‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 15 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dans de telles conjonctures, le roi est fou. Le pouvoir royal, si fort dès le début du x1v° siècle, que Charles V avait encore accru, est aux mains d’un insensé. Voilà vingt ans en 1413 que celle folie a commencé ; elle est intermittente avec quelques moments de lucidité, chaque année plus courts et plus rares. A peine le roi a-til le temps de se mettre au courant, d’ordonner quelques bonnes mesures, il est aussitôt ressaisi par la maladie. Il lui arrive jusqu’à six fois en une année de subir de longues et terribles crises !. Alors on l’enferme soigneusement à Saint-Paul; car dans sa folie toute dignité disparaît avec toute conscience ?. Il a encore la force de demander qu’on éloigne de lui les instruments tranchants; il pleure et se lamente, appelle la mort à grands cris. La mémoire a disparu : il ne reconnait personne, pas même la reine; quand il l’apercçoit, il demande qui elle est et ordonne de la faire sortir; il arrache ses propres armoiries partout où il les voit ; il oublie jusqu’à son titre de roi de France, jusqu’à son nom de Charles *. On a voulu le guérir par tous les moyens : on lui a fait faire des pèlerinages inuliles et faligants ; ce qui es plus grave, on l’a tristement livré aux pratiques les plus ridicules de la magie et de la sorcellerie, contre lesquelles Gerson fait entendre dans sa harangue « Vivat Rex » de discrètes, mais sages protestations *.

1. Jal (Dict. critique de biographie, p. 364-368) donne, d’après Jouvenel des

Ursins, une liste des guérisons et des rechutes de Charles VI. Il est évident : À : x 17 »n1< Q que cette liste est extrêmement incomplète. — 2. Rel. de Saint-Denis, I, 684.

— 8. Ibid., II, 22-24, 86-88, 404. — 4. Ibid., II, 544; Gerson, Harangue « Vival Rex », éd. de 1824, p. 50.

Quelle place peut tenir le pauvre fou dans son palais, dans sa famille, dans son gouvernement? Il est un jouet aux mains des princes ses oncles, de son frère le duc d'Orléans, de la reine sa femme. On en arrive bien vite à le dédaigner, à l'oublier : il exisle, et cela suffit pour ceux qui gouvernent sous son nom.

Jouvenel des Ursins nous fait un {riste tableau de l'indifférence, de la misère où le laissaient ceux qui devaient le plus l’entourer et le soigner; il raconte, à l’année 1405, que la nourrice du Dauphin vint trouver le roi, lui disant qu'on « ne pourvoyoit en rien ledit seigneur, ny à celles ou ceux qui estojient autour de lui et qu'ils n'avoient que manger ny que vestir ». Et Charles VI répond avec douleur « que luy-même ne pouvoit rien avoir, et qu'il n’avoit autre chose ». En effet « il n’avoit rien, et à peine avoit-il sa dépense ! ». On a voulu contester ces détails navrants ; on a opposé aux chroniqueurs les comples qui nous sont restés de l’argenterie et de Phôtel du roi pour les premières années du xv° siècle ?. Ainsi nous voyons le payement de 11 houppelandes pour 1398, de 19 pour 14405. En 1407, la despense des « journées » varie entre 6769 et 9939 livres tournois par mois; il y a auprès de Charles VI deux physiciens et un chirurgien; de nombreuses robes et manteaux sont donnés aux cleres, notaires el valets *. Des actes isolés nous montrent le roi faisant assez souvent de grandes dépenses pour mieux vêlir ses serviteurs, pour faire des dons et des cadeaux, même pour sa vénerie ou encore sa cuisine, par exemple lorsqu'il fait venir de Rouen des pâtés d’éperlans *. Mais tous ces documents prouvent peu : ils nous apprennent seulement que beaucoup d'argent passait entre les mains des gens de l'hôtel, que les comptes étaient habilement faits; mais rien ne dit que cet argent fût dépensé pour le roi. Quelle confiance accorder à ces documents dont les contemporains eux-mêmes se défiaient? N'y avait-il pas au même moment les plus vives protestations, les plus violentes récriminations contre la malhonnêtelé de tous les officiers qui entouraient le roi, qui vivaient et s'enrichissaient de ses revenus? On en avait chaque jour la preuve à la chambre des comptes.

En tout cas, on ne peut nier que les chroniqueurs soient à peu près unanimes à cet égard. On a vu avec quelle force parle Jouvenel des Ursins *,

1. Jouvenel des Ursins, p. 427. — 2. Jal, Diction. critique de biographie, art. Cnanes VI. — 8. Arch. nat., KK, 36-37, Compte de l'hôtel du roi, janvier 1404- 1409, dépenses de journées : juillet, T8 1. t.; août, 6169 L.; septembre, 1907 1.; octobre, 8133 I1.; novembre, 8943 L.; décembre 1409, 9939 1. t. — 4. Bibl. Nat., fonds franç., 20 416, n° 5; 25 035, n° 3 939; 25 708, nos 421 et sq. — 5. Jouvenel des Ursins, p. 432, 436.

LE ROI ET LES PRINCES at

et les détails qu'il donne ont la précision de l'exactitude. Le Religieux de Saint-Denis, sans oser y insister beaucoup, par respect pour la royauté, conslate cette misère royale à plusieurs reprises‘. Des doléances analogues se trouveront dans la grande requête universitaire de février 1413. La folie du roi, il est vrai, contribue à rendre les soins difficiles, mais sans excuser l'abandon où on le laissait. En 1405, dans sa harangue « Vivat Rex », Gerson avait fait une claire allusion, à propos de la vie corporelle, à l’état où végélait Charles VI; ces paroles produisirent une émotion profonde; c'est alors seulement que l’on songea à remarquer un tel dénuement. Depuis cinq mois le roi avait refusé de prendre les soins de propreté les plus élémentaires ; il était couvert de saleté, de plaies affreuses ; on fut obligé d’user de subterfuges pour obtenir que le malade se décidàt à changer de linge, à prendre des bains, à se raser?, etc. Si Gerson n'avait pas parlé, qui donc aurait pensé à lui?

Au milieu de toutes ces crises, le caractère de Charles VI, bienveillant, faible, léger, n'avait point changé. Il est docile à tous les conseils, bons ou mauvais. Dans ses moments de lucidité, il est toujours de l’avis de ceux qui l’entourent. Tel il avait été adolescent, tel il resta pendant tout son règne. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c’étaient les fêtes, les joutes, les divertissements de toutes sortes, entre autres les jeux de mystères et de farces*. Avant 1392, uniquement soucieux de son plaisir, impatient de jeter au dehors une activité déjà fébrile et maladive, il ne dédaignait pas de prendre part à ces Jeux, surtout aux joutes, où il montrait une ardeur que beaucoup trouvaient exagérée *. Tout était prétexte pour ces grandes fêtes, qui devenaient pour lui le principal souci du pouvoir royal : c’est, en 1380, son entrée à Paris; en 1385, le mariage du comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne; en 1389, le fameux voyage du Languedoc; la même année, à Paris, le couronnement de la reine Isabeau de Bavière; à Saint-Denis, la chevalerie du roi de Sicile et de son frère, et ces fêtes atteignent d'effrayantes proportions et scandalisent étrangement les moires de l’abbaye °. Durant la maladie du roi, il n’y à point interruption. Lors de l’entrevue avec Richard IT d’Angleterre, en 1395, il y eut « grandes chères et esbatemens comme joutes, diners et soupers, et c’esloit toute abondance d'or et d’argent® ». En 1397, c’est le roi qui préside, à Reims, la magnifique réception du roi de

1. Rel. de Saint-Denis, II, 434. — 2. Ibid., II, 348. — 3. Petit de Julleville, les Mystères, 1, 6-9, 195, 415. — 4. Kervyn de Lettenhove, Froissart, Intr., 1, 361; X, 554; Rel. de Saint-Denis, I, 352, 614. — 5. Rel. de Saint- Denis, 1, 35, 352, 598, 614, 620, 137, etc. — 6. Jouvenel des Ursins, p. 392; Rel. de Saint-Denis, I, 450, 466.

COVILLE. è

Bohême; en 1400, celle de l'Empereur à Paris et le mariage du comte de Clermont, ete. Dans ce tourbillon, le peu de gravité et de santé qui reste à Charles VI se perd bien vite. Une de ces fêtes est demeurée célèbre par le divertissement singulier qui en était l'attrait principal et le terrible drame qui la termina : c’est la mascarade des singes de 1392 ?.

A cette légèreté, à cette faiblesse, s'ajoute une prodigalité incurable, que rien ne peut arrêler, ni l’âge ni la maladie. Charles VI donnait à tout propos : il suffisait de lui demander; à force de requêles toujours écoutées, les gens de cour qui l’entouraient, lui ou la reine, faisaient tous leur fortune. Il donnait sans réfléchir autant qu’on voulait bien lui demander. « Là où feu son père donnoit cent escus, dit Jouvenel des Ursins, il en donnoit mille. » Cette générosité faisait le désespoir des gens des Comptes, qui cherchaient un moyen d’arrêler ces folies. Ils eurent un jour l’idée de faire couler un grand cerf d'argent pour immobiliser les espèces dont pouvait disposer le roi. Mais tout était inutile : le cerf ne fut point achevé *. L'argent disparaissait toujours. C’étaient, aux étrennes, des cadeaux innombrables. Les grandes fêtes, les passages de princes étrangers, étaient une ruine, comme le séjour de l'Empereur en 1402 *. Et chaque jour c’élaient des dons de colliers d’or garnis de pierreries ou de perles, d’anneaux, de fermaulx, de robes, d’étoffes précieuses *, ele.

Le roi pourtant n'est pas un indifférent, oublieux de ses devoirs et de son royaume. Dans ses moments lucides, il se soucie vivement de son peuple, toujours avec la même bonté; il ressent et veut guérir les maux dont souffrent ses sujets; il a l’idée et l'intention du bien. Quand on lui reproche sa prodigalité, il veut aussitôt réduire les pensions et les dons ; réformer son hôtel et sa cour, quand on lui fait le tableau des désordres qui s'y passent. Il est toujours prêt à écouter ceux qui viennent apporter de justes plaintes; il est sensible à toutes les douleurs ; il s’attendrit aisément et se met lui-même à pleurer comme un enfant sur tant d'infortunes f.

Rien ne prouve mieux sa bonne volonté, sa docilité pour tous les con-

1. Rel. de Saint-Denis, II, 566, 756. — 2. Ibid, I, 68; Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, XV, 84. — 8. Rel. de Saint-Denis, 1, 608; Il, 64; Jouvenel des Ursins, p. 361. — 4. Rel. de Saint-Denis, IT, 50. Charles VI donna à l'Empereur, lors de son départ, une pension de 14000 écus. — 5. Bibl. Nat., fonds franç., 25 708, 25 109, passün. — 6. Bibl. Nat., fonds franc., 4182, fo 68 v°. Christine de Pisan, dans le Livre de pair, dit au dauphin Louis : « Tesmoing ton bon père Charles VI, qui à présent règne, lequel pour limpression que chaseun a de sa très grande bénignité et doulceur, et qui amy vouldroit estre à tous, et à nul nuyre, rien n’est plus désiré de son peuple que sa noble présence. »

seils sincères, que l'incident de Jacques Legrand, prêchant à l'hôtel Saint- Pol contre les désordres de la reine et du duc d'Orléans. Le roi tient à entendre lui-même cette parole franche et indignée ; il ne se laisse pas émouvoir par la colère de tous ceux qu'a désignés l'éloquence audacieuse du moine auguslin; il prend même l'orateur sous sa protection, et c’eût été le point de départ d’utiles et urgentes réformes, si une rechute grave pe s'était produite quelques jours après ‘.

Qui done pouvait remplacer ce roi? De son mariage avec Isabeau de Bavière, il avait eu de nombreux enfants, malgré sa maladie : douze de 1386 à 1407. Les deux fils ainés étaient morts, le premier en 1386, à deux mois, le second en 1401, à neuf ans. Le troisième, Louis, duc d'Aquitaine et Dauphin à partir de 1401, était né en 1397; en 1415, il avait seize ans et n’était encore qu’un enfant ?.

Cependant, si jeune et si faible qu’il fût, on l'avait déjà depuis longtemps associé au gouvernement royal, ou plus exactement on avait exploité son ignorance et son âge. Dès le 26 décembre 1407, le royaume lui est confié pendant la maladie du roi; il à à peine dépassé dix ans ?. Le 31 décembre 1409, Charles VE, constatant que le Dauphin « vient aux ans de puberté el en âge de pouvoir endurer peine el avoir cure et diligence de vacquer et entendre à ce à quoy nous le vouldrions employer », ordonne qu'il « liegne nostre lieu et préside en nos conseils, entende, vacque et se employe pour nous, et par nous el en nostre nom, touleslois que mestier en sera, en l’expédition, prévision, conclusion et ordonnance de tous les faiz, besognes et affaires de nous et de notre royaume * ». C’est une illusion qui ne peut tromper personne : le litre et les pouvoirs qui sont donnés au Dauphin dissimulent l’accaparement des ducs et princes du sang qu'il doit consulter. Jusqu'en 1412, sa volonté n'apparaît point, et la chose est naturelle. C’est seulement pendant le siège de Bourges que nous le voyons intervenir directement : il déclare au duc de Bourgogne « qu’il faut finir la guerre... qui voirement avoit trop duré, et que ce estoit et avoit esté au préjudice du royaume et du roy son

1. Rel. de Saint-Denis, UT, 266; Jouvenel des Ursins, p. 426. — 2. Bibl. de l'École des chartes, t. XIX, an. 1858; 476. — 8. [Isambert, Anciennes lois françaises, t. VII, p. 157. — 4. Arch. nat., J,369, 12; Ordonn., t. XII, p. 227; Douët dAreq, Pieces du règne de Charles VI, t. I, p. 322.

père et qu'à lui-mesme povoit redonder ». Et encore on peut se demander si de telles paroles ne lui avaient point élé inspirées par quelque prince jaloux du due de Bourgogne’. Dès l'âge de cinq ans on avait voulu le marier, et c'était pour mieux et plus longtemps le meltre en tutelle. Le roi avait approuvé son union avec la fille du comte de Nevers, petitefille de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne; la célébration avait eu lieu le 31 octobre 1404 ?. Malgré ce mariage précoce, malgré son association au gouvernement, le jeune duc n’était encore qu’un adolescent, occupé de jeu et de plaisir, peu soucieux de celte dignité prématurée qu'on voulait lui imposer.

On devait lui reprocher vivement en 1413 cet excès de vie, ce besoin d’agitation et d’amusements bruyants qui était de son âge de tout jeune homme, mais non de son rôle de régent. On l’accusait de s’entourer de favoris légers et corrompus, de passer ses nuits dans de longues fêtes dont on entendait au loin les éelals et dont l'imagination populaire augmentait les excès. Sa jeunesse, disait-on, est semblable à celle de son père et l’on redoutait le même dénouement. On savait la santé du Dauphin débile et chancelante; on se rappelait que, nés d’un père affaibli, ses deux frères aînés élaient morts rapidement; deux filles avaient été également emportées, l’une à deux ans, l’autre à dix. Le régent actuel n'était done qu'une chétive espérance, qu’il fallait enlourer de soins, veiller de près. Élait-ce lui qui pouvait tout apaiser, toul réorganiser, tout gouverner avec autorité et énergie ?

Avant lui, sa mère avait aussi tenté de diriger ce royaume désemparé ?. Elisabeth ou Isabeau de Bavière est reine de France depuis 1383; en 1389, les fêles inouies de sa royale entrée à Paris l'ont rendue populaire*; il y a sept ans qu'elle est dans le royaume au moment où Charles VI ressent les premières atteintes du mal. Elle est encore très jeune : en 1392, elle n’a que vingt-trois ans ÿ. Il est bien difficile d’être Juste sur son compte : certains récits lui reprochent de fâcheux déportements ; mais on ne saurait faire la preuve irréfutable de tout ce dont on l’accuse. D’après la tradition, elle a élé mauvaise épouse el mauvaise mère. Un chroniqueur nous montre le Dauphin venant se plaindre à son père du dénuement et de la solitude où le laisse sa mêre, qui pourtant

1. Monstrelet, IT, 283. — 2. Rel. de Saint-Denis, III, 76, 212. — 8. Sur les. divers pouvoirs donnés à Isabeau de Bavière comme lutrice ou comme régente, en janvier 1393, mars 1401, juillet 1402, avril 1403, ete., voir notamment du Tillet, Rec. des rois de France, 201-203; Ordonn., IX, 488. -— 4. Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, XIV, 394; Leroux de Lincy, Les Femmes célèbres de l'ancienne France, 1, 355-386. — 5. Vallet de Viriville, Isabeau de Bavière, Paris, 1859, 2.

est chargée de sa garde ‘. Cependant, parmi les douze enfants qu’elle a eus du roi, on s'accorde à lui en attribuer six après la première maladie de Charles VI, et cela en quinze ans, 1392 à 1407 ?. Si elle abandonne souvent son mari, on constate que ses enfants sont d'ordinaire auprès d'elle, qu’elle ne les quitte ni souvent ni longtemps; les fragments de comptes qui nous sont restés en font foi *. Que penser et que croire? Au fond, c'était un esprit léger, aimant le luxe, la parure et les plaisirs; elle n'était point faite pour soigner un malade; elle aimait ses enfants, les gardait auprès d’elle, à Saint-Pol, à l'hôtel Barbette, à Vincennes, etc., mais oubliait trop souvent de leur donner les soins et les caresses d’une mère, même de les voir #.

Son grand souci, c'étaient ses plaisirs, ses riches costumes, son trésor toujours vide et qu'il fallait remplir. Elle tourmentait sans cesse le roi et les gouverneurs des finances de ses demandes et de ses besoins. Elle se faisait donner des immeubles, comme l'hôtel de la noble maison de Saint-Ouen en 1407, comme le château de Marcoussis en 1409, ou des pensions, 25 000 livres tournois de rente en 1403, ou des sommes une fois payées, 50 000 francs d’or la même année, pour argenterie et écurie, 36 000 francs en 14085. Les revenus de ses terres sont bien loin de lui suffire; elle ne saurait se contenter de l'argent que lui envoient les receveurs de Brie, de Béthencourt, de Melun, de Crécy, des greniers à sel de Melun, de Saint-Dizier, de Châlons, ete., ete. Elle avait réclamé la jouissance immédiate de son douaire. Il lui faut sans cesse des leltres du trésor, des lettres de reconnaissance sur les aides : en 1410, le 10 janvier, le 4 mars, le 20 mai, le 20 juillet, le 8 octobre, elle reçoit, à chaque fois, 22 233 livres tournois, ce qui fait 111 165 livres 7. A tout instant elle envoie presser les receveurs des aides qui, par toutle royaume, doivent lui fournir ces sommes ÿ. Et tout cela pour faire vivre un hôtel somptueux, pour acquitter les dettes de son frère le duc Louis de Bavière, pour payer des ménestrelles du pays d'Espagne, pour entretenir des animaux de toute sorte, tourterelles, cygnes, léopards, singes, etc., pour

1. Rel. de Saint-Denis, II, 434. — 2. Bibl. de l'École des chartes, XIX, 1858, 418. — 8. Cabinet historique, t. IV, 1858, p. 6 et 7. Voir l’énumération des comptes d’Isabeau de Bavière conservés à la Bibl. Nat. et aux Archives, dans Leroux de Lincy, les Femmes célèbres de l'ancienne France, 1, 620; M. de Beaucourt (Hist. de Charles VII, I, 17) cite cependant un certain nombre d’absences à Crécy, Château-Thierry, Saint-Germain, mais la reine ne voyage Jamais n1 loin ni longtemps. — 4. Leroux de Liney, les Femmes célèbres de l’ancienne France, I, 389. — 5. Voir son portrait dans Montfaucon, Monuments de la monarchie française, TI, xxv. — 6. Bibl. Nat., fonds franç., 6537, n° 143, 115 ; ibid., 25 108, n°8 525, 607. — 7. Arch. nat., KK, 48, {°* 4-20. — 8. Doüet dArcq, Comptes de Phôtel, 128.

inaugurer des modes nouvelles ‘. Les dépenses élaient si fortes, si invraisemblables, que l’on accusait la reine d’amasser l'or pour l’expédier ensuile en Allemagne *.

Son caractère excessif n’admettait point les obstacles *. Il y eut plusieurs fois à sa cour des scènes étranges. Si insuffisant que soit le récit des chroniqueurs, nous y découvrons quelques traits de cette âme emportée et frivole #. Tel fut ce jour où, pour une cause qui ne nous est point connue, avec une véritable fureur, la reine renvoya brutalement un certain nombre de dames et demoiselles, entre autres la dame de Minchier, qui était sa confidente, et fit incarcérer, malgré toutes les supplications, Robert de Varennes et la vicomtesse de Breteuil; ce fut, comme dit le Religieux de Saint-Denis, une véritable tempête, dont il fut beaucoup et méchamment parlé *. Peut-être ces incidents se rapportaient-ils aux mauvais bruits qui se répandaient alors sur le compte d'Isabeau de Bavière et de Louis d'Orléans, frère du roi. Il est impossible d'apporter un fait précis pour déterminer cette liaison $. Il est certain que, dans les premières années du xv° siècle en particulier, la conduite de la reine a été liée à celle du due : ils se recevaient, se voyaient, s’écrivaient sans cesse; des fêtes magnifiques égayaiemt leur intimilé 7. Isabelle avait à peine trente ans; le duc était à peu près du

4. Arch. nat., KK, 48, f° 22, 24, 96. — 2. Rel. de Saint-Denis, III, 232. Voir, à ce sujet, Vallet de Viriville, Isabeau de Bavière, Paris, 1859, in-8, et Documents relatifs à des joyaux engagés par Isabeau de Bavière (Revue archéologique, &. XIV, 599). — 8. Le souvenir en était demeuré au xvr° siècle : voir Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, VII, 31, — 4. Le Pasloralet (Chron. inéd. de Belgique, v. 151-156) décrit ainsi Isabeau de Bavière :

Car elle estoit basse et brunette,

Mais touse n’yot tant jonette,

Plaine de si grand gaieté

Ne de sy grand joliveté,

Sy amoureuse, ne sy lie

Que ceste bergière jolie.

5. Rel. de Saint-Denis, II, 330. — 6. Le même doute est exprimé par Leroux de Lincy, Les Femmes célèbres de l'ancienne France, 1, 39, et Vallet de Viriville, Jsabeau de Bavière, p. 13. On a été cependant jusqu'à prétendre que Charles VIT était fils de la reine et du duc d'Orléans. Voir Rob. Gaguin, liv. X, année 1435, — 7. Rel. de Saint-Denis, I, 282-730. L’argument le plus sérieux que l’on pourrait invoquer pour prouver la liaison du due d'Orléans et de la reine est ce passage du Pastoralel :

Tristifer mie ne s’assote

De seule amie, car tousdis

En a, ce dist-l’en noef ou dix

Ou plus, sy c’on n’en scet le conte.

Mais Belligère tout sourmonte

même âge, beau, élégant, aimable, ayant les mêmes goûts, les mêmes luxes, la même joie de vivre, le même amour des plaisirs royaux. L’opimion du temps les associait dans les mêmes malédiclions. Ce sont eux, en parüculier, que prend à parlie Jacques Legrand dans son fameux sermon de 1405 *; c'est à tous deux qu'on attribue les exactions financières, la cherté des vivres, le dénuement du roi et du duc de Guyenne. Le moine auguslin leur disait : « La déesse Vénus règne seule à votre cour : l'ivresse et la débauche lui font cortège ?. »

Quelle heureuse influence Isabeau de Bavière pouvait-elle avoir sur le royaume? En 1405, Christine de Pisan, qui nous donne souvent un touchant écho des misères présentes, adressait à la reine d'humbles conseils el de vives supplications pour la décider à une intervention dont elle espérait grand bien : « Tout ainsy comme c’est plus grant charité, disait-elle, de donner au povre une pièce de pain en temps de chierté et de famine, que un tout entier en temps de futilité et d’abondance, à vosire poure pueple vueillez donner en temps de tribulacion une piécète de la parolle et du labeur de vostre hautesse et puissance ; laquelle, comme ilz Uüennent, sera, s’il vous plaist, assez souffisant pour les rassasier et garir du désir familleux qu’ils ont de pain . » Isabelle était incapable de guérir le royaume. Elle tenta à plusieurs reprises de rétablir l’accord entre les ducs ; mais, au fond, elle eut longtemps une préférence marquée pour le parti des Orléanais. En janvier 1403, elle réussit à faire signer aux deux ducs Philippe de Bourgogne et Louis d'Orléans un trailé de réconcilialion *; au début de 1405, elle acceptait l'amitié de Jean sans Peur $; ces démonstrations ne pouvaient être sincères. Cette même année, la reine se comprometlait avec le duc d'Orléans, et même complotait l’enlèvement du Dauphin; le 5 décembre, une alliance dont le but n’élait nullement pacifique, qui n'était au fond qu'un acte d'hostlité contre le duc de Bourgogne, était conclue entre Isabelle de Bavicre, le due de Berry et Louis d'Orléans pour le bien du royaume et la défense

Et plus est-il de s’amour point

Quoy que la belle n’en sçeit point,

Fors par regars qui sans cesser

La font à Tristifer penser,

11 pense à elle et elle à 1ÿ (390-400).

P. 602, un chapitre porte même pour litre : « S’ensieut le second chapitre, qui contient la hantise qu'avoit le due d’Orliens avec la royne. Le 4 Rel. de Saint-Denis, t. I, p. 267. — 2. Ibid, t. II, p. 268. Voir ce que Nic. de Clamanges dit de la cour, ep. LIV. — 8. ThomassyY, Essai sur les écrits poliliques de Christine de Pisan, p. 134, 140. — 4. Arch. nat., K, 55, n° 16. — 5. Arch. de la Côte-d'Or, B, 11 892.

du roi et de ses enfants !. Lorsque, après l’assassinat de 1407, pendant l'absence de Jean sans Peur, la reine fut chargée de gouverner à la place du roi malade, elle ne chercha point à calmer les haines; elle fit le jeu du parti d'Orléans ?. Aussi au milieu de 1409 ses démarches pour amener une réconciliation furent-elles inutiles, et suivant toujours une politique incertaine, frivole ou trompeuse, le 11 novembre 1409, elle signait de sa main des lettres d’alliance avec ceux qu’elle venait de combattre, Jean, duc de Bourgogne et le comte de Hainaut; son frère Louis de Bavière y était compris %. En 1412, elle était revenue au parti d'Orléans et lui donnait des preuves effectives de dévouement *. Ainsi, sans accabler Isabeau de Bavière d’accusations difficiles à justifier plei-

nement, on peut dire que le royaume n’avait à espérer d'elle aucun bien.

Restaient les princes les plus proches du trône par le sang, les premiers parmi les sires des fleurs de lys, Orléans, Bourgogne, entourés de tous leurs amis, leurs parents et leurs serviteurs. Ce furent eux qui gouvernèrent le roi pendant sa maladie; c’est d'eux que pouvait venir le salut, et que vinrent les désordres, la détresse financière, la guerre civile. Ils sont comme le centre de toute cette histoire.

Avant 1407, dans l’ordre des parentés, le plus voisin du roi était le duc Louis d'Orléans : c'était le propre frère de Charles VI. II n'avait que vingt-trois ans en 1392, lorsqu'il s’agit de suppléer le roi devenu insensé. Se gouvernant « aucunement {rop à son plaisir, et faisant prouesses étranges... lesquelles il ne faut ja déclairer », entouré d’une joyeuse bande qui ne rêvait que plaisirs et fêtes, il n'était nullement prêt à prendre en main la direction du royaume. Ce ne fut que plus tard, en 1397 et 1398, au milieu des affaires du schisme, que son rôle commença à grandir. Puis, à partir de 1402, surtout après 1404, lorsque Philippe le Hardi eut disparu, grâce à la préférence marquée du roi pour son

frère, et malgré de courtes disgrâces, le due d'Orléans disposa de tout en maitre.

4. Arch. nat., K, 55, n° 36. — 2. Félibien, Histoire de Paris, IV, 553; Douët dArcq, Pièces du règne de Charles VI, I, 134; Jouvenel des Ursins, p. 440. —

Arch. de la Côte-d'Or, B, 11 892; Monstrelet, II, 50. — &. Arch. nat., KK, 48, fo 92 vo.

Le royaume se trouva ainsi livré aux mains les plus imprévoyantes et les moins scrupuleuses. Tristes, en effet, devaient être les résultats du passage du duc d'Orléans au pouvoir ‘. Ce prince avait des qualités séduisantes : il était élégant, aimait le luxe, les beaux habits, les beaux châteaux; il avait je ne sais quelle grâce et quelle désinvolture qui charme au premier abord. A celte époque de troubles et de misères, c'est plaisir de rencontrer cette aimable figure. Il est instruit, il encourage les poètes, les ménestrels, les imagiers, les joueurs de mystères, ele. ; c'est un des premiers protecteurs de la Renaissance française. Son esprit est facile et brillant. A l'occasion, il sait être éloquent, comme par exemple ce jour de l’année 1405 où il donna une sévère lecon aux représentants de l'Université qui venaient lui demander de se réconcilier avec le duc de Bourgogne ?. C’est en même temps un modèle de piété et de déve-

4. 11 semble que l’on cherche aujourd’hui à réhabiliter le duc d'Orléans. Déjà Michelet avait été séduit par cette attrayante figure. Tout récemment, M. Durrieu, dans ses Études sur les Gascons en Italie (p. 187), et M. de Circourt dans un article intitulé : Le duc d'Orléans, les commencements de sa rivalité avec les ducs de Bourgogne (Rev. des Quest. hist., juillet 1887), ont commencé à prendre sa défense. Il est à noter que ces avocats autorisés d’une cause intéressante n’ont encore étudié que la politique extérieure du due, son intervention dans les affaires du Schisme, ses intrigues en Allemagne, ses prétentions et ses espérances en Italie. L'activité quelquefois bien inspirée, mais rarement heureuse de la politique orléanaise, est loin d’être en effet sans piquer la curiosité. C’est l'expansion de la France à une époque où l’on n’est point habitué à tenir grand compte de son influence à l’extérieur. Il y eut, à la fin du x1v° siècle, tout un mouvement de négociations diplomatiques, d’expéditions et de projets, surtout en Italie, dont Louis d’Orléans fut comme le centre et l’inspirateur ordinaire. L'étude de M. Durrieu sur le royaume d’Adria en révèle certainement l'épisode le plus frappant. Cependant, tout en se plaignant que Louis d'Orléans soit une des figures à la fois les plus attachantes et les plus injustement calomniées, M. Durrieu est bien forcé de constater lextrême mobilité et les perpétuels changements de ce prince. On peut croire que la légèreté de son esprit et la vivacité de son imagination contribuèrent plus encore aux nombreux échecs de sa politique que les obstacles suscités par son rival. — Mais ce qui n’a point été encore assez approfondi, c’est le rôle du duc d'Orléans dans les affaires intérieures de la France, son influence sur le roi et la cour, son administration financière, son intervention dans toutes les parties du gouvernement royal. Il faudrait avoir utilisé les pièces innombrables qui proviennent de sa chancellerie ou des archives des comptes, pour tenter de détruire Popinion unanime des chroniqueurs, même les plus modérés et les moins partiaux. Les documents que nous avons pu consulter, et qui ne sont pas tous cités dans ce travail, nous ont toujours paru confirmer le jugement ordinaire des historiens. Il nous suffira de renvoyer aux sources suivantes : Bibl. Nat., fonds franc., Chartes royales, 25 1705-25 709; quiltances el pièces diverses, 26 017-26 045; Pièces originales (Orléans); Nouv. acq. franc.;3 639-56; Cat. Joursanvault, passim; British Museum, Additional Charters 2046 seq.; Champollion, Louis et Charles d'Orléans, Paris, 1844, elc. — 2. Monstrelet, I, 122; Rel. de Saint-Denis, IT, 312.

tion. Il multiplie les offrandes et fait la fortune des Célestins, chez lesquels il avait sa cellule ! ; parfois il vient causer, jeûner, chanter matines, recevoir la discipline au milieu d'eux. Avec lant de qualités extérieures, que de défauts dont le royaume devait éprouver les funestes effets! Si son esprit est vif, il est surtout léger et frivole, Ses oncles l'avaient longtemps écarté des affaires pour cause de jeunesse; les années ne lui donnèrent ni la gravité ni la sagesse. Sa vie se passe en fêtes, en réceplions, en <esbattements » dans ses petits hôtels, voire même en buveries ; il a toujours à ses côtés ses lévriers, ses fous et ses ménestrels ; il se ruine en parfums, en essence de rose, en sucreries, en mets recherchés; il est grand et beau joueur, perdant volontiers 2000 ou 3000 francs à la palme, au trinquet, aux « quartes » ou aux échecs. Quand il ne joue point, il chasse le cerf, le sanglier, le pelit gibier avec ses grands équipages de chiens et de faucons ?. Il y a là une activité, une vie de plaisirs, de luxe étourdissant qu'on ne retrouve nulle part, pas même à la cour de Bourgogne si riche et si puissante. Rien n’égale la beauté de ses bijoux de toute sorle, de ses vêtements ornés de devises brodées, d'animaux, de fleurs en fil d'or et d'argent, de sonnettes et de elochettes, ni l'éclat de ses nombreuses chambres de tapisseries d'Arras et de Flandres à personnages ; on ne saurait imaginer ce qu'il possède de pièces d'orfèvrerie, de hanaps, de gobelets, de tableaux ciselés, de colliers, d’anneaux, de vaisselle, de robes, de fourrures, de chapelles ?, et tout cela s’accumule sans besoin et sans ordre. Il est encore d’une libéralité royale, semblable en ce point au roi son frère : il fait de magnifiques cadeaux aux princes qui viennent le voir et qu'il reçoit; au moment des étrennes, en 1404, il distribue pour 18 997 livres tournois de joyaux et de souvenirs “.

Mais, pour acquérir ces trésors, pour continuer celle vic invraisemblable, il faut des ressources immenses. Le duc reçoit et demande sans cesse; le roi toujours faible et bon l'accable de dons petits et grands, jusqu'à 30 000, 50 000, 55 000, 60 000 et 100 000 francs d’or. Les aides de ses terres lui sont abandonnées. Ses domaines augmentent chaque année * : après le duché de Touraine, c’est le duché d'Orléans, puis le Périgord, la seigneurie de Couey, les comtés de Dreux, de Blois,

1. Laborde, les Ducs de Bourgogne, elc., Preuves, I, n°5 5656, 5674, 5102, 5708, 5114, 5118, 5764, 5718, 5801, 5802, etc. — 2. Ibid. Pr., III, n° 5599, 636, 680, 106, 711, 713, 715, 161, 769, 192, 7195, 821, 861, 865, 869, 932, 6013, 1033, elc. — 3. Ibid. Pr., IIT, 5420, 440, 450, 451, 469, 486, 523, 511, 615, 616, 105, 948, 976, 6063-168, etc. — &. Ibid. Pr., III, 6030. Voir Bibl. Nat. Nouv. acq. franç., 3638, 3639, 3640. — 5. fbid., fonds franç., 6537, n°: III; Nouv. acq. franç., 3654, no 264; Cat. Joursanvault, n°s 60, 61, 61; Rel. de Saint- Denis, TT, 212; Godefroy, Histoire de Charles VI, p. 513; Ordonn., IX, 262.

de Soissons, d'Angoulême, de Porcien, Château-Thierry, Provins, Montargis, ete., et plus loin encore le duché de Luxembourg et le comté d’Asti. Lorsqu'il craint qu’une des terres qu’il convoite ne lui échappe, il écrit des lettres éplorées à son frère ‘. Mais ces domaines sont euxmêmes des occasions de grosses dépenses dans les châteaux, à Pierrefonds, à la Ferté-Milen, à Château-Thierry, comme dans les hôtels de Paris *. Lorsque les revenus du duc sont épuisés, ceux du royaume doivent salisfaire ses fantaisies. Pour plus de sûreté, Louis d'Orléans veut s'emparer, mais sans succès, du gouvernement de Normandie, la province la plus productive du domaine royal *; il prend du moins le titre de président les généraux conseillers sur le fait des finances et aides *. De cette manière, les produits des aides sont dans sa main, rien ne lui échappe, et de fait les grosses tailles de 1402, de 140% et 1405 disparaissent comme par enchantement malgré les précaulions prises pour en conserver la recelte et l'appliquer aux dépenses de la guerre anglaise. L'opinion publique ne comprenant rien à cette disparition n’a pas assez d’imprécations et de calomnies pour le duc et la reine Isabeau, dont le luxe et les fêles ruinent le royaume. En 1404, on raconte que le frère du roi a volé avec effraction le trésor royal et y a pris 800 000 livres selon les uns, 1 800 000 livres selon les autres. Le même récit se reproduit l’année suivante en 1405 : le trésor royal de Melun a été pillé, 200 000 écus d’or ont élé soustrails avec divers joyaux d'un prix inestimable. Ce n’est pas seulement de la prodigalilé, de la dissipation, c'est le vol régulier aux dépens de ce royaume déjà si épuisé et si misérable.

Comme si la détresse n’était pas suffisante encore, le prince suivait une politique étrangère risquée et ruineuse. Après avoir élé l’allié de Henry de Lancastre par hostilité contre le duc de Bourgogne, il se déclarait son ennemi aussitôt après la chute de Richard IT; il lui adressail en 1402 des lettres de défiance, sans réfléchir aux dangers d'une guerre à ce moment ©. En Allemagne, où le duc de Bourgogne avait de puissantes alliances, grâce à Ja maison de Bavière, il pratiquait une politique personnelle, soutenait les ennemis de son adversaire ordinaire, mariail sa cousine, fille du comte d'Harcourt, au due de Gueldre ?, négociait avec l'archevêque de Cologne, le roi de Bohême, le margrave de Brandebourg,

1. Bibl. Nat., fonds franç., 40238, no* 99. — 2. Laborde, les Ducs de Bourgogne, Preuves, t. IT, nos 5864, 5874, 5920. — 8. Rel. de Saint-Denis, IT, 286. — 4. Ordonn., VI, 494 (48 avril 1402); Dionis, Mémoires pour servir à l'histoire de la cour des aides, 113. — 5. Rel. de Saint-Denis, II, 228, 330. — 6. Monstrelet, I, 43, 61; Rel. de Saint-Denis, I, 700. — 7. el. de Saint-Denis, I,

l’ordre Teutonique, distribuait des dons et des pensions à une foule de pelits princes : comte de Salm, marquis de Bade, duc de Bar, comte de Nassau !, etc., ele, sans se soucier du véritable intérêt du royaume, compromettant ainsi sans utilité l'argent et le nom du roi.

Enfin, dernier et très grave grief, il n'avait point pour cetle royauté, qu'il représentait pourtant, surtout pour le roi son frère, objet de la pitié et de la dévotion de tout son peuple, la sollicitude et le respect qu’il leur devait. Il n’allait voir Charles VI malade que pour lui demander de nouveaux dons; il le laissait vivre pauvre et triste avec les gens chargés de le veiller, ne se souciant pas de son état matériel, ne lui laissant pas même l'argent nécessaire pour son entretien; il oubliait de même, près de lui, les enfants de France, qui élaient l'espoir du royaume, et en particuher le dauphin Louis. Dans un temps où le peuple affolé et superstilieux cherchait les causes de tous ses malheurs dans les désordres et l'immoralité des princes, il donnait, à côté du trône, l'exemple des scandales, négligeant et écartant Valentine Visconti, sa femme, sous prétexte de sorcellerie; au contraire, il affichait ses relations avec la dame de Coucy, chansonnait, disait-on, les secrètes beautés de la duchesse de Bourgogne, et resserrait avec Isabeau de Bavière une intimité chaque jour plus grande qui permettait d'injurieuses suppositions. Il l’entrainait dans celte existence de plaisirs et de dépenses qu'il menait avec tant d’insouciance. Une telle conduite était en contradiction absolue avec les sentiments et les préférences populaires. Comment s'étonner ensuite si le duc est détesté, si son gouvernement, au lieu d’être le salut et l’espérance, n’est qu’une calamité de plus? « Oncques si malvaise créature ne fu comme il estoit », dit P. Cochon ?, Comment s'étonner aussi si sa mort, après avoir produit une surprise et un saisissement général, n’inspire que de faibles et courts regrets? Mais longtemps encore les conséquences de son passage au pouvoir devaient se faire sentir : une partie des griefs qui amenèrent les réformes de 1413 datent de ces quelques années 1398-1407.

Au moins laissait-il un héritier plus digne et plus capable? Le nouveau duc d'Orléans pouvait-il réparer le mal qu'avait fait son père? Charles, comte d'Angoulême, avait seize ans quand il devint due d'Orléans; il était trop Jeune encore pour les circonstances difficiles où il allait se trouver engagé. À bien des égards, il différait de son père; moins actif, moins ambitieux et moins pressé de jouir, il n’eût pas apporté le même trouble, le même désordre dans le royaume. Il avait été élevé

1. ATCb. nat 100 Dos D MS 0 MM: 2. P. Cochon, Chron. normande, éd. de Beaurepaire, p. 191, 493, 204, 220; Chron. anonyme, ap. Monstrelet, VI, 195. j

auprès de sa mère, l'Italienne Valentine Visconti ; il vécut adolescent en dehors de ce tourbillon de plaisirs qui emportait la cour de la reine Isabeau. À dix-neuf ans, il se remariait déjà, peu après la mort d'Isabelle de France, sa première femme. C'était une nature douce, pacifique, aimant la vie tranquille et heureuse au milieu des poètes et des ménestrels, telle qu’il la mènera plus tard sous Louis XI à son château de Blois. Mais, à partir de 1407, l'assassinat de son père lui imposa de rudes devoirs. À lui, l’aîné des fils, revenait le soin de la vengeance. Ce prince qui était fait pour la paix et l'amour, le poète des ballades et des rondeaux, fut obligé d'organiser la guerre civile, de combattre, de remplir le rôle violent de chef de parti. Excité par les anciens serviteurs de son père qui l’entouraient, les Cousinot, les Clignet de Breban, les Louis de Bosredon, ele., entrainé par les princes ennemis et jaloux du duc de Bourgogne, le comte d'Alençon, le roi de Sicile, le duc de Bourbon, Charles d'Albert, puis le comte d'Armagnac, au lieu de concourir au salut du royaume, il devenait, par une sorte de fatalité, le fauteur des troubles, le chef des rebelles; il ne faisait qu’augmenter le désordre et le

danger .

Pouvait-on espérer mieux de la grande maison de Bourgogne? Ses chefs intelligents, riches, puissants à tous égards, très voisins du trône par le sang, devaient-ils exercer une salutaire influence? En avaient-ils l’intention et la volonté?

Après le roi, les ducs de Bourgogne élaient les premiers personnages du royaume. Si le duc d'Orléans avait l'avantage d’être le frère de Charles VI, Philippe le Hardi, premier duc de la seconde maison capétienne de Bourgogne, était son oncle et avait de plus la supériorité de l'âge, de l'expérience, de l'autorité personnelle. Après sa mort en 140% et la disparition du duc d'Orléans en 1407, l'héritier du duché, Jean sans Peur, était encore un des premiers princes du sang, cousin germain du roi; sa fille était mariée au Dauphin et son fils à une princesse de France, fille du roi. Tous deux, Philippe et Jean, avaient donc des raisons suffisantes pour prétendre s'occuper du gouvernement royal pendant la longue maladie de Charles VI. Et de fait, Philippe le Hardi régna pour

4. Champollion, Louis et Charles d'Orléans, p. 272; Poésies de Charles d'Orléans, Introd., 1-v; d'Héricault, Poésies de Charles d'Orléans, Introd., IX-XXY. “4 ?

ainsi dire de 1392 à 1398; jusqu’en 1407, lui et son fils Jean sans Peur dispulèrent avec une constante énergie et non sans succès le pouvoir au duc d'Orléans, et il est facile de constater qu'après la mort de ce dernier, sauf de très courtes exceptions, le duc de Bourgogne fut en somme le maitre de la situation !.

Ce qui faisait leur autorité, c’était leur puissance. Mais cette puissance, par sa grandeur même, élait encore un danger pour le roi et le royaume; ces ducs avaient les ressources et les prétentions d’un roi. L'héritage de Flandre avait doublé leurs domaines; ils disposaient du duché et du comté de Bourgogne, des comtés de Charolais, de Nevers, de Rethel, de nombreuses terres en Champagne, de l'Artois, des Flandres, etc., ete., pour ne parler que des grands domainec; des mariages heureux assuraient à leur famille le Brabant, le Hainaut, le Limbourg et la Hollande. Deux grandes provinces de l’ancienne France qui comptaient parmi les plus fertiles et les plus riches élaient ainsi en leur pouvoir. Nul pays en Europe n’était alors aussi peuplé, aussi industrieux et commerçant, aussi généralement prospère que la Flandre avec les villes de Lille, Gand, Bruges, Ypres, Furnes, Tournay, ele. Un heureux isolement, la sage administration des dues avaient, d'autre part, fait à la Bourgogne un sort tout à fait privilégié dans le royaume.

De si vastes domaines créent nécessairement des relations mulliples, relations dynasliques et commerciales. La politique d’un duc de Bourgogne à au moins autant d'aclivilé et de variété que celle du roi luimême. En temps normal, les frais d’ambassades et de grosses messageries montent à environ 10 000 livres tournois par an; ils dépassent même quelquefois 27 000 livres ? (1410). Certaines terres relèvent de PEmpire, le comté de Bourgogne et une partie de la Flandre par exemple, ce qui amène des rapports perpéluels avec l'Allemagne. Il y a échange d'amiliés fréquentes avec le roi de Bohême. Les deux maisons de Bourgogne et de Bavière sont étroitement alliées, car ce sont des princes de Bavière qui sont élablis en Hollande et en Hainaut, et il y a grand intérêt à préparer des héritages par des mariages. Philippe le Hardi a fait épouser à Charles VI une fille de Guillaume de Bavière ; une de ses filles est mariée à Guillaume de Bavière, comte d'Ostrevant; Jean sans Peur est uni à une princesse bavaroise. Les duchesses de Clèves et d'Autriche sont encore de la maison de Bourgogne. Puis ce sont des échanges d'ambassades, de cadeaux, de promesses même et d'engagements avec

1. Voir les lettres des enfants d'Orléans à Charles VI, de juillet 4411, dans Jouvenel des Ursins, p.455.— 2. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1519, 1526, 1543, 1560.

la Hanse des villes d'Allemagne, avec le comte de Wurtemberg, le roi de Danemark, le grand maitre de Prusse, Venise, le comte de Savoie, le roi d'Aragon, le roi de Portugal, le roi d'Angleterre, le roi d'Écosse, le roi de Castille, le pape, la république de Florence, l'archevêque de Mayence, le comte Palalin, voire même le Seigneur de Turquie !.

Ces domaines, ces relations, toute celte puissance demandent une vaste administration, des agents, des conseillers, une cour. La série des comples de la recette générale conservée presque en entier pour celle époque à Dijon en donne une merveilleuse idée. On y voit se développer toute une administration locale, judiciaire et financière avec les baillis, les receveurs, les châtelains, les gruyers, les grenetiers, les chambres des comptes de Lille et de Dijon, des receveurs généraux, des capitaines généraux, des maréchaux de Bourgogne, l'amiral de Flandre, ele., ete. Autour du due, les officiers sont innombrables. Pour le gouvernement, c'est un chancelier, un gouverneur des finances, un conseil secret, un grand conseil, avec environ vingt membres, des conseillers avocals et un procureur au parlement de Paris, un avocat au Châtelet, des cleres des offices, etc., etc. Pour la personne même du duc, ce sont des premiers chambellans, des chambellans ordinaires (on en compte quinze parmi les pensionnaires du duc en 1410) ?, puis des capitaines de gardes, des écuyers d'honneur, de corps, panelers, tranchants, d’écurie, des maîtres d'hôtel, des échansons, des huissiers d'armes, plusieurs physiciens, chirurgiens, aïdes-chirurgiens, aides-barbiers, sculpteurs, peintres, bouffons, hérauts, trompettes, ménestrels *, sans compter les domestiques de Ja chambre, la chapelle, la vénerie, les maitres des œuvres, etc., etc. Il y a table ouverte à lhôtel du duc *. Rien parmi les documents qui nous sont parvenus sur le duc d'Orléans, son hôtel, ses domaines, ne nous donne l’idée d’une pareille puissance; il n'a point avec lui cette armée de serviteurs de toute espèce, ces agents dévoués répandus partout, ces conseillers toujours occupés de secrètes

1. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1554, fo 83; B, 1560, fs 71, 18, 89, 90; B, 1569, f°s 214, 243. Il y a avec les princes étrangers un échange continuel de cadeaux : ainsi en réponse à des envois du duc, en février, mars et juin 1410, le comte de Wurtemberg fait présenter un ours, le roi de Danemark des autours et des gerfauts, le grand maître de Prusse d’autres oiseaux de valeur, etc. (Arch. de la Côte-d'Or, B, 1560, fo° 77, 89, 90, etc.) — 2. Ce sont Amé de Viry, Guillaume de Vienne, P. de la Trémoille, P. de la Viefville, M, de Heilly, Jacques de Courtiambles, M. de Longroy, Girart de Bourbon, Guillaume de Bours, Jehan de la Hamard, Antoine de Craon, J. de Chevenon, Lourdin de Saligny, Morelet de Béthencourt, Regnier Pot, Pons Périlleux. (Arch. de . Côte-d'Or, B, 1560, f°5 62). — 3. Bibl. Nat., Col. de Bourgogne, (x XXI, P 92 seq., État des officiers du duc Jean. — 4. Arch. de la Côte-d'Or, I, 155%,

affaires. Le frère du roi est un homme léger et brillant, amateur de fêtes et de joyaux, vivant de luxe et de plaisirs, un jouisseur ; le duc de Bourgogne est un véritable souverain, faisant partout, dans les plaisirs comme dans les affaires sérieuses, grande et noble figure ‘. Il a autour de lui les plus fameux docteurs du temps, Martin Porée, Jean Petit, Pierre aux Bœufs, Gerson, presque tous dominicains ?. Il encourage les enlumineurs, les écrivains, les auteurs comme Christine de Pisan, les peintres comme Jean Malouel, Jean le Voleur, les sculpteurs Claux de Werm, ele. Il comple parmi ses pensionnaires le comte de Saint-Pol, les dues de Lorraine et de Clèves, des de Vienne, des La Trémoille, des Craon, Régnier Pot, Amé de Viry *, etc. Il est en relation avec la bourgeoisie parisienne ; son luxe et sa générosité enrichissent les grands marchands de draps, de pelleteries, de joyaux de Paris, français, flamands ou lombards, André d’'Epernon, Denisot le Breton, Thomassin Orlant, Guillaume Sanguin, Michaut de Lallier, Jean de Néauville, Étienne de Bompuis. Plusieurs d’entre eux sont attachés au duc par des litres de cour, maitres d'hôtel, écuyers ou valets de chambre, etc.; d’autres placent près de lui leurs fils ou neveux comme pages, échansons, secrétaires *, elc. Tous, seigneurs, bourgeois et marchands, sont l’objet de dons et de générosités perpétuelles. Dans les comptes de la recette générale, le chiffre des pensions et gages à volonté monte jusqu’à 59 000 livres tournois en 4401-1402, et celui des dons à 56 000 livres tournois en 1410-1411. Aux étrennes de janvier 1407,-Jean sans Peur distribue pour 2197 écus de joyaux et 6543 livres tournois de cadeaux divers 5. A en croire Monstrelet, en janvier 1410, ses générosités montèrent à 14 000 florins 5. Chaque jour, il donne de l'argent, des chevaux, surtout des « queues » de vin de Beaune, des étoffes précieuses ; il paye des rançons, il accorde des secours, il fait des aumônes. Les officiers du roi ne sont pas les moins favorisés; les générosités ducales à leur égard sont sans fin; parmi eux, on trouve les noms les plus connus de l’époque, le garde de la prévôté de Paris, Jehan Jouvenel, le chancelier du duc

4. Voir, par exemple, un compte de 1411 commençant ainsi : « Jehan le Vouleur, paintre et varlet de chambre de Mgr le duc, la somme de VI° XXXVII fs VIT s. L., auquel mondit s. les devoit tout pour la vendue et délivrance de certains draps de soye et autres estoffes pour l’abillement de mondits. à une: feste et jouste par lui nagaires faite et tenue à Brucelles devers Mgr et Madame de Braban. » Le mandement pour payer la somme due à Jean le Voleur est daté de Bruges, 19 février 4411. (Arch. de la Côte-d'Or, B, 1576. fo 85.) — 2. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1547, fo 82; B, 1554, 1.68, vo. 8" Tbid., B, 1547, {° 76; B, 1560, fo 62. —- 4. Bibl. Nat., Col. de Bourgogne, t. XXII, fo 95, 104, 136. — 5. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1547, f° 199, 196. — 6. Monstrelet/at LI AD 08:

de Guyenne, Jean de Nielles, le secrétaire du roi, Jean de Montreuil, le prévôt de Paris, Pierre des Essarts, le chancelier de France, Arnaud de Corbie, les maîtres des comptes, Eustache de Laistre, Nicole d’Orgémont, Guillaume Cousinot et bien d’autres encore. Ce n’est là qu’une pâle esquisse de la grandeur bourguignonne. On peut facilement imaginer que, dans un moment critique, elle devait moins servir le roi et son gouvernement que les dominer et les absorber.

Il y a même des conséquences fâcheuses pour le royaume. Pour soutenir cetle grandeur, il faut d'immenses ressources. Celles des dues sont très grandes. Les receltes totales montent à 405 302 livres tournois en 4400, à 440 560 livres tournois en 1401, à 512 0992 livres tournois en 1410 !. Mais, pour arriver à ce chiffre, 1l fallait que le roi donnât beaucoup et sans cesse avec une déplorable faiblesse : 114 383 livres tournois en 1400, 117600 en 1402, 237440 en 1410. Une bonne partie des aides royales y passait. Le Trésor était comme une bourse toujours ouverte où les princes pouvaient puiser sans scrupule. Quand ce n'est pas le duc d'Orléans, c’est le duc de Bourgogne. Philippe de Nevers, frère du due, reçoit 10 000 francs pour acheter un hôtel à Paris en 1406?; Jean sans Peur a besoin, en février 1410, de 80 000 francs pour racheter ses joyaux engagés, de 42 000 francs en janvier 1413 pour la même raison *.

Mais aussi quelles dépenses demandent ces domaines, celte politique, cette administration, celte cour! En parcourant les comptes, on en est tout effrayé, tout étonné. Les chapitres se succèdent avec la plus grande variété : deniers donnés au duc pour son plaisir, deniers baillés par lettres, pensions à vie et à volonté, ambassades, voyages et grosses messageries, recouvrement de gages, deniers payés par décharges et cédules, dons, parchemin, papier et cire, épicerie et apothicairerie, achats de chevaux, de vins, de joyaux, de draps d’or, de soie et de laine, pelleteries, tapisseries, broderies, linge, peinture, coffres, malles, sellerie, cordonnerie, faucons, menues messageries, deniers payés à des gens d'armes, changes et pertes de monnaies, dépense commune, ele. Il faut encore entretenir une véritable armée, des milliers d'hommes d'armes, qui dépensent « que c’est une orreur de le dire * ». Le total du passif est énorme : 401 958 livres en 1400, 488 105 livres en 1401, 588645 livres tournois en 1410. A cela s'ajoute, pour Jean sans Peur, le payement des dettes considérables laissées par son père et par sa mère, dettes que par

1. Archives de la Côte-d'Or, B, 1519, 1526, 1560. — 2. Bibl. Nat., fonds franc., 20374, n° 30. — 8. Bibl. Nat., Nouv. acq. fr. 3641, n° 551; Arch. du Nord, B, 1412-13, no 15 230; Arch. de la Côte-d'Or, B, 1572-73, f° 11, v°, — A. Arch. de la Côte-d'Or, B, 11942, 11. — 5. Ibid, B, 1519, 1526, 1560.

CoYILLE. 3

politique il importe de solder et qu’il a reconnues !. Aussi les revenus ordinaires, si variés et si abondants qu'ils soient, ne suffisent-ils pas à toutes ces dépenses : il faut constamment engager ces bijoux qui formaient alors comme la dernière réserve des princes ?. Du 21 mars 1401 au 21 mars 1402, Philippe le Hardi est obligé d'emprunter 71330 francs. Jean sans Peur recourt sans cesse à ce moyen : il se procure ainsi 6000 écus d’or en avril 4407, 15000 francs en mai 1408, 76000 francs en novembre 1410, 4600 écus d'or en mars 1411, ele. etc *. Rien n'est plus instruelif à eet égard que les relations des dues de Bourgogne avec un marchand lucquois de Paris, Dine Raponde, qui devint, grâce à eux, immensément riche ; il leur est indispensable, c’est le confident financier, la providence de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur. Ils ont en lui une confiance aveugle, l'emploient dans toutes les questions difficiles, dans toutes les négociations d’argent et de commerce. Ainsi en 140% le duc prend possession de la Flandre; il est bientôt à cour! d'argent; sa première idée est d’appeler Dine Raponde à Gand « pour adviser où l’en poroil avoir et prendre finences * ». On voit tout en même temps ce marchand prêter 15 000 francs et vendre à la duchesse de la soie verte, rouge et blanche et du satin noir ÿ. Il n'oublie pas ses intérêts, reçoit des dons considérables, se fait donner de larges compensalions pour des monnaies dépréciées ou des joyaux évalués comme gages au-dessus de leur valeur $. C'est dans son hôtel que se réunissent, en 1411, les officiers du roi pour aviser à Ja détresse financière 7. Ses frères, surlout Jacques Raponde, sont les fournisseurs des dues pour les livres, les objets rares venus d'Orient 8, C’est un esclavage dont il est impossible de se libérer. Car, en admettant même que les comptes soient d’une exactitude et d'une sincérité parfaites, il arrive bien rarement que la balance entre recettes et dépenses puisse s’élablir justement; pour un compte de 8 mois, octobre 1403 à juin 1404, il reste dû 52 698 livres tournois; pour deux mois et demi, en 1411 :

1. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1547, f° 48, ete. — 2. Laborde, Les Ducs de Bourgogne, Preuves, 1, 131. Voici un exemple : le 6 mars 1412, le due Jean se fait donner une décharge de 43 500 L. €. sur les aides « pour racheter la belle fleur de lis et autres joyaulx de mondit s. engaigés par la main de G. Sanguin à plusieurs marchans de Paris... » (Arch. de la Côte-d'Or, B, 1572-1573, {° 11 v°.) — 8. Ibid., B, 1554, 1° 94; B, 4510. — &. Ibid., B, 1516, 214 vo, D. Raponde est encore en mission en Flandre (31 oct. 1#0- Ar oct. LAIT et 11 mars 1412-31 janvier 1413 n. s.) pour le renouvellement des monnaies. — 5. 10id., B, 4547, f 173; B, 1554, f° 174; J. Raponde reçoit, par mandement du 22 mai 1407 : 33 f. 10 s. pour une livre d'or de Chypre, donnée à Mme la duchesse, pour soie verte et blanche, pour une pièce de salin noir également données à la duchesse. (1bid., B, 1554, f° 125.) — 6. Ibid., B, 1547, fos 210, 215. — 7. Ibid., B, 1554, f° 713; B, 1510. — 8. Leroux de Lincy, Paris et ses historiens, p. 335-338. ;

LE ROI ET LES PRINCES Do

31098 livres tournois; pour l'année, 1401 : 48 408 livres tournois : pour 1410 : 26553 livres lournois, ce qui ne fait que compliquer une situation déjà difficile *.

Ces difficultés, la personne, le caractère, la conduite du due actuel, Jean sans Peur, ne peuvent que les aggraver. Il avait succédé à son père en 140%. Philippe le Hardi, frère de Charles V, ambitieux ct magnifique, aux façons vraiment rovales?, avait pendant plusieurs années gouverné la France. Jean sans Peur ne voulait ni être moins ni faire moins. Ses portraits, son crâne retrouvé semblent déjà nous indiquer ce qu'il fut : têle massive, écrasée, aux pommettes saillantes, aux traits forlement accentués, sans finesse ni grâce, mais avec je ne sais quelle expression de force, de volonté tenace et méchante. C’était une intelligence éveillée, un esprit vraiment délié; il avait à la fois l'audace ct l'habileté nécessaires pour se tirer des passages les plus difficiles. Lors de la révolte de Liège, il donna l’exemple à tous ses chevaliers et mérita dans la bataille son surnom de sans Peur*. Après le meurtre du duc d'Orléans, le premier moment de remords et de défaillance passé, il agit avec une présence d'esprit et bientôt, lors de son retour à Paris, avec une audace incroyables, sachant braver toutes les menaces et tous les ordres royaux‘. Son habileté ne connaissait aucun serupule gênant : les promesses ne lui coûtaient point, ct il n’hésitait pas à communier en signe de réconcilalion avec un ennemi qu'il s’apprêtait à détruire. Il n’avait ni la désinvollure, ni la facilité, ni la distinction en un mot de son rival le duc d'Orléans; il était petit de taille, parlait avec difficulté 5, représentait mal, faisait réparer ses robes endommagées ©, ne risquait jamais de grosses sommes au jeu. Mais il y avait en lui des qualités autrement solides et sérieuses : il était au courant de lout, s’intéressait à tout, el savait s’inspirer de l'opinion générale avec oil il s’eflorçait toujours d'être d'accord; il avait le talent de se faire partout et par mille moyens des amis et des serviteurs dévoués; c’élail un tempérament politique.

Mais toutes ces qualités, il n’en faisait guère profiter le royaume, 1l les mettait au service de ses vives passions, de son ambition et de ses haines. Si grande que soit la puissance de la maison de Bourgogne, elle ne le contente point encore : ce qu'il veut, c’est, comme son père et plus encore, c’est gouverner cette France livrée alors à toutes les convoitises, c’est prendre de fait, sinon de droit, la place de ce roi fou. Pour en arriver

4, Arch. de la Côte-d'Or, B, 1526, 1538, 1560, 1562. — 2. Voir son portrait dans le Rel. de Saint-Denis, I, 146. — 8. Monstrelet, I, 365. — 4, Le Pastoralet dit de lui : « Au besoin a coer de lyon » (221). — 5. Rel. de Saint- Denis, IV, 142. — 6. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1547, f° 10 ve.

là, les obstacles sont nombreux et redoutables. Il va dépenser toutes ses ressources et tous ses talents à en triompher. Le Dauphin est à la fois son cousin et son gendre : cela ne lui suffit pas. Au conseil, après la mort de Philippe le Hardi, le due de Bourgogne n’a plus que la cinquième place *; il a beau y venir en « moult belle compagnie de gens, sans y avoir gaires d’armures », et y bien garder son rang ?, c'est trop peu pour lui. Il faut conquérir celle autorité, cette domination que sa parenté et son âge ne sauraient lui donner. On verra plus tard les efforts constants, pleins d'adresse et de persévérance qu'il fit pour avoir les sympathies et le dévouement du peuple, surtout à Paris. On a vu son souci constant de se faire partout des amis reconnaissants. D'autre part, la guerre civile ne l'effraye pas un instant; il la conduit avec vigueur, levant une armée dans ses domaines, prenant l'argent du royaume pour la payer. Il combat aussi par la parole : Jean Petit, le théologien devenu l’avocat du meurtrier, largement récompensé par lui, poursuit encore son ennemi mort. Des mémoires sur le gouvernement du duc d'Orléans et sa mort sont mis en circulation, pleins d’une haine posthume ?. Plus tard, les paix de Chartres, de Bicôtre et d'Auxerre, qu’il consentit à jurer avec les Orléanais, n’étaient que des concessions hypocriles comme ses communions avec le duc d'Orléans : il n’admet pas au fond une réconciliation qui serait un partage ou bien une condamnation formelle du passé, il lui faut toujours lutter et vaincre. Tous ceux qui lui font obstacle sont brisés : Montagu, G. de Tignonville et Pierre des Essarts, {ous deux prévôts de Paris. On parlait même à voix basse, lors des négociations d'Auxerre, d’un nouvel assassinat. Enfin, dernier trail qui montre combien chez lui sont dominants et exclusifs les sentiments et les intérêts personnels, il donne le premier l'exemple de faire appel à l'ennemi toujours menaçant du royaume, à l'Anglais *. Une alliance ext conclue avec le roi d'Angleterre dès 1411. Un contingent anglais vient joindre l’armée ducale, s’installe avec elle à Paris, et c'est le duc qui présente les officiers anglais au roi et obtient pour eux des dons de joyaux de toute sorte Ÿ. Ainsi autre danger du côté des Bourguignons. Le royaume va être livré à un prince dont la trop grande puissance est une menace, qui exploite le trésor royal, qui ne songe qu'à ses intérêts propres et y applique un esprit vraiment politique et vigoureux, une énergie et une volonté redoutables, qui en un mot ne recule ni devant la guerre civile ni devant l'appel aux enncmis traditionnels de la France.

1. Rel. de Saint-Denis, NT, 228. — 2. Arch. de la Côte-d'Or, B, 41 022 M5 3. Ibid, B, 11892, 19; B, 1554, f° 207; B, 11614. — 4. Rel. de Saint-Denis, IV, #74. — 5. Bibl. Nat., fonds franç., 25709, n° 663; Jouvenel des Ursins, 469.

Page 1