‹ Les cafés artistiques et littéraires de ParisChapitre 59 sur 60 · UNE ÉMOTION · texte numérisé non relu

UNE ÉMOTION

Un vent de désolation souffle sur un coin de l'ancien quartier Latin. On n'entend que cris désespérés, plaintes lamentables dans les rues de Buci, Mazarine, de l' Ancienne- Comédie, Saint-André-des-Arts. Dans la journée, ceux qui geignent gardent le silence, ils sont occupés, mais à partir d'une heure du matin commence le charivari peu harmonique qui met en émoi les locataires.

On se demande ce qui cause ces bruits insolites, sifflements, cris variés, auxquels viennent se mêler les jurons des passants ahuris par cette musique infernale.

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Qu'on ne croie point pourtant que ceux qui gémissent sont des êtres humains, que des enfants, des femmes ou des hommes souffrent.

Au lieu de bipèdes ce sont des quadrupèdes qui se plaignent et réclament leur bienfaiteur. Les chiens aboyent à la lune, les chats miaulent, les rats eux-mêmes se mettent de la partie, car ils perdent aussi au départ du Vincent de Paul des animaux.

Ce Montyon, perdu dans un coin de Paris, exerçait la modeste profession de limonadier. Son établissement, situé à l'extrémité de la rue Mazarine et connu sous le nom de café d'Orsay, était fréquenté par des gens de lettres, des artistes, des avocats.

M. Onésime Reclus, un savant géographe, frère d'Elisée et du lieutenant de vaisseau Reclus qui, aux qualités d'un marin, joint la science d'un ingénieur ; M. Cicéri, le fils du célèbre peintre décorateur; M. Léonce De-

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rôme, conservateur de la bibliothèque que M. Cousin a laissée à la Sorbonne ; M. Gambini, un des meilleurs interprètes du drame shakespearien ; puis des hommes du monde, M. de Damas, fils du général de Damas; M. Naudin, chef de la deuxième division à la préfecture de police et beaucoup d'autres.

Le patron Grégoire avait abandonné la position de clerc de notaire, pour vendre à ses contemporains les liqueurs les plus variées et la nourriture la plus saine. Sa femme surveillait la cuisine avec un soin jaloux, faisant cuire les viandes, liant les sauces et répartissant le tout aux clients. Quant à lui, sous son épaisse chevelure rebelle au peigne, on sentait gronder la tempête. Fatigué des hommes, il s'était attaché aux animaux. Une dizaine de chiens et autant de chats formaient sa famille. Son établissement était autant une ménagerie qu'un café.

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On devait déranger un animal quelconque pour s'asseoir ; il fallait voir la prévenance de Grégoire pour ses bêtes, la surveillance qu'il exerçait sur elles lorsqu'il les conduisait promener. Il ne les laissait pas causer avec leurs congénères du quartier.

Il tenait à distance ces derniers, qui eussent été enchantés de séduire des animaux si bien gardés, auxquels leur maître donnait les noms les plus doux. Les bêtes seules, disait-il en remuant sa puissante crinière, sont reconnaissantes du bien qu'on leur fait.

Après la fermeture de son café, c'est-àdire vers une heure du matin, Grégoire, après s'être assuré que ses chiens et ses chats reposaient tranquillement à la suite d'une journée passée à s'emplir, ramassait les os, débris de viande, morceaux de pain, allait à la grille du passage du Commerce déposer toute cette victuaille.

Des rues et des ruelles voisines accouraient les chiens, les chats descendaient des gouttières, les rats sortaient des égouts et ces

bêtes affamées se précipitaient sur la pâture apportée par leur bienfaiteur.

De temps en temps un rat trop imprudent était dévoré par un chien peu patient ou un chat en colère, mais c'était une question de détail.

Aujourd'hui Grégoire a transporté ses pénates sur le plateau de Châtillon. A la tête de sa phalange il a quitté Paris ; ses chiens et ses chats auront plus d'espace pour se livrer à leurs ébats, ils seront contents, leur maître sera heureux, et on verra à travers les arbres sa tête touffue se détachant de loin comme celle d'une statue recouverte de mousse aux larges filaments d'un gris sombre. Qu'on suive le regard de cette tête immobile et on verra qu'il est dirigé vers un point où s'ébattent avec la plus entière liberté des chiens et des chats.

Mais les protégés de Paris, les habitués d'une heure du matin ne sont plus servis.

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Plus de ronronnements amoureux sur les toits, plus de jappements joyeux dans les rues, plus de cris aigus dans les gargouilles. Les abandonnés se demandent ce qu'est devenu leur protecteur ; c'est ce qui explique le tumulte qui règne aux environs du café d'Orsay.

Mais les plus étonnés seront encore les clients qui ne vont plus avoir de poils sur leurs habits ni d'insectes sur leur peau. Les brosses vont se reposer et chacun va perdre l'habitude de se gratter. Ces changements si brusques peuvent amener des complications dangereuses.

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