‹ Les cabinets et les peuplesChapitre 9 sur 9 · DU CONGRÈS DE VÉRONE · texte numérisé non relu

DU CONGRÈS DE VÉRONE

Congrès de Vérone, ve'ri table

autocratie.

JLorsque Genséric, quittant Carthage, donna au commandant de sa flotte ordre de mettre à la voile, le pilote lui demanda de quel côté il devait le conduire : (( Yers les peuples que Dieu ;» veut punir, » lui répondit ce prince. Sans doute, par une inspiration plus humaine , chacun des monarques qui ont récemment quitté leurs Etats pour aller au loin décider du sort des nations étrangères, aura dit au chef de son cortège : ce Mène-moi vers les peuples que Dieu » veut sauver. » 0 Italie! puisse cette espérance n'être pas trompeuse pour toi î

Quel est le caractère de la réunion de cabi^ nets assemblés à Vérone? Ce congrès, comme ceux d'Âi.\-la-Chapelle , de Troppau , de Laybach , est tout simplement une autocratie eu-

ropéenne. 11 y a quelque temps, le journal officiel de la Grande-Bretagne , en révélant dans le nouveau ministère l'intention de rompre la longue connivence du ministère précédent auxt vues usurpatrices de la Sainte- Alliance , demandait si S. M. l'empereur Alexandre se croyait l'autocrate de l'Europe. Nous demanderons à notre tour si le ministère britannique actuel, partie intégrante du congrès de Vérone , n'est pas devenu membre d'une véritable autocratie -y si ce n'est pas un pouvoir autocratique que celui qui prétend pouvoir prononcer sur les formes de l'organisation intérieure de telles ou telles nations, sans en avoir reçu d'elles le mandat, que celui qui agit de son propre mouvement , qui ne tient que de lui seul sa délégation , qui n'a de titres enfin que ceux dont lui-même est la source. i

Le caractère du congrès étant déterminé , Composite*

n i i • • o tvt- du congrès.

quelle est la nature de. sa composition r JMous voyons à Vérone trois monarques, et les plénipotentiaires de deux puissances. Que les princes soient présens ou absens, ce sont les cabinets seuls qui agissent. Cinq cabinets- sont réunis. Chacun d'eux est entouré d'un cortège de diplomates qui forment son .conseil. Ainsi,

cinq gouverneniens sont représentés à Vérone. Tous les autres en sont exclus; mais admettons comme légitime dans ces cinq gouvernemens , la représentation générale du pouvoir; les nations sont-elles donc désintéressées dans les questions qu'il s'agit de débattre et de résoudre? Si au contraire , ce sont leurs intérêts les plus précieux, les plus directs qui sont mis en jeu, où est leur représentation ? qui parlera pour elles? qui fera valoir leurs réclamations? qui établira leurs droits ? J'honore infiniment tous les hommes qui ont rempli d'utiles fonctions , soit dans l'intérieur des départemens politiques, soit dans les missions à l'étranger ; mais , j'en demande pardon à leur expérience, si recommandable sous tant d'autres rapports, les habitudes de toute leur vie sont précisément dans cette circonstance un inconvénient et un danger. Leur instruction spéciale est celle qui est le moins bien placée au congrès , si toutefois , comme on le prétend, c'est de principes qu'on s'y occupe, et non de calculs. La question de notre époque est surtout une question de gouvernement civil. Il s'agit de savoir si les peuples ont droit de prétendre à être gouvernés conformément à leur esprit et à leurs mœurs P et

non suivant l'esprit et les mœurs, soit de leurs aïeux, soit de peuples étrangers ; si les cabinets, sous prétexte de maintenir ce qui est légalement établi , ne dépassent pas leurs justes attributions , en forçant des peuples qui ne sont pas leurs sujets de supporter l'existence d'abus, de vices d'administration très illégitimes en effet , bien que leur existence soit légale (i). Est-ce bien à des agens diplomatiques qu'il appartient de résoudre de pareilles difficultés? Pour eux, deux maximes composent le fonds de la science à laquelle ils se consacrent. Deux pensées occupent toute leur activité: au dehors étendre l'influence de leur gouvernement, au préjudice de celle des Etats étrangers ; au dedans étendre les attributions du pouvoir , aux dépens des droits des peuples et de ceux de tout corps qui jouirait d'une autorité quelconque , en diminution de celle du prince. Si l'on recherche quelle est la morale à leur usage, quels sont leur catéchisme , leur bréviaire , on trouve que presque tous ils en sont encore à la politique du

(1) Jamverb illud stultissimurn , existimare omniajusta esse j quœ scita sint in populorum institutis aut legibus. ( CjoÉron j De legibus. )

moyen âge. La justice , pour eux, c'est ou l'affermissement ou l'extension du pouvoir. « Le » plus grand acte de justice que puisse faire le » prince, dit Fra Paolo, est de se maintenir. )) J'appelle justice tout ce qui concourt au » maintien de l'Etat. /) Ces préceptes donnés aux Vénitiens sont ceux qui président encore aujourd'hui aux destinées de l'Europe. Lorsque telles sont les maximes qui forment la règle de conduite des cabinets , lorsque ce sont des hommes nourris de ces maximes que les cabinets consultent, tout s'explique, et le langage et les actes; Troppau et Laybach n'ont plus rien qui doive surprendre, et, s'il n'était pas survenu des incidens qui doivent modifier en quelques parties , les principes et plus encore les procédés , nous saurions d'avance ce que nous avons à attendre de Yérone.

Il n'entre pas dans ma pensée de proposer pour la politique les colloques qui, quelquefois, avaient lieu devant les princes pour les démêlés religieux. On sait trop qu'en définitive le théologien le plus habile était celui dont les argumens avaient pour eux l'appui de la force et du glaive; mais, si de nos jours de pareils combats en champ clos étaient encore possibles,

( 3G7 ) pyjsè quelle facilité les défenseurs de la liberté civile et politique des nations triompheraient des champions du pouvoir absolu, et briseraient les lances sophistiques de leur diplomatie !

La première vérité qui saute aux yeux de tout homme raisonnable est celle-ci. Le caractère du congrès de Yérone est une autocratie qui , du moment qu'elle dépasse la frontière des cinq gouvernemens dont elle se compose, devient un pouvoir usurpateur. La composition de ce pouvoir et le choix unilatéral de ses a gens sont une monstruosité, puisque l'une des parties intéressées siège comme juge sur son tribunal, et que l'autre n'a ni représentation 5 ni défenseurs.

Quel est maintenant l'objet des délibérations objet des &; d'un tribunal si étrange, et composé de pareils ' congrès. * élémens? La déclaration de Troppau nous avait appris que les cabinets avaient vu du même œil les révolutions d'Espagne, de Portugal et de Naples, mais que c'était de c\lle de Naples qu'ils s'occuperaient la première. La circulaire de Laybach, du 12 mai 1821, sans révoquer ce qui avait été déclaré à Troppau, mais y ajoutant une spécification nouvelle, nous a dit d'une manière précise que « la réunion se renouvel-

» lerait dans le courant de l'année prochaine ; » qu'on y prendrait en considération le terme » à fixer aux mesures qui, de l'aveu de toutes » les cours d'Italie , et particulièrement de celles » de Naples et de Turin, avaient été jugées né- » cessaires , pour raffermir la tranquillité de la » péninsule. » Ainsi, le motif antérieur de la réunion actuelle comprenait les affaires d'Italie, de Portugal et d'Espagne. Le cours du temps est venu y ajouter celles de la Grèce et les différends de la Russie avec la Porte ottomane. Le champ est vaste : les peuples sont attentifs ; l'humanité inquiète ignore ce qu'elle doit espérer ou craindre.

A en croire les journaux, organes des divers cabinets, la diplomatie des puissances est consciencieusement occupée de questions qui ne se rattachent pas moins à la morale qu'à la politique : elle pèse dans les plus rigoureuses balances les droits respectifs des Etats et les plus graves principes du droit des gens. Avant les congrès de Troppau et de Laybach , il était encore permis de penser que les cabinets balanceraient à faire une solennelle abjuration des principes que la raison des siècles a consacrés comme des vérités fondamentales et hors de

toute contestation. Aussi employèrent-ils près de deux mois en hésitations à Troppau, avant de publier une déclaration qui eut pu être rédigée en dix minutes , mais à laquelle ils ne se décidaient qu'avec cette répugnance qu'on a, malgré soi , pour ce que le bon sens et l'équité désavouent , quoique la politique l'approuve , l'autorise ou paraisse même le commander. Depuis que ce pas , fait en théorie, a été suivi d'une si terrible application ; depuis que Laybach a vu éclore ces circulaires, ces déclarations célèbres que l'histoire conserve comme des monumens de l'abus le plus audacieux du sophisme dont l'abus de la force ait jamais donné l'exemple , peut-il exister en ce moment des questions de droit et des discussions de principes? Comment croire que les maximes du droit des gens , foulées aux pieds à Laybach et à Troppau, puissent se réveiller à "Vérone, y être remises en honneur, et redevenir le mobile des résolutions des cabinets? Nous ne doutons pas que le nom du droit des gens ne figure dans tous les mémoires, ne se multiplie dans les notes et ne tienne une grande place dans les protocoles. Personne ne sera dupe de ce luxe sentimental des expressions. Le droit des gens de chaque

cabinet sera tout simplement sa convenance. En somme, ce ne sont point des principes qui sont en présence à Vérone , ce sont des intérêts. Dislocation Trois intérêts occupent le premier plan. A

de Ja Sainte- , ' , œ

Alliance, cet égard le congres de Vérone oiire une nouveauté. A Troppau et à Laybach, où l'Angleterre s'était effacée \ la Prusse avait siégé nominalement à côté de l'Autriche et de la Russie. Depuis le changement de son ministère , l'Angleterre a fait entrevoir une volonté ; elle a repris sa place. Une grande puissance n'est jamais déshéritée de ses droits que par elle-même. Avec un ministère plus habile , la France pourrait demain se réhabiliter, comme l'a fait hier l'Angleterre. Celle-ci a fait brèche à la Sainte- Alliance : il y a dislocation du triumivrat fondateur. Quoique , jusqu'à présent, l'Angleterre n'eût pas accédé à l'alliance du 26 septembre i8i5, lord Londonderry en était censé membre correspondant. L'Angleterre était comme emmaillottée dans des langes où elle n'avait pas de mouvement à elle. Le nouveau ministère l'en a délivrée. Elle va se mouvoir par elle-même. Peut-être l'Europe n'y trouvera-t-elle pas un avantage immédiat , mais il est toujours bon que chaque Etat marche directement et avec franchise vers ce qu'il croit

(37i ) être son véritable intérêt. Ainsi sont en première ligne à Yérone trois cabinets, ceux de Londres, de Pétersbourg et de Tienne • en sous-ordre , ceux de Paris et de Berlin ; Paris par la faute des hommes , Berlin par la faute des choses. Assurément, je ne viens point contester le mérite des négociateurs français, je ne combats que le principe de la politique qui les dirige. Il y a bien de la différence entre l'agitation et l'action, comme aussi entre l'action que l'on prend pour soimême , et le poids que l'on porte dans l'action des autres. Que la diplomatie française s'agite plus ou moins à Vérone , elle trépigne , elle ne marche pas. Est-elle assez peu circonspecte pour s'élancer en avant? Elle ne change rien à la marche calculée des autres cabinets. Si le résultat de tant d'agitation est de prendre pour elle l'action avec tous ses dangers , aurait-elle l'ingénuité de regarder comme un succès une approbation si facile à obtenir, quand tous les risques et toutes les charges sont pour l'Etat qui la demande? L'importance du rôle d'un cabinet ne se mesure pas à la gravité des périls dont il accepte la chance. 11 serait plus exact de dire que la vérité est dans l'assertion contraire. La gravité des périls est bien plutôt , de la part de celui qui s'y

ai.

Italie.

dévoue, la mesure de son imprudence , quelquefois même de sa folie, souvent de sa simplicité. Au reste , ce que j'ai spécialement en vue d'établir , ce sont les dispositions qu'ont apportées à Yérone les diverses puissances , ce sont les intérêts que chacune d'elles a dû chercher et cherche à y faire prévaloir. S'il est des cabinets , et il est à craindre que telle ne soit la position de la France , qui portent au congrès des intérêts factices et des passions , au lieu d'y porter les vrais intérêts de l'Etat et du pays, à côté de ce qu'ils font, on voit assez ce qu'ils devraient faire. Les intérêts fondamentaux des Etats ne sont pas une chose variable comme la passion et le caprice; ils seront après le congrès les mêmes qu'auparavant. Si une fois on les a bien étudiés, bien compris , on sera en état d'apprécier les résolutions qui seront adoptées , de reconnaître quels cabinets auront marché droit vers leur véritable but , quels autres auront fait fausse route. Du haut de l'observatoire que je travaille à élever ? il me semble qu'on pourra suivre des yeux et juger sainement les mouvemens de la politique européenne.

Une question qui souffrira peu de débats parce qu'elle est résolue d'avance , est la prolon-

galion de l'occupation militaire du royaume de INaples et probablement aussi du Piémon t , ou au moius de l'importante place d'Alexandrie (i). Cependant , d'après les déclarations mêmes de Laybacli, ne serait-on pas fondé à attendre des résolutions d'une nature toute différente? « Des )) motifs d'une gravité incontestable et pleine- )) ment justifiés par les résultats > avaient , disait » la circulaire du 12 mai, déterminé les souve- » rains à intervenir dans les affaires de l'Italie, w Ils sont loin de vouloir prolonger cette inter- » vention au delà des limites d'une stricte né- )) cessité. » On pourrait, en passant , admirer la naïveté de l'aveu qui allègue le résultat de l'intervention , comme la justification de ses motifs, mais nous nous bornons à signaler la partie

(1) On ya, dit-on, diminuer dans le royaume de Naples la force de l'armée d'occupation. C'est déjà , sans contredit, un bien pour les habitans; mais, tant que le principe de l'occupation subsiste , ce n'est là qu'un allégement de charges pécuniaires. Il n'y a point pour ce royaume rétablissement de son indépendance. A l'égard du Piémont, on annonce l'évacuation de son territoire comme prochaine. Elle ne sera réelle qu'au moment où les Autrichiens remettront Alexandrie aux troupes pré- ' montaises.

(374) du sens de ce passage qui pose la stricte nécessité comme limite à la durée de l'intervention.

Existe-t-il une nécessité réelle de maintenir des troupes étrangères à Turin et à Naples? Je passe sous silence toute question de droit 5 je m'en tiens à la question de fait telle qu'elle est posée par les cabinets eux-mêmes. Peut-être est-ce aux rois de Sardaigne et de Naples qu'il faudrait demander s'ils croient avoir besoin de troupes étrangères pour être tranquilles au milieu de leurs sujets; mais il est peu probable que l'on s'adresse à eux \ car leur réponse ne serait pas douteuse. Si ces deux princes pouvaient bésiter un instant, on aurait peine à croire à leur liberté morale. Quelque prix en effet qu'ils puissent mettre à exercer dans leurs Etats un pouvoir indépendant de toute participation de leurs peuples j ce serait leur faire outrage que de supposer qu'ils puissent ne pas éprouver chaque jour le sentiment le plus douloureux en voyant dans leur capitale des uniformes étrangers , comme si dans leurs propres Etats une telle protection pouvait leur être nécessaire. Faut -il même compter pour rien l'orgueil si naturel qui s'attache à une longue possession de la couronne ? Ne

doit-il pas pèsera l'amour-propre très légitime des princes de cette antique maison de Savoie , qui , dès le douzième siècle , étaient investis du vicariat de l'empire; qui, dans le quinzième, prirent le titre de rois de Chypre; qui , au commencement du dix-huitième, ont possédé le royaume de Sicile, et qui, depuis en échange, ont reçu le royaume de Sardaigne , ne doit-il pas leur peser , et plus encore sans doute aux rois de Naples , membres de la plus ancienne maison souveraine de l'Europe, de paraître devoir le maintien delà paix dans leurs Etats , et même la conservation de leur trône, à des familles récemment parvenues à la dignité royale , à des petits-fils des ducs de Lorraine , des ducs de Prusse et des ducs de Holstein Gottorp?^ Non , il est impossible d'admettre que les rois de Naples et de Sardaigne n'appellent pas de tous leurs vœux, de leurs instances (i) même les plus actives, la prompte retraite des troupes étrangères interposées entre eux et leurs peuples. D'un autre côté, les cabinets qui ont ordonné l'invasion de ces deux royaumes montreraient eux-mêmes peu de con-

(1) Cette croyance était toute naturelle. Les faits en ont depuis prouvé la justesse.

fiance dans l'efficacité des remèdes violens dont ils ont cru devoir faire usage, s'ils pouvaient craindre que près de deux, ans de proscriptions , de persécutions et de compression, n'y eussent pas assuré pour long-temps une profonde tranquillité. La dictature ne durait que quelques mois à Rome. Deux ans ne doivent-ils pas lui suffire dans l'Europe moderne? N'est-il pas temps que l'appareil dictatorial fasse place aux faisceaux pacifiques des consuls? Chez les Romains, au retour de l'ordre légal et régulier, le pouvoir ramené à son ministère protecteur était salué par les hommages des citoyens, surtout quand le sénat , modifiant ce qu'il y avait eu d'exagéré dans ses prétentions, accordait aux plébéiens une partie de leurs demandes. La constitution d'Espagne , momentanément implantée en Italie, inspire-t-elle encore aux cabinets un reste d'inquiétude? Le préservatif est dans leurs mains. On ne demanderait pas mieux, dit-on, que de reconnaître un gouvernement représentatif en Espagne, pourvu que la constitution des Cortès fût modifiée sur le modèle de la charte française. 11 est un moyen d'encourager l'Espagne à l'adoption de ce système; c'est de commencer par faire aux Démontais et aux Napolitains, dont les

(377) droits sont les mêmes, les concessions que l'on offre aux Espagnols. D'où vient , en effet , la différence avec laquelle on traite ces trois nations ? Pourquoi refuser à deux peuples ce que l'on accorde volontiers à un troisième? Ne serait on indulgent que pour la distance, complaisant qu'en raison delà difficulté ? Et d'ailleurs, lorsque l'archiduc Jean, au nom de l'Autriche , promettait à l'Italie de lui rendre ses plus beaux siècles ; lorsque , de son côté , lord Bentinck l'engageait à imiter l'Espagne gouvernée alors par la constitution des Cortès, devait-on croire qu'il viendrait un moment où on la punirait, par une occupation militaire indéfinie, d'avoir suivi les traces de cette Espagne qu'on lui proposait pour modèle ?

L'un des grands torts de la politique est l'audace de la fausseté qui s'enveloppe de mots imposteurs , et qui rend la langue même complice de la mauvaise foi. Dans le vocabulaire de certaine diplomatie , envahir un Etat , c'est le sauver de sa ruine ; y tenir garnison , c'est le protéger. J'ai peu de penchant pour les méthodes turques , mais s'il y avait quelque chose à envier aux Ottomans, ce serait la franchise dans l'usurpation. Mahomet II, se préparant les moyens de se

( 378 ) mettre en possession de l'empire grec , après avoir fait construire le château d'Asie , faisait travailler à la construction du château d'Europe. L'empereur Constantin Dragosès lui ayant fait des représentations sur cet envahissement du territoire de l'empire : « Ces deux rivages sont à moi, ré- » pondit Mahomet : celui d'Asie , parce qu'il est » occupé par des Ottomans ; celui d'Europe , y> parce que vous ne pouvez pas le défendre. » Si l'Autriche , maîtresse du nord de l'Italie, ne tient pas le même langage à l'égard du midi de cette péninsule, qu'importe la différence des mots, quand les procédés sont les mêmes?

Nous concevons parfaitement de la part du cabinet autrichien sa tendance à prendre racine jusque dans l'extrémité méridionale de l'Italie. Rien de mieux entendu que d'accoutumer l'Eu rope à considérer cette contrée comme une province autrichienne , de manière que plus tard il puisse, soit prononcer l'incorporation franche de la péninsule dans cette monarchie, soit, ce qui revient au même sous un nom plus doux , faire reconnaître sa suzeraineté sur l'Italie , sans que ce dernier acte,, graduellement préparé, produise aucune secousse , et même sans que rien paraisse changé dans les forces respectives des

(379) grandes puissances. Autant ce plan est naturel de la part de l'Autriche, autant l'assentiment de l'Angleterre et de la Russie sont difficiles à expliquer. A l'égard de l'Angleterre, son seul motif a été incontestablement de complaire à l'Autriche , dont elle croit avoir un besoin actuel contre la Russie. La politique anglaise , toujours dirigée par l'intérêt du moment, ne connaît point de considérations qui puissent l'arrêter , lorsqu'il s'agit de satisfaire à cet intérêt. Nous avons vu ailleurs qu'en 1 795 elle avait abandonné la cause des Turcs pour décider Catherine II à entrer dans la coalition contre la France. En 1822, la Russie étant à son tour l'objet des inquiétudes du cabinet britannique, comme précédemment l'était la France, ce cabinet abandonne l'Italie à l'Autriche pour s'assurer de cette dernière puissance contre les envahissemens de l'empire russe, qui menacent particulièrement la Porte ottomane. Une telle politique n'a sûrement rien de bien élevé et d'honorable; mais on dirait que le gouvernement anglais prend lui-même plaisir à conspirer contre sa propre considération , lorsque , taisant le véritable motif de sa conduite , il lui prête des causes insignifiantes et ridicules, ce L'esprit des relations de

» l'Angleterre, suivant les assurances de(i) ce )) cabinet , a toujours, en ce qui concerne la » Sardaigne, Napîes et l'Italie en général, été » dirigé vers le maintien de la paix générale. » Dans l'invasion armée du Piémont et du royaume de ÏSaples, il n'a rien vu qui « affectât la juste M distribution de la puissance dans le système » européen ; » rien qui pût « compromettre ~y> l'établissement paisible de l'Europe , ou mena- )) cer spécialement quelque intérêt national. » L'Angleterre d'ailleurs ce n'avait jamais cony> tracté d'obligation de défendre ces gouver- » nemens. y> On ne doit plus accuser le ministère britannique d'être cliiïicultueux et intraitable. Jamais on ne fut plus souple et plus accommodant. C'est le molinisme delà politique poussé jusqu'au sublime. Naples et Turin sont envahis à force ouverte par des armées étrangères. Ces deux pays restent sous le poids d'une occupation militaire. N'importe pour le cabinet anglais, la distribution de la puissance dans le système européen n'en est nullement affectée : la paix générale n'a pas souffert la moindre alté-

(1) Cette citation et celles qui suivent sont extraites de l'écrit officiel : Etat de l'Angleterre au commencement de 1S22.

ration : rétablissement paisible de l'Europe est parfaitement intact : puis, on n'avait point contracté d'obligation envers l'Italie. A la vérité, on avait bien fait quelques promesses aux peuples de cette contrée par les proclamations de lord Bentinck et par plusieurs autres voies; mais on a maintenant de bonnes raisons pour se dispenser de les tenir : il y en a une surtout qui est décisive et péremptoire. ce Les carbonari n'étaient » autres que les révolutionnaires français sous y> un autre nom. » Il est vrai encore que ces mêmes carbonari ont été précédemment caressés, loués, encouragés par l'Angleterre.; mais alors c'était à la France qu'ils demandaient la liberté, c'était sur la France qu'ils voulaient la conquérir, et par cela seul ils n'étaient pas des révolutionnaires. Cependant , il est un degré d'impudeur auquel un ministère responsable hésite d'arriver. L'iniquité des principes mis en avant par certains cabinets était telle, que le cabinet britannique craignit de paraître les approuver, ce II n'hésita pas à donner son adhésion )) aux principes de la liberté en général, et à » proclamer sa volonté de ne concourir à au- )) curie mesure contraire à l'indépendance na- » tionalè. » Nous supposons que c'est de &i

propre indépendance que veut parler ici le cabinet anglais ; mais l'indépendance de tous les Etats n'est-elle pas en péril , quand la volonté de plusieurs suffit pour légitimer la violation de l'indépendance d'un seul? Les ministres anglais ont contre ce danger un remède sans égal. Tandis que le despotisme de la force était consacré par le congrès de Laybach , les ministres de S. M. britannique « professaient )) pleinement dans leur correspondance diploy> matique les principes du droit des gens, et » ils publiaient une note qui les reconnaissait y> formellement. » Qui serait assez exigeant pour oser demander quelque chose de plus au gouvernement anglais? Ce gouvernement est irréprochable, il est même digne des plus grands éloges. D'autres Etats en sa présence violent le droit des gens ; mais lui, il en professe les principes dans sa correspondance diplomatique ; il les professe pleinement. Il va plus loin ; il n'en fait pas mystère ; il publie une note qui reconnaît ces principes , qui les reconnaît d'une manière formelle. En vérité , lorsqu'un gouvernement n'a, pour excuser sa conduite, qu'une raison qui soit plausible , et qu'il ne veut pas la révéler, ne vaudrait -il pas mieux garder le

silence que de mettre en avant une si niaise justification? Au reste, cette gaucherie était l'œuvre du précédent ministère. L'occasion serait belle pour le ministère nouveau. Probablement celui-ci sera moins maladroit. Sera-t-il plus généreux? Le bon droit et l'humanité auront-ils quelque poids dans sa politique ?

S'il a existé pour le gouvernement anglais un motif, qui n'est pas sans force , de donner une adhésion tacite à l'envahissement de l'Italie par l'Autriche, il n'est pas aussi aisé d'apercevoir quel a été , dans le même sens , le motif non pas seulement de l'adhésion , mais des excitations du cabinet de Pétersbourg. La haine de ce cabinet contre les idées constitutionnelles n'est pas sur ce point une explication satisfaisante. Il est peu commun qu'une grande puissance consente à une augmentation relative d'influence au profit d'un Etat voisin , sans une réciprocité de complaisance plus ou moins profitable. Nous serions tenté d'admirer le rare désintéressement du cabinet de Pétersbourg dans cette circonstance si, malgré nous, notre mémoire ne nous rappelait l'article du testament politique de Pierre Ier qui concerne l'Autriche. Ce prince, dont les conseils ne sont pas encore aujourd'hui

( 384 ) dépourvus de sagesse et même d'à-propos, recommande à ses successeurs ce de rechercher et en- )) tretenir constamment l'alliance de l'Autriche, » de la flatter dans son idée favorite de prédo- » minance, de profiter du pins petit ascendant » qu'on peut avoir sur elle pour l'engager dans » des guerres ruineuses ; enfin, de l'affaiblir par » degrés ,. de la secourir même quelquefois et de y> ne cesser de lui faire secrètement des ennemis )> dans toute l'Europe et particulièrement en » Allemagne, en excitant contre elle la mé- » fiance des princes. » S'il était vrai, comme on l'a annoncé de toutes parts, que le cabinet russe ait excité l'Autriche à prendre envers PEspagne les mêmes déterminations qui ont été adoptées à l'égard du royaume de Naples , on aurait pu penser que les instructions de Pierre 1er avaient trouvé dans ses successeurs une fidèle exécution. Quoi qu'il en soit, il n'est pas de cabinet qui, malgré toute son habileté , n'ait quelquefois servi un rival en espérant de lui nuire; et l'Autriche, ayant le bon esprit de s'arrêter à temps , de se borner à garder ce qu'elle tient sans poursuivre des chances peu sûres, a peut-être échappé à un piège tendu avec assez d'adresse. Ce n'est pas la seule preuve d'habileté qu'elle ait donnée de-

puis i8i5, surtout depuis 18 1 8, et jusqu'à présent ce n'est pas elle qui a joué un rôle de dupe. En revanche du peu d'éclat dont a brillé depuis quelques années la politique de la Russie, une noble carrière serait ouverte à cette^puissanee , si elle avait le facile courage de s'y présenter. A l'égard de l'Italie, seule quelle gloire n'attendrait pas le cabinet de Pétersbourg si, réparant en un jour toutes ses erreurs passées, il réclamait pour le Piémont et pour Naples la cessation d'un système oppressif et usurpateur, dont nul motif spécieux ne légitime plus la prolongation ! Dès lors on n'aurait plus de prétexte pour attribuer sa conduite à d'ambitieux calculs , et ses ennemis ne pourraient plus même l'accuser de n'avoir favorisé les entreprises de l'Autriche qu'afin d'obliger cette puissance à partager ses forces , et de lui ôter par ce moyen la disposition d'au moins cent mille hommes , occupés à tenir en respect les différentes parties de la péninsule.

L'Angleterre se mettant à l'écart en ce qui touche l'Italie par ménagement pour l'Autriche, la Prusse n'ayant point sur cet objet d'intérêt bien déterminé, la France, pour qui l'indépendance de l'Italie est de la plus haute gravité , se

trouvant, par des passions départi, distraite de îa route où devrait la retenir sa politique d'état , il résulte de l'apathie volontaire ou de l'impuissance forcée de ces trois gouvernemens , que le maintien ou la cessation de l'occupation du Piémont et du royaume de Napîes par les troupes autrichiennes est une question entièrement concentrée entre les cabinets de Tienne et de Pétersbourg. Le système adopté à Laybach ne pourrait par conséquent être détruit ou modifié que par une énergique, mais peu probable insistance de la part de la Russie, Espagne. La cause dé PEspagne est gagnée, elle l'est du moins en ce sens que, si cette péninsule » encore quelque agression à craindre, ce peut être celle d'un cabinet particulier , ce ne sera plus l'attaque combinée d'une coalition européenne. Le mouvement des opinions sur cette question importante a plus d'une fois varié, et peut-être ces fluctuations ne sont pas indignes d'être remarquées. A peine l'Angleterre avaitelle laissé entrevoir l'intention de rester étrangère à toute intervention armée dans les affaires j de ce pays, qu'on a vu commencer les burlesques palinodies des journaux ministériels de divers Etats, qui, la veille encore, prêchaient

( 38, ) ime croisade pour soutenir l'armée de la foi. Ce moment de répit a été curieux. Ce n'est pas qu'une expédition militaire en Espagne fût une entreprise facile , même quand l'Angleterre n'en aurait pas rompu le projet, ou du moins empêché l'exécution , à titre d'expédition collective des cabinets alliés. Il n'est pas aisé de dire de l'Espagne ce qu'on dit et ce qu'on pratique à l'égard de l'Italie : ce Nous traiterons de vous , chez » vouSj sans vous. » D'abord, pour y pénétrer on a devant soi la mer ou les Pyrénées. Le passage franchi , on n'y délibère pas seul, et la délibération ne manque pas de contradicteurs. Peutêtre l'Angleterre, par la manifestation d'une volonté ferme, n'a pas rendu plus de services à FEspaone qu'à la Sain te- Alliance elle-même* Déjà les évènemens du 7 juillet avaient ôté aux ennemis des Espagnols les points d'appui qu'ils pouvaient avoir dans Madrid. Depuis surtout qu'on a vu le nouveau ministère , maniant le pouvoir d'un bras vigoureux et énergique , nettoyer le sol constitutionnel du ridicule fantôme qui prétendait y rétablir le despotisme et l'inquisition , Pardeur martiale de certains cabineti a dû se calmer et s'attiédir. Aussi les trompettes qui sonnaient la charge se sont-elles réduites

d'elles-mêmes au silence , ou n'ont plus fait entendre que des sons adoucis. La passion a eu ses momens de repos, la démence ses jours lucides. Pendant quelque temps on n'a parlé que de campagnes diplomatiques. La plume avait remplacé l'épée , et l'Espagne a paru n'avoir plus a craindre qu'une guerre de notes et de protocoles. Les adversaires de son indépendance étaient presque devenus ses défenseurs. On a découvert tout à coup avec une merveilleuse sagacité des principes du droit des gens, qui font un devoir de ne pas porter l'intervention au delà d'une officieuse bienveillance , et on a admis pour l'Espagne des raisonnemens très justes , très solides en effet , auxquels il est fâcheux qu'on n'eût pas songé quand il s'agissait du royaume de Naples. On a reconnu dans chaque nation le droit de se constituer , de se gouverner. On a repoussé toute révision étrangère de l'usage que chaque nation fait de ce droit ; et , de tous les prétextes antérieurement allégués , on n'en a réservé qu'un seul , la certitude de la captivité d'un roi ? réserve conditionnelle dont on avouait même que l'application est extrêmement délicate et l'abus très dangereux.

( 389 ) Cependant, tandis que les organes les plus accrédités de certains gouvernemens se présentaient ainsi comme les apôtres de la paix, à côté d'eux retentissaient les plus belliqueuses forfanteries. Une inexplicable discordance s'est élevée entre les échos d'un même cabinet. On a remarqué dans les sons qu'ils rendent les plus étranges contradictions. En Angleterre comme en France le langage ministériel a eu, quoiqu'à un moindre degré, ses variations. Peut-être, sur ce point, la prudence commande-t-elle de ne pas trop croire aux apparences.

Avant le .changement de ministère qu'a suivi un changement de politique, l'interprète ordinaire des pensées du cabinet de Londres faisait entendre que le maintien du cordon sanitaire formé par la France aux Pyrénées , ensuite la transformation de ce cordon sanitaire en une armée d'observation, et la tolérance, pour ne pas dire la connivence de l'autorité française à l'égard de ce qui favorisait les factieux armés contre le gouvernement constitutionnel , pouvaient bien être non pas un acte privé de la France, mais le résultat d'un plan général tendant à employer la force des armes pour contraindre la nation espagnole à modifier sa constitution. Cette soli-

( %o ) daritè que semblait nous offrir le gouvernement anglais ayant été* depuis retirée par l'adoption d'une politique différente , le gouvernement français n'a-t-il pas dû s'apercevoir qu'il donnait dans une embuscade en poursuivant seul un système d'hostilité dont se détachait l'Angleterre , et que ne soutiendraient pas les autres cabinets? Qu'est-il arrivé? de deux gouvernemens qui paraissaient agir de concert , l'un est aux yeux de la nation espagnole un ami, un bienfaiteur; l'autre, un ennemi opiniâtre et acharné. En regardant le ministère français comme l'avant-garde de la Sainte-Àlliance , peut-être lui faisait-on trop d'honneur ; il n'en était que l'enfant perdu. Serait-il assez insensé pour vouloir l'être plus long-temps? On est tenté de croire qu'il n'en est pas incapable. Les puissances du continent, nous a-t-on dit, s'en sont remises à la France sur la suite et la conclusion des affaires d'Espagne. Déférence admirable I On accorde à la France le privilège des dangers de l'expédition. Mais le soupçon est injurieux; les puissances continentales, en cédant à la France l'honneur des premiers coups } le font avec l'intention de concourir de toute3 leurs forces aux voies d'exécution qu'elle sera

( 39. ) dans le cas d'adopter. Avec l'intention de concourir! Quelle garantie! Est-il un gouvernement atteint d'une assez profonde cécité pour tenter une entreprise hasardeuse, sur la foi d'une pareille intention? Cependant, au nom de qui cette intention est-elle annoncée? au nom des puissances du continent. Que devient l'Angle» terre? Ce n'est donc point la quintuple alliance qui parle, c'est la Sainte-Alliance. Je n'examine point si c'est ainsi qu'elle devrait parler; si k Laybach elle ne donnait pas un autre accent à ses paroles, une autre forme à ses déclarations ? un autre appui à ses doctrines. Est-il donc si difficile de comprendre son nouveau langage? Que la Russie , qui certes n'enverra ni un homme ni un écu en Espagne , excite la France à y porter la guerre , quoi de plus simple ? 11 convient au cabinet de Pétersbourg que tous les Etats européens soient occupés chez eux ou avec leurs voisins. Qu'il tâche d'y pousser l'Autriche avec nous, il a raison encore, et peut-être ne nous presse-t-il si vivement que pour y engager l'Autriche malgré elle. Ainsi agissait Catherine à l'égard des coalitions qu'elle fomentait et ne secondait pas. Que l' Autriche, bien résolue à se tenir à l'écart, nous encourage elle-même à.

( 392 ) entrer dans cette voie; qu'elle nous offre son exemple; quand les principes de la Sainte-Alliance lui ont valu des avantages sans dangers, qu'elle nous anime à chercher , pour l'honneur des mêmes principes, des dangers sans la compensation de pareils avantages, est-elle obligée dé nous donner de meilleurs conseils ? Je suis presque étonné que le ministère anglais ne se joigne pas à ces excitations. Que ce ministère , en effet , tout en blâmant les prétextes de la guerre, ne nous détourne pas de l'entreprendre, rien encore de plus naturel. Est-ce l'Angleterre qui se chargera jamais d'empêcher la France de courir vers un abîme? Je ne sais trop si la nouvelle couleur qu'a reprise tout récemment son journal officiel ne vient pas à l'appui de mes remarques. Devenu tout pacifique en ce qui concerne l'Angleterre, il semble battre la charge du combat où il lui tarde de nous voir engagés. De tous les cabinets qui se montrent si ardens à nous faire entrer dans une fausse route , il n'en est pas un qui n'ait ses motifs, ses vues, ses arrière - pensées. Où serait le bon sens du nôtre s'il se laissait aller à une si fatale impulsion?

Mais supposons un moment l'Autriche assez

dominée par la passion, pour vouloir porter en Espagne un corps de ses troupes, tandis que toutes ses forces lui sont nécessaires pour observer l'Orient; supposons le gouvernement prussien assez aveugle pour décomposer son armée, sur laquelle il s'appuie tout entier ; ces deux cabinets enverront - ils en Espagne le produit d'impôts perçus en Allemagne , pour défrayer cette expédition ? La guerre moissonne en Italie ; il faut qu'elle sème en Espagne. Les coalitions même contre la France eussent été impossibles sans les subsides de l'Angleterre. Qui maintenant fournira des subsides? Il ne manquerait plus à la France que d'ouvrir tout à la fois son territoire et son trésor aux armées étrangères , afin de parvenir au suprême bonbeur de rendre à l'Espagne le double fléau de l'inquisition et du pouvoir absolu.

Lorsque les troupes étrangères seraient en route pour l'Espagne, est-il bien certain que le sentiment feint ou simulé de dangers que craindraient l' Autriche et la Prusse, n'engagerait pas ces deux puissances à faire suspendre la marche de ces corps, afin de les tenir à leur portée, sauf à rendre au gouvernement français le service de garder la France, tandis que les troupes

françaises combattraient pour les principes de la Sainte- Alliance dans la péninsule? Toutes ces chances sont possibles : quelque passionné que soit un ministère, il n'y en a pas une seule qui ne doive le faire frémir.

Dans l'état où le ministère français est placé, il n'aurait qu'un parti à prendre , et il ne le prendra pas. Ce serait de renoncer ouvertement à une invasion sur laquelle il est encore indécis. Un revirement loyal et franc serait plus honorable. Couvrir de vains prétextes, un persistance chaque jour décroissante (i) serait un procédé équivoque qui cependant ne tromperait personne. Sans faire la guerre, il en aura aux yeux

(1) C'est cette marche équivoque que suit encore le ministère. Peut-être a- t-il pensé qu'un désistement graduel était indispensable pour sauver son amour-propre engagé par d'autres précédens. C'est un mauvais calcul. Le véritable amour-propre est de prendre franchement le plus sage parti sans se croire lié par des fautes antérieures. Cependant nous ne sommes point injuste. La dernière déclaration de notre Cabinet est un acte très remarquable, par cela seul qu'il» l'a faite différente de celle des autres puissances. C'est la première fois depuis sept ans que le gouvernement français a , sous le rapport de la politique extérieure ? manifesté une volonté à lui,

( 395 ) de l'Espagne tout l'odieux. îl en aura, sur la France , appelé en partie les maux et les inconvéniens. La nation espagnole, si même il ne l'attaque pas, ne sera tenue envers lui à aucune reconnaissance; et, soit par des mesures qu'elle dirigera contre nous, soit par des avantages qu'elle accordera à l'Angleterre, nous serons punis dans notre commerce du mal que notre cabinet aura voulu et n'aura pas pu lui faire.

Que si le ministère français ( car quel acte de démence est impossible à l'esprit de parti?) se trouve entraîné à déclarer la guerre à l'Espagne, cette guerre insensée dans laquelle nous invoquerons les principes de la Sain te- Alliance, ne sera plus qu'une guerre de politique ordinaire. Par cela seul que la Sainte- Alliance n'a point pris envers l'Espagne les mêmes mesures qu'à l'égard de l'Italie, cette alliance n'existe plus. Le nom vit encore, la chose a cessé d'être. L'Europe est rentrée dans les calculs d'intérêt et de convenance , si toutefois en effet elle en était sortie; car maintenant on peut plus que jamais demander si l'occupation de l'Italie en 1 82 1 a eu une autre origine.

Ainsi donc, sauf les imprudences possibles du ministère français ? tout en ce moment se

( 3g6 ) réduit à des déclarations , soit collectives , soit particulières, qu'adressent à l'Espagne telles ou telles puissances. Nous ne reconnaissons point là les ultimatum du congrès de Laybach. Au reste, donner des conseils, faire des représentations , est un droit commun à tous les cabinets , comme l'est, pour ceux qui les reçoivent, le droit de les admettre ou de les rejeter. Cependant il nous semble que l'Espagne , à l'égard de représentations parties de puissances réunies en congrès , est autorisée à se plaindre , et qu'elle peut fonder sa plainte sur les actes du congrès eux-mêmes. L'extrait des protocoles d'Aix-la- Chapelle nous offre le passage suivant : (( Dans y> le cas où ces réunions ( le congrès ) auraient » pour objet des affaires spécialement liées au )) intérêts des autres Etats de l'Europe, elles » n'auront lieu qu'à la suite d'une invitation )) formelle de la part de ceux des Etats que les- » dites affaires concerneraient , et sous la réserve » expresse de leurs droits d'y participer direc- » tement ou par leurs plénipotentiaires (i). »

(i) Dirait- on par hasard aujourd'hui ce que disait la Russie en 1808? Alors le ministère britannique youlant que ses alliés fussent compris dans les négociations ;

(397) D'après cette disposition , il semble que les cabinets réunis n'auraient pas du s'occuper sérieusement des affaires d'Espagne ; car jusqu'à présent nous ne pensons point que le gouvernement espagnol leur en ait fait l'invitation formelle. Si on nous objecte que la pleine puissance des cabinets réunis peut bien les dispenser d'attendre cette invitation de la part de l'Espagne , comme elle les en avait dispensés à l'égard du royaume de Naples , nous croirons encore, sans admettre toutefois l'explication, devoir faire remarquer qu'à l'égard de Naples , le congrès ayant pris l'initiative, ce fut lui au contraire qui, au lieu d'attendre une invitation, en adressa une à Sa Majesté sicilienne. On se rappelle les lettres envoyées séparément à ce prince par les trois monarques réunis à Troppau. Il ne

c'est fort bien, répliquait la Russie, mais ce principe ne s'étend pas du tout à ce quil faille y admettre les ■plénipotentiaires des insurgés espagnols. A qui s'adressait cette déclaration du cabinet russe? Tout juste à M. Canning,le même qui dirige de nouveau en Angleterre le département des affaires étrangères. Pour la Russie , 1808 et 1822 sont d'accord. Elle n'a été inconséquente qu'en reconnaissant la constitution des Cortès en 1812. Il faut l'excuser; c'était le moment de ses périls ; il lui était permis alors d'être moins difficile.

nous est pas connu que nul appel de ce genre ait été fait à S. M. le roi d'Espagne. Serait-ce que l'on considère ce prince comme captif dans Madrid? Mais alors on déclarait aussi que Ferdinand IV était captif dans Naples. Serait-ce que l'on a craint de risquer une proposition qui ne fût pas acceptée? Je ne veux pas présumer la détermination des Cortès espagnoles, mais les résultats du voyage de S. M. S. auraient bien pu, en effet, inspirer de sérieuses réflexions. Quand la générosité , l'aveugle abandon, la confiance exaltée du parlement napolitain ont été pour ce royaume , sinon la cause de sa ruine , à laquelle peut-être il n'eût pas d'ailleurs échappé , mais du moins l'un des moyens qui ont facilité l'envahissement de son territoire par des troupes étrangères, l'hésitation serait bien permise aux Espagnols. Que les cabinets ne s'en offensent pas, ce sont eux qui font l'instruction des peuples. Attaqués par la politique , les peuples finissent par reconnaître qu'ils ont aussi besoin de ses secours pour se défendre; et la défiance est naturelle, lorsqu'on peut craindre d'être victime de sa crédulité. En définitif, les déclarations partielles ou générales des puissances réunies à Vérone, ne sont qu'une de ces démons-

( 399 ) trottons sans conséquence , par lesquelles se console le désappointement qai abandonne la partie dans la crainte de la perdre ; et il restera entièrement au pouvoir de l'Espagne d'en tenir tel compte qu'elle croira utile à ses intérêts, ou. en cas contraire, de les regarder comme non avenues.

Si le cours qu'a pris la question relative à l'Espagne est un grand événement dans la politique de puissance à puissance , il est bien plus grave encore considéré dans la politique des gouvernemens à l'égard des nations. Un grand principe est reconnu ; un grand fait est consacré; tous les faits correspondans participent à la même garantie. L'ordre constitutionnel, partout menacé , est partout raffermi. Ses ennemis désormais seront réduits à le dénaturer , à le corrompre , ils ne peuvent plus aspirer à le détruire.

Sous le rapport de la misère des Grecs , de Grèce. leurs droits incontestables à la compassion des Etats européens , premiers auteurs de leur longue infortune, de leurs droits plus sacrés encore à la protection spéciale du cabinet de Pétersbourg, moteur plus ou moins direct de leurs insurrections antérieures, et même de l'insur-

(4oo)

rection actuelle, qu'ostensiblement il désapprouve, je ne crois pas devoir rien ajouter aux chapitres où j'ai traité la question ainsi considérée; mais il est, en ce qui touche l'affranchissement des Grecs , une difficulté qui ne semble pas très sérieuse , et à laquelle cependant s'est arrêtée la politique des cabinets. L'idée de l'émancipation des Grecs ne s'est présentée à eux que comme nécessairement liée à l'agrandissement de la Russie. Une telle méprise est fatale pour les Grecs. La question n'est point forcément complexe. Est-il donc impossible que les Grecs se détachent de l'empire ottoman , sans devenir partie intégrante de l'empire russe ? Si , dans la guerre de inj6g , les Russes exigèrent des Grecs qu'ils prêtassent serment à Catherine II, ceux-ci n'ont, dans la guerre actuelle, prêté serment qu'à la religion et à la liberté. Dira-t-on que la seule émancipation de la Grèce est , comme paraît le croire le gouvernement anglais, une calamité politique, en ce sens que la diminution de puissance qui résulte pour l'empire turc d'une telle séparation porte un accroissement proportionnel dans la puissance de la Russie? Un tel calcul serait bien subtil , outre qu'il n'indique pas de remède au mal dont il se plaint ;

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et d'ailleurs ces vues d'une politique qui, d'après un mûr examen , pourrait bien n'être que minutieuse, mesquine et rétrécie, devaient-elles aller jusqu'à étouffer tout sentiment humain, jusqu'à rendre le gouvernement anglais l'instrument actif de la destruction de la nation grecque? Devaient-elles aller jusqu'à tracer aux Turcs leurs plans de campagne, jusqu'à leur dicter leurs proclamations et leurs manifestes , jusqu'à refuser dans les îles Ioniennes tout asile aux Grecs malheureux, tandis qu'on fournit tous Jes genres de secours, des vivres, des munitions et des armes à leurs oppresseurs ?

Les reproches de cette nature que l'on peut faire à l'Angleterre , s'appliquent en grande partie à l'Autriche. Toutes deux semblent se plaire à voir dans la ruine des Grecs la disparition d'un auxiliaire éventuel , dont la Russie pourrait, dans des suppositions plus ou moins probables, s'appuyer, soit contre elles-mêmes, soit seulement contre la Porte Ottomane, C'est donner à la raison humaine des bornes bien étroites , de la supposer incapable d'imaginer une combinaison dans laquelle raffranchissement de la Grèce puisse trouver place sans que la Russie en reçoive des avantages exclusifs. L'Europe, et

surtout l'Angleterre, n'ônt-elles donc rien à gagner à voir une population esclave, rendue aux arts et aux jouissances sociales, ouvrir mille voies jusqu'à présent fermées à leur industrie et à leur commerce? La prétendue difficulté qu'on trouverait à organiser l'indépendance de la Grèce , doit-elle suffire pour dévouer cette contrée à un esclavage éternel? A la vérité, le protectorat de l'Angleterre sur les îles Ioniennes n'est pas un modèle qui doive séduire les amis des Grecs. Tout protecteur unique devient inévitablement un maître, souvent même un maître exigeant et cruel. Le protectorat n'est-il donc pas divisible, et, pour enchaîner l'ambition de la Russie, faut -il absolument seconder celle de l'Angleterre ? L'existence sociale des Grecs ne pourrait-elle pas être placée sous la garantie commune des grandes puissances? Que l'on réfléchisse à la situation de cette nation infortunée , et l'on trouvera que , par une incroyable fatalité , les intérêts les plus contraires se réunissent et conspirent contre elle. Amis et ennemissemblent d'accord pour sa perte. Les cabinets européens font à l'égard de la nation grecque tout entière ce que dernièrement ont fait pour une femme grecque un Arabe et un Turc. On la

tue, ou on la laisse tuer,pour qu'un rival n'en ait pas la possession. L'Autriche et l'Angleterre semblent dire aux Grecs : « Vous devez périr ; y> car si vous deveniez un peuple, la Russie trou- » verait en vous ou des sujets ou des alliés natu- )) rels. Votre retour à une existence politique » nous serait funeste : mourez sous le sabre , ou » languissez sous le bâton ottoman , peu nous » importe ; mais notre intérêt exige que vous )) restiez hors la loi des nations. » De son côté, que fait le cabinet de Pétersbourg? Des traités lui donnent le droit d'intervenir en faveur des Grecs; l'humanité lui en fait un devoir; il sera sourd à la voix de l'humanité; il s'abstiendra de faire respecter ses droits. Les Grecs , s'ils ne trouvaient leur salut en eux-mêmes , auraient le temps d'être anéantis par la colère des Ottomans 9 avant que l'intervention russe vînt à leur secours. Le raisonnement de ce cabinet a quelque chose de plus extraordinaire encore que celui des cabinets de Londres et de Vienne. Sur quel principe , en effet , sa conduite est-elle réglée ? Pour prouver sa modération, il témoigne qu'il renonce aux prétentions les plu# légitimes • il compte les gouttes de sang qu'aurait fait verser leur poursuite dans une guerre avec la Turquie. N'est-ce

cm)

pas à peu près déclarer aux autres puissances : « Vous me supposez des projets ambitieux sur » les possessions ottomanes: peut-être même » m'accusez -vous d'avoir excité l'insurrection >) des Grecs pour favoriser le succès de mes vues. » Je prétends vous forcer de reconnaître votre » injustice. Cette nation grecque, que les traités » me permettent et que l'humanité m'ordonne y> de défendre,. cette nation co-religioniiaire de )> la mienne, et à laquelle j'ai dû en d'autres » temps d'utiles services, je la laisserai plutôt » exterminer tout entière par les Turcs que de » fournir, en la secourant , un juste prétexte à y> vos soupçons. )) Admirable délicatesse et merveilleux scrupule ! Etrange humanité surtout qui , sous le nom d'amour de la paix, laisse couler plus de sang mille fois que n'en verserait la plus furieuse guerre. Par cette conduite, le cabinet de Pétersbourg se flatte de donner un grand exemple de désintéressement. Depuis quand la modération et l'humanité ont-elles cessé d'être sœurs ? ]N'est-il donc pius possible d'être modéré qu'en se montrant barbare ? Pour protéger les Grecs , pour les délivrer d'une insupportable tyrannie , est- il d'absolue nécessité que la Russie les incorpore à son empire? Est-il indispensable,

( 4o5 ) pour que les massacres de la Grèce aient un terme, que le cabinet de Pétersbourg ajoute encore à des possessions déjà si vastes l'acquisition de quelques nouvelles provinces? Est-il enfin décidé qu'il n'y aura dans l'histoire du monde qu'un seul roi qui n'ait imposé d'autre tribut, d'autre loi aux vaincus, que le respect pour le sang des hommes, qui ait regardé comme le plus beau de ses triomphes la cessation des sacrifices humains? Ce sont ces misérables défiances des cabinets entre eux qui ont donné à leur politique cette direction si désastreuse pour la nation grecque : que du moins leur réunion au congrès de Vérone ait l'avantage d'en arrêter les sanglantes suites. ,

Toute espérance ne nous paraît point irrévocablement interdite du côté de l'Angleterre. Quelque rigoureux que soient ses procédés, sa politique ne veut pas cependant être réputée insensible et tout-à-fait dénuée d'entrailles. Elle ne veut pas que l'on puisse croire que ((les An- )) glais ne soient pas affectés (i) en faveur )) des Grecs ». Elle va même jusqu'à témoigner

(1) Etat de l'Angleterre.

une sorte de disposition à embrasser avec joie un autre système , si quelque accident lui en fournissait l'occasion. « La roue delà fortune , dit le )) ministère britannique (i), peut nous placer à )) la fin dans une situation où nos désirs se troûy> veraient d'accord avec nos devoirs, et la Grèce y> en liberté nous charmerait par une plus vi- » vante ressemblance avec la mère dont elle )) descend: Turne , quocl optanii.... » Qui pourrait ne pas applaudir à cet élan sentimental et poétique duministère anglais? Il a certainement quelque chose qui doit surprendre, si on le compare à la conduite des agens de ce ministère dans le Levant. 11 est bien vrai aussi qu'on ne nous montre la possibilité d'un déplacement produit par la roue de la fortune que comme une hypothèse bien incertaine et qui pourrait se réaliser dans un temps où des secours tardifs seraient peu utiles ; mais enfin si les grands souvenirs de l'antiquité ont produit une impression si vive sur l'imagination trèsprosaïquedelordLondonderry qui d'ailleurs, dit-on, avait peu d'obligation à la Grèce . n'est- il pas permis d'augurer mieux

(i) Etat de l'Angleterre.

d'un ministre (i) nouveau dont l'indifférence pour elle serait une coupable ingratitude ?

]\ous ne demandons point aux cabinets d'imprimer à l'affranchissement de la Grèce tel ou tel caractère , de donner à son existence telle ou telle forme. C'est à eux seids qu'il appartient de juger ce que comporte l'ordre européen ; mais sous quelque nom , sous quelque titre que ee soit , nous demandons que les Grecs soient réintégrés dans la loi commune des nations, ou bien les chrétiens d'Europe seront avec justice accusés un jour d'avoir été les véritables bourreaux des chrétiens de l'Orient.

La passion des Cabinets est de montrer une grande rivalité de zèle pour !e maintien de la paix générale. Tous peuvent se rassurer sur ce

(1) Si l'on en croit des faits récens , le cabinet britannique pratique à l'égard de la Grèce ce que le ministère français eût dû faire à l'égard de l'Espagne. Ce cabinet ne craint pas , comme le nôtre 7 de faire volteface et de changer ouvertement de système. Sans avoir x comme la France, l'honneur d'une suite de traits d'humanité depuis le commencement de l'insurrection, il saura peut-être , plus habile qu'humain, s'assurer le prix des services efficaces rendus à propos. Cette nouvelle direction des affaires en Orient ne trouve pas sans doute inactive la surveillance de notre ministère.

( 4o8 ) point ; tous peuvent se vanter d'avoir fait leurs preuves. La Russie surtout ne pouvait pas pousser Jes siennes plus loin. Sa modération a été démontrée jusqu'à la plus complète évidence. On a vu de quels sacrifices cette puissance a été capable. De toutes parts les ruines fumantes de la Grèce en font foi. L'extermination de la population entière de Scio, et de cent villes ou bourgades du Péloponèse , le massacre impuni du patriarche grec, d'une foule de prélats et de milliers de chrétiens paisibles sous les yeux mêmes du gouvernement turc, la captivité des femmes et des enfans livrés à tous les genres d'outrages ou

mis à l'encan sur les marchés comme de vils

bestiaux , tous ces actes de ]a barbarie ottomane tolérés depuis près de deux ans, sont de la part

- de la Puissie un éclatant témoignage de longa^

-aiimité. Au moment même o*ù nous sommes, chaque village incendié, chaque tête de grec

^qui to^mbe, est une démonstration de plus de l'héroïque patience du cabinet de Pétersbourg.

'.Ce n'est* pas seulement dans ce cabinet l'humanité qui s'est dévoli^ez-pour le maintien d'une paix précieuse avec les T%ircs, c'est son orgueil même qui s'est plié 'à la plus incroyable , à la plus humble abnégation. Si sa rare sensibilité a

eu beaucoup à souffrir, son amour-propre n'a pas subi de moindres échecs , n'a pas eu à dévorer de moindres affronts. Reportons-nous en effet aux premières discussions de M. de Strogonof avec le ministère ottoman ; constatons de quelle hauteur est parti le cabinet russe, à quel degré il est descendu , et nous ne pourrons admirer assez l'inexplicable effort que ce dernier cabinet a dû faire sur lui-même pour être arrivé au point de demander ou seulement d'accepter à Yérone la médiation de ses alliés entre lui et la Porte Ottomane.

Dès le moment où l'insurrection éclate dans Russie la Moldavie, le cabinet de Pétersbourg se hâte ct mc^ue' de déclarer qu'il la désapprouve , et que les insurgés n'ont à attendre de lui aucun secours. Il fait donner au divan, par son ambassadeur, les assurances les plus positives de sa résolution formelle de respecter, dans toute leur plénitude, les traités existans. Le prince Ipsjlanti est rayé des contrôles de l'armée et privé dé tous les droits de sa naturalisation en Russie. Divers actes de l'autorité russe démontrent la franchise du système suivi par ce cabinet. Des circulaires de l'ambassadeur à Constant inople., M. de Slrogonof, récommandent aux sujets

russes dans le Levant de se tenir en gardé contre les séductions des Grecs. A Iassi, à Bucharest , les consuls ordonnent aux sujets russes de sortir de ces principautés et de rentier sur le territoire de l'empire. Il était impossible de faire plus : la Porte n'est pas satisfaite; elle doute de la bonne foi de tous ces actes. Dans les chefs des rebelles qui, presque tous, ont servi en Russie, elle s'obstine à voir desinstrumens de cette puissance , et ne dissimule pas ses soupçons. Des troubles ont lieu, et le cri de la haine populaire désigne les Russes comme des ennemis. L'assassinat des Grecs devient un jeu dans Constantinople et s'étend dans les villages voisins : des menaces sont dirigées contre la demeure de M. Fonton , attaché à l'ambassade de Russie, les portes sont enfoncées, la maison saccagée, et M. Fonton n'échappe que par miracle à la fureur d'une populace que l'autorité ne peut contenir. Les réclamations de l'ambassade russe commencent. Elles sont accueillies avec dédain. Les violences journalières commises contre les Grecs auxquels la Russie doit une protection générale, par suite des traités, ou dont quelques-uns sont placés sous sa protection spéciale, obligent M. de Strogonôf à renouveler

ses réclamations, à y mettre plus d'énergie. Le meurtre infâme du patriarche grec et d'une foule d'autres innocentes victimes, accusées d'une absurde et impossible conspiration dans Constantinople , mettent enfin en mouvement les légations européennes frappées jusque-là d'une sorte de sommeil léthargique. Pour donner particulièrement aux plaintes de la Russie une apparence de satisfaction, le visir est changé, comme si tous les griefs pouvaient être réparés par le déplacement d'un homme, tandis que ceux qui lui succèdent poursuivent le cours des mêmes persécutions. Par une de ces lois atroces qui font frémir l'humanité, on tourmente, on assassine les Grecs sur le territoire turc, et on leur défend de sortir de ce territoire. S'ils restent , la mort est à tous momens suspendue sur leurs têtes : s'ils veulent partir, la mort les punit de cette criminelle tentative. C'est peu : le divan exige dés gouvernemens européens qu'ils se rendent ses complices dans l'exécution de cette horrible loi. La complaisance illimitée des ambassadeurs se prête à ses prétentions. Pour la première fois, sont abdiqués les privilèges les plus précieux des Francs : pour la première fois, leurs déclarations sont proclamées sus-

pectes , et la Porte s'attribue le droit de visite sur leurs bâtimens. L'ordre en est donné : l'ambassadeur russe se débat en vain. Les a gens plus flexibles de quelques puissances condescendent aux volontés des Turcs, et ces volontés deviennent une loi générale. Il est défendu aux consuls de protéger les Grecs, de donner refuge à ce peuple proscrit : il est défendu aux capitaines du commerce de transporter les Grecs hors* des Etats ottomans. À Smyrne , un navire européen, chargé de près de trois cents Grecs , est réclamé par l'autorité ottomane : par obéissance, pour l'ordre des ambassadeurs, ce navire est remis aux Turcs, sous la vaine promesse d'indulgence pour ces infortunés ; ce sont trois cents victimes livrées à la mort ou à dés tourmens pires que la mort même. Peu de temps après, le consul de Russie dans cette même ville se voit exposé aux derniers outrages; des assassins le menacent ; les janissaires , qui lui sont donnés pour sa garde, l'abandonnent; on regarde comme un bonheur qu'il ait pu, en s' embarquant avec sa famille , échapper à des fureurs que nulle autorité ne peut plus contenir. Plus les Turcs devenaient exigeans et impérieux , plus la Russie mon Irait de déférence et de souplesse. Le con-

( 4«3 ) sul russe à Iassi somme par des proclamations non-seulement les Russes de déposer les armes et de quitter le territoire ottoman, mais les Moldaves eux-mêmes de rentrer dans l'obéissance due à l'autorité légitime. Tpsilanti fait en cette occasion un acte qui ne peut s'expliquer que par une honorable exaltation de sentimens. Il fait connaître à sa petite année ces proclamations russes qui le déclarent, lui et ses compagnons , des perturbateurs du repos public , et semble interroger leur pensée : ce Non, s'écrie- » t-il avec enthousiasme, des princes d'Europe » se déclarer contre les Grecs! Non, la chose » est impossible.» Admirable, mais trompeuse confiance, que partagent ses compagnons, surtout ce bataillon sacré, cette fleur de la population grecque, dont toutes les universités européennes ont fourni les soldats , trésor précieux qui, répandu sur la Grèce entière, eût fait partout refleurir la civilisation, et qui va être enseveli pour jamais dans un coin obscur de la Valachie. Quelque sensible que soit pour tout Etat européen la perte de cinq cents jeunes gens , cultivés par d'utiles et brillantes études, chaque année produit pour eux en ce genre de nombreuses moissons , et répare aisé-

ment ces pertes passagères; mais pour la Grèce que de temps, de dépenses, d'années, pour recouvrer tout ce qu'un seul jour lui a ravi! Cependant, à Constantinople, tous les droits de protection, consacrés par les capitulations, étaient foulés aux pieds avec le plus superbe mépris. La Porte avait enfin consenti à une amnistie générale ; elle semblait avoir fait un grand effort de générosité. L'Europe sait ce que sont les amnisties turques. Les autorités ottomanes voyaien l , sans y mettre obstacle, les meurtres recommencer dans les rues de Constantinople, tandis que l'iman annonçait l'amnistie dans les mosquées. Les Grecs, placés sous la protection russe, étaient spécialement en butte aux plus injurieuses vexations. Les. plaintes de l'ambassadeur étaient sans force, souvent repoussées avec aigreur ou avec dédain. Le trésorier même de l'ambassade, Danési, grec de distinction, que la protection la plus solennelle semble devoir rendre inviolable, est arrêté par ordre du divan. Le motif de son arrestation est une injure de plus pour l'ambassade. On accuse Danési de fournir des fonds aux rebelles. L'ambassadeur réclame sa mise en liberté. La Porte conteste les droits sur lesquels il fonde cette réclamation,

L'exemple ' était nouveau. Jamais, jusqu'à ce jour, la Porte n'avait élevé une telle prétention. Tout grec } admis sous la protection d'un gouvernement européen, était, pour ainsi dire, dénationalisé ; il cessait d'être justiciable des tribunaux ottomans, et entrait dans la classe des sujets des gouvernemens protecteurs. Les anciennes règles sont violées, les capitulations n'existent plus. Danési, jeté dans un cachot, est ensuite conduit aux sept tours. Les notes, chaque jour plus vives, de M. de Strogonof sont repoussées par des notes chaque jour plus insolentes, et la querelle était arrivée à un point tel,, que, dans tout autre temps, lorsque la Russie était armée d'une moins prodigieuse patience, chacune de ces réponses du cabinet ottoman, comme chacun de ces actes, eût été réputée une déclaration de guerre. Les débats relatifs à l'embargo et à la visite des bâtimens, sous pavillon russe , au passage des Dardanelles , la défense faite par le divan de laisser sortir des blés du canal de Constantin ople, n'étaient presque plus que des objets secondaires, en comparaison des débats qui portaient sur les dispositions de3 traités de 1774^ de 1792 et de 1812, par lesquelles était établi le droit de

la Russie d'intervenir en faveur des Grecs. Toutes ces dispositions étaient méconnues, comme si elles n'avaient jamais existé. Enfin, la modération du cabinet de Pétersbourg parut être épuisée, et le ~ juillet 1821 , M. de Strogonof remit au divan une note fameuse dont nous croyons devoir rappeler ici quelques passages. Le fonds des demandes était, comme on le sait , le rétablissement des églises grecques détruites , une juste satisfaction pour le meurtre du patriarche, une distinction à établir entre les Grecs insurgés et ceux qui ne l'étaient pas, des garanties pour la sûreté future de ceux-ci, l'admission de la Russie, en conformité des traités, dans les voies à prendre pour la pacification des principautés de Moldavie et de Valachie, demandes auxquelles il n'était ni dans le pouvoir , ni peut-être dans la volonté du divan , de satisfaire; mais c'est moins sur le détail de ces démêlés que sur le ton de la polémique des deux cabinets que nous croyons devoir nous arrêter. Après s'être plaint des excès auxquels le fanatisme ottoman s'est livré dans la Moldavie et la Yalachie , l'ambassadeur russe ajoute : ce Ce que » l'empereur craignait le plus pour la sublime » Porte, c'est que les mesures, décrétées par

(4i7) » le ministère ottoman, n'imprimassent à l'en- » treprise des auteurs de la révolution îe carac- » tère d'une défense légitime contre une des- » truction totale de la nation grecque et du » culte qu'elle professe. Ces craintes, il faut » bien en convenir, ces craintes ne semblent » que s'être trop réalisées. » Si les craintes exprimées par la Russie paraissaient déjà réalisées dans le mois de juillet 1821 , si dès lors la défense des Grecs était légitime, qui oserait en contester la légitimité en décembre 1822? « Si la sublime Porte, continuait l'ambassadeur » russe, devait poursuivre un tel système, ou si » elle ne pouvait en réparer les désastreux ef- » fets, elle se trouverait forcément, malgré les » intentions les plus bienveillantes qu'auraient )) eues pour elle toutes les puissances de l'Eu» » rope, placée en état d'hostilité contre le monde » chrétien. » La Porte a poursuivi son système; elle n'en a point réparé les effets; le monde chrétien doit donc, depuis le mois de juillet 1821, la regarder comme étant contré lui en état d'hostilité. En donnant ces conseils au divan, l'ambassadeur russe lui déclare que c'est « le » dernier service que lui doive la Russie. La » Russie, lui dit-il, veut, en faisant connaître

» avec franchise au gouvernement turc les dany> gers auxquels il s'expose, lui indiquer en » même temps la voie de son salut, » Ici se déroulent en détail les demandes connues de la Russie , et on prévient le cabinet ottoman que s'il n'y avait pas égard, c< il ne resterait plus )) à l'empereur qu'à déclarer dès à présent à la » S. P. qu'elle se constitue en état d'hostilité ou- )) verte contre le monde chrétien ; qu'elle légi- » time la défense des Grecs qui , dès lors , com- )) battraient uniquement pour se soustraire à )) une perte inévitable; et que, vu le caractère » de cette lutte , la Russie se trouverait dans la » stricte obligation de leur offrir asile, parce )) qu'ils seraient persécutés; protection, parce )) qu'elle en aurait le droit; assistance, conjoiny> tement avec toute la chrétienté , parce qu'elle » ne pourrait livrer ses frères de religion à un » aveugle fanatisme.)) L'hypothèse exprimée par la note russe a eu lieu. Les faits ont prouvé journellement que la S. P. ne se mettait nullement en peine de donner satisfaction aux réclamations de la Russie. La résistance des Grecs a pris le caractère le plus sacré : cependant , le monde chrétien est resté immobile, et la Russie, immobile comme lui, continue d'aban-

(4*9) donner ses frères de religion au glaive fanatique des Musulmans. En terminant ses catégoriques déclarations, M. de Strogonof répète que S. M. l'empereur de Puissie souhaite sincèrement la conservation du gouvernement turc, et ce qu'il \> le lui prouve encore aujourd'hui , puisqu'il » lui fait savoir les seules conditions auxquelles )) la S. P, puisse éviter une entière ruine. »

Un délai de huit jours est fixé au divan pour sa réponse. L'orgueilleux cabinet n'était pas accoutumé à un si impérieux langage: sa colère et son indignation étaient portées au plus haut point. Sa première résolution fut de n'opposer aux sommations de la Russie qu'un dédaigneux silence. Dans l'intervalle , il témoigne par ses actes combien il est peu disposé à faire droit à ses réclamations ; il lâche la bride au fanatisme des hordes asiatiques dont Constantinople est inondée; les rues de cette capitale sont de nouveau teintes du sang des Grecs 3 des cris de mort retentissent de toutes parts, et on craint que chaque jour ne soit le dernier jour , non- seulement de tous les Grecs , mais de tous les Francs , de tous les Chrétiens. Le délai indiqué par la Russie est expiré. L'ambassadeur russe notifie au divan que sa mission est terminée , et fait

demander ses passe-ports. On les lui refuse : il est gardé à vue par des janissaires. La Porte a auprès d'elle des conseillers habiles. Les passeports sont envoyés , M. de Strogonof est déjà sur le bâtiment qui doit le transporter à Odessa. Les conseillers de la Porte , qui veillent pour elle plus qu'elle ne le fait elle-même, avaient vaincu ses ressentimens et sa fierté. On l'avait décidée à donner une réponse aux demandes de la Russie : on avait adouci les dures paroles du divan irrité, et on avait substitué l'ironie à l'insolence. Cette réponse est envoyée à M. de Strogonof, avant qu'il mette à la voile. 11 refuse de la recevoir, et part. La légation d'Angleterre se charge de la faire parvenir à Pétersbourg.

Je n'indiquerai que quelques traits de cette réponse , qui , outre qu'elle ne satisfait à aucune des réclamations de la Russie, relève avec beaucoup de tact et de justesse, ce qu'il pouvait y avoir de tranchant dans les expressions de l'envoyé de cette puissance. A l'égard de ses plaintes sur le supplice du patriarche grec , le divan donne à M. de Strogonof une leçon d'histoire et d'histoire de Russie : il lui rappelle la punition d'un patriarche russe mis à mort par ordre de Pierre Ier, et la suppression de la dignité patriar-

cale faite à cette occasion , s'étonnant « qu'un » ministre, tel que M. l'envoyé, auquel rien n'é- )) chappe, ait pu ignorer ce tait. :» Relativement à la demande que, de son côté la S. P. a adressée à la Russie pour l'extradition dé Fhospodar Michel Suzzo , et des autres transfuges, M. de Strogonof ayant précédemment allégué un sentiment de générosité qui s'y opposait, le ministère ottoman réplique avec une judicieuse précision que « les stipulations entre les gouvernemens sont )) une chose , et que la générosité personnelle )) en est une autre; qu'un gouvernement ne peut y> pas , pour exercer ce qu'il lui plaît d'appeler » uri acte de générosité , violer les stipulations )) d'un traité qu'il a conclu avec un autre gou- » vernement ; que le meilleur acte de générosité » entre les gouvernemens est de remplir les )) traités. » On juge bien que le divan ne laisse pas sans répartie les prédictions d'une ruine prochaine dont la note russe exprime la menace. Je rapporte ce morceau , parce que je remarque qu'on l'a supprimé dans quelques-unes des versions de cette réponse. « M. l'envoyé, dit la S. P. , » s'est servi, dans la note qu'il a présentée, de cli- » verses expressions impropres sur le compte de » l'empire ottoman, Pourquoi faut-il que la S. P. ,

» possédant tant de gloire et de puissance , se » croire aujourd'hui à la veille d'être anéantie » ( ce que Dieu ne veuille ) , ou même de se trou- » ver menacée d'un péril imminent? et de pa- )) reilles expressions , si contraires aux égards h que se doivent les cours entre elles , sont-elles )) bien placées dans la bouche du représentant )) d'une puissance amie?)) Si, après avoir lu la note russe , le premier mouvement qu'on a dû éprouver a été un mouvement de joie, quel est l'homme qui, en voyant le persimage despectueux et effronté de la réponse du divan, n'a pas dû s'écrier avec transport : la Grèce est sauvée ! elle ne l'est point : si elle doit l'être, elle ne le sera que par elle-même. Tous les calculs sont trompés. Jamais , jusqu'à nos jours , des déclarations si absolues n'avaient été faites par un gouvernement à un autre Etat, sans que le lendemain vît joindre à l'argumentation de la veille la dernière raison des rois. Les conseils donnés par la Russie aux Turcs sont ce le dernier service

)) qu'elle leur doive elle leur indique la voie

y> de leur salut.... elle leur fait connaître les » conditions auxquelles ils peuvent éviter une )) entière ruine.)) De telles menaces ne peuvent pas être l'œuvre de M. de Strogonof. Il n'y a

point d'ambassadeur , de plénipotentiaire qui. jamais, de son seul mouvement , ait osé articuler de semblables prophéties. C'est au cabinet de Pétersbourg seul qu'elles peuvent appartenir. C'est là qu'elles ont été conçues , pesées , arrêtées. La guerre a été résolue : cette résolution n'eût-elle duré que vingt-quatre heures, elle a existé. C'était une grande inspiration , soit que l'humanité y eût quelque part , soit qu'elle eût uniquement sa source dans le système héréditaire des monarques russes , soit qu'on veuille y voir , ce qui est plus naturel , un principe mixte d'humanité et d'ambition , de religion et de politique. L'abandon de cette haute pensée est un malheur pour le genre humain. Nous ne décidons pas s'il en est un au même degré pour la Russie. Les journaux officiels de quelques gouvernemens (ij qui Ta flattaient naguère, se pressent d'insulter à sa bonhomie, qui, retenue par les liens et les préjugés de la Saint- Alliance, a manqué une si belle occasion. Nous n'allons, pas si vite en fait de blâme. Pour une aussi puissant État , une occasion perdue n'est pas un mal.

(1) Voyez plusieurs articles du Courrier,

irréparable. Chaque jour peut lui offrir d'amples moyens de revanche-, et peut-être la joie de sps rivaux a-t-elle été prématurée. Pour le moment, on ne peut en disconvenir , la Russie a porté ellemême un coup sensible à sa considération par le passage brusque d'une extrême hauteur à une extrême faiblesse. Ce même cabinet qui s'était exprimé d'une manière si impérieuse , est devenu sans transition le plus pacifique et le plus débonnaire de tous. Il laisse l'Autriche et l'Angleterre négocier pour lui à Gonstantinople. Dans une réponse de la Porte Ottomane à l'internonce d'Autriche, il est curieux de voir le divan invoquer contre la Russie les raisonnemens dont la Sainte- Alliance s'est armée contre les peuples d'Italie. L'épigramme n'est pas trop déplacée et ne va pas mal à son adresse. « La S. P. n'a point )) d'autre but que de procurera ses provinces et » à leurs habitans la tranquillité dont ils avaient

» joui autrefois Les principes de douceur

» n'ont fait qu'augmenter l'arrogance et l'esprit )) révolutionnaire des Grecs.... Les droits sacrés » des souverains semblent commander à S. M. » l'empereur de Russie lui-même , de blâmer » hautement dans son cœur les partisans de cette » criminelle révolution. » C'est la Porte Otto-

manequi parle ainsi au sujet de la nation grecque ce rebelle à son très clément souverain. » Quelle sanglante satire des maximes professées par quelques congrès ! Après avoir renoncé au projet de se faire lui-même justice , le cabinet russe s'est adressé aux principaux cabinets européens. Il les a engagés à trouver les moyens de le dispenser « d'obtenir par la force des armes l'accomplisse- )) ment des conditions que l'honneur de sa cou- )) ronne , le maintien des traités , la protection y> de la religion chrétienne et l'humanité lui ont y> fait un devoir d'exiger de la Porte. )> Dans le même temps un ultimatum est adressé directement à Constantinople par le cabinet de Pétersbourg. Nouvelle menace , nouvel échec. Le divan arrête de rejeter cet ultimatum de la manière la plus catégorique , il passe plus d'un mois sans s'occuper d'y répondre. C'est encore de la part des ministres d'Angleterre et d'Autriche un grand effort de le décider même à une réponse qui n'est qu'évasive, et ne satisfait à aucune des réclamations de la Russie. Depuis ce temps, vingt conférences ont eu lieu entre le cabinet ottoman et les ministres médiateurs : vingt notes ont été remises 5 et vingt réponses toujours assaisonnées de traits piquans pour le cabinet de

(4^6 ) Pétersbourg, ont laissé la question au point ou elle était, quant aux termes; avec cette différence ? que les Turcs se sont joués des demandes qui leur étaient faites, quant au fond des choses. Il a été proposé au divan d'envoyer un plénipotentiaire sur les frontières de la Moldavie pour y ménager une réconciliation sous la médiation de l'Autriche et de l'Angleterre. Le divan répond avec fierté qu'il n'a donné lieu à aucune plainte légitime de la part de la Russie , qu'il n'a violé aucun article des traités, que c'est elle qui a envers la Porte des obligations à remplir en rendant des transfuges et en lui remettant les forteresses d'Asie qu'elle retient à tort ; que , si la Russie veut renouer des relations amicales, c'est à elle d'envoyer un nouvel ambassadeur, et à désavouer par là M. de Strogonof. Nous ne pousserons pas plus loin ces détails humilia ns pour le cabinet de Pétersbourg. Lorsqu'un cabinet a souffert uii premier outrage, surtout de la part des Turcs , il n'en est point auquel il ne doive s'attendre. Il n'en a été effectivement épargné aucun à la Russie , et des esprits soupçonneux pourraient croire que ses fidèles alliés n'ont pas éprouvé un très vif chagrin des réponses hautaines du cabinet ottoman, bien

(4^7 ) qu'ils aient eu soin d'en faire disparaître les trop choquantes inconvenances. Cette comédie dure depuis plus de seize mois , et une remarque assez piquante qui doit frapper tout observateur attentif, c'est que les notes et les répliques semblent former une sorte de dialogue que l'on serait tenté de croire sorti d'une même main.

Nous avons, sous plus d'un rapport, contesté à l'union des cabinets que Troppau et Laybach ont empreinte de si tristes couleurs, la dénomination d'alliance sainte dont elle s'est dotée elle-même. Il est un aspect sous lequel ce titre lui est légitimement acquis , et le cabinet de Pétersbourg, agissant dans l'esprit de la Sain te- Alliance, s'est particulièrement chargé d'en fournir la preuve. Si le cachet de la sainteté est dans la patience à souffrir les injures des infidèles, ce cabinet peut s'enorgueillir d'avoir porté au plus haut degré cette vertu évangélique. Qu'il ne s'offense point de cette remarque. Il a eu devant lui de grands exemples, et l'étrange vertu dont nous le félicitons n'est point une nouveauté ni un privilège. C'est une bizarrerie historique qui n'est pas indigne d'attention , que l'indulgence des gouvernemens européens pour les torts des Ottomans envers eux. On dirait

(4^8) qu'avec ces barbares l'orgueil le plus intraitable peul fléchir sans se comprometlre. On sait cpie Louis XI Y lui-même, d'ailleurs si susceptible, si irritable, qui faisait venger par des monumens publics sa dignité offensée dans ses ambassadeurs, semblait ne pas sentir les insultes qui partaient du cabinet ottoman. Aussi le pape disait-il que ce monarque était plus endurant à Cunstantinople qu'à Rome.

Si l'on en croit certains indices, la Russie serait enfin lasse de sa condescendance. Elle eût pu se fatiguer à moins. Tant de violences sans cesse renouvellées de la part des Turcs , et les massacres de Scio , et récemment l'incendie d'Iassi, et le ridicule spectacle d'un hospodar prisonnier, envoyé en Moldavie sous la garde de préposés turcs, et une foule d'autres actes offensans pour cette puissance, peuvent bien avoir épuisé sa longanimité. A cet égard, comme pour tout le reste, nous ne prononçons point sur les résolutions du moment. Nous croyons avoir bien établi les faits dont la connaissance est nécessaire pour asseoir un jugement sur toutes ces graves questions. Là finit le rôle dont nous nous sommes chargé. Pour le compléter, nous croyons utile de récapituler en quelques lignes

les mouvemens sensibles de la politique des principaux cabinets depuis i8id jusqu'à ce jour.

La signature des traités de Paris en i8i5, Résume des

, 1 , , mouvemens

par quatre grandes puissances seules, a crée deiapoiiù-

,,„ il?* v • • Que depuis

pour lLurope un mode d existence politique qui 1815. n'a aucune ressemblance avec le droit public établie par la paix de Westphalie. On pouvait craindre dès lors que cette innovation ne mît le reste de l'Europe à la merci de ces quatre puissances. C'est ce qui est arrivé.

Immédiatement après la conclusion de ces traités, une pieuse exaltation de sentimens, très généreux sans doute , a inspiré à trois monarques l'idée d'une alliance d'une nature toute nouvelle, qui a mêlé la religion à la politique, et formé pour les parties contractantes des engagemens énigmatiques dont l'interprétation était laissée à l'avenir.

Cependantde i8i5à 1818, ce n'est pas encore la Sainte-Alliance , c'est toujours la quadruple alliance qui règne. En effet, le gouvernement français, qui avait accédé au pacte du 26 septembre i n'en a pas moins continué à être en dehors de la direction générale des affaires, tandis que , sans une telle accession , à laquelle

( 43o ) la constitution britannique se refuse, le ministère anglais a conservé pendant quelques années une part principale dans cette direction. Le lien qui tenait les quatre puissances étroitement unies . était une convention particulière signée le même jour que les traités de Paris, mais sans la participation de la France. « Pour consolider , y> disait Particle VI de cette convention, les » rapports intimes qui unissent aujourd'hui les » quatre souverains pour le bonheur du monde , » les hautes parties contractantes sont convenues » de renouveler à des époques déterminées , soit » sous les auspices immédiat des souverains, soit )) par leurs ministres respectifs, des réunions y> consacrées aux intérêts communs et à l'examen » des mesures qui, danschacunede ces époques, )) seront jugées les plus salutaires pour le repos » et la prospérité des peuples ^ et pour le mainy> tien de la paix de V Europe. » Cet article fait voir quelle latitude préparaient d'avance à leurs délibérations futures quatre cabinets qui se présentaient comme chargés de veiller au bonheur du monde , au repos et à la prospérité des peuples. De là les congrès. Le premier fut celui d'Aix-la-Chapelle.

La question relative à l'évacuation de la France

était l'objet de cette réunion: cette question était décidée par les faits. La France payait ses contributions : elle était tranquille. C'étaient les deux conditions exigées d'elle; toutes deux étaient remplies. La prolongation de l'occupation, et même le morcellement de notre territoire n'auraient pas déplu à certaines puissances. Vainement aussi la politique avertissait l'Angleterre que la France était assez affaiblie. L'incurable et stupide baine du cabinet britannique d'alors ne cédait pas même à la politique. La Russie seule eut le mérite d'une résolution non équivoque. Soit calcul, soit générosité, par la puissance d'une volonté forte, elle entraîna les autres opinions. Il fut expédié à la France des lettres patentes de manumission. On donna l'accolade à son plénipotentiaire , qui fut reçu membre du congrès. Ce n'est plus, à dater de ce jour, une quadruple, mais une quintuple alliance. A la vérité , le cinquième anneau ajouté à la chaîne en augmente peu le poids. Là finissent les démonstrations libérales dans lesquelles les peuples avaient vu l'explication de ce que la Sainte- Alliance offrait d'énigmatique et d'obscur. C'était à cette dernière alliance, à son esprit présumé, que l'on avait attribué les ménagemens observés

jusqu'alors pour quelques gouvernemens constitutionnels. Tout-à-coup ces ménagemens cessent ; ils sont remplacés par un système d'hostilité qui ne se déguise même pas. Si , comme les peuples s'en étaient flattés , la Sainte-Alliance avait eu primitivement pour objet l'amélioration de l'ordre social , elle a , dans ce sens , rendu son dernier soupir à Aix-la-Chapelle.

La domination de l'Europe est dans les mains d'une pentarcbie, mais cette pentarchie n'est que nominale. Le ministère français n'est guère consulté. Le cabinet britannique se plie à une connivence peu honorable qu'il tâche de justifier à ses propres yeux par l'intérêt qu'il a de ménager l'Autriche. La Prusse n'a d'opinions que celles des cabinets de Tienne et de Pétersbourg, et tâche depersuader à chacun d'eux séparément que c'est à la sienne qu'il se conforme. Ainsi des cinq puissances, deux seulement occupent la scène d'une manière active. L'Autriche surtout semble avoir pris possession du terrain. Par une flatterie qui n'est pas mal adroite ,, c'est la Sainte- Alliance qu'elle met en avant et dont elle se déclare le champion. Comme le vague des expressions peut donner carrière au système interprétatif, elle s'en saisit, la commente et la fait par-

1er, comme à Rome le sénat faisait parler les livres sibyllins , c'est-à-dire selon ses intérêts et ses vues. La Sainte-Alliance jusque-là avait été comme une épée qui sommeille dans le fourreau. L'adresse autrichienne a su l'en tirer : les peuples vont en ressentir les coups. De ce moment le nom de la Sainte-Alliance signifie guerre à la liberté , guerre aux constitutions représentatives. Pour l'Autriche tout est calcul ; l'esprit aristocratique, qui est en elle une passion ,, est en même temps pour elle un moyen* Elle appelle sous ses drapeaux tous les contre- révolutionnaires de l'Europe. Elle a pour clientèle et pour affidés tout ce qui s'alimente des abus et des vices des gouvernemens , des usurpations du moyen âge et de la misère des peuples. Elle a ainsi des alliés dans tous les Etats , surtout dans les Etats germaniques où les princes médiatisés, les membres de l'ordre équestre et autres membres d'anciens corps privilégiés, forment pour elle une sorte d'armée qui est à ses ordres contre les princes souverains dont ils sont les sujets. La prévoyance autrichienne n'a pu empêcher plusieurs de ces princes souverains de donner des constitutions représentatives à leurs peuples. Son premier projet est de détruire ces constituas

lions • elle y travaille , mais elle ne parvient qu'à les suspendre en partie ou à entraver leur marche. Dans ce qui regarde l'Allemagne , l'Autriche agit seule avec la Prusse. L'Angleterre ou plutôt son ministère égoïste qui ne veut la liberté nulle part sur le continent et qui ne lui en laisse à elle-même que la portion dont il ne peut la dépouiller, professe une adhésion publique à toutes les mesures impopulaires voulues par le cabinet autrichien. Le ministère français essaie d'imiter ces mesures en France. La Russie les transporte en Pologne \ mais , malgré l'approbation qu'elle leur donne, on a lieu de croire que cette dernière puissance n'a pas voulu aller jusqu'à laisser frapper un coup décisif, c'est-à-dire jusqu'à se prêter au renversement des constitutions nouvellement établies : il a pu lui convenir d'encourager le cabinet autrichien dans des attaques qui mécontentent les peuples dont il restreint la liberté commeles princes dont il blesse l'indépendance , mais c'eût été trop de complaisance de la part de la Puissie de s'enlever à elle-même tout droit de protection en Allemagne en rangeant d'une manière définitive et irrévocable cette contrée tout entière , peuples et princes , sous le despotisme de la cour de Vienne.

Tandis que le congrès de Carlsbad et la diète de Francfort se débattaient contre la liberté régulièrement introduite dans quelques Etats germaniques , les révolutions d'Espagne , de Naples, de Portugal et du Piémont préparaient de nouveaux alimens à l'activité des cabinets. Laissera- t-on ces révolutions affermir des gouvernemens libres , ou faut - il refouler les peuples sous le pouvoir absolu ? Cette question ne devrait regarder que les princes dont les Etats viennent de recevoir une nouvelle organisation. Ici l'interprétation de la Sainte-Alliance prend le caractère le plus audacieux, et la Russie, qui en avait laissé pendaut deux ans l'exploitation presque exclusive à l'Autricbe, revient en partager les bonneurs avec elle sans paraître en rechercher les bénéfices. Après lui avoir abandonné en grande partie l'Allemagne, elle se montre ardente à lui livrer plus complètement encore l'Italie. Ces douteuses possessions sont-elles les présens de l'amitié ? L'Autriche du moins affecte de le croire. Quoi qu'il en soit, il est à remarquer encore que les congrès de Troppau et de Laybach ont imposé à l'Europe un nouveau droit public en vertu duquel la Sainte- Alliance est proclamée avoir droit

( 43G) d'intervenir, même à force ouverte, clans les affaires intérieures des autres Etats. Si l'on demande comment la raison des gouvernemens constitutionnels a toléré ce renversement de tous les principes du droit des gens, la France se tait honteuse de la conduite de son ministère et l'Angleterre allègue pour sa justification une circulaire adressée à ses agens diplomatiques, comme si elle avait payé sa dette au droit des gens par la vaine formule d'une protestation sans effet.

Le nouveau genre d'envahissement consacré par les congrès de Troppau et de Laybach, entrait parfaitement dans la politique traditionnelle de la Russie. On sait quel parti elle a tiré de son droit d'intervention religieuse en Pologne et en Turquie. C'est le même système étendu à toute l'Europe à la faveur du prétendu droit d'intervention politique qu'elle fait, de concert avec l'Autriche, découler de la Sain te- Alliance. Si l'exercice de ce droit usurpé d'intervention politique et religieuse forme pour ces puissances une suprématie sacerdotale, c'est un sacerdoce auquel ne manqueront pas les victimes.

L'attention des cabinets était encore occupée

( 437 ) des ailaires du midi, quand l'insurrection éclata, en Moldavie et dans la Grèce. Le moment est essentiel à saisir : l'Autriche ne le laisse pas échapper. Compromettre la Russie avec les Grecs est un point important. La Puissie craint de rendre sa bonne foi suspecte au cabinet autrichien ; elle se hâte de condamner ce qu'elle eût approuvé quelques mois plus tôt ou quelques jours plus tard. JNulle distinction n'est admise ; on ne voit dans les Grecs que des sujets, dans les Turcs qu'un gouvernement. Les Grecs sont déclarés rebelles , et la voix de la Russie qui tant de fois les a appelés aux armes , se mêle aux anathèmes lancés contre eux. Le cabinet de Pétersbourg s'est fourvoyé. 11 importe de l'empêcher de revenir sur ses pas. C'est à Constantinople qu'est surtout la difficulté. Si les Turcs avaient la patiente circonspection des cours de Tienne et de Londres, ils se hâteraient de faire comme elles ,. de prendre acte des déclarations de la Russie, de s'en féliciter , de lui en montrer de la reconnaissance et de serrer par là les liens dans lesquels elle s'est enveloppée elle-même • mais la franchise brutale du cabinet ottoman Jaillit lui enlever tous ses avantages ; il reproche au cabinet russe d'avoir préparé l'insurrection :

il prétend en avoir les preuves, il l'irrite, lui refuse toute satisfaction et par là lui rend le plus grand service en lui fournissant une occasion honorable de s'affranchir des entraves de Laybach. Le cabinet de Pétersbourg a vu l'heureuse occasion qui lui est offerte, il veut la saisir, il s'y détermine; il embrasse une résolution tout-à-la-fois politique et humaine , il envoie à son ambassadeur la fameuse note du 6 — 1 8 juillet qui menace Constantinople de sa ruine. La nation grecque était sauvée, les Turcs pouvaient être expulsés de l'Europe , rien chez eux n'était prêt pour leur défense , de grandes destinées s'ouvraient pour un avenir prochain. L'Autriche, qui s'était à Laybach appuyée de la Russie contre l'Angleterre, s'appuie de l'Angleterre contre la Russie. Prévenir la guerre est l'objet de leurs efforts réunis. Pendant trois siècles l'Autriche a invoqué l'Europe contre les Turcs , elle implore maintenant l'Europe pour les Turcs contre le cabinet de Pétersbourg. Le ministère anglais n'est pas moins actif. Si le Courrier est moins Turc que ^Observateur autrichien , le cabinet britannique est moins avare de faits que de paroles. Dans le cas où cette question serait ajournée pour quelque temps , on

(439) pourrait dire que , comme c'est l'avidité mercantile des Génois qui a transporté les Turcs en Europe, ce serait l'avidité mercantile des Anglais qui les y aurait retenus. Le cabinet de Pétersbourg a faibli, il a reculé : le premier pas une fois fait en arrière , il a marché d'affronts en affronts, d'outrages en outrages, et c'est par ce chemin qu'il est arrivé à Vérone.

D'après ce mouvement de la politique européenne jusqu'au moment actuel, il semble que, sans hasarder d'assertions trop téméraires , on peut réduire à peu près aux généralités suivantes l'expression sommaire de leurs intérêts et de leurs vues.

Italie.

L'Autriche veut naturellement prolonger l'état existant d'occupation militaire.

La Russie a, en 1822 , pour consentir à cette prolongation, les mêmes motifs qui l'ont portée à vouloir l'occupation en 1 82 1 .

L' Angleterre désire l'évacuation de l'Italie ; mais , par ménagement pour l'Autriche , son point d'appui contre la Russie , elle n'exprime pas ou n'exprime que faiblement cette volonté.

Espagne.

L'Autriche, malgré l'ardeur de ses vœux pour le rétablissement du pouvoir absolu en Espagne, ne peut pas vouloir chercher dans une intervention armée, un embarras lointain qui pourrait lui en susciter d'autres en Italie. 11 lui importe de conserver tous ses moyens disponibles pour l'hypothèse d'évènemens qui, en dépit de tous les efforts contraires, peuvent se développer en Orient ; mais ces mêmes embarras qu'elle se garde bien de prendre pour ellemême, il ne peut lui être désagréable de les voir retomber sur la France qui d'ailleurs s'en montre avide et semble en solliciter la faveur.

Par les mêmes raisons , ou plutôt par la raison inverse, la Russie doit, comme l'Autriche et plus que l'Autriche, conseiller à la France une expédition en Espagne , dans l'espoir d'y engager l'Autriche elle-même malgré elle; sauf, pour son compte, à imiter Catherine II, qui, chaque année, promettait aux coalitions contre la république française des envois de troupes que son règne ne vit pas réaliser.

Il ne peut pas convenir à l'Angleterre que les

cabinets de Pétersbourg et de Vienne prétendent dicter des lois à l'Espagne.

Grèce et Turquie,

L'Autriche dévoue les Grecs en holocauste à îa peur qu'elle a de l'agrandissement de la Russie , et surtout d'un agrandissement auquel en ce moment il serait impossible qu'elle fût associée dans une proportion satisfaisante.

La Russie ajourne ses projets sur la Turquie , peut-être à des années, mais peut-être seulement à des mois. Dans l'intervalle , elle cherche à éparpiller sur d'autres objets l'attention et les forces des gouvernemens européens. Quand la politique d'une grande puissance a brusquement interrompu son cours , se fier à son immobilité accidentelle serait une imprudence. Souvent la politique ressemble à ces fleuves qui, après une disparition momentanée dans des gouffres profonds, reparaissent plus impétueux et plus rapides, grossis des renforts qu'ils ont reçus dans leurs routes souterraines.

L'Angleterre aurait sacrifié les Grecs uniquement pour empêcher, comme l'Autriche, l'extension de la Russie aux dépens des Turcs, si,

d'un autre côté, d'après des suppositions qui nous paraissent fausses , mais qu'elle croit vraies , elle ne les avait pas sacrifiés au calcul d'un monopole qu'elle imagine devoir être plus absolu , plus profitable pour elle sous le gouvernement turc , que ne le serait son commerce livré aux mêmes chances que celui des autres nations, si la Grèce devenait ou province d'un autre empire , ou Etat indépendant.

J'ai laissé de côté la Prusse et la France. Voici en deux mots leur situation à l'égard des trois questions indiquées.

La Prusse, pour qui la Russie serait l'ennemi le plus dangereux, doit paraître vouloir tout ce que veut cette puissance. Au fond, elle ne doit pas vouloir de guerre en Espagne , parce que ce serait diviser les forces sur lesquelles l'Allemagne fonde ses moyens de résistance. Elle est assez indifférente sur le sort de l'Italie , dans le doute si , à la longue , cette occupation sera un bien ou un mal pour l'Autriche. A l'égard de la Turquie ou de la Grèce , elle ne peut pas s'affliger que l'Angleterre et l'Autriche tiennent la Russie en respect. D'un autre côté , elle doit moins que l'Angleterre et l'Autriche craindre la guerre entre les Turcs et les Russes, parce

que la puissance de la Russie , s'étendant vers le sud, et y rencontrant nécessairement beaucoup de difficultés avec les Turcs et les Anglais , cesserait d'être aussi menaçante pour le nord. La Prusse a une position donnée : elle est ce qu'elle doit être.

Il n'en est pas ainsi de la France. Pour elle il y a bien aussi une position donnée , mais son ministère est-il capable de la prendre ? N'est-il pas vraisemblable qu'incertain dans sa marche, il va tâtonnant sans savoir où mettre le pied, toujours prêt à le retirer en arrière au moindre mouvement du terrain? D'ailleurs, est-il en son pouvoir d'empêcher que les intérêts de la France ne soient combattus par ceux de l'aristocratie auxquels il obéit par penchant ou par nécessité?

L'intérêt de la France commande le respect pour l'indépendance des Etats, et par conséquent se refuse à toute intervention armée dans les affaires d'Espagne. L'intérêt de l'aristocratie tend à renverser en Espagne le régime constitutionnel. Faute de pouvoir l'anéantir à force ouverte , on veut du moins le miner par la guerre civile, en fournissant à cette guerre meurtrière de funestes alimens.

( mi )

L'intérêt de la France réclame la prompte évacuation des Etats d'Italie occupés "par les troupes autrichiennes. L'esprit de l'aristocratie veut le maintien d'une occupation dont la durée détruise tous les germes de constitutionnalîté et raffermisse solidement le pouvoir absolu.

L'intérêt de la France veut l'affranchissement des Gr. es, en désirant toutefois que cette révolution ne tourne ni au profit de la Russie ni au profit de l'Angleterre. L'intérêt de l'aristocratie craint dans la Grèce même le triomphe de la liberté.

Quand nous jouirions encore à Constantin nople de tous les privilèges dont l'ignorance ou l'impéritie ont, il y a quelques années, fait un lâche abandon, la politique de la France devrait être assez généreuse pour immoler la jouissance passagère de quelques avantages commerciaux à la sainte cause de l'humanité. Même , dans ce cas, la politique conseillerait de seconder, dans leur retour à la civilisation, le Péloponèse et les îles de l'Archipel, bien sûre de trouver plus tard d'amples compensations dans un commerce plus étendu avec ces mêmes contrées devenuea libres. Aucune puissance n'est dans une situation aussi belle que la nation française. Si le mi-

nistère était le véritable organe de la nation , il se prononcerait hautement et avec le juste orgueil d'une politique humaine autant que désintéressée

Pour la prompte évacuation des Etats d'Italie ;

Pour le respect de l'indépendance de la nation espagnole et de son gouvernement;

Pour -la libération des Grecs et leur rétablissement dans la loi des nations, lequel ne peut s'opérer que par leur séparation de l'empire ottoman.

Tous les cabinets agissent-ils à Vérone d'après l'impulsion des intérêts que nous avons indiqués? Tout nous autorise à pencher pour l'affirmative, en exceptant seulement la France, parce que son ministère , même en voulant obéir aux intérêts d'Etat , a pu être forcé d'obéir à des passions de parti.

On a dû remarquer que les dispositions apportées au congrès par les principales puissances ne sont pas mûres pour de grandes explosions. Aussi , les esprits qui attendaient de cette réunion des résultats graves et décisifs pourront bien être trompés.

On sait quelles sont les déterminations prises relativement à l'Espagne.

11 n'a point été fait mention du Portugal.

Tout le monde juge, avec une sorte de certitude, quel sera le parti adopté à l'égard de l'Italie.

Il y a peu d'apparence que la politique des cabinets s'accorde pour un effort généreux en faveur de la Grèce.

On ne peut pas admettre comme probable que le cabinet de Pétersbourg entende se laisser lier les mains en ce qui concerne ses différends avec la Porte ottomane.

Yoilà où en sont les choses (i).

Sans me mêler de prédire quel sera le dénouement des diverses affaires mises en discussion, comme le congrès de Vérone n'est point l'objet direct du travail auquel je me livre, comme j'ai embrassé dans mon examen toute l'époque du règne de la Sainte-Alliance depuis son origine jusqu'à ce jour, il me semble utile, avant de finir, de remonter à la pensée dominante à laquelle est dû l'établissement de ce système de congrès successifs; système qui s'est maintenu tant que les intérêts des grandes puissances ont

(1) Elles en sont restées là, et le congrès est dissous.

été d'accord , mais qui touche à son terme depuis qu'ils se divisent. Cette série de réunions périodiques de cabinets a un caractère tout nouveau. Vainement je lui cherche des analogies dans l'histoire , je n'en trouve aucune qui me paraisse exacte. Cependant, comme le motif constamment allégué est l'amour de la paix, le désir du maintien de la paix , une explication „ „

17 L Parallèle des

très naturelle qui se présente à l'esprit, est que congrès de la

1 L . Sainte-Al-

leS monarques ont pu concevoir la philantro- Hance avec

x a ■ ceux du projet

pique pensée de réaliser le rêve de l'abbé de de Henri IV. Saint-Pierre. La première idée de ce projet a d'ailleurs une origine royale , puisqu'elle émane de Henri IV; et ce n'est pas assurément manquer de respect pour les princes aujourd'hui régnans, que de leur supposer la volonté de prendre ce bon roi pour modèle. Le rapprochement de ce projet avec ce qui se passe sous nos yeux m'a paru digne d'examen ; et peut-être ne sera-t-il pas moins curieux par les points de dissemblance qu'il présente que par les points de conformité.

Il est une remarque préalable qui prouve bien elle-même combien sont chimériques tous les calculs qui ont pour objet de prétendre établir, à quelque moment que ce soit, un point inva-

rîable de fixité. La Russie, qui figure aujourd'hui en première ligne dans tous les mouvemens du monde politique, était à peine, il y a deux siècles, réputée puissance européenne. Dans l'énumération des Etats dont devait se former la confédération projetée par Henri IV, la Russie ne paraît que comme un accessoire presque indifférent. (( Je ne parle point , dit Sully dans )) ses mémoires, de laMoscovie ou grande Rus- )) sie.... Outre que ces vastes pays appartien- )) nent pour le moins autant à l'Asie qu'à )) l'Europe , on doit presque les regarder comme )) un pays barbare , et les mettre dans la même y> classe que la Turquie. )) Ailleurs , il ajoute : <( Si le grand-duc de Moscovie ou czar de Russie , )) que l'on croit être l'ancien knès de Scythie , » refuse d'entrer dans l'association , on le doit )) traiter comme le sultan de Turquie, le dé- )) pouiller de ce qu'il possède en Europe , et le » reléguer en Asie , où il pourra , sans que nous )) nous en mêlions , continuer , tant qu'il voudra, )) la guerre avec les Persans et les Turcs.)) C'est avec cette irrévérence que l'on traitait alors un Etat dont le poids menace aujourd'hui l'Europe entière. 11 est difficile d'admettre que la confédération proposée, en supposant son application,

eut pu empêcher le développement qu'a pris la puissance russe. On ne refoule point en arrière Je cours des choses. Ce qui est possible et plus utile, c'est de le diriger en s'y associant. On manque tout en prétendant davantage. C'est la faute que, sous d'autres rapports, commet aujourd'hui la confédération des cabinets. La république européenne a ainsi , depuis Henri IV, subi une variation extraordinaire dans les élémens qui la composent, mais ce changement n'a rien qui, en admettant la droiture d'intentions que suppose le projet, doive contrarier son exécution.

Le principal instrument voulu par Henri IV et par l'abbé de Saint-Pierre, pour le maintien de, la paix, est un congrès investi d'un pouvoir judiciaire sans appel , destiné à terminer toutes les discussions des Etats confédérés , par un arbitrage amical, ou, dans le cas de l'inefficacité des moyens conciliatoires , par le déploiement des forces de toute la confédération. C'est bien 3à, jusqu'à présent, ce que font les congrès; mais il y a, dans la composition des congrès supposés et des congrès réels, une différence qui n'est pas d'une médiocre gravité. Dans le projet de paix perpétuelle , la base du projet est une

juste et convenable représentation de tous les Etats souverains, avec cette modification, qu'à l'égard des petits Etats d'Allemagne et d'Italie, plusieurs sont associés pour une représentation. L'énumération des Etats , réduits d'après cette règle, présente encore dix-neuf puissances délibérant sur le pied d'une parfaite égalité. Ce n'est pas là tout-à-fait ce qu'on a vu dans les derniers congrès, ce qu'on voit maintenant à Yérone. Tout aujourd'hui est concentré entre cinq puissances, à la rigueur entre trois d'elles seulement; et peut-être n'est-il pas inexact de dire que, depuis quelques années, deux de ces puissances, fortes de la tolérance des autres , ont fait prévaloir leurs volontés et leurs intérêts comme les intérêts et les volontés de la société européenne. Le système précédent établissait un concours égal de la part des dix-neuf puissances dont il composait l'Europe. Le système nouveau a déshérité de ce droit plus des deux tiers de ces puissances. La théorie, comme on voit , posait pour base l'égalité de droits entre les Etats : la ppatique offre le privilège pour quelques-uns et l'exclusion pour le plus grand nombre.

Une autre base de la république européenne, telle que l'entend l'a bbé de Saint-Pierre, est Tu-

( *»i ) nité de religion ^c'est-à-dire que la Turquie en doit être écartée. Je commence encore par trouver ici une concordance parfaite entre l'ancien projet et le système actuel de la Sain te- Alliance, qui n'admet que des nations chrétiennes; mais à côté de ce point de conformité, j'aperçois aussi malgré moi un trait singulier de dissemblance. Les forces de la grande confédération devaient ^tre consacrées à protéger toutes les nations chrétiennes contre les Turcs, les Tartares et tous les sectateurs de religions autres que le christianisme. La différence qui se présente ici a quelque chose de cruel. Le système de nos congrès est tout différent. C'est la paix avec l'empire ottoman qu'avant tout il veut conserver. Quelle paix que celle dont tant de sang chrétien est le prix î

A la vérité, l'un des principes du projet de paix perpétuelle est encore, comme ceux des congrès, le maintien de l'état de possession territoriale existant; mais quel est aujourd'hui dans l'application le résultat de ce principe ? L'état de possession des Turcs est précisément celui qu'on craint le plus de troubler. Pour n'en pas encourir le soupçon, on renonce à de légitimes droits, on abandonne à leurs fureurs la popula-

( ffe )

tion de la Grèce, de la Moldavie et de la Vaïachie. Malgré les traités qui accordent en Turquie, au cabinet de Pétersbourg, un droit d'intervention qu'il usurpe ailleurs, ce cabinet s'en interdit l'usage, tant il a peur de paraître porter atteinte à l'état de possession de la Porte ottomane. Admirable scrupule ! On doit regretter qu'il n'en soit plus tenu compte quand il s'agit d'Etats chrétiens, du Piémont et du royaume de Naples.

Le projet de paix perpétuelle qui réunissait toutes les puissances dans un congrès, sans en excepter aucune, avait prévu l'inconvénient de laisser long-temps dans les mêmes mains la présidence des délibérations. On craignait que le monopole de la présidence n'amenât l'usurpation d'un ascendant préjudiciable à l'égalité des droits des Etats confédérés. Il paraît qu'aujour d'hui les grandes puissances sont moins ombrageuses entre elles. Les délibérations ont toujours le même régulateur , et auprès du même président, toujours on revoit aussi le même rédacteur des protocoles. Les congrès ont leur secrétaire perpétuel, comme nos académies.

Un point auquel tous nos efforts ne peuvent trouver une ombre de ressemblance dans le

système d'aujourd'hui est ceiui qui, dans le projet de paix perpétuelle, était le préalable rigoureux, la condition première de l'association. Pour garantir les princes de la révolte des sujets, il devait avant tout être pris des mesures pour que, de leur côté, les sujets fussent garantis de la tyrannie des princes. Ce n'est pas là que conduisent les doctrines de nos congrès qui établissent en dogme que les princes, en leur qualité de législateurs suprêmes et sans partage, ne sont comptables qu'à Dieu de l'usage de leur pouvoir , ce qui exclut la responsabilité même dans la personne de leurs ministres.

Je ne veux pas pousser plus loin le parallèle. En comparant notre époque à celle où Henri IV concevait la formation d'une conférence européenne, au lieu de trouver dans les directeurs des congrès actuels les légataires de ce prince , j'y trouve précisément ceux contre lesquels, s'il vivait aujourd'hui, serait dirigée sa confédération. La maison qui régnait alors tout-à-la-fois en Espagne et en Autriche avait menacé l'Europe de la monarchie universelle. C'était cette monarchie universelle qu'il voulait combattre et faire disparaître. Les cabinets de Pétersbourg et de Vienne n'exercent-iîs pas aujourd'hui cette

souveraineté générale dont Henri IY s'indignait? Si l'Angleterre, long-temps absurde dans l'excès de sa haine contre la France, était capable de revenir, sous un ministère plus habile, à de plus raisonnables dispositions, le véritable rdle de l'Angleterre et de la France, rôle qu'Henri IV remplirait aujourd'hui, serait de rallier autour d'elles tous les gouvernemens constitutionnels existans, et d'opposer l'impénétrable rempart d'une ligue de nations libres aux prétentions illimitées du triumvirat des monarchies absolues.

En admettant, ce qu'il est doux de penser, que l'intention première des monarques ait été de mettre en application la grande pensée de Henri IV , on est forcé de reconnaître que , si cette idée a été louable dans les princes, la politique de leurs cabinets a, dans l'exécution , porté de terribles atteintes à la pureté du projet tel qu'Henri IV l'avait conçu.

Dans la discussion relative à la Grèce, l'une des difficultés qui se sont offertes à l'Autriche et à l'Angleterre, tient à la crainte qu'ont ces deux cabinets de voir les dépouilles des Ottomans grossir encore les forces dont dispose celui de Pctersbourg. Si ces diverses puissances eus-

( 455 ) sent voulu seulement étudier dans les mémoires de Sully le projet de paix perpétuelle qu'elles ont paru vouloir réaliser, elles y auraient trouvé un expédient bien simple, par lequel eût été levé l'inconvénient qui les embarrasse. Ce projet a soin de déterminer d'avance l'emploi qui doit être fait des conquêtes , et on se souvient que c'est particulièrement sur les Turcs et les Tartares qu'il déclare les conquêtes légitimes et permises. « Une précaution unique à prendre, )) dit Sully , par rapport à tous les pays conquis, )) eût été d'y fonder de nouveaux royaumes )) qu'on déclarerait unis à la république chré- » tienne, et qu'on distribuerait à différens )) princes en excluant soigneusement ceux qui )) tiendraient rang parmi les souverains de l'Eu- » rope. » Dans le cas d'une croisade d'humanité contre les Turcs, qui empêcherait de suivre aujourd'hui un plan aussi sage ? Respectons F indépendance de la Grèce, si elle peut se suffire à elle-même , mais si, pour s'affeanchir, elle a besoin des Etats européens, pourquoi les princes, ses libérateurs, ne lui donneraient-ils pas un gouvernement et même un chef, en ayant soin, suivant la pensée d'Henri IV, de

choisir ce prince en dehors des monarques régnans?

Le parallèle que nous venons d'établir entre les congrès qui s'assemblent sous nos yeux et les congrès voulus par le projet de paix perpétuelle est, comme on voit, peu satisfaisant, et laisse beaucoup à désirer. On en a récemment indiqué un autre : on a comparé les congrès actuels aux conciles. Ce dernier rapprochement offre moins d'exactitude encore, à moins qu'on ne veuille voir les conciles par te côté le moins honorable, c'est-à-dire, le bras armé du glaive temporel , pour faire triompher leurs décisions théologiques.

Parallèle jj est un au^re point de comparaison qui offre

des congres l l *

cîe : la Sainte- p]us cje trai^s (Je ressemblance : ce sont les diètes

Alliance avec A

les diètes convoquées par Charles-Quint à Worms, à Nu-

opposees a Ja * r . ..* ^-

réformation remberg et à Spire , pour arrêter les progrès de la réformation. Alors aussi c'étaient des idées nouvelles qui combattaient d'anciennes idées : c'étaient aussi des idées anciennes qui, maîtresses du pouvoir, employaient la puissance des gouverneméhs, les sentences des tribunaux et la force des armes , pour assurer leur triomphe sur les idées nouvelles. Le fond des choses est

parfaitement le même : les moyens ont beaucoup de ressemblance entre eux. Les différences qui se rencontrent , ne sont pas sans intérêt.

Charles-Quint dépassait de beaucoup à l'égard de l'Allemagne les droits qu'il tenait de la dignité impériale. Les cabinets, membres de la Sainte-Alliance , ne vont-ils pas beaucoup plus loin en appliquant à l'Europe entière le droit intervention nel dont ils se sont eux - mêmes investis et en brisant à leur gré l'organisation intérieure d'Etats étrangers et indépendans ?

Pour étouffer les nouvelles doctrines Charles V s'assura l'appui d'une association de princes zelateurs pour la religion catholique. La Sainte- Alliance a aussi son association de princes zélateurs pour le pouvoir absolu.

La diète de Worms avait mis au ban de l'empire Luther ainsi que ses fauteurs et adhérens. Dix autres diètes renouvelèrent les mêmes proscriptions. On sait quels anathèmes ont été fulminés , surtout depuis 1 8 1 8 , contre les hommes qu'on affecte de nommer révolutionnaires. On sait quelles vexations ils ont eues à souffrir en diverses contrées, quelles peines ont été prononcées contre les carbonari d'Italie.

Les manifestes et rescrits publiés au nom des diètes élevaient contre les défenseurs de la liberté religieuse les plus horribles accusations. Il n'est pas de crime qu'on ne leur imputât. On n'est aujourd'hui ni plus juste , ni plus mesuré , ni plus décent : les mêmes calomnies se renouvellent contre les amis de la liberté politique.

Faute de pouvoir réfuter les écrits de Luther, on les livrait aux flammes , on en défendait la réimpression. La liberté delà presse est encore aujourd'hui l'ennemi que l'on redoute le plus. Partout on cherche à l'enchaîner. Les sciences morales et politiques sont surtout celles que l'on voudrait pouvoir bannir du répertoire des connaissances humaines.

Une grave différence existe au désavantage de notre époque. Au seizième siècle , un certain nombre de princes regardaient la liberté religieuse comme leur propre cause. Aujourd'hui ils ne voient dans la liberté politique que la cause de leurs peuples. Aussi alors les rescrits de l'empereur furent déclarés attentatoires à la liberté des Etats, et les dissidens s'unirent pour en empêcher l'exécution. De nos jours, quoique Findépendance des princes d'Allemagne n'ait pas

été plus respectée par les mesures adoptées à Carlsbad , nul de ces princes ne s'est déclaré contre elles. Aux maximes et aux entreprises des congrès de Troppau et de Laybach qu'a opposé l'Europe ? Une protestation de l'Angleterre qui s'est bornée à condamner les maximes des congrès et qui a laissé un libre cours à leurs actes.

S'il se formait des ligues pour s'opposer à la liberté religieuse, des ligues aussi se formaient pour la défendre. Pourquoi aujourd'hui la liberté politique n'aurait-elle pas dans une réunion de princes constitutionnels, sa ligue de Magdebourg et de Smalkade ?

Alors on négociait avec les princes religionnaires. On leur proposait de remettre à un concile général la solution des points litigieux. Que taisaient ces princes? Ils répondaient qu'ils ne pouvaient reconnaître aucun concile qu:autant qu'ils y paraîtraient comme partie principale et non comme accusés. Les peuples ont-ils été appelés à faire plaider leur cause devant les congrès par des représentans munis de leur mandat? Voit-on à Vérone des plénipotentiaires de ï'Espagne? Est-ce comme partie principale

que le roi de JNaples lui-même parut à Lajbadta en 182 i ?

En 1^26, une alliance fut conclue sous le nom de Sainte-Ligue entre les rois de France et d'Angleterre , le pape, le duc de Milan et les Vénitiens, pour s'opposer aux progrès de la maison d'Autriche en Italie. En 1821 , uue ligue sous le nom de Sainte- Alliance a livré l'Italie à l'Autriche,

Une heureuse chance vint au secours de la liberté religieuse. Les Turcs pénétrèrent eu Hongrie. On craignit plus alors les Turcs que les protestans. L'Autriche menacée laissa respirer les consciences. On accorda aux protestans une liberté provisoire de croyance et de culte pour prix de la réunion de leurs forces contre l'ennemi commun de la chrétienté. La même chance s'est offerte, mais sans fruit pour la liberté politique. Aujourd'hui on redoute moins les Turcs que les défenseurs de cette liberté. Ce sont eux, ce ne sont plus les Turcs qui sont considérés par les cabinets comme l'ennemi commun. En vain une nation chrétienne , menacée d'une entière extermination, implore l'assistance des Etats chrétiens. Un soin plus

Important occupe les cabinets : ils ne s'en laissent point distraire. 11 n'y a pour la liberté politique ni répit ni ajournement : on ne connaît pour elle ni paix ni trêve. D'ailleurs les frontières d'aucun Etat ne sont compromises par les cruautés des Ottomans : il ne s'agit que d'une population et non pas d'un territoire.

Quoique les manifestes de Charles V ne pariassent que de sa sollicitude pour le rétablissement du bon ordre et de la paix dans V empire, tous les historiens s'accordent à déclarer que, dans ses efforts pour écraser les protestans, il aspirait surtout à établir un despotisme absolu sur toute V Allemagne. Ce n'est pas à l'Allemagne que se bornent aujourd'hui les prétentions des cabinets directeurs de la Sainte- Alliance.

Une fâcheuse ressemblance signale les deux époques, c'est le règne du système interprétatif et le triomphe de l'équivoque. Nous aimons à remarquer que , de nos jours , l'équivoque n'est pas aussi cruelle. Sur la foi de paroles qui ne devaient pas être douteuses ( 1 ) , le landgrave de

(1) On avait donné au landgrave l'assurance qu'il n'avoit aucun emprisonnement à craindre. On prétendit

liesse s'était rendu auprès de Charles Y; il est arrêté et jeté dans un cachot. Aujourd'hui la Sainte - Alliance n'emprisonne point les rois : c'est elle au contraire qui se déclare leur appui; mais les rois de Sar daigne et de Naples en sontils plus libres?

Au seizième siècle, les rois de France furent proclamés protecteurs de la liberté germanique. Protéger la liberté religieuse était en effet un rôle digne d'eux. Protéger la liberté politique des peuples ne serait ni moins beau ni moins utile.

La persécution des protestans fut l'ouvrage des jours prospères de Charles V. L'Europe n'a dû la reconnaissance de la liberté religieuse qu'aux revers de ce prince. Nous ne formons point contre les cabinets opposans des voeux inhumains. Les peuples, pour devenir libres, ne demandent point que les rois soient malheureux. Il leur serait cent fois plus doux de devoir

avoir assuré seulement qu'il n'avait pas à craindre un emprisonnement éternel. Les mots einige et ewige étaient le texte de cette fraude. Ainsi de nos jours les cabinets ont joué sur les mots assemblées d'Etats et constitutions reprèsen ta tives.

a un consentement volontaire de leur part les concessions qui ne furent arrachées que par la force à Charles Y. Leurs vœux seront remplis , si les déterminations du congrès de Yérone sont pour la liberté politique ce que furent pour la liberté religieuse la trêve de Lintz et la transaction dePassau.

Deux routes sont ouvertes devant le congrès. L'option est libre. Il dépend de lui de faire sa propre destinée , de consacrer le nom et le rang qu'il doit avoir dans la postérité. Il faut qu'il soit terrible ou généreux, magnanime ou impitoyable. Ce qu'il y aurait de moins historique , ce serait la nullité. Ou bien il suivra la trace des congrès précédens, ou bien il développera un caractère qui lui soit propre. Dans le premier cas, il doit prendre une marche décidée et franche, îl faut qu'il applique sans restriction à l'Espagne r toutes les mesures qu'il a fait peser sur le Piémont et le royaume de Naples : il faut comme à l'Espagne, les appliquer aussi au Portugal. Par là il y aura conséquence dans le systènie. Ce système est bon ou mauvais, c'est ce que nous n'examinons pas ici. Du moins il y en aura eu un, et il aura été suivi avec fermeté et persévérance. Si l'on peut blâmer la nature

des résolutions adoptées par les cabinets, on n'aura pas à leur reprocher d'avoir tergiversé dans l'exécution. Leur politique pourra être jugée rigoureuse : on ne l'accusera pas d'avoir été poltrone et versatile. Enfin, la Sainte- Alliance sera sur pied avec ses doctrines et tous leurs résultats.

Si au contraire le congrès est jaloux de laisser des souvenirs plus doux et plus flatteurs, de belles occasions lui sont offertes. Respecter l'indépendance des peuples et des princes, rendre l'Italie à elle-même, laisser à chaque nation le soin de pourvoir à l'organisation de son gouvernement domestique, il n'y a là rien de très difficile : c'est rétablir ce qui n'eût pas dû être détruit ; c'est ressusciter le véritable ordre social que l'on a bouleversé sous prétexte de le défendre. Un beau trait pourrait couronner l'œuvre , ce serait la combinaison amicale de moyens efficaces, pour assurer la libération de la Grèce , sans faire de cette entreprise un moyen d'agrandissement et de conquête.

Entre ces deux partis il n'y a point de milieu : tolérer l'occupation militaire de l'Italie , et cependant n'occuper ni le Portugal ni l'Espagee: éluder la difficulté en se remettant à la

France du soin de la résoudre ; s'en rapporter également à la Piussie pour la décision de ses démêlés avec les Turcs , sans rien stipuler en faveur de la nation grecque, ce serait laisser toutes les affaires dans l'état où elles étaient avant la réunion de Vérone. Ce n'était pas la peine d'appeler sur cette ville les regards du monde, pour ne leur présenter qu'un spectacle si insignifiant et si mesquin. D'ailleurs ,1a Sain te- Alliance aura cessé d'exister dans cette seconde supposition comme dans la première. Seulement, dans la première , sa cessation ne serait que l'effet d'une volonté loyale et humaine. Les peuples attendent avec anxiété la détermination définitive des cabinets; ils ne désespèrent jamais du coeur des princes, rarement même de la raison des ministres ; ils n'ont point de ressentimens sans terme, point de haines éternelles; tout est oublié quand on revient à eux de bonne foi, Le sentiment auquel leur âme est le plus ouverte est celui de la reconnaissance. Leur reconnaissance même ne suit pas seulement le bienfait, elle le provoque , elle va au-devant de lui comme ensuite en la voit lui survivre. Que les plénipotentiaires y songent: le congrès est encore maître de choisir; il est en son pouvoir d'être l'effroi ou

(466) l'amour dé -F humanité. Le terme moyen serait presque le ridicule. Les cabinets , nous aimons à nous en flatter , reculeront devant toute résolution dont puisse s'effrayer le genre humain. Si le congrès sort de l'alternative indiquée , on serait autorisé à croire que ce synode de la Sainte- Alliance pourrait bien en être le dernier. Du moins , une nouvelle réunion serait bien peu probable , et l'Autriche , qu'on ne trouve guère en défaut , ne serait pas trop mal avisée de faire renvoyer au congrès prochain la solution de ce qui concerne l'Italie. Dans toutes les hypothèses, le congrès, maintenant assemblé, aura eu cependant un [caractère particulier qui le distingue des précédens. Illusoire et peu significatif en apparence, il aura toujours produit un effet important par cela seul qu'il aura vu les cabinets réunis abdiquer, de fait, malgré les déclarations contraires à l'égard de l'Espagne et du Portugal, le fameux droit in ter v en tionnel dont? sous le nom de Sainte1 Alliance , ils s'étaient investis eux-mêmes, et dont ils ont fait un si funeste usage envers l'Italie. Vainement on dirait qu'il n'y a pas abdication de ce droit, qu'au contraire on Fa reconnu, consacré par la délégation même qui en est faite au gouvernement

(4<37 ) français, pour l'appliquer, s'il le juge conve^ nable. Est-ce le conserver entre les mains de la Sainte-Alliance, est-ce le maintenir dans toute sa force , tel qu'on l'a déployé à Troppau et à Laybach , que d'en laisser à un gouvernement particulier la libre disposition ? Est-ce pour son développement hypothétique un appui bien redoutable qu'une promesse de secours plus hypothétiques encore , mais qui , dans tous les cas, seraient plus à craindre pour le gouvernement français que les Cor tes. et leur constitution? La: conservation de ce prétendu droit n'est que nominale; l'abdication est réelle. Grâce à ce désistement forcé ou volontaire , les peuples ne re^ garderont point le congrès actuel du même œil que ceux des dernières années. Bien différent àes autres , s'il ne fait pas cesser le mal , il ne l'aggrave pas , ou il ne l'aggrave que par le fait seùL de la prolongation de l'état existant. C'est un congrès presque négatif. ïl ne déclare point la guerre, il ne la fait pas, il ne l'impose pas. Ses aeies se réduisent à des remontrances plus ou moins amicales, plus ou moins sévères. Ces remontrances sont fondées ou injustes, opportunes ou intempestives , n'importe ; il n'y a point là de violence , point d'hostilité. C'est

( 468 ) presque un commencement de retour vers la pureté des principes du traité du 26 septembre 1 8 1 5, avant qu'il eût été dénaturé par de pernicieuses interprétations. Enfin j pourvu que la quintuple Alliance n'éprouve point d'altération capable de troubler ni la paix continentale, ni la paix maritime entre les puissances qui la composent, il ne semble pas que le congrès de Vérone doive laisser aux peuples de trop pénibles souvenirs, s'il ne leur rappelle, comme résultat principal , que les obsèques de la Sainte-Alliance, non de celle que conçut à Paris l'âme religieuse des monarques et dont les peuples avaient attendu tant de bienfaits , mais de celle qu'ont fait prévaloir sous son nom les vues impopulaires des cabinets, et que les congrès de Troppau et de Laybach ont chargée du poids d'une si désastreuse célébrité.

Post-Scriptum.

Depuis la publication de la première édition de cet Ouvrage, le. congrès de Vérone s'est dissous. Je le montrais en action et il n'était déjà plus. Sa dissolution n'a rien changé à mon travail. Ce que je supposais s'est trouvé exact; ce que j'avais pressenti s'est réalisé. Quoi-

qu'un écrit politique ne soit pas tenu d'offrir ^ comme une . composition littéraire, une série d'évènemens prise à leur origine et conduite jusqu'à leur dénouement, j'aurais pu avec assez de justesse intituler cet écrit : Histoire du règne de la Sainte- Alliance. Née en i8i5, couverte de voiles mystiques pendant deux ans, développée ou dénaturée en 1818, impérieuse et tyrannique sous sa forme nouvelle jusqu'à la fin de 1822 , la Sain te- Alliance est venue expirer à Yérone. Là est son tombeau; là doit être placée son épitaphe. Peut-être on parlera d'elle comme si elle existait encore ; on ne fera plus qu'évoquer une ombre. Au même moment a fini le congrès. Il a fini, non avec le fracas d'un torrent qui rompt ses digues, mais avec le calme d'un fleuve silencieux dont les eaux se perdent tout à coup dans le sable. A la vérité, on dirait qu'il a voulu revivre dans l'action partielle des ministres de trois puissances qui de Paris ont , par la voie de leurs collègues à Madrid, adressé des déclarations identiques au gouvernement espagnol. Il a voulu revivre surtout dans la circulaire datée de Vérone le 14 décembre, et envoyée par lés cabinets de ces trois mêmes puissances à leurs ministres près les diverses cours

de l'Europe. Ces trois cabinets persévèrent dans: leurs doctrines; nous ne les en blâmons pas. Ils modifient leurs procédés; nous leur en rendons grâce, et nous en félicitons les peuples. A la fin; de 1822, ils répètent encore que l'insurrection des Grecs est une entreprise coupable. La voix du genre humain tout entier se charge de les démentir. Us s'obstinent à qualifier le système de leur politique particulière du nom de système européen. La civilisation européenne réclame contre une telle usurpation. Ils ordonnent à leurs agens de quitter l'Espagne. Que ne se sont-ils bornés à un ordre semblable à l'égard du Piémont et du royaume de INaples! Depuis qu'on a vu M. de Strogonof partir de Constantinople en annonçant à l'empire turc sa ruine immédiate, sans que deux ans après l'épée russe soit encore sortie du fourreau, on a dû être guéri des terreurs qu'auraient pu inspirer jadis ces formules comminatoires. Au lieu de s'affliger de la retraite d'agens dont la présence lui offre , plus d'inconvéniens peut-être que d'avantages, il n'est pas certain que l'Espagne ne la regarde pas comme un bienfait. Ce qu'il faut plaindre en cette occurrence, c'est le cabinet de Berlin qui, satellite obligé de ceux de Tienne et de

Pétersbourg , n'a pu certainement qu'avec beau- Coup de regret prendre part à des actes qui vont fermer l'accès du territoire espagnol aux draps et aux toiles de la Silésie. Ainsi la circulaire datée de Vérone le i4 décembre, et les notes expé^diées de Paris à Madrid le 26 du même mois , ne sont plus de ces redoutables éclairs que la foudre accompagne ; elles ressemblent bien plutôt aux éclairs pâlissans qui suivent la menace d'un orage évanoui. Les sinistres adieux faits à l'Espagne par des cabinets qui vont être comme morts pour elle, n'auraient de gravité ( et Dieu sait à qui cette gravité serait fatale) qu'autant que le Gouvernement français céderait à la périlleuse fantaisie d'accepter l'insidieux héritage de ces cabinets, et de se porter, soit aujourd'hui, soit plus tard, pour leur exécuteur testamentaire. ....... 1

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