LA MORT DE L’INVESTI
Le vrai nom de Samla était Siegfried Lœwenherz, c’est assez dire qu’il était d’origine allemande. Une vieille tradition conservée dans sa famille donnait à ce nom une origine à la fois illustre et douteuse que semblait confirmer le blason dont quelques ancêtres de Siegfried firent usage dans des circonstances publiques ; ces armes étaient : de gueules à trois léopards d’or chargés d’une barre des mêmes composée de six pièces alternant à l’écu. C’était là, en réalité, les armes parlantes d’une descendance illégitime, mais directe, qu’elles désignaient clairement. En effet, selon la légende, Richard Cœur-de-Lion, à son retour de Palestine, jeté par la tempête à Aquilée, sur les côtes autrichiennes, enlevé près de Vienne par ordre de Léopold, duc d’Autriche, livré par celui-ci à l’em-
pereur Henri VI, sous la promesse (l’une somme de soixante mille marcs d’argent qui ne furent jamais payés, enfermé à Worms, au château de Triefel, se lia, dans cette dernière prison, avec la fille d’un de ses gardiens, et en eut un fils qui, après que le roi Richard, conduit à Haguenau en présence des états de l’Empire, eut enfin recouvré sa liberté en échange d’une rançon de cent cinquante mille marcs, resta en Allemagne avec sa mère, et devint la souche de la famille des Lœwenherz, dont le nom consacrait pour toujours la royale extraction. Quelque chose d’inquiet, de violent , de tumultueux, d’inassouvi, agita toujours les membres de cette lignée, issue d'un des hommes les plus impétueux et les plus rusés de l’histoire, jusqu’à Siegfried qui fut son dernier représentant. On eût dit que, pour toute cette race, le sang avait gardé l'indomptable chaleur qui poussait son aïeul aux combats de la Terre-Sainte, aux monstrueuses alliances secrètes avec Haçan-Ben-Saba-Homaïri, le Vieux delà Montagne, au meurtre du marquis de Montferrat, aux horribles repas de chair humaine, aux imprudences avides qui préparèrent sa mort devant le château de Chalus.
Né au delà du Rhin et fortement imprégné des idées que Fichte commençait à faire prévaloir en Allemagne, Conrad Lœwenherz, le père de Siegfried, fut remué jusqu’au plus profond de son être par les com-
mencements de la révolution française; il se jeta avec enthousiasme dans les idées nouvelles, et fut tout près, comme son compatriote le baron Anacharsis Clootz, de rêver la régénération immédiate du genre humain. Au moment où éclata cet admirable mouvement , dont les oscillations se prolongeront pendant longtemps encore, il était en Wurtemberg, à l'université de Tubingen , déjà homme, mais continuant à développer son esprit par les spéculations métaphysiques qui l’avaient séduit. Les bruits de la révolution, de la déclaration des droits , ces mots mal définis et presque inconnus encore de liberté, d’égalité , de dignité du citoyen, arrivaient à travers les foules surprises, et leur faisaient entrevoir des horizons qu’elles n'avaient jamais soupçonnés. On prêtait l’oreille à toutes les rameurs qui venaient du côté de la France, et l’on croyait entendre des appels de clairon qui guidaient l’humanité entière vers des combats nouveaux. Kant, déjà vieux, Fichte encore jeune , regardaient avec une anxiété bienveillante vers cette aurore subite qui allait peut-être commencer le grand jour attendu depuis tant de siècles. Chaque âme intelligente de l’Allemagne se sentait remuée et comme solidaire des hautes espérances qui se formulaient sur les bords de la Seine. Un dimanche, par une belle matinée pleine de lumière et de parfums, quatre jeunes hommes, portant un frêle peuplier sur leurs
épaules, allèrent le planter dans une prairie voisine de la ville, et consacrèrent l'arbre de la liberté eu invoquant pour leur patrie le bénéfice des idées françaises ; ces quatre jeunes gens étaient Schelling, Hegel, Schiller et Conrad. Une attraction invincible attirait ce dernier vers la France, il voulait se rapprocher du foyer même ; bientôt il n’y tint plus, et quittant l’Allemagne, il vint il Paris. Le récit de ses impressions n’importe point à cette histoire. Lié d’abord assez intimement avec Anacharsis Clootz et patronné par lui, il ne tarda pas à se sentir supérieur au fameux orateur du genre humain, qui n’était, en somme, qu’une personnalité vaniteuse et passablement médiocre. Charmé, épouvanté, exalté, découragé, au gré des événements qui se succédaient avec une rapidité vertigineuse , il assista k ces luttes formidables auxquelles l’antique légende de la guerre des Titans offre seule un analogue. Malgré tant de sang, de violence, de massacres, il n’était point aveuglé, et il comprenait qu’une société nouvelle, un ordre de choses logique , appuyé sur des principes dont les conséquences obscurcies souvent, mais invinciblement renaissantes, seraient infinies, allait sortir de ces convulsions génésiaques, comme jadis aux premiers jours, la terre humide, verte et souriante était sortie du chaos de la création. Il suivait pas à pas les étapes révolutionnaires, et il admirait ces hommes
extra-humains qui trouvaient le temps de renverser, de fonder , d'attaquer, de se défendre, de périr victimes conséquentes des prémisses qu’ils avaient posées, et dont la devise semblait être le mot de Vauvenargues : « Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si l’on ne devait jamais mourir. » Il éclata en larmes le jour où il entendit Saint-Just proposer à la Convention de décréter la liberté du monde !
Depuis longtemps il avait reçu ses lettres de naturalisation, ù l’époque où l’Assemblée législative les avait envoyées aussi à Schiller, à Klopstock et à d’autres étrangère illustres *. Il était devenu Français, et
1. Assemblée législative : Séance du 24 août 1792. Pétition apportée par des citoyens de Paris demandant qu’on décerne le titre de citoyen français aux étrangers ayant servi la cause de la révolution par leurs écrits et leurs actions. — Bazire et Vergniaud appuient la pétition qui est renvoyée à une commission d’examen. — Séance du 26 août. — Rapport de Guadet sur la pétition ci-dessus mentionnée. — Décret do l’assemblée qui décerne le titre de ;itoyen$ français à : Priestley, Payne, Bentham, Wilberforce, Clarkson, Maclrintosh, David Williams, Gorani, A. Clootz, Campe, Corneille Pauw, Pestalozzi, Washington, Hamilton, Madison, Klopstock, Schiller, Kosciusko. — Les diplômes adressés en vertu de ce décret furent signés par Danton et Roland, en date du 6 septembre 1792. — Entre autres erreurs commises par Y Assemblée législative, par le Moniteur (Voir le n° 241, 28 août 1792), et par beaucoup d’historiens de la révolution, à l’égard des noms des nouveaux citoyens fran-
se promettait de le rester toujours, car il avait compris que, par sa révolution, la France commençait, en Europe, un rôle initiateur qui n’était pas près de finir. Il voulut s’attacher tout à fait à sa nouvelle patrie et il s’y maria. Il épousa la fille d’un conven tiônnel que la loi lugubre de prairial avait poussé jusque sur l’échafaud. Il eut d’abord une fille, et plus tard, dans l'année 1800 , au moment même où le canon des Invalides annonçait à Paris la victoire de Marengo, il lui naquit un nouvel enfant qu’il nomma Siegfried en souvenir du jeune héros des Niebelungen. La mère du nouveau-né ne devait point veiller sur son enfance, car un mal rapide la jeta dans la mort avant qu’elle ait eu le temps de voir les premiers sourires de son fils. Conrad Lœwenherz resta donc seul avec ses deux enfants, et il trouva dans son cœur assez de maternité pour les garder toujours auprès de lui,- et façonner lui-même leurs jeunes âmes en les nourrissant de tout ce que la sienne contenait. Malgré le soin qu’il prenait de dissimuler ses préférences, il n'était point douteux qu’il chérissait son fils plus encore que sa fille. Il en était fier, et quand il voyait la raison froide de cet enfant peu aimable, qui jouait rarement et parlait peu, quand il constatait l’insatiable curiosité de ce petit cerveau qui voulait toujours apprendre
çais, je cile celle-ci: Gilles (au lieu de Schiller,) auteur de Robert. chef de brigands, dit le diplôme signé Danton.
et tout savoir, il disait avec un certain orgueil en embrassant Siegfried : « C’est moi-même qui l’ai forgé et trempé! » Le mot était juste, car l’inflexibilité résistante et droite de l’enfant annonça, dès ses premières années, ce qu’il devait être plus tard : une barre d’acier !
L’empire était fait : la république, honnie, persécutée, semblait devoir faire oublier jusqu’à son nom. Conrad, vivant presque seul, inconnu, perdu daus sa retraite, assistait aux singuliers événements qui bouleversaient, déformaient, reformaient l’Europe au gré des victoires d'un homme qui, en vertu d’un droit nouveau, tentait de rétablir à son profit et au profit de sa famille les pérogatives des droits anciens, ou qui, du moins, semblait vouloir consacrer les idées modernes en les enfermant dans de vieilles formules. Peu ébloui par tant de glorieuses violences, habitué à demander aux faits leur raison d’être et leur portée philosophique, il cherchait à dégager Yx du grand problème qui s’agitait devant lui. Un jour qu’en sa présence un de ses amis s'irritait contre l’Empereur, maudissait son infatigable ambition et disait : « Il épuise le pays et le pousse à sa perte; « Conrad répondit : « Patience ! il faut bien que le semeur porte la graine partout où elle est nécessaire ; » et il expliqua longuement que, selon lui, les hommes comme Napoléon sont des hommes fatals, jusqu’à un certain
point irresponsables, chargés d’une mission qu'ils ignorent eux-mêmes, destinés à faire prévaloir des idées que souvent ils ne soupçonnent pas, et qui marchent, par toutes les voies, vers un but supérieur qui leur est inconnu. « IF croit asservir l’Europe, ajouta-t-il, qt il ne se doute guère qu’il y porte le germe des idées qui, mûrissant lentement et profondément, feront éclore cette même liberté qu’il conrt bat et brise partout ; c’est à lui plus qu’à tout autre qu’on peut appliquer ce mot de Fénelon que, je ne sais pourquoi, on attribue toujours à Bossuet : « L’homme s’agite et l)ieu le mène. »
Lorsque l’issue de la campagne de Russie eut permis à l’Europe de dévoiler ses vrais sentiments à notre égard et eut rassemblé contre nous toutes les forces vives de la coalition, Conrad fut effrayé du mouvement de l’Allemagne qui , s’abandonnant aux promesses menteuses de ses princes, préparait nécessairement un retour de la féodalité ; il résolut d’aller lui-même éclairer ses compatriotes sur ce qu’il croyait être leurs véritables intérêts, et, accompagné de Siegfried, alors âgé de treize ans, il partit pour son ancienne patrie. Il trouva l’Allemagne affolée, aveuglée par la haine, sourde à tous les conseils, debout pour ce qu’elle a appelé « la guerre de libération *, » obéis-