CHAPITRE PREMIER
qVeST-CE QUE LA SAINTE-ALLIANCE ?
JCjn 1822, une semblable question peut paraître étrange. 11 semble que les faits ont dû suffisamment l'éclaircir. Cependant c'est dans les faits même qu'existe la difficulté. Les faits parlent, il est vrai, les faits expliquent la Sainte- Alliance ; mais comment admettre une explication qui établit entre le sens naturel des mots et le sens artificiel qui leur est donné , la plus absolue des contradictions ? Combien ils s'abusaient , combien ils doivent maintenant être surpris de leur peu de sagacité , les esprits confians qui ? éblouis par la magie religieuse des expressions, n'ont vu dans ce mystique contrat que justice et bonté, bumanité, paix et amour! Le charme est rompu, l'illusion détruite; mais peut-être, aujourd'hui que le nom de la Sainte- Alliance se présente avec une acception qiui
n'a plus rien d'indéterminé, il n'en est que plus utile de reporter un moment nos regards en arrière, de remonter au point d'où l'on est parti, afin de mieux juger comment a été rempli l'espace qui a été parcouru depuis, quels ont été les progrès de la raison et les progrès de la politique , quel chemin ont fait les cabinets , quel chemin ont fait-] es- peuples.
Il est pour lès peuples des momens où, croyant renaître à une existence nouvelle , ils puisent dans cette douce idée toutes les espérances delà jeunesse. Telle a été pour l'Allemagne l'époque de i8i5. Perdus par leurs propres fautes, les princes avaient appelé les peuples à leur secours. Les peuples avaient sauvé les rois. Dominés par le besoin du moment, ceux-ci avaient prodigué les promesses; les peuples y avaient ajouté foi. Aussi, lors de l'apparition de la Sainte-Alliance, ils ont salué avec transport cet astre nouveau comme ramenant avec lui le règne de l'âge d'or. Toutes les âmes se sont épanchées en torrens d'admiration et de joie. La mysticité, le vague de l'acte ont doublé le prix des intentions présumées. Un peu d'obscurité ne déplaît pas à l'esprit méditatif des Allemands ; ils aiment qu'on leur laisse quelque chose à deviner, à corn-
prendre ; ils aiment surtout à établir des rapports entre les sentimens religieux et les intérêts humains. Ce double attrait , qui leur a été offert, a charmé leur goût et mis en jeu leur imagination. Ils ont pris l'essor, ils se sont élancés dans la contemplation , dans la recherche du but de la Sainte- Alliance, comme dans une carrière sans limites. Les expressions leur manquent pour exprimer ce qu'ils éprouvent. Le nom même de Sainte- Alliance, tel qu'une traduction exacte le leur présente dans leur langue , ne les satisfait pas. Il faut créer une expression spéciale ( t ) pour un acte inouï, auquel jusqu'à ce jour nul autre n'a ressemblé.
Parmi le grand nombre d'écrivains qui ont fait de la Sainte- Alliance le sujet d'observations plus ou moins curieuses, et qui tous se réjouissent de voir la politique greffée, pour ainsi dire , sur la religion, on distingue trois caractères particuliers. Les uns n'aperçoivent dans cette importante innovation qu'une amélioration morale liée au personnel des princes, sans en faire découler pour les peuples d'autres biens que ceux
(1) L'expression naturelle est: der heilige hund : ils 6iît créé les mots : das heilige bùndnhs.
qui pourraient partir de la volonté libre et souveraine de ces monarques. D'autres, ne s'attachant qu'à sa partie spirituelle et chrétienne , se sont livrés à des interprétations trop peu fondées, mais qui ne sont pas sans quelque intérêt; d'autres enfin, et ce sont les plus éclairés comme les plus habiles , ont pris plaisir à trouver dans cet acte extraordinaire un engagement spontané des monarques à la pratique de grandes vertus, à l'accomplissement de grands devoirs ; et , en les louant de s'être imposé à eux-mêmes ces honorables obligations, ils ont exposé, chacun selon son génie, quels sont les devoirs dont l'Europe attend son bonheur et sa prospérité.
Je m'arrêterai peu sur le beau idéal des enthousiastes qui regardent le cœur des rois comme régénéré, et leur raison comme illuminée par la seule existence du traité du 26 septembre. Suivant eux, la Sainte-Alliance, contrat sacré, unique en son genre, puisqu'il n'a que la conscience pour base , est une neutralité armée contre l'impiété et la superstition : elle est un antidote contre ces deux fléaux du genre humain. C'est la fondation d'une théocratie (1)
(1) Ecrit de M. Jean-Henri Liebeskind.
aussi supérieure à celle des juifs, que Jésus est au-dessus de Moïse. Il y a, dans les promesses de Christ, que les princes signataires de l'alliance doivent accomplir, quelque chose de grand et de vaste que n'eût pu embrasser l'âme étroite d'un Philippe II et d'un Louis XIY. C'est au triomphe de la morale chrétienne bien plus qu'à celui de sa théologie, que l'alliance est consacrée. Comme la reformation a tempéré , même pour les catholiques , le gouvernement spirituel de l'Eglise, la Sainte-Alliance adoucira les formes des gouvernemens dans le temporel , et y portera de sensibles améliorations. Cependant elle fera pour les princes plus que les princes ne feront pour elle. En les montrant soumis aux commandemens de Dieu, elle donne à leurs commandemens une imposante autorité : c'est Dieu même qui leur prête sa voix et ils ne sont que ses organes. Cette manière d'interpréter la Sainte- Alliance se concilie parfaitement avec la puissance absolue des rois , puisqu'elle laisse les choses dans leur état antérieur, et il est tout simple qu'elle ne déplaise pas aux Cabinets. C'est précisément celle-là qu'ils adoptent et qu'ils érigent en système sous le nom de système de stabilité.
Peut-être est-ce la première fois qu'une convention signée par des princes a été rédigée de telle manière qu'elle a pu être regardée comme un code de réformation morale et religieuse. Cette singularité est assurément moins un sujet de blâme qu'un sujet d'éloges , mais on ne peut trop admirer jusqu'à quel point en ont été frappées certaines imaginations anglaises et allemandes. Suivant l'une des interprétations les plus remarquables, les trois monarques, François, Guillaume et Alexandre, commencent un grand ouvrage qui doit changer les destinées des peuples, comme Constantin dans le quatrième siècle, Luther, Calvin et Mélanchton dans le seizième. On a soin de faire observer comme une circonstance qui tient à une haute prédestination, que ces trois princes sont, l'un catholique romain , le second pmtestant , le troisième membre de V église grecque, c est-àdire , qu'ils réunissent en eux les trois grandes divisions du christianisme. Ces paroles de l'article 2 de l'alliance : IS Autriche , la Russie , la Prusse , confessant que la nation chrétienne , dont eux et leurs peuples font partie , n'a réellement d'autre souverain que celui cl qui seul appartient en propriété la puissance.
( =7) parce quen lui seul se trouvent tous les trésors de V amour y de la science et de la sagesse injinie, cy est-à-dire y Dieu notre divin Sauveur Jésus-Christ , le verbe du Très-Haut , la parole dévie : ces paroles, dis- je, ont été considérées par les partisans de Swedenborg comme îa proclamation solennelle de la doctrine de la Nouvelle Jérusalem. Ceux-ci vont jusqu'à se , persuader que les trois monarques ont embrassé leur opinion et renoncé à la croyance de saint Atbanase sur la Trinité. Ils se plaisent à trouver dans la Sainte-Alliance deux points essentiels de leur doctrine et un des signes d'une seconde apparition de notre Seigneur. Déjà ils se croient transportés dans une nouvelle terre , sous un ciel nouveau , et ils babitent en esprit la cité céleste de l'Apocalypse. L'interprétation qu'ils donnent à la Sainte-Alliance leur paraît encore confirmée de la manière la plus évidente, par le manifeste de l'empereur Alexandre du 12 janvier 1816, manifeste adressé par ce prince à , ses peuples, et lu par son ordre dans toutes les églises de son empire. L'auteur de l'écrit (j) le
( 1 ) Publié à Manchester , en 1 8 1.6.
plus original en ce genre, Robert Hindmarsb, est tellement convaincu de la sublime vocation des trois monarques et du triomphe assuré de la Nouvelle Jérusalem, que, malgré son attachement , comme bon Anglais, aux lois de son pays, il regrette que la constitution n'ait pas permis au roi, alors prince régent, de prendre une part directe et personnelle à la Sainte- Alliance avec les autres souverains. Probablement ceux-ci ne se doutaient guère que cette alliance dût être réclamée par une secte comme la reconnaissance et la profession de sa doctrine particulière.
Ce n'est pas tout : un autre écrivain, également mystique, quoique dans un système différent, Fauteur d'un ouvrage (i) intitulé Mao- BënctC) trouve dans l'acte du 26 septembre le positif de la franc-maçonnerie. L'Eglise , l'Etat, la science, la maçonnerie, voilà , selon lui, les quatre pivots sur lesquels roule le monde. Ce qui, dans la franc -maçonnerie était un vœu, un espoir , la Sainte- Alliance le réalise , le met en action; et les trois monarques, en formant le contrat sacré qui les unit, ne sont que les instrumens destinés par la Providence à l'accom-
Publiéen 1818.
(29) plissement de ce grand œuvre. L'auteur de cette interprétation serait peut-être embarrassé aujourd'hui en voyant les loges de franc-maçons fermées par l'ordre de certaines puissances, à moins qu'il ne s'avisât de dire que , la francmaçonnerie ayant enfin pris possession du pouvoir , il est maintenant inutile de la laisser sub sister chez les peuples.
Sans doute ce sont les bizarres explications données au but de la Sainte -Alliance qui ont porté des hommes d'une autre trempe à la considérer sous un aspect contraire. Tandis que d'un côté on en a fait le texte des plus emphatiques exagérations, de l'autre, il n'a pas manqué d'esprits moins sérieux qui se sont amusés à n'y voir qu'une espèce de chimère et de fantôme , que le produit accidentel d'une exaltation momentanée , qu'une de ces compositions vaporeuses pareilles à celles que, dans un autre sens, le quiétisme fit éclore de l'âme tendre et tant soit peu vagabonde de Fénélon. Il n'a pas manqué non plus d'hommes auxquels le nom de l'archevêque de Cambrai a rappelé l'éloquente prophétesse qui l'avait initié à ses rêveries, et on a voulu retrouver madame de Guy on dans madame de Rrudener. Ceux-ci ont affecté
( 3o ) de croire que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse , qui jamais , assurément , n'auraient songé d'eux-mêmes à mettre de la spiritualité dans leur diplomatie, n'avaient fait, en signant ce traité d'un genre nouveau 5 qu'un acte de déférence pour l'empereur Alexandre, avec lequel d'ailleurs il leur importait de resserrer leurs liens, sous quelque forme que ce pût être. Suivant eux, ces deux princes ont adopté la rédaction proposée comme ils eussent admis toute autre formule qui eût rempîi le même objet , s'attachant beaucoup plus à la cbose qu'à l'expression, et se réservant, suivant l'usage, de chercher à tirer parti de cette rédaction même pour leur avantage particulier ; ce qui, par le fait, ne leur a pas trop mal réussi et surtout à l'Autriche.
Mais , à coté des illuminés , des franc - maçons , des sectaires pour lesquels le style religieusement abstrait de la Sainte- Alliance a été une source de visions bizarres et d'hyperboliques déclamations, il s'est rencontré un plus grand nombre d'écrivains sages et prévoyans(i)
(i) Entre autres , M. le professeur Rrug, de Leipzig.
qui, acceptant, comme des promesses favorables à l'humanité, les engagemens pris par les princes entre eux, ont cherché à faire sortir de ces équivoques engagemens une utilité pratique pour les peuples et un prochain perfectionnement de l'ordre social.
De tous les moyens de porter les hommes à des actions louables , le plus délicat et le plus pur est assurément celui qui leur persuade qu'ils en avaient la volonté. Comme cette manière d'envisager la question est la plus honorable et la mieux entendue, c'est aussi celle qui a été traitée avec le plus d'habileté et de talent.
En considérant le traité du 26 septembre comme «ne institution conçue dans l'intérêt du genre humain , les écrivains dont nous avons le plus distingué les ouvrages , ont signalé cette institution comme un des évènemens historiques les plus remarquables sous trois rapports ; le personnel des fondateurs qui garantit qu'au besoin la force ne manquera pas à la volonté; l'époque , parce que nulle autre circonstance ne pouvait donner autant de facilité pour remettre dans une bonne voie la civilisation européenne ; enfin , la tendance manifeste de l'acte, qui, en for-
niant de nouveaux liens entre les princes , proclame surtout leurs devoirs envers leurs peuples. Cette grande institution doit, selon eux, changer la face du monde, comme la changèrent Constantin en s' armant du levier de la religion chrétienne; Grégoire VII, en plaçant la tiare au-dessus des couronnes, et en s'établissant le juge et le maître des rois ; enfin Luther , en brisant le joug de la domination du Saint-Siège. Ce qui rendit ces trois personnages capables d'opérer de si importantes révolutions, c'est qu'ils surent apprécier Y esprit du siècle où ils vivaient. Ce mérite est celui des trois monarques et surtout celui de l'empereur Alexandre , que le siècle regarde comme l'un de ses plus nobles enfans. Jamais réunion de rois n'eut un but plus élevé; jamais triumvirat si grand et si auguste, ne s'occupa de plus hautes pensées. Des princes et des pontifes célèbres ont eu autrefois 7 pour objet, la monarchie universelle , Y Eglise universelle. Le mobile de leurs efforts était dans des passions purement humaines, l'égoïsme et la soif de la domination. C'est une ambition plus généreuse , c'est l'amour de l'humanité et Y esprit du siècle qui dominent aujourd'hui les magnanimes alliés , et qui les en-
traînent dans une plus glorieuse carrière. Jusqu'à nos jours ? la religion ne consistait , pour ainsi dire , que dans la hiérarchie ; le gouvernement, que dans le despotisme. L'esprit du siècle a également fait raison du despotisme et de la hiérarchie : et sa tendance visible est, comme celle de la Sain te- Alliance , la libej*té universelle (i). C'est en opérant cette généralisation de la liberté que se réaliseront, non matériellement, mais dans un sens moral, l'universalité de la monarchie et l'universalité de l'Eglise par leur appropriation actuelle aux besoins sociaux. L'écrivain dont j'exprime ici principalement les idées, donne, sur certains mots, souvent employés parmi nous, des définitions curieuses que je cite sans les admettre. Il place la légitimité en Orient ( où l'esclave se donne la mort sur un seul mot de son maître ); la légalité , à Sparte; la nationalité , à Athènes. On voit que les ouvrages dont jusqu'à présent j'ai emprunté quelques traits, sont presque tous empreints de cette exaltation qui se fait généralement remarquer dans les compositions littéraires
(i) Ecrit de Jean-Louis- Auguste Kaehler.
et même politiques de l'Allemagne. Presque tous sont semés de citations puisées dans l'Ancien Testament, dans l'Evangile ou dans les Actes des apôtres; et, en faisant effort pour éclaircir l'obscurité de la Sainte- Alliance , ils ne sont pas tout-à-fait exempts du même reproche. Au reste , cette teinte du sol, cette couleur de localité n'est peut-être pas sans agrément. Toutefois il est aussi de ces écrits dans lesquels la raison se montre dégagée de toute enveloppe particulière et sous des formes propres à plaire également dans tous les pays.
Ce n'est point, à ce qu'il me semble, un aperçu qui appartienne à un esprit ordinaire , que celui qui , au lieu de porter l'attention sur les Etats entrés dans la Sainte-Alliance, s'attache spécialement à ceux qui n'y sont pas compris. Un écrivain dont le style naturel et simple est d'ailleurs riche d'idées , regarde comme laissées en dehors trois puissances, la Turquie , le Saint-Siège et l'Angleterre , et il croit ou affecte de croire que ce n'est pas sans des vues profondes qu'a été formé un contrat dont la rédaction est telle , que ces trois puissances dussent lui être forcément étrangères. Par la seule considération de cette exclusion, selon lui , in-
tentionnelle, il se montre convaincu que la tendance des confédérés doit être de réprimer un jour chez ces trois puissances ce qu'elles ont d'offensant, d'hostile pour tous les autres pays. Quoique les évènemens soient loin d'avoir confirmé ce système , il est ingénieux 5 il part d'un sentiment honorable, et on ne me saura pas mauvais gré d'en donner un court développement.
D'abord , à l'égard de la Turquie , son exclusion de la Sain te- Alliance est prononcée par les termes mêmes de l'acte, qui n'admet à y participer que les puissances chrétiennes ; mais l'écrivain qui nous occupe dédaigne ici les apparences : il néglige la lettre , il cherche l'esprit. Le vrai motif de l'exclusion à ses yeux , ce n'est pas que la Turquie est hors l'Eglise : c'est qu'elle est hors la civilisation. En effet, si ce sont des pensées tout- à-la-fois humaines, religieuses et politiques , qui ont déterminé les hautes parties contractantes dans la conclusion de l'acte du 26 septembre , où peuvent-elles trouver une occasion plus naturelle de servir l'humanité , d'honorer la religion et d'ennoblir la politique, qu'en cherchant à faire entrer le gouvernement turc dans la civilisation européenne , ou à le re-
léguer en Asie ? Ce gouvernement est dans un état constant d'hostilité avec l'Europe, en nourrissant chez lui la peste dont il nous menace chaque jour. L'Europe a le droit d'exiger de lui qu'il prenne toutes les précautions commandées par la prudence, pour que la peste soit expulsée delà Turquie européenne, ou, à son refus , elle a droit de l'y contraindre et d'y pourvoir ellemême par une invasion armée. Je ferai remarquer ici en passant que, s'il est des publicistes qui puissent ne pas se contenter d'un tel raisonnement, ce ne sont pas ceux de la Sainte-Alliance, parce que ce raisonnement est absolument le sien. Sur quel fondement en effet repose le droit qu'elle s'est attribué d'envahir le royaume de Naples et de Piémont? Sur la comparaison qu'elle a établie entre le fléau physique de la peste et l'amour de la liberté qui s'est manifesté chez les peuples de ces deux royaumes. Si l'objet comparé à la peste donne de tels droits, quels droits ne donnera pas la peste «Ile-même? Quoi qu'ii en puisse être de la solidité intrinsèque de ce mode d'argumentation , il doit être pourra Sainte-Alliance plein de justesse et de force. Au 'reste, on »e peut s'empêcher d'applaudir à la -pli il an tropique prévoyance iVun
( 37 ) écrivain qui , ne pouvant pas ? en 1816, deviner les admirables efforts que feraient les Grecs en 1822, jetait sur eux dès lors un regard de vive compassion, et qui, sans demander que la guerre fut entreprise dans leur seul intérêt , exprimait du moins le vœu que , dans le cas ou elle éclaterait, leur émancipation fût le prix de la victoire.
Les causes par lesquelles le même écrivain explique la non-admission de la cour de Rome dans la Sainte-Alliance, si elles ne sont pas réelles, n'en sont pas moins raisonnables et judicieuses. Malgré la pureté de son catholicisme, le gouvernement autrichien a toujours su, pour son compte, repousser de ses affaires temporelles l'intervention de la puissance ecclésiastique. Est-ce manquer d'égards à ce Cabinet, que d'admettre , même en lui, une volonté qui doit être toute naturelle de la part de la Prusse et de la Russie, celle de réduire le Saint-Siège ou bien à une volontaire abdication de la suprématie à laquelle il continue de prétendre sur tous les Etats chrétiens , ou bien à l'impossibilité de tenter désormais la réalisation de cette fantastique suprématie (1)?
(1) Le danger de la suprématie pontificale devrait?
La manière de raisonner de Fauteur est la même en ce qui concerne l'Angleterre. Si la Sainte-Alliance n'a pas eu l'intention qu'il lui prête , il a le mérite de lui prêter l'intention qu'elle eut dû avoir. Nous devons croire en effet que le but de la Sain te- Alliance est de faire aux peuples le plus de bien qu'il est possible, par conséquent de faire cesser tous les genres d'oppression qui pèsent sur eux. Dans ce cas, quelle plus odieuse oppression que le despotisme exercé par le gouvernement britannique sur la naviga-, tion de tous les Etats européens ? N'est-ce pas ainsi répondre aux sentimens des hautes parties contractantes, que de les encourager à faire tous leurs efforts pour établir la liberté des mers, à renouveler, à perfectionner le blocus continental, en le fondant sur une parfaite égalité de droit entre les nations?
Une des plus importantes conséquences qu'il
de nos jours, paraître tout-à-fait chimérique, s'il ne se présentait encore de temps en temps des écrivains qui , interprétant dans un sens temporel le vicariat du chef de l'Eglise , ne craignent pas de proposer sérieusement de placer le Saint-Siège au-dessus de tous les trônes , de manière à transformer les diverses monarchies en simples succursales de cette métropole du monde chrétien.
(39) était naturel de vouloir faire sortir du contrat religieux des rois, devait être la cessation de la guerre entre eux; et, en effet, l'amour de la paix est une des passions généreuses qui éclatent le plus dans leurs déclarations. C'est donc rendre justice à leur franchise , que de s'attendre à voir bientôt disparaître de l'Europe ce fléau des grandes armées permanentes , nécessaires à l'esprit de conquête, mais inutiles à l'esprit de conservation. Cette nouvelle et si légitime interprétation est encore une prophétie déçue ; car jamais jusqu'à ce jour les armées en temps de paix n'avaient été aussi colossales qu'elles le sont depuis que les monarques, invoquant les saintes Ecritures , se sont fait le serment d'une fraternité véritable et indissoluble,
Peut-être , sans offenser les premiers signataires de l'alliance, est-il permis de mettre en doute que les conceptions profondes qu'on leur suppose aient été celles qui ont déterminé leur union; mais en ce cas il est à regretter que les illusions de l'écrivain n'aient pas eu un plus solide fondement.
Ce n'est pas seulement en ce qui concerne la politique extérieure que ce même écrivain aperçoit dans la Sain te- Alliance le germe des plus
salutaires résultats ; il n'attend pas d'elle de moins précieux avantages poux l'intérieur de tous les Etats qui en font partie. Il est convaincu que son action ne peut tarder à se faire sentir par l'introduction de principes plus humains et plus doux dans l'administration, par l'établissement prochain de ce que la civilisation réclame encore j des constitutions libérales , une tolérance universelle , la liberté de la pensée , la liberté du commerce et de toutes les relations sociales. Cette confiance n'était pas alors dénuée de fondement. Peu de temps ( i) après la conclusion de l'acte du 26 septembre, il avait été adressé au ministère français une note extrêmement remarquable par les ministres des quatre grandes cours, et il était naturel de croire que c'était l'esprit même de la Sain te- Alliance qui respirait dans cette importante déclaration. a Les soussignés, ministres des Cabinets réunis, » savent, portait la note dont il s'agit, que » S. M. T. C. opposera à tous les ennemis du bien )) public et de la tranquillité de son royaume, » sous quelque forme qu'ils puissent se présen- )) ter, son attachement aux lois constitution-
(1) Le 20 novembre 181 5,
» nelhs promulguées sous ses propres auspices , » sa volonté bien prononcée d'être le père de )) tous ses sujets , sans distinction de classe ni y> de religion; d'effacer jusqu'aux souvenirs des » maux qu'ils ont soufferts , et de ne conserver )) des temps passés que le bien que la Provi- )) dence a fait sortir du sein même des calamités )) publiques. Ce n'est qu'ainsi que les vœux y> formés par les Cabinets alliés, pour la cony> servation de V autorité constitutionnelle de y> S. M. T. C, pour le bonheur de son pays et )) pour le maintien de la paix du monde, seront » couronnés d'un succès complet, et que la » France, rétablie sur ses anciennes bases, re- )) prendra la place éminente à laquelle elle est y> appelée dans le système européen. » En voyant les signataires d'une telle note , MM. de Metternicli, Castlereagh, HardenbergetCapo-d'ïstria, prendre un si vif intérêt à l'affermissement de l'ordre constitutionnel en France, et faire entendre au gouvernement français que sa propre existence peut être attachée au maintien de cet ordre, n'était-il pas permis de penser que les Cabinets nourrissaient la sincère intention de favoriser le développement du même régime dans les Etats auxquels la promesse en avait été faite
par le congrès de Vienne ? Au reste , même sans avoir cette intime conviction ,- il eût été encore d'une intelligence sage de la manifester sans laisser à cet égard entrevoir la moindre incertitude. Ce genre de flatterie est rare : le succès en est plus rare encore. Dans le fait qui nous occupe, nous ne pouvons qu'applaudir de bon cœur au but de l'écrivain. Ses interprétations ne sont pas seulement bien imaginées; elles sont fondées en raisons : il présente , il traduit comme existant ce qui devrait exister en effet. Il est fâcheux d'avoir à louer en lui le mérite de l'invention , au lieu d'avoir à bénir la réalité dans les Cabinets.
Parmi les éloges prodigués aux intentions présumées des auteurs de la Sainte- Alliance y on juge bien qu'il a dû se mêler aussi des observations critiques, soit sur la forme, soit sur le fond de ce merveilleux contrat. Les hommes qui l'ont considéré comme la fondation d'un nouveau droit public , ont regretté que ce système n'eût pas reçu plus de développement , et ils se persuadent qu'il y a des articles secrets explicatifs des articles patens. D'autres n'ont pas dissimulé qu'ils trouvaient dans la rédaction de l'acte un caractère exclusif et menaçant.
L'alliance est en effet exclusive, puisque les puissances-chrétiennes peuvent seules y être admises; et on a vu déjà que de plus elle portait avec elle , même en ce qui concerne la chrétienté , des exclusions nécessaires et inévitables .
Elle est menaçante d'abord pour tous les gouvernemens qui ne sont pas appelés à en faire partie; mais, ce qui n'est pas moins digne d'une sérieuse attention , elle est surtout menaçante pour les peuples , en ce qu'elle semble être, non une alliance d'Etat à Etat , mais une alliance de monarque à monarque, puisqu'elle fortifie la puissance particulière de chacun des princes contractans à l'égard de la nation qu'il gouverne , de la puissance collective de tous les alliés. H y a des hommes, et en assez grand nombre , aux yeux desquels c'est là tout le secret de l'alliance , tout le but des rois , toute leur pensée. A les en croire , la Sainte- Alliance serait comme une sorte de carbonarisme pour les Cabinets. L'interprétation est grave : je l'indique sans appuyer sur son importance. Le sens qu'elle présente, une fois aperçu, ne peut pas être oublié. L'alliance porte, article Ier : Les trois monarques se prêteront en toute occasion et en tout lieu assistance , aide et secours . Quoi! se sont
écriées quelques personnes , en toute occasion ? Sans doute autant que le permettra la morale chrétienne,; mais qui en sera juge? En tout lieu? Quoi I même dans les Etats l'un de l'autre, dans leurs capitales respectives? À peine alors on osait entrevoir ce que ce mot en tout lieu pouvait avoir d'étendue. Les évènemens nous l'ont appris.
Enfin, la qualification de sainte que l'alliance se donne à elle-même par son article 3, n'a pas manqué non plus de faire naître en certains esprits des inquiétudes et des doutes. Cette fastueuse dénomination a été tant de fois mensongère et trompeuse! Tant d'alliances et de ligues ainsi désignées ont ensanglanté toutes les parties du monde! Les illusions du présent ont nécessairement souffert de la douloureuse expérience du passé. La parité du nom a réveillé le souvenir des croisades prêehées par les papes non-seulement contre les Ottomans, mais contre des princes chrétiens : on s'est rappelé une foule de guerres faites sous l'étendard de ligues sacrées; en Allemagne, les massacres des Hussites; en France, la Saint-Barthélemi.
Tout en rendant hommage au caractère personnel des monarques qui ont formé l'alliance ,
on ne peut s'empêcher de confondre , sous quel* ques rapports , avec la personne des princes leur puissance et leur Cabinet. Sans doute il ne peut pas y avoir de solidarité entre les princes régnans et leurs prédécesseurs. Celui qui existe n'est pas coupable des torts de celui qui n'est plus ; mais l'Europe est autorisée à prendre quelque ombrage de tout contrat dont les premiers signataires sont l'Autriche, la Puissie et la Prusse. Elle a même droit de redouter certains mots respectables dans leur véritable sens, mais qui n'ont été rien moins que tutélaires et protecteurs pour elle. Ce n'est donc pas, à ses yeux un motif de sécurité que la répétition fréquente, offerte par la Sain te -Alliance, des mots paix, religion et justice; et il lui est impossible d'oublier que ce furent aussi des alliances que l'on annonçait être fondées sur l'amour de Injustice > de la religion et de la. paix, qui consommèrent la ruine de la Pologne.
En s'occupant à rechercher le but de la Sainte-Alliance, on n'a pas négligé de remarquer quelles sont les puissances qui ont accédé à -cet acte , et quelles sont les formes de cette accession. Les discussions qui eurent lieu dans le parlement d'Angleterre , et le regret exprimé
par le prince régent de ne pouvoir devenir partie intégrante de l'alliance , en raison des principes de la constitution britannique qui s'y opposent, sont d'honorables monumens tant de la vigilance du parlement, que du respect du prince pour la loi de son pays. L'existence d'un gouvernement représentatif en France paraissant rendre la position du monarque français la même que celle du prince régent d'Angleterre, l'accession du gouvernement français à la Sainte- Alliance, en novembre i8i5, dut causer quelque surprise. Des journaux allemands, qui n'étaient pas encore privés de toute liberté , se permirent à cet égard de sévères réflexions. Une autre feuille publique tâcha d'expliquer cette démarche , en la présentant comme une simple reconnaissance de principes assurément très respectables , reconnaissance qui ne renfermait aucun engagement. A cette explication on opposa les termes mêmes de l'accession qui portent : Je m'engage , etc. Le texte de l'accession fut imprimé dans le Moniteur , comme extrait de V Observateur autrichien , mais sans être accompagné d'aucune observation. Il est tout simple que l'accession en elle-même, que son insertion dans le Moniteur, non d'office, mais
comme un emprunt fait à un journal étranger , que le silence des chambres sur un acte destructif de l'une des bases principales de tout gouvernement représentatif, la responsabilité ministérielle, il est , dis-je, tout simple que ces diverses circonstances aient exercé les esprits et excité l'attention publique.
On a aussi, et par les mêmes raisons, porté des regards curieux sur l'accession du roi des Pays-Bas. On a observé que ce prince ne s'y était décidé que le 21 juin 18 16, après que l'invitation lui en avait été faite par le ministre russe accrédité auprès de lui; que, de plus, il avait employé dans son accession les termes les moins obligatoires qu'il lui a été possible, comme pour constater que c'était de sa part une démarche de nécessité plus que de libre mouvement; enfin que, peu de jours après, il s'était hâté de donner connaissance aux Etats - Généraux du texte même de son accession, cherchant ainsi à se justifier , auprès d'eux , d'un procédé peu constitutionnel , auquel des circonstances impérieuses l'avaient réduit. Il y aurait de l'injustice à ne vouloir pas se souvenir qu'alors la France gémissait sous le poids de l'occupation étrangère; et le royaume des Pays-Bas, pour
n'être pas s /!."' werneit occupé ? n'en était pas moins asservi à la doi ^.nation du triumvirat continental qui décidait des destirées de l'Eu-
rope.
La Confédération Helvétique n'a accédé à la Sainte-Alliance que plus tard encore (en décembre 1 8 1 6 ) , et après y avoir été pareillement engagée par des notes pressantes du ministre de Russie. Cette accession , comme celle du roi des Pays-Bas , a été conçue en termes évasifs 9 de manière à n'être guère qu'une approbation des principes de charité et d'amour proclamés par les trois monarques fondateurs. Il semble qu'en adhérant à un contrat dont le sens a quelque chose de mystérieux, les gouvernemens craignent de s'engager plus qu'ils ne voudraient , et d'avoir à remplir, dans des temps ultérieurs, des obligations qu'ils n'auraient pas eu la volonté de prendre. De la part des gouvernemens , cette défiance est naturelle. Moins de réserve serait une faute. Il n'en est pas ainsi des peuples. Les peuples ont plus d'abandon , plus de crédulité. Ils sont si presses d'être reconnaissans, qu'éblouis par les premiers rayons d'espoir qui brillent à leurs yeux , souvent ils savent gré aux rois d'intentions que ceux-ci
n'ont pas. Nous en avons vu la preuve dans toutes les illusions que la Sainte-Alliance a fait naître, et Ton a pu juger par nos citations que beaucoup d'hommes raisonnables et éclairés ont été peuple dans ce sens.
Peut-être demandera-t-on quel avantage noiu nous sommes proposé, en rappelant ces espérances déçues , ces suppositions chimériques , ces prévisions démenties par les faits. Notre réponse sera simple. En présentant les rois liés entre eux par une alliance d'une nature remarquable , nous avons dû aussi exposer ce qu'en ont auguré les peuples. Dire que les peuples ont été trompés , n'est pas accuser les Cabinets d'avoir été des trompeurs. Les gouvernemens font toujours espérer plus qu'ils ne sont accoutumés à tenir, et les Peuples s'abusent volontairement, grâce à leur avide confiance , qui croit plus qu'on ne lui promet ; mais de la méprise des uns et du contraste des procédés des autres avec ce qu'on attendait d'eux , il résulte pour le lecteur une appréciation saine et solide des choses. De ce tableau de l'ensemble des opinions et des faits , il sort pour lui un jugement tout formé , un jugement bien plus précis que
si l'on eût voulu l'y conduire par la voie du raisonnement et de la discussion.
Ici vont disparaître les illusions qu'avait fait eclore le spiritualisme religieux de la Sainte- Alliance : à la plus magnifique poésie va succéder la prose la plus vulgaire ; à de séduisantes chimères , de tristes réalités ; au rêve d'un perfectionnement idéal des sociétés humaines, le calcul le plus trivial des intérêts d'influence ou de territoire. C'est, en politique, le matérialisme le plus décourageant qui remplace le dogme consolateur de l'immortalité de l'âme.
*X\VV-KV\\W\\V\VVV\\V\\\\VV\V\VV>VV>VWVVV'VV\VVVVV>iV\'WV>*WVVV\aV\>VVVVV\VV'>(*%WVW\>