‹ Les cabinets et les peuplesChapitre 3 sur 9 · DES REALITES DE LA SAINTE-ALLIANCE · texte numérisé non relu

DES REALITES DE LA SAINTE-ALLIANCE

iNous avons vu quelles étaient aux yeux des Peuples les promesses de la Sainte-Alliance. Nous allons voir quels en ont été les effets. Depuis sa conclusion , trois grandes circonstances sont venues ou développer son but véritable, ou lui en donner un qu'elle a adopté et que jusqu'à présent elle n'a cessé de poursuivre. Ces circonstances sont le congrès d'Aix-la-Chapelle, celui de Carlsbad, ceux de Troppau et de Laybach. Nous ne considérons point si la tendance actuelle de l'Alliance est conforme à sa destination primitive, ou si cette destination originelle a été subordonnée à des combinaisons qui ont substitué le positif de l'ambition aux pieuses chimères d'un désintéressement factice etd'un enthousiasme passager. L'alternative ici serait embarras-

santé ? si elle n'était pas inadmissible. Dans l'une ou l'autre hypothèse, quel rapport existe-t-il entre les mesures administratives et militaires employées pour l'oppression des Peuples \ et les mots de charité , de -paix et de religion, que chaque ligne de l'Alliance offre aux Peuples comme augure d'un plus heureux avenir ? Pour sortir d'un tel doute , il n'y a, il ne peut y avoir qu'une explication qui soit vraie , et cette explication est simple. Dans la conception de l'Alliance „ c'est le personnel des princes qui s'est montré; dans l'interprétation, ce sont les Cabinets. Nous sommes persuadés que les monarques n'ont fait depuis que céder à des considérations qui leur sont représentées comme des devoirs d'Etat impérieux et absolus ; que c'est à regret qu'ils sacrifient à ces considérations ce que leur conscience réclame d'eux , comme princes religieux et humains; mais la politique de leurs Cabinets les domine et les subjugue. La faute appartient aux Cabinets seuls : le cœur des princes n'en est point coupable , et nous nous plaisons à les en absoudre.

Depuis i8i5 jusqu'à 1818, les Peuples de l'Allemagne attendaient , non sans quelque impatience , mais du moins sans une défiance in ju-

( 53 ) rieuse pour les gouvernemens , l'exécution des engagemens solennels que les princes avaient contractés envers eux , d'abord dans les angoisses du péril, ensuite dans l'allégresse de la victoire. Tout autorisait à espérer que la Prusse , dont les plénipotentiaires au congrès de Vienne s'étaient montrés les plus ardens promoteurs du système constitutioanel , serait la plus prompte à donner l'exemple de son adoption. Cet espoir n'a point été rempli. C'est sur l'Allemagne méridionale que la liberté est venue répandre ses premiers bienfaits. La Bavière , le Virtemberc et Bade ont t, ...

o Cocstitu-

recu des constitutions représentatives plus ou lïons .rePrt"

*> i- y sentativcs a

moins conformes aux vœux de la population de sMl™^' 'et ces pays, mais qui, telles qu'elles sont, ont CarIsruheporté une amélioration sensible dans l'existence des habitans , en leur reconnaissant des droits civils et politiques qu'elles sont destinées a garantir.

Que d'autres s'attachent à faire ressortir la préférence que la constitution de Virtemberg peut mériter sur celles des deux États voisins , attendu que dans ce royaume il y a un contrat formel et réciproque entre la nation et son chef, et qu'ainsi la constitution n'y étant pas , de la fart du prince , une concession purement spon-

tanée et de propre mouvement , elle n'est pas de celles que le prince puisse se croire maître de révoquer par suite d'un autre mouvement et d'une spontanéité contraire : outre que les Peuples ont rarement le choix du mode de ce renouvellement d'état, et que ce sont les circonstances particulières de chaque localité qui en décident, nous avons pleinement lieu de penser que la bonne foi du prince a été la même dans ces trois pays ; et si cette croyance ne se fondait pas pour nous sur des idées morales , nous la fonderions sur une base qui , en politique , n'offre pas moins de certitude , sur l'intérêt bien entendu de ces trois souverains. 11 n'entre pas assurément dans mon esprit de vouloir , le moins du monde , atténuer le mérite de leur procédé ; mais ce qu'a produit en eux la générosité des sentimens , la fidélité à leur parole et la bienveillance pour leurs Peuples , la politique seule eût dû le leur conseiller. Dans un siècle où l'on a vu si souvent changer la limite des Etats , si l'on veut rendre cette limite moins variable, si l'on veut asseoir le dieu Terme sur un terrain plus solide , il est de la prudence de fondre en un même corps les parties antérieurement étrangères les unes aux autres dont aujourd'hui la plupart de ces Etats

sont composés ; et quel meilleur moyen pour faire disparaître toutes les nuances de séparation, que de donnera ces peuplades forcément agglomérées des intérêts nouveaux qui , en leur créant une patrie commune, les y attachent par le charme de la liberté, et par des avantages dont elles n'avaient pas joui sous leurs anciens maîtres ?

Les Etats de second ordre qui, en i8i3 et 1814, avaient rendu de si grands services à la cause des alliés , n'avaient pas tardé à s'apercevoir que les grandes puissances, après avoir accepté leur secours pour le combat, étaient peu disposées y depuis qu'elles n'avaient plus besoin d'eux , à les admettre dans leurs délibérations. De la part de ces Etats ce n'était donc point une précaution déplacée de se mettre en garde contre les suites imprévues de délibérations auxquelles ils allaient être étrangers. Quoi qu'il en soit des mouvemens d'humanité ou des motifs d'intérêt qui ont agi sur les Cabinets de Munich, de Stuttgard et de Garlsruhe , un ordre nouveau avait , dans ces trois Etats , remplacé l'ordre ancien avant la réunion du congrès d'Aix-la- Chapelle.

La première observation que ce congrès fait Congrès

(56) <rAix«ia- naître, porte sur sa composition. Quels sont les

Chapelle. r r ^ .

elemens dont il est forme i ce sont trois monarques du continent et un plénipotentiaire britannique. J'entends , ce sont les puissances liéritières de la suprématie long-temps exercée par Napoléon. Le temps nous apprendra si , pour les puissances d'un ordre inférieur , le joug en sera plus léger. Je cherche à Aix-la-Chapelle les représentans de ces Etats du second ordre , et je cherche en vain. Appelés , caressés comme compagnons du péril , on ne les accepte point pour compagnons du triomphe. L'objet de la réunion est en effet une sorte de fête triomphale. Il s'agit de délibérer sur l'évacuation du territoire français. Les monarques sont des juges qui viennent s'asseoir sur leur tribunal pour goûter le plaisir de voir la France suppliante implorer la retraite de leurs troupes, de ces troupes qu'elle avait si souvent battues au sein de leurs propres foyers. Cette jouissance a été douce. Us s'en sont enivrés avec tant de faste qu'on eût dit qu'ils doutaient encore de la réalité.

Nous aussi , nous avons vu , à une autre époque , un congrès qui avait à peu près un motif semblable. A Erfurth , il y avait aussi une puissance qui venait demander la délivrance de son

(57) territoire ; c'était la Prusse. On n'avait point écarté de cette réunion les puissances secondaires. Tout ce qui avait aidé à vaincre recevait sa part de gloire. On y voyait rassemblés les rois de Bavière, de Saxe, de Yirtemberg, plusieurs grands- ducs , ainsi que les chefs de presque tous les autres Etats allemands. Il était cependant un prince qu'on n'y apercevait pas , un prince qui avait désiré y paraître et auquel cette faveur avait été refusée ; ce prince , c'était l'empereur d'Autriche. Je ne sais si je m'abuse , mais il me semble que si la fierté a quelque chose d'excusable , c'est quand elle s'adresse à la force. Repousser, exclure un empereur ( i ) d'Autriche d'une réunion de souverains, était un acte d'une politique plus ou moins sage , c'est ce que je n'examine pas ; mais le mot de fierté ne va pas mal à un tel acte. C'est, si l'on veut, plus que de la fierté,

(1) « Si le roi Joseph n'a pas été reconnu, disait, en

)> 1 809 , M. de Metternich à M. de Champagny , ministre

» des affaires étrangères, il faut l'attribuer à la confé-

» rence d'Erfurfh. Certes, si V empereur avait voulu ad-

9 mettre à cette conférence V empereur mon maître ., ou

» seulement s'il m'avait été permis d'y aller, ainsi que

)> je l'avais proposé, la reconnaissance aurait été pro-

» noncée. »

( 58 ) c'est de l'orgueil, le sublime même de l'orgueil, j'y consens. Est-ce de la fierté , est-ce de l'orgueil, quand une telle répulsion se dirige contre des princes d'un rang inférieur, que l'on prive d'une juste communauté dans les fruits de la victoire, après les avoir appelés à la communauté des travaux et des fatigues qui l'ont conquise? Ce dédain des grandes puissances pour les Etats du second ordre , a été vivement senti par eux, et il devait l'être. Déjà, en i8i5 , ils avaient eu à se plaindre du même oubli dans la signature des traités avec la France. Par cette récidive leur position nouvelle se serait révélée à leurs yeux, s'ils avaient pu ne l'avoir pas déjà comprise. On prononçait sans leur concours sur des questions restées en suspens, et il s'établissait en principe que l'on pouvait contracter , sans eux, des engagemens éventuels, à l'exécution desquels ils seraient obligés de prendre part, bien qu'ils n'en eussent eu aucune aux délibérations dont ces engagemens étaient le résultat. C'était traiter la Confédération Germanique , ses rois, ses grands-ducs et ses princes, enfin ses dix millions dliabitans , population loyale , courageuse et fîère , avec plus de hauteur et d'indifférence qu'on ne traitait autrefois la diète de

Ratisbonne et les princes du Saint-Empire. Que reprochait-on de plus à l'empereur Napoléon? La seule différence entre le congrès d'Aix-la- Chapelle et celui d'Erfurth, c'est que dans l'un la domination se montrait concentrée en un seul homme ; dans l'autre , elle s'est montrée éparsé entre quatre Cabinets, dont chacun séparément en déployait tout l'appareil et en faisait sentir tout le poids.

La France avait payé avec une exactitude Evacua*;™

x •* du terri (01

inouïe, toutes les contributions qui lui avaient français. été imposées. L'intérieur était calme. Une sorte de loyauté dans la marche du ministère d'alors promettait à la nation ce qui lui manquait encore. La France avait beaucoup à désirer; elle espérait beaucoup, et attendait avec la tranquillité de l'espérance. Nul prétexte n'eût pu justifier la prolongation de l'occupation militaire. L'évacuation du territoire français était d'ailleurs commandée par la politique de quelques puissances. Elle fut décidée. « Les augus- )) tes souverains , dit la déclaration du premier » novembre 181 8, ont reconnu avec satisfaction )) que l'ordre de choses heureusement établi en » France, par la restauration de la monarchie » légitime et constitutionnelle , et le succès qui

on re

(6e) )) a couronné jusqu'ici les soins paternels de » S. M. T. C. , justifient pleinement l'espoir d'un » affermissement progressif de cet ordre de » choses , si essentiel pour le repos et la pros- » périté de la France, et si étroitement lié à tous » les grands intérêts de l'Europe. » J'ai cité avec plaisir ce passage ; c'est malheureusement le dernier où les Cabinets organes de la Sainte- Alliance ne se soient pas montrés hostiles contre l'ordre constitutionnel; mais dès ce jour, ce n'est plus qu'une démonstration verbale : les procédés ont cessé d'être d'accord avec le libéralisme du langage. On laisse la France à ellemême , mais en faisant tout ce qu'il faut pour la livrer à des dissensions intérieures. On fait l'éloge de l'ordre de choses existant, et on en attaque la plus solide base. Par des conseils que des têtes étroites reçoivent comme des ordres , ou que des têtes oligarchiques acceptent comme des bienfaits, une sorte de loi se trouve imposée au ministère français , de mettre tout en œuvre pour changer le système électoral. Que le commandement en ait été fait en termes absolus , ou l'insinuation sous des formes amicales, le résultat est le même. 11 serait le même encore quand on devrait admettre une provocation

préalable de la part du gouvernement français. Ce qui est certain , c'est qu'il y a eu au moins appel de l'esprit aristocratique de la France à l'esprit aristocratique de l'Allemagne , fraternité cosmopolite devant laquelle disparaissent tous les autres intérêts, se rapprochent toutes les distances et s'effacent toutes les frontières; mais ici les accessoires ., le mode, sont indifférens; le fait seul doit nous occuper. Ce fait, c'est l'intervention des puissances dans la forme de l'organisation intérieure d'un Etat indépendant ) et l'objet de cette intervention , c'est de restreindre l'étendue des libertés nationales, pour donner à l'ascendant aristocratique une plus grande intensité. A la vérité, en ce qui concerne la France, ce système interventionnel a été pacifique. Toutes les usurpations commencent ainsi. Bientôt il deviendra guerrier. Ce qui sera refusé aux insinuations confidentielles, il le demandera au glaive. Cet essai tenté à l'égard du gouvernement français est le premier acte dans lequel la Sainte- Alliance prend un caractère différent de celui qu'on lui avait supposé jusqu'alors. On le croyait populaire comme celui du christianisme ; il est orgueilleux et despotique comme celui des pharisiens. L'énigme

est expliquée , l'obscurité des mots est éclaircie; les faits en ont traduit la mysticité en un langage clair et intelligible; pour l'Europe bien avertie, la Sainte-Alliance est la ligue du pouvoir absolu, et plus encore de l'oligarchie, contre les droits des nations. Aix-la-Chapelle a levé tous les doutes. Désormais, lorsqu'un congrès des mêmes puissances aura lieu, on saura d'avance quel en sera le but.

A cette époque du congrès d'Aix-la-Chapelle se rattache un incident d'une haute gravité, qui doit être mentionné ici. Au point où nous sommes, et en raison de l'idée que nous commençons à prendre de la morale politique des quatre grandes puissances , c'est un trait de plus qui en achève le tableau. L'incident dont il s'agit est la réclamation formée par la Bavière aux Démêlés de dépens du erand-duché de Bade, en exécution

la Bavière et r ° m m . , ,

dn grand-du- du traité de Ried ( i ). Des cessions avaient été dédie de Bade.

mandées au roi de Bavière par l'Autriche , et en

échange de ces cessions , une indemnité avait été promise par ce prince. Cette indemnité , calculée sur l'hypothèse d'un nouveau mouvement

(i) 8 octobre i8i3.

dans les possessions allemandes, devait être formée de territoires dépendant des deux Hesses , du Virtemberg et de Bade. Nous n'examinons point si la Bavière ne commettait pas une faute grave en acceptant les dépouilles d'Etats voisins , quoiqu'au moment de la signature des premières conventions on pût croire que ces divers Etats seraient, de leur côté, indemnisés de leurs pertes par des acquisitions nouvelles. Quoi qu'il en soit , l'Autriche , par le traité de Ried , qui renfermait à son avantage les plus importantes stipulations , assurait à la cour de Munich une indemnité complète , laquelle devrait être à la bienséance de ce royaume , et former avec lui une contiguité parfaite et non interrompue. La frontière militaire que désirait l'Autriche fut l'objet d'un arrangement (i) signé à Paris le 3 juin 1814. De vives plaintes s'élevèrent de la part des divers Etats menacés : il fallut modifier cet arrangement. On y apporta quelques restrictions (2) , et dans cette nou-

(1) La Bavière cédait à l'Autriche l'Iniiviertel , FHausrùckviertel, le Voralberg, le Tyrol et une partie de la principauté de Salzbourg.

(2) Convention du 1 1 avril 1 8 1 5.

velle forme, il fut sanctionné par l'assentiment de la Russie, de la Grande-Bretagne et de la Prusse, ce qui n'empêcha pas qu'il ne restât aussi sans effet. Une autre convention fut, peu après, signée à Paris (i) , encore sous la garantie des grandes puissances; et enfin un dernier traité fut conclu à Munich (2) entre l'Autriche et la Bavière seules , traité accompagné d'articles secrets par lesquels le grand-duché de Bade restait toujours gravement compromis. Du fait de ces diverses conventions signées, révoquées, modifiées et renouvelées, il résulte que l'Autriche et les trois grandes puissances avaient disposé d'une portion des Etats d'un prince de la Confédération Germanique, sans que ce prince eût même été initié dans la négociation qui devait lui enlever ses plus belles provinces (3). Les déclarations du roi de Bavière invoquaient en effet les conventions conclues à Paris entre les quatre grandes puissances qui ont signé le traité de i8i5. Triste position de l'Etat faible

(1) Le 3 novembre i8i5.

(2) Le i4 avril 1816.

(3) Expression d'une lettre du grand-duc de Bade au roi de Bavière.

qui a traité avec un Etat plus puissant! Le premier implore l'exécution de ce qu'on lui a promis : le second se charge lui-même de cette exécution en ce qui l'intéresse. Ainsi, l'Autriche n'avait pas négligé de prendre possession deâ pays que lui avait cédés la cour de Munich , sans se mettre beaucoup en peine dïi dédommage^ ment de cette cour. Vainement, à l'approche de l'occupation , la Bavière avait voulu temporiser ; il avait fallu fléchir devant la menace de la force. La question était réduite à ces termes simples : Ou les engagemens pris par l'Autriche envers la Bavière ne seront pas remplis, ou la spoliation du grand-duché de Bade en sera le moyen. Il n'y a pas de milieu • c'est aux dépens de l'un de ces deux Etats qu'il faut que l'Autriche obtienne un nouvel agrandissement. Quelle serala victime ? Sera-ce le grand-duché de Bade ? Sera-ce le roi de Bavière ? Lés forces ne sont pas égales. C'est pour Bade que le péril est le plus imminent. Que faille grand-duc de Bade? Ce que nul prince n'avait fait jusqu'alors. Pour toute armée, il appelle à son secours V opinion publique. Une lettre , qu'il adresse au roi de Bavière , se termine par ces belles paroles : « Je » ne m'aveugle pas sur la situation* où je me

y> trouve. Rien ne m'étonne, je suis prêt à tout; » mais je vous déclare, sire, que si l'on avait » dessein de m'enlever par la force ce qu'on » n'obtiendra jamais de mon consentement , )) f en appelle pour ma défense a V opinion puy> blique, et V. M. trouvera difficilement un a l- » lie plus puissant. » Le grand-duc ne se trompa point : l'opinion publique le protégea de toute sa puissance ; elle se prononça pour lui en France comme en Allemagne. Cette opinion alors exerçait encore quelque ascendant. L'empereur de Russie surtout semblait ne pas la méconnaître. Le grand-duché de Bade fut sauvé, et nous avons dû nous en réjouir ; mais la Bavière fut privée de l'indemnité qui lui avait été garantie. On avait dû laisser Bade intact, on devait satisfaction à la Bavière. Ou l'Autriche était tenue de lui livrer l'indemnité stipulée , ou elle devait restituer les cessions qui lui avaient été faites sous la réserve de cette indemnité. A quoi servent les congrès , si c'est ainsi que les Etats faibles sont respectés par les grandes puissances qui composent ces congrès? Et qu'est-ce qu'une Confédération Germanique qui voit dépouiller un de ses membres sans armer tous les autres confédérés pour sa défense, sans opposer au moins

(67 ) à F usurpation de la force la véhémence de ses protestations et dé ses manifestes? que dis-je ? sans même avoir l'air de se donter de ces déplacemens de possession qui fortifient encore l'Etat le plus redoutable des débris arrachés aux Etats ■".,

d'un rang inférieur? C'est sous les auspices, c'est avec l'assentiment ou formel on tacite de la Sainte-Alliance qu'a été consacrée comme légitime l'occupation faite par l'Autriche de ce qui lui était cédé conditionnellement, sans que la condition qui formait son seul titre ait été exécutée. Ainsi procèdent les quatre cabinets réunis.

Cet événement marque une époque nou- Commence-

. mentdclasu-

velle dans 1 ordre de la suprématie européenne, prematiecon- Jusqua ce moment il avait semble que le r Autriche, sceptre de la Sain te- Alliance résidait principalement dans les mains du prince qui l'avait créée. De ce jour le sceptre a changé de place : une autre main l'a saisi, et le manie avec plus d'adresse peut - être. Depuis que la Sainte- Alliance a éprouvé , ou une altération graduelle , ou une brusque transformation , si toutefois la manifestation de sa tendance actuelle n'est pas le simple développement d'un germe quelle renfermât dès son origine ? l'Autriche s'en est emparée ; elle s'en est assuré

la direction et approprié le monopole. Nous avons signalé, comme premier caractère de la Sainte-Alliance , à dater du congrès d'Aixla-Chapelle , son hostilité contre la liberté des peuples; il faut y en ajouter un autre, son hostilité contre la sûreté et l'indépendance des princes du second ordre. Mais je reviens à la lutte des peuples avec les gouvernemens. .Nouvelle ai- Ce n'est pas à l'égard de la France seule que

reelion don- , ' z, . - -.„ ,

née à la le svsteme de la Sam te- Alliance, présumé,

Sainte- J . r 7

Alliance jusqua ce jour , bienveillant, protecteur, libéral même , a pris tout à coup une couleur opposée. Les mêmes cours qui, en i8i5, se distinguaient le plus par les concessions qu'elles semblaient vouloir faire, les cours de Berlin et de Vienne affectent tout à coup une vive frayeur sur l'activité d'une prétendue démocratie dont elles se disent menacées ; et , au lieu d'apaiser les mécontentemens réels qui existent , en accordant aux peuples les institutions qu'ils réclament , elles méditent des projets restrictifs des libertés dont ils sont déjà en possession. Les craintes des cabinets se rapportent surtout aux projets supposés des sociétés secrètes, de ces mêmes sociétés dont ils avaient antérieurement favorisé

(69) l'essor et secondé les progrès. Tout les inquiète dans les mêmes hommes dont le dévouement et l'énergie avaient obtenu tant de fois leur encouragement et leurs éloges. A la vérité il était difficile que des caractères enthousiastes et ardens , auxquels la liberté avait été promise , fussent capables de contenir leurs murmures sur la lenteur des cabinets à remplir leurs engagemens. 11 n'est pas non plus impossible que des membres influens de ces sociétés se soient, comme on les en accuse, engagés à combattre ces temporisations du pouvoir , et à vaincre sa résistance. Après avoir, comme guerriers, sauvé l'indépendance nationale, ne peuvent-ils pas en effet aspirer à la liberté comme citoyens? On sait quelle consistance ces associations avaient obtenue en Allemagne; on sait qu'elles comptaient des affiliés parmi les commensaux des rois, et même parmi les membres des maisons régnantes. Leurs devises étaient une puissance honorée ; maintenant elle est proscrite , et l'on s'étonne que des hommes qui ont vaincu au nom de la liberté (i), de V honneur et de la patrie 9

(î) Première devise de XArmïnia. Depuis , sa devise

(7°) prétendent n'avoir pas combattu pour des sons et pour des fantômes ! On s'étonne qu'ils veuillent la liberté pour eux-mêmes , eux qui ont affranchi leurs rois; qu'ils soient sensibles à Y honneur, et ne puissent souffrir la violation des paroles qu'on leur a données , eux qui ont réhabilité la royauté déchue et rendu au diadème sa splendeur éclipsée ; qu'enfin ils veuillent avoir une patrie , c'est-à-dire un gouvernement libre , car il n'y a point de patrie pour les esclaves , et on leur refuse une patrie, à eux qui ont délivré le territoire natal de l'occupation étrangère , recouvré les provinces perdues, et conquis des provinces nouvelles dont la possession définitive a été assurée à leurs princes !

L'attention des gouvernemens s'est portée d'abord sur les hommes auxquels elle a supposé le phi s de moyens d'influence. Là commence une réaction bizarre bien propre à dissiper l'enchantement de la faveur des cours et de celle même de la gloire, La défiance

a une couleur politique plus déterminée par le changement d'un mot : elle se compose maintenant des mots

liberté j honneur j égalité.

(7> ) s'attache aux hommes que peu auparavant on honorait comme les libérateurs de leur pays. On suit de l'œil comme un conspirateur le guerrier que naguère on plaçait sur un char de triomphe; et, après qu'il est éloigné des postes où l'on supposait qu'il pouvait être à craindre, il se trouve livré à la calomnie qui s'empare avec avidité de sa proie. Celui que la veille on comparait à tous les héros de la guerre de trente ans, le lendemain n'en est plus que le Wallenstein. La même inquiétude aperçoit la trahison dans les autres parties de l'Etat; et les corps civils, comme les corps militaires , ont leurs suspects et leurs proscrits.

Comme c'est dans les âmes les plus susceptibles de mouvemens généreux qu'avait du fermenter le plus vivement la haine du despotisme exercé par la France en Allemagne , c'est surtout dans les universités qu'en 1812 et 181 3 l'explosion avait eu le plus de violence et d'éclat. On avait vu maîtres et disciples , professeurs d'un âge mûr , étudians à peine dans l'adolescence , quitter ensemble les bancs de l'école pour voler sous la tente r et la guerre avait dévoré en partie dans les

( 72 ) champs de Lutzen la sanglante moisson de leur intrépidité et de leur inexpérience ; mais la portion plus heureuse de braves qui ont pu , du champ de bataille, revenir au paisible séjour de leurs premières études , ces jeunes et nobles débris, échappés à une si grande destruction, pouvaient-ils oublier l'objet de leurs combats et la récompense qu'ils se croyaient autorisés à en attendre ? Près du même terrain où avait coulé , dans une bataille perdue , le sang de cette vaillante jeunesse , la bataille de Leipsick avait vengé leur défaite. Quelques centaines de jeunes gens conçoivent la pensée de fêter l'anniversaire de ce grand événement. À l'exemple des Athéniens , qui honoraient les mânes des guerriers morts à Salamine et à Marathon, ils célèbrent, par des discours et des chants nationaux , la mémoire de leurs jeunes compagnons morts pour l'affranchissement de l'Allemagne; et , mêlant ensemble les pratiques de siècles diEPérens > imitant aussi Luther (i), qui brûlait les ou-

(1) LéonX avait fait brûler les écrits de Luther. Celui-ci , en échange, fit brûler à Wittemberg la bulle qui le condamnait , le corps du droit canon et des écrits publiés contre sa doctrine.

(73 ) vrages de ses antagonistes , ils livrent aux flammes, comme holocauste à la liberté, quelques-uns des écrits publiés par ses détracteurs. Peut - être cette réunion , inspirée par un sentiment généreux, ne devait -elle pas être considérée comme un acte hostile par les cabinets. Peut-être ceux-ci ont-ils manqué de prudence en agissant de manière à faire croire que déjà ils avaient oublié les services que les peuples leur avaient rendus. La croix plantée sur ie champ de bataille de Leipsick disparut tout à coup. Telle était l'opinion que l'on avait conçue des vues impopulaires des gouvernemens , que cette destruction fut regardée comme leur ouvrage. Lorsque cette destruction d'un monument patriotique a eu ensuite des apologistes et des approbateurs , les-peuples n'ont plus douté que la superbe et envieuse ingratitude des cabinets n'eût pris à tâche d'effacer toutes les traces de leur dévouement et de leur gloire. Là force empêchera plus tard la jeunesse de se rassembler auprès des lieux qui lui sont si chers. Ils iront chercher dans d'autres pays le droit de rendre leur hommage à la liberté pour laquelle ils ont combattu. Le sol helvétique, ce sol autre-

(74) fois asile sacré contre toutes les persécutions y refusera lui-même de les recevoir. Tout s'est soumis, la force a triomphé; mais a-t-on gagné les cœurs , dompté les esprits , enchaîné les imaginations ? De terribles exemples prouveront bientôt ce que produit la compression opérée par la force, lorsque celle-ci agit seule et sans de sages ménagemens. Tandis que cette jeunesse exaltée se débattait sous la main des gouvernemens qui partout surveillaient ses pas et jusqu'à sa pensée, deux hommes (i) à la solde d'une puissance étrangère s'étaient constitués en état de guerre avec elle , ou du moins avaient agi de manière à être considérés par elle comme des ennemis qui trompaient la sagesse d'un grand prince par de mensongers et perfides rapports. L'un de ces hommes devint bientôt l'objet de la plus violente haine. Une étincelle de cette haine tombe dans un cœur capable de tous les excès d'une . , énergie désordonnée. Kotzebue est frappé et

Assassinat de ° % ' L

Kotzebue. meurt. Bravant pour lui-même la mort qu'il vient de donner , Sand veut s'épargner le sup-

(1) Kotzebue et M. de Stourdza.

plice. Il n'y échappe pas; il l'attend de sang froid , et [le subit avec intrépidité. Dans la même année , un même sentiment produit dans un autre Etat un crime semblable. Le grandduché de Nassau est un des premiers Etats qui ait reçu une constitution. La théorie en parut satisfaisante, et elle fut accueillie avec joie. Mais j soit repentir immédiat d'une générosité qui n'avait pas d'imitateurs, soit déférence pour un ascendant étranger, qui dès lors repoussait les constitutions représentatives, ce gouvernement chercha bientôt, sinon à détruire, du moins à éluder ou à restreindre dans l'application les concessions volontaires qu'il avait faites. Sous prétexte de je ne sais quelles menées démagogiques, il différa long-temps la convocation des Etats, et tout fut mis en œuvre pour les rendre, lorsqu'ils seraient assemblés, les instrumens serviles de l'autorité. C'était surtout à un agent principal du pouvoir , au président d'Ibell, qu'on attribuait ce système destructif du pacte consenti par le prince. Ibell est l'objet de l'animadversion publique ; mais l'animadversion publique est souvent injuste; et, d'ailleurs, fût-elle fondée, que deviendrait la société , si chaque individu prétendait avoir

(76) Assassinat *Ww à exécuter ses arrêts? Le président lbeli du fbeiï.detU est ^rappé comme Kotzebue ; mais il est frappé par une main moins assurée. « L'ange de la y> mort, a dit un écrivain allemand ( i ), ne le saisit J) pas ; mais il passe à ses côtés en jetant sur » lui un regard menaçant. » Le bras qui a porté ce coup, est encore le bras d'un jeune nomme. L'humanité gémit , la raison s'afflige , la liberté s'épouvante : la liberté, telle que la veut la civilisation moderne, repousse les sanglan s sacrifices que lui offraient à Athènes les Hermodius et les Aristogiton ; à Rome, les Scévola et les Brutus. A la nouvelle de ces tragiques évènemens , la sollicitude des cabinets fut vive et profonde ; elle devait l'être ; mais elle imputa ces crimes aux sociétés secrètes. C'était une erreur. Pour être exécutés , il faut que de tels actes appartiennent à la pensée d'un seul homme. 11 a été constaté que Sand ni Loening n'avaient fait partie d'aucune association. La même démonstration eut lieu à l'égard de ce jeune Stapz (2), qui, en 1809, se rendit à Vienne

(1) M. Goerres.

(2) Dans la préface du second volume de mon ouvrage sur les Proscriptions j j'ai cité la lettre que Stapz écrivit

( 77) pour assassiner Napoléon Bonaparte. La puissance de Napoléon embrassait alors d'une chaîne d'airain l'Allemagne tout entière ; il fut convaincu que Stapz n'avait point de complices. Il ne voulut point lui en trouver. Nulle arrestation n'eut lieu, aucune rigueur ne fut exercée à cette occasion. Rotzebue et Ibell ont eu des vengeurs plus ardens. Plusieurs gouvernemens ont pris en main leur cause. On a persécuté en. leur nom des hommes respectés jusqu'alors par le pouvoir lui-même et chers à leurs concitoyens. Les mesures vexatoires ont redoublé ; les emprisonnemens arbitraires se sont multipliés, et la politique a rendu à certaines fortes resses la célébrité que leur avaient- enlevée les dernières guerres. Sans contredit il est naturel que les gouvernemens, effrayés de la direction des esprits , cherchent à y porter remède 5 mais y appliqueront-ils des remèdes qui soient efficaces et salutaires ? Ce serait trop exiger d'eux : il leur faut un plus long apprentissage, et leur

à ses parens avant de tenter l'exécution de son projet. La peinture qu'il fait de l'idée fixe qui le possède et le domine , de la force intérieure à laquelle il obéit , est probablement vraie pour Sand et Loening comme pour lui.

(78) destinée est de faire encore plus d'une tentative malencontreuse avant de se résigner à l'emploi des seuls moyens qui puissent satisfaire les peuples et raffermir les trônes. Une difficulté se présente : pour que les mesures auxquelles on va recourir soient utiles , il faut qu'elles soient générales. 11 faut que l'Allemagne entière les adopte, ou soit forcée de s'y soumettre. L'expédient est trouvé : les cabinets, réunis dans un congrès nouveau, rédigeront leurs volontés, et l'exécution en sera remise à la diète de Francfort.

Diète de L'existence de la diète , depuis son installa- Francfort. m ,

tion, n'avait offert aucun intérêt. Si quelque

temps elle avait fixé l'attention, c'était celle de l'espérance déçue qui s'est affligée de voir reparaître , dans une confédération formée en 1 8 ï 5, la pédantesque inutilité de l'ancienne diète de Ratisbonne. Une grande secte existe en Allemagne comme en Italie , et le sentiment qui est le principe de sa formation se trouve dans le cœur même des hommes qui n'en font point partie ; c'est la secte des unitaires. Dans tous les temps, l'un des meilleurs moyens d'exalter les âmes, avait été de prononcer le nom de patrie allemande. Ce nom avait été consacré par la littéra-

(79) ture nationale. La politique a dû s'en emparer avec succès, et il a séduit toutes les imaginations, même en leur offrant une perspective impossible à réaliser; mais le fait de cette impossibilité n'étant pas avoué également par tous , il y a eu sur ce que devait être la diète une grande divergence d'opinions , même parmi les amis de la liberté; ces opinions opposées sont depuis tombées d'accord en un point ; savoir , que la diète serait, dans son organisation actuelle, le plus ridicule des corps politiques, si, devenue l'organe des résolutions de Carlsbad , elle n'en était le plus odieux. Les Allemands qu'aucun intérêt spécial n'attache à une localité exclusive , les esprits spéculatifs et qui tendent a Y unité , rêvaient l'établissement d'un grand parlement de la confédération, dans lequel les rois , grands-ducs , princes et comtes auraient , par eux-mêmes ou par leurs représentans, formé une chambre haute à côté de laquelle eût été établie une chambre des communes , composée des députations des diverses nations germaniques. Cette idée répondait à celle qui avait paru animer le gouvernement prussien, lorsqu'au premier congrès de Vienne il avait spécifié et proposé de placer sous une garantie générale les

divers droits dont tout Allemand serait habile à jouir en sa seule qualité d'Allemand (i). Les partisans de ces idées ne répugnaient pas à admettre à la tête de la confédération un empereur héréditaire, en plaçant auprès de lui, pour balancer cette hérédité, un roi d'Allemagne qui eût été électif. On conçoit de combien de difficultés l'application d'une telle théorie était susceptible : aussi n'obtenait-elle pas un plein assentiment; mais les hommes mêmes qui la repoussaient comme inexécutable désiraient tous que , soit sous cette forme , soit sous toute autre , l'Allemagne fût reconstituée en un grand corps d'Etat assis sur des bases larges et solides. Tous enfin s'attendaient à trouver dans l'assemblée représentative de la confédération un caractère imposant de solennité, de force et de grandeur. Cette attente fut étrangement déçue lorsqu'ils virent une réunion de ministres , après avoir , dans des discours emphatiques et pompeux, pro-

(i) Dans le cas ou il serait porté atteinte à l'existence politique d'un individu contre la teneur de l'acte fédéral ou de la constitution , et que cet individu serait lésé dans ses droits de citoyen allemand, il faut que la confédération ait ïé droit de remédier à ces contraventions.

(Déclaration de M. de Humholdtl)

mis à l'Allemagne des miracles d'une haute sagesse et d'une franche nationalité , reproduire dans leurs procès- verbaux l'obscurité laborieuse des anciens protocoles, ou la nébuleuse politique de quelques esprits qui ne se comprennent pas eux-mêmes. On s'affligea de voir ce corps , auquel on préparait des hommages , s'escrimer en verbeuses discussions sur des affaires sans importance , et, lorsqu'il voulut s'occuper d'objets plus graves, tels que la réclamation des acquéreurs de domaines westphaliens , engager avec l'électeur de Hesse-Cassel une lutte qui attesta sa faiblesse et son impuissance ; mais combien surtout fut vivement sentie l'inutilité de cette institution , lorsque , dans la famine en partie artificielle qui désola l'Allemagne, il ne fut pas au pouvoir de la diète d'abattre les murs de séparation que l'égoïsme de chaque Etat élevait à sa frontière; ce qui centuplait le mal par les obstacles mis à la circulation ! Il fut bientôt reconnu par les peuples que ce n'était pas de Francfort que la population allemande devait attendre une amélioration dans sa destinée. Dès lors, chaque individu sentit le besoin de s'attacher à l'Etat seul dont il était sujet, heureux lorsqu'il trouvait dans sa législation ,

au lieu des droits communs à tous les Allemands , une certaine étendue de droits particuliers à sa tribu. De ce moment la patrie allemande n'a plus été qu'un mot : chaque limite d'Etat , chaque ligne de douanes a offert un patriotisme local opposé au patriotisme commun dont la diète de Francfort eût dû être le foyer. La diète ainsi n'était qu'une ombre, au lieu d'être un corps réel, et peut-être en est -il encore de même aujourd'hui, quoique la baguette de Carlsbad ait momentanément opéré en elle la plus inattendue des métamorphoses. Congrès de Des plénipotentiaires allemands se réuni ssent

Carlsbad. ,

à Carlsbad, à la voix de l'Autriche et de la Prusse. La réunion semble n'avoir que l'Allemagne pour objet, mais on a visiblement le désir que le contre-coup s'en fasse sentir dans toute l'Europe et particulièrement en France. Deux grandes puissances manquent à ce congrès , et ' leur absence y est remarquée, quoiqu'à la rigueur on puisse dire que l'Angleterre y assiste dans la personne du ministre de Hanovre. L'Angleterre et la Russie sont absentes , mais on agit pour elles : on les sert mieux qu'elles n'eussent pu le faire elles-mêmes. L'établissement de gouvernemens représentatifs dans toute l'Allemagne

pourrait être nuisible aux intérêts politiques et surtout aux intérêts mercantiles de l'Angleterre. La conformité des principes de gouvernement dans les divers Etats de l'Allemagne pourrait amener entre eux la conformité de système commercial, l'adoption d'un régime commun de douanes , dont l'industrie anglaise aurait beaucoup à souffrir. Le cabinet britannique ne peut que sourire à tout ce qui empêche ou retarde du moins l'acheminement de l'Allemagne vers un ordre de choses dont elle tirerait tant d'avantage. D'un autre côté, les dispositions vexatoires qui s'élaborent à Carlsbad devant irriter contre l'Autriche et la Prusse les contrées germaniques qui ont déjà des gouvernemen s constitutionnels, et celles qui en désirent , le cabinet de Pétersbourg ne peut pas en honne foi s'affliger de ce qui soulève les esprits contre l'Autriche et la Prusse, puisqu'il sera toujours en son pouvoir de prendre , en temps opportun , le rôle de protecteur à l'égard des peuples et des princes mécontens. A la vérité , on a pu croire depuis que cette pensée n'avait pas été celle du cabinet russe, puisqu'il a paru s'associer complètement au système autrichien ; mais en définitive , ce rôle qu'il a refusé de prendre, car il ne faut pas

(84) donner trop d'importance à quelques légères démonstrations de sa part en faveur du Yirtemberg , ce rôle l'attend toujours. Il est toujours loisible à ce cabinet de le saisir, et le jour oiiil voudrait embrasser ce parti avec l'énergie convenable , il ruinerait sans un grand effort l'influence mal assurée , parce qu'elle est impopulaire, que l'Autriche exerce sur les Peuples et sur les princes de la confédération.

Quoi qu'il en soit dessentimens qui animaient les cours de Pétersbourg et de Londres, au moment où l'on délibérait à Carlsbad, il est constant que ces deux cours ont donné une approbation publique au résultat de ces délibérations. Ce résultat se compose de mesures que le despotisme le plus audacieux hésiterait à établir brusquement dans un pays particulier. Qui donc va les imposer à toute l'Allemagne ? La Diète de Francfort. La Diète qui a été sans force pour faire respecter ses décisions par l'électeur de Hesse ; la diète dont le pouvoir n'a pu aller jusqu'à faire permettre la libre circulation des grains dans les Etats confédérés, au milieu d'une famine dévorante; la diète qui, d'après le principe de son organisation d'ailleurs très défectueuse, n'a aucun droit de s'immiscer dans

( 35 ) l'administration intérieure des Etats confédérés tous reconnus iudêpendans par elle; la Diète, cette ombre de puissance, cet avorton d'autorité nominale qui n'est rien, qui ne peut rien être par elle-même ; L\ Diète est tout à coup transformée en un amphictvonnat, investi du droit de haute législation sur tous les peuples de l'Allemagne , sur tous ses Etats , sur tous ses princes, arbitraire réformateur de toutes leurs constitutions anciennes et nouvelles, dont le commandement doit faire fléchir à son gré les unes et les autres. En effet, les résolutions de Carisbad , prononcées à Francfort, détruisent la liberté de la presse spécialement reconnue par les nouvelles constitutions, et tolérée dans la plupart des autres Etats. Elles anéantissent les privilèges de ces anciennes universités, dont l'Allemagne s'enorgueillissait avec tant de raison. Elles empruntent à l'Espagne, qui bientôt doit leur en léguer la propriété exclusive, et elles transportent sur les bords du Rhin , pour les employer à l'usage de la politique, ces commissions inquisitoriales , si célèbres par les fureurs qu'elles ont déployées au nom de la religion. Quelques mois plus tôt , le sourire de la pitié et du mépris eût accueilli de telles déclarations, s'il eût été pos~

( 86 ) sible que Francfort les eût vues naître ; mais ce n'est plus la Diète qui occupe la scène. Ce ne sont plus les ministres des princes confédérés, hasardant avec inquiétude des décisions dubitatives et circonspectes : c'est un sacerdoce despotique , créé par enchantement : c'est Chalcas sur le trépied , prononçant les oracles et les anathèmes dictés par les conseils des rois. C'est l'Autriche > c'est la Prusse qui parlent; derrière l'interprète qu'elles ont choisi, on découvre leur artillerie, on aperçoit leurs bataillons.

Si jamais atteinte fut portée à l'indépendance de princes souverains , c'est sans contredit par ces fameuses résolutions de Carlsbad, auxquelles on a voulu donner une sorte de forme légale en les faisant signifier aux Etats de la confédération par la Diète de Francfort. Dans l'impossibilité de la résistance, que doivent faire des Etats faibles? se soumettre ou offrir du moins à la force l'apparence de la soumission, C'est le parti que prennent la plupart des Etats confédérés. Dans quelques-uns des gouvernemens pour lesquels l'humiliation a été le plus sensible , l'aristocratie de cour, qui n'a point de patrie ou qui n'a de concitoyens que dans les aristocraties étrangères, a saisi avec ardeur cette occasion pour en-

(«7 ) chaîner la presse , ce mortel ennemi de toutes les oppressions et de tous les abus. Deux pays ont opposé quelque résistance , parce qu'ils ont compté sur la protection de la Russie; mais un seul a, défait, conservé son indépendance, le Virtemberg. Le grand-duché de Weimar a été moins heureux. En donnant à ses sujets une constitution par laquelle il leur assurait la liberté de la presse , le grand-duc avait porté à la connaissance de la Diète cette nouvelle organisation de ses Etats, et l'avait placée sous sa garantie. La garantie avait été unanimement accordée. C'était avant le congrès de Carlsbad. La liberté de la presse avait été réelle à Weimar. Des journaux (i), dirigés par des hommes d'un grand mérite, faisaient entendre dans cette partie de l'Allemagne d'utiles conseils 5 et de courageuses vérités. Leur voix a été successivement étouffée. La diplomatie étrangère leur a déclaré la guerre , et la colère d'un pouvoir dont celui du grand-duc n'était que l'instrument, a fini par frapper les écrits et les auteurs (2). Quand il

(1) L'Osiris , l'Ânubis , la Némésis,le Patriote et îa Feuille d'opposition.

(2) Le professeur Ocken a perdu sa place.

s'agit de protection , voilà quelles sont les garanties de la Diète.

Quelque violens qu'aient été les coups portés par le congrès de Carlsbad à l'indépendance des Etats germaniques , l'espoir des puissances dominantes paraît avoir été déçu, du moins en partie, et leur véritable objet semble manqué. D'après le texte des déclarations, il est évident que l'on prétendait plus que l'on n'a obtenu, et qu'au fond on n'a pas fait rétrograder le système constitutionnel autant que le désiraient les puissances qui ont fait contre lui cette redoutable campagne. Lorsqu'on reproche aux Etats qui ont établi des constitutions , d'avoir confondu le -principe nullement équivoque d'une représentation d'Etats légalement reconnus, avec des principes et des formes démocratiques ; lorsqu'on les accuse de révoquer en doute l'autorité suprême du corps germanique ; lorsqu'on pose en fait que V organisation des rapports constitutionnels dajis l'intérieur de chacun des Etats doit être placée sur une base fixe et également reconnue; lorsqu'on prononce qu'il ne faut consulter que l'histoire, le droit public et les anciennes doctrines des Peuples de l'Allemagne, en mettant de côté les théories

(89) abstraites et les modèles étrangers ; lorsqu'enfin on s'élève avec tant d'aigreur contre la publicité des débats , il est incontestable qu'on a eu la pensée d'obliger les Etats déjà régisconstitutionnellement à modifier, à réviser leurs constitutions > pour les ramener à la base fixe et légalement reconnue par les cabinets, c'est-à-dire au rétablissement des anciens Etats , des Etats féodaux, tels qu'ils existaient dans le moyen âge. L'évidence , si elle avait besoin d'être fortifiée encore, serait portée jusqu'au dernier degré par une lettre fameuse de M. de Metternich,qui, en exprimant le regret de la précipitation avec laquelle on a donné au midi de V Allemagne des constitutions représentatives , et insistant sur la nécessité d'empêcher l'imitation de cet exemple, présente le maintien de ce qui existe comme le seul moyen de conservation et peut-être même le plus propre à récupérer ce qui est déjà perdu.

On demandera peut-être si c'est à la Sainte- Alliance que les résolutions de Carlsbad doivent être imputées, lorsque le fondateur de l'Alliance n'a point pris une part directe à ces résolutions. Nous avons déjà fait remarquer que la direction du système nouveau, proclamé comme étant

(90) celui de la Sainte-Alliance, n'appartient plus principalement au cabinet de Péter sbourg , mais à celui de Tienne. La Russie est graduellement descendue du premier plan où elle figurait d'abord pour se placer en seconde ligne derrière l'Autriche. Celle-ci agit et la Russie approuve : la Russie approuve mieux que par des paroles j elle transporte dans la Pologne les mesures adoptées par F Allemagne , et ce royaume auquel tant de faveurs avaient été promises n'obtient qu'une triste assimilation avec des Etats que l'on veut ou maintenir ou replacer sous le joug de l'arbitraire. Dans le premier moment on a pu être tenté de croire que le cabinet russe , qui doit trouver son compte à voir l'Autriche exciter les mécontentemens de l'Allemagne, ne semblait l'imiter que pour la pousser plus avant dans cette dangereuse route. C'eût été, il faut en convenir, un admirable raffinement d'hypocrisie. Les évènemens ont montré que , si le cabinet de Pétersbourg a mérité des reproches, ce n'est pas celuilà , et que , dans l'oppression qu'il a fait peser sur les Polonais , il a eu tout le mérite de la bonne foi.

11 ne suffisait pas aux puissances d'avoir étendu un bras de plomb sur l'Allemagne et sur

la Pologne : c'est surtout la France que redoutent les cabinets. De la France échappée seule à l'esclavage , la liberté pourrait en un moment reconquérir l'Europe asservie. Aussi se lia te- 1- on de communiquer au gouvernement français les merveilleux expédiens que la sagacité de la diplomatie germanique a inventés pour retenir dans leurs chaînes les peuples non encore émancipés , ou y faire rentrer ceux que des constitutions récentes en ont affranchis. Le cabinet de Vienne, dans le triomphe du premier succès, dans l'allégresse de la première terreur qu'il a inspirée et que produisent toujours des mesures violentes, proclame comme assuré le salut de l'Europe, c'est-à-dire le salut du despotisme et de l'aristocratie , si le gouvernement français (1) a la sagesse de profiter de ces heureuses conjonctures pour adopter une marche plus monarchique. L'exemple est encourageant \ il est juste à la taille du ministère français ; il sera imité. Un crime inattendu favorise le succès de l'entreprise. Le système électoral si justement cher à la France est détruit et après lui tom-

(1) Circulaire adressée par M. de Metternich aux agens autrichiens, le 18 décembre 1819.

(92 ) bent , pièce à pièce, toutes les libertés publiques : il ne reste guère du gouvernement constitutionnel que la tribune. La question en est là pour la France. On voit que, dans le mouvement rétrograde que nous a imprimé la Sainte -Alliance, ses inspirations, soit qu'elle les ait datées d'Aixla-Chapelle , soit qu'elle les ait datées de Carlsbad , nous ont fait reculer à une assez vaste distance du point où nous étions arrivés en 1819. En vain l'asservissement de la presse en Allemagne, la surveillance établie auprès des universités , la menace des peines les plus rigoureuses pour les membres des sociétés secrètes , pour les étudians et les professeurs, semblent devoir affermir quelque temps cet état d'immobilité et de stupéfaction que les gouvernemens voudraient faire prendre aux peuples pour le bonheur : les puissances dominantes ne se dissimulent pas que ce n'est là pour elles qu'un ajournement, qu'une trêve, si les constitutions déjà existantes sont maintenues , et s'il s'en établit d'autresdanslesmêmesformes.llfautassurément qu'elles soient douées d'une perspicacité bien rare pour apercevoir une empreinte démocratique dans les constitutions données à l'Allemagne méridionale, mais nous avons déjà indi-

(93) que ailleurs une distinction importante qu'il n'est pas inutile de rappeler ici.

L'Autriche et la Prusse ne généralisent pas, autant qu'on pourrait le croire au premier coup d'œil, leur prédilection pour le pouvoir absolu. Les grandes puissances s'en réserveraient volontiers le privilège. On les connaîtrait mal si l'on se persuadait qu'elles soient très jalouses d'assurer un tel pouvoir aux rois de Bavière et de Yirtemberg, et aux autres princes du second ordre. Si elles repoussent les constitutions nouvelles , c'est que ces constitutions , unissant d'une manière plus étroite les nations aux princes, fortifient l'autorité du prince de toute l'énergie de l'attachement des peuples aux droits dont il leur a donné la jouissance. Ces droits que les constitutions de Bavière, de Yirtemberg et autres ont départis entre toutes les classes de sujets, le désir des cabinets dominateurs serait de les resserrer , comme autrefois, dans les mains d'une noblesse privilégiée , dans des états formés d'après les coutumes des temps anciens, états qui n'admettraient point la représentation des communes , ou qui n'admettraient qu'un mode de représentation illusoire et sans réalité. De pareils Etats , au lieu d'ajouter à la force des princes ,

(94) les entraveraient dans leurs plus j cistes desseins , et les médiatisés , dont le quartier général est à Tienne, seraient, pour l'Autriche, dans les gouvernemens germaniques, ce que dans la chrétienté les jésuites étaient pour le Saint-Siège. Il est bien entendu que les grandes monarchies, telles que la Prusse , en admettant plus tard une organisation d'Etats, se réservent de ne pas donner à ceux-ci l'étendue d'action qu'elles voudraient leur faire adopter dans les gouver nemens de second ordre , et qu'elles comptent bien écarter loin d'elles les entraves (i) qu'elles cherchent à imposer aux autres princes.

Le moyen qui a été le plus propre à comprimer l'essor du mouvement constitutionnel , est de remettre en question, comme équivoque et problématique , le sens de l'article XIII de l'acte

(1) Malgré la prévoyance du gouvernement, il n'est point du tout impossible que les Etats provinciaux qui s'organisent en Prusse ne soient beaucoup plus conformes à l'intérêt de l'aristocratie qu'à celui de la royauté. De pareils Etats , à moins d'être tout- à-fait nuls, peuvent devenir plus gênans pour le trône que ne l'est l'opposition dans les cliambres législatives en France et en Angleterre. Il est douteux que ce soit là une création dont le principe monarchique ait beaucoup à se féliciter.

( 95 ) fédéral. Rien n'annonçait que l'explication de cet article dût demander un grand effort d'esprit. Les cabinets en ont jugé autrement.

Parmi les diverses sortes de génie qui se sont fait distinguer dans notre Europe moderne , le plus remarquable, celui qui, depuis quelques années, a joué le rôle le plus curieux, est le génie interprétatif. La controverse s'est emparée des Cabinets. Les subtilités de l'école ont envahi le cabinets sur

le sens de

domaine des affaires publiques. Les ministres l'article Xlll

1 * m de l'acte fc-

d'état ont été transformés en sophistes, et la déral. politique, comme autrefois la théologie, a dégénéré en disputes de mots. Ce qu'il y a de plus déplorable , ces odieuses chicanes n'ont pas roulé sur des traités, sur des conventions d'état à état. Toutes fâcheuses qu'elles sont , les querelles de cette sorte n'ont rien de condamnable, puisque chaque Cabinet a pour excuse l'intérêt de la population qu'il défend. Le génie interprétatif dont nous nous plaignons, est celui qui s'exerce sur les paroles royales ^ sur les engagemens des rois envers leurs peuples , textes sacrés , inaltérables, incorruptibles, qui ne doivent jamais être touchés que pour recevoir une paternelle extension , non pour être affaiblis , révoqués et détournés de leur sens original ; c'est ce génie inter-

(96) prétatif qui, dès 1 S 1 4 5 avait prétendu en France que le droit de réprimer l'abus emporte le droit de le prévenir par l'interdiction de l'usage. Le bon sens murmura et la raison publique fut blessée de ce subterfuge. Cependant il se passa plusieurs années avant que le ridicule, venant au secours de la bonne foi, en eût fait justice. Pour l'Allemagne , il en est de même de l'article XIII de l'acte fédéral.

En vérité , notre position envers les nations germaniques est bien affligeante et pour elles et pour nous. Après le mal que dans la guerre leur ont fait nos armes , il faut que notre idiome leur fasse la guerre dans la paix. La haine que les vieux Allemands montrent pour la langue française , m'a paru autrefois puérile et absurde : je commence à l'excuser. Une sorte de divination les avertissait sans doute que ce serait notre langue qui fournirait des détours à leurs gouvernemens pour leur refuser la liberté après la leur avoir promise. Les actes du congrès de Tienne ont en effet promis aux peuples des constitutions représentatives. Au lieu de ces mots , constitutions représentatives , la traduction française porte les mots assemblées d'états. C'est de cette traduction que s'emparent les Cabinets,

(97) heureux qu'un mot indécis de la langue française leur fournisse des armes pour combattre les désirs de la nation allemande , pour détruire les espérances qu'avait dû lui inspirer le seul texte qui puisse faire loi pour elle , le seul qui doive être obligatoire pour l'autorité , le texte allemand ( 1 ) des actes des congrès.

Parmi les aveux échappés aux cabinets, il en est un qui mérite une attention particulière. En prétendant qu'il y a eu erreur de la part des peuples à voir des constitutions représentatives là où on n'a entendu leur annoncer que des assemblées d'Etats , ils con-

(i) Un écrivain qui a publié les actes du congrès de ï 8 1 5 , M. le conseiller Kluber , avait relevé l'inexactitude de la traduction française, avant queFarticle XIII ■de l'acte fédéral fût devenu un objet de discussion. Si le congrès , dit-il , n'eut entendu accorder que des assemblées d'Etats , il les eût qualifiées par leur nom propre : Landstaertdisclien ver&ammlungen. Il a employé l'expression : L,andslaendisc]ie verfassung. Le sens exact de ce mot est : Constitution représentative.

De même le continuateur de l'Histoire des traités , M. le conseiller Schoell, qui donne deux versions latines de l'article XIII , traduit, dans toutes deux , le texte allemand relatif à la nature des constitutions par les mots latins, Constitutio représenta ti\>a.

(98) viennent que cette méprise est répandue, accréditée , qu'elle a envahi l'opinion publique, C'est avouer qu'elle a un fondement raisonnable. Si donc les peuples ont été trompés, c'est ou par la volonté ou par la faute des cabinets, et ceux-ci ne sont pas fondés à s'en plaindre. Ce serait vouloir qu'un champ cultivé par eux leur offrît une moisson autre que celle dont ils lui ont confié la semence Dans toutes les hypothèses, le tort serait grave de leur part; mais ce tort, ils ne l'ont pas eu : nous nous plaisons à les en disculper , à les en défendre contre eux - mêmes. Leurs intentions peuvent avoir changé, soit : mais il n'y a ni faute ni perfidie. 11 n'y a pas eu faute, car ils n'ont dit que ce qu'ils voulaient dire , promis que ce qu'ils voulaient faire. Il n'y a pas eu perfidie, car s'ils sont de bonne foi encore aujourd'hui dans leur opinion nouvelle , ils étaient certainement de bonne foi dans l'opinion opposée en i8i5. L'auto-

Doctrines . x . .

libérales rite la plus forte qui puisse nous garantir la

nro fessées en

i8i5par les sincérité des cabinets en i8i5, est celle qu'ils

cabinets. -„.

nous ont eux-mêmes fournie. C est leur pensée d'alors que nous invoquons contre leur pensée d'aujourd'hui ; leur langage , que nous

(99) opposons à leur langage. Quoi ! peuvent dire les peuples d'Allemagne, vous ne vouliez nous donner que des assemblées d'Etats sur le modèle des anciens temps , et les plénipotentiaires prussiens à Vienne demandaient que les constitutions représentatives fussent organisées dételle manière que toutes les classes de (i) citoyens y prissent part ? Sont-ce là les Etats des anciens temps, ou plutôt n'est-ce pas une constitution représentative telle que nous la désirons ? En vérité , nous ne demandons pas autre chose. Sont-ce encore des Etats sur le modèle des anciens temps , que promettait S. M. prussienne, lorsque, par son édit du ni mai de la même année i8i5, elle exprimait la volonté d'établir une constitution, d'instituer une représentation du peuple , de convoquer des députés pour conférer avec les fonctionnaires publics et travailler à une charte constitutionnelle? Quoi ! peuvent- ils dire encore , vous voulez que nous nous bornions à consulter l'histoire de V Allemagne y vous nous faites un crime d'imiter des modèles étrangers , et en i8i5 le plénipotentiaire d'Hanovre, dont les sentimens alors étaient

(i) Dernier projet remis par la Prusse en mai 18 15.

communs à tous ses collègues, ne proposait-il pas formellement à l'Allemagne de prendre l'Angleterre pour modèle , lorsqu'il faisait entendre ces paroles si remarquables et si vraies : La souveraineté (i) n'enferme nullement Vidée du despotisme : le roi de la Grande-Bretagne est incontestablement aussi bien souverain que tel prince européen que ce soit, et les libertés de son peuple y bien loin d3 ébranler son trône y en établissent la stabilité ? Enfin, pourraient-ils ajouter , n'éprouvez-vous pas quelque pudeur , de chercher dans l'inexactitude d'une traduction française un prétexte pour annuler une promesse conçue en original dans toute la pureté de la langue allemande, vous, organes de monarques allemands, qui, dans ce même congrès de Vienne, jaloux de maintenir les droits de votre langue, comme ceux des peuples, avez repoussé de la rédaction *de l'acte fédéral le mot de droits de souveraineté , comme ayant le double tort d'emporter avec lui une signification trop indéfinie, et en outre d'être une expression étrangère (2) ?

(1) Séance du 20 octobre 18 14.

(2) Séanee du 22 octobre 181 5.

( 'oi )

11 semble que jamais démonstration n'a été \

poussée plus loin , que jamais la vérité n'a brillé avec plus d'éclat. Les yeux des cabinets sont fermés à sa lumière : pour eux le doute subsiste, et c'est la diète que d'abord ils invitent à prononcer ; mais bientôt ils comprennent que le travail est un peu délicat pour elle : ils sentent surtout que le tour de force qu'ils lui demandent est de ceux qu'il vaut mieux renfermer dans le secret d'une négociation. La cause est évoquée à un congrès que l'on indique à Vienne pour l'hiver suivant.

Admirable sujet de congrès ! une question Contre s de

J • n , t . , , Vienne , en

de grammaire, bel emploi pour des hommes 1820. d'état ! Parodier une commission de l'académie, et surtout, ce qui est pire encore, torturer des mots pour en faire sortir un sens autre que celui qu'on y avait enfermé. On a beau faire : les langues, une fois le sens fixé, ne se plient point à l'art du courtisan. Entre tous les subterfuges à l'usage de la politique, il était difficile d'en imaginer un plus misérable et plus mesquin. J'en demande pardon aux ministres qui dirigent les cabinets européens , hommes d'ailleurs en général fort distingués, et dans lesquels j'honore des qualités privées bien meilleures

que leurs actes publics. Jamais ils ne se sont tant rapetisses qu'en établissant une discussion sur l'article XIII de l'acte fédéral. Sans vouloir les regarder comme des géans, on aimait à leur supposer, une certaine hauteur. Quelle nécessité de briser eux-mêmes le piédestal sur lequel ils étaient placés ! Ils eussent paru cent fois plus grands , ils eussent inspiré beaucoup plus de respect et beaucoup moins de haine , si , dédaignant des subtilités qui ne trompent personne , ils avaient eu le courage de dire avec franchise : ce La chaleur de la reconnaissance )) pour le dévouement des peuples nous avait » aveuglés. Les concessions que nous avions )) faites dans l'enthousiasme, nous paraissent » aujourd'hui excessives , dangereuses depuis )) que nous les avons éprouvées au creuset y> de la réflexion. La substitution du régime y> constitutionnel à celui d'un arbitraire dont )) nous n'abuserons pas, entraînerait plus de )) maux que n'en porte avec lui le maintien )) de l'état existant. C'est le sentiment de l'in- » térêt de la population allemande qui dicta )) nos promesses : c'est un sentiment plus éclairé » de ce même intérêt qui les révoque ! )) Ces raisons eussent pu ne point paraître très solides:

( io3 ) les peuples auraient pu se dire que ce n'est pas à eux que la maturité manque , mais aux cabinets. On aurait supposé que, si les cabinets craignentPétablissementde gouvernemens libres, c'est que, dans ces gouvernemens, il faut aux ministres un autre mérite que celui de la naissance ou de la faveur, d'autres talens que ceux de l'intrigue, d'autres habitudes que celles d\ia travail obscur dans des conseils où. l'homme investi de la confiance du prince parle sans être contredit et décide saris opposition; mais, enfin, dans ce langage on eût reconnu un côté de bonne foi : si le mécontentement n'eût pas été calmé, il eût perdu de sa violence : on saurait gré aux ministres dirigeans d'avoir avoué ce qu'ils appelleraient une erreur : il y aurait contre eux moins d'irritation, et en leur faveur plus d'estime.

Quel a été le résultat de ce nouveau congrès de Vienne? à peu près ce qu'il devait être» Tout s'est réduit à une laborieuse rédaction de quelques articles entortillés et obscurs dont la substance tend à fortifier, autant qu'il se pourra, le principe monarchique. Si les grands cabinets ne se comprenaient pas entre eux indépendamment des mots dont ils font usage , un nouveau

congrès eût pu être nécessaire encore pour ex^ pliquer ce que par principe monarchique, entendent P Autriche et la Prusse. Il est essentiel de ne pas s'y méprendre. Pour ces deux puissances , relativement à elles-mêmes , principe monarchique signifie pouvoir absolu avec ou sans assemblées d'Etats, parce qu'en supposant que l'une des deux juge à propos d'admettre de telles assemblées dans son organisation , elle se réserve bien de ne leur donner qu'une forme qui les tienne dans son entière dépendance. Les mêmes mots, au contraire, veulent dire entraves aristocratiques y lorsqu'ils sont appliqués aux rois, grands-ducs et autres princes de la confédération. Il y a long- temps que la science de l'interprétation n'avait joué un si grand rôle dans les affaires de ce monde.

Je passe sons silence les discussions élevées à Vienne, relativement au système militaire de la confédération , et aux autres objets qui ne se rapportent qu'à l'Allemagne en particulier , le plan de cet écrit ne comportant pas des détails qui seraient de peu d'intérêt dans le mouvement général dont nous traçons, le tableau.

Cependant, que faisaient les peuples, tandis qu'à Yiemie on reprenait en sous -oeuvre les

( ioo ) mesures de Carlsbad pour en assurer l'effet en Allemagne , et tâcher d'en étendre au dehors l'application? Dans l'Allemagne, au sein même Cons,itmion de sa confédération , au mépris de Carlsbad , ^gïlïï* de Francfort et de Tienne , un de ces États , Parmstadu que l'on doit croire tremblans devant de si terribles menaces, reproduit d'une manière honorable pour le peuple, honorable pour le prince, la querelle qui avait eu lieu en Yirtemberg. Le prince donne une constitution , la population ne veut point d'une constitution imposée. La lutte s'engage 5 elle est vive, violente même. Quelques rigueurs ont lieu sans que le prince perde l'amour du peuple , sans que le peuple se désiste de ses prétentions. Une transaction termine le combat , et la constitution adoptée est , comme dans le Yirtemberg, l'ouvrage commun du prince et des sujets réunis. A quoi ont servi les résolutions de Carlsbad, de Francfort et de Tienne? Si , sous les yeux de l'Autriche et des autres grandes puissances , dans l'Allemagne même , la population d'un petit Etat ose contester au prince le droit de lui octroyer une constitution , et revendique avec succès sa part de concours dans la confection de sa loi fondamentale , qu'est devenue cette jalousie exigeante du

( i°6) pouvoir qui , la veille encore, repoussait les constitutions même données par les princes seuls? Cependant la Sainte - Alliance reste muette. Son silence a-t-il seulement pour cause l'exigui te du territoire où cette révolution s'opère ? Mais les principes sont indépendans de la grandeur ou de la faiblesse des États, ils ne s'étendent ou ne se resserrent point en raison du territoire ; et a quel titre peut-on refuser à des nations puissantes des droits dont on laisse à des Peuples peu nombreux un plein et entier exercice ? Nos regards ont été assez long-temps fixés sur l'Allemagne. Un grand spectacle nous appelle ailleurs.

Rétablisse- ^ ^ta*fc en Europe une nation qui avait, pencSimtiJTn 'dant quelques années, jeté un grand éclat par d Es^gne.eU son courage à défendre son indépendance , par sa fidélité à conserver sa couronne pour son roi captif. En l'absence de sa maison régnante , l'Espagne s'était donné une constitution. 11 est naturel , en effet, qu'un peuple qui fait tout pour l'indépendance de l'Etat, veuille la liberté pour lui-même. L'Europe applaudit aux Cortès, qui, resserrés dans Cadix , opposent à la fortune une fermeté souvent malheureuse , mais toujours indomptable. Dès i8io, l'Angleterre reconnaît

( *°7 ) leur légitimité : la Russie ( i ) la reconnaît de même en 1812. C'était justice : c'était une dette qu'acquittaient ces deux puissances. Jamais elles n'avaient eu d'allié plus utile. C'est aux Cortès qu'est dû le triomphe de l'Europe sur la France: c'est l'Espagne seule qui a amené l'Europe à Paris, qui a vaincu Napoléon. Les portes de Yalençay s'ouvrent : Ferdinand YII rentre en Espagne. Les sauveurs de l'Espagne, les libérateurs de leur roi vont recevoir à son retour d'éclatans témoignages de sa reconnaissance. Oui, si Ferdinand rentrait seul, s'il n'obéissait qu'à son cœur; mais il rentre avec un cortège de courtisans. Le nom seul de constitution les effraie : alors des modifications étaient possibles. Les proposer à la nation, les faire accueillir par elle, était chose facile. La justice le demandait au roi; la politique le lui conseillait; son penchant

(i)Il est vrai qu'après la paix de Tilsit, la Russie qualifiait les Espagnols du titre d'insurgés (lettre de M. de Romantsof au ministère britannique), mais c'était le moment de l'intimité du cabinet de Pétersbourg avec le chef du gouvernement français. Après avoir abjuré ce langage en 1812, quel motif peut le lui faire reprendre en 1822?

( 'o8) personnel l'y portait sans doute ; des hommes sages mêlaient leur voix à celle de la justice, de la politique, delà conscience royale. Les courtisans s'y opposent; ils l'emportent , ils sont seuls écoutés : la constitution est abolie , le nom même en est effacé. Les récompenses qu'obtiennent ses auteurs, sont l'exil, le cachot, les galères. Les héros de l'indépendance sont les martyrs de la liberté. Sur les ruines d'une constitution libre, le despotisme se relève dans tout l'appareil de sa force. Les débris de sa première organisation sont rassemblés ; on en recompose un édifice nouveau auquel le bras de fer de l'inquisition vient prêter son formidable appui. Toutes les terreurs planent plus que jamais sur la nation espagnole. Toutes les servitudes pèsent de nouveau sur elle. On conspire; les conspirations sont impuissantes, chaque tête audacieuse qui essaie de soulever le joug tombe à l'instant sous la hache d'une vengeance aussi prompte que la foudre. Nulle partie despotisme n'a été entouré d'un plus menaçant appareil : l'Espagne est immobile; l'humanité la contemple avec douleur, les partisans du pouvoir absolu, avec ravissement. Ceux-ci voient en Espagne le chef-d'œuvre de l'organisation so-

( «og )

dale : c'est là que s'est réfugié, selon eux , le principe monarchique affaibli dans le reste de l'Europe : il n'existe qu'en Espagne dans toute sa pureté. Là seulement est le type de la vraie monarchie. Malheur à qui suit une autre route , à qui pratique d'autres maximes ! Non contens de poursuivre de leurs éloges le gouvernement espagnol , ils les transportent au malheureux monarque : ils ne voient la royauté qu'en lui , la royauté s'est faite homme , il est pour eux l'homme -roi par excellence. Ainsi s'exprimaient-ils encore le 3i décembre 1819. Il était temps. Le premier janvier 1820, l'Espagne s'est réveillée libre. Prononcé dans l'île de Léon , le cri de liberté a retenti dans toute la péninsule. La population en masse répond à cet appel inattendu. Elle relève avec assurance sa tête trop long-temps abaissée : les citadelles du despotisme se renversent sur elles-mêmes ; le colosse aux pieds d'argile croule dans la poussière, et la liberté, comme le phénix , renaît de ses cendres. Les yeux du prince se sont ouverts : il frémit à l'aspect de l'abîme où l'ont conduit de perfides conseillers ; il voit l'Etat en ruines, l'administration en désordre , le trésor sans ressources , le gouvernement sans crédit; il comprend que

( >*«) c'est par l'union étroite du trône et du Peuple, que l'Etat peut reprendre une existence nouvelle ; que la liberté seule est capable de donner au pouvoir du prince une modération qui ne soit pas la faiblesse, et une force qui ne soit pas la terreur. La constitution des Cortès est rétablie : les cachots rendent leurs victimes à la lumière , et des mains encore cicatrisées du poids de leurs chaînes, sont appelées à manier les rênes du gouvernement.

Ce n'est pas sans chagrin et peut-être saris effroi , que les cabinets des monarchies absolues ont remarqué la rapidité du mouvement opéré en Espagne et le peu de résistance qu'il a rencontré. La leçon ne pouvait pas leur être indifférente. Dans le premier moment, leur improbation n'ose se porter sur la nation espagnole, dont il est difficile de justifier l'oppression. On reconnaît que sa patience n'a cédé qu'à de légitimes motifs. Seulement on s'alarme de la nature de la constitution qu'elle a recouvrée, constitution que l'on désigne maintenant comme un Code de démocratie ( i ) royale; mais que l'on

(t) Expression de M. de Metternich.

C ni )

ne qualifiait pas ainsi , lorsque , servant aux Espagnols de drapeau contre les Français, elle enfantait ces héroïques efforts qui produisirent pour l'Allemagne et pour la Russie la plus importante diversion. Malgré ces préventions naturelles de la part des monarchies absolues, la Sainte- Alliance reste inactive : le gouvernement espagnol est, sous sa forme nouvelle , admis dans la république européenne et ses agens sont reçus dans les cours principales, notamment à Pétersbourg.

Toute grande mutation dans un Etat froisse des intérêts, déplace des fortunes et irrite des passions. La liberté est naturellement en horreur à tout ce qui vivait de despotisme ; la religion épurée, à tout ce qui \ivait de superstition : les pouvoirs usurpés, les tribunaux oppresseurs , les privilèges vexatoires , tous les fléaux et tous les abus de l'ancienne monarchie espagnole, avaient nécessairement jeté dans le sol des racines qui n'ont pu être arrachées en un instant. Séduite par l'espoir de secours extérieurs, l'hydre à moitié vaincue se ranime. Ses têtes, sans cesse abattues, se renouvellent sans cesse , et il faut d'interminables combats pour affermir, contre les révoltes du despotisme

à l'agonie, cette même liberté qui avait été conquise sans combat.

L'un des malheurs de ces guerres intestines ? c'est que souvent l'instigation qui les excite et les fomente, part de la cour même du prince qui les condamne par ses actes publics, et cherche à les étouffer par ses armes. On abuse du nom du prince, et on lui crée un double personnage. On suppose qu'il n'est qu'en représentation dans le gouvernement réel ; qu'il est d'affection et en esprit parmi ceux qui veulent renverser ce gouvernement. Singulière position où des hommes, qui se présentent comme les seuls vrais amis d'un roi , l'accusent hautement d'imposture et de duplicité! Des bandes insurgées opposent une bannière uniquement royale à la bannière royale et constitutionnelle : ils opposent , ce qui est le comble de la maladresse comme de la fureur, l'Espagne de 1819 a celle de 1820, c'est-à-dire l'arbitraire pur à la constitutionnalité. Les circonstances s'aggravent, des complots se forment jusque dans la capitale, jusque dans l'intérieur du palais ;, ils éclatent; ils échouent : mais les rebelles vaincus invoquent le nom du roi, à l'aide duquel on les aurait trompés. Les défiances sont portées à l'extrême comme les

( "3) inquiétudes. Les précautions prises pour mettre la personne du prince hors de la portée de factieux qui ont l'impudeur de proclamer le retour du pouvoir absolu et de l'inquisition , ces précautions nécessaires donnent à la situation gênée du monarque les apparences de la captivité. Telle est malheureusement la position actuelle de l'Espagne. Mais nous avons à suivre en d'autres pays des mouvemens d'une même nature dans leur principe , dont les résultats n'ont pas obtenu la même consistance; mouvemens qui toutefois, par leur existence seule, bien que momentanée , attestent l'impuissance des prévisions des monarchies absolues.

Les cabinets n'étaient pas encore revenus de RevoiUiion la surprise que la révolution d'Espagne leur de NaPles* avait causée , lorsque tout à coup Naples leur a offert une représentation des mêmes scènes exécutées avec plus d'ensemble encore et de rapidité. Quelle est donc la magie de ce mot liberté , qui ébranle toutes les âmes, réveille les plus engourdies, double l'activité des plus ardentes, et les confond toutes dans un même sentiment? Le genre humain aurait-il été dans l'erreur, lorsque, depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos jours, c'est constamment le nom de la li-

berté que réclame la voix du malheur ? Non , le genre humain ne s'est point trompé : c'est la nature qui parle en lui • c'est la nature qui lui apprend que, dans la vie des sociétés comme dans la vie des individus, il n'y a de bonheur vrai, solide et complet, qu'avec la liberté et par la liberté. Il n'y a point de bonheur par l'esclavage. Le bonheur qui n'est que l'effet du caractère d'un maître, est fragile et changeant comme lui. C'est un accident qui n'a ni passé ni avenir. Il ne faut donc pas s'étonner que des nations même] dont le gouvernement actuel ne serait ni violent ni oppresseur , incertaines de la durée d'un bien-être lié à l'existence d'un prince ou d'un ministre , cherchent à s'élancer vers un ordre de choses dans lequel ce bien-être, cette sécurité , ce repos , auraient des bases plus assurées et de plus fortes garanties. Cet élan des peuples vers une destinée meilleure est moins surprenant encore lorsqu'ils y ont été préparés par leur propre gouvernement , auquel ils ne font que rappeler ses engagemens antérieurs. Certains journaux allemands ont révoqué en doute l'authenticité des proclamations de S. M. sicilienne, qui avaient promis au royaume de Naples une constitution dans laquelle le prince

( As )

ne serait que dépositaire des lois. On sait ce que signifient de pareils désaveux faits par de tels organes. Lorsque le royaume de Naples, bouleversé par tant de secousses, mais en même temps éclairé par tant de leçons, aspirait évidemment à trouver le repos dans un régime constitutionnel; lorsqu'il en a exprimé le vœu sous lé règne d'un étranger qui a commis la faute de n'y pas condescendre à temps , et qui n'en a fait qu'au moment de sa chute , la tardive et inutile concession ; lorsque S. M. S. , reléguée en Sicile, avait déjà donné à cette île un gouvernement représentatif, n'est-il pas sensible que , pour rappeler à elle le cœur des hàbitans de la portion continentale de ses Etats, elle a dû leur faire espérer des institutions protectrices que sans doute il était alors dans ses intentions de réaliser? Aussi, dès que le cri de liberté s'élève, quelle est la réponse du roi? La nouvelle promesse d'une prompte constitution. A l'instant , trois mots sacrés sont la devise des Napolitains , Dieu, le roi et la constitution • et en cinq jours tout est consommé. 11 n'y avait eu d'agitation que dans les esprits : ce ne fut bientôt que F agitation de la joie. En choisissant pour base de la nouvelle organisation la constitution

espagnole , on avait reconnu le besoin de la modifier. Cette modification sera faite de concert par le prince et par les députés de la nation. Le parlement s'assemble. Loin de nous la honteuse lâcheté qui insulte au malheur! Les Napolitains ont manqué d'habileté militaire ; mais à quel point n'ont-ils pas porté le courage civil ! honneur à leur parlement pour sa dignité, son courage, sa modération ! honneur aux grands ta-*lens qui l'ont illustré l honneur à sa loyauté , à son inviolable respect pour le roi! honneur même à la confiance qui permit le départ de ce prince ! Si en politique ce fut une grande faute , les calculs de la politique, qui se fondent sur de tristes suppositions, ne sont point du domaine des assemblées délibérantes. La situation était si nouvelle ! le soupçon eût été si injurieux , non pas seulement pour le roi , qu'aujourd'hui même on en absout encore , mais pour les puissances alors réunies en congrès! L'inexpérience des peuples avait peut-être besoin de cette grande leçon. Peut-être certaines mesures qu'aujourd'hui on affecte de blâmer en Espagne, ontelles pour cause principale le tableau des terribles conséquences qu'a entraînées pour le royaume des Deux-Siciles le voyage de Ferdinand IV.

Cependant quelle avait été en Espagne l'impression produite sur les esprits par cette pacifique révolution ? Une vive joie parmi les peuples, une menaçante anxiété dans les cabinets des monarchies absolues. Aux yeux de ceux-ci, l'innocence de cette révolution n'est pas une excuse pour elle. Sa robe blanche, que rien n'a souillée , ne la défend pas contre leur ressentiment. Quoique la constitution d'Espagne ait subi à Naples des modifications favorables à l'autorité royale, les ambassadeurs de ce royaume constitutionnel sont refusés même par les puissances qui ont admis ceux du roi constitutionnel d'Espagne.

Déjà se méditaient contre le royaume de Naples ^Révolution les projets qui ont été exécutés plus tard, lorsque , pour accroître encore l'irritation des cabinets et la joie des peuples, une autre nation passe aussi sans effort, sans secousse, sans obstacle , du régime de l'arbitraire au régime constitutionnel, heureuse , par sa position topographique , d'offrir peu de prise aux officieuses interventions de l'étranger! Quel peuple sera jamais excusable de chercher un remède à ses maux , si le Portugal ne l'est pas? Privé, depuis 1807, de la présence de son roi , et même de

celle de tous les membres de la famille royale, appauvri et dévasté par les invasions de 1809 et de 1810 , ruiné dans son commerce et son industrie j abandonné à lui-même , ou , ce qui est pire encore, livré à une régence dominée par un général anglais, colonie négligée d a Brésil devenu sa métropole, et toujours, comme auparavant, colonie de l'Angleterre, se pouvait-il que le Portugal ne se rappelât les engagemens contractés envers lui par ses premiers rois , qu'il ne se reportât à ces lois fondamentales consenties par eux (1), en acceptant la couronne, et dont la violation ou Foubli avaient insensiblement amené la décadence de l'Etat , et avec elle l'affaiblissement de la grandeur du monarque ? Certes, le soulèvement qui, en 1640, rendit le trône à la maison de Bragance , n'avait pas un principe plus légitime que la révolution actuelle. En Portugal comme en Espagne, comme à Naples, les peuples, dans leur retour vers la liberté, n'ont point été des usurpateurs : ils n'ont fait que reprendre ce qu'une injuste usurpation leur avait ravi. S'il est surtout un peuple à qui

CO En 1139 et ï i85.

( »9) il fût permis de remonter dans les temps antérieurs pour leur redemander ses anciennes institutions, c'est le peuple portugais, qui leui; avait du cinq siècles de prospérité et de gloire. Vainement il expose à l'Europe ces grands souvenirs, et fait valoir la légitimité de ses droits. Troppau récusera ses titres comme il récuse ceux de l'Espagne et deNaples, et le frappera de ses anathèmes , faute de pouvoir , comme Na~ pies, le frapper de ses armes.

C'est par la voix de l'Autriche et de la Prusse seules que s'était exprimée à Carlsbad la pensée de la Sainte-Alliance. L'approbation silencieuse du cabinet de Pétersbourg pouvait n'être pas un engagement pour lui, et il eut été loisible k ce cabinet d'adopter plus tard une conduite opposée, sans se mettre en contradiction ouverte avec lui-même. 11 était en son pouvoir, comme précédemment il avait été au pouvoir de l'empereur Napoléon , de se placer à la tête du régime constitutionnel en Europe , et de fonder, sur son association avec ce système , la suprématie la plus honorable dont jamais gouvernement ait été investi. A de certains intervalles on a pu croire que cette noble tentation n'avait pas été entièrement sans effet sur l'âme de l'empereur

Alexandre. La séduction eût été d'autant plus naturelle, qu'elle était sans danger. Il lui est facile, plus qu'à tout autre monarque, de se montrer populaire, sans avoir rien à craindre pour la diminution de son autorité, et pendant long- temps encore ses peuples auront un vif intérêt à voir dans ses mains le pouvoir le plus illimité pour les défendre contre l'oppression de la noblesse, qui, dans la plus grande partie des contrées dont se compose ce vaste empire, est propriétaire du sol et de ses habitans. Triumvirat Avant de mettre en scène les trois puissances

continental, L

Autriche , qui vont désormais figurer seules ou presque Prusse, seules à Troppau et à Laybach , il peut n'être pas inutile de nous représenter à nous-mêmes sommairement quelle est la situation de ces puissances : de plus , comme c'est ici la Sainte- Alliance personnifiée qui occupe le devant du tableau, comme les nouveaux congrès sont des congrès de souverains, quoique là, comme partout, ce soient véritablement les cabinets qiji agissent, il est convenable de nous arrêter un moment sur la position des monarques euxmêmes , de manière à les voir, non tels que des préventions plus ou moins vraisemblables pourraient nous les présenter, mais tels qu'ils sont en

( Mi )

effet. Moins nous aurons à louer leurs actes, plus il importe de ne pas nous méprendre sur leurs sentimens.

Les trois familles auxquelles la chute de Napoléon a livré la domination du continent, sont, sans contredit, fort anciennes quant à leur origine ; mais elles sont fort jeunes toutes trois dans la possession d'un grand pouvoir. La Russie (i) n'a pris position en Europe que par Pierre Ier : la Prusse (2) n'a été élevée au rang de grande puissance que par Frédéric II , et la maison de Lorraine (3) n'a été implantée en Autriche que par Marie-Thérèse.

Parmi les gouvernemens absolus , il n'est rien

(1) La dynastie de Romanow a fini dans l'impératrice Elisabeth. La maison de Holstein-Gottorp est montée sur le trône de Russie en 1 761 , dans la personne de Pierre III.

(2) En 1 52b , le margrave Albert de Brandebourg > grand~maître de l'Ordre teutonique , n'acquit la Prusse que grâce à la doctrine de Luther. Il se maria , et transforma en un duché héréditaire et souverain , la Prusse , qui appartenait à l'Ordre. Encore resta-t-il sous la mouvance et la directe de la couronne de Pologne.

(3) Ce n'est qu'en 1542 que le duché de Lorraine a été déclaré Etat souverain , libre et indépendant sous la protection de l'empire , et toujours soumis aux contributions déterminées par la diète.

de plus absolu qu'une autocratie , et cette autocratie semble pouvoir se maintenir long- temps dans toute sa pureté. A l'égard du reste de l'Europe, la population russe est arriérée de plusieurs siècles. L'empereur Alexandre en est à l'époque de Louis-le-Gros. Sa grande affaire est l'affranchissement des communes. Plus heureux que les rois de France, il n'a pas, comme eux , à combattre une noblesse rebelle et indomptable; mais si la noblesse russe n'attaque pas ses princes les armes à la main , Pétersbourg a été souvent le théâtre de ses guerres domestiques ; et, dans les combats que se livrent entre elles les grandes familles pour la disposition de l'autorité , le prince périt souvent victime de leurs ambitions rivales. Ce sont des conjurations de cour auxquelles le peuple est à peu près indifférent, parce qu'en changeant de maître, il ne change guère d'état, la rigueur ou îa bonté du monarque n'ayant d'effets très sensibles que pour les classes supérieures. De longues années s'écouleront avant qu'il y ait en Russie un tiersétat qui prenne quelque consistance. Si l'avenir répond au passé, dix empereurs peuvent succomber dans les révolutions du palais^ avant que l'autorité royale ait rien à craindre des pré-

( «*3 ) tentions démocratiques de la population. De tous les princes qui se sont assis sur ce trône sanglant, le plus humain est assurément le monarque qui règne aujourd'hui. Loin d'avoir à lui reprocher aucun acte de barbarie , à peine trouve- t-on dans sa vie les traces d'un acte de sévérité. Quand le prestige qui fascine ses yeux sera dissipé, combien il gémira de la politique de son cabinet, si froidement inhumaine pour l'Italie et pour la Grèce !

La maison de Prusse serait peut-être encore dans le second rang des Etats germaniques, sans la vanité d'un de ses princes. La vanité obtient le titre de roi. Les fils du prince vaniteux sont dignes du titre qu'il leur a légué. L'avarice de deux rois et leur passion pour les manœuvres militaires préparent à Frédéric H un trésor et un noyau d'armée : guerrier et politique , celui-ci s'agrandit des dépouilles de l'Autriche et de la Pologne. En mourant, il laisse à la grande monarchie qu'il a créée le rempart de son exemple et de sa gloire. Ce rempart, renversé par son successeur, est relevé par le roi actuel. Dix ans d'une administration sage , sous Frédéric-Guillaume , ont reconquis à la Prusse sa considération éclipsée. Son armée, rétablie de son échec

(ia4)

en Champagne , semble être de nouveau pour ce pays , suivant l'expression de Frédéric II, ce que sont pour le monde les épaules d'Atlas. Une politique passionnée s'empare du cabinet en 1806. L'Atlas prussien est renversé, la monarchie s'écroule, et le monarque achète la paix par le sacrifice de la moitié de ses Etats, Enfin , après de rudes épreuves, le jour de la résurrection arrive pour lui ; et non-seulement ce prince recueille tous les débris de son naufrage, mais il s'enrichit d'un supplément nouveau de belles et importantes possessions. A une exception près , tous les rois de Prusse ont été prudens et économes ; on reconnaît en eux des hommes qui avaient leur fortune à faire. Cette fortune est faite. Leur esprit pour le moment doit être l'esprit de conservation. Si le monarque régnant se montre en tiers dans les congrès qui s'interposent spontanément dans les affaires des autres pays , tout autorise à croire qu'il y porte un concours très secondaire, et que, peu sensible à ce triste honneur, il ne demanderait pas mieux que de déposer la part de toute-puissance dont son nom partage à regret la responsabilité.

Les princes de la maison de Lorraine, riches déjà de leur illustration antérieure , n'ont pas

( «5 ) occupé sans distinction le nouveau rang auquel ils sont parvenus. Ce n'étaient pas des princes sans mérite que ce Joseph II , qui malheureusement rendait impossible par sa précipitation le bien qu'il voulait faire ; que ce Léopold , plus circonspect, qui savait exécuter comme il savait vouloir, et qui , si justement chéri en Toscane ; a trop peu vécu pour l'Autriche. Aujourd'hui encore la bonté de cette famille revit dans l'empereur régnant , et sa gloire militaire a un digne soutien dans l'archiduc Charles.

Un trait commun caractérise les trois chefs des grandes monarchies que la Sainte -Alliance unit le plus étroitement , la droiture du caractère personnel et la simplicité des mœurs. Les Français, accoutumés aux anciens usages de la cour de Versailles , tout étonnés de ne rien voir de pareil à Vienne , à Berlin et à Pétersbourg , ont appelé ces royautés modestes des royautés bourgeoises > et ils n'avaient pas tort. Nous honorons en elles cette qualification; mais elles pourraient en mériter une plus flatteuse encore, et nous aimerions à les nommer des royautés citoyennes , si, plus occupées de la masse des populations que de la classe qui forme leurs cours, elles cessaient de voir dans leurs sujets des ordres

( '26) inégaux en droits , des bourgeois , des paysans et des nobles, pour n'y voir que des hommes ayant des droits égaux aux avantages de la société, que des citoyens.

L'inégalité n'est pas cependant tout- à-fait la même dans les trois monarchies. En Russie, il n'y a guère que des paysans et des nobles, des serfs et des seigneurs. La Hongrie et la Bohême offrent à peu près le même spectacle; mais dans les provinces allemandes de l'Autriche , la bourgeoisie, plus riche, plus industrieuse, commence à obtenir quelque considération. Cette considération est beaucoup mieux établie en Prusse; l'instruction y est générale, et l'homme y sent sa dignité. On ne doit donc pas être surpris que ce soit dans ce dernier royaume que se manifeste le vœu le plus vif pour l'établissement d'un régime constitutionnel. Vainement on en étouffe l'expression. Le silence parle, et il est impossible qu'il ne finisse par être entendu. En reconnaissant que les gouvernemeus d'Autriche et de Prusse sont doux et paternels pour leurs anciennes provinces, on ne peut nier qu'ils ne soient durs, oppressifs, tracassiers pour leurs possessions récemment acquises. Peut-être est-il difficile qu'il en soit autrement; mais si, même

( «27 ) dans ses anciennes possessions, "l'autorité prussienne se permet des actes de rigueur inouïs jusqu'à ce jour, ce changement de système est îa suite du combat élevé entre la nation qui veut des institutions libérales, et cette autorité qui, en renouvelant périodiquement la promesse qu'elle en a faite, s'obstine à en ajourner l'exécution.

De cet exposé exact et sincère il résulte que, si les trois monarques , qui s'arrogent le droit de délibérer sur l'organisation intérieure de quelques autres Etats , s'érigent en soutiens du pouvoir arbitraire, ce n'est pas qu'aucun d'eux agisse par un calcul d'intérêt direct bien pressant, ni qu'ils aiment ce pouvoir pour ses abus. L'erreur de leur part a donc un autre principe.

Dans ces trois Etats, la charpente de l'édifice politique et administratif est composée de matériaux qui tous appartiennent à une classe privilégiée. Si un homme d'une classe inférieure force la barrière, soit par la faveur, soit par le mérite, on l'incorpore (i) aussitôt dans cette

(1) Dès i53o,sous Charles -Quint, les Fuggers, riches banquiers d' Augsbourg , sont faits comtes de l'empire.

( «8) classe , et dès le moment même il devient l'adversaire de celle dont il est sorti. C'est sur cet échafaudage artificiel que sont placés les trônes , au lieu de reposer sur leur base naturelle, sur la masse des populations. Comme les constitutions nouvelles portent des atteintes sensibles à cet ancien édifice là où elles ne le brisent pas entièrement , on conçoit qu'à Troppau , à Laybach , et , dans ce moment , à Vérone , l'aristocratie européenne , qui règne dans les cabinets , et prête sa voix aux monarques, pose pour premier principe le maintien de ce qui existe , et prenne toutes les mesures imaginables pour rétablir ce qui vient dJêtre détruit. A la vérité, la persévérance du cabinet de Pétersbourg est moins facile à expliquer que celle des deux autres puissances. Nul intérêt sensible ne le retient dans cette voie , tandis qu'une foule de grandes considérations pourraient l'appeler à un rôle différent ; mais peut-être faut-il compter, comme ayant quelque influence sur sa conduite , soit une sorte d'engagement antérieur , dont il n'avait pas toutefois dû prévoir les conséquences , soit ce sentiment d'amour-propre qui met sa jouissance à montrer tout ce qu'il peut en relevant ce que d'autres ont abattu ; soit cet embarras

( ^9 ) que l'on éprouve à se désister d'un système par la crainte des difficultés que pourrait entraîner l'adoption d'un système contraire. Pendant longtemps il y a eu à Pétersbourg un parti anglais et un parti français ; mais à côté d'eux se trouvait un parti russe, qui souvent maîtrisait les deux autres. Aujourd'hui il y existe, dit-on, un parti autrichien et un parti grec. S'il y existe aussi un parti russe , ce n'est pas certainement ce dernier qui l'emporte.

D'après le sommaire que je viens de tracer des situations politiques et morales des trois puissances qui, dans des congrès périodiques, se constituent Haute-Cour européenne, on voit que c'est la monarchie absolue qui cite la monarchie constitutionnelle à son tribunal. L'ordre de la justice est interverti : les juges sont des adversaires : leurs jugemens sont suspects. D'un côté, en effet, est le règne de l'arbitraire; de l'autre , le règne de la loi. Les trois monarques arrivent à Troppau. L'un est venu du pays des Goths et des Vandales ; l'autre, du fond de l'ancienne Scythie ; le troisième , de la capitale de la Pannonie, de cette Vindobona qui reçut les derniers soupirs de Marc-Aurèle. Puisse l'ombre de ce grand empereur apparaître aux trois prin-

ces réunis, et leur apprendre ce que le trône doit à l'humanité! Bizarre destinée du genre humain! Ces souverains de pays où la civilisation n'a pénétré que récemment, et par le secours des lois romaines , ont quitté leurs Etats pour examiner entre eux quelle est la législation qui convient aux habitans de l'antique Parthénope; pour décider si la population de cette belle contrée a pu , de concert avec son roi , réformer son administration domestique , poser des limites à l'autorité, et rendre aux sujets des droits dont ils avaient joui sous leurs premiers princes. En 1820 et 1821, ils délibèrent sur le sort de l'Italie, qui, comme république guerrière , comme puissance ecclésiastique , a dans des siècles differens gouverné l'Europe et répandu les lumières chez les autres nations. En 1822, ils délibéreront sur le sort de la Grèce , dont les sciences et les arts avaient éclairé l'Italie. Si on leur demande où sont leurs titres , de qui ils ont reçu un tel mandat, ils présenteront une délégation divine qu'ilsSe sont décernée à eux-mêmes, un acte émané d'eux seuls, une alliance qu'ils ont nommée sainte et qui les rend les arbitres du monde , attendu qu'ils ont multiplié dans ce contrat les mots de paix , d'amour et de charité

( '3i ) chrétienne. Peut-être la légitimité d'une telle mission n'est-elle pas susceptible d'une démonstration très rigoureuse ; mais à l'appui de leur prétention , l'un de ces princes produit 400,000 hommes disposés à la soutenir , le second 3oo,ooo, le troisième 25 0,000 hommes. Tant de suffrages et de suffrages armés sont d'un grand poids. L'opinion qui rencontre le moins d'obstacles est l'opinion des baïonnettes. Le congrès est reconnu à Troppau , et il ne s'est trouvé sur le terrain aucun champion pour contester la validité de ses lettres de créance.

Un mois s'écoule consacré sans doute à des Con rès (ï discussions profondes. Si l'acte qui en résulte TroPPaun'est pas en lui-même un effort de génie, il faut avouer qu'avant d'émettre solennellement la proposition qui en forme la substance, il était naturel d'y réfléchir. Comme cette proposition , réduite à ses véritables termes, attaquerait dans sa racine l'indépendance même des Etats, il faut l'envelopper dans des circonlocutions qui la déguisent. Au lieu donc d'avancer l'axiome qui serait absurde par ses termes mêmes , qu'un Etat a droit de se mêler des affaires intérieures d'un autre Etat , on a dit : « Les souverains exercent » un droit incontestable , en prenant des me.su-

( i32) y> res communes de sûreté contre des Etats que y> le renversement de l'autorité par la révolte , )) met dans une attitude hostile contre tout gou- » vernement légitime. » Ainsi les souverains se réservent de qualifier ce qui se passe dans d'autres Etats que les leurs; de juger si les changemens qui se font dans ces autres Etats, sont un renversement ou une réformation ; si le mouvement qui les a opérés est ou n'est pas une révolte. Jusque-là, point de contradiction, tant que le jugement des souverains n'emporte avec lui aucun acte extérieur qui doive toucher les Etats dont ils apprécient les mouvemens domestiques , mais il n'en est pas de même si l'on prétend qu'ils peuvent déclarer que ces mouvemens sont une révolte qui mette les Etats où ils ont lieu, dans une attitude hostile contre les autres gouvernemens. Ici se découvre ce qu'il y a d'artificieux dans la liaison des idées et dans le vague des expressions : on aperçoit ce qu'il faut entendre aussi par l'expression innocente en elle-même de mesures communes de sûreté. Nul doute que tout Etat n'ait le droit de prendre dans son intérêt, et dans la limite de son territoire, toutes les précautions qu'il peut trouver utiles pour quelque cause que ce soit , et par conséquent

( »33) eu raison des évènemens dont un Etat voisin est le théâtre : s'il ne s'agit que de mesures défensives, toutes les opinions sont d'accord. La déclaration de Troppau ainsi expliquée, est d'une incontestable vérité : elle est au contraire radicalement fausse, si l'on entend qu'elle doive autoriser des mesures offensives. On aurait honte d'articuler clairement une prétention absurde: on en cache la pensée dans des termes généraux, qui, au premier coup d'œil, ne montrent pas toutes les conséquences que plus tard on en fera sortir. On voit que nous retrouvons à Troppau ce que nous avons déjà vuàCarlsbad, à Francfort et à Tienne, des arguties et des subtilités. Nous n'avons fait que changer de terrain. Les productions sont partout les mêmes. Décidément le siècle où nous vivons est pour les cabinets le siècle de l'amphibologie : l'équivoque est le sublime de leur politique. Cette pénible élaboration de phrases sophistiques ne dissimule que d'une manière très imparfaite le véritable sens qu'on veut y renfermer. Ce sens éclate malgré l'indécision des termes , et la doctrine qu'il trahit est tellement inadmissible que l'Angleterre si officieuse, si bénévole d'ailleurs pour le triumvirat

continental , se croit obligée de la combattre {

et d'en exprimer la réprobation.

Circniaïre du II était difficile en effet que , malgré sa mercabinet bri- . • -, . .

tanniqueim- veilleuse patience, le ministère britannique lais-

probative de • ■ -,.•,..

la déclaration sat proclamer , sans les contredire, des principes

deTroppau. / ' . , 1 11

qui ne sont rien moins qu une solennelle condamnation de la révolution de 1688; qui, en détruisant les titres en vertu desquels la maison de Hanovre est montée sur le trône, attaquaient les droits de cette famille, et qui, s'ils étaient admis, la constitueraient dans un état réel d'illégitimité. « Le système adopté par F Auy> triche, la Prusse et la Russie , est fondé , di- » saient ces trois puissances, sur les maximes y> mêmes qui servent de base aux traités par » lesquels s'est formée l'alliance des Etats euroy> péens. » 11 importait à l'honneur des ministres anglais de faire connaître à leur nation et à l'Europe que jamais ils n'avaient reconnu pour base des traités auxquels ils avaient eu part, des maximes diamétralement opposées aux lois fondamentales de la Grande-Bretagne. C'est ce qu'ils firent dans la chambre des communes, comme dans la chambre des pairs, et plus spécialement encore par la circulaire adressée ,

en date du 19 janvier 182 1 , à tous les agens anglais accrédités auprès des gouvernemens étrangers. « Le gouvernement de S. M. , écrivait lord a Castlereagh , ne croit pas que , d'après des a traités existans , les alliés aient le droit d'as- )) suraer aucuns pouvoirs généraux de cette » espèce , et il ne croit pas davantage qu'ils » puissent s'arroger des pouvoirs aussi extraor- )) dinaires, en vertu d'aucune nouvelle transac- )) tion diplomatique entre les cours alliées , sans » s'attribuer une suprématie incompatible avec )) les droits des autres Etats. y> Mon intention n'est pas de discuter ici les prétentions des monarques réunis en congrès, ni de développer tout ce qui justifie la déclaratien contraire de l'Angleterre. Dans mon écrit sur le Congrès de Troppau , j'ai déjà traité ces grandes questions, et d'ailleurs en ce moment, je ne suis qu'historien. Je me borne donc à faire remarquer que, depuis i8i5, cette circonstance est la première, et jusqu'à présent la seule (1) , où il ait éclaté un dissentiment notable entre l'Angleterre et les trois grandes cours du continent.

(1) Vérone vient d'en offrir un second exemple,

( liï)

L'objet de ce dissentiment n'est pas d'une médiocre importance. Les maximes émises à Troppau par le congrès sont une hérésie pour l'Angleterre, comme les maximes professées par l'Angleterre , et autrefois pratiquées par elle , sont une hérésie aux yeux du congrès. Ce n'est donc plus au nom d'une vérité incontestée que les cabinets commandent une muette obéissance. Il y a contestation même entre eux. Leur infaillibilité a rencontré un adversaire, comme autrefois celle de l'Eglise , et l'opinion de l'Angleterre est pour l'indépendance des peuples , en fait de réformation politique, ce que fut l'opinion de Luther en fait de réformation religieuse. A la vérité, dans la déclaration de l'Angleterre , on ne voit qu'une expression obligée de principes qu'elle se devait à elle-même de proclamer comme étant toujours les siens , mais qu'elle est peu jalouse de faire triompher pour les autres dans l'application. Cependant, c'est toujours un fait grave, essentiel y capital , qu'un démenti public donné par elle aux articles de foi qu'ont dressés les puissances qui prétendent courber l'Europe sous le niveau impérieux de leurs décisions. Le formulaire royal des congrès n'est pas seulement contesté, il est repoussé avec

éclat par le gouvernement d'un roi uni jusqu'à ce jour intimement avec les rois qui ont présidé à sa rédaction ; il est repoussé par celui de tous les gouvernemens dans lequel les hautes questions de l'ordre social ont été le mieux approfondies 3 et qui par conséquent doit avoir le plus d'autorité en de telles matières. Que serait-ce , si le ministère anglais, plus digne de la nation qu'il représente , et conformant sa conduite à son langage, eût rallié autour de lui les Etats qui partagent ses principes, et pris en main la cause des gouvernemens constitutionnels contre la suprématie que s'arrogent les monarchies absolues ? Quoi qu'il en soit, il n'y a plus unité de foi parmi les grands cabinets. Le schisme est avoué : il a pris , quant au dogme , le caractère le plus grave- et prétendre que les grandes puissances du continent ont le droit d'employer la force des armes pour faire prévaloir leur doctrine, c'est reconnaître que, de leur côté, l'Angleterre et les gouvernemens constitutionnels ont droit de former une croisade semblable , pour assurer l'empire à la doctrine opposée. L'Angleterre, il est vrai, ne paraît guère disposée à user de ce droit. En supposant qu'elle aime encore la liberté, ses actes doivent porter

à croire qu'elle n'en veut que ~j*our son propre compte , et qu'elle entend s'en réserver le privilège ; mais il n'en reste pas moins constant que, d'après les fatales maximes des cabinets , que le ministère britannique rejette et désavoue, les peuples régis constitutionnellement seraient aussi fondés à vouloir intervenir, les armes à la main , dans les affaires des monarchies absolues, que le sont celks-ci à intervenir dans les affaires des gouvernemens constitutionnels» Quand les choses sont arrivées à ce point, les discussions et le raisonnement ne sont plus qu'une vaine et frivole démonstration. La question est tout entière en point de fait. Les notes ,. les déclarations, les circulaires sont comme les épisodes d'une comédie destinée à l'amusement des esprits faibles. Toutefois, il semble que les cabinets se complaisent dans ces sortes de représentations , et qurils aiment à les prolonger. De Troppau on passe à Laybach. Le lieu de la scène change, mais l'action ne change pas. C'est à Laybach que se développe le drame lamentable dont la ruine de toute liberté en Italie va être le dénouement.

Tandis que les monarques délibèrent, le mouvement des peuples vers la liberté , se pré™

( '39 ) cipite à l'aspect même des préparatifs qu'on fait pour l'arrêter. Les peuples semblent craindre Révolution

1 x L .du Piémont*

d'arriver trop tard, et, par des efforts intempestifs , que ne soutient pas une force suffisante , ils ne font que livrer une proie plus facile à leurs adversaires. Ainsi , la révolution piémontaise n'éclate que pour être aussitôt étouffée. C'est dans cet essor des nations vers l'établissement de gouvernemens représentatifs que les monarques alliés croient reconnaître ce les effets ~» d'une vaste conjuration (i) tramée depuis ;» long - temps contre les pouvoirs établis, et » contre tous les droits consacrés par cet ordre » social sous lequel V Europe a joui de tant de » siècles de bonheur et de gloire. » Si les peuples qui aspirent à un autre genre de bonheur que celui dont ils ont joui sous Y ordre social tant vanté par les congrès, sont véritablement des conjurés, on a raison de dire que la conjuration est vaste. J'ignore où il faudrait en poser les limites. 11 faut avouer qu'à l'égard du bonheur des nations, les cabinets ne se montrent pas fort exigeans. Où sont donc ces siècles de

(i) Circulaire du 12 mai.

bonheur et de gloire dont on nous entretient ? Vainement j'ouvre les annales de l'Europe : j'aperçois des époques de grandeur pour les rois : je compte des jours de bonheur pour les peuples. Parfois, en certains pays, la gloire a rempli d'assez longs espaces : partout le bonheur n'a brillé que comme un éclair dans une profonde nuit. Au reste, nous n'en accusons pas les princes. Les malheurs du passé appartiennent autant à l'ignorance des nations qu'à celle des gouvernemens. 11 y aurait de l'injustice à vouloir que les rois fussent éclairés quand les peuples ne l'étaient pas ; qu'ils fussent humains, quand les mœurs générales étaient grossières et barbares. De nobles exceptions ont eu lieu , et nous aimons à honorer ]es princes qui se sont élevés au-dessus de l'âge où ils vivaient ; mais comme nous ne prétendons pas que tous aient dû devancer ainsi les progrès de la civilisation , il nous est permis , par la même raison , de désirer qu'aujourd'hui ils ne restent pas en arrière, et qu'ils ne s'arrêtent pas au quinzième siècle , quand nous avons commencé le dix-neuvième.

Congrès de Les souverains réunis, avant de quitter Troppau, avaient adressé à S. M. sicilienne , une lettre

Lajbach.

autographe par laquelle ils invitaient ce prince à se rendre à Laybach. Dans le temps on a signalé une phrase remarquable de cette lettre , phrase qui est ainsi conçue : ce Votre majesté ne y> douterapas que l'intention des cabinets assem- » blés ici ne soit de concilier l'intérêt et le )) bien-être dont la sollicitude paternelle de votre y> majesté doit désirer faire jouir ses peuples], )) avec les devoirs que les monarques alliés ont y> à remplir envers leurs Etats et envers le )) monde. » L'horizon de Troppau s'est singulièrement élargi à Laybach. Les cabinets réunis semblent s'être placés à une hauteur d'où ils considèrent, avec un impérieux dédain, tout ce qui se trouve au-dessous d'eux. Chaque Etat de second ordre leur apparaît comme un atome qui n'a droit à l'existence qu'autant que les devoirs des monarques alliés envers le monde n'y mettront point d'obstacle. Ces monarques étant seuls juges de ce que ces devoirs leur prescrivent, on conçoit à quoi se réduit l'indépendance des gouvernemens qui , au lieu de s'attribuer des devoirs envers le monde, se bornent à payer leur dette envers leurs peuples. Ce n'est pas non plus sans quelque surprise que l'on remarqua le caractère impératif de l'invitation

adressée à S. M. sicilienne. Suivant l'expression de ce monarque , les souverains lui avaient fait déclarer qu'ils n'auraient admis aucun autre pour traiter y -pas même les princes de sa maison royale. Ces formes menaçantes n'étaient pas rares dans les rapports des suzerains avec leurs vassaux; mais, avant 1821, on avait ignoré que les rois des Deux-Siciles dussent reconnaître des suzerains sur les bords de la Sprée et de la Neva! Les faits de cette époque sont connus : on sait quels furent les adieux du roi et de son peuple : on sait que, renouvelant les protestations de son attachement à l'ordre constitutionnel établi sous ses auspices, ce prince , en partant de Naples (i), pria Dieu de lui donner la force nécessaire pour accomplir ses sermens. Il arrive à Laybach. Nous ne rappellerons aucune des circonstances de son séjour dans cette ville. On a prétendu qu'à Naples il avait été le captif de son peuple : nous n'examinerons point si, à Laybach , il n'était point captif encore, et si ce dernier genre de captivité n'était pas, pour un prince généreux, le plus douloureux et le plus

(1) Réponse du roi à l'adresse que lui présenta le par* lement , le i5 décembre.

( '43) sensible. Est-il à supposer qu'un vieillard abandonné à lui-même , séparé des hommes investis de sa confiance, transplanté au milieu de monarques dont les troupes se dirigent contre ses Etats, ait pu , en une telle situation , jouir d'une liberté morale plus étendue que celle dont il jouissait dans sa capitale? Je m'abstiens de détails que devra cependant recueillir l'histoire , et je marche aux résultats. Ils sont cruels , ces résultats! Et qui pourrait ne pas plaindre Ferdinand IV, lorsqu'il écrit (i) au duc de Calabre, son fils , régent du royaume , « que les sou- » verains ne reconnaissent pas l'état de choses » résultant de la révolution du 8 juillet; qu'ils » en exigent la cessation immédiate ; qu'ils de- » mandent une garantie momentanée pour la » tranquillité de l'Italie, et qu'au surplus, ils )) laissent au roi le soin d'organiser un gouver- » nement, avec le conseil des hommes sages et » loyaux de sa nation, en conformité avec la )) paix générale et avec les intérêts permanens )) de son royaume? » On pourrait faire observer que , dans cette lettre , le roi de Naples exprime

(1) Le 28 janvier 1821.

les volontés des monarques réunis au congrès et non les siennes ; qu'il est leur organe par nécessité , et que , par respect pour eux , comme par crainte d'un mal plus grand, il a pu se croire obligé de montrer cette résignation passive qui cède à un irrésistible ascendant \ mais est-il roi encore le prince infortuné qui notifie à ses peuples l'ancantissement de leur loi fondamentale ordonné par une décision étrangère ? O dignité du trône , c'est ainsi que te comprennent des cabinets qui se présentent comme tes vengeurs ! Pour façonner les princes de second ordre au pouvoir absolu, les cabinets des grandes monarchies font peser ce pouvoir sur ces princes eux- mêmes ! Ils les font esclaves pour les faire despotes ! Afin d'assurer à Ferdinand IV une autorité sans bornes sur ses sujets, on le rend dépendant d'un général autrichien ! Les cabinets veulent des garanties contre l'irruption du régime constitutionnel : l'occupation militaire est le seul expédient qu'ils savent imaginer. Leurs moyens de persuasion sont dans le fourreau des épées dont ils disposent : leur éloquence est l'éloquence des baïonnettes. Tandis qu'on paraît négocier, le temps n'a pas été perdu : on a donné aux conférences le délai nécessaire pour la marche des

troupes : l'Italie est inondée ; Naples est au pouvoir de l'armée autrichienne. Le rire de l'insulte poursuit dans leur fuite les malheureux Napolitains. Sans doute il y a quelque chose d'affligeant dans l'état d'une nation qui ne sait pas soutenir le choc d'une armée ennemie , et dont les soldats , braves d'ailleurs sous d'autres drapeaux , se dispersent lorsqu'ils ont à combattre pour eux-mêmes et sur leur propre territoire. Est-ce le courage qui leur manque? non ; leurs bataillons incorporés dans nos rangs ont rivalisé de vaillance avec les nôtres. Est-ce défiance de l'habileté de leurs chefs? mais cette défiance eût dû cesser depuis que plusieurs de leurs généraux avaient obtenu une réputation honorable sous les bannières françaises. Peut-être le souvenir des revers anciens est-il le commencement de revers nouveaux, et, pour se relever de la longue habitude des défaites, il eût fallu, à la nation napolitaine, un ensemble d'action qui n'a pu exister. 11 n'est que trop probable que la principale cause de la dernière déroute a été dans l'incertitude même des esprits, partagés entre la patrie qui les poussait contre l'armée étrangère, et le nom du roi que l'on faisait avancer contre eux à la tête de cette armée. Les gouvernemens emploient

( i&) des siècles à énerver une nation; ils font tout pour la plonger dans une honteuse apathie ; et, si le signal du réveil vient à lui être donné par quelques âmes généreuses, on s'étonne qu'elle ne se montre pas aussitôt à la hauteur de ses nouvelles destinées. On ne change point en un jour le moral de la masse des populations , et c'est de cette masse que sortent les soldats. À Naples, comme en Espagne , c'est dans les classes riches et instruites que l'amour de la liberté s'est fait le plus vivement sentir. Aussi , dans les mêmes momens où une terreur panique rendait désert le champ de bataille, on a vu dans Naples le courage civil braver les supplices et les bourreaux; spectacle affreux qui attend Ferdinand IY à son retour. Ce prince rentre dans sa capitale ; il y rentre pour la troisième fois, et toujours par l'appui de l'étranger : mais cette fois il pouvait y rentrer seul. Si , médiateur plus heureux , il eût obtenu qu'on le laissât seul régler l'intérieur de son royaume avec les députés de sa nation, il eût été accueilli par les bénédictions publiques : précédé d'un trop funeste cortège, il y trouve l'abattement etle désespoir. Le parlement est dissous ; la tribune est renversée, cette tribune qui retentissait na-

( i47 ) guère de si nobles et de si patriotiques apcens. En France , dans le cours de notre révolution , la gloire militaire servait de voile à nos maux intérieurs. ANaples, le dévouement d'un grand nombre de généreux citoyens atténue la douleur des revers militaires. Livrée à la direction du roi et du parlement, la révolution napolitaine eut pu les honorer l'un et l'autre. Malgré la promptitude de ses désastres, elle n'a pas été sans éclat : elle a développé de beaux talens et d'honorables caractères.

Les mêmes volontés, devant lesquelles est tombé , à Naples , le gouvernement représentatif après une existence de six mois, qui eût dû le légitimer pour elles par la régularité de sa marche et la modération de ses actes; ces mêmes volontés l'ont plus facilement encore , dans le Piémont, anéanti à sa naissance. Ici l'autorité royale n'avait point admis de transaction. Ni le prince, quia déposé la couronne, ni son successeur, n'ont consenti à aucune modification du pouvoir existant. L'un et l'autre prétendent le conserver tel que , selon eux , leur famille l'a reçu (1) de Dieu. C'est un phénomène curieux,

(1) Voyez leurs proclamations datées de Modène , le ïG mars 1821.

( '48) à l'époque où nous sommes, que deux princes qui, après avoir été, depuis trente années, témoins des changemens opérés dans la forme de tant de gouvernemens , là, par un mouvement inattendu de la population , ailleurs , par un mouvement réfléchi et spontané du prince , partout, en conséquence de cette disposition naturelle des esprits qui , pour corriger les abus et les vices de l'administration , appelle les députés du peuple au partage de la puissance législative, c'est, dis- je, un spectacle fort extraordinaire, mais qui, sous quelques rapports, n'est pas sans intérêt , que celui de deux rois qui , comme étrangers au siècle où ils vivent, comme appartenant à un autre monde, se croiraient coupables s'ils se dessaisissaient de la moindre portion d'un pouvoir dont ils pensent que Dieu même leur commande de conserver l'intégrité. Toute croyance sincère est respectable. Nous respectons, dans ces princes, leur superstition sur le droit divin : nous la respectons de même dans les monarques alliés, parce que , dans les rois, l'erreur est de bonne foi ; mais il est difficile de la tolérer dans les cabinets, dans les ministres, parce qu'elle est de leur part un système et un calcul. Nous ne blâmons point le nouveau

( '49 ) roi qui accepte la couronne , mais nous aimons à rendre un hommage particulier à celui qui, regardant le pouvoir absolu comme un dépôt du ciel , et ne pouvant le conserver par ses seules forces , aime mieux quitter le trône que d'y rester assis sous la protection des armées étrangères. Dieu et mon épe'e est une ancienne devise des rois. Dieu et Vèpëe des autres est un mot qui doit coûter beaucoup à une bouche royale. Descendre du trône plutôt que d'articuler cette pénible invocation, est un acte digne d'éloges. Il y a des familles régnantes dans lesquelles l'abdication n'est pas un grand effort , et de ce nombre est la maison de Savoie; mais ni l'abdication d'Amédée VIII , qui se retire à Ripaille , ni celle de V ictor-Amédée II, qu'ont fatigué ses intrigues, ni celle de Victor-Emmanuel Ier, qui renonce en 1802 à une couronne dont il est dépossédé, ne méritent l'attention et l'intérêt qu'inspire celle de Victor - Emmanuel II. On ne peut se dissimuler tout ce qu'il y avait d'exagération et de singularité dans les opinions d'un prince qui, ne tenant nul compte de la marche du temps depuis l'occupation du Piémoiit par la France jusqu'au rétablissement des anciens possesseurs y voulait remettre toutes choses, au ma-

( *5o ) tériel et au moral, sur le pied où elles étaient la veille de cette occupation; mais on sait aussi que ce prince nourrissait dans son âme la vieille haine de toute l'Italie, et particulièrement des princes de sa maison, contre le joug des barbares, Tout prince qui repousse la domination de l'éti anger est, par cela seul, ami de ses peuples, 11 est à regretter que Victor-Emmanuel n'ait point , par une salutaire condescendance, voulu se prêter à l'admission d'un régime constitutionnel qui lui eût fourni les plus grands moyens pour accomplir ses nobles pensées et pour garantir, contre toute influence du dehors, sa propre sécurité et peut-être celle de toute l'Italie. Il nous est doux d'espérer que , si le roi régnant a cru devoir se soumettre à l'empire de circonstances qui placent sous ses yeux des troupes autrichiennes dans ses Etats , il est, comme le serait son frère , impatient de les en voir sortir y et que, s'il refuse aussi la liberté à ses peuples, du moins il lui tarde de recouvrer pour lui-même et pour eux la plénitude de son indépendance.

Lorsque le drapeau autrichien eut été arboré dans Turin comme dans Naples; lorsque des commissions militaires, établies dans ces deux capitales , prononcèrent des arrêts de pfosenp-

( >5« ) tion et des sentences de mort contre des hommes qui, en .ayant voulu réformer le gouvernement de leur pays, s'étaient abstenus de tout acte de cruauté et de rigueur ; lorsque la terreur partout répandue eut rétabli en Italie ce que, dans le style des congrès, on nomme l'ordre social, les monarques réunis songèrent à se séparer, et les cabinets crurent devoir exposer à l'Europe les motifs qui avaient dirigé leurs déterminations. Deux pièces remarquables ont dû particulièrement fixer l'attention publique. Quoique l'esprit des cabinets se fût déjà fait connaître par leurs publications antérieures, il s'est surtout montré sans voile dans leur déclaration du 12 mai et leur circulaire du même jour. Tant que les questions appartiennent encore à l'avenir, on les enveloppe dans des termes indécis. Quand le glaive les a tranchées ? le langage prend le caractère du glaive. Rien de plus tranchant en effet que ce sentencieux passage de la circulaire du ï 2 mai : <x Les changemens utiles ou nécessaires "» dans la législation et dans P administration » des Etats ne doivent émaner que de la volonté y> libre , de Y impulsion réfléchie et éclairée de y> ceux que Dieu a rendus responsables du y> pouvoir. » Ainsi $ la responsabilité des rois

( i5a) envers Dieu est désormais la seule chance de bonheur à laquelle les peuples puissent prétendre. Tout espoir d'amélioration dans l'administration , dans les lois, leur est interdit à moins que les changemens utiles et nécessaires n'émanent de la volonté libre , de l 'impulsion réfléchie et éclatée des princes. Jamais , en aucun pays , le despotisme n'avait été plus nettement établi en principe et consacré comme dogme. Jamais la pensée de la Sainte- Alliance n'avait été aussi bien éclair cie et mise à nu. Jamais les peuples n'avaient été aussi franchement avertis de ce qu'ils peuvent attendre des cabinets. Nous ne demanderons point quelles sont les réformes utiles qui n'aient dû être provoquées par les peuples et arrachées à la volonté du pouvoir , comment est libre la volonté de princes livrés à des courtisans dont les intérêts sont contraires aux intérêts des nations ; comment l'impulsion des rois peut être réfléchie et éclairée, quand tout ce qui les entoure détruit en eux la réflexion et repousse loin d'eux la lumière. Que des cabinets investis d'un pouvoir sans bornes ne soient pas pressés de s'en dessaisir , on le conçoit , mais proposer dogmatiquement aux peuples le pour voir absolu du prince comme le chef-d'œuvre de

( »53 ) la pensée humaine en fait d'ordre social , c'est vouloir reporter au gland des hommes auxquels le soc de Triptolème a procuré une nourriture plus délicate et plus exquise, ce L'idée d'obéir » et de commander tout- à-la-fois , dit un écri- » vain recommandable (i), d'être en même » temps sujet et souverain, suppose trop de lu- * mières et de combinaisons pour être aperçue )) dans l'enfance des peuples. » Les cabinets réunis à Laybach seraient-ils encore à découvrir cette idée qui cependant n'est pas neuve pour l'Europe ? et si, en ce qui les concerne, ils se trouvent bien de l'état arriéré de leurs peuples , est-ce une raison pour qu'ils prétendent faire redescendre les autres nations de l'âge viril à l'enfance? Mais nous avons envers eux une argumentation plus puissante à faire valoir. Le titre de Sainte- Alliance dont ils couvrent leurs principes, nous fournit de meilleures armes pour les attaquer : nous les prierons de se rappeler si c'est une royauté absolue que conseillent les saintes écritures, « Si le désir vous prend d'avoir y> un roi, » dit Moïse aux Juifs (2) , « choisissez-

(1) L'auteur d? Anacharsis.

(2) Deutéronome.

» en un qui aime la justice et toutes les autres » vertus..... S'il se laisse aller à des choses répré- J> hensibles, vous devez empêcher qu'il se rende » plus puissant qu'il n'est utile pour le Lien » public. » Ainsi le ciel même autorise les peuples à limiter l'autorité royale >■ et une confédération qui se dit sainte leur fait un crime d'en avoir même conçu la pensée ! Suivant elle, les peuples doivent attendre dans une immobilité respectueuse que la sagacité du trône aille reconnaître leurs besoins et y pourvoir de son propre mouvement. N'est-il pas naturel que la conscience des nations éprouve quelque incertitude entre les décisions de gouvernemens retardataires dans la civilisation , et la voix des hommes éclairés de tous les siècles, que vient fortifier encore l'autorité de la loi de Moïse?

Lorsqu'à l'appui des étranges maximes professées à Laybach , on vante le repos et le bonheur qui viennent d'être rendus à l'Italie, lorsqu'on célèbre te respect des cabinets réunis poulies droits des autres Etats, un tel langage , pour être apprécié, n'a pas besoin d'être contrediL Les faits sont là : ils parlent, et le genre humain sait à quoi s'en tenir. Toutefois relativement à l'indépendance des Etats, les cabinets, dans

( '55 ) Fembarras d'en pallier la violation trop manifeste , ont soin de ne parler que d'une indépendance restreinte et limitée, comme si l'indépendance n'avait pas un caractère déterminé et positif, comme si elle était variable au gré de telles ou telles puissances. « A l'avenir comme » parle passé, disent-ils (i), la politique des )) monarques alliés aura toujours pour but la )) conservation de l'indépendance et les droits » de chaque Etat, tels qu'ils sont reconnus et y> définis par les traités existans. » Là se reproduit le dissentiment de l'Angleterre. C'est contre ces limitations de l'indépendance des Etats qui , suivant les trois puissances continentales, sont fondées sur les traités existans, et contre les conséquences qui en découleraient nécessairement, que s'est élevé le ministère britannique. C'est à cette occasion qu'il a déclaré n'avoir jamais admis un tel sens dans les traités auxquels il a pris part. Il est malheureux que la réprobation donnée par l'Angleterre aux doctrines despotiques des congrès n'ait été qu'un hommage stérile et sans résultat rendu à la jus-

(i) Déclaration du 12 mai.

( i56 ) tice et à la vérité. Qu'importe aux peuples opprimés une indignation de parade, une déclaration de tribune, une protestation sur le papier, qui n'épargnent pas à un seul Etat d'Italie la présence des troupes autrichiennes, qui ne sauvent pas la dignité d'un seul prince, la tête d'un seul proscrit ? Qu'importe que le gouvernement anglais condamne les mesures adoptées, si, se bornant à s'abstenir de les seconder , il assiste froidement aux funérailles de la liberté italienne ?

La France n'est pas non plus exempte de reproches : elle est même plus coupable encore , puisqu'elle a donné aux déterminations des puissances une sorte d'adhésion conditionnelle ; mais la faute de notre cabinet n'excuse pas celle du gouvernement britannique. Telle était d'ailleurs la position de la France que, malgré l'ignorance et peut-être l'aveuglement passionné de notre ministère , un autre système énergiquement embrassé par l'Angleterre l'eût entraînée dans son mouvement. La lutte élevée entre les princes et les peuples d'Italie pouvait se terminer par des transactions non sanglantes , si l'Angleterre l'eût voulu. Ce qui a manqué et à l'Angleterre et à la France, c'est le sentiment de la politique

( tSj)

humaine et généreuse qui leur convenait à toutes deux. Tandis que le ministère illibéral de la France , oubliant toutes nos traditions d'Etat , sacrifiait nos plus précieux intérêts à sa haine contre la liberté, qu'il lui tardait de voir étouffer à Naples , pour la combattre avec plus de succès à Paris, le ministère britannique, sans être plus humain ni plus favorable à la liberté que le nôtre, sacrifiait l'Italie et sa propre influence dans cette contrée , à ses calculs de déférence et de ménagemens pour l'Autriche dans laquelle il prend son point d'appui contre la Russie. Rien dans la politique de Paris et de Londres n'a eu d'élévation ni de dignité : tout a été étroit , mesquin et servile.

Si , à cette époque de deuil , il y a eu quelque part de la vigueur et de l'audace, c'est dans le sang froid avec lequel les cabinets réunis ont prononcé leurs sinistres arrêts contre les peuples, leurs impitoyables sentences contre le genre humain. L'exaltation des cabinets était telle, que tout ce qui pouvait porter atteinte au pouvoir absolu , devait être à l'instant foudroyé par leur courroux.

Entre les milliers de maux qui ont accablé les Insurrection Grecs depuis quatre cents ans, Tune des chances

( i58) les plus fatales pour eux, est la date de leur dernière insurrection , sa coïncidence avec la réunion de monarques occupés à refaire tous les despotismes détruits , à renouer toutes les chaînes brisées , à faire rentrer sous le joug tous les esclaves qui avaient tenté de s'en affranchir. Pour être inscrit dans les plus désastreuses pages de l'histoire , il ne manquait au congrès de Laybach que d'étendre aux Grecs , soulevés contre les Turcs , les anathèmes lancés contre les insurrections européennes. Les malheureux Grecs n'échappent pas à la proscription commune. On cesse de voir en eux des chrétiens victimes de leur foi. Ce ne sont que des révolutionnaires dignes de tout châtiment. Leurs efforts pour repousser le bâton et le sabre ottoman , sans cesse levés sur leurs têtes, sont une rébellion envers le pouvoir légitime. Tout Grec qui s'arme contre ses tyrans est un Carbonaro , et il fait partie de la vaste conjuration tramée depuis long-temps contre l'ordre social... .de Constantinople. Les monarques réunis seraient ils donc étrangers à tout sentiment humain? Leurs cœurs seraient-ils inaccessibles à la pitié? Leurs ministres surtout ont-ils perdu la faculté de s'attendrir? Non. Les rois et peut-être les

ministres eux-mêmes gémissent comme nous des calamités de l'Orient. Les cris de tant de chrétiens indignement égorgés retentissent dans leur âme comme dans la nôtre. Quelle invisible force les attache donc par des nœuds de fer à cet arbre du despotisme, dont l'ombrage donne partout la mort? Une absurde et fausse politique qui, négligeant les trésors de bonheur enfouis dans l'intérieur des Etats , veut , avant tout, au-dessus de tout, établir, conserver 5 agrandir son ascendant extérieur. Il faut à l'Autriche, pour être satisfaite, l'asservissement de l'Allemagne et de l'Italie. Sa politique , dont je ne conteste pas l'habileté, a, pour parvenir à ce but , neutralisé l'Angleterre et rendu la Russie sa complice. On en était là, lorsque les monarques se séparèrent.

Malgré l'intimité de la cour de Vienne avec celle de Pétersbourg, la marche des évènemens a été telle qu'une rupture a paru inévitable entre cette dernière cour et la Porte ottomane. Cette rupture effraie à la fois l'Autriche et l'Angleterre. Toutes deux s'unissent pour la prévenir. L'Angleterre obéit à la peur exagérée d'un nouvel agrandissement de la Russie, comme si l'extension illimitée de l'empire russe , au lieu

( >6o) de le fortifier, ne devait pas être pour lui une cause prochaine d'affaiblissement. L'Autriche, il faut l'avouer , cède à de plus graves considérations. Outre le danger de se trouver bientôt en contact sur une plus grande échelle , avec une puissance qui déjà la menace et la presse sur un terrain trop étendu, elle craint d'être obligée, par suite d'évènemens qu'on ne peut prévoir, de relâcher la chaîne qu'elle fait peser sur l'Italie ; elle craint surtout, ce qui la touche de plus près encore, de voir se détendre l'arc de sa domination la plus chère, de sa domination sur l'Allemagne. Depuis le congrès d'Aix-la-Chapelle, ainsi que nous l'avons déjà observé, ce n'est plus la Russie, mais l'Autriche qui est le pivot de la politique générale. Pour que ce pivot soit ferme , il faut que tout le sol germanique lui serve de base. 11 serait ébranlé si quelque fraction de ce sol se détachait de l'ensemble et en rompait la continuité. Avant donc de passer aux affaires d'Orient, l'Allemagne appelle nos regards et réclame notre examen. Son état moral nous est suffisamment connu. Ce qu'il nous importe maintenant de considérer , c'est sa situation politique.

^VVVSftA^VVVVVWVVVMVVVVVVVVVVVVVVVVVV%A>VVVVVVVVVVVVVV\^

Page 1