‹ Les cafés artistiques et littéraires de ParisChapitre 37 sur 60 · LA BRASSERIE DES MARTYRS · texte numérisé non relu

LA BRASSERIE DES MARTYRS

La brasserie des Martyrs a eu une certaine réputation. Si les hommes d'un véritable talent ne Ton jamais fréquentée assidûment, en revanche les poètes inoccupés, les peintres, les sculpteurs en mal de chef-d'œuvre s'y rendaient régulièrement. Dieu sait la façon dont on arrangeait les réputations, comment on traitait les arrivés. M. Firmin Maillart, qui a connu la brasserie au temps de sa splendeur, a, dans une spirituelle étude, mis en relief les habitués de cet établissement, heureusement situé du reste, entre Montmartre et les grands boulevards, au pied de la

fameuse colline dont tant d'artistes et d'écrivains habitent les sommets. On s'arrête à la brasserie pour reprendre haleine, attendre un ami, pour renouer une conversation interrompue, surtout pour boire et fumer. Du reste, la gent artistique a un faible très prononcé pour les hauteurs. Est-ce parce que les loyers sont moins chers, la vie matérielle à meilleur compte^ l'air que l'on respire plus vif; ou bien les gens de lettres, peintres ou sculpteurs suivent-ils sans s'en rendre compte les mouvements d'une vanité qui leur est naturelle ?

Les Parisiens du xvme siècle affectionnaient le quartier qui s'élève entre les boulevards extérieurs et le tracé actuel de la rue Saint- Lazare. Ils allaient aux Porcherons pour faire des parties de plaisirs. La rue des Martyrs s'appelait des Porcherons. Géricault, le célèbre peintre, y est mort en 1824; Madame Boulanger, artiste de l'Opéra-Comique, qui a joui pendant longtemps d'une réputation méritée, estmôiteen 1830 au n° 20. Le fameux cabaret de Ramponneau était au coin des rues

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de Clichy et Saint-Lazare. Le jardin de Tivoli, qui a eu une si grande célébrité par ses fêtes, couvrait de ses pelouses le flanc delà colline traversée aujourd'hui par la rue de Tivoli, le passage du même nom et avait son entrée rue Saint-Lazare.

Charles Chincholle et Léopold Stapleaux se livrent à la brasserie, à leur passion du jeu, et le vainqueur n'est pas enrichi, mais rafraîchi, aux frais de son adversaire.

DINOCHAUX

Dinochaux, surnommé le restaurateur des lettres, avait son établissement rue de Bréda. Il était fier de ses clients et leur ouvrait un crédit illimité, quand ils étaient arrivés à un degré de réputation dont il restait, du reste, seul juge. Les hommes de lettres ou les artistes qui n'avaient pas la chance d'être appréciés assez haut se voyaient obligés d'aller au Rat-Mort. Mais le jour où un volume, un article de journal, un tableau, une statue, une gravure, un dessin, une page de musique, une note heureusement lancée, une tirade bien dite avaient mis en relief un in-

dividu, Dinochaux, connaissant les difficultés de la vie pour les débutants, offrait aussitôt le crédit le plus large. Il n'attendait pas qu'on lui demandât.

Inutile de dire qu'il y eut des abus et que le restaurateur perdit beaucoup d'argent. Henry Murger, Monselet, Ponson du Terrail, Mengin, devenu plus tard chef d'orchestre du Grand-Théâtre de Lyon, Albert Brun, sous-préfet de Sedan, et des centaines d'autres que nous pourrions citer, ont vécu durant des années chez Dinochaux. Pendant le siège de Paris il aida beaucoup de ses pensionnaires. Sous le règne des communards il tint à honneur de n'augmenter que très peu ses prix, malgré la cherté des aliments. Ce sacrifice acheva sa ruine. Il mourut, sa maison fut mise en faillite et M. de Villemessant acheta les créances, qui formaient la partie la plus importante de l'actif.

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