‹ Les cahiers d'Arnold SchererChapitre 4 sur 4 · LETTRES D'EDMOND SCHERER A MADAME EDMOND SCHERER · texte numérisé non relu

LETTRES D'EDMOND SCHERER A MADAME EDMOND SCHERER

Arnold Schercr. — ti

LETTRES D'EDMOND SGHERER

à madame Edm,ond Scherer

Lundi matin 9 h. (19 sept. 50).

Ma chérie, J'ignore complètement quand cette lettre t'arrivera, et je ne suis même pas sur qu'elle te parvienne ; l'ennemi peut arriver d'un moment à l'autre et saisir le courrier. Je t'ai raconté notre alerte d'hier matin; aujourd'hui c'a été plus réel. Je m'étais levé à 7 h. et je lisais tranquillement, quand tout à coup j'ai entendu une canonade éloignée ms assez vive. J'ai couru éveiller Arnold, et ns ns sommes rendus tous les deux à la grille Satory qui était fermée, ms où on ns a donné quelques renseignements. Tu peux penser si les canards se croisent. Tout pesé, je suppose que l'affaire est du côté de Chàtillon, vers Clamart, ms je ne sais trop si c'est une attaque des forts ou une rencontre des troupes. J'incline pour le premier parti, je veux dire pour une attaque par les Prussiens de quelque position française. En ce moment la canonade a cessé. Je viens de rentrer pour faire ma toilette. Arnold a poussé jusqu'à la Mairie où il passe une partie de ses journées. Tu ne croirais pas qu'il est chargé en ce moment de faire ï Union libérale, tout le monde étant occupé ailleurs. Cette vie publique anticipée, ce journalisme précoce, ces habitudes de parlage et plus ou moins de flânerie, tout cela ne me plaît pas assurément, ms qu'y faire? On ne peut faire travailler un jeune homme en de pareilles circonstances, et, au fond, il vaut mieux qu'il soit occupé d'une manière après tout instructive. D voit le monde, la vie, les hommes, — il

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voit la lâcheté, l'ignorance et le bavardage, — il assiste au choc des opinions et des passions, — et n'est-ce pas de cela que l'expérience se compose.

J'ai eu hier une surprise après dîner ; on m'a apporté une lettre de toi et deux journaux de Genève. Ces derniers me prouvent que tu peux encore correspondre avec Louise, et ta lettre qui n'était en retard que de 3o heures (c'est celle du i6) montre que tout chemin n'est pas fermé entre V.[ersailles] et Tours. Au reste, la poste est vraiment digne d'éloge pour la peine qu'elle prend à réorganiser ses services à mesure que la guerre les désorganise.

Sot que je suis! J'oubliais le grand événement d'hier. Les Uhlans sont venus à V.[ersailles], au nombre de trois ; on les a reçus à la porte de Bue, conduits à la Mairie, puis renvoyés en leur disant qu'on ne voulait traiter qu'avec un général. Le fait est qu'ils ne sont venus que pour voir si la ville avait l'intention de se défendre.

Il parait que l'on m'a mis sur la liste j)Our les élections municipales qui vont se faire dimanche prochain. J'ai rencontré Louise Laval l'autre jour, devant son couvent. Elle avait très peur et Voulait absolument me faire décider jDour elle s'il valait mieux qu'elle restât ou qu'elle se retirât en Bretagne près de sa sœur. Je lui ai dit qu'elle ne courait aucun danger. Je t'envoie un billet qu'on a laissé ici pour toi.

Hier après dîner, ns avons été voir Charton que ns avons trouvé seul avec sa femme, jouant aux échecs. Il a quitté la préfecture. Son fils est à Tours. Il va assez bien, et compte donner sa démission aujourd'hui ou demain pour se présenter à la Constituante. De là ns avons été chez M"' de Charnacé. Adieu, chérie. Ta lettre d'hier me faisait un singulier effet : tu parlais du regret d'être partie si tôt, de l'envie de revenir, et cela m'arrivait justement au moment où toutes les craintes se réalisaient. Je suis joliment content que tu ne sois pas là, je t'en réponds.

Mardi matin, 8 h. ijs. Quelle journée que celle d'hier, mon enfant! Le matin donc, cette canonade, qui a duré environ trois heures, et au bruit de laquelle les ambu-

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lances ont couru vers le champ de bataille pour ramasser les blessés. Bersot s'y est joint. On s'est battu depuis Vélizj^ jusque vers Meudon et Clamart. Ça n'a pas été une bataille proprement dite, ms une suite d'engagements. On ne dit pas qui a eu l'avantage. Il y avait deux ou trois cents blessés à ramener. Ms ce n'est pas de cela que je voulais parler. De bonne heure un parlementaire s'était présenté pour traiter du passage d'un corps d'armée; on s'entendit assez vite et à de bonnes conditions : la garde nationale garderait ses armes, mais sans munitions ; point de contribution de guerre ; les soldats et même les ofïiciers devaient être logés dans les casernes, si possible; si nécessaire, les officiers et même les soldats chez les liabitants. Vivres de marche et fourrages, expressions un peu vagues, il me semble, et par lesquelles je ne sais s'il faut entendre la nourriture d'un corps pendant une occupation. Quoi qu'il en soit, l'arrangement signé (il est honorable pour la ville, d'autant plus qu'on ne pouvait résister, elle était obligée de tout accepter) les troupes sont entrées vers i h. Ce n'étaient pas celles qui devaient occuper Versailles, ms d'autres qui allaient prendre position à Bougival et S' Germain, donner la main à celles qui venaient de Pontoise, et compléter ainsi dès hier l'investissement de Paris. Je conclus de là que le projet des Prussiens est d'affamer la ville. Ms je reviens : le délilé de l'ennemi a duré au moins quatre heures; J'ai assisté à la plus grande partie, sur la route de Paris, entre la rue des Chantiers, par laquelle ils arrivaient, et la rue S' Pierre dans laquelle ils s'engageaient. De l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie : des musiques affreuses, fifres et petits tambours. Un régiment a eu le mauvais goût de jouer la Marseillaise. Mon amie, je ne pourrai jamais te dire ce que j'ai éprouvé pendant ces cruelles heures. Les larmes me sont venues bien des fois aux yeux. Je pleure encore en t'écrivant. C'était le deuil de la patrie. Quelques prisonniers français dans ces rangs : ns les avons salués, acclamés. Toute la ville était là naturellement pour regarder, et nalurellement aussi bien des légèretés, des rires, un ignoble empressement : cependant en général une certaine dignité, et çà et là des cœurs gros

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comme le mien. Il semblait que cela ne finirait jamais; il a bien passé 4o mille hommes; on sentait que c'était tout un peuple qui s'était déversé sur ns, — non pas une armée, ms des hordes. Tous jeunes, sales, fatigués, — vilaine race du reste, traits pesants, une nation de cordonniers. Quelle différence avec les nôtres I Je parle des soldats seulement, car les officiers, au contraire, avaient bonne façon, un tout autre type; c'était même l'un des traits curieux de ce spectacle que la différence des deux classes. Cinq mille hommes environ sont restés à V.[ersailles] et ont bivouaqué sur la place d'armes, y ont fait cuire leur souper, puis se sont étendus ds leurs manteaux pr la nuit. Ns avons traversé ce bivouac le soir, avec Bersot et Délerot; ns avons dîné chez Bersot, bien ému de sa campagne de la journée.

Les deux gares sont fermées, la poste ne va plus, on n'a eu hier ni lettres, ni journaux, ns sommes coupés du monde. On me dit pourtant qu'on tâchera de faire un départ par jour, et c'est pourquoi j'ajoute cette page à ma lettre et je risque le tout. Adieu tous, je vous embrasse. Aujourd'hui nous aurons le corps qui doit rester ici. Oh ! ce 19 septembre, quelle date cela va faire dans mes souvenirs !

P. S. Au moment où j'écris, le défilé commence, ils arrivent par Satory.

Versailles, 22 octobre 1870.

Ma bien aimée femme, Voici enfin et pour la i" fois une occasion sûre, et j'en profite avec joie. Gomme plusieurs de mes lettres ont évidemment été retenues, et comme je ne sais l'arrivée d'aucune, il faudra bien que je répète les choses que je t'ai déjà dites. Voici d'abord l'histoire de ma correspondance. Tu as reçu une lettre du 20 sept. Je t'ai écrit, depuis lors, le 22 une lettre fermée et encore confiée à la poste française, puis le 28, le 26, et le 28 des billets envoyés par la poste prussienne. Le 6 octobre, je reçus, par voie inconnue, une lettre d'Eugène, qui me prévenait de ton départ pour Genève; alors le 7, j'écrivis à Louise un billet de 4 lignes, conçu de manière à vs faire comprendre que je savais ce départ. Ne comprenant que

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trop bien que la poste prussienne était une sorte de souricière, je m'en tins là jusqu'au jour où ils annoncèrent que le service était réorganisé, et qu'on pouvait même recevoir des réponses. Je t'écrivis alors le i4 du courant, le 19 et enfin hier, le 21. Voilà le compte exact; tu verras par là combien il t'en manque. Quant à Louise, je lui ai écrit le 23 sept, et les i" et 7 octobre. J'ajoute que j'ai pu, par une voie obligeante, envoyer deux fois quelques lignes à Estelle. Je passe aux lettres que j'ai reçues; le compte en est bientôt fait. D'abord celle d'Eugène du 3 oct., reçue le 6, m'annonçant ton départ, et indiquant assez par ses termes que vs n'aviez rien reçu de moi; je lui ai répondu le 14, dès que la confiance m'est un peu revenue sur la poste allemande. Avant hier, le 20, j'en ai reçu une 2"% (du 8 octobre) toujours par voie mystérieuse, me disant qu'il avait des nouvelles d'Eugène Mallet, lequel était à Epinal le 4> allait comme le Pont-Neuf, et n'avait d'autres souffrances que ses inquiétudes pour ses parents. Il avait vu Charton qui lui avait donné de nos nouvelles. J'en ai eu de lui, de mon côté, outre ces deux lettres par un ou deux voyageurs, dont l'un avait aussi vu Jeanne, mais c'étaient des nouvelles sans détail. Enfin, j'ai eu avant hier une lettre de Katie, de Trutt., la seule que m'ait transmise jusqu'ici la poste allemande. Cette administration prend les lettres, les fait payer et ne les envoie pas ; et Dieu sait cependant si les miennes étaient innocentes et insignifiantes. Enfin, hier, j'ai reçu la I" et seule lettre de toi que j'aie eue depuis le 18 septembre (datée du 16)! Tu peux penser quelle joie! Elle était accompagnée d'un billet de M°" Favre, qui n'explique pas la voie dont elle s'est servie, parle seulement d'un M. d'Ivernois; bref, tout en m'exhortant à répondre, né m'indique pas les moyens de le faire. C'est un inconnu qui a laissé les deux lettres (ouvertes) à la cuisinière. Je t'ai répondu tout de suite, hier, ms je fais comme si je ne t'avais rien dit, puisque je ne sais si mes lettres t'arrivent mieux à Genève qu'à Tours. En effet, ta lettre reçue le 21 est du 4! et à cette date, je ne savais même pas que tu fusses en Suisse. Avec quelle émotion j'ai revu ton écriture! Je t'assure qu'il y a des moments où le cœur se gonfie joliment dans cette sépa-

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ration, et cependant je n'ai pas cessé un moment de m'applaudir de te savoir au loin, et quand je t'ai sue partie pour Genève, cela a été une immense satisfaction. Le fait est que jusqu'ici il n'y a eu ni souffrance, ni péril, mais il y a énormément d'inconnu dans la situation. Versailles jjeut être pris et repris; hier, par exemple, il y a eu une forte sortie de Paris, et l'on s'est battu vers La Celle. Puis, si le siège se prolonge, si on le prend par la famine, il y aura des mauvais moments à passer; le pays s'épuisera, et au jour de la paix il y aura ces 2 millions d'hommes à nourrir avec rien. C'est si vrai que je prévois pour ce cas là, la nécessité pour nous-mêmes de quitter la place. Mais tout cela est encore éloigné, et Paris, j'espère bien, ne pense pas à se rendre. Tout le monde est animé et très patriote ici, quoique dans les mains de l'ennemi.

J'en viens maintenant à notre histoire, jour par jour. La dernière lettre que tu as reçue était du 20 sept., le lendemain du jour où les Allemands sont entrés dans la ville; à ce moment là on vivait sur la place publique, et la place publique était l'avenue de Paris, devant la Mairie. Impossible de rien faire; depuis lors, je me suis remis au travail et je lis beaucoup. Le 20, arrivéç du prince royal. Les jours suivants réunions pour V Union libérale, pour les élections municipales et autres, etc. Ns avions dès ce moment pris l'habitude de dîner, chaque semaine, le lundi chez Bersot, et le vendredi chez moi, avec Délerot en 4"*; cela dure toujours, et est très agréable. Le soir on se voyait chez Charton, avant son départ. Le dimanche, 25, élections municipales; on m'avait porté sans me demander mon avis, sans me le dire même; j'ai été élu avec toute la liste libérale, un conseil très bien composé. J'ai accepté sans hésiter; il y avait des difficultés, des dangers, on n'est pas libre de refuser en pareilles circonstances. La i" séance eut lieu ensuite le 27, et depuis lors tous les jours, de 2 jusqu'à 5 ou 6 h. Quelquefois 3 séances par jour. Et des commissions! Tu ne peux te faire une idée de la Mairie, envahie toute la journée par des militaires qui viennent demander des logements, des vivres, toute espèce de choses. Un jour, c'est 180 mille chemises de flanelle, un autre jour i5o ton-

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neaux de vin, un S"'" une contribution de guerre de 400.000 fr. Le conseil a été très digne et ferme, au total, faisant le nécessaire pour empêcher qu'on ne pillât les magasins ou les habitants, ms refusant net les demandes extravagantes. Ah! quelle vie et quel apprentissage! Bersot et Délerot sont aussi du Conseil et naturellement ns sommes assis près les uns des autres. Rameau est maire et s'en acquitte très bien. Il s'est trouvé plus tard que les élections ont été invalidées, ms la difficulté a été tournée. Ns ns étions aussi préparés pour les élections à la Constituante; j'étais aussi porté, ms ns ayons su à temps qu'elles étaient contremandées. Je n'en serai pas moins nommé probablement la prochaine fois. L'Union ns occupait aussi beaucoup; Arnold en était devenu la cheville ouvrière, il y mettait même des articles. J'en ai fait un, très fort, contre les tentatives de restauration impériale. Ms ns n'avons pas tardé à être inquiétés et ennuyés par l'autorité allemande (il y a un préfet prussien) qui voulait ns imposer des documents, des articles. Une i^'^'e fois, j'ai été avec Bersot, à la préfecture, pour déclarer que ns n'en ferions rien ; une 2'*° fois, ns avons préféré cesser de paraître. Arnold depuis lors s'occupe avec Bersot de la correspondance des blessés, puis, comme il a beaucoup de temps de reste et flânerait trop, j'ai insisté pour qu'il reprît ses études; je lui ai indiqué des lectures à faire, des travaux, et cela va. Il est très gentil et m'est d'un immense secours et consolation. Le 27 sept, j'ai eu la visite d'un M. Mac Lean, un américain, qui était ici avec le général Sheridan et me connaissait de nom; j'ai fait alors la connaissance de Sheridan, ms il est parti; Mac Lean est encore ici et a dîné une fois avec ns; il est instruit et très bien. Il m'a prêté des journaux, ce qui est un grand point. Le 28 ns avons vu Adolphe D'Espine, arrivé avec son ambulance; il allait bien, venait de Rouen, et est reparti deux jours après. Une autre connaissance que ns avons faite est celle de Gustave d'Alaux, qui avait été à Sedan comme correspondant des Débats, et que je connaissais par des articles dans la Revue des deux Mondes; très bon enfant, pas poseur ; il a déjeuné et dîné avec nous. Le 2 Oct.

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Charton et Saglio sont partis, ce qui a réduit notre cercle; Délerot voulait s'en aller aussi, ms ns lui avons fait comprendre facilement que son devoir était de rester au poste. Le pauvre garçon est sans nouvelles des siens, qui sont en Bretagne. Je vois quelquefois M"' de Charnacé. Pendant les 3 premières semaines, bonheur relatif; je ne sais par quelle chance, ns n'avions pas de prussiens dans la maison ; mais le II oct. il y a eu une nouvelle invasion dans la ville, et notre sort a bien changé ; ns avons eu du i" coup 2 ojQiciers et 7 soldats! Trois de ces soldats tiennent un bureau de bataillon, que j'ai installé dans la chambre de Lucien, en bas ; la porte de la maison reste ouverte tout le jour; on entre et on sort comme dans un corps de garde. J'ai donné aux deux oflic. ta chambre et celle de Jeanne, six soldats couchent pèle mêle dans les deux chambres d'amis sur des matelas, le 7°" dans le bureau en bas. Les ofïic. déjeunent avec nous, ms dînent dehors la plupart du temps; ils sont polis, ms quelle joie quand ils s'absentent ! Quel soulagement quand ils quittent la chambre ! Le salon est resté intact, ils n'y entrent pas. Nous ne nourrissons pas les soldats, ms ils cuisent leurs victuailles dans la cuisine; Ernestine les gronde, les chasse, et s'en tire encore assez bien, mais elle gémit sur leur désordre et leur saleté. Au total, cela va bien; c'est une misère, ms à laquelle on se fait comme à tout. D'autres ont bien plus à souffrir, les maisons abandonnées surtout sont très mal traitées. Ah! tu peux dire à M"° Favre que je ne suis pas converti! Juste ciel, quelle race! Depuis qu'ils sont arrivés, leur présence est notre grande occupation et préoccupation; ns comptons les jours; on dit qu'ils partiront lundi. Ns avons dû arranger tout, vos chambres en particulier, tout enfermer dans les armoires. J'ai mis toutes tes affaires dans ton cabinet de toilette, dont j'ai pris la clef.

Our poor little house, w^hat a pig-sty it will be when they leave! Ms je me hâte de finir. Hier matin grand étonnement, Hottinguer entre en uniforme, avec la croix de S' Jean, une .belle barbe blanche; il veut m'embrasser, je l'arrête, je parle de méprise, enfin il est obligé de décliner

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son nom ! Il arrive de devant Metz (comme hospitalier), et il y retourne demain. C'est lui qui se charge de cette lettre. 11 m'indique la voie suivante pour ta réponse : envoie-la à sa femme, M"" Hottinguer, à Belair, en y joignant un mot par lequel tu lui expliqueras que j'ai "\ii son mari, et que, d'après ses insitruciions, elle doit envoyer ta lettre à Versailles , à son beau-frère, lequel est dans Varmée prussienne, en le priant de me la faire tenir. Connue M. de Rauch (je crois que c'est le nom), est au quartier général, cela pourra durer aussi longtemps que le q' g' restera ici. J'avais pensé à M. de Roeder et à l'intervention de M"" Favre; cela n'est peutêtre pas à dédaigner, parle-lui en. Fais-lui aussi mes amitiés, remercie-la affectueusement de sa lettre, et excusemoi de ne pas y répondre pour le moment ; tu lui raconteras moi-même mon histoire. Comme elle doit être heureuse des triomphes de la civilisation, de la justice et du bonheur européen I II y a eu des militaires chez ta sœur Louise, ms le concierge les a envoyés à l'hôtel. Pas de prussiens chez Katie, mais depuis hier deux français, des réfugiés des environs de Paris; je les ai mis dans des chambres de domestiques, qu'il a fallu faire ouvrir, n'en ayant pas la clef. Je suis très content d'Ernestine, impossible d'être plus honnête, plus laborieuse, plus dévouée; l'ouvrière est à demeure pour l'aider, depuis que les Prussiens sont ici. Georges est revenu à V.[ersailles] et a eu l'impudence de se présenter chez moi; je l'ai pris par les épaules et l'ai jeté hors de la chambre. Pas de nouvelles d'Henri. En général, aucunes nouvelles, de rares journaux, point de communications avec Paris. Adieu, ma chérie; quel bonheur d'avoir pu t'écrire. Je voudrais mettre ici, dans un mot, toute la tendresse de mon cœur pour toi, nos filles, Lucien, avec des amitiés pour tout le monde à Presinge. Your own

Ed S.

Dimanche i3 nov. •jo

Ma chère femme, je veux te donner une idée de nos journées; c'est la meilleure manière de te mettre au fait et au

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courant de notre genre de vie. J'ai insisté pour qu'A'' se levât un peu de bonne heure; il se lève donc vers 7 h. et commence tantôt par sa toilette, tantôt par ses lectures. Moi, qui veille assez souvent et assez longtemps pour profiter de la chaleur du feu et de la clarté de la lampe, je ne suis guère sur pieds avant 8 h. surtout maintenant qu'il fait froid pour tout de bon. J'allume tout de suite mon feu, le seul de la maison avec celui de la cuisine; A'* vient alors s'y chauffer; en général il se tient le matin, le soir, et la plus grande partie de la journée dans mon cabinet. Les deux salons naturellement sont abandonnés, et je n'ai fait remettre aucun tapis. A 10 h. le déjeuner, comme jadis. Aussitôt après, quand il fait beau et quand l'absence des Prussiens, ns laisse la liberté de nos mouvements, nous vaquons au soin de la maison et du jardin; nous nous occupons des bûches, scions du bois, montons des fagots de la cave ; nous ratissons et enlevons les feuilles mortes ; ce matin nous avons rattaché le lierre à la muraille. Il y a des jours où nous mettons en ordre, tantôt le grenier, tantôt le cabinet des lampes, etc. Noifs essayons d'alléger la tâche d'Ernestine, qui même ainsi n'a pas mal à faire, au moins dans la matinée. C'est une fameuse bonne fortune que d'avoir trouvé cette femme, juste au moment où tu partais et où'^ ns avions besoin d'une personne de bonne volonté. Elle est très bonne cuisinière, très honnête et économe, prête à tout faire, d'une r>ropreté superstitieuse et qui la rend bien malheureuse en ce moment : les Prussiens la désespèrent, car ce sont bien les êtres les plus sales qu'on puisse voir, véritablement une autre race que nous, aucune notion, aucun goût d'ordre ou de soin. Le seul défaut d'Ernestine peut-être c'est un peu de susceptibilité, mais cela ne paraît pas quand on sait la prendre, et nous faisons excellent ménage ensemble.

Quand les Prussiens sont là ou qu'il pleut, nous allons tout de suite dans mon cabinet, où nous passons le temps à diverses choses. Vers 11 h. 1/2 ou midi on se rend au travail; A*, sur mon conseil, s'occupe avec beaucoup de suite et de zèle d'un travail sur la décentralisation : il a déjà fait beaucoup de lectures, et il va se mettre un de ces

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jours à la rédaction. Il prendra ensuite un autre sujet. Je suis très content de lui, après avoir eu un moment de g-rande sollicitude : je craignais qu'il ne perdît tout à fait le goût et l'habitude du travail, qu'il ne sût plus rien faire que courir les rues et aller aux nouvelles, d'autant plus que mes exhortations étaient restées sans effet. Je lui ai donc parlé de nouveau, avec beaucoup de force, il y a i5 jours ou 3 semaines, et depuis lors il a tout à fait changé de conduite; il me semble qu'il est depuis lors bien plus satisfait de lui-même, et par suite de moi ; il me montre une grande tendresse, me couvre souvent de baisers : c'est une immense consolation qu'un lils comme celui-là dans les circonstances où ns sommes, et en général dans la vie. Je me dis souvent en gémissant de nos maux qu'ils auront au moins ce bon côté, de le tremper, de purifier cette atmosphère dans laquelle il doit grandir et vivre. Il va prendre, j'espère, des habitudes de sérieux, de travail, d'économie. Mais je reviens à ma journée : j'ai aussi mon travail à moi depuis quelque temps ; au commencement je me bornais à lire et à prendre quelques notes en vue d'articles futurs; mais depuis que je me suis chargé de cette correspondance américaine, j'y donne le meilleur de mon temps ; je m'y applique beaucoup, je ne lis plus que de l'anglais pour me remettre en haleine, enfin je crois que cela va et que cela ira. Mac Lean m'a fait compliment dès la première lettre : « how prettily you write english », m'a-t-il dit. Il est très bien ce jeune homme, et nous le voyons assez. Il y a Conseil municipal trois fois par semaine, et les séances sont à 2 h. elles durent bien jusqu'à 5. Les autres jours, ns allons tout de même à la Mairie A* et moi, on s'y réunit un peu comme dans un club, on nous dit les nouvelles; A" est partout admis comme moi-même. Le soir, quand ns sommes seuls ensemble, ns lisons, causons, parcourons des journaux ; car ns en avons quelcpiefois, des journaux, des anglais, des allemands, l'Indépendance belge. Mais ns ne sommes pas très souvent seuls. Le dimanche, par exemple, ns avons ce pauvre D'Alaux, qui est ici sans ressources, dans une misérable chambre d'auberge, ne pouvant rentrer à Paris, et à qui un bon dîner et un bon feu font grand plaisir. Le lundi, ns

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dînons de fondation chez Bersot avec Délerot, et le vendredi ces deux dînent chez nous. Puis il y a des extras; ainsi mercredi dernier Bersot, Délerot et d'Alaux se rencontrèrent ici & je leur donnai une tasse de thé. Il s'y trouva aussi un jeune allemand, dont je t'ai parlé peut-être, nommé Hoflf, correspondant de la Gazette d'Augsbourg, et que j'avais vu jadis au Temps. C'est une tragique histoire; vingt quatre heures après le moment où il buvait ainsi une tasse de thé avec nous et cherchait à ns prouver que la guerre actuelle était pour le bien de la France (,on le laissa dire, personne ne prit la peine de lui répondre), il était étendu sur son lit, dans son auberge, mort de l'arsenic qu'il avait pris ! Il paraît qu'il s'était plaint dans la Gaz. d'Augsb. du peu d'égard que l'autorité allemande avait pour les correspondants de journaux allemands; là dessus ordre à lui donné de quitter Versailles, ordre qui lui fut si sensible qu'il s'empoisonna. C'est Passa qui l'a enterré hier matin. Je lui avais prêté des livres, je ne sais si je pourrai les ravoir. — M. d'Ivernois qui m'avait une fois transmis une lettre de toi et une de M"" Favre, est venu ici l'autre jour; A^ l'a reçu; il s'est excusé de n'être pas venu plus tôt, et s'est déclaré prêt à transmettre ma réponse, ouverte, bien entendu, « son devoir étant d'en prendre connaissance ». Tu peux prévoir si l'offre m'a tenté; je l'ai trouvée passablement impertinente, car, enfin, dès qu'il s'agit d'une lettre ouverte j'ai la poste. J'ai ^ été voir hier les Léon de Bussierre, c'est à dire M. M"* et leur fille, M"" de Bammeville. Ces dames ont été très accueillantes, exprimant le désir que je revinsse. Il paraît que M"° de Mimont, qui est à Dinar, est gravement malade. — On va rouvrir les cours du soir pour, jeunes adultes; ns nous en occupons, Bersot, Délerot et moi; je ferai quelques lectures. Nous avons de grands projets de toutes sortes pour la régénération de Versailles. Je fais enrager Arnold en lui disant que je compte devenir un Cincinnatus, que la blouse et les sabots sont le véritable costume démocratique, qu'il faut se rapprocher du peuple, etc. Il me taquine souvent, ce garçon; je lui dis alors que je t'écrirai tout. Je lui ai trouvé un nom : je l'appelle mon gros bêtat.

IIO

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Jeudi, 77. — Je continue, quoique je ne doive pas avoir d'occasion de quelque temps. Mac Lean qui me les fournit ou me les indique, est parti pour Orléans où il veut voir de près les événements militaires. On n'a pas idée de ces journaux américains et des dépenses qu'ils font pour être renseignés. La N. Y. Tribune a déjà payé plus de 3ooooo francs depuis le commencement de la guerre, pour dépêches télégraphiques seulement. Aussi Mac Lean a-t-il son cheval, et se met-il à chaque instant en campagne. 11 y a avec lui à l'hôtel un correspondant du Daily Telegraph, lord Adam. Puis nous possédons Russell, du Times, qui a avec lui tout un équipage et un train de maison, six chevaux, 75 000 francs par mois de traitement, dil-on. Sais-tu qui nous avons aussi aux Réservoirs? Home, le spirite américain. Je ne sais quel métier il fait ici. J'ai été le voir l'autre jour pour lui remettre un de mes articles à faire passer en Amérique ; c'est Mac Lean qui me l'avait indiqué ; « I can't say, he (Home) looks much of a gentleman. » Cette correspondance américaine m'occupe toujours beaucoup, ce qui est déjà une bien bonne chose, puisque le travail seul peut faire prendre en patience les tristes événements où nous nous trouvons. Je ne sais pas encore ce que j'en tirerai pécuniairement, mais je compte me bien faire payer; M. L. a l'air de tenir beaucoup à ma collaboration et m'a dit de (ixer moi-même les conditions. J'en suis à ma cinquième lettre; j'écris maintenant aussi facilement et aussi vite en anglais qu'en français; toutefois je recopie. Hier soir Bersot nous a apporté un numéro du Journal des Débats, du 10 novembre. Je ne sais qui le lui avait prêté. Ça a été une vraie surprise, nous le retournions comme une curiosité, comme un débris antédiluvien. C'était le premier que nous voyions depuis le siège; rien n'est changé dans l'apparence extérieure. Il y avait un article de Rei;ian en tète; le ton général était peu favorable au gouvernement, et le tout semblait pencher à la paix. Il est évident que la viande commence à manquer, les munitions même, s'il faut en croire un avis d'après lequel on recueille le salpêtre sur les murs des caves. J'ai été appelé l'autre jour chez le commissaire de police prussien par suite d'une plainte de

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Georges qiii, furieux d'avoir été mis à la porte, avait voulu se venger, prétendant que je l'avais appelé chien de Prussien, et réclamant huit jours de gages, sous iH'étexte que je l'avais renvoyé sans délai. J'ai expliqué quel était ledit Georges, et je ne pense pas que l'affaire ait de suite

There I hâve them both on my table, the poor girls, in the little wooden frame, you know, Jane squatting at the feet of her sister ; it is such an excellent likeness, I like to look at them; Jane seems actually to stare at me. But adieu, darling, I must go out and take a walk in the i^ark; the weather is very variable of late, but milder and to-day rather fine.

A kiss, and I go.

Dimanche ao, ii heures du soir. — J'aurai, je crois, une occasion demain, je ferme donc ma lettre; j'en attends une de toi avec bien de l'impatience. L'avenir est plus obscur et incertain que jamais. Nous ouvrons demain des cours d'adultes, le soir, j'y ferai des lectures. J'ai reçu une lettre de Katie relative à ses affaires. Adieu, je t'embrasse tendrement, ainsi que mes chères filles, Lucien, la petite. Comme dit Catherine, il semble qu'on ne s'est jamais tant aimé. Adieu.

Versailles. — 25 octobre 1870.

... J'ai oublié de te dire que le Vendredi, 21, la ville a été dans un fameux émoi à l'occasion de cette sortie qui a poussé jusqu'à Bougival; tout le monde était dans les rues, on s'enivrait du son du canon. On a enterré ici hier deux colonels allemands, Arnold y était, la musique militaire jouait la marche funèbre de Chopin; il prétend qu'il n'a jamais rien entendu de plus beau. Du reste, il est défendu à l'avenir de sortir de chez soi en cas d'alarme, autrement on nous tirera dessus ; c'est affiché. Hier, lundi, le major est parti avec la plupart des soldats, et ce matin l'adjudant qui était resté un jour de plus à cause d'une

A MADAME EDMOND SCHERER

fluxion. Nous nous sommes séparés poliment; ils ont été civils, nous sommes restés froids, faisant notre devoir, parlant de la pluie et du beau temps, nous renfermant dans un silence complet dès qu'il s'agissait de la guerre. C'étaient des gens bien élevés, mais sans instruction ni conversation. Nous avons toujours parlé allemand. Quel débarras que de ne plus les voir! Il y avait jusqu'à lo soldats faisant leur cuisine au feu d'Ernestine ! Deux ou trois couchaient à côté, chez M. Jousselin! Les chambres des soldats sont dans un état de saleté dont tu ne peux te faire une idée. Heureusement que les officiers étaient propres et ne fumaient pas; aussi vos chambres ont été épargnées....

Luciennes a, je crois, été assez épargné. Jouy abîmé, pillé, dit-on. Il n'y a pas eu beaucoup d'excès ici, mais au dehors c'est tout autre chose. Nous avons eu une scène tragicocomique hier, au Conseil Municipal; nous sortions de séance quand nous avons assisté à l'emportement d'un lieutenant de police, qui demandait quelques kilos de bougie et ne les obtenait pas assez vite; il y eut un moment où il nous menaça tous, tira même son épée; il finit par en faire emmener 3 en prison, mais ils furent relâchés aussitôt. Je suis resté tout le temps parfaitement de sang-froid, souriant de cette folle violence qui ne pouvait mener à rien. Nous donnons ce que nous pouvons, nous avons déjà dépensé plus de huit cent mille francs, mais quand il n'y aura plus rien leur colère ne leur fera pas trouver ce qui n'existe pas. Le pain et la viande ne sont pas très cher, parce qu'on va en chercher au loin ; les légumes sont très bon marché, parce que les jardiniers ne peuvent plus vendre à Paris; mais il n'y a plus de sel, de café, de sucre, d'huile, de charbon. Heureusement que j'avais fait des provisions. On est ruiné, on vit à crédit, et l'on s'en tire encore assez bien. Nous sommes pleins de courage, sinon d'espoir. Pourquoi .... écrit-elle « que je dois bien soufi'rir de voir la France s'abandonner ainsi elle-même » ? Je ne vois pas qu'elle s'abandonne du tout; elle a été trahie, elle est sans direction, sans ressources, ruinée, ravagée, mais l'esprit de résistance est encore très vif. Je fis beaucoup, plus que je n'avais fait depuis longtelaps, et de grands ouvrages : beau-

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lettres d'Edmond Scherer

coup de Shakespeare, l'histoire de la Fronde de S" Aulaire, le Sixte V de M. de Hûbner, et, en ce moment, VHistoire de ma Vie de G. Sand, que m'a prêté Délerot. Il j a des choses très intéressantes. Montaigne, encore, et un ou- ■^-rage allemand de philosophie. Il y a du courage à moi, à lire de l'allemand, car le germanisme n'est pas en faveur parmi nous; si tu savais comme les plus tolérants, les plus séduits jadis (Délerot, par exemple) sont en réaction à cet égard! comme nous sommes redevenus français, et, dans la ruine même, dans la comparaison forcée avec nos vaiaqueurs, pénétrés de notre supériorité de race! Jamais je n'avais autant senti la différence. On les voit en beau à distance, mais de près !.. Oh ! que le cœur est gros quelquefois, mais bast, il faut du courage, regarder en avant, recommencer la vie sur de nouveaux frais, et j'j' suis tout prêt. Je compte être de la Constituante quand on fera des élections, et, ma foi, tâcher d'être utile au pays...

Vendredi, 28.... Hier quelle journée! Je comptais rester tranquille ; on avait résolu de ne plus avoir Conseil que 2 fois par semaine. Ah! bien oui! Après le déjeûner, j'étais avec Ai'nold au jai'din à ratisser les feuilles mortes et recueillir du bois, quand on vient me prévenir qu'il y aura Conseil à midi et pour chose très importante. J'y vais, avec Arnold, me préparant à tout, comme toujours, prenant mes petites précautions, donnant mes instructions à ce pauvre garçon pour le cas où un malheur m'arriverait. Enfin nous arrivons et j'apprends qu'il s'agissait de 6 000 couvertures à fournir aux Prussiens dans les 24 heures, sinon chaque conseiller recevrait 40 hommes dans sa maison ! Or les magasins de la ville ne pouvaient en fournir 600. Il fallut donc aller faire la collecte des couvertures chez les habitants ; je pris un des côtés de la rue rojale, et là, pendant 3 heures, accompagné d'un collègue, j'ai été de maison en maison, d'appartement en ai)partement, racontant la même lamentable histoire, dépouillant ces pauvres gens, — suivis d'une charrette où nous entassions les objets recueillis ! J'avais honte de moi-même, je me fai-

A MADAME EDMOND SCHERER

sais l'efifet d'un malfaiteur. Pourtant en rentrant j'ai passé près d'un groupe de femmes où l'on disait : « Oh! ils sont très bien, ces messieurs, ils sont très bien ! » J'ai été chez M"' D..., dans notre ancienne maison, etc. Le soir, nous sommes retournés à la mairie où la grande galerie avait l'air d'un bazar; des couvertures de toutes sortes entassées; des ouvrières et des tapissiers y passaient la nuit. Ce matin on essaie d'un autre système, et l'on invite au son du tambour les habitants à porter eux-mêmes leurs couvertures à la Mairie. Pour ma part, j'en donne deux, une de coton et une grise de laine. Au reste, nos hôtes, les Prussiens, nous en ont volé une de laine, et coupé une de coton en lanières pour s'en faire des vêtements chauds par-dessous. Tu te récrirais, mais nous sommes endurcis; rien ne nous fait plus. Hélas ! les tristesses n'étaient pas finies ; ce même soir, hier, nous avons appris la reddition de Metz, et entendu la musique et les hurrahs de ces tristes vainqueurs. J'imagine que ce nouveavi malheur va avoir une influence considérable et hâter la fin de la guerre.... Thiers est ici depuis trois jours, en pourparlers avec Bismarck pour un armistice, lequel serait destiné à faire les élections. Tu peux te figurer l'intérêt qui s'attache à ces négociations... Il vient de faire trois mille lieues, ce qui l'a un peu fatigué, moins cependant que ces discussions si difficiles et délicates avec un adversaire exigeant. J'ai été. le voir avant-hier dans la journée, et j'ai passé hier la soirée chez lui, avec lui et ses compagnons

3o Oct... Sais-tu ce que je lis avec rage et délices.? L'histoire de ma vie, de G. Sand. Je n'en avais jamais lu une ligne, et je n'en avais jamais entendu parler; j'ignore comment et pourquoi, car c'est un pur chef cV œuvre, du plus vif intérêt, rempli de choses charmantes — et touchantes — c'est écrit avec le plus grand tact, aucune confidence fâcheuse, une jeune fille pourrait le lire, et quel talent!.. C'est bien supérieur à tous ses romans. Je suis sous le charme et j'en rêve. On a rarement une bonne fortune de ce genre en fait de lecture. Il y a lo volumes, j'en suis au 7"°. —

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lettres d'Edmond Scherer

Lundi y Nov. Le cœur plein de tristesse ! Ce qui me navre, c'est que Thiers est reparti ce matin, sans avoir réussi dans sa mission. Donc point d'armistice, point d'élections, point de gouvernement régulier, point de paix. C'est la continuation d'une guerre sans espoir et qui conduira à des désastres ; c'est surtout la dissolution de la France qui va s'en aller en morceaux. Je m'attends à voir une grande révolte contre un gouvernement incapable et violent; chaque province, chaque département tirera à soi. Et en attendant le siège de Paris va durer, notre position s'aggraver, notre séparation se prolonger indéfiniment. Mais les douleurs personnelles n'ont pas le droit de compter en ce moment. La patrie, la patrie, ah ! voilà ce qui mérite toutes nos larmes! J'ai beaucoup vu Thiers tous ces jours-ci, presque tous les jours pendant la semaine qu'il a passée ici. *** m'écrit : « dans tous les cas, ceci trempe les caractères. » C'est vrai, et j'espère qu'Arnold en profitera. Il y a des moments où nous nous embrassons nous deux avec une tendresse que double l'émotion secrète de nos cœurs....

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce quinzièm,e cahier et pour treize exemplaires sur whatman le mardi 3 ai>ril igoô.

Le gérant : Charles Péguy

Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués Suresnes. — jmprimerie Ernest Payen, i3, rue Pierre-Dupont. — 795

CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration ; ces fonctions demeurent libres.

Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d'une année scolaire, d'une année ouvrière, d' octobre-novembre à juin-juillet ; l'abonnement se prend pour une série.

On peut souscrire cet abonnement à tout moment de l'année, mais l'aborinement ainsi souscrit est, de droit, valable pour la série en cours, et pour toute cette série.

Prix de l'abonnement, pour chaque série annuelle pendant le cours de cette série :

Paris, départements, Alsace-Lorraine, Abonnement ordi- \ Algérie, Tunisie. . . . vingt francs naire i Autres pays de l'Union postale universelle ving-t-cinq francs

Abonnement sur whatman. . . cent francs pour tous pays

Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom, du souscripteur; le tirage à part sur whatman a commencé de fonctionner au premier janvier igo6 ; les inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d'ordre déterminé automatiquement par le rang même qu'elles occupent dans l'ordre de l'arrivée, les numéros les plus bas venant naturellement aux inscriptions les plus anciennes; c'est ce numéro d'inscription qui devient automatiquement le numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs; l'édition sur whatman est strictement limitée au nombre d'exemplaires souscrit à chaque instant.

Pour tout changement d'adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centimes.

Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé ; tous les cahiers de l'abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le destinataire contre certains abus; pour cette recommandation, pour tous pays, en sus, cinq francs.

Automatiquement et sans augmentation de prix les exemplaires sur whatman sont tous recommandés et envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs.

L'abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 3i décembre qui suit l'achèvement de cette série ; ainsi du premier octobre au 3i décembre igoS on pouvait encore avoir pour vingt francs les dix-sept cahiers de cette sixième série complète.

A partir du premier janvier qui suit l'achèvement d'une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1906 la sixième série complète se vend soixante-treize francs.

Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance sans aucune exception. N'oublier pas d'indiquer dans la correspondance le numéro de l'abonnement, commue il est inscrit sur l'étiquette, avant le nom. Nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés ; nous n'accordons aucim tour de faveur pour la lecture des manuscrits ; nous ne lisons les manuscrits qu'à mesure que nous en avons besoin ; les œuvres que nous pul^lions appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et sans autre signification ni contrat; les manuscrits non insérés ne sont pas rendus.

Il a été tiré de ce cahier treize exemplaires sur whatman ainsi distribués :

premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant;

deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l'administrateur ;

troisième exemplaire de souche, exemplaire de l'imprimeur ;

et dix exemplaires d'abonnement, numérotés de i à lo.

Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos tirages d'exemplaires sur whatman sont rigoureusem.ent limités au nombre d'abonnements à chaque instant souscrits; nous ne vendons point d'exemplaires sur whatman en dehors de l'abonnement; l'abonnement sur whatman à cette septième série est de cent francs pour tous pays.

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