‹ Les cachets de NasiumChapitre 25 sur 25 · C.-B.-J. Le Clerc (1762-1808), qui fut le successeur de · texte numérisé non relu

C.-B.-J. Le Clerc (1762-1808), qui fut le successeur de

(1) Gorlieu, Centenaire de la Faculté de Médecine de Pans, 1896.

(2) Fodéré (F.-E.), Les lois éclairées par les sciences physiques ou Traité de médecine légale et d’hygiène publique, Paris, an VII, in-8, 3 vol.

THOINOT.

Mahon, appartenait, comme lui, à l’ancienne Faculté de Médecine, dont il avait été reçu docteur régent en 1786.

Ses sept années de passage à la chaire de médecine légale ne semblent guère avoir laissé de traces scientifiques; tout au moins n’ai-je rien trouvé que je puisse vous en aire.

Avec Sue (1730-1816), successeur de Le Clerc, nous retrouvons un chirurgien à la chaire de médecine légale. Maître en chirurgie de l’ancien Collège de Chirurgie (1763, Sue a laissé de nombreux et sans doute estimables travaux ae chirurgie. Son oeuvre médico-légale écrite est nulle.

Royer-Collard (1768-1825) occupa par deux fois la chaire de médecine légale.

Royer-Collard était un aliéniste. Il était médecin en chef de la Maison royale de Charenton, lorsqu’il prit la chaire de médecine légale de la Faculté.

En 1819 fut créée une chaire de pathologie spéciale, relative aux maladies mentales ; elle fut donnée à Royer- Collard.

En 1822, survint à la Faculté un grave événement. Le Gouvernement royal trouva l’occasion Ôl épurer la Faculté dont quelques professeurs avaient gardé trop vif au cœur famour de l’Empire déchu.

A la séance solennelle de rentrée, à la Faculté, en novembre, l’abbé Nicolle, vice-recteur de l’Université, fut vigoureusement sifflé par les étudiants dès son apparition. Les sifflets redoublèrent à la péroraison de l’éloge funèbre, que Desgenettes prononçait, du professeur Hallé. Cette péroraison semblait une allusion peu louangeuse aux actes du Gouvernement royal.

Par ordonnance du 21 novembre 1822, la Faculté de Médecine de Paris fut supprimée. Elle fut réorganisée aussitôt; mais onze professeurs, suspects de tiédeur politique, avaient été mis à la retraite et, parmi eux, était Vauquelin, l’illustre savant, professeur de chimie à la Faculté.

Orfila quitta la chaire de médecine légale pour celle de

chimie, et Royer-Collard, dont la chaire des maladies mentales disparaissait, reprit la chaire de médecine lég'ale.

Je ne connais pas de travaux médico-légaux de Royer- Collard.

Adelon (1782-1862) occupa la chaire de médecine légale pendant trente-cinq ans, de 1826 à 1861.

Ses études antérieures ne l’avaient guère préparé à cette chaire. C’était un physiologiste, auteur d’un grand traité de physiologie, fort estimé à cette époque (1823).

Adelon eut une heureuse carrière. En 1823, il fut parmi les agrégés nommés d’office par le Gouvernement lors de la création de l’agrégation.

En 1826, il entrait à l’Académie de Médecine et, la même année, il était nommé professeur de médecine légale. 11 apporta la plus grande conscience dans ses fonctions et alla même jusqu’à étudier le droit et a prendre ses grades, pensant qu’une connaissance approfondie de la législation était nécessaire pour enseigner la médecine légale.

Il estimait encore qu’un professeur de médecine légale doit tout savoir en médecine, et il venait dans cet amphithéâtre suivre les cours de ses collègues pour y apprendre d’eux ce qu’il ignorait ou ce qu’il avait oublié.

Son long passage à la chaire de médecine légale n’a pourtant laissé comme souvenir que la publication du ProgvŒMïne de son cours dans les Annales d hygiene et de médecine légale (1), et quelques courts mémoires insérés dans ce même recueil.

11 ne réussit guère non plus dans les fonctions d’expert, et les magistrats renoncèrent bientôt à confier des affaires à ce savant, qui ne savait jaïuais prendre un parti ni formuler une conclusion.

11 est temps d’en arriver à Orfila, Tardieu et Brouardel.

Entre ces trois grands professeurs, il est de nombreux

(1) Adelon, Programme du cours de médecine légale de la Faculté de Médecine de Paris [Ann. cVhyg. pub. et de méd. légale, 2^ série, t. X, p. 398). 1

THOINOT,

traits de ressemblance. Tous trois ont ouvert des voies nouvelles, quoique bien diverses, de l’un à l’autre, à la médecine lég'ale, et le professorat de chacun d’eux a marqué une étape dans la marche en avant de l’art médico-lég’al.

Tous trois ont dirigé la Faculté, et les décanats d’Orfila et de Brouardel compteront parmi les plus féconds pour l’école.

Tardieu et Brouardel ont été de grands hygiénistes et se sont placés l’un et l’autre à la tête de la médecine publique de leur temps.

Enfin, tous les trois, après avoir été comblés d’honneurs, après avoir vu tous leurs désirs remplis, toutes leurs légitimes ambitions satisfaites, ont été frappés par le malheur au déclin de leur vie.

Orfila fut révoqué brutalement de ses fonctions de doyen et misérablement persécuté jusqu’à sa mort.

Tardieu vit sombrer ses brillantes facultés intellectuelles, et Brouardel eut, dans les dernières années de sa vie, le chagrin de voir se dresser contre lui et triompher des ennemis qu’il ne s’était faits que par l’élévation de son caractère et la supériorité de son esprit.

L’existence et la carrière d’OuFiLA sont des plus curieuses qui se puissent voir. L’homme est ici aussi intéressant que le savant, et tous les traits qui peuvent caractériser le personnage méritent d’être connus. C’est d ailleurs chose facile, car Orfilà avait laissé des notes autobiographiques étendues, restées inédites, mais dans lesquelles Th. Dubois (d’Amiens) et Bérard ont pu puiser largement pour les éloges qu’ils firent d’Orfila, le premier à l’Académie de Médecine, le second à la Faculté.

C’est à ces éloges que je puiserai à mon tour pour vous donner d’Orfila l’idée la plus complète qu’il me sera possible.

Matheo-José-Bonaventure Orfila (1787-1853) naquit à Mahon, dans l’île Minorque, en 1787; il était donc sujet espagnol.

Il fut un enfant précoce. A quatorze ans, il avait appris de

son précepteur, un cordelier, tant de latin et de scolastique qu’il put soutenir publiquement, en latin, pendant plusieurs heures, une dispute sur l’admirable et passionnant sujet que voici : « Est-il possible qu’une même chose soit et ne soit pas à la fois ? »

Il apprit aussi le français, l’ang'lais, l’allemand et les mathématiques.

Son père en voulait faire un marin. Orfila s’embarqua, mais son bateau fut pris par des pirates, qui ne pariaient que de lui couper la tête et de l’empaler. Sa vocation de marin n’y résista pas, et il résolut de choisir une carrière moins dangereuse, au moins pour lui. Il se décida pour la médecine et alla étudier à la Faculté de Valence.

L’enseignement y était pitoyable. On y professait encore, après les travaux de Lavoisier, que l’air et l’eau étaient des corps simples.

Orfila se procura les livres de Lavoisier, de Berthollet, de Fourcroy, et s’installa un laboratoire dans sa chambre.

La malheureuse Faculté de Valence était menacée de toutes parts ; elle voulut montrer qu’elle ne méritait pas sa détestable réputation. Elle ouvrit un concours public entre ses élèves et convia les savants des autres universités espagnoles à en être lés juges.

Le concours fut un triomphe pour OrOla, et son professeur y apprit de lui tout ce qu’il n’avait pu lui enseigner. « Où donc, lui disait-il après les épreuves, avez-vous appris tout cela ? »

Orfila quitta Valence pour Barcelone, puis, après un court séjour dans cette ville, il vint à Paris, oùFattirait la réputation de ces maîtres de la chimie dont il avait lu les ouvrages. Il se fit bien vite agréer et apprécier de Fourcroy et de Vauquelin;

Il suivit aussi les cours de la Faculté de Médecine, où il fut reçu docteur en 1811.

En 1814, une chaire de chimie, dans sa patrie, à Madrid, lui est offerte, mais il la refuse, car il avait adopté la France.

THOINOT.

En 1815, une offre brillante lui est faite. 25 000 francs d’appointements annuels lui sont promis s’il veut chanter au Théâtre italien.

Orfila avait en effet une belle voix et avait obtenu de beaux succès comme chanteur mondain dans les salons de

Paris.

11 avait été l’un des chantres au lutrin les plus appréciés de Mahon dans son enfance. Un jour qu’il avait commis quelque peccadille, son père lui administra une correction. M. Orfila père avait sans doute la main dure. Le jeune Orfila se mit au lit en pleurant; le lendemain, il se réveilla bègue : bégaîment hystérique, dirions-nous aujourd’hui, et contre lequel nous déploierions toutes les ressources de la sug’g'estion. Le médecin de Mahon les ig*norait naturellement, mais il s’avisa d’un moyen que je vous recommande, puisqu’il réussit chez Orfila. Il envoya l’enfant chanter au lutrin; au bout de huit mois de cet exercice, Orfila était g-uéri.

Il en garda la passion du chant et de la musique.il composa même, dit-on, une messe à trois voix qui fit l’admiration des Mahonnais.

Plus tard, étudiant à Barcelone, il entendit au théâtre la MoHuütcl de Paesiello. Il fut transporté d enthousiasme et, rentré dans sa chambre, il voulut se chanter à lui-même les airs qui l’avaient séduit et reproduire les effets de voix qu’il avait admirés chez les chanteurs, mais sa voix lourde, habituée au seul plain-chant, s’y refusa.

Avec la passion qu’Orfila apportait à toute chose, il résolut d’avoir une belle voix. Il monta sur une colline qui dominait Barcelone, le lendemain matin, dès cinq heures, et se mit à vocaliser de toutes ses forces; à dix heures, il savait faire des roulades comme le meilleur chanteur italien.

Il voulut aussi être un instrumentiste distingué ; il s’essaya incontinent sur la flûte, le piano, le violon, la guitare. Ce dernier instrument le séduisit; il devint un guitariste

distingué.

HISTOIRE DE LA CHAIRE DE MÉDECINE LÉGALE. lo

Orfila aurait eu au théâtre la plus belle carrière , il préféra la carrière professorale et déclina les ollres du Théâtre italien.

Cette même année, 1815, il entra à 1 Institut, et, en 1818, il se fit naturaliser français.

En 1819, la Faculté lui confia la chaire de médecine légale.

En 1822, le Gouvernement royal avait, je vous l’ai dit, saisi l’occasion désirée de se débarrasser de quelques professeurs qui lui étaient peu agréables. Il était arrêté que Vauquelin, le maître d’Orfila, serait du nombre. Orfila apprend ce qui se trame contre son maître. Il court à lui, l’avertit, et Vauquelin, sachant bien que la résolution du Gouvernement ne changera pas, le prie de demander sa chaire pour épargner à la Faculté la honte que quelque créature gouvernementale indig’ne y fût placée. Orfila dut céder aux prières de son maître, et c’est ainsi qu en 1823 il quitta la chaire de médecine légale pour celle de chimie.

En 1831, le 30 avril, Antoine Dubois, doyen de la Faculté, le prie de venir avec lui, sans l’avertir de ses intentions, chez le ministre de l’Instruction publique, M. de Montalivet; il annonce sa démission au ministre et lui désigne

Orfila comme son remplaçant.

Le 1®'’ mai, Orfila était nommé doyen ; il le demeura dix-sept ans, jusqu’en 1848, où il fut révoqué par le Gouvernement provisoire.

11 mourut cinq ans après.

Orfila fut un professeur remarquable ; il avait la passion de l’enseigmement. A Mahon, dans son enfance, il rassemblait autour de lui quelques bambins de son âge, auxquels il enseignait ce qu’il venait d’apprendre.

A peine arrivé à Paris, il ouvre un cours libre de chimie

qui a le plus grand succès.

A la Faculté, les élèves viennent en foule à son cours. Il professait à l’amphithéâtre de chimie ; il dut 1 abandonner pour le grand amphithéâtre, et bientôt celui-ci devint insuf-

THOINOT.

fisant. C’est qu’Orfila attirait les élèves par sa parole chaude, colorée, sa mimique expressive et son talent de démonstration ; il se prodig'uait d’ailleurs ; il en arriva à faire cent ving-t leçons par an, et il donnait libéralement cinq quarts d’heure à ses auditeurs.

Le nom d’Orfila évoque aussitôt celui de la science dont il fut le véritable créateur, la Toxicologie médico-légale.

Mais Orfila, dans les quelques années qu’il professa la médecine légale, sut honorer la chaire et y faire œuvre durable.

Orfila appliqua à l’étude des questions médico-légales la méthode expérimentale que ses habitudes de chimiste lui avaient rendue familière, et c’est ainsi qu’il sut traiter entre autres les diverses questions que soulèvent la pendaison et la submersion.

Il appliqua la même méthode à l’étude de la putréfaction, observant et notant les modifications qu’elle fait subir aux cadavres, suivant la durée de l’inhumation et suivant les milieux divers où celle-ci a été faite : terre, eau, fumier, fosses d’aisances, etc.

Il a laissé un beau Traité de médecine légale et un remarquable Traité des exhumations juridiques.

Dubois et Bérard ont raconté de façon charmante comment Orfila découvrit un beau jour que la science chimique de son temps était incapable de déceler un poison dans un liquide organique, c’est-à-dire, en d’autres termes, comment il découvrit que la toxicologie appliquée aux recherches médico-légales, à la découverte des poisons dans les excréta des vivants et les organes des cadavres, n’existait pas et était tout entière à créer.

C’était en 1812. Orfila enseignait aux élèves du cours libre qu’il avait ouvert rue du Foin-Saint- Jacques les propriétés chimiques de l’acide arsénieux. Il leur avait montré les précipités que la dissolution de ce corps peut former avec divers réactifs, et il leur annonce que les résultats ne changeront pas si l’acide arsénieux est mêlé à des liquides

tels que vin, café, bouillon. Une tasse de café à 1 eau était a côté de lui : il y verse de la dissolution arsenicale et de l’eau de chaux. Il avait annoncé un précipité blanc, il se fait un précipité gris violacé. Il essaye le sulfate de cuivre ammoniacal et annonce un précipité vert-pré : il se forme un précipité olive noirâtre.

Orfila, le cours fini, reprend toutes les expériences manquées, et voit que l’acide arsénieux ne donne aucune de ses réactions ordinaires quand il est mélangé à des liquides organiques. La toxicologie appliquée aux recherches médico-légales est à créer ; il la créera ; bien mieux,^ il s’oblige à la créer. Et Orfila, sans perdre un instant, court chez un éditeur et lui propose, sans en avoir écrit une ligne, et pour cause, un traité de toxicologie en deux volumes.

L’éditeur, d’abord un peu surpris, accepte. Orfila travaille, expérimente sans relâche pendant deux ans, et, en 1815, le traité de toxicologie paraît, et la toxicologie médico-légale est créée. Ce travail ouvrit à Orfila les portes de l’institut et de l’École.

Orfila avait fait faire à la toxicologie médicale son premier pas en créant les méthodes pour déceler les poisons au sein des matières organiques. 11 lui en fit encore faire bien d’autres.

Jusqu’à lui, on ne recherchait les poisons que dans les voies digestives des cadavres et dans les vomissements et les excréta abdominaux des vivants. Il montra que les poisons s’absorbent ; qu’ils se fixent dans le foie, le sang, les reins ; qu’ils s’éliminent par les urines et qu’il faut savoir les chercher dans les parenchymes et les liquides organiques quand on ne les retrouve plus dans les voies digestives, dont ils ont disparu pour passer dans les profondeurs de l’organisme.

Des problèmes difficiles embarrassaient les experts.

Quand on trouve du poison dans un cadavre inhumé, n’at-il pas pu être introduit dans le cadavre par contact avec

THOINOT.

la tcrr© du cimeüèrc ? La corps humain no conticnt-il pas normalement de métaux toxiques? Les réponses à ces questions et la façon de résoudre ces problèmes ont été données par Orfila.

L’empoisonnement par l’arsenic, si commun dans les temps anciens, si commun encore au temps d’Orfila, a été l’objet de ses études de prédilection; il en a creusé tous les détails, et c’est à dater d’OrOla, et g-râce à ses travaux, que l’arsenic est tombé en défaveur parmi les empoisonneurs.

Orfila a été mêlé à toutes les grandes affaires d’empoisonnement de son temps. Dans deux de ces aflaires, l’affaire Mercier et l’affaire Laffarge, célèbres causes d’empoisonnement arsenical, il rencontra Raspail devant lui ,

la rencontre est restée célèbre (1).

Raspail, chimiste médiocre que la politique et non la science a sauvé de l’oubli, mais créateur dune médecine populaire qui a gardé quelques adeptes dans le vulgaire, jouissait d’une grande réputation. Les défenseurs de Mercier et de Laffarge songèrent à l’opposer à Orfila et l’appelèrent à leur aide.

Il comparut aux assises de Dijon dans 1 affaire Mercier. Les arguments qu’il fit valoir contre Orfila et ses co-experts, Devergie et Ollivier (d’Angers), méritent d’être rapportés. Ils montrent contre quelles arguties, contre quelles hypothèses invraisemblables, l’expert le plus autorisé peut avoir à se débattre en assises.

Louis Mercier avait eu d’un premier mariage plusieurs enfants, au nombre desquels était Nicolas Mercier, dégénéré imbécile. Mercier se remaria. Le pauvre idiot était insupportable à sa belle-mère, et Mercier résolut de le faire disparaître.

Le 13 décembre 1838, Mercier acheta, a Is-sur-Tille,

(1) Voy. Mémoires de V Académie royale de Médecine, t. IX, ^841: Mémoire sur plusieurs affaires d’ empoisonnement par l’arsenic, récemment jugées par les Cours cl’ Assises du Royaume, lu le 4 août 18-iO par M. Orlîla.

2 onces d’acide arsénieux et empoisonna son fils, qui mourut le 22 décembre, ayant présenté les symptômes de l’arsenicisme aigu.

Le cadavre fut ouvert quatorze jours après, et les experts locaux, analysant les matières contenues dans le tube dig’estif, n’y trouvèrent aucune trace de poison.

Orfila, Deverg’ie et Ollivier (d’Ang'ers) furent commis en contre-expertise; ils réclamèrent les organes de la victime, que les premiers chimistes n’avaient pas analysés ; ils les reçurent enfermés dans un baril.

L’analyse du foie donna à l’appareil de Marsh de belles taches arsenicales.

Pour se mettre à l’abri de toute erreur, les experts demandent de la terre du cimetière où avait été inhumé Nicolas Mercier. Ils en reçoivent et l’analysent. Elle ne contient aucune trace d’arsenic. Ils concluent nettement à l’empoisonnement par l’arsenic et viennent soutenir leurs conclusions à la barre des assises de Dij on.

Raspail paraît. Il fulmine contre les experts qui ont abandonné les procédés anciens d’analyse pour l’appareil de Marsh. Il oppose les experts locaux, qui n’ont rien trouvé, à ceux de Paris, qui affirment l’empoisonnement. « Les sommités de la science, s’écrie-t-il, ne veulent pas croire qu’il puisse y avoir de talent en province, et cependant la science n’est-elle pas comme un fleuve qui est large et grand à Paris, et qui a, en province, mille ramifications. On a trouvé de l’arsenic dans le cadavre, mais le baril où il a été contenu n’était-il pas arsenical ? Les experts ont examiné un peu de la terre du cimetière ; c’était toute la terre du cimetière qu’il fallait examiner.

Enfin, Raspail avance que les réactions de l’acide arsénieux sont si peu certaines que la décoction d’oignons donne les mêmes résultats.

Ces arguments destinés au jury ne portèrent pas. Orfila n’eut pas de peine à les réfuter à la barre, et Mercier fut condamné.

THOINOT.

L’alFaire Latïarg’e fut une des causes les plus célèbres d’empoisonnement du dernier siècle. Lalïarge avait été empoisonné par sa femme en janvier 1840. L’empoisonnement avait duré du 4 au 14 et avait été des mieux caractérisés cliniquement.

Des experts nommés à Drives avaient retiré de l’arsenic d’un lait de poule que Laffarg'e n’avait pas achevé d’ingurgiter. Mais le traitement des matières prélevées dans le tube digestif du cadavre n’avait donné que des résultats douteux. Une seconde expertise locale sur les mêmes matières n’avait pas été plus démonstrative.

On exhume le cadavre, et les organes, analysés, ne donnent rien entre les mains de nouveaux experts locaux.

Avec Orfila, Ollivier (d’Angers) et de Bussy, les résultats allaient être tout différents. Les matières contenues dans l’estomac, les matières vomies, le foie, etc., donnent à l’appareil de Marsh de l’arsenic, et les experts concluent à l’empoisonnement. M“^® Laffarge est condamnée.

Raspail, appelé par les défenseurs, n’était pas arrivé à temps. Il se dédommagea par une longue consultation sur l’affaire, publiée dans la Gazette des Tribunaux, à l’appui du pourvoi en cassation de M“® Laffarge et divisée en trois chapitres portant les aimables titres que voici :

1° Assertions fausses et calomnieuses des experts;

2° Erreurs scientifiques ;

3" Objections. ,

Raspail insinuait carrément qu’Orfila, pour trouver de l’arsenic qu’il lui fallait trouver à tout prix, avait fait usage d’un réactif (nitrate de potasse) qu’il savait contenir de l’arsenic.

Il faisait preuve de connaissances anatomiques assez fantaisistes en parlant d’une portion d’intestin qui existe entre le pylore et le duodénum.

Orfila releva dans ses assertions quinze grossières erreurs chimiques et démontra que, comme le disait Raspail, il y avait bien un ignorant en chimie parmi eux deux, mais que.

contrairement à ce que croyait Raspail, l’igmorant n’était pas Orfila.

Le public n’était pas avec Orfila dans toutes ces affaires,

comme le témoignent ces deux vers mirlitonesques, mais

expressifs, d’une complainte du temps sur l’affaire Laffarge :

Et quand Raspail arriva Monsieur Orfila fila.

Mais Orfila avait représenté la vraie science.

Dans l’affaire V. Gumon, Orfila eut le pressentiment d’une découverte des temps contemporains, celle de la présence de l’arsenic normal dans les corps, que M. A. Gautier nous a révélée, et il réfuta à l’avance, dans quelques mots où rien n’est à reprendre, comme devait le faire M. A. Gautier un demi-siècle plus tard, l’argument qu’on pourrait tirer de cette présence dans un cadavre contre l’expertise toxicologique.

« J’admettrai cependant, disait-il, que l’on finisse par extraire de l’arsenic d’un foie, d’une rate, etc., à l’état normal. Je dis que cette découverte ne pourrait aucunement modifier les conclusions que j’adopte, parce que celles-ci n’en seraient aucunement ébranlées. En effet, messieurs, un fait ne change pas et, dès qu’il est reconnu qu’à l’aide du procédé que j’ai suivi l’on découvre de l'arsenic dans un viscère d’une personne empoisonnée, tandis qu’on n’en retire pas du même viscère à l’état normal, les choses ne se passeront pas autrement qu’aujourd’hui dans mille ans, et alors, comme en ce moment, on distinguera parfaitement, à l’aide de la carbonisation et de l’appareil de Marsh, si le viscère est empoisonné ou non. On en sera quitte pour rejeter impitoyablement des expertises médico-légales la méthode que les défenseurs supposent pouvoir être découverte à l’avenir, parce qu’elle pourrait induire en erreur, en faisant croire que l’arsenic obtenu provient d’un empoisonnement, alors que ce ne serait que de l’arsenic naturellement contenu dans les viscères. »

Pendant son long décanat, Orfila rendit à l’École les

THOINOT.

plus grands services. Il fit construire de nouveaux pavillons de dissection ; il fit construire un hôpital des cliniques ; iJ créa le musée d’anatomie Dupuytren et le musée d’anatomie comparée, auquel son nom a été donné justement, le musée Orfila.

Il connut pendant son décanat de bons et de mauvais jours, et les séries bonnes et mauvaises alternaient, comme il l’expliquait un jour de façon originale au roi Louis-Philippe qui l’interrogeait.

« Eh bien, monsieur le Doyen, lui disait le roi, comment êtes-vous actuellement avec MM. les élèves ?

— Voyez mon chapeau. Sire, répondit Orfila.

— Il n’est pas brillant, répliqua le roi. Il est même assez fatigué; mais que faut-il en conclure?

— Que je suis au mieux avec les élèves, reprit Orfila; car il n’y a pas un mois que je le porte. Quand je suis mal avec eux, mes chapeaux durent éternellement, par la raison que, aucun d’eux ne me faisant l’honneur de me saluer, je n’ai pas à y mettre la main. Quand, au contraire, ma popularité est revenue, je suis accablé de coups de chapeau, et vous voyez dans quel état je mets le mien. »

Parmi les plus mauvais jours, il faut compter l’émeute, la révolte même de 1836.

Un concours avait été ouvert à l’École pour la chaire d’anatomie descriptive que Gruveilhier venait de quitter. Un grand nombre d’agrégés de l’École se présentaient, et contre eux concourait le Broc, un simple professeur libre de gTand talent, fort aimé des étudiants.

Broc fit, au jugement des étudiants, le concours le plus brillant. Le jury nomma Blandin.

Les étudiants prirent violemment le parti de Broc. Les pommes de terre entrèrent en jeu. Les étudiants saccag’èrent le vestiaire des professeurs. Sept robes et six toques furent mises en pièces. Orfila eut sa robe déchirée ; il sauva sa toque.

Un poème béroï-cornique en huit cents vers, intitulé

XOrfilaïde et signé le Phocéen, dû à la plume d’un nommé Fabre, célébra le siège de la Faculté par les étudiants et la victoire remportée par eux sur la garde-robe des professeurs. J’ai vainement cherché ce poème, avec lequel j’aurais aimé à vous faire faire connaissance.

Le calme ne revint que lentement. Orfila l’obtint enfin, par beaucoup de diplomatie et de fermeté.

Orfila a bien mérité de la science, il a bien mérité de l’École ; mais un autre titre encore doit nous faire garder la mémoire de cet homme éminent.

Ému des misères de la profession médicale, il a conçu et réalisé l’idée d’une association de bienfaisance, de secours mutuels entre les médecins, et cette association, dont il fut le premier président, c’est X Association des Médecins de la Seine^ qui a soulagé et soulagera encore tant de misères chez nos confrères, leurs veuves et leurs orphelins.

Ambroise Tardieu naquit en 1818, à Paris.

Son père était un graveur de talent, et l’éducation qu’il reçut dans ce milieu artistique donna à Tardieu une distinction particulière.

Il fut interne des hôpitaux en 1838 et docteur en 1843. Il suivit ce que l’on appelle chez nous la carrière des concours ; il fut, en 1844, chef de clinique à la Faculté, et la même année, agrégé dans une promotion qui comprenait avec lui Beau,' Béhier, Burguières, Fleury, Grisolle,

En 1847, il était médecin des hôpitaux.

En 1856, il fut rappelé à l’exercice pour enseigner la médecine légale comme suppléant d’Adelon et, en 1861, après plusieurs suppléances, il fut nommé à la chaire de médecine légale. Il demeura professeur jusqu’en 1879, année de sa mort.

Orfila avait été un chimiste, et, si l’on ne peut dire qu’il n’ait envisag’é la médecine légale qu’au point de vue de la toxicologie, c’est cependant cette branche de la médecine légale qu’il développa avec prédilection, et c’est comme toxicologue que son nom mérite surtout d’être conservé.

THOINOT.

Tardieu, lui, fut un médecin, et c’est en médecin qu’il fit de la médecine légale.

Pour bien connaître et bien apprécier Tardieu, pour juger sainement de son œuvre médico-légale, il ne faut pas envisag’er seulement ses études de médecine lég'ale, mais regarder l’œuvre complète du maître; elle est triple. Tardieu fut pathologiste, hygiéniste et médecin légiste.

Le pathologiste est oublié aujourd’hui ; mais, si Tardieu fut un hygiéniste et un médecin légiste éminent, ce fut grâce au fond de connaissances médicales qu’il tenait de ses solides études premières.

Tardieu avait été élevé à la brillante école' clinique de Paris, incomparable alors en Europe, qui comptait parmi ses maîtres Gruveilhier, Andral, Trousseau, Rayer, etc.

C’est sous l’inspiration de Rayer qu’il écrivit une thèse xcellente sur la morve et le farcin chroniques.

Tardieu se perfectionna en clinique par son passage aux fonctions de chef de clinique et par la préparation aux épreuves du concours des hôpitaux. Il ne cessa jamais d'aimer et de pratiquer la médecine générale. Il écrivit un Manuel de pathologie qui a eu une grande vogue autrefois, et qui en était arrivé à sa cinquième édition à la mort de l’auteur.

J’ai lu quelque part que la vocation médico-légale de Tardieu avait été décidée par un événement fortuit. Étant en quatrième année d’internat, il fut appelé chez un juge d’instruction pour déposer devant lui à propos de la victime d’un attentat criminel, qui avait été admise dans son service. La déposition de Tardieu fut d’une telle clarté qu’elle frappa vivement le juge d’instruction, qui engagea le jeune interne à se consacrer à la médecine légale et lui promit dans cette carrière les plus brillants succès.

Il semble que, si la vocation de Tardieu date de ce jour, elle a eu une longme incubation, car nous le voyons d’abord se tourner vers l’hygiène, et, en 1852, il se présentait au concours pour la chaire d’hygiène, que la mort d’Hippolyte

Royer-Collard venait de laisser vacante. Il y concourut contre Guérard, Sanson, Marchai (de Galvi), Béclard etBouchardat.

Le débat fut des plus vifs entre Bouchardat et Tardieu. Bouchardat fut nommé. Ce concours, qui fut le dernier des concours pour le professorat à la Faculté, a laisséau moins comme souvenir la brillante thèse que Tardieu écrivit à son occasion sur La voierie et les cimetières.

Depuis 1850, Tardieu était secrétaire du Comité consultatif d’hyg-iène ; il en fut membre en 1851 et président en 1867. 11 se trouvait ainsi placé à la tête de l’hygiène officielle et, par ses travaux, il avait mérité de l’être.

Je n’ai pas à développer ici les études hygiéniques de Tardieu; qu’il me suffise de rappeler les principales d’entre elles, ou même seulement deux des plus marquantes.

Tardieu a réuni et coordonné dans un ouvrag'e en trois volumes, connu sous le nom de Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité^ tous les documents et toutes les notions d’hygiène publique existants à son époque. C’est un travail considérable, que l’on peut consulter encore ave intérêt et profit.

L’étude hygiénique la plus célèbre de Tardieu est celle qu’il entreprit sur la profession de mouleur en cuivre. Les fondeurs ou mouleurs en cuivre, dont le nombre s’élevait alors à plus de deux mille à Paris, formaient leurs moules avec des poussières de charbon et presque exclusivement de charbon de bois. Leurs ateliers étaient pleins de poussières, dont la respiration déterminait une pneumonie chronique, appelée phtisie des mouleurs en cuivre. Grâce à l’étude si complète, si documentée de Tardieu, véritable modèle d’étude d’hygiène professionnelle, cette dang’ereuse [iratique fut condamnée ; les moules cessèrent d’être faits en charbon, et la profession de mouleur en cuivre perdit tous ses dangers.

Lorsque Tardieu vint occuper la chaire de médecine légmle, il était déjà préparé à ses fonctions de professeur par les quelques suppléances qu’il venait de faire.

THOINOT.

L’éclat qu’Orfila avait jeté sur la chaire de médecine légale avait disparu avec lui.

Au professeur éminent qui avait pris la tête du mouvement médico-lég'al en France, qui s’était fait uu nom illustre dans la science, qui jouissait auprès des étudiants et des magistrats d’une renommée justifiée, avaient succédé deux estimables professeurs, remplissant consciencieusement les devoirs de leur charge, mais n’ayant pas fait faire un pas en avant à la science qu’ils enseignaient, et ignorés des étudiants presque autant que du public et des magistrats.

Depuis 1823, le mouvement scientifique médico-légal n’était plus dirigé par le professeur de médecine légale. Orfila était resté à sa tête tant qu’il avait vécu, mais il était professeur de chimie. Après lui, l’autorité avait appartenu à Ollivier (d’Angers), étranger à la Faculté, et à Devergie, agrégé des sciences naturelles à la Faculté.

Tardieu avait à relever le prestige de la chaire et le prestige du professeur. Il n’y manqua point. 11 reprit la tradition d’Orfila, fut un professeur distingué, ouvrit des voies nouvelles à la médecine légale et reconquit auprès des magistrats l’autorité que ses prédécesseurs avaient laissé échapper.

Il est peu de sujets médico-légaux que Tardieu n’ait pas traités. S’il n’a pas écrit une œuvre didactique complète, un véritable traité, comme l’avaient fait ses prédécesseurs Alahon et Orfila, il a laissé sur presque toutes les questions de médecine légale des mémoires étendus ou même des volumes dont la collection est demeurée classique.

Tardieu a introduit en médecine légale une méthode nouvelle. Il a considéré chacun des sujets de cette science comme un véritable sujet de médecine qu’il fallait étudier avec des procédés de pathologiste, c’est-à-dire à l’aide de l’anatomie pathologique et de la clinique.

Partout, dans toutes ses études, s’agit-il de la pendaison, de la submersion, de la suffocation, de l’avortement, etc. Tardieu envisage successivement les lésions, les sym-

ptômes, et formule le diagnostic qui porte ici le nom de questions médico-légales à résoudre.

C’est sur ce plan qu’a été conçu l’une de ses plus belles

œuvres, son Traité des empoisonnements.

Les brillantes études chimiques d’Orfila avaient quelque peu relégué au second plan la recherche des lésions et des symptômes que déterminent les poisons sur l’organisme humain.

Tardieu, lui, considéra chaque variété d’empoisonnement comme une maladie, et c’est ainsi qu il nous traç-a de la plupart de ces empoisonnements, et spécialement de l’empoisonnement arsenical et de l’empoisonnement par le phosphore, un tableau médical qui ne sera jamais surpassé.

Continuant la tradition des gTands cliniciens , Tardieu avait soin de joindre à toutes ses études médico-légales des pièces justificatives, c’est-à-dire des observations typiques relatives à chacun des sujets qu’il traitait.

Un des élèves fidèles de Tardieu, le Constantin Paul, a dit qu’il resterait le maître de la période clinique de la médecine lég’ale, et ce jugement parait encore équitable aujourd’hui.

L’œuvre de Tardieu a peu souffert du temps ; mais le vrai mérite de cette œuvre n’est pas où il le plaçait.

Tardieu attachait une importance capitale à deux de ses travaux : l’application de la méthode physiologique expérimentale au diagnostic des empoisonnements et la découverte d’un signe, suivant lui pathognomonique de la suffocation, les ecchymoses sous-pleurales.

Les découvertes contemporaines ont bien diminué la valeur des conclusions que Tardieu avait tirées de ses deux études, et qu’il croyait inébranlables.

Tardieu avait été frappé à juste titre de l’insuffisance de l’expertise chimique de son temps, qui, capable de révéler certains poisons grossiers dans l’organisme humain, tels que l’arsenic, le phosphore, le mercure, etc., échouait lorsqu’il s’agissait de déceler certains poisons plus délicats,

THOINOT.

tels que quelques alcaloïdes. Il eut l’idée que l’expérimentation physiolog'ique pourrait remplacer l’analyse chimique, et que, jointe à l’histoire clinique du cas supposé d’empoisonnement, elle pourrait permettre de poser des conclusions fermes, même en cas d’analyse chimique négative.

Un individu est empoisonné. D’après les symptômes, on pense à un empoisonnement par l’atropine par exemple. On saisit au domicile de cet individu une substance suspecte. L’analyse de cette substance ne donne rien, mais son injection à un animal reproduit les symptômes expérimentaux de l’empoisonnement atropinique ; on est en droit de conclure à l’empoisonnement par l’atropine.

Un individu succombe à un empoisonnement qu’on suppose être par exemple l’empoisonnement par l’aconitine. L’analyse chimique ne permet d’extraire qu’une substance impure, mal caractérisée. Cette substance est alors injectée à un animal. Elle agit sur lui comme l’aconitine. On doit conclure que le sujet a succombé à un empoisonnement par l’aconitine.

Telle était la doctrine de Tardieu, et il en fit application, avec le chimiste Roussin, dans la célèbre affaire Gouty de la Pommerais.

L’inculpé était accusé d’avoir empoisonné de Pauw à l’aide de la digitaline. Il fut retiré des viscères de cette dame par les deux experts une substance chimique impure qui, injectée à un animal, semblait agir sur le cœur comme agit la digitaline. L’empoisonnement par la digitaline fut donc affirmé par les experts, et Gouty de la Pommerais, que les circonstances ambiantes accablaient d’ailleurs, fut condamné.

La valeur de l’expérimentation physiologique telle que la concevait Tardieu, comme signe pathognomonique d’empoisonnement, est aujourd’hui condamnée. On exige que l’expert retire des viscères et présente en nature le poison alcaloïdique végétal qu’il incrimine, et cette exigence est justifiée par la connaissance nouvelle que nous avons

acquise de l’existence de substances toxiques d’origine cadavérique qui, injectées à des animaux, donnent à s’y méprendre les symptômes que produisent des alcaloïdes vég-étaux définis.

Les ecchymoses sous-pleurales n’ont pas plus trouvé g-râce devant les recherches ultérieures que l’expérimentation physiolog'ique.

Tardieu a eu le mérite de montrer leur fréquence dans la sulYocation, et il est certain qu’elles ne sont nulle part aussi fréquentes que dans ce genre d’asphyxie ; mais elles n’en sont point pathognomoniques.

Mais si ce que Tardieu imaginait être son plus beau titre scientifique a quelque peu perdu de sa valeur, son œuvre reste assez belle par trop de côtés pour tomber dans l’oubli. La méthode qui a guidé l’auteur, l’élégance, la clarté, la précision de ses descriptions donnent à cette œuvre un intérêt qui ne s’effacera pas.

Tardieu tenait un compte exact des affaires que lui confiaient les tribunaux. Il a dressé dans sa carrière médicolégale plus de cinq mille rapports. Très goûté des magistrats, Tardieu fut en butte comme expert à de violentes attaques et fut même taxé, dans le public médical et ailleurs, de véritable procureur de la justice.

Il est difficile de dissimuler que l’idée que Tardieu se faisait du rôle de l’expert n’est pas conforme à celle que nous en avons aujourd’hui. Tardieu regardait l’expert comme un véritable auxiliaire de la justice, appelé à concourir avec elle à la découverte du criminel, à entrer dans ses vues et à la seconder de tout son pouvoir, et il agissait suivant la conception qu’il s’était faite de son rôle. Elle Ta conduit parfois à dépasser la mesure qu’il aurait toujours dû garder, et l’a engagé dans quelques affirmations que nous jugeons aujourd’hui quelque peu aventurées.

Mais il ne faut rien exagérer. Le médecin expert est toujours suspect au vulgaire. On ne le voit en effet à la barre le plus souvent que comme témoin à charge, et des

THOINOT.

esprits superficiels en concluent aisément qu’il est le soutien naturel de l’accusation. C’est oublier que l’expert n’est cité dans les cas ordinaires, et quelques affaires retentissantes exceptées, que lorsque ses conclusions peuvent appuyer l’accusation. C’est par conséquent nég’lig'er le nombre considérable de non-lieu rendus sur les conclusions nég'atives ou dubitatives des experts.

Sans doute en a-t-il été ainsi pour Tardieu, et, s il a soutenu des accusations, il a à son actif aussi l’acquittement de plusieurs innocents. Je n’en veux pour preuve que la fameuse affaire Armand.

Le 7 juillet 1863, rà huit heures du soir, un individu, Maurice Roux, domestique de M. Armand, à Montpellier, est trouvé dans une cave de la maison de son maître étendu sur le sol, les pieds et les mains liés, étranglé, presque sans vie. Il revient bientôt à lui, et, le lendemain matin, par une mimique expressive, il fait comprendre qu’il a été surpris dans la cave par son maître, M. Armand, qui lui a asséné un coup derrière la tête et l’a ensuite étranglé et chargé de liens. Roux indique que l’attentat a été commis environ à huit heures du matin, et c’est presque douze heures après qu’il a été trouvé et rappelé à la vie. Armand est arrêté et subit neuf mois de détention préventive. L’opinion publique est déchaînée contre lui à tel point que la cause doit être transportée devant les assises des Bouches-du-Rhône.

Sollicité par Jules Favre et Lachaud, Tardieu examine l’affaire et montre que la strangulation de Roux n’est qu’une supercherie, que cet individu s’est lié lui-même les mains derrière le dos, et qu’il ne serait pas demeuré douze heures avec un lien autour du cou sans succomber, que la perte de la parole consécutive est une pure simulation, et, sur la consultation de Tardieu, Armand est acquitté.

En 1864, Rayer, le maître et l’ami de Tardieu, quitta le décanat, où les étudiants l’avaient supporté avec difficulté pendant deux ans.

La nomination de Tardieu en remplacement de Rayer

fut des mieux accueillies ; ou pouvait lire sur les murs de

Fécole le quatrain suivant :

Duruy trouva le seul remède Qui pût sauver ce docte lieu,

C’est d’appeler le ciel en aide,

Et d’invoquer un peu tard Dieu.

C’est qu’en effet tout promettait en Tardieu un doyen accompli. La distinction de son esprit, le charme de sa parole, son affabilité, son accueil bienveillant, sa facilité à promettre et son empressement àrendre service, l’ensemble en un mot des qualités les plus séduisantes dont ses amis nous ont laissé le témoig-nag-e, étaient bien fait pour plaire aux étudiants.

Pourtant la popularité de Tardieu fut de courte durée. Deux ans après, il devait se retirer devant 1 hostilité des étudiants, qui lui reprochaient de n’avoir pas su s’opposer aux mesures de rig’ueur prises par le Gouvernement impérial contre des étudiants français compromis à Liège dans un Congrès politique.

En 1870, à la fin de l’Empire, Tardieu fut de nouveau pris à parti par les étudiants.

Il avait été mêlé, comme expert, à l’affaireVictor Noir, la victime du prince Bonaparte. Le rôle qu’il y joua déplut aux étudiants, qui témoignèrent de leur mécontentement de façon tellement vive que la Faculté dut être fermée.

Enfin, vers la fin de sa vie, Tardieu fut sujet à de graves troubles cérébraux, qui compromirent et sa santé et son intelligence ; il mourut à soixante et un ans, en 1879.

Paul Brouardel naquit à Saint-Quentin, en 1837. Il vint faire à Paris de brillantes études médicales. A vingt-deux ans, il était reçu le premier au concours de l’internat et, en 1869, il était, à quelques jours de distance, nommé agrégé de la Faculté et médecin des hôpitaux.

Il suppléa Bouillaud avec succès à la Charité, comme agrégé, et produisit des travaux de pathologie déjà fort remarqués, et en particulier une étude sur les lésions vas-

THOINOT.

culaires que détermine la variole, et des recherches sur le rôle du foie dans la production de Turée.

Il s’annonçait donc comme un clinicien des plus distingués, et sa place semblait marquée un jour à venir à l’École comme professeur de pathologie, puis comme professeur de clinique.

Un concours de circonstances que je vais vous dire le jeta hors de la voie ordinaire et fit de lui un médecin légiste.

Tardieu, malade, avait abandonné entièrement ses fonctions de professeur et d’expert. Un agrégé, à qui il portait une vive affection, le suppléait à l’École et près des tribunaux. Mais cet agrégé professait à l’École avec une légèreté et uneinexactitude incroyables, etil futconvaincupubliquement d’aussi peu de conscience dans ses fonctions d’expert. Il se montrait doue indigne de recueillir la succession de Tardieu, au moment où celle-ci paraissait devoir s’ouvrir.

C’est alors que quelques professeurs jetèrent les yeux sur Paul Brouardel, et en particulier Lorain, son maître et son ami, qui, quelques années avant, avait pratiqué la médecine légale, mais l’avait abandonnée pour la pathologie et la clinique. Paul Brouardel n’avait jamais fait de médecine légale, il est vrai, mais il semblait à ses maîtres et à ses amis qu’avec la distinction, la clarté et la droiture d’esprit dont il avait déjà fait preuve il ne pouvait manquer d’être un excellent professeur de médecine légale et un excellent expert. Et c’est ainsi qu’il fut désigné, dans l’année scolaire 1876- 1877, pour suppléer Tardieu dans son enseignement théorique à l’École.

Paul Brouardel ne trompa pas les espérances qu’on avait fondées sur lui, et, l’année suivante, le titre de maître de conférences de médecine légale lui fut octroyé. Il inaugura cette année-làles conférences de médecine légale à laMorgue.

En 1879, Tardieu mourut, et Paul Brouardel fut porté par les suffrages des professeurs à la chaire de médecine légale. Il ne tarda pas à égaler, sinon à surpasser, ses illustres prédécesseurs.

HISTOIRE DE LA CHAIRE DE MÉDECINE LÉGALE. 3i

Dans le rôle que P. Brouardel a joué en médecine lé^^’ale, il faut considérer le savant, le professeur et l’expert.

P. Brouardel a, comme Tardieu, fait delà médecine légale en médecin, mais il apportait une note tout à fait personnelle, et qui est sa marque distinctive, dans l’étude des questions médico-légales. C’est une critique rigoureuse, qui analyse profondément toutes les questions, signale et relève toutes les causes d’erreur et montre le danger des conclusions absolues, si périlleuses en médecine légale. Savoir douter, ne dire que ce qui résulte de constatations certaines, n’affirmer que ce qui est surabondamment démontré: telle a été la méthode médico-lég'ale de P. Brouardel. Cette méthode était quelque peu nouvelle ; elle forme aujourd’hui le principe fondamental de la médecine légale contemporaine, et c’est à P. Brouardel qu’il faut en rapporter l’honneur.

Les sujets étudiés par le savant sont nombreux; leur énumération complète ne saurait trouver place ici; qu’il me suffise de signaler en quelques mots les principaux d’entre eux :

Étude des ptomaïnes cadavériques dont la présence rend si vain et si dangereux le diagnostic des intoxications par l’expérimentation physiologique avec les produits retirés des cadavres, tel que Tardieu l’avait conçu ;

Étude aussi nouvelle que complète des troubles que détermine l’intoxication arsenicale lorsqu’elle se déroule pendant de longs mois chez les sujets empoisonnés;

Étude expérimentale sur l’empoisonnement par l’hydrogène sulfuré ;

Étude expérimentale sur la submersion et son diagnostic par l’examen du sang;

Études multiples sur la mort subite, parmi lesquelles il faut signaler un chapitre, sinon nouveau, du moins qui n’avait jamais été traité avec une pareille ampleur, sur la mort par inhibition laryngée;

Étude critique d’une importance capitale sur les signes classiques du viol et des attentats à la pudeur;

THOINOT.

Étude sur la combustion du corps humain et sur les mécanismes de la mort dans les incendies;

Étude sur l’oedème traumatique;

Etc., etc...

P. Brouardel était un remarquable professeur ; beaucoup d’entre vous l’ont entendu, et à ceux-là il n’est pas besoin d’en faire l’élog'e. Ses qualités professorales se devinent d’ailleurs aisément à la lecture des treize volumes où il a reproduit l’enseig'nement donné par lui à la Faculté. On y admire la clarté, la précision, la simplicité presque familière de l’exposition. Avec P. Brouardel, les questions les plus difficiles paraissent simples. Des anecdotes typiques fixent dans l’esprit du lecteur les traits caractéristiques de chaque question.

L’enseig'nement du maître avait un cachet personnel très accentué. Il n’ig'norait certes pas les travaux de ses devanciers et de ses contemporains et savait les mettre en lumière ; mais c’était surtout de sa pratique personnelle qu’il tirait la matière de son enseigmement.

Les leçons professées à la Faculté ont embrassé toutes les questions médico-lég'ales ; on y trouve et les questions classiques, et les questions d’un intérêt plus spécial, telles que celles qui se rapportent à l’exercice lég’al et illégal de la médecine, à la responsabilité médicale, au charlatanisme, au secret médical, et enfin les questions nouvelles, telles que les accidents du travail.

Le passage de P. Brouardel a la chaire de médecine légale s’est marqué non seulement par ses belles leçons, mais encore par une organisation nouvelle, une transformation de l’enseignement.

Jusqu’à P. Brouardel, l’enseignement à la Faculté n’était que théorique. Les élèves venaient assister à la leçon magistrale ; ils ne voyaient jamais une opération médico-lég'ale.

La situation des élèves quittant les bancs de l’école, après y avoir reçu l’enseignement médico-légal officiel, était quel-

que peu analog’ue à celle qu’aurait eue un étudiant ayant écouté des leçons et lu des livres de pathologie, mais n’ayant jamais vu un malade.

Deverg’ie avait eu autrefois l’idée de faire assister les étudiants à ses autopsies à la Morg-ue, mais il ne semble pas que son heureuse tentative ait eu beaucoup de succès.

Le professeur Tourdes (de Nancy) donnait lui aussi à ses

élèves un enseignement pratique.

P. Brouardel, alors seulement maître de conférences, en 1877-1878, fit publiquement les autopsies à la Morgue, et, nommé professeur, il établit aussitôt 1 enseignement pratique sur des bases solides. Grâce à lui, les étudiants eurent droit d’entrée à la Morgue; trois fois par semaine, il leur fut fait une leçon dont le sujet n’était plus une abstraction théorique, mais bien une autopsie judiciaire réelle, sur les résultats de laquelle il fallait fournir les conclusions d’expertise d’où dépendent des poursuites judiciaires, l’envoi d’un prévenu en police correctionnelle ou aux assises.

A l’enseignement pratique de la Morgue, il ajouta l’enseigmement pratique du laboratoire, jusqu’alors inexistant. P. Brouardel annexa à sa chaire un laboratoire de toxicologie ouvert aux étudiants, où ceux-ci pouvaient assister et prendre part eux-mêmes, sous la direction d’un chimiste éminent, M. Ogier, aux recherches toxicologiques et aux examens microscopiques que nécessite la pratique médico-légale.

Au cours de sa longue carrière médico-légale, P. Brouardel n’avait pu manquer d’être frappé de l’insuffisance de quelques experts. Pour y remédier, il conçut- l’idée d’un enseignement où viendraient se former les experts ; il a poursuivi longtemps la réalisation de cet enseignement demandé maintes fois à la tribune de la Chambre. L’enseignement est enfin créé, c’est l’Institut de médecine légale et de psychiatrie, que nous espérons bien voir prendre tout le développement qu’il mérite et fournir à la justice des experts capables de l’éclairer et non de l’égarer.

THOINOT.

Brouardel s’assura bien vite une grande autorité auprès des magistrats, et cependant sa méthode différait essentiellement de celle de Tardieu.

Les magistrats ne trouvaient plus en Brouardel, comme ils avaient trouvé en Tardieu, un auxiliaire empressé, animé du vif désir de concourir avec eux à la découverte et à la punition du crime. Ils ne trouvaient plus qu’un médecin formulant simplement les conclusions médicales qu’il y avait à tirer du cas qui lui était soumis, ne laissant aucune place à l’imagination dans ses rapports et se gardant de ces reconstitutions fantaisistes de la scène du crime que se permettaient trop souvent ses devanciers.

Il y eut d’abord quelques surprises, et P. Brouardel m’a conté bien des fois l’étonnement que marquaient quelques magistrats à la lecture de ses rapports, beaucoup trop réservés suivant eux. Il finit cependant par imposer sa façon de concevoir le rôle de l’expert, et elle est aujourd’hui acceptée de tous les magistrats, au grand avantag’e de l’expertise médicale.

P. Brouardel a joui comme expert d’une réputation presque universelle ; elle lui a valu d’être le grand consultant médico-légal de France, et elle lui a procuré l’occasion de faire acquitter ou réhabiliter plus d’un innocent. Parmi les nombreux exemples que je pourrais vous citer de ces heureuses interventions, les suivants sont particulièrement intéressants :

La femme D... avait été condamnée aux Assises de la Seine-Inférieure pour tentative d’empoisonnement et empoisonnement sur plusieurs personnes de sa famille. Après sa condamnation, les accidents d’intoxication continuèrent dans la maison qu’avait habitée la femme D... Le procureur général de la cour de Rouen s’émut et envoya le dossier de l’affaire à P. Brouardel. La lecture des pièces du procès et du protocole d’autopsie convainquit rapidement P. Brouardel qu’il y avait erreur judiciaire évidente; l’oxyde de carbone qui se dégag’eait d’un four à chaux

voisin de la maison était seul responsable des accidenls imputés à tort à la femme D... Il fit partag’er sa conviction au procureur g’énéral par une démonstration qu il fit sui les lieux mêmes avec ses collaborateurs Og'ier et Descoust; la révision fut ordonnée, et la femme D... fut lavée, gTâce à P. Brouardel, de l’injuste accusation qui avait pesé sur

elle.

Un individu était accusé, au Mans, d homicide pai sti angulation, et l’expertavait en effet concluàlamortde la victime par strangulation. L’avocat de l’inculpé envoie le dossier au professeur Brouardel, etcelui-ci constate que la mort de la victime est bien consécutive à une action sur le cou, mais que cette action a été fort légère, puisque l’expert n’a trouvé à l’autopsie aucune des lésions locales superficielles ou profondes que laisse la strangulation, et que, d’autre part, la mort a été presque instantanée, alors que la scène de la strangulation mortelbe dure un temps au moins appréciable. La mort par inhibition laryngée était certaine. P. Brouardel, appelé aux assises du Mans, y fit la conviction de tous, et l’accusé fut acquitté.

Enfin, dans les derniers mois de sa vie, P. Brouardel m’a aidé de toute son autorité à faire rejeter l’accusation qui pesait sur la femme Jeanne Weber, inculpée d’avoir tué

trois jeunes enfants de sa famille.

P, Brouardel se plaça à la tête de l hygiène comme il s’était placé à la tête de la médecine légale. Sa renommée ocmme hvgdéniste égala, et peut-etre meme surpassa, suisout aux yeux des étrangers, sa renommée de médecin légiste, et l’œuvre accomplie par lui en hygiène est vraiment étonnante.

Pour lui, nulle acquisition scientifique ne devait rester térile ^ toute decouverte dans les sciences medicales de vrait comporter un corollaire pratique; c’est de ce principe qu’il sut faire une si belle application en hygiène. Ce n’est pas lui qui a découvert le rôle de l’eau de boisson dans la transmission du choléra et de la fièvre typhoïde, mais

THOINOT.

c’est lui qui a fait de cette découverte, déjà ancienne et jusque-là improductive, l’arme la plus puissante de combat contre ces deux maladies.

Pendant de long-ues années, il accumule toutes les preuves de l’influence de l’eau souillée sur le développement des épidémies de fièvre typhoïde; il étudie les épidémies sur place ; il dresse statistiques sur statistiques, montrant que là où l’eau est mauvaise sévit la fièvre typhoïde ; que là où une eau mauvaise a été supprimée la fièvre typhoïde a disparu. Grâce à lui, la conviction se fait partout; la préservation de la fièvre typhoïde par l’usag’e d’une eau pure devientun axiome vulg’aire; lesmunicipalités sont contraintes à améliorer et à surveiller leurs eaux d’alimentation, et, là où l’eau municipale reste mauvaise, les familles savent qu’elles peuvent se mettre à l’abri de la fièvre typhoïde en faisant bouillir ou en filtrant leur eau.

P. Brouardel a sauvé ainsi et sauve encore la vie de milliers de citoyens français.

Pendant près de vingt ans, P. Brouardel a été le président du Comité consultatif d’hygiène. Cette assemblée n’était, avant lui, comme son nom le dit, qu’un organe consultatif dont le Gouvernement sollicitait l’avis lorsqu’il le jugeait utile sur les questions d’hygiène. Avec sonnouveauprésident, le Comité devint un organe actif. Il ne se contenta plus d’approuver des mesures d’hygiène publique, il provoqua lui-même ces mesures. C’est sous la présidence de P. Brouardel que le Comité a organisé la statistique générale des décès par maladies contagieuses en France, statistique indispensable à la connaissance des foyers d’in salubrité et à la lutte contre ces foyers ; que les communesont été obligées de soumettre à l’examen compétent du Comité leurs projets d’amenée d’eau, mesure qui a supprimé des modes d’alimentation en eau potable par trop dangereux ; que la loi de 1902 sur la santé publique a été préparée, loi qui, malgré toutes les concessions qu’il a fallu faire à l’opinion publique encore mal préparée et' aux intérêts

particuliers, n’en constitue pas moins un immense progTès en hygiène publique.

Le siècle précédent a vu s’organiser la défense internationale contre les maladies d’origine exotique. Grâce à P. Brouardel, la France s’est placée à la tête de ce mouvement, et partout où il l’a représentée, à Rome, à Dresde, à Venise, à Paris, il a fait prévaloir les doctrines et les méthodes françaises.

Sa dernière œuvre en hygiène, c’est la lutte contre la tuberculose. Cette lutte a pris, dans ces dernières années, un caractère international, et l’autorité de P. Brouardel était telle que c’est lui que les étrangers choisirent comme le président de l’œuvre internationale contre la tuberculose.

P. Brouardel a été, de 1887 à 1901, doyen de la Faculté de Médecine. Sous son décanat a été organisé le stage hospitalier, jusqu’alors si insuffisant, et ont été créées les agrégations spécialisées. Il fut un des doyens les plus aimés des élèves. Son attachement aux intérêts de l’École, sa sollicitude envers les étudiants justifiaient sa popularité. Il y eut bien sous son décanat quelques jours orageux, mais ils furent de courte durée. Brouardel connaissait le secret de calmer les étudiants ; il allait à eux, leur parlait en camarade, en ami, et quelques mots de lui avaient vite fait d’apaiser les colères.

Ce n’est pas une exagération de dire que P. Brouardel fut l’un des médecins dont le nom était le plus populaire non seulement en France, mais encore à l’étranger.

En France, il a, pendant vingt ans, occupé une situation sans égale, que justitiait sa merveilleuse intelligence.

Peu de cerveaux ont été aussi puissamment organisés que le sien. Il sut à la fois se placera la tête de la médecine légale, de l’hygiène, diriger l’École, être le conseil écouté de l’Assistance publique, du Gouvernement aux ministères de l’Intérieur et de l’Instruction publique, à la Chambre, au Sénat, prçsider de nombreuses associations médicales ou

THOINOT.

non médicales, et être toujours de premier ordre dans ces tâches si diverses.

Ce n’était pas cependant qu’il recherchât ces hautes situations; mais, guidé par un rare sentiment du devoir et de l’intérêt général, il les acceptait, et pourtant il savait bien quels soucis elles entraînent avec elles. Sa supériorité éclatante attirait ; on venait à lui, on le sollicitait, et il ne croyait pas pouvoir se dérober. Les étrangers n’ont-ils pas été d’ailleurs aussi séduits que les Français par ses hautes qualités, et ne l’a-t-on pas vu, dans toutes les réunions médicales, ^dans tous les congrès internationaux, être placé d’acclamation au premier rang?

P. BrouardeJ a eu le mérite, alors qu’il occupait la plus haute situation médicale, de rester toujours à la disposition même de ses plus humbles confrères et de n’épargner pour eux ni son temps ni sa peine lorsqu’ils faisaient appela lui. Ceux qui l’ont approché savent que jamais il n’a laissé une lettre d’un médecin sans réponse, que jamais un médecin dans l’embarras ou dans l’ennui n’est venu à lui sans trouver un conseil, ou mieux encore.

Les grandes associations médicales de prévoyance ne pouvaient donc trouver un chef plus dévoué et un guide plus sûr, aussi l’ont-elles placé à leur tête ; il a présidé pendant de longues années l’Association des médecins de la Seine et l’Association générale des médecins de France.

A toutes les qualités de l’esprit que je viens de vous dire, P. Brouardel joignait les plus belles qualités du cœur. Ce n’est pas le lieu de m’étendre sur ce sujet si cher à ceux qui l’ont connu et aimé et qui ont admiré sa bonté, sa générosité et son désintéressement. La mort de P. Brouardel est une perte énorme pour la science, pour l’École, pour la médecine publique et pour la médecine légale; elle est irréparable pour ses amis.

Tout nouveau professeur doit sa profession de foi; la mienne est fort simple :

A qui vient après Orfila, Tardieu et Brouardel, une seule chose convient, la modestie.

Je tâcherai de faire de mon mieux, et je n’ai qu’une ambition, c’est que celui qui viendra peut-être un jour dans cet amphithéâtre me rendre le devoir que j’ai rendu à mes prédécesseurs dise de moi que j’ai aimé la médecine lég’ale, que je l’ai enseignée consciencieusement et que, l’éclat de mes devanciers m’interdisant le premier rang, j’ai occupé convenablement le 'second.

Corbeil. — Imprimerie En. Crété.

Page 1