‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 14 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au début du xv° siècle, deux grands malheurs accablaient le royaume de France : la guerre étrangère et la guerre civile.

La guerre étrangère est commencée depuis longtemps : c’est la guerre de Cent-Ans. Depuis plus d’un demi-siècle, les rois de France luttent avec plus de constance que de succès contre les invasions anglaises. Trêves et campagnes se succèdent avec régularité. L’Angleterre en souffre peu et la France beaucoup : la première n’a guère à redouter que des incursions inoffensives des Écossais alliés de Charles V et de Charles VI, quelques révoltes dans le pays de Galles, ou les courses des Normands sur les côtes de la Manche; le cœur même du pays n'est pas alteint, Les conséquences de la guerre sont autrement terribles pour la France : les Anglais ont dans la mouvance même du royaume de nombreuses possessions, Calais, Guines et le Ponthieu au nord; au sud, la

Guyenne; le duc de Bretagne a élé longtemps leur allié. Ils sont donc

CoOVILLE. l

établis à demeure chez leurs ennemis; ils peuvent les attaquer, surprendre leurs forteresses, ravager leurs champs; ils traversent même à plusieurs reprises le royaume, dont ils occupent les deux extrémités.

Charles VI, pendant la première moilié de son règne, fut, il est vrai, moins directement menacé que ses prédécesseurs Philippe VI, Jean le Bon et Charles V. L'avantage sembla même être un instant pour la France. Le duc de Bretagne, qui, à la fin du règne de Charles V, était l’allié des Anglais, revint à la fidélité envers son suzerain. Au nord, la défaite des Flamands en 1382 et 1383 fut comme un échec de la politique anglaise. En 1385 et 1386, ce sont même les Français qui menacent l'Angleterre. Puis, les années suivantes, il se fit comme une accalmie. Une trève de trois ans fut conclue en 1389 à Leulinghen. Des relations amicales commencèrent entre les deux rois Charles VI et Richard IL. En 1395, au mois de juillet, Richard IT demanda Ja main d'Isabelle, fille du roi de France; le 9 mars 1396, le mariage était décidé et accompagné d’une trêve de vingt-huit ans, dont la longueur devait valoir une bonne paix. À l’aulomne suivant, une entrevue fastueuse scella celte réconciliation‘. Mais toutes ces espérances furent tristement déçues. Dans les premières années du xv° siècle, la guerre reprit plus pénible et plus insupportable que jamais, alors qu'on avait cru la voir cesser pour toujours.

La cause de cette reprise fut le renversement de Richard Il par son cousin Henry de Lancastre, qui devint roi d'Angleterre en 1399 sous le nom de Henry JV. Inspiré par le duc de Bourgogne, le gouvernement de Charles VI reconnut l’usurpateur et continua avec lui les trêves conclues avec Richard H. Mais le duc d'Orléans, frère du roi, et le comte de Saint-Pol inrent pour leur propre compte une conduite différente, et envoyèrent le 8 août 1402 et le 10 février 1403 des lettres de défi au roi d'Angleterre *. La mort du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, en 440% permit au due d'Orléans d'imposer sa politique belliqueuse au roi. Ce fut le renouvellement définilif de la guerre. Des secours furent envoyés à Owen Glendower, qui soulevait le pays de Galles ; une armée fut chargée de reprendre aux Anglais les places qu'ils tenaient dans le Limousin. Dès lors les hostilités vont se continuer régulièrement, dirigées soit par le duc d'Orléans, soit par Jean sans Peur, sans grands efforts, sans batailles rangées : ce sont de perpétuels ravages, des expéditions de pillage et de désolation, guerre permanente et ruineuse, plus funeste qu’une défaite pour le pays qui la subit. Au bout de quelques campa-

1. Wallon, Richard IL, t. I et IE, Liv. vi, VII, vu. — 2. Monstrelet, I, 43-66.

LES GUERRES ET LEURS RAVAGES à

gnes, la Picardie, le Limousin, le Poitou, l’Aquitaine, la Normandie, élaient aux trois quarts ruinés. En 1419, à la veille des événements qui vont être racontés, on craignait une grande invasion et on ne savait comment on pourrait y résister sans troupes et sans argent.

Une chose avait contribué à rendre le danger plus pressant, à faciliter, pendant ces dernières années (1409-1413), invasions et pillages : c'était la guerre civile, qui élail venue s’ajouter à la guerre anglaise. Les faits qui l'ont déterminée sont bien connus. Le jeune Charles VI, après une tutelle de huit années, et un gouvernement personnel fort court, avait ressenti en 1392 les premières atteintes graves d’un mal terrible qui le laissait pendant de longs mois dans l’incapacité absolue de s'occuper de son royaume. Alors commenca une véritable minorité qui ne devait avoir d'autre fin que la mort du pauvre fou. Pour le malheur de Ja France, autour du roi, plusieurs princes prétendaient régner à sa place et sous son nom. Ils appartenaient à deux générations : les plus âgés élaient les frères de Charles V, les ducs Jean de Berry et Philippe de Bourgogne, et, beaucoup plus effacé et moins puissant, le duc de Bourbon, frère de la feue reine Jeanne de Bourbon. En têle de la seconde génération venaient le frère même de Charles VI, Louis, duc de Touraine, puis d'Orléans, et, presque du même âge, le second due de Bourgogne, Jean sans Peur, fils de Philippe le Hardi. Ce royaume à gouverner à la place du roi malade, ces parentés prochaines et rivales, ces générations qui se transmettaient avec plus d’impatience encore les mêmes ambitions et les mêmes haines, telles furent les causes très simples de la guerre civile {.

En effet, on voit sans peine comment celte guerre s'annonce, puis éclate. Les deux oncles du roi, les duc de Berry et de Bourgogne, gouvernèrent sans jalousie el sans lutte pendant plusieurs années, bien que le second, plus capable et plus écouté, füt le véritable roi. Mais bientôt apparaît la seconde génération : à peine Louis d'Orléans est-il mis en scène par les chroniqueurs, qu'il est déjà question de haines entre Orléans et Bourgogne. Déjà les princes plus éloignés du trône, les grands seigneurs qui viennent à la cour, se rangent de l’un ou de l’autre côté :

1. Pour les faits principaux de cette histoire, voir Rel. de Saint-Denis, t. IL et IV, et de Barante, Histoire des dues de Bourgogne, t. IX et IT.

on se demande désormais qui l’emportera de l’oncle ou du neveu, du jeune homme ou de l’homme grave et mûr. A partir de 1398 l’antagonisme se manifeste dans toules les circonstances possibles! : il y a une politique bourguignonne et une politique orléanaise pour le gouvernement intérieur, pour les affaires du Grand Schisme, pour les affaires d'Allemagne?. En 1401, les deux rivaux commencent de grands armements et réunissent des troupes aux environs de Paris*. C’est que le duc d'Orléans a pris peu à peu dans le conseil une place importante que lui valent ses trente ans, et il y montre loutes les qualités brillantes et toutes les ressources de sa vive intelligence.

Après la mort de Philippe le Hardi, la situation se complique encore. Jean sans Peur a les mêmes ambitions que son père; il prétend à la même place auprès du roi. Mais s’il a la puissance paternelle, 1l manque encore d'autorité morale et de prestige. Le duc d'Orléans et lui sont contemporains : ils ne sont que cousins germains ; le respect ni l'affection ne peuvent les retenir. À chaque instant la guerre est sur le point d'éclater : en 1405, il semble que la paix du royaume va être définitivement compromise. À la suile de divers incidents où l'hostilité des dues se manifeste dans loule sa force, Louis d'Orléans réunit une armée el « desjà y avoit foison de gens d'armes en Brie, Gastinois, Sologne et Bausse, et avec Luy le due de Lorraine et le comte d'Alençon “ ». Jean sans Peur fait venir l’évêque de Liège avee huit cents lances, douze cents coulilliers et cinq cents archers; puis arrivent les gens du duché et du comté de Bourgogne, ceux du due d'Autriche, du comte de Wurtemberg, du duc de Savoie, du prince d'Orange, etc. L'accord fut rétabli de la manière la plus inattendue; il ne pouvait êlre que de courte durée.

On sait du roue comment fut Lout à coup aggravée celte rivalité entre les maisons de Bourgogne et d'Orléans, avant même que les hostilités aient réellement commencé, Le 27 novembre 1407, Jean sans Peur fit assassiner le due d'Orléans. Cette suppression d’un rival dangereux relarda peut-être de quelques années la guerre civile, mais la rendit nécessaire et implacable,

Le duc d'Orléans laissait trois fils : l’ainé, Charles d'Orléans, avait seize ans; 1l élait presque en âge de poursuivre celte vengeance du meurtre qui S'imposait à lui comme une fatalité. Déjà au lieu de mettre

1. Jouvenel des Ursins, p. 404. — 2. Du Boulay. Hist. univ. Par., IV, 56; Rel. de Saint-Denis, WT, 20. Voir de Circourt : Le duc d'Orléans, les commencements de sa rivalilé avec le duc de Bourgogne (Rev. des "Quest. hist, juillet 1887). — 3. Rel. de Saint-Denis, III, 12 seq. — 4. Jouvenel des Ursins, p. 424; Rel. de Saint-Denis, II, 308,

sur leurs bannières comme en 1405 : « Je l’envye », les gens du duc d'Orléans faisaient broder le mot terrible de « Justice » ‘. En 4408, il y eut une fausse alerte : le due de Bourgogne avait complètement défait les Liégeois révoltés; il revenait à Paris avec une armée victorieuse pour rélablir son autorité méconnue pendant son absence. A sa venue, la reine, les princes, s’enfuirent jusqu'à Tours, entraînant le roi avec eux. Deux armées s'apprêtent : le duc Jean a avec lui les dues et comtes de Brabant, de Hollande, de Hainaut, de Namur; contre lui sont les rois de Sicile et de Navarre, les ducs de Berry, de Bretagne, de Bourbon. Mais la duchesse d'Orléans meurt; le duc d'Orléans est bien jeune encore. Les princes orléanais ne sont pas décidés à la guerre; leur adversaire est entouré du prestige redoutable d’une récente victoire. La paix fut acceptée, préparée et conclue à Chartres, le 9 mars 1409. Le due de Bourgogne obtenait son pardon et les enfants d'Orléans, pour obéir au roi, promeltaient d'oublier « la malveillance » qu'ils avaient contre le meurtrier de leur père. Ce n’était qu’une trêve, une « paix fourrée », comme disait le fol du duc de Bourgogne ?.

Une fois encore la lutte devait se préparer sans aboutir. Les serments de Chartres n’avaient été ni libres ni sincères. Dès la fin de 1409, il y avait comme une nouvelle prise d’armes. Le duc d'Orléans mettait en gage ses joyaux pour faire l'argent nécessaire à la guerre #. Au mois d'octobre, il se confédérait avec le plus puissant et le plus audacieux des seigneurs du Midi, Bernard d’Armagnac, dont le nom devait bientôt faire fortune *. L'année suivante, tout semble s’organiser d’une manière définitive : il y eut une première réunion des princes armagnacs à Mehung; on y vit le duc d'Orléans, Le duc de Bourbon, qui venait de quitter Paris, les comtes de Clermont, d'Alençon et d’Armagnac, le connétable d’Albret. Le premier objet de l'alliance conclue était de venger la mort du duc d'Orléans. Un mariage resserra cette union : le duc d'Orléans épousa Bonne d'Armagnae, fille du comte Bernard. Le duc de Berry, le dernier survivant des oncles du roi, vint encore s’adjoindre à tous ces princes. De là nouvelle confédération à Gien, nouveaux trailés d'alliance à Angers, à Poitiers, etc. 5. Le parti du due d'Orléans est constitué à la fin de 1410; il est tout prêt pour la guerre qui va commencer.

Il en est de même des Bourguignons. Jean sans Peur a rallié ses partisans et préparé son armée. En juillet 4409, il s’unissait par alliance étroite

4. Catalogue Joursanvault, n° 99. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 191; Jouvenel des Ursins, p. 443; Monstrelet, éd. Douët dArcq, L. I, p. 397. — 3. Arch. nat., K, 57, 4, 1. — 4. Arch. nat., K, 56, 25. — 5. Jouvenel des Ursins, p. 446.

au roi de Navarre, il rétablissait la paix dans le Nord pour être {ranquille de ce côté; il amenait des gens d'armes avec lui et les plaçait dans les villages des environs de Paris. Le 11 novembre 1409, il obtenait un avantage considérable en décidant la reine Isabeau à signer un traité d'amitié avec lui !. Les nombreux et brillants seigneurs venus à Paris à Noël 1409 sur l'invitation du roi, dont Monstrelet nous énumère les noms, étaient pour la plupart dévoués partisans du due de Bourgogne *. De plus Louis de Bavière va solliciter le duc de Lorraine; on fait appel au duc de Savoie. Le duc de Brabant, les comtes de Hainaut et de Namur, le due de Clèves, l’évêque de Liège, réunissent leurs contingents. Au nom du duc, la duchesse demande de grosses subventions aux Etats de Bourgogne.

Cependant il n’y eut guère effusion de sang. Une paix laborieuse et imparfaite vint encore faire l'office de trêve. Les princes élaient arrivés sous Paris avec une véritable armée; ils se tenaient à Chartres, à Montlbéry, à Bicôtre, à Gentilly, Vitry et Saint-Marcel, d’où ils touchaient les murs de Paris. Mais, en dépit de la rupture officielle, le due de Bourgogne avait eu soin de continuer les négocialions avec ses ennemis, à Poitiers, à Tours, à Montlhéry, à Bicêtre. Les misères des peuples, l'épuisement des vivres, l’approche de l'hiver, l'incertitude des deux partis firent enfin conclure un traité le 2 novembre 1410, à Bicêtre *. Les conditions n’en étaient guère exéculables; mais ce fut au moins un instant de répit.

La crise suivante, qui ne devait pas tarder, fut la dernière. Malgré les serments et les promesses échangées, la paix de Bicêtre n’avait été qu’un moyen de préparer une lutle nouvelle. Les actes d’hostilité recommencèrent aussitôt *. Les armements avaient été repris dès le printemps 1411. Le duc de Bourbon et le comte de Vertus parurent au nord de Paris et en Normandie ; ils s'installèrent dans le Soissonnais el le Valois. En juillet, le due de Bar, Amédée de Sarrebruck, le comte de Richemont, Clignet de Breban, tous Orléanais, étaient élablis avec des troupes à Coucy, à Ham et dans tout le Vermandois. En face d'eux étaient les capitaines bourguignons, le sire de Heilly, Enguerrand de Bournonville, etc. Cette situalion dangereuse fut encore compliquée par une série de lettres échangées entre les princes ou adressées au roi. L'intervention de la reine, des ducs de Guyenne et de Berry ne put rien auprès de ces gens excilés par l'approche des combats. C'est en vain que le roi faisait répandre le 28 février 1411, dans tous les bailliages, vicomtés et prévôtés, des lettres

1. Arch. de la Côte-d'Or, B, 41 192 (signature autographe). — 2. Monstrelet, I, 51-56. — 8. Rel. de Saint-Denis, IV, 318-382. — 4. Ibid., IV, 384-388.

royaux ordonnant « que nuls nobles, de quelque noblesse qu’ils fussent ou de quelque prééminence, ne voisent au mandement de l’un parti ni de l’autre! ». Des ambassadeurs furent envoyés sans plus de succès auprès des deux ennemis. Une nouvelle ordonnance fut rendue le 24 juin : il est défendu de s'armer sans autorisation royale; les seigneurs sont délivrés de leurs serments de fidélité à d’autres qu’au roi ?. Tout cela était désormais inefficace, et quelques jours plus tard, le 18 juillet, une rupture éclatante avait lieu : le duc d'Orléans adressait au duc de Bourgogne un défi que rien désormais ne pouvait effacer. Environ un mois après, Jean sans Peur riposlait par un second défi du 13 août 1411 : « Avons très grande liesse au cuer, répondait-il, desdictes deffiances, mais du surplus contenu en icelles, toy et tesdits frères avez menty, et mentez faussement, mauvaisement et déloyaument, comme trahisseurs que vous estes et dont, à l’aide de nostre seigneur... vous ferons venir à fin et punicion.…. Ÿ. »

Ainsi voilà la guerre civile ouverte et commencée; elle sera sans pilié. Il serait inulile et fastidieux d’en raconter les péripéties. Les faits principaux doivent seulement être rappelés. En septembre 1411, les deux adversaires avec leurs armées se trouvèrent en présence en Picardie : Jean sans Peur prit Ham et plusieurs villes de la Somme. Mais le départ des contingents flamands l’arrêla. Les Orléanais n’osèrent l’attaquer et préférèrent à un succès certain le siège difficile et la prise très problématique de Paris. Le mois de novembre fut rempli de combats meurtriers devant la ville. Les princes rebelles occupaient la rive droite avec Saint-Denis comme centre, et sur la rive gauche Saint-Cloud, dont ils s'étaient emparés par surprise. Le duc de Bourgogne avec une forle armée arriva au secours de Paris, entra par le sud et, avec l'appui de troupes parisiennes que ses partisans avaient organisées, reprit vivement la ville, le pont et les murs de Saint-Cloud. Les Orléanais perdirent aussitôt toute confiance et se dispersèrent de tous côtés. Pendant l’hiver, la lutte fut entretenue par une série d'expédilions dans l'Ile-de-France ou les pays voisins et la prise des villes comme Étampes, Dourdan, Dreux, Coucy, elc. Au prin-. temps, des préparatifs considérables sont faits pour la nouvelle campagne par le duc de Bourgogne. Le duc de Berry s'est mis à la tête des princes orléanais : lui et ses alliés sont devenus les ennemis du roi et du royaume. Jean sans Peur avait le premier donné l’exemple en 1411 d’une alliance avec l’Angleterre; un contingent anglais avait renforcé son armée,

1. Ordonn., IX, 513. — 2. Rel, de Saint-Denis, IV, 406-408. — 3. Monstrelet, I, 152-153; Rel, de Saint-Denis, IV, 434-438.

En 1412, c’est le duc d'Orléans qui renouvelle cette politique de trahison à des conditions désastreuses ‘, et ajoute la guerre étrangère à la guerre civile. Charles VI et le duc de Guyenne, entraînés et crainlifs, se laissent diriger par le duc de Bourgogne et le chargent de punir les rebelles. A Pâques 4412, le roi lui-même et son fils se mettent à la tête de l’armée bourguignonne et, avant de partir, Charles VI va prendre à Saint-Denis l'oriflamme sainte, qui devient ainsi l élendard d'un parti. Le but de l’expédition était Bourges, dont le siège dura° une partie de l’été et coûta un grand nombre d’hommes aux deux armées. Les hostilités furent suspendues le 42 juillet par des négocialions pacifiques. Un traité, signé à Auxerre, qui semblait devoir être plus solide que les précédents et le fut moins encore, termina, le 22 août 1412, cette première phase de la guerre civile.

Ces deux guerres ont les conséquences les plus désastreuses pour le royaume : elles y détruisent toute sécurité, toute confiance, toute prospérité. C’est la première cause des mécontentements et des agilations populaires.

Prenons d’abord la guerre anglaise : elle s'étend peut-être moins sur le territoire que la guerre civile, mais, dans un certain nombre de provinces, elle est comme permanente, à peine interrompue par des trêves, par exemple en Bretagne, en Normandie ?, en Guyenne, en Saintonge, en Limousin, en Auvergne, en Artois, dans la partie occidentale de la Flandre. De 1383 à 1413 un certain nombre de villes importantes ont eu particulièrement à souffrir de l'attaque et du séjour des Anglais, comme Bourbourg, Ypres, Cassel, Gravelines, Guines, Honfleur, Fécamp, Brantôme, Limeuil, Saint-Flour, Montferrand, etc. Une des régions les plus éprouvées, la Normandie, peut nous fournir un exemple saisissant. En 1385 le comte d’Arundel avec une flotte assez importante parcourt la Manche et débarque sur les côles du Cotentin*. La province vit dans une anxiété perpétuelle pendant les années suivantes. Le danger grandit en 1388 : les Anglais, venus de Cherbourg, s’avancent jusqu'aux portes

1. Rymer, Foedera, t. IV, 12. Les négociations des Armagnacs avec le roÿ d'Angleterre furent le principal argument du duc de Bourgogne pour décider Charles VI à la guerre. (Rel. de Saint-Denis, IV, 624-626.) — 2. La Normandie se plaint même en 1413 (février) d’avoir été oubliée dans les dernières tréves. (Voir Bibl. de l’École des chartes, NI, 1844.) — 8. Dupont, Histoire du Cotentin, t. IT, p. 460.

de Bayeux. Les invasions, un instant interrompues par les trêves, recommencent comme par le passé au début du xv° siècle. En 1405, Thomas de Lancastre amène une véritable armée dans le Cotentin et pénètre à plus de sept lieues dans les terres‘. Désormais chaque année est marquée d’un retour offensif : le 15 juillet 1410, les ennemis débarquent à Fécamp et détruisent la plus grande partie de la ville. En 1419, le due de Clarence, le due d'York, le comte Dorset, abordent sur les côtes du Cotentin avec des troupes nombreuses et vivent sur le pays; dans l'été de 1413, nouvelle descente au Tréport, avec expédition dans le pays de Caux ?. Au nord du côté de l’Arlois, au sud du côté de la Guyenne, la situation des Anglais est plus favorable encore : ils tiennent Calais et Bordeaux. Et la guerre n’a pas lieu seulement sur terre : sur mer, il y a de fréquents combats, et les deux adversaires trouvent encore moyen en 1386 de se poursuivre jusqu’en Espagne *.

Rien n’est plus terrible que le passage de ces hommes d'armes anglais qui cherchent à s'enrichir par le pillage dans leurs courtes expéditions. Ils incendient les villages par lesquels ils ont passé. En Normandie les ravages sont effrayants : au dire de Froissart, en 1388 l'armée du comte d’Arundel, après avoir été de Cherbourg à Carentan et de là aux portes de Bayeux, s’est rembarquée sans obstacle avec un bulin de 200 000 francs #. De telles campagnes étaient trop fructueuses pour ne pas être souvent répétées. En 1405, plus de 40 villages sont .pillés autour de Saint-Waast de la Hougue; sept lieues de pays restent désolées Ÿ. Les détails ne varient guère d'une année à l’autre : à Fécamp, en 1410, « sont venus et descendus les Anglais à très grant nombre et force de gens d’armes, archers, canons... » ; ils ont « icelle ville toute pillée et robée depuis le hable illec jusques à la forteresse et l'église. et après ce ont ars et tout destruit toutes les maisons depuis ledit port jusques à ladicte église © ». En basse Normandie, en 1412, ils ont l’idée barbare de couper les pommiers, qui sont d’une si grande ressource pour celte région *. Ce qui se passe en Normandie n’est pas isolé et exceptionnel ; il est évident qu’il en est de même partout où pénètrent les Anglais ÿ.

1. Dupont, t. II, p. 499. — 2. Bibl. Nat., fonds franç., 25 708, n°s 635, 639; Hist. du Cotentin, 25 109, n° 697. — 8. Jouvenel des Ursins, p. 356. — A. Froissart, Chroniques, XI, 473. — 5. P. Cochon, op. cil., p. 211. — 6. Bibl. nat., fonds franç., 25 708, n°° 631, 639. — 7. De la Rue, Essais sur Caen, 1. IT, p. 256. — 8. Voir, pour le Languedoc, Histoire du Languedoc, nouv. éd., X, n° 687, 134.

Mais ces souffrances sont encore moins étendues et moins générales que celles que cause la guerre civile. Les hostilités n’ont vraiment commencé qu'au milieu de 1411; mais depuis longtemps, depuis 1401, du temps de Philippe le Hardi et de Louis d'Orléans, des gens d'armes avaient été maintes fois rassemblés, et leurs ravages n'avaient guère été moins grands qu’en temps de guerre. Dès 1401, les environs de Paris en font l'expérience !. En 1405, des troupes réunies de part et d’autre détruisent tout « et furent les pays d’autour de Paris et de la marche de l'Ile-de- France et de Brie moult travaillés et oppressés de gens d'armes des deux partis ». « C’esloit grant pitié, dit Jouvenel des Ursins, des maux qu'ils faisoient. » Toule la récolte fut perdue; une foule considérable de gens du plat pays s’entassa dans Paris, où le prix des vivres subit une hausse énorme ?. En 1408, bien que la paix de Chartres doive auss'tôt conjurer la guerre, ce sont les mêmes scènes : « C’estoit grant pitié des pilleries et roberies qui se faisoient sur Jes champs, et ne passoit personne qui ne fust détroussé, pillé et desrobé *. » Le chancelier lui-même entretient le Parlement de ces misères : il parle de la « grande tribulacion qu'il y avoit alors... par la grant multitude de gens d’armes, qui, hors feux bouter, gastoient et destruisoient les plas paiz en pillant ct rançonnant les villes et les singulières personnes... et singulièrement puis IT ou V ans les paiz de Champaigne et de Brie », etc. *. En 1410, c'est encore bien pis : au sud de Paris, « ce n’estoit que pilleries, roberies et destruction de peuple, qui estoit chose très pitoyable ». Il y avait d’un côté les terribles Gascons du comte d’Armagnae, de l’autre les Brabancons du duc de Bourgogne, incendiaires, pillards, voleurs d'argent, violeurs de femmes, en un mot de véritables brigands. Cela dura du mois d’août au mois de novembre. Comme dit Monstrelet : « Et quant est à parler des maulx qui se faisoient par icelles gens de guerre, tant d’un parti comme d'autre, ilz ne se pourroient escripre au long 5. »

Quand la guerre eut véritablement éclaté, il y eut encore aggravation. Presque tout ce qui n’était pas occupé par les Anglais dans le royaume

1. Jouvenel des Ursins, p. #11. — 2. Monstrelet, 1, 420; Jouvenel des Ursins, p. 42%; Rel. de Saint-Denis, II, 336-338. — 3. Jouvenel des Ursins, p. 442. — 4. Douët dArcq, Pièces du règne de Charles VI, t. I, p. 136; Journal

de Nic. de Baye, 1, p. 246. — 5. Jouvenel des Ursins, p. 448. — 6. Monstrelet, II, 89.

fut comme abandonné à la guerre civile. De tous côtés on prend parti pour les Bourguignons ou les Armagnacs. Le Nord et le Centre sont particulièrement malheureux. On trouve des traces nombreuses du passage des hommes d’armes dans la Picardie, les comtés de Boulogne, d'Eu, de Valois, dans le Cambrésis, la Normandie, surtout du côté gauche de la Seine, la Champagne, le comté de Vertus, dans l'Ile-de-France, où les ravages sont terribles et perpétuels, le Nivernais, le Bourbonnais, le Beaujolais, le Gâtinais, le Maine, l’Anjou, le Poitou, le Berry, ete. Les divisions s’étendent jusqu’au sud du royaume : les habitants de Limoges, de Toulouse, du Languedoc en général, se prononcent pour le due de Bourgogne !. Il est bien peu de villes qui échappent au danger commun. On en pourrait citer un grand nombre qui ont été fort éprouvées, comme Ham, Beauvais, Gisors, Pontoise, Corbeil, Coucy, Vernon, Domfront, Dreux, Chauny, Roye, Melun, Clermont-sur-Oise, Saint-Denis, Étampes, Dourdan, Vervins, Sancerre, Niort, Jargeau, Issoudun, Bourges, etc. C’est comme une {ache d'huile qui s'étend chaque jour davantage.

Un premier effet de ces divisions princières, c’est le déchaîinement des haines et des vengeances personnelles. L'exemple donné se propage à tous les degrés de l'échelle sociale. Les partisans du due d'Orléans sont mis hors la loi; la bulle d'Urbain V contre les grandes Compagnies, oubliée depuis un demi-siècle, est renouvelée, lue, publiée, répandue en langue vulgaire, commentée en chaire par les prédicateurs les plus violents. Tous les dimanches, au prône, on prononçait l’excommunication des princes rebelles (oct. 1411) ?. Parlout les biens des Armagnacs sont saisis. Pour mieux se connaitre, chacun porte des insignes : partout on voyait des chaperons de drappers, des croix de Saint-André; même les statues des églises en sont revêlues. Jouvenel des Ursins raconte qu’à Paris il suffisait de dire : « Cestuy est un Armagnac », pour que la personne ainsi désignée fût aussitôt prise, torturée, mise à mort. On osait à peine bapüiser les enfants dont les parents n’élaient pas Bourguignons*. Les cadavres même des Armagnacs restaient abandonnés : bien souvent « furent laissés la plus grant partie aux champs sans les enterrer; et là les mangeoïient chiens, oiseaux et autres bêtes très inhumainement ».

En dehors de Paris, il en est de même : dès 1410 la municipalité de

1. Rel. de Saint-Denis, IV, 510. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 464-465; Du Boulay, Hist. univ., V, 218 : Le procureur de la nation française «ait se inscribi fecisse in libro nationis processum factum contra Armaniacos virtute illius bullae, de qua est facta mentio ante »; Rel. de Saint-Denis, IV, 534-518. — 3. Jouvenel des Ursins, p. 461, 466, #70.

Caen ordonne de brûler les maisons de tous les partisans du due d'Orléans ?. Le 15 mai 4412, à Dijon, tous ceux « qui sont des pays des adversaires du roy... et de monseigneur le duc » sont chassés de la ville, « sans plus retourner en ladicte ville, à peine d’être réputés traistres et de perdre corps et avoir? ». Il y a plusieurs cas de soulèvements de paysans, qui n'ont garde de laisser échapper pareille occasion de satisfaire des haines accumulées. Le comte de Roussy en fut une des principales viclimes : il fut assiégé dans son château de Pontarcy-sur-Aisne par les paysans du Laonnais, au nombre de plus de quinze cents. Le château était très fort, entouré d'eau. Les paysans prirent le nom d'Enfants du roi et reçurent un puissant secours du bailli de Vermandois et du prévôt de Laon, qui vinrent se mettre à leur têle; le comte de Roussy dut se rendre*?. Pareille infortune advint dans la tour d’Andeli à l’archidiacre de Brie, fils naturel du roi d'Arménie, que les paysans assiégèrent el firent capituler *.

Ces haines servent de prétexte à des pillages de toute sorte. Lorsque les Armagnacs ou les Bourguignons sont sur les champs, ils sont capables de tout. Leur rapacité s'explique aisément : il est rare qu'ils soient exactement payés de leur solde, et l'attrait que leur offre la guerre n’est autre que celui du butin qu’ils peuvent faire. Une foule d'incidents peignent au vif cette existence des gens d'armes des deux parlis et les atroces souffrances de leurs victimes. En 1410, les Armagnacs pillent et désolent toutes les petites villes qui entourent Paris; ils ne bornent pas là leurs excès. « EL avecques ce, aucuns mauvais garnemens violèrent et ravirent plusieurs femmes, et les amenèrent en leur ost, dont aucuns des dictes villes, hommes et femmes, vindrent à Paris eulx complaindre, faisans grans clameurs desdiz ravissemens Ÿ. » En 1411, dans tout le sud de la Normandie, les bandes du comte d'Alençon ne s’arrêtent point de piller et de rançonner les habitants © : les seigneurs du pays envoient leurs objets précieux au Mont-Saint-Michel pour les tenir en lieu sûr’. Les hommes d'armes les plus terribles étaient les Flamands, qui parurent cette même année en Picardie : « Et quant est à leur gouvernement en passant le pays, tout ce qu'ilz povoient actaindre esloit par eulx prins et ravy et mis sur leur charroy, puisque c’estoient choses portatives. » Ils se signalèrent

4. Guilmeth, Hist. de Pont-l’Evéque, 51; Cousinot, Geste des nobles, ch. exu. — 2. Arch. municip. de Dijon, B, 1448, f° 162. — 3. Monstrelet, II, 221. — 4. Ibid., II, 221. — 5. Ibid., IT, 95. — 6. De la Rue, Essais sur Caen, Il, 958. — 7. Gette même année, les gens des pays au delà de la Seine et de l'Oise, sans cesse pillés par les gens du duc d'Orléans, sur l’ordre du prévôt de Paris, durent s'organiser et prendre les armes. Ces tentatives de résistance locales étaient fréquentes, mais inutiles. (Rel. de Saint-Denis, IV, 456-458.)

surtout à la prise de Ham : tout fut mis à sac; ils allèrent jusqu’à détrousser les Picards qui combattaient à côté d'eux; ils emmenèrent dehors « plusieurs hommes et femmes et petis enfans et les mirent en leurs tentes ». Lorsque tout eut été pris, le feu fut mis en plusieurs endroits; les églises même ne purent échapper à cette destruction sauvage. A leur retour, les mêmes Flamands trouvèrent moyen de détruire toutes les vignes et vignobles qu'ils rencontrèrent : « Si se boutoient asprement parmy les vignes et en prenoient lant dedens leur ventre que plusieurs en furent trouvez mors el crevez dedens les vignes‘. » À mesure que la guerre s'étend, ces excès augmentent. A la fin de cette année 1411, une église est Incendiée avec tous les réfugiés qu’elle contenait : « Mesmement en l’église de Sillières, où le feu fust bouté, furent bien arses quatre cens personnes tant hommes que femmes et petis enfans ?. » Au mois de février 1412, en Normandie, on n'ose aller ni séjourner à Cocherel par crainte des garnisons de Verneuil et de Dreux. A Breteuil, la vie est également impossible, parce que les gens d’armes « ont esté et encore sont sur le pais à deux lieues près de ladicte ville de Brelueil Gba chascun jour ou du moins bien souvent y courrent, tellement que nulz de nos subgez n’osent demourer en ladicte ville pour la paour de nozdiz ennemis, qui pillent, tuent, volent, rançonnent et destruisent nozdiz subgez, hommes, femmes et enfans * ». Le Bourguignon Elyon de Jacqueville se fait particulièrement remarquer * : à la prise de Thoury il « bouta le feu et y eust plusieurs bonnes gens, femmes et enfans ars et brûlés. Les autres saillirent de dessus les murs et fossés, dont aucuns se tuërent; les autres s'affoloient. Plusieurs y en eust de pris dedans la place et menés à Paris, lesquels furent pendus *. »

Les hommes d'armes enrôlés par les dues ne sont pas seuls à redouter profitant du désordre général, de véritables bandes de brigands, dont l'unique souci est le pillage et le vol, s’établissent sur le pays. Ces bandes rôdent et se cachent dans les bois : il faut faire, en 1407, une véritable battue dans la forêt de Brotonne, avec une petite compagnie sous les ordres du vicomte de Pont-Audemer, pour surprendre une troupe de malfaiteurs qui y est établie à demeure . En 1412, des Gascons se sont installés pour leur propre compte à Montargis et de là procèdent à l'exploitation complète du pays; les habitants sont obligés de se réupir

. Monstrelet, IE, 412-117. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 410. — 8. Bibl. Nat., me franc., 25 709, ne 610. — 4. Jouvenel des Ursins, p. #13. — 5. Voir le tableau littéraire et général de ces ravages dans Nic. de Clamanges, de Lapsu et reparalione justiliae, cap. vr, 1x, etc. — 6. Bibl. Nal., fonds franç., 26 U38, n° 4630.

pour les combattre et les chasser. Le bâtard de Barbençois fuit de même dans le Gâtinais en 1413*. Le fait le plus curieux est l'hisloire des brigands de Claye en 1411. C’est après la paix de Bicêtre : deux capilaines, Polifer et Rodrigo, étrangers évidemment, avec une troupe de larrons, meurtriers et autres, sont établis sur la route de Paris à Meaux, leur logis ordmaire est à Claye ?. Pour en débarrasser le pays, on organisa une véritable expédition avec le maréchal fBoucicaut, le comte de Saint-Pol et le prévôt de Paris ?. On se croirait vraiment revenu au temps des grandes Compagnies.

Ainsi, — ces faits, que l’on pourrait mulliplier, le prouvent suffisamment, — c’est, en même lemps que la guerre étrangère, la guerre civile avec toutes ses horreurs, c’est l'anarchie permanente, qui va grandissant de jour en jour.

4. Arch. nat., JJ, 168, f° 423, 208, etc. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 449; Voir encore, Hist. du Languedoc, nouv. éd., X, nes 687, art. 10 et 11, 725. — 8. Pour compléter le tableau, il faudrait parler encore des épidémies, si fréquentes pendant les guerres, du dépeuplement des campagnes, des villes même, de la diminution du prix des terres, du renchérissement des denrées et de la main-d'œuvre, de l’arrèt des transactions commerciales, etc., toutes conséquences de cet état d’hostilité général; voir quelques indications pour la Normandie dans le travail la Misère en Normandie au temps de Charles VI, Ann. de la Faculté des lettres de Caen, 1886.

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