RESUME DE LA SITUATION DES CABINETS A L'ÉGARD DES PEUPLES
J e n'entends point établir sous ce titre un examen de la situation domestique de chaque cabinet à l'égard de la nation qu'il gouverne. Loin de moi la pensée de diriger une censure hostile contre des administrations qui , plus ou moins imparfaites, doivent toutes cependant avoir pour objet le bien commun du prince et du pays. Je ne vois que des masses, que l'ensemble du système des cabinets. Lorsqu'un certain nombre de puissances s'érige en tribunal européen , il est naturel de rechercher quels ont été les rapports précédens des cabinets avec les nations sur le sort desquelles ce tribunal s'arroge le droit de prononcer. Il n'est pas surtout inutile de rappeler aux cabinets les promesses mises par eux
( 347 J en oubli , lorsque chaque jour leurs écrivains officiels font le procès aux peuples et taxent de révolte toute tendance de ceux-ci à des améliorations dont on leur a donné l'espérance sans se mettre en peine de les exécuter. Les rapports précédens des cabinets avec les peuples ont naturellement formé entre eux une sorte de compte où figurent les services mutuels et les engagemens antérieurs. En balançant, pour ainsi dire, l'actif et le passif des uns et des autres, on trouvera de quel côté sont les créanciers , de quel côté les débiteurs. Il serait bizarre que ce fussent ces derniers qui , au lieu, de songer à l'acquittement de leurs engagemens écbus , prétendissent ne payer le bienfait que par l'ingratitude , et le dévouement que par la persécution.
La situation de la Russie à l'égard de la Grèce Situation de
, ... -, A-.*A''a Russie à
n a pas besoin , ]e pense , de reparaître ici. A cote l'égard de la des diversions nombreuses faites par les Grecs en faveur du cabinet de Péter sbourg , des excitations de ce cabinet et des assurances qu'il a cent fois renouvelées aux Grecs d'un affranchissement infaillible et prochain , il ne faut que placer son immobile apathie à Faspect du massacre de cette malheureuse nation. L'état respectif est connu.
(348 ) Situation de Puisque i'ai commencé par la Russie , ie ne
la Russie x } l y
à l'égard des puis pas omettre ses rapports avec la nation polonaise. Je passe sous silence les atrocités du règne de Catherine IJ. Peut-être pour les héritiers de cette princesse, est-ce un devoir d'adoucir par le bien actuel le souvenir des maux passés. Je pars d'une date toute récente. La première promesse faite aux Polonais était de leur rendre leur nationalité '( i). Est-ce avoir rempli cet engagement qu'avoir appliqué à un coin de territoire le nom pompeux de royaume de Pologne ? On connaît la proclamation du mois de mai 1 8 1 5 , par laquelle le cabinet de Pétersbourg déclarait que le but de la coalition contre la France avait été « de reconquérir l'indépendance » des nations et de lui donner pour bases la » justice, la modération et les idées libérales , » trop long-temps effacées par le despotisme mi- » litaire du livre des droits civils et politiques » des peuples. )) On se rappelle que cette même proclamation garantissait aux Polonais « tous » les moyens pour perfectionner leurs lois, la
(i) Réponse de S. M. l'empereur Alexandre à une députation polonaise.
( 349) » libre circulation des lumières ( i ) dans leur » pays. )) Les amis de la liberté n'ont pas oublié non plus que les institutions libérales données à la Pologne devaient être étendues à la Russie , comme l'indique ce passage du discours prononcé à l'ouverture de la diète du royaume de Pologne le i5-27 mars 1818 : «L'organisation qui était )) en vigueur dans votre pays a permis l'établis- )) sèment immédiat de celle que je vous ai don- » née , en mettant en pratique les principes de » ces institutions libérales qui n'ont cessé de » faire l'objet de ma sollicitude et dont j'espère, » avec l'aide de Dieu , étendre l'influence salu- )) taire sur toutes les contrées que Dieu a confiées » à mes soins. )) Les peuples avaient entendu ce langage avec la plus vive joie. A peine Carlsbad avait jeté un cri de guerre contre la liberté des nations que les échos de la Pologne furent forcés d'en répéter le triste murmure. Unédit enchaîna ce qui , dans ce pays , existait de liberté de la presse. Quelque (2) temps après une diète cou-
(1) La suppression récente des deux meilleurs journaux qui paraissaient à Varsovie, répond mal à ces flatteuses promesses.
(2) Eu 1820.
rageuse ayant repoussé avec l'unanimité la plus patriotique un projet de loi qui blessait l'esprit \ national , cette indépendance d'opinion fut aussitôt punie par la dissolution de cette assemblée. Ainsi en Pologne le régime constitutionnel est au moins suspendu, C'est là qu'ont abouti tant de magnifiques protestations ! Quelles constitutions que celles dont une décision de cabinet peut arbitrairement ajourner ou même anéantir l'existence!
La déclaration de guerre faite par le congrès
de Carlsbadà la liberté des nations nous conduit
à des rapports d'une nature encore bien plus
Situation de affligeante, ceux des cabinets de Berlin et de
l'Autriche et -^j-. i t^ . . • t
de la Prusse à Vienne avec les Etats germaniques. Les nations
l'égard des
Etats germa- en ici i et iqio se sont dévouées pour les gou-
niques. ^ ,. ,
vernemens. Ceux-ci ont prodigue aux nations les assurances d'une liberté effective et prochaine. L'Europe a sous les yeux les paroles et les faits. Dans un côté de la balance elle voit les sacrifices des peuples , leur sang versé pour le raffermissement des trônes. L'autre bassin de la balance attendait pour contre-poids la liberté. En ce qui concerne l'Autriche et la Prusse , ce second bassin est encore vide.
Situation de Si nous passons de l'Allemagne en Italie \ nous
(35i ) trouverons encore et des promesses faites aux l'Angleterre
• l ' t-> o 19 et ^e ^Autri-
peuples , et ces promesses violées. En 1 8oo , l ar- che à regard chiduc Jean promettait aux Italiens de leur ren- d'Italie, dre « une patrie indépendante, une constitution, » et même la gloire de leurs beaux siècles. » Au nom de 3a même puissance, le général Nugent leur renouvelait , en i8i3,les mêmes protestations. D'un autre côté, en ï8i4? lord Williams Bentinck les assurait des principes libéraux et désintéressés de l'Angleterre ; il leur proposait l'exemple de la Sicile, de la Hollande, surtout de l'Espagne. « L'Italie , disait-il , restera-t-elle » seule sous le joug ? Guerriers d'Italie, on ne » vous demande pas de venir à nous ; mais on )) vous demande de défendre vos droits et votre yy liberté. Appelez -nous , et nous volerons à votre )) secours. Alors nos forces réunies rendront » l'Italie ce qu'elle était aux époques les plus « brillantes , et ce qu'est maintenant l'Espagne. » L'Espagne d'alors, c'était l'Espagne gouvernée par la constitution des Cortès, par cette constitution contre laquelle conspirent aujourd'hui les cabinets qui, à cette époque, la reconnaissaient par des traités, et formaient alliance avec elle. L'Italie , en 1 8 1 5, est devenue un domaine disponible entre les mains du congrès de Vienne. Les
proclamations de l'archiduc Jean, du général Nugent et dç lord Ben tin ck ont été oubliées. Vainement les Italiens en ont invoqué le souvenir : lord Castlereagh a manqué de mémoire comme le cabinet autrichien. On ne s'est souvenu ni des promesses d'indépendance faites à la république de Gênes , ni des promesses de liberté faites à la Lombardie. L'Autriche a cru faire un grand effort de popularité en accordant à ses possessions d'Italie le titre de royaume lombardo-vénitien . Malheureux royaume ! le seul avantage que lui ait valu le maintien d'une dénomination locale est d'avoir hérité en même temps des lois et de l'inquisition d'Etat de Venise (i). Cependant les maux de l'Italie ne sont pas à leur terme. Plusieurs fois dans les dernières guerres , le royaume de Naples , pour servir l'Angleterre et l'Autriche, avait couru à sa ruine, en s'armant contre la France. En 1821 , au sein de la paix, sous d'injustes prétextes , il en est récompensé par l'invasion d'une armée autrichienne. L'Angleterre , qui pourrait empêcher cette invasion ,
(1) On se rappelle l'édit qui porte peine de mort contre tout carbonaro.
blâme le sophisme par lequel on la motive, et en tolère l'application. Pourquoi , dans cette dernière époque , le nom de la France vient-il se mêler indirectement au nom des cabinets oppresseurs ? Mais la France n'a fait tort qu'à ellemême. Les cabinets de Tienne et de Londres avaient d'autres devoirs à remplir envers le royaume de Naples ; ils lui devaient quelque reconnaissance pour son dévouement à leur cause ; ils avaient fait en général à l'Italie entière des promesses d'une tout autre nature. Le cabinet autrichien a couvert l'odieux de l'injustice par les avantages de l'occupation. Pour l'Angleterre , nul bénéfice n'a compensé la honte. -
Mais la dette la plus sacrée , la créance la plus situation de légitime, se trouvent, sans contredit , dans les, dè k^Prusse \ rapports de l'Angleterre , de la Prusse , de l'Au- eteae \l Rustriche et de la Russie avec l'Espagne. Si , à la nktiqnïspafin de la longue lutte qu'il a soutenue vingt ans , §no e' le gouvernement britannique est resté maître du champ de bataille , à qui en est-il redevable? à sa politique , à ses trésors , au continent tout entier? Non ; à un allié unique , à la nation espagnole.
La Prusse, à la suite d'une entreprise témé-
( 354 ) raire ( i ), est tombée dans le néant. Le cadavre de son artificielle grandeur est étendu sur îa poussière. Berlin même est occupé. L'allié de la Prusse , qui Ta excitée à la guerre , qui est arrivé trop tard à son secours , qui j en traitant de la paix , a pris une part de ses dépouilles , le cabinet de Pétersbourg , a consenti que la ville de Berlin conservât garnison française sous la condition que ? de son côté , il prolongerait l'occupation de la Moldavie et de la Yalachie. Le palais de Frédéric II pouvait long-temps encore être un quartier-général français. Qui donc intercédera pour la Prusse ? une puissance qui ne négocie que l'épée à la main , l'Espagne , la seule Espagne, en forçant les Français de porter cent cinquante mille liommes au-delà des Pyrénées. Le territoire prussien est délivré : Frédéric-Guillaume est rentré dans sa capitale : qui l'y a ramené? la nation espagnole.
Tandis que Napoléon, étonné du peu de progrès de ses lieutenans, veut eu per&onne porter des coups décisifs à cette nation cent fois vaincue , et toujours indomptable , le cabinet autri-
0) En 1806.
chien, en 1809, a jugé l'occasion propice. Le partage des forces de la France multiplie pour lui les chances du succès. Déjà c'en est un très grand d'arracher de l'Espagne Napoléon, et de perpétuer ainsi cette guerre dévorante. Napoléon quitte en frémissant les bords du Mançanarès ; il accourt sur le Danube, il combat, il triomphe 9 il est dans Yienne pour la seconde fois. Tous les obstacles sont aplanis ; la victoire lui prodigue ses lauriers dans les champs de Wagram; il s'arrête et négocie. Maître d'étendre plus loin ses conquêtes , s'il est impatient de signer la paix , quel est l'ascendant soudain qui lui inspire cette modération inattendue? qui sauve l'Autriche du ressentiment d'un ennemi vivement offensé ? le même auxiliaire qui a sauvé la Prusse , la nation espagnole.
Une vaste guerre conduit Napoléon à Moscou. Le vainqueur de Smolensk , le vainqueur de la Moscowa revient en fugitif à Paris, comme retourna Xerxès à Persépolis; mais Xerxès ne reparaît pas au bout de trois mois pour eifacer par des prodiges la honte de ses passagères défaites. Napoléon double pour les champs de Lutzen leurs titres à l'immortalité. Il rend Bautzen fameux , et poursuit jusqu'en Silé-
sie, où un armistice l'arrête , les armées prussiennes et russes. Et quels sont les instrumensde ses nouveaux trophées ? des soldats novices dont le bras faible encore ne soutient qu'avec peine le poids des armes. S'il avait avec lui la moitié de ses vieilles bandes occupées ailleurs , il pourrait encore dicter la paix ; et , cette fois plus circonspect , il s'arrêterait sur la Yistule ou sur le Borysthène. Où sont donc ces bataillons aguerris dont la présence lui rendrait en Allemagne et en Pologne sa domination détruite? qui les retient? qui les occupe? quel infatigable ennemi, battu par eux la veille , les provoque encore au combat le lendemain ? qui sauve enfin la Russie comme la Prusse et l'An triche? la nation espagnole.
Dans le dernier choc de INapoléon contre l'Europe soulevée , la plus grande force des puissances réunies a été l'attiédissement de la France à l'égard de son chef; et la principale cause , l'unique cause peut-être de ce changement , a été la guerre avec l'Espagne. Dans les guerres , plusieurs fois renouvelées , avec l'Autriche, avec la Prusse, avec la Russie, la France voyait un conflit de prince à prince , d'Etat à Etat , de cabinet à cabinet. On pouvait y apercevoir des guerres
( 357 ) cPambition , mais de justes motifs légitimaient aussi Panimosité des Français contre les cabinets étrangers. En Espagne , ce n'est pas avec un cabinet, mais avec une nation que la lutte est engagée- et c'est là seulement qu'un triomphe définitif est refusé à nos armes. Napoléon régnerait encore,toutes les puissances du continent seraient encore à ses pieds , l'Angleterre aurait subi une seconde fois la paix d'Amiens, si, se bornant à des guerres de cabinet contre des cabinets, d'armée contre des armées , il n'eût pas déclaré la guerre au moral d'une nation.
En échange de tout ce que les peuples ont fait pour les cabinets , quels biens , quels présens , quels avantages leur ont été offerts ? Où sont les actes qui attestent la gratitude des cabinets? Nous voyons des congrès , puis des congrès , puis encore des congrès.
Le mot est doux à l'oreille ; il représente la fin des combats, la cessation du bruit des armes. Jadis deux ou trois congrès suffisaient pour remplir un siècle et pour illustrer une ville. Aujourd'hui c'est au sein même de la paix que les congrès se rassemblent. Le goût du mouvement a survécu à la guerre , et, comme la guerre , la paix compte aussi ses campagnes. Chaque année, chaque ville
demande à un congrès nouveau sa part de célébrité. Tant de gloire cessera presque d'être de la gloire , et l'admiration pourrait bien expirer de lassitude ; mais si l'esprit se fatigue d'admirer r le cœur ne se lasse point d'être sensible aux bienfaits. Que les cabinets marquent chacune de leurs assemblées par des services rendus à la civilisation • que chaque congrès ajoute une liberté à celles dont les peuples devraient jouir déjà ? et notre Europe moderne sera Tel dorado social du genre humain , et les cabinets pourront se convaincre que la reconnaissance des peuples est un trésor qui ne s'épuise jamais. Sans doute il est agréable de pouvoir juger par ces absences souvent assez longues , qui retiennent certains monarques loin de leurs Etats , que Leurs pays sont si bien gouvernés ? qu'on s'y passe à merveille de leur présence. Cependant n'est-il pas permis de croire que la résidence de ces princes dans leurs foyers serait plus utile encore à leurs sujets ? Comme la sagesse orientale est en faveur, et la politique turque fort à la mode , c'est leur autorité que nous emprunterons , en citant un fait qui n'est pas ici hors déplace. On se rappelle que Charles XII, pendant son séjour à Bender , ayant reproché au visir Méhémet de n'avoir pas
( 359 ) fait prisonnier le tsar Pierre, comme il pouvait le faire, Méhémet lui répondit : « Et si j'avais pris^ » le tsar , qui aurait gouverné son empire ? il » ne faut pas que tous les rois sortent de chez )> eux. » Apparemment de nos jours il n'en est plus ainsi. Quoiqu'il en soit de l'utilité ou du danger des nouvelles habitudes de quelques princes, si ces habitudes nouvelles sont dignes d'éloge, ces princes en ont tout le mérite, il n'y a point là imitation de leur part. On peut assurer* qu'à leur place, les monarques dont ils sont les héritiers n'auraient pas agi de cette manière. Je ne sais pas bien où serait, clans les circonstances actuelles, ou Pierre P*, ou Catherine IP; mais ce qui à mes yeux est tout-à-fait démontre ? c'est que ni l'un ni l'autre ne serait à Vérone.
Le but de toutes ces réunions des princes ? leur objet annoncé du moins est le maintien de la paix entre tous les Etats européens. La paix est le premier des biens sans contredit , mais pour Phonime civilisé qu'est-ce que la paix ? le repos avec la liberté. Sans la liberté le repos n'est pas la vie, c'est la mort sociale, c'est le calme de la tombe. Est-ce cette dernière sorte de paix que les cabinets sont jaloux de maintenir? Mais il s'agit de paix entre tes Etats? Nul
Etat n'a levé l'étendard contre un autre gouvernement. Nul peuple n'est sorti de sa frontière pour attaquer ,un autre peuple. Cependant les congrès ont fait marcher des armées; ils ont envahi un royaume dépourvu de tout moyen de résistance. Quoi ! c'est la paix entre les divers Etats européens que les congrès ont à cœur de conserver , et ce sont eux qui portent la guerre là où elle n'existait pas ! Les congrès ont érigé en dogmes d'incroyables maximes. Leur symbole trouve des incrédules. Comme Mahomet, comme Charlemagne, ils appellent à leur secours la persuasion du glaive. Sous la protection de leurs armées se forment des commissions militaires , s'élèvent des échafauds , se dressent des listes de proscription. Les peuples sont immobiles, on les proclame heureux. C'est là le bonheur selon le pouvoir absolu. Ainsi chaque congrès a frappé la liberté de quelques peuples et l'indépendance de quelques gouvernemens. Faut -il s'étonner que chacune de ces villes , chacun de ces congrès forme une date sinistre et rappelle un souvenir de malheurs? Faut-il s'étonner que leur nom retentisse à l'oreille des nations, comme un tocsin d'alarme , comme le tintement des funérailles?
Si les comptes des cabinets et des peuples devaient se clore comme ceux des particuliers, quelle solde en faveur des peuples ! quelle dette à la charge des cabinets !
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