JO LE CAFE DE BUCI
M. Emile Laurent, bibliothécaire au Corps législatif, arrivait tous les soirs à heure fixe. Il a pris comme littérateur le nom de Colom: lage de laMeurthe où il est né. Avec M. Laurent on voyait assez souvent M. Romey, auteur d'une Histoire d'Espagne qui n'a jamais été terminée. M. Romey a été un des collaborateurs de M. Larousse, il a rédigé les articles sur l'Espagne et cité son livre comme une œuvre de grand mérite. C'est d'un bon père. M. Charles Furne, l'éditeur aussi connu par sa belle traduction de Don Quichotte que par la valeur des ouvrages qu'il publiait, fréquentait le café de Buci. Il y allait en compagnie de M. Bourdin, l'ami de Jules Janin, qui a édité le Mémorial de Sainte-Hélène et un grand nombre de beaux livres illustrés, et de M. Lemercier, l'habile imprimeur lithographe.
M. Bermudez de Castro, un Espagnol qui est devenu Français, étonnait par sa mémoire prodigieuse. Il citait des pièces de vers de Lamartine ou d'Hugo, des fragments des ouvrages des écrivains célèbres. Son frère, le duc de Ripalda, a été plusieurs fois ministre en Espagne, sous le règne d'Isabelle. En arrivant au pouvoir, il envoyait M. Bermudez comme consul ou consul général dans une partie du monde quelconque, et, grâce à sa qualité de polyglotte, le fonctionnaire n'était jamais embarrassé. Seulement, l'ennui le prenait, i! avait la nostalgie de Paris; alors il donnait sa démission et revenait s'installer au quartier Latin.
Un savant orientaliste. M Jules Oppert, dont
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les travaux sur les langues sémitiques sont universellement connus, a été longtemps un des habitués du café. M. Champfleury, M. Wilfrid de Fonvielle y ont fait souvent acte de présence, de même que M. Elie Sorin, l'auteur d'une histoire de la première République, une des rares œuvres impartiales sur cette époque sorties de la plume d'un républicain.
Le célèbre voyageur Guillaume Lejean a fréquenté le café de Buci jusqu'au jour où il fut atteint de la maladie qui devait l'emporter. Il avait une table our laquelle il entassait ses papiers et ses notes. En écrivant ses articles, en corrigeant ses épreuves du Tour du Monde, il causait, écoutait, et ne manifestait jamais d'impatience. C'était le véritable caractère du Breton, tenace dans ses projets, bon dans ses relations. Après avoir été prisonnier de Théodoros, après avoir visité à ditîércntes reprises la Turquie, la haute Asie, l'Egypte, l'Afrique septentrionale, il revint mourir dans sa Bretagne qu'il aimait avec tant de passion.
Un érudit d'un autre genre, M. Joannis Guiguard, y causait du moyeu âge. Il connaissait ies châteaux, les blasons, l'histoire des grandes familles. Les masses sombres des anciens castels. leurs immenses salles voûtées ornées de peintures qui dénotent l'enfance de l'art ; les armures, les gravures, les vieux livres ornés de brillantes enluminures plaisaient à son esprit. Il faisait dans sa conversation ou avec sa plume revivre ce monde écroule.
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Il y avait M. Cayla, rédacteur du Siècle; Fouque, jeune littérateur de grand talent, mort trop tôt ; Henry Miirger, qui adorait le quartier Latin ; Alfred Delvau.
M. Marius Topin, neveu de M. Mignet, fumait tranquillement son cigare en lisant les journaux. Ses livres ont une réputation méritée. Le Cardinal de Ret\, le Masque de Fer, la France et les Bourbons sous Louis XIV, sont des œuvres remarquables qui ont valu à leur auteur des récompenses de l'Académie1. M. Julia Pingard, chef du secrétariat à l'Institut, préférait au cigare une superbe pipe en écume de mer, qu'il culottait avec amour. Mais les immortels ne le voyaient pas.
M. le docteur Bezançon, un des habitués du café, avait réuni tous les originaux des affiches innombrables qui, au lendemain de la révolution de 184.8, couvrirent les murs ou les palissades qui entouraient les chantiers ou les terrains vagues. Il classa et relia lui-même cette curieuse et intéressante collection. Après les incendies de la Commune, quand la bibliothèque de l'Hôtel de ville eut, avec tant d'autres richesses artistiques, disparu dans les flammes, on la reconstitua à l'hôtel Carnavalet. M. Jules Cousin, nommé directeur d'une bibliothèque à peu près sans livres, fut bientôt à la tête d'un fonds sérieux. La ville vota quelque
1. M. Topin a succédé à M. Robert Mitcliell comme rédacteur en chef du journal la Presse, acheté p.ir M. Hubert Debrousse.
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ponr des acquisitions, des donataires généreux envoyèrent des livres, des plans, des gravures se rapportant à l'histoire de Paris. M. Bezançon offrit ses affiches. Quand M. Cousin se fut rendu compte par lui-même de l'importance du cadeau, il voulut aussitôt procéder à son enlèvement. Plusieurs tapissières furent chargéedes précieuses affiches et le savant directeur de la bibliothèque de la ville de Paris eut la satisfaction d'avoir dans ses cartons des affiches d'une grande importance pour ceux qui s'occupent de l'histoire de nos trop nombreuses révolutions.
Presque tous les journaux, l' Officiel en tête, s'occupèrent de M. Bezançon, rendant justice à sa patience d'amateur et à sa générosité.
Les habitués du Procope ont fait du café de Buci leur lieu de réunion depuis la fermeture de ce vieil établissement. M. Ruolz, l'inventeur du procédé qui porte son nom ; M. Fort, un peintre qui a la spécialité de portraiturer les soldats à pied ou à cheval, ont leurs tables. Sa préférence pour les militaires a donné à M. Fort une apparence belliqueuse, il ne travaille que chaussé de bottes fortes. M. Tellier, graveur et dessinateur.
M. Valéry Vernier, écrivain délicat, va au café de Buci, et quelquefois aussi on y voit M. Alphonse Laffite, un des joyeux rédacteurs du Tam-Tam et employé sérieux au ministère de l'intérieur.
Un type singulier était un perruquier du quartier, politiqueur enragé et ami intime de Iules Miot. En 1848, après les affaires de juin, il se cacha dans un tas de charbon de terre quoiqu'il
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ne se fût pas battu, mais il avait peur. Le charbonnier le trouvant dans sa marchandise voulut exiger une indemnité, prétendant qu'il avait détérioré sa houille. Sous l'Empire il rasait démocratiquement. Après le 4 septembre il eut des velléités de se mêler à ceux qui prétendaient sauver le pays, mais on ne le trouva pas d'assez bonne compagnie et il dut attendre des temps meilleurs. Pendant la Commune ce coiffeur se tint prudemment dans l'ombre, sa bravoure n'étant pas en rapport avec son ambition. A la politique ce marchand de tignasses joiDt la manie de faire des vers. Ayant été à la veille de marier sa fille, il envoya à ses clients la lettre de faire-part en tête de laquelle était le quatrain suivant:
Il n'est de célibat que dans la vie austère, Si le monde se fit par la loi du mystère Dieu permit de s'unir, et le premier langage Fut celui de s'aimer pour bénir son ouvrage !
A la suite de ces vers venait l'humble prose, entourée de dessins emblématiques. Le gendre futur, ahuri sans doute de voir son beau-père se livrer à ces incartades, renonça au mariage et tous ceux qui avaient reçu la première lettre en virent arriver une seconde annonçant la rupture. Nous la citons également :
Si l'hymen est la loi de la sécurité, La noble sympathie en fut l'anxiété, Un cœur ne battant pas !... celui de l'innocence