est point encore éveillé. — Christiern resta silencieux et hocha la tête en signe de doute. — Mais estu fou, dit Siegfried, qui donc veux-tu qu’elle aime, si ce n’est toi ? — Christiern regarda son oncle, et levant les épaules, il répondit : — Qui sait ?

— Bah, se dit Siegfried lorsqu’il fut resté seul, parce qu'elle ne se jette pas à sa tête, il s’imagine qu’elle ne l’aime pas ; tous ces jeunes gens -ont la cervelle à l’envers. Patience ! rien ne presse encore.

Christiern cependant n’avait point tort, et son intérêt l’avait bien guidé. Le cœur de Jeanne n’était point resté muet, et quand elle l’interrogeait, il prononçait très-distinctement le nom de Siegfried. Elle ne se faisait aucune illusion à cet égard, elle l’aimait ; elle en était très-fière et très-heureuse. Ce’ n’est point h dixsept ans que les différences d’âges apparaissent comme un obstacle insurmontable, et je dois dire qu’elle n’y avait même pas réfléchi. Vivant toujours près de Siegfried, l’admirant, le voyant admiré outre mesure par May Rose, faisant incessamment l’expérience de la bonté inépuisable et de la haute intelligence de cet homme, elle n'avait été ni surprise, ni foudroyée par l’amour : il s'était naturellement infiltré dans son cœur.

jour par jour, minute par minute, depuis le temps déjà si lointain où il lui apportait des polichinelles faits exprès pour elle, jusqu’à l’heure présente où, le sentant accablé par une œuvre trop lourde, elle rêvait de lui donner toute sa vie pour le consoler des infortunes qu’elle devinait sans pouvoir les préciser. Pour elle, Christiern était toujours un enfant, un enfant qui maintenant portait barbe et moustaches, il est vrai, mais si souvent elle l’avait vu dans ses habits de collégien, qu’il lui en restait quelque chose. Sises façons d’être avaient changé envers lui, c’est qu’elle se sentait grande et déjà femme ; c’était pour elle et non contre lui qu’elle était en réserve; car, au fond, si, par hasard, elle eût encore eu envie de sauter à la corde ou de jouer à cache-cache, c’est à cet ancien compagnon de ses jeux qu’elle se serait adressée. Avec Siegfried, il n’en était point ainsi ; elle l’avait vu homme du jour qu’elle était née, et, comme je l’ai dit plus haut, elle voyait en lui l’homme par excellence dans ce qu’il a de fort et de noble, d'impérieux, d’élevé, de persistant. Elle comprenait confusément qu’il s’agitait en efforts surhumains pour atteindre un but extraordinaire, indifférent au grand troupeau des foules ; elle le comparait à Encelade et se disait : Il veut escalader les cieux nouveaux ! Et puis il est si doux au cœur des femmes de panser les blessures des Titans abattus. — Il souffre, le monde l’abandonu ; et l’écrase, moi, je serai près de lui ;

par ma seule présence je calmerai ses douleurs et le consolerai de tout ! Elles parlent toutes ainsi. — O chères illusions, où il y a peut-être encore plus de vanité que de vrai dévouement !

Ce n’est point pour Jeanne que je dis ceci : elle était de bonne foi et sans arrière-pensée. Si on lui eût demandé pourquoi elle aimait Siegfried? elle eût répondu : Parce que je l’aime. Admirable raison qui ne comporte point de réplique. Si loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, elle le trouvait toujours à côté d’elle. Qui donc l’avait adoptée quand son père était mort? Qui donc avait joué avec elle comme un petit enfant? Qui donc l’avait soignée, veillée, sauvée lorsqu’elle était malade? Qui donc, dans des causeries charmantes, lui avait donné sur toutes choses des notions élevées et précises? Qui donc lui avait montré l’accomplissement désintéressé du devoir comme but . supérieur de la vie? Qui donc avait été à la fois son compagnon, son précepteur moral, son père intellectuel ? Qui donc ? si ce n’est lui. Toutes les joies de sa jeune existence, tout ce qu’elle sentait de bon en elle, toutes les vibrations de son esprit et de son cœur, à qui donc les devait-elle, si ce n’est à lui. Le miracle eût été qu’elle ne l’aimât pas. Si par hasard, pendant son absence, pendant qu’elle priait et s’inquiétait pour lui, elle avait pu conserver encore quelques illusions, elle avait dû les perdre, et d’un seul

coup, au moment de son retour. Si ingénue que soit une jeune fille, elle trouve parfois dans son cœur des révélations qui ne la trompent jamais, et lorsqu’elle bondit en entendant le coup de sonnette qui annonçai 1 l’arrivée de Siegfried, elle put comprendre que c’était sa destinée qui allait apparaître. Et lorsqu’elle le vit affaibli, pleurant, s’abandonnant devant elle comme devant sa propre conscience, elle put se dire avec sincérité : — C’est lui que j’aime, que j’ai toujours aimé, que j’aimerai toujours. C’est à lui que mon père m’a confiée pour qu’il me fît heureuse; mon bonheur est tout en lui, et, quoi qu’il advienne, je ne le quitterai jamais.

Siegfried, qui voyait dans les femmes des êtres essentiellement inférieurs à l’homme, qui ne les avait jamais employées, dans certaines combinaisons politiques, que comme des instruments serviles, Siegfried qui, en un mot, les méprisait et s’en était toujours tenu volontairement éloigné, Siegfried était bien loin de soupçonner ce qui se passait dans le cœur de Jeanne. Il se sentait fort heureux de la voir vivre auprès de lui, il éprouvait pour elle une affection protectrice et prévoyante, avec quelque chose de plus qu’il prenait pour une sorte de tendresse paternelle ; mais n’apercevant dans l’avenir aucun obstacle aux projets formés jadis, il se disait : Lorsque le temps sera venu, elle épousera Christiern et sera heureuse.

Quant à Jeanne, elle n’était pas à plaindre, et les jours qui, dès lors, commencèrent pour elle furent ceux qui laissèrent dans sa vie le plus précieux souvenir. Cachant son amour comme un prêtre jaloux cache l’idole qu’il adore, elle veillait attentivement à ce qu’en elle rien ne parût changé, car elle comprenait que c’était le seul moyen de vivre tout près de Siegfried comme par le passé. Elle usait et abusait même un peu de ce titre de fille adoptive pour ne le point quitter, pour le soigner, pour l’entourer de mille attentions délicates qui lui rendaient, à son insu même, la vie douce et plus facile. Elle lisait les livres qu’il aimait, le faisait causer, sous prétexte de le distraire, mais en réalité pour tâcher de s’approprier ses idée», de voir clair dans cette âme fermée et peut-être d’en deviner le secret. C’était là son but réel : savoir ce qui occupait Siegfried, et elle y travaillait sans relâche. Elle l’épiait et tâchait de le surprendre. Elle était persuadée qu’entre elle et lui il y avait un ennemi invisible, et elle voulait le connaître afin de le vaincre. Elle était trop essentiellement femme pour avoir des scrupules. La fin justifie les moyens est, par-dessus tout, un principe féminin; aussi elle ne se gênait guère pour lire les papiers que parfois il laissait traîner sur sa table, et lorsqu’il recevait quelques visiteurs mystérieux, elle s’arrangeait toujours de façon à voir leur visage et, s’il était possible, à entendre

quelques-unes de leurs paroles. Ces visites l’inquiétaient, elle craignait toujours qu’elles ne fussent le signal d’un nouveau départ de son ami, car en rassemblant ses souvenirs et en reconstituant les différentes phases de l’existence de Siegfried, elle s’était rappelé que ses absences avaient presque toujours été précédées par des entrevues avec des hommes qu’elle ne connaissait pas. Que put-elle apprendre? Rien de certain. Le monde où Samla vivait lui était tellement inconnu, que les renseignements vagues quelle acquit fournirent à son imagination un aliment de rêverie vague, pleine de fantômes inquiétants, mais ne lui montra la triste réalité sous aucune de ses faces. Du reste, Siegfried ne pensait point à repartir; l’Europe se reposait, les conspirations n’essayaient même pas encore de renouer leurs fils si violemment brisés ; Siegfried, immobile, vivait dans l’ombre et le silence ; pour tout dire par un mot vulgaire : il faisait le mort. Ravie de sa présence continuelle, Jeanne espérait qu’il ne la quitterait plus et se disait : Les mauvais jours sont finis et les absences sont terminées.

Siegfried subissait-il l’inéluctable effet de l’âge, ou avait-il été modifié par le choc de ses défaites successives? Je ne sais ; mais son âme, sans s’être beaucoup attendrie, était, du moins, devenue plus malléable ; il sortait plus qu’autrefois, et toujours avec Jeanne : il la priait de lui faire de la musique, il aimait à cau-

ser avec elle, et parfois, pendant des heures entières, tenant son hras passé sous celui de la jeune tille, il marchait à ses côtés dans le salon, lui parlant, l’écou tant, et s’abandonnant à des conversations intimes qui jadis ne lui étaient pas familières. Lorsque par hasard il était sorti seul, son premier mot en rentrant était : Où est Jeanne ? Elle semblait être devenue indispensable à sa vie ; souvent, étonné lui-même du degré d’aftection qu’il lui portait, il s’était dit : Comme les pères doivent aimer leurs enfants ! — Malgré lui, il en voulait un peu ù Christiern, qui, tôt ou tard, devait lui enlever le bonheur qu’il ressentait à vivre auprès d’elle. Je sais bien, se disait-il avec un soupir, que je la verrai presque tous les jours, mais ce n’est pas la même chose. Il n’aimait plus la solitude des temps passés, et lorsqu’il restait seul, il ne tardait pas à dire : Mais où est donc Jeanne ? — Elle ne se faisait pas prier pour accourir, et Siegfried souriait d’aise en la voyant entrer.

Une puérilité, sans importance apparente, dévoila tout ù coup à Siegfried que l’affection de Jeanne pour lui pouvait peut-être mériter un autre nom. Autrefois, lorsqu'elle n’était encore qu’une petite tille de dix ans, il lui avait rapporté de Venise un de ces colliers en verroterie multicolore qu’on fabrique à Murano, et qui, le plus souvent, sont destinés ù servir d’objets

d’échange avec les nègres de l’Afrique. Jeanne avait

ir».

été enchantée de son collier, l’avait bien vite mis à son cou, et depuis cette époque ne l’avait jamais quitté; lorsque le cordon se brisait, elle ramassait les perles avec soin, les enfilait sur une soie plus forte et se parait de ce cher bijou qui, bien payé, valait trois francs. Plusieurs fois Siegfried et Christiern l’avaient plaisantée sur ce goût singulier et persistant.

— J’v tiens, avait-elle répondu. Seule la vieille May Kose semblait envier cet ornement médiocre et disait:

— C’est un cadeau du cher seigneur. Un an après le retour de Siegfried, Christiern, que la vue de ce collier paraissait contrarier, car il n’était réellement plus en rapport avec l’âge de Jeanne et pouvait à bon droit passer pour une singularité, Christiern lui apporta, le jour de sa fête, une chaîne d’or[ferminée par une petite croix ; le tout fort simple, de bon goût et très-approprié à une jeune fille. Jeanne remercia Christiern, trouva la chaînette fort jolie, la roula autour de son bras, en guise de bracelet, et n’en parla plus. Le lendemain, Siegfried aperçut au cou de Jeanne l’éternel collier de verroterie. — Ce n’est pas gracieux pour Christiern, ce que tu fais là, ma chère enfant, lui dit-il ; remplace donc tes vieilles perles par la chaîne qu’il t’a donnée hier. — Non, répondit-elle résolûment, j’aime mieux mon collier , et je ne le quitterai pas. — Mais quel charme a donc cette verroterie de sauvage ? — Le plus grand de tous, répli—

qua-t-elle en rougissant un peu, c’est toi qui me l’as donnée. Et, prenant le collier, elle le souleva jusqu’à ses lèvres.

Ce n’est qu’un enfantillage, s’était dit Siegfried, mais néanmoins il en était troublé et y réfléchissait profondément. Il avait beau se dire : c’est une folie, c’est impossible ! il n’en était pas plus rassuré et se sentait le cœur saisi d’une émotion singulière qu’il ne connaissait pas encore. Mille choses qui avaient passé presque inaperçues , mille petits faits auxquels il n’avait accordé aucune attention, lui revinrent alors à la mémoire, et une sorte d’évidence commença à se faire en lui. Il fut effrayé et néanmoins touché jusqu’aux larmes de cette tendresse qu’il découvrait pour la première fois sous son véritable jour. Il pensait à son austérité, à sa froideur, à son âge surtout, et il se disait : Se peut-il? Mais quoi qu’il en eût, il était fier ; quelque chose de doux et de pénétrant se glissait en lui ; cet homme, qui analysait ses idées avec une précision mathématique, ne savait plus se reconnaître dans ses sentiments ; je l’aime, se disait-il, cela est vrai, mais je l’aime comme ma fille, comme mon enfant ; et lorsqu’il voulait pousser plus loin ses recherches sur lui-même , il se troublait et tout devenait confus.

Il resta impassible et indéchiffrable cependant, car il avait une force de volonté peu commune; mais il

se promit d’étudier Jeanne avec soin, de façon à la pénétrer complètement et il décida, dans le cas où ses soupçons seraient confirmés, de brusquer les choses et de hâter le mariage avec Christiern. — Je ne manquerai pas à ma promesse, mon pauvre Octave, je te le jure, dit-il en se tournant vers le portrait de son ami.

En matière d’amour, Siegfried était naïf comme un enfant; il s’était toujours systématiquement éloigné des femmes, car il les regardait avec raison comme les ennemies-nées de toute spéculation intellectuelle ; mais fuir n’est pas vaincre, et par le fait, il n’avait jamais combattu. Ce vieux cœur innocent, ignorant les ruses qu’il n’avait jamais eu à employer, sans défense, car il se croyait à l’abri de toute attaque, semblable à un oiseau qui ne connaît pas les pièges, tomba vite au trébuehet. Ce ne fut pas sans humiliation qu’il sentit sa faiblesse, et il employa alors à se combattre lui-même toutes les forces de sa nature énergique. C’est en étudiant Jeanne, comme il se l’était promis, qu’il arriva à ne point douter de l’état -de son propre cœur. Il ne put s’y méprendre, et la vérité l’éblouit : tendresse parternelle, affection pour l’enfant qu’on a vu naître, douceur de l’habitude de vivre l’un près de l’autre, tous ces sophismes disparurent, et à leur place, rayonnant, déjà fort, se riant de la lutte, il trouva l’amour. Il courba la tête sous ce coup qu’il

ne prévoyait pas et se dit : — Eh bien, je suis perdu, mais il faut la sauver ! Et il commença contre luimême une bataille qui lui sembla plus dure que toutes celles qu’il avait livrées.

Il se mit un masque de froideur, il eut avec Jeanne des brusqueries affectées, il sembla la fuir au lieu de l’attirer comme il faisait naguère ; le matin et le soir, il lui donnait un simple baiser sur le front, et souvent, dans la journée, lorsqu’elle entrait inopinément clmz lui, il lui disait : — Laisse-moi, petite fille, j’ai à travailler. Jamais elle ne laissait apparaître un mouvement d’impatience, car, dans sa fréquentalion assidue de Siegfried, elle avait acquis un sérieux empire sur elle-même, elle se retirait avec soumission; mais plus d’une fois May Rose la surprit pleurant dans sa chambre. Le secret du cœur de Jeanne n’en était plus un, je le crois bien, pour la vieille Anglaise, et lorsqu’elle voyait sa chère élève tout en larmes, elle lui disait : — Je vais prévenir votre tuteur. — Gardet-en bien, répondait Jeanne avec effroi, qu’il ignore toujours que j’ai pleuré; du reste, que pourrait-il à mon chagrin ? May Rose s’éloignait en secouant la tête, car elle était mal convaincue. Jeanne elle-même était dans une hésitation perpétuelle. — M’aime-t-il? Elle se le demandait sans cesse et ne pouvait jamais se répondre. Elle avait bien remarqué l’extrême réserve de Siegfried à son égard ; mais cette réserve était

si peu justifiée, qu’on pouvait y démêler, par cela « même, quelque chose de voulu et d’intentionnel qui rassurait la jeune fille. Et puis, si maître qu’il fût de lui-même, Siegfried s’oubliait quelquefois, et souvent, pendant qu’elle travaillait, le soir, à ses côtés, elle avait surpris dans ses regards fixés sur elle une expression à la fois profonde, anxieuse et douce, que jamais encore elle ne leur avait connue. Elle sc hâtait de baisser les yeux et elle avait bien de la peine à cacher l’émotiom qui l’agitait et qui soulevait son jeune sein troublé. Elle avait alors une grande joie au fond d’elle même, et ses rêves de la nuit lui montraient Siegfried transfiguré, beau comme un archange, tombant à ses pieds et lui disant : — Mais, chère petite, ne vois-tu donc pas que je t’aime ! Au réveil, toutes ces visions s’envolaient, car Siegfried, froid, préoccupé, presque hautain, lui touchait â peine le front de ses lèvres en lui disant d’un air distrait : — Bonjour, petite, as-tu bien dormi ?

Christiern assistait, sans même les soupçonner, à ces scènes personnelles et secrètes que chacun des auteurs prenait soin de cacher à l’autre ; tous les soirs il venait prendre place entre son oncle et celle qu’il pouvait considérer comme sa fiancée. Avec elle, il était tendre, respectueux ; il l'aimait comme une espérance future qui nè pouvait lui échapper, mais sans emportement et avec une affection où il y avait certainement

plus d'amitié que d’amour. Quant à elle, si elle avait plaisir à le voir, elle ne le témoignait guère ; elle le recevait avec bonne grâce ; mais, dans sa façon d’être, elle savait mettre ces nuauces imperceptibles qui disent clairement aux gens : — Si aimable qu’on vous trouve, vous n’êtes qu’un étranger. Certes Siegfried désirait toujours qu’elle épousât Christiern; il faisait plus que de le désirer, il le voulait, et cependant, par une contradiction qui l’étonnait et qu’il eût été bien facile do lui expliquer, il était intérieurement fort satisfait de voir que la réserve de Jeanne ne diminuait pas ; en effet, toutes les fois qu’il avait voulu faire l’éloge de son neveu, elle avait détourné ou laissé tomber la conversation. Plus Siegfried se sentait invinciblement entraîné vers Jeanne, et plus, pensant au mariage projeté, il se disait : — Il faut que cela soit, et cela sera ! •

Une année et plus s’était passée déjà depuis le petit épisode du collier; rien, en apparence du moins, n’était changé dans la vie de Siegfried et de Jeanne ; on eût dit que, semblables à une barre d’acier placée entre deux aimants <le force égale, ils se tenaient toujours à la même distance et ne savaient de quel côté incliner. Ils cherchaient mutuellement à deviner ce qu’ils pensaient l’un et l’autre; Siegfried éprouvant une sorte de joie amère à refréner violemment le sentiment qui l’entraînait malgré lui, Jeanne triste ou

joyeuse selon les circonstances ; pleine d’espoir aujourd’hui, désespérant demain, selon ce qu’elle avait cru découvrir dans les regards ou dans les paroles de Siegfried ; si on l’eût interrogée sur son étal, elle aurait pu répondre la jolie et incorrecte phrase que madame de Staël écrivait à Joseph Bonaparte : « Le cœur des femmes n’est rempli que d’aimer. »

On était arrivé aux premiers jours de l’année 4853, et malgré le repos extraordinaire dont l’Europe semblait enveloppée, on pouvait déjà pressentir de nouvelles et prochaines commotions. Jeanne avait déjà remarqué avec inquiétude que Siegfried avait reçu quelques visites mystérieuses ; elle était troublée et se disait : — Est-ce qu’il va repartir? Siegfried lui— même, quoiqu’il fut d’avis qu’il fallait attendre, ne rien précipiter et profiter des événements qui pouvaient surgir d’un instant à l’autre, Siegfried n’était point tranquille et craignait de se voir débordé par des hommes plus jeunes, moins expérimentés et plus entreprenants que lui. Il luttait, et depuis quelque temps déjà, contre l’influence d’un Italien célèbre qui, voulant, comme toujours, agir isqjément, sans souci des chances bonnes ou mauvaises, rêvait de faire éclater en Italie un mouvement contre l’Autriche. Or, le moment était des plus mal choisis. Qu’on se rappelle, en effet, la situation de la Péninsule à cette époque : l’Autriche était partout, dans les Légations

aussi bien qu’en Toscane; car la guerre de 1859 n’avait pas encore purgé une partie de l’Italie de cet élément étranger ; les cours de Rome et de Naples ne vivaient que de réactions violentes; seul, le Piémont, dignement appuyé sur son libre statut, pansait les plaies de Novarre et se préparait secrètement à la lutte sous la direction d’un homme éminent que la mort a enlevé trop tôt et qui restera peut-être comme le plus pur et le plus beau modèle du ministre constitutionnel au dix-neuvième siècle. Le mouvement projeté par quelques cerveaux brûlés, sous l’impulsion du proscrit italien, dénotait une imprudencé coupable, n’offrait aucune chance heureuse et risquait d’éloigner pour longtemps encore l’avénement des temps espérés. Siegfried avait été prévenu par ses

agents de l’échauffourée qui se préparait ; il en fut désolé, et quoiqu’il n’eût aucune relation particulière avec le chef de cette conspiration nouvelle, il fit tous ses efforts et employa tous les moyens dont les Buveurs de cendres disposaient pour le faire renoncer à son projet insensé. Il ne s’agissait rien moins que de soulever Pavie, Milan, Bergame, Brescia, et de chasser les Autrichiens hors de la Lombardie. Quoique la secte que dirigeait Siegfried fut absolument étrangère à ce mouvement, il résolut de s’y mêler afin de le faire avorter ; car il l’estimait non-seulement dangereux, mais impraticable. Or, la situation politique

était telle, qu’il fallait se faire oublier absolument ou réussir du premier coup.

Voyant qu’il allait être forcé de reprendre sa vie d’aventures, de s’éloigner pour des actions dangereuses, sachant/ par expérience, quels périls l’attendaient, n’ignorant pas que la prison pouvait le prendre ou l’échafaud le jeter brusquement dans la mort, ne voulant point laisser Jeanne dans une vie solitaire, exposée aux prétendants que tenterait sa fortune, évoquant en lui les promesses suprêmes qu’il avait faites à Octave, ce fut alors que, non sans avoir longuement et péniblement combattu, il se résolut à conclure au plus tôt le mariage de sa fille adoptive avec Christiern. La lutte fut douloureuse en lui, car tout se révoltait dans son cœur; mais il en sortit victorieux, et comme il savait que jamais il n’abandonnait une décision lorsqu’une fois il l’avait prise, il sut aussi que, coûte que coûte, il paiviendrait à son but. Et puis, se dit- il avec une tristesse sans égale, quand ils seront mariés, je pourrai partir en paix, car pour toujours j’aurai assuré le sort de la chère petite. Qu’importe alors ce qu’il adviendra de moi? je resterai longtemps absent pour ne point troubler leur joie première, et quand je reviendrai, ils me recevront comme un vieil ami qu’on revoit avec plaisir. S’il eût été bien franc avec lui-même, ou s’il eût su lire clairement dans son cœur, il se serait dit : — Je m’é-

loignerai, pour n’être pas témoin d’un bonheur qui nie désespérerait.

Le jour même qu’ri eut définitivement arrêté son projet, il causa avec Christiern qui, à cette heure, était un beau jeune homme de vingt-huit ans, bien posé dans la vie et suffisamment riche.

— Tu aimes toujours Jeanne, lui dit-il, et tu as toujours l’intention de l’épouser?

Christiern répondit :

— Oui, mon cher oncle ; mais pour cela il faut deux consentements.

— Je me charge d’obtenir le sien, répliqua Siegfried, ne viens pas ce soir, je veux être seul avec elle afin de lui parler de toi.

Le soir Siegfried et Jeanne étaient assis au coin du feu ; un grand vent du nord soufflait en chassant les flocons de neige contre les vitres et sifflait lugubrement h travers les arbres du jardin. C'était un de ces temps sinistres qui font involontairement penser aux matelots qui sont en mer, aux malheureux qui n’ont point de feu dans leur mansarde, aux enfants abandonnés et grelottants qui gîtent la nuit dans les fossés des grandes routes.

Jeanne inclinée sur son métier travaillait sans parler et parfois jetait, à la dérobée, un regard sur Siegfried qui semblait plus absorbé que jamais. Penché en avant sur son fauteuil, tenant en main les pincettes

dont il tourmentait machinalement les bûches enflammées, il recevait sur son visage la réverbération du feu qui éclairait ses traits attristés, plus graves encore que de coutume. Il se taisait. L’instant était venu cependant de dire à Jeanne ce qu’il avait résolu; pourquoi hésitait-il? Livrait-il un combat suprême à la passion qui l’emportait! craignait-il, au dernier moment, de mettre entre Jeanne et lui quelque chose d’irréparable? Je l’ignore. Jeanne respectait son silence, et lui-même, il ne paraissait point pressé de le rompre. Ce fut elle cependant qui parla la première pour essayer d’arracher Siegfried à la concentration visible de ses pensées.

— Christiern ne vient donc pas ce soir, dit-elle? le mauvais temps l’aura retenu. Puis elle ajouta : Qu’il fait bon au coin du feu !

Cette dernière phrase signifiait : Que je suis heureuse d’être seule avec toi ! Siegfried Je comprit ; au nom de Christiern, il avait dressé l’oreille comme un cheval qui entend la trompette; l’heure était arrivée. Il se dit en lui-même : Allons!

— Non, petite fille, répondit-il, votre ami Christiern ne viendra pas ce soir et je lui ai demandé de ne pas nous faire sa visite quotidienne, de même que j’ai dit à May Rose de rester dans sa chambre à lire la Bible ou à broder son interminable entre-deux.

Siegfried avait fait tous ses efforts pour prendre

une voix enjouée, mais, malgré lui, elle tremblait un peu et Jeanne le remarqua. Elle comprit immédiatement que son avenir tout entier allait se décider dans cette minute même et elle eut un battement de cœur qui la rendit pâle comme une morte.

— Non, reprit Siegfried continuant à taquiner le feu, non, Christiern ne viendra pas ; mais il doit être fort troublé en ce moment, car c’est de lui que je veux te parler et il le sait.

— O mon Dieu ! se dit Jeanne, il n’a donc rien deviné ! Elle s’inclina plus bas sur sa tapisserie de façon à avoir le visage entièrement dans l’ombre.

— Lorsque ton père est mort, ma chère petite, voilà quatorze ans de cela, dit Siegfried en rassurant sa voix, il me demanda deux choses, d’abord de te servir dé père et ensuite, quand le temps l’exigerait, de te marier à mon neveu Christiern ; je n’ai point, je crois, manqué à ma première promesse; quant à la seconde, il faut maintenant l’accomplir; toutes les conditions d’âge, de fortune et de goûts sont en faveur de ce mariage; tu es aimée de Christiern; tu as pu, depuis ton enfance, apprécier les qualités sérieuses de ce garçon? je te demande ta main pour lui; quand veux-tu l’épouser?

Jeanne ne répondit pas.

— Eh bien! dit Siegfried après un court instant de silence, ne m’as-tu pas entendu?

Elle secoua la tête, et sans lever les yeux, tirant sou aiguille avec une attention trop excessive pour ne pas être feinte, elle répondit :

— A quoi bon me marier? rien ne presse; je suis fort heureuse ainsi et ne désire point changer de condition.

— Tu as vingt ans, ma chère fille, répliqua Siegfried, je puis être forcé d’un instant à l’autre de faire encore quelque voyage; je suis responsable de ton sort puisque j’ai accepté de le diriger; il est temps de le fixer d’une manière définitive. En épousant Christiern tu obéiras aux vœux de ton père et à mes désirs les plus fervents.

— ■ Quand mon père a exigé cette promesse, répondit Jeanne dont la voix tremblante commençait à se mouiller de larmes, il ne pouvait prévoir l’avenir et il choisissait pour moi les meilleures chances de bonheur qu’il apercevait; qu’a-t-il voulu? que je sois heureuse. Eh bien, s’il vivait aujourd'hui, j’espère qu’il m’aimerait assez pour ne point exiger ce mariage. Puis, faisant un violent effort sur elle-même, elle ajouta d’une voix basse, mais très-ferme : Je n’aime point Christiern.

— Et pourquoi donc? demanda vivement Siegfried.

— Ah! ne prends pas ton air sévère, dit Jeanne avec angoisse, je ne le mérite pas. Christiern est un excellent garçon, je le sais intelligent, je le crois

honnête et je suis convaincue qu’il me porte une vive affection ; c'est mon ami d’enfance, mon camarade des premiers jours, c’est une sorte de frère aîné, je ne l’oublie pas ; je suis persuadée qu’il rendra une femme très-heureuse, j’ai pour lui une sérieuse amitié qu’il peut mettre à l’épreuve tant qu’il voudra; tuais je ne veux pas l’épouser, parce que je ne l’aime pas.

— Eh 1 qui donc aimes-tu ?

— Qu’importe ! je n'aime personne, reprit Jeanne tout à fait émue ; pourquoi me parles-tu de tout cela? je suis heureuse, je ne me plains pas, je ne demande rien ; pourquoi vcux-lu que nous nous quittions ? Estce que je te gêne ? Christiern ne manquera pas de femmes plus riches et plus belles que moi qui se chargeront très-volontiers de son bonheur, le mien ne serait pas auprès de lui ; laisse-moi vivre, comme par le passé, à tes côtés et dans ta maison. Elle essuya rapidement ses yeux et se remit à son ouvrage sans lever la tête.

— Il faut cependant que lu épouses Christiern, reprit Siegfried, je ne vois de repos pour toi et d’existence assurée qu’à ce prix.

Elle frappa du pied avec impatience.

— Pourquoi me tourmentes- tu? Ne vois-tu pas que lu me feras prendre ton Christiern en horreur si tu m’en parles ainsi.

— Voyons, mon enfant, dit Siegfried en se tournant tout entier vers elle, parle-moi comme à ton plus vieil ami, comme à ton père ; aimes-tu quelqu’un ? Si c’est un homme digne de toi je verrai ce qu’il sera possible de faire pour te rendre heureuse. Tu secoues la tête ; tu ne réponds pas ; tu n’es plus d’âge cependant à avoir encore des caprices de petite fille ; le mariage est chose grave, ce n’est point une idylle ; il n’est pas nécessaire d’être Estelle et Némorin pour se promettre loyalement de partager la même vie ; l’affection que tu as pour Christiern est bien suffisante, il se chargera de faire naître en toi un sentiment plus doux ; vous serez heureux et tu remercieras le vieux Siegfried d’avoir si bien choisi pour toi. Voyons, ajouta-t-il avec un rire nerveux et forcé, à quand la noce ?

Jeanne repoussa son métier qui se renversa, entraînant avec lui, les ciseaux, le dé, les écheveaux de lainè ; elle se leva, le visage baigné de larmes et, tendant les deux bras en avant avec une expression d’angoisse indéfinissable, elle se laissa tomber sur la poitrine de Siegfried ; elle se cacha la tête sur son épaule, pleurant, sanglotant, hors d’état de parler. Lui, il lui caressait machinalement les cheveux et se sentait saisi par une insupportable émotion. En présence d’une telle douleur, il ne savait que dire et répétait toujours la même phrase, comme s’il n’en avait pas conscience.

— Voyons ! mon enfant, voyons, mon enfant !

Elle lui passa les bras autour du cou, et sans changer de posture, la tête toujours enfouie sur sa poitrine comme pour cacher sa honte, elle lui dit :

*— Ah ! tu es sans pitié pour moi ; ô mon grand ami, ainsi que je te nommais quand j’étais toute petite, loi qui sais tout, comment n’as-tu pas compris que c’est toi seul que j’aime et non pas un autre ?

Siegfried se leva rapidement, et elle retomba assise dans le fauteuil qu’il venait de quitter. Elle pleurait, le visage dans ses mains. Il haussa les épaules avec colère, car il lui fallait bien se roidir contre lui-même : Tu es folle, lui dit-il.

— Non, répondit la pauvre enfant, d’une voix entrecoupée par les sanglots, je ne suis pas folle; demande à May Rose s’il est possible d’aimer un autre homme que toi lorsqu’on te connaît ; jamais tu n’aurais su ce secret, et je t’aurais attendu indéfiniment, si tu n’étais venu me tourmenter avec cet impossible projet de mariage. Depuis que je suis au monde je n’ai vu que toi, je n’ai aimé que toi ; l’idée de te quitter pour en épouser un autre ne s’est jamais présentée à mon esprit. Je n’ai fait aucun effort pour t’aimer, cela est venu tout naturellement, graduellement, et, pour ainsi dire, sans que je in’en sois aperçue. Lorsque je t’ai vu si accablé et dans une si profonde détresse à ton dernier retour, j'ai senti tout à coup que je donnerais ma vie pour te faire heureux. Être à ton bras, savoir qu’on

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est ta femme, me paraît le plus grand bonheur qu’on puisse rêver sur terre ; est-ee ma faute, si te voyant si intelligent, si bon, si affectueux pour moi, j’ai été prise insensiblement par un amour que rien n’éteindra ; je ne suis pas coupable, en vérité, dit-elle en laissant redoubler ses larmes, et tu es bien injuste de me gronder.

Siegfried marchait dans le salon, la face contractée, les yeux durs à force de volouté, tenant la main sur son cœur, comme pour eu comprimer le tumulte. Il s’arrêta devant Jeanne, et lui dit d’une voix qu’il voulut en vain rendre brève :

— Tu es folle, je te le répète, ma chère fille ; saistu que tuas vingt ans, et que j’en ai bientôt cinquantetrois; tu es encore une enfant, je suis presque un vieillard : dans dix ans, quelle figure ferions-nous visà-vis l’un de l’autre?

— Est-ce que j’ai jamais pensé à ton âge, s’écriat-elle; j’ai dclajeunesse pour nousdeux,si tu en manques, ton grand front chauve tedomie une majesté terrible, etMay Rose prétend que tu ressembles à des bustes antiques qu’elle a vus à Londres, dans des musées.

— May Rose est une sotte que je chasserai, si elle te dit encore de pareilles balourdises.

— Ah ! reprit Jeanne, la pauvre fille est bien innocente de tout ceci ; mais de quoi, de qui donc veuxtü que je parle avec elle, si ce n’est de toi ?

Siegfried se tut; il marclia longtemps en silence, cherchant à calmer ses pensées qui battaient de l’aile dans sa tête comme des oiseaux etïràyés enfermés dans une cage. Jeanne, toujours assise, essuyait ses yeux, tâchant d’apaiser les dernières suffocations do scs sanglots, et se disait : Oh ! que je souffre !

— Écoute, ma fille chérie, dit enfin Siegfried, il faut oublier cet enfantillage qui ue peut mener à rien; tu te trompes sur toi-même ; tu crois avoir de l’amour pour moi, c’est de l’affection, de la tendresse filiale que ta nature nerveuse exagère sans doute un peu, mais ce n’est rien de plus; calme-toi, prends du temps, et, lorsque plus tard tu te seras habituée à l’idée d’épouser Christiem, tu seras peut-être la première à rire de tout ceci.

Les sanglots de Jeanne éclatèrent de nouveau. — Et puis, reprit Siegfried d’un ton qui ne supportait point de réplique, un mariage entre nous est impossible, pour cent raisons que je ne puis t’expliquer. — Et plusieurs fois de suite, il répéta le mot : impossible.

— Impossible, soit, dit Jeanne avec une grande fermeté; mais je n’épouserai pas Christiem, car je n’aime que toi.

— Eh bien, dit alors Siegfried s’asseyant près d’elle et paraissant tout à coup prendre son parti, apprends donc qui je suis, afin de mieux comprendre

combien ce que tu désires est irréalisable ; tu n'es plus un enfant, et l’on peut te confier un secret de vie et de mort. Alors, baissant la voix, il lui raconta tout, son existence aventureuse et multiple, l’œuvre occulte dont il était un des chefs les plus écoutés, l’impossibilité de s’arrêter sur la route qu’il suivait, les dangers qui le guettaient partout, la lutte qui allait peut-être recommencer ; il ne lui cacha rien, ni le but poursuivi, ni le serment juré, ni le passé plein de défaites, ni le présent plein de périls, ni l’avenir plein de menaces. 11 fut absolu dans sa franchise et dans sa confession.

Les yeux fixés sur lui, les lèvres entr’ouvertes, Jeanne l’écoutait. Parfois elle haussait les épaules, comme pour dire : Qu’est-ce que cela me fait, ce que tu me racontes ; cela empêche-t-il que je t’aime ?

— Tu sais ma vie, dit-il en terminant, puis-je te la faire partager, puis-je t’entraîner dans mon enfer ? Que penserait ce pauvre Octave, s’il savait que j’ai emporté sa fille dans l’abîme où je me débats en vain.

— Il dirait, répondit Jeanne, que sa fille est trop heureuse de s’associer à une si dure et si dangereuse existence. Je te suivrais au bout du monde, mon grand ami, et ce que tu m’as dit ne m’a point effrayée, c’est toi qui m’a donné les leçons, ne sois donc pas surpris si j’en ai profité. Je me doutais bien, car je t’épie depuis longtemps, que tu étais dans quelque œuvre ter-

rible et que tu faisais un travail sans merci ; je suis touchée de ta confiance, je ne la trahirai pas, soisen certain ; mais en quoi veux-tu qu’elle change quelque chose à mes sentiments ? Est-ce parce que je te sais malheureux, tourmenté, troublé, toujours en péril, que je vais cesser de t’aimer? c’est le contraire, et je t’aimerais plus s’il était possible ! Je ne suis qu’une pauvre sotte, incapable de m’élever à la hauteur de tes pensées ; ce que tu veux, tu sais pourquoi tu le veux ; moi, je ne puis que t’obéir, te suivre et t’aimer; je ne suis pas une héroïne, mais si j’étais ta femme, si j’avais cette joie ineffable de porter ton nom, je ne te quitterais plus ; je t’accompagnerais dans tes aventures ; si tu étais blessé, je te soignerais ; si tu étais.emprisonné, je m’enfermerais avec toi; si l’on te tuait, je me laisserais mourir.

— Ah ! se dit Siegfried en se prenant le front dans les mains, c’est à se casser la tête.

— Non, répliqua Jeanne d’un ton calme, ce n’est point à se casser la tête ; c’est fort simple, et un enfant le comprendrait.

— Mais cependant, voulut objecter Siegfried, il me semble que Christicm...

— Ne me parle plus de lui, interrompit Jeanne, je ne veux point l’épouser; faut-il te le répéter encore. Je t’aime, je te le dis avec une hardiesse dont moi-

même je suis surprise ; je ne veux perdre l’espoir de

to.

devenir ta femme que si tu es certain de ne point m’aimer.

— Eh bien, répondit Siegfried avec un tel effort, que sa Yoix en devint aiguë, eh bien , sache-le donc, et ne l’oublie jamais : Je ne t’aime pas !

— Que la volonté de Dieu soit faite, dit Jeanne, qui parut impassible sous ce coup, je ne me marierai jamais!

Elle se leva pour se retirer, et tendit, comme d'habitude, son front à Siegfried ; mais son courage l’abandonna, elle se jeta sur un canapé en pleurant et en criant : Ah! quel désespoir!

Siegfried sonna, et dit à May Rose qui entra : — Accompagnez Jeanne ; elle est souffrante et a besoin d’aller dormir.

La vieille Anglaise obéit, prit le bras de Jeanne, et sortit en jetant un regard de reproche vers Siegfried qui, resté seul, s’écria : — Encore une lutte pareille et nous sommes perdus ! Il écrivit un mot à Christiern : « Rien n’est encore décidé ; plus tard : garde bon espoir. »

Sa nuit fut dure, sans sommeil et, quoique sa décision fût irrévocablement prise, pleine de combats. Au jour levant, il sortit; il avait besoin de fuir cette maison où tant d’émotions l’avait assailli, où il se sentait entouré d’une atmosphère qui l’énervait et lui faisait mal. Au hasard de ses pas, il marcha devant

lui, dans la campagne. La neige, à perte de vue, s’étendait sur la terre, un vent aigre soufflait, et le pâle soleil brillait sans chaleur dans les cicux glacés. Les grandes roues immobiles des carrières élevaient çà et là leurs carcasses noircies ; quelques charretiers enveloppés de leur roulière passaient en hâte sur la route, activant à coups de fouet l’ardeur de leurs chevaux qui fumaient sous le froid. Longtemps il alla ainsi à travers les terrains désolés, s’affermissant dans sa résolution et se disant : Là est mon devoir; je ne puis donner en partage une vie comme la mienne, je ne puis river à ma vieillesse prochaine la jeunesse de cette enfant; je l’aimerai assez pour m’oublier tout à fait et pour me sacrifier à elle ; il faut savoir être honnête jusqu’au bout et souffrir plutôt que de déchoir. La douleur qu’il éprouvait était rendue plus poignante encore par cette pensée que peut-être, pendant toute sa vie, il s’était trompé, qu’il s’était arrogé un droit coupable en poussant des hommes vers la mort, vers la prison et vers l’exil, pour arriver à des résultats qui n'étaient peut-être que les illusions d’un cerveau malade. Il se rappelait qu’avant de mourir, Octave lui avait dit : La vérité n’est pas là où tu la cherches. Et maintenant en présence du bonheur qui s’offrait à lui, en présence de ce bonheur qu’il jugeait impossible, il se disait ; Ah! ne serait-ce pas le comble de la félicité humaine,

la récompense d’une existence de sacrifice et d’abnégation que de mêler pour toujours ma vie à celle de cette enfant jeune, belle, charmante, qui m’aime, et à laquelle, hélas ! je ne dois même pas laisser soupçonner ma tendresse. Puis il se figurait Jeanne assise à ses côtés dans le petit jardin fleuri parle printemps, penchée vers lui, appuyée sur son épaule, et tous deux ils regardaient avec ravissement un beau gros garçon à demi-nu qui jouait sur l’herbe et qu’ils appelaient notre enfant. Tout son cœur se déchirait, et il ajoutait : Allons, je suis sur le mont Nébo, il me faut mourir en apercevant la terre promise.

Toujours marchant, il arriva jusqu’aux bois de Meudon et de Chaville. Les arbres, noirs et comme attristés dessinaient sur le ciel clair leurs silhouettes dépouillées; quelques bruyères perçaient le tapis de neige qui s’étendait sur elles; des corbeaux s’enfuyaient à tire d’aile eu croassant à l'aspect de Siegfried. 11 s’arrêta: il regarda lentement autour de lui; quelque chose d’indécis surgit dans son souvenir et il se dit : Où donc déjà ai-je vu un bois pareil? La mémoire lui revint tout à coup, et il tressaillit eu se rappelant le bois deGravia : — Ah ! s’écria-t-il, pauvre Fabien! Et il se rappela cet homme suppliant dont il avait repoussé la prière, la violence qu’il lui avait faite. Il se dit : — Je ne l’avais point condamné à mort, mais cependant je l’ai forcé à mourir? 11 se souvint

que Fabien lui disait : 0 Samla, par celle que tu dois aimer! et qu’il lui avait répondu : Je n’aimerai jamais! Siegfried croyait à la réversibilité des actions humaines, et il se demanda si les douleurs poignantes qui l'accablaient aujourd’hui n’étaient point la punition de l’acte coupable que jadis, en Grèce, il avait commis sur Fabien. Il le revoyait attaché, pleurant, priant en vain pour sa Vasilissa, et il se disait, faisant un juste retour sur lui-même : Ah! qu’il a dû souffrir! Ce fut pour lui comme l’apparition d’un fantôme qui lui annonçait que son heure était venue; il le comprit du moins ainsi et répondit sans pâlir : je suis prêt!

En effet, il avait beau agiter ses pensées pour en faire jaillir un projet, il restait impuissant, livré à des contradictions inexorables dont il ne pouvait tirer la lumière; entre son amour et celui de Jeanne il se débattait vainement ; en lui le sacrifice était consommé, mais il restait encore à l’accomplir. La fermeté de Jeanne l’effrayait, il craignait de laisser apercevoir sa propre faiblesse, d’obéir à l’impulsion qui invinciblement le poussait vers elle, et d’être vaincu, au mépris de sa volonté, au mépris des serments qu’il avait faits à Octave. Dans aucune des heures si souvent pénibles de sa vie, il n’avait été battu par de telles tempêtes, et lorsque épuisé, il se disait : Que faire? il entendait une voix impérieuse qui lui répondait : Mourir!

m LES BUVEURS DE CENDRES

Il passa (levant une masure en ruines; une touffe de ciguë abritée par un vieux mur verdoyait, épargnée par l’hiver ; Siegfried l’arracha et la regardant, il dit : O Socrate, à ma place qu’aurais-tu fait? Et il se rappela cette phrase du Phédon . « L’affranchissement de l’âme, n’est-ce point ce que l’on appelle la mort? » Quand il rentra chez lui, il était déjà tard, la journée finissait; Jeanne, fort calme et visiblement dominée par l’effort qu’elle faisait sur elle-même, le reçut sans surprise apparente, avec le bonjour habituel, et lui dit qu’un homme qui paraissait très-pressé de lui parler s’était déjà présenté plusieurs fois dans la journée et devait revenir vers six heures. Siegfried resta pensif, prit une carte d’Italie et se mit à l’étudier ; longtemps il suivit du doigt la ligne du Tessin, mesura au compas la distance qui sépare Milan de Pavie et murmura : J’irai.

A six heures, exactement, l’homme entra; Jeanne, qui le reconnaissait pour l’avoir vu déjà souvent en visite chez Siegfried, se sentit troublée, et sans souci des convenances, voulut épier leur conversation. Elle se mit aux écoutes ; elle entendit des noms de villes, des phrases confuses pleines d’impatience et .de désapprobation.

— C’est une folie, disait Siegfried.

— Aussi faut-il s’y opposer, répondait l’homme ; un seul mot de vous et je pars.

— Non, reprenait Siegfried après un moment de silence et de réflexion, j’irai moi-môme.

— Alors je vous accompagne.

— Non pas; va m’attendre à Gênes. — Quel est le jour fixé ?

— Le 7, répondit l’homme ; il faut se hâter.

— J’v serai le o au plus tard, répliqua Siegfried.

— 11 est nécessaire alors que vous soyez parti dans deux jours.

— Soit, repartit Siegfried, je sais ce que j’ai à faire; toi, va-t-en dès ce soir- même, et sache me mettre au courant de tout lorsque j’arriverai.

Us se séparèrent : Siegfried semblait allégé d’un grand poids , ses dernières incertitudes avaient cessé et maintenant il était résolu. Le dîner fut triste; Jeanne cherchait en vain à surprendre quelque chose sur le visage de Siegfried qui, sans paraître se préoccuper d’elle, causait avec May Rose. Le soir, dans le salon, la vieille Anglaise lisait au coindu feu ; Siegfried, selon son invariable habitude, marchait de long en large, silencieux et concentré ; Jeanne, qui d’abord avait essayé de travailler, quitta bientôt son ouvrage avec découragement et se mit au piano. Le souvenir de ses jours d’enfance, de ces jours heureux d’autrefois où, sans souci de l’avenir, sans inquiétude, tout entière aux joies du moment, elle se sentait si tière de sortir avec Siegfried, agita sa mémoire. Elle se rappe-

lait cette soirée pleine d’émotions passée jadis à l’Opéra, et ouvrant la partition des Huguenots, elle joua le duo du quatrième acte. Elle s’accompagnait à mi-voix, chantant indifféremment la partie du ténor et celle du soprano; Siegfried l’entendait sans l’écouter, et ce bruit mélodieux donnait une force nouvelle à scs pensées. Lorsqu’elle arriva à l'instant où Raoul veut quitter Valentine pour courir au combat, lorsqu’elle commença la belle phrase en la bémol majeur : Mes amis, mes amis vont m’attendre ! elle n’y put tenir et elle éclata en larmes.

— Eh! qu’as-tu donc, chère petite? demanda Siegfried pendant que May Rose se levait pour aller vers Jeanne.

— Je n’ai rien, répondit celle-ci; je n’ai rien.

Puis, se précipitant vers Siegfried et se jetant à son

cou, elle s’écria.

— Tu vas partir!

11 resta interdit de se voir si bien deviné, et se débarrassant doucement de l’étreinte de Jeanne, il' la baisa au front et lui dit ;

— Rien n’est décidé encore, chère enfant; va dormir, demain nous causerons de cela; et il fit un signe impérieux à May Rose qui emmena Jeanne.

— Allons! se dit-il, il faut en finir et se hâter. Il s’arrêta longtemps à regarder autour de lui, comme s’il voulait dire adieu aux choses parmi lesquelles il

avait vécu, puis, poussant un soupir, il entra dans sa chambre.

Jeanne ne donnait pas; une heure après avoir quitté Siegfried, agitée par des pressentiments qui l’oppressaient, elle se leva, sortit de chez elle sur la pointe du pied, dans l’obscurité, retenant sa respiration. Elle arriva jusqu’à la porte de Siegfried, elle mit l’œil au trou do la serrure et ne vit que des ténèbres. Elle respira avec soulagement.

— 11 dort, se dit-elle.

Sicile était venue quelques instants plus tôt elle aurait aperçu Siegfried remplissant en hâte un petit sac de voyage.

Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Siegfried n’avait point encore paru et l’on se disposait à aller le prévenir, lorsqu’un commissionnaire apporta un billet de lui pour Jeanne : « Je suis obligé de partir plus tôt que je ne pensais et sans pouvoir même te dire adieu, chère enfant ; mon absence , j’espère , ne sera pas longue; avertis Chrisliern, qui, je pense, viendra tous les soirs selon sa bonne habitude; je t’écrirai, répondsmoi ; » et il lui indiquait une adresse à Paris où elledevait envoyer ses lettres. On interrogea le commissionnaire, il ne savait rien, sinon que vers le point du jour, aumoment où il arrivait àson poste, un grand monsieur lui avait donné cette lettre en lui recommandant de ne la porter à son adresse que versonze heures du matin.

Jeanne courut à la chambre de Siegfried ; tout était en ordre ; on voyait- qu’il s’était couché ; sur la table placée près de son lit, elle trouva le livre qu’il lisait, les Considérations politiques sur les coups d'État , de Gabriel Naudé, marqué d’un signet de papier, comme si la lecture interrrompuc devait être bientôt reprise.

Jeanne demeura dans un accablement profond dont les larmes de May Rose et la visite de Christiern ne purent la tirer. Le lendemain, après une nuit de réflexion, de projets inexécutables, de résolutions impossibles changées vingt fois dans la même minute, se sentant environnée de ténèbres et 11e sachant vers quel point se diriger pour trouver la vérité, elle crut, tout à coup, pouvoir se mettre sérieusement sur la trace de Siegfried en allant interroger la personne dont il lui avait donné l’adresse. C’était une femme qui demeurait impasse d’Argenteuil, aujourd’hui détruite, dans ce quartier populeux , plein d’ouvriers, qui avoisine la rue de la Pépinière. Elle prit le bras de May Rose qui marchait à ses côtés avec la grâce d’une cigogne qui escorterait une bergerounette et elle arriva à l’endroit indiqué, devant une maison délabrée, de. misérable apparence. Elle traversa une sale chambre où une femme âgée était assise, tenant un chat siir ses genoux et regardant une cage que deux chardonnerets animaient de leur babil. A toutes les questions de Jeanne la femme répondit qu’elle ne sa-

vait rien, que le nom môme du monsieur dont on parlait lui était inconnu, qu’elle était fort pauvre, que de temps en temps elle recc\ait quelque argent pour des services dont elle ignorait l’importance et que, du reste, elle questionnerait son fils qui était facteur à la Poste aux lettres. Jeanne s’éloigna anéantie ; car son dernier espoir lui échappait ; elle avait rêvé qu’elle pourrait savoir où était Siegfried, puis que, sans le prévenir, elle partirait avec May Rose pour aller le rejoindre. Elle reprit la route de la maison et abaissa son voile sur son visage afin que les passants ne la vissent point pleurer.

Lorsqu’elle fut rentrée, elle fureta encore partout, tuais nul indice ne s’offrit ît ses recherches, car Siegfried était de la race de ceux qui ne laissent point de traces derrière eux. Elle sentit se briser en elle tous les ressorts de sa volonté, elle comprit qu’elle était en face d’un problème qui renfermait un inconnu formidable, elle eut peur, elle s’abandonna à une désolation sans ressources et s’écria :

— C’est fini, je ne le verrai plus !

Puis, comme May Rose essayait de la calmer, elle dit :

— Prions t et prenant son livre de messe elle lut la lugubre prière : « Seigneur, failes^lui miséricorde ! — Sorte» de ce monde, âme chrétienne, au nom de Rien, le Père tout-puissaht qui vous a créée ; au nom

tic Jésus-Christ, fils du Dieu vivant , qui a souffert pour vous ; au nom du Saint-Esprit qui est descendu sur vous; au nom des anges et des archanges; au nom des trônes et des dominations ; au nom des principautés et des puissances...

— Que récitez-vous donc là ? demanda la protestante May Rose, quelle est cette oraison de malheur ?

— Hélas ! répondit Jeaune, c’est la prière des agonisants ; et ses sanglots l’empêchèrent de continuer.

Elle n’avait point tort de prier ainsi, car Siegfried marchait vers l’accomplissement de ses destinées. Lui qui avait tant méprisé l’amour, il allait demander à la mort la solution des difficultés que l’atnour lui avait faites. Il arriva à Gênes où il était attendu et fut rapidement mis au courant du complot dont il put, d’un seul coup d’œil, pénétrer toute l’inanité. J’ose à peine le redire, mais parce que Duguesclin s’était autrefois emparé, par surprise, du château de Fougerai, à l’aide de quelques charrettes de bois versées contre la porte, on s’était imaginé qu’on pourrait se saisir inopinément de la citadelle de Milan, en feignant de jouer une partie de boules qui eut conduit les joueurs jusque sous le porche de l’entrée principale. C’était véritablement à confondre l’esprit. Certes , Siegfried n’était point gai dans les circonstances présentes, i\ ne put cependant s’empêcher de rire en voyant de quels pauvres moyens on voulait se servir pour mettre les Au-

trichiens hors de la Lombardie. Il fut donc plus résolu que jamais à faire avorter le complot, sachant bien qu’ainsi il serait encore utile à l’œuvre qu’il servait depuis qu’il avait âge d’homme. Le mouvement devait éclater simultanément à Milan et à Pavie, le 7 février, entre quatre et six heures du soir, grâce à la libellé relative nécessitée par le carnaval, de façon à profiter de la nuit pour se rendre maître des deux villes ; Bergame et Brescia n’entreraient en révolte que si les deux mouvements simultanés réussissaient. Lorsque Siegfried, usant de son autorité, voulut ajourner à des temps meilleurs cette intempestive et dangereuse manifestation, il éprouva une assez vive résistance de la part des conjurés dont l’argument principal était : Il est trop tard pour reculer maintenant; les gens de Milan et ceux de Pavie sont prêts à agir, nous leur avons promis notre concours et, coûte que coûte, nous devons le leur donner.

Dans la nuit du 6, Siegfried se’ rendit au petit village de Parasacco, situé sur la rive piémontaise du Tessin; là, on avait réuni deux mille fusils pour armer les patriotes italiens qui, venus de Pavie, devaient marcher au secours de Milan. L’homme que nous avons déjà vu à Paris, chez Siegfried, la veille de son départ, était auprès de lui. Longtemps, dans la maison qui leur servait d’asile, où les chefs principaux venus de Gênes et de Casale s’étaient. réunis,

Siegfried et cet homme s’entretinrent ensemble; après de longues et minutieuses recommandations, Siegfried lui remit quelques papiers; vers minuit, l’homme, après avoir humblement baisé la main de Siegfried qu’il nommait toujours Samla, sortit de la maison, monta à cheval, et prit sa route vers Gênes. Siegfried s’assit à une table, tira un livre de sa poche et se mit à lire. Un des conjurés regarda ce qu’il lisait et vit que c’était la Pharsale de Lucain. Il lisait en effet, ou plutôt il semblait lire, car sa pensée ne suivait pas les lignes que parcouraient scs yeux. Malgré lui, il songeait à Jeanne et se la rappelait toute petite jouant devant la maison, pêle-mêle avec le chien qui se laissait tourmenter par elle avec une merveilleuse patienoe. Il chassait violemment ce souvenir qui lui faisait monter les larmes aux yeux, et faisant un retour vers l’heure présente, n’ignorant pas vers quel destin il marchait, il s’irritait de l'inutilité de sa mort ; lui qui avait tant rêvé de sacrifier sa vie pour le triomphe de la cause qu’il aimait, il se trouvait bien misérable de finir ainsi dans une échauffourée ridicule et se demandait si un tel dénouement à son existence, n’était point mérité et ne servait pas d’expiation au sang que si souvent et si froidement il avait fait verser. U restait donc immobile, envahi par son souvenir, par sa réflexion, démantelé par sa propre tempête, englouti dans son propre naufrage.

mais immuable en sa résolution et prêt à mourir.

Vers deux heures, un hommo de Pavie entra, se fit reconnaître en prononçant le mot d’ordre adopté pour la circonstance, et déclara que les hommes de la ville, surveillés de près par la police autrichienne, ne se soulèveraient pas. Une longue discussion s’engagea alors entre les conspirateurs et .il fut décidé enfin qu’on donnerait avis à Milan d’ajourner le mouvement projeté. La nuit s’avançait, quelques chants de coq annonçaient que l’auhe était prochaine, Siegfried se tourna vers un des hommes et lui dit :

— Tu vas aller jusqu’à Vigerano; là, tu prendras simplement la poste jusqu’à Milan; tu sais qui tu dois y voir et ce que tu as à dire. Si tu es arrêté, ne t’en trouble pas; un de nous va partir pour Pavie et filer aussi sur Milan, et moi, ajouta-t-il, je vais traverser le Tessin, ici même, pour gagner la traverse par Uasorate et Binasco. Nous sommes donc trois messagers, l’un de nous arrivera certainement et nos amis de Milan seront prévenus.

— Les bords du Tessin sont gardés partout, dit l’homme qui venait de Pavie.

— Si tu connaissais mon nom, repartit Samla, tu saurais que je -n’aime point les observations inutiles.

Siegfried sortit seul ; le jour verdâtre et triste se levait, les eaux du Tessin roulaient avec bruit, quelques brumes blanches s’envolaient au-dessus des

m LES BUVEURS DE CENDRES

rizières; Siegfried marcha vers un vieux saule au tronc duquel une barque était amarrée, il réveilla le batelier qui dormait au fond de son bateau et d’un geste lui fit signe de le conduire à l’autre bord. Arrivé au milieu de la rivière, le batelier ralentit le mouvement de ses avirons, et d’un signe des yeux indiqua à Siegfried une oseraie qui verdoyait non loin sur la rive autrichienne. Siegfried regarda, et à travers les branches, dans le brouillard qui les enveloppait, il vit briller quelques baïonnettes. Lui, si fort, il eut une sorte de défaillance; l’instinct lui cria de reculer; il fut promptement maître de cette révolte de la chair, et sc tournant vers le batelier, il ne lui dit qu’un mot : Va! Le bateau aborda, Siegfried sauta à terre, le batelier s’éloigna à force de rames.

Siegfried n’avait pas fait quatre pas qu’une vingtaine de soldats se dressèrent devant lui : celui qui les commandait cria : Halte-là! qui vive?

Cette fois, Siegfried n’hésita pas, et sans s’arrêter, il répondit les deux paroles qui si souvent déjà ont été prononcées à une heure suprême : Jeune Italie! Les vingt coups de feu partirent à la fois et Siegfried tomba la face en avant ; il battit la terre de ses mains, une rapide convulsion l’agita tout entier et il fut immobile pour toujours.

L’officier et un homme à figure d’argousin s’approchèrent du cadavre; ils l’examinèrent.

— Est-ce lui? dit l’officier.

— Non, répondit l’agent de police, ce n’est pas lui; il est très-brun, très-délicat, celui-ci est blond, chauve, et bâti en Hercule. Nous nous sommes trompés .

De qui parlaient-ils? Je ne sais ; sans doute du chef de ce complot maladroit.

On fouilla les poches de Siegfried. On y trouva seulement un carnet qui ne contenait que cette phrase énigmatique pour ceux qui la lisaient : « Monte, monte mon âme, ton séjour est là-haut! Tandis que ma chair grossière s’affaisse ici pour mourir ! »

— Qu’est-ce que cela signifie? demanda l’homme de la police.

— Je ne sais, répondit l’officier; il me semble cependant que j’ai lu cela dans Shakespeare !

L’homme haussa les épaules, mit le carnet dans sa poche, écrivit avec soin le signalement de Siegfried, et ils s’éloignèrent, escortés de leurs soldats en suivant les bords du Tessin dont ils surveillaient les approches.

Deux heures après, les conjurés restés sur la rive piémontaise se hasardèrent à venir ramasser le cadavre qu’on avait abandonné sur la place même où il était tombé; ils l’emportèrent, et revenus à Parasacco, ils le déposèrent dans une des chambres de la maison où ils avaient passé la nuit. Après lui avoir enlevé ses

vêtements, ils lui firent les ablutions dernières : quatre balles trouaient ce pauvre corps et l’une d’elles traversant le diaphragme, brisant la colonne vertébrale, avait dû causer la mort instantanément.

Vers le milieu du jour, un nouveau personnage survint : tête carrée, taille trapue, face large, œil ouvert; les autres lui parlaient avec un respect profond ; il s’arrêta longtemps à contempler Siegfried : Ah ! dit-il, sans cacher les larmes qui coulaient de ses yeux, quelle malédiction l’a donc poussé k finir ainsi, obscurément, sans motif et sans but ! Lui seul sait pourquoi il a agi ; tout cela ressemble à un suicide.

Malgré lui, il admirait la force de celui qui n’aurait même plus soulevé une plume de colibri. Ah ! repritil, il aurait vécu cent ans. Puis il lui donna les sept baisers consacrés par les rites secrets : sur le front qui n’avait jamais conçu que des pensées de justice ; sur les yeux qui toujours avaient regardé vers l’avenir ; sur la bouche qui n’avait proféré que des paroles augustes ; sur les mains qui n’avaient jamais servi qu’aux œuvres jurées ; sur le cœur qui toujours avait battu pour la cause de l’opprimé.

L’inconnu acheta et paya comptant le petit jardin qui dépendait de la maison, et ce fut là, dans cet enclos étroit, au seuil même de cette Italie qu’il avait si souvent rêvé de délivrer, que Samla dort de l’éternel sommeil.

Avant de marcher vers la mort, il avait écrit à Jeanne : Je ne suis pas à Philippe» et je ne m’appelle point Brutus, mais cette nuit, cependant, le spectre m’est apparu et m’a annoncé que ma dernière heure était prochaine. Si tu reçois ce mot, c’est que je ne serai plus. Adieu donc, chère enfant de mon cœur; il n’y a de raisonnable que ce qui est utile; ne me regrettes donc pas, cela ne me rappellerait pas à la vie. Tu sais quel fut le vœu de ton père, tu sais quels sont mes désirs, tu t’y conformeras en souvenir de moi, et tu épouseras Christiern. Je ne pouvais être et je n’aurais jamais été, ma tille chérie, que « ton second père. » Ce fut peut-être là le plus grand effort que Siegfried fit dans sa vie que de ne point avouer à Jeanne qu’il

l’aimait.

Il est facile de se figurer le désespoir de Jeanne lorsqu’elle reçut cette lettre; elle resta plusieurs semaines enfermée avec May Rose, ne voyant personne, pas même Christiern qui vainement venait chaque jour frapper à sa porte. Elle s’ouvrit enfin, cette porte fermée, et Christiern put voir Jeanne maigrie, dévorée par un chagrin sans nom. May Rose était à ses côtés; vêtues de noir toutes deux, elles reçurent le jeune homme qui ne put retenir ses larmes à leur aspect.

— Christiern, lui dit Jeanne, je ne dois rien vous cacher ; j’aimais Siegfried et j’ai bien peur que l’aveu

(le cet amour qu’il ne partageait point ne l’ait poussé

vers la fin que vous savez ; me voici seule au monde,

sans famille, sans soutien, ayant perdu celui qui était toute mon espérance. Mon père en mourant et Siegfried lui-même m’ont recommandé de vous épouser. Je suis prête et voici ma main. J’ai pour vous une amitié sérieuse qui date des premiers jours de mon enfance ; ne me demandez rien de plus ; il y a dans mon cœur un souvenir trop vivant pour laisser place à un sentiment plus tendre. On dit que le temps calme toutes les douleurs et cicatrise toutes les plaies, je veux bien le croire ; alors, mon ami, reconnaissante de ce que vous aurez fait pour moi, du respect que j’exige de vous, je ne me contenterai plus seulement de porter votre nom, d’accepter votre protection dans la vie, et je deviendrai votre femme pour vous comme je vais le devenir aux } eux du monde, si vous acceptez.

— J’accepte, dit Christiern en baisant la main que Jeanne lui tendait.

Le mariage se fit promptement, un matin, sans pompe, avec une messe basse, dans une chapelle retirée. En rentrant chez elle, Jeanne fut surprise de recevoir une boîte qui contenait un collier composé de sept perles noires et un billet ainsi conçu : A sa tille adoptive, les amis inconsolables de celui qui n’est plus!

Christiern tint rigoureusement sa promesse, et son

premier soin fut de conduire Jeanne au village de Parasacco; ils s’agenouillèrent, prièrent longtemps sur la tombe de Siegfried et ils entendirent May Rose qui les avait accompagnés murmurer à demi-voix :

— Oh! mydearlord! tu n’as pas brisé qu’un seul cœur en quittant la vie!

Ainsi que l’avait dit Jeanne, le temps calme bien des douleurs et laisse naître des sentiments nouveaux sans cependant effacer tout à fait les anciens. Cinq ans après ces dernière événements, Jeanne mit au monde un enfant qu’on a appelé Siegfried en mémoire de ce mort regretté qui repose sur les bords du Tessin, dont il pourrait aujourd’hui franchir impunément les deux rives.

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