‹ Les cahiers d'un rhétoricien de 1815. [ÉditésChapitre 14 sur 46 · PREMIER CAHIER · texte numérisé non relu

PREMIER CAHIER

Quoi lie ]>lii8 agréable que le souvenir! Les années les plus lieiirciises de la vie sont, dit-on, celles que l'on passe au collège. Je n'ai pas encore éprouvé lu vérité de celte pensée (du moins j'en parle ainsi en ce moment). Peut-être l'éprouverai-je dans quelques années, lorsque les souvenirs de mes jeux et de mes éludes viendront se présenter à moi, dégagés de toute idée de tristesse et d'ennui, et, au milieu du tourbillon du monde, reposeront mon esprit fatigué sur ûe* sujets paisibles et quelquefois riants.

Aiin d'aider ma mémoire, j'ai écrit ces petits détails. Ils ne sont que pour moi. Quel intérêt offriraient-ils à d'autres? Moi seul je p(uirrai me dire un jour avec plaisir : à par«'il jour, à jwreille heure, je faisais telle chose; j'allais ù tel endroit; je pensais în telle personne.

Kst-il bien utile de conserver si soignenscmont des faits si petits, si insignlHants?

C'est du moins un passe-temps agréalile. Qui m'en a donné l'idée? Borni et Bogin. — Borni, que nous imitons, est nommé Mouton à cause de son nom et de son caractère. Mais, en somme, nous ne sommes pas moins moutons que lui, puisqu'on dit que la gent moutonnière fait tout ce qu'elle voit faire à l'un de ses pareils, même quand il va se jeter à l'eau'.

1 1 mars i8i5. — Tout me paraissait tranquille eu France, et je consacrais aux études le repos de la paix, lorsque, tout à coup, Un bruit, qui ne fut que trop confirmé dans la suite, annonça l'invasion de l'Empereur, qui débarqua à Cannes, près de Fréjus, lieux pleins de grands souvenirs, voulant sans doute éblouir les Français par un de ces heureux rapprochements dont le génie sait toujours profiter pour augmenter son prestige séduisant.

Cette nouvelle sembla bien étrange ! On n'y vit, d'abord, que le désespoir d'un furieux, qui venait chercher et donner la mort, pour ne point périr sans vengeance.

Le général Marchand promit, sur sa tète, de l'amener au Roi pieds et poings liés. Mais, avant

I . Toute cette préface est dans Toriginul en écriture rursivc allemande ; sans doute pour exercer l'élève ii écrire rallcni:inil, ou pour découeerter les curieux.

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de tenir sa parole, il a été tué, dit-on, par les habitants de Grenoble*.

Bientôt on apprit que cette ville avait ouvert ses portes à l'Empereur et lui avait livré un parc considérable d'artillerie ; qu'il était arrivé à Lyon, renforcé par de nonabreux secours; que les princes étaient revenus à Paris; que le Dauphiné tenait pour l'Empereur, la Provence pour le Roi; enfin que la malheureuse France était menacée des horreui-s d'une gtierre civile.

Dimanche matin, je voulus à tout prix sortir du lycée, afin d'observer l'esprit public, et de guetter toutes les nouvelles. Toutes me semblèrent funestes pour les Bourbons. Le Roi se montre décidé, si la fortune penchait pour son ennemi, à attendre sur son trône, avec son chancelier à sa droite, M. Buonaparte; comme autre fois les sénateurs romains, assis sur leurs chaises cuniles, imposèrent aux Gaulois par leur calme majestueux. — Cette conduite, disait-on, embarrassera bien l'Empereur. — Peut-être la fidèle maison du Roi s'obstinera-t-elle à le défendre?

Que fera-t-on? Louis ëpargaera>t-U le sang de

I . Les troupe» commandres par le géoéral Marchand à Grenoble passèrent à l'Empereur; inaU leur chef ne fut pas assaMJnt-. — Les éclaircissements historiques mis en notes dans ce petit volume sont dus à l'obli^'eance dr M. A. Airini.inn, professeur d'histoire au lyc<-c Ix>uis Ir Oraad.

ses sujets, par le généreux sacrifice de son trône, en se faisant de nécessité vertu? — Car on croit dès ce moment la prise de Paris certaine. Les fidèles Chouans ont déjà fuit, en partie, leur petit paquet, et fichu le camp. — M. d'Anhor a délogé sans tamhour ni trompette, avec toute sa famille. — Le duc de Bourbon est parti pour la Vendée.

Je me promène à deux heures et demie, avec mon père, aux Tuileries et au Palais-Royal. La consternation est répandue sur tous les visages.... Quelques fleurs de lis, quelques cocardes blanches sur des chapeaux ronds, indiquent les sentiments de quelques zélés royalistes; mais le lis ne brille plus sur autant d'habits que deux mois auparavant. Les fleurs se flétrissent et tombent pendant l'orage.

Les autres personnes, plus prudentes, se taisent, et attendent l'événement. — Quelques polissons insultent au Roi, en criant : Vive le Roi ! et interrompent seuls le morne silence de l'inquiétude qui règne partout. Je pense alors à la révolution sanglante qui a duré vingtcinq aus dans notre infortunée i)atrie.

C'est ici, disais-je, en montrant le jardin du palais, c'est ici que les factions se formaient, et que des démagogues forcenés s'écriaient: « Les tyrans sont mûrs! Nous n'avons qu'à secouer l'arbre! Ils vtinl tomber! »

Eh bien ! où donc est cette liberté dont on n'a connu que le nom? Qu'a-t-on gagné à tant de discordes civiles PQuelques avantages et beaucoup de maux. — Ne sommes-nous pas maintenant esclaves de ces soldats, de ces nouveaux prétoriens, de ces autres jauissaires, qui vendent l'empire? Soixante mille hommes donnent un maître à vingt-cinq millions d'hommes!

Pour dissiper un moment mes craintes par une pieuse diversion, je vais à une heure à Saint-Sulpice, entendre M. Frayssinous. — Je ne suis pas très content cette fois de ce célèbre jirédicateur. Est-ce bien étonnant? Etait-il bien à sa chose? De si grands intérêts laissent-ils place à des pensées qui ont besoin du calme le plus profond ?

Ce]>endant im nombreux auditoire a affronte le danger, qui le menaçait, d'un peu d'ennui. Son discours, divisé, peut-être un peu trop mélhodi- (|uement, en trois petites parties, traitait des temples, des autels et des cérémonies sacrées. — Ce sujet, pour lequel les ouvrages de Massillon et le Génie du cliristianisme offraient de nombreux matériaux, ne nous a pas paru assez développé. D'ailleurs, l'auteur ne donne aucune preuve qui ne puisse aussi servir à d'autres religions. On a toujours été d'accord sur l'utilité des temples et des cérémonies sacrées. Là, on croit être plus près de Dieu, quoi<|ue Dieu

remplisse toute la nature, et une pompe religieuse, eu rappelant les grandeurs infinies du Très-Haut, porte dans l'âme attendrie des sentiments pieux, qui font taire tous les vains sophismes dont l'incrédulité s'arme contre la religion. 11 s'agit de démontrer que les cérémonies chrétiennes sont revêtues d'un caractère divin et l'emportent sur toutes les autres.

L'imagination riche et brillante de M. de Chateaubriand a prêté îi toutes ces pratiques chrétiennes les plus grandes beautés.

M. Frayssinous n'est pas entré dans ces détails. Sa diction, qui coule avec une étonnante facilité, j)èche quelquefois par des tournures uniformes et des expressions trop souvent répétées, et n'offre pas un coloris assez brillant. Parfois des mouvements très oratoires animent le discours de l'auteur. Mais si, cette fois, il n'a qu'effleuré sou sujet, il prendra sa revanclie dans trois semaines. C'est le premier orateur de la chaire que j'aie entendu. Nous ne sommes pas dans le bon temps; et s'il est permis de parodier la satire, je dirai à peu près comme Boileau :

Il s'en faut qu'on co temps si ft'-cond en Acliilles L'on fasse des sermons comme l'on prend des villes.

Plusieurs visites ne servent qu'à nous confirmer les tristes nouvelles qu'on rc'pand de tous côtés. Soull. accusé do trahison, remet au Roi le

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portefeuille du ministère de la guerre, et cède sa place à M. Clarke*, duc de Feltre, son prédécesseur.

Une grande tristesse règne à la maison; la maladie prolongée et dangereuse de ma tante Dives cause à ma mère de grandes fatigues; mon j>ère n"a pas le temps de se réjouir de la croix d'honneur, dont il vient d'être décoré.

Ce soir nous nous communiquons mutuellement au lycée notre provision de nouvelles; elles ne diflêrent pas pour le fond.

i3 mars 181 5. — Rentré au collège, je m'occupe plus de politique que de latin ; j'ai plus souvent en mains la carte de France que mon Cunciones. 0 Comment, eu effet, me crie la paresse, en se colorant d'un prétexte spécieux, comment penser à des niaiseries quand tant de malheurs vont peser sur la patrie? u

Si l'on peut se permettre quelques réflexions plaisantes dans ces moments de crise, ou doit hien rire de ces malheureux gazetiers, libellistes, écrivailleiu^, qui ont vendu leur plume à ce gou- Tcrnemcnt-ci, qui ont, pour ainsi dire, jeté des pierres à ce chien qu'ils voyaient se noyer cl l'ont voulu faire mourir deux fois, comme le lion dev«-uu vieux de la fable!

I . C'était sous If apoléoa I", avant le premier retour des Bourbons, que Clarkr .irnit t'-tr ministre de la guerre.

lo CAHIERS

Que feront-ils, si l'îuUre revient? Fuiront-ils? Se tairont-ils ? Vanterout-ils Napoléon ? Rétracteront-ils leurs plates injures, en alléguant la triste nécessité où les réduisait la force ou la crainte, et eu se comparant aux enfants poltrons qui chantent quand ils ont peur en marchant seuls, dans l'ombre de la nuit ? — Le moyen est un peu usé, surtout pour eux, qui l'ont déjà employé le premier d'avril i8i4; mais qu'ils ne désespèrent pas de leur salut! Quant à leur honneur, ils n'ont plus rien à risquer. — Ils devront leur grâce, et même de nouvelles récompenses, à ])lusieurs motifs, qui parleront eu leur faveur: i" au mépris qu'ils inspirent; a° à l'effet contraire que produisent leurs virulentes déclamations; 3° à une troisième palinodie, qu'ils feront nécessairement; 4° '* '•• générosité politique du vainqueur.

Heureux les caméléons littéraires qui, semblables ù M. Kalepède*, n'ont rien à craindre, quoi qu'il arrive! Le prudent républico-impérial-royaliste montrera aux Bourbons le discours qu'ils a prononcé en 1814, à la distribution des prix du lycée ; et, à Napoléon, son éloge, composé par Esmcnard, et qu'il a inséré dans ses recueils ; on craint seulement qu'il ne se trompe, et ne donne l'un pour l'autre.

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