‹ Les Cafés politiques et littéraires de ParisChapitre 23 sur 44 · CAFE DE LA RUE J,-J,-ROUSSEAU · texte numérisé non relu

CAFE DE LA RUE J,-J,-ROUSSEAU

les luttes avec la troupe. M. Louis Blanc était au café de la rue Jean-Jacques-Rousseau, recueillant tous les bruits, recommandant la prudence à tous ses amis, lorsqu'on vint lui annoncer qu'on se battait. Il manifesta le plus profond désespoir, et ce tribun mieux doué pour la parole que pour l'action se mit à débiter de longues tirades accompagnées de gestes emphatiques. « Cette imprudence perd les républicains ! s'écria-t-il ; nous n'avons plus qu'à nous couvrir la tête de cendres ! »

Sa douleur ne se calma que lorsqu'il sut que Louis-Philippe était parti. Alors, au lieu de se mettre des cendres sur les cheveux, il monta en imagination au Capitole, fonda la République, qui devait aboutir aux journées de Juin après avoir passé par le 15 mai.

M. Louis Blanc ne se souvient plus sans doute du petit café transformé en club et des sensations qu'il y éprouva le 23 février 1848.

L'auteur de la chanson que nous avons citée à propos de M. Ledru-Rollin ignorait probablement ces détails, car dans un accès de lyrisme il s'écrie:

O frère Louis Blanc ! homme de grand génie,

Toi qu'on a vu, aux jours de Février,

Aux barricades sacrifier ta vie,

Fraternisant avec les ouvriers.

Au quinze mai, on te revit encore

Avec Barbes, toujours en combattant,

Pour déplacer ces hommes qu'on abhorre,

Ton drapeau rouge était au premier rang!

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ntre les cafés de Madrid et des Princes, au fond d'une cour, avec une entrée donnant sur le passage Jouffroy, orné d'un petit jardin où, à l'ombre de quelques arbres maigres, s'épanouissent des tables de bois A le café de Mulhouse, connu seulement des habitués, offre un refuge assuré à ceux qui redoutent les regards indiscrets des promeneurs. Là le fâcheux ne va point ennuyer de ses banalités le consommateur pacifique. Les femmes ne fréquentent pas le café de Mulhouse, parce qu'il n'est point assez en vue. Le public est composé principalement d'écrivains et de boursiers qui ont amené à leur suite des cordonniers de lettres, des tailleurs aimant les arts, des marchands de vin à l'âme pleine de poésie, et toute une tribu de quémandeurs de places de théâtres.

Le domino est en grand honneur au café de Mulhouse; on médite les coups, on les explique.

LE CAFF. DE MULHOINH. 4 I

et quelquefois, à propos d'un dé mal posé, s'engagent des querelles pacifiques où celui qui a mal joué est traité comme il le mérite.

Les journalistes qui fréquentaient le café avant le 4, septembre étaient ce qu'on est convenu d'appeler des réactionnaires, par opposition à leurs confrères dits avancés, réactionnaires sans doute parce qu'ils ne veulent pas profiter d'un bouleversement politique pour prendre les places lucratives, se faire nommer préfets, généraux, ambassadeurs, ministres ; parce qu'ils éprouveraient quelque scrupule à s'improviser fondeurs de canons, ou à porter le blanchissage des jupons de leur servante au compte de la préfecture.

Sous l'Empire, le café de Mulhouse avait pour habitué Aurélien Scholl, dont le lorgnon indiscret était toujours fixé sur une physionomie quelconque. Scholl ne manquait jamais l'occasion de placer un bon mot, quelque féroce qu'il fût, et n'épargnait personne.

Ses phrases a l'emporte-pièce arrivaient toujours à propos, et jamais il ne les préparait J'asance. Quelques-unes sont devenues célèbres. Ainsi, une après-midi, par un soleil splendide, suivant le trottoir de la rue de Richelieu, Scholl rencontra un sang impur tellement gris, que la chaussée n'était pas assez large pour les zigzags qu'il dessinait. Après une lutte suprême, ses forces l'abandonnèrent, il perdit l'équilibre et tomba la figure sur une bouche d'égout où s'engouffrait le ruisseau. Scholl se penche vers l'ivrogne, et lui demande de sa voix goguenarde :

« Vous rentrez déjà ? »

Inutile de répéter la réponse qui lui fut faite.

Flor O'Squar, alors rédacteur des échos du Figaro, se livrait aux jeux de mots les plus insensés. Nazct, le gendre de Flor, allait assez régulièrement au café de Mulhouse , Georges Maillard a fait longtemps sa partie de domino avec M. Grenier, ancien rédacteur en chef de la Situation, journal fondé pour défendre le roi de Hanovre et les autres princes allemands détrônés par la Prusse en 1S66. Emile Hémery, rédacteur du Peuple français, ne manquait jamais. Il se montrait très-fier d'une superbe montre d'or qui lui a été donnée par Napoléon III; cette montre a sa légende fort curieuse.

Poète à ses heures — une de ses chansons, le Chapeau de la Marguerite, a été chantée partout — M. Hémery avait fait une pièce de vers adressée au prince impérial. Cette poésie fut mise en musique par M. Armand Gouzien, puis le tout, précieusement enveloppé, fut porté aux Tuileries, l'adresse du fils de Napoléon. Naturellement les auteurs avaient mis une dédicace collective à leur œuvre.

M. Conti, secrétaire de l'empereur, les remercia au nom de son maître et une belle montre portant sur la cuvette ces mots : offert par napoléon in a m. hémery, parvint à ce dernier. On oublia le musicien. On s'adressa à M. Conti pour obtenir une autre montre, mais toutes les démarches échouèrent et rien ne vint du palais à l'adresse de M. Gouzien, qui fut froissé avec raison du

procédé. Ses notes valaient bien les paroles. A partir de ce moment il tourna les talons à l'Empire et devint républicain. M. A. Charpentier, qui devait plus tard, sous la Commune, organiser une conspiration qui inspira aux hommes de l'Hôtel de ville une inquiétude de tous ies instants, suivait avec calme toutes les parties ; Camille Etiévant, rédacteur de la Petite Presse, était un des fidèles du domino ; Maisonneufve, du même journal, expliquait chaque coup. Paul Saunière songeait aux combinaisons les plus savantes, afin de tromper ses adversaires. Parade, du Vaudeville; Edouard Georges, M. Pruth, de la Timbale d'argent ; Charles Joliet, manquaient bien rarement. Ce dernier était à la Liberté au moment de la déclaration de guerre, et se livrait dans ce journal aux personnalités les plus vives contre les chefs allemands. Enfin, un jour, après une série d'invectives à l'adresse du roi de Prusse, l'article se terminait ainsi :

« Et maintenant, roi Guillaume, à nous deux ! au couteau ! »

Deux jours avant l'investissement, Joliet quitta Paris ; sa santé ne lui eût point permis de supporter les fatigues du siège. Il se rendit à la Rochelle en compagnie du Valaque Ganesco et fit partie du corps d'armée placé sous les ordres de M. Détroyat. Quand il rentra à Paris, il retourna au café de Mulhouse ; mais il fut reçu par une telle bordée de plaisanteries qu'il partit et depuis ne mit plus les pieds dans l'établissement. Flor O'Squar prétendit et prétend encore que Jo-

liet était aile chercher le fameux couteau qui devait arrêter le roi Guillaume dans sa marche.

Cependant dans cette aventure il n'y avait pas de quoi se fâcher. Le rédacteur de la Liberté emporté par la passion patriotique s'était cru un soldat et avait parlé ou écrit en conséquence. Lequel d'entre ses confrères n'en a pas fait à peu près autant?

Puisque le nom de M. Ganesco est venu sous notre plume, nous citerons de lui une anecdote peu connue et qu'il n'a jamais racontée.

On sait que ce Valaque avait proposé à l'Empire son concours et. que M. de Persigny, irrité de ses basses instances et de ses plates adulations, le fit empoigner par la police, jeter à Mazas et de là à la frontière. M. Ganesco rentra en France, fit des courbettes à tous les hommes en place ; M. Rouher le prit sous sa protection et le fit naturaliser Français. Le Valaque, ayant acheté un domaine à Montmorency , voulut être conseiller gênerai. Il se mit bien avec les paysans, donna des fêtes auxquelles il invita quelques journalistes qui y allaient pour s'amuser et entendre M. Ga- .:Jbiter ses discours et le voir flatter les habitants de Montmorency. Un soir il y eut promenade aux flambeaux, puis l'amphitryon monta sur une table et commença ainsi son discours :

« Messious,

« Vous coyez peut-être que c'est oune incounu qui vous parle. Rassourez-vous. Z'ai amouné ici

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