‹ Les cahiers d'un rhétoricien de 1815. [ÉditésChapitre 26 sur 46 · I. Émilo · texte numérisé non relu

I. Émilo

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d'enfants, dont l'àrae n'est pas encore ouverte à l'araour! Pour moi, nourrissant ma douleur, je promène dans la solitude silencieuse mes rêveries attendries.

« Ah ! si, du moins, je pouvais épancher dans le sein de l'amitié mes secrets et mes ennuis! je ne serais qu'à demi malheureux; ne pouvant te voir, je parlerais de toi; — mais les insensihies riraient de mes tourments. Ils n'ont pas encore aimé! Pourraient -ils plaindre un amoureux? Sait-on compatir aux maux que l'on ignore?

0 L'étude ne m'offre plus d'attraits. Les Grecs, les Romains, leur histoire, leur langue, me chargeraient en vain la mémoire; je ne vois que toi seule, duus le vaste univers.

« Tant de sciences et d'arts me sont inutiles. Ils ne m'apprennent pas à toucher ton cœur. Qu'un pédant me force de faire des vers dans la langue de Virgile, sur un aride sujet, ma veine abattue s'épuise en valus efforts. Mais, s'il faut te célébrer, adorable A'..., un transport poétique embrase tous mes sens. Amour est donc le dieu des vers ?

a Oh ! Si tu pouvais sourire à des vers que tu as

1. Angélique X..., un j>cu plu» âgée qu'Emile Bary, «vaît été la petite camarade île jeu a Saint-Pol. Après une alMcncc <le quelques année», le lycéen, revenu à S.iint-Pol chez de» ami« pour y pasiter le» varanrcs, r avait retrouvé Angélique, «levcnue une jeune fille.

inspirés et mouiller d'une larme le papier eonlideut de mes ardeurs! Heureux ton ami, si, au milieu d'une jeunesse idolâtre, dans le tumulte des villes, auprès du monde séducteur, tu n'oublies pas celui qui a passé avec toi son enfance..., etc. »

Je travaille quelquefois à ces vers; mais je cesse trop souvent d'y travailler, II faut chaque fois se mettre en situation.

Je joue à la balle pour la première fois de l'année. 3Ion adresse et un trou que j'ai à ma culotte font de grands progrès.

Le soir, lecture du divin Paruy. La Journée champêtre est un fort joli petit poème. Il offre des détails charmants et des tableaux riants et voluptueux.

7 avril, vendredi. — Jour nul, si ce n'est qu'il nous rapproche des vacances. Beau temps.

8 avril, samedi. — Beau temps. Les mêmes idées me tourmentent....

Terrible version grecque, pour laquelle M. Naudet ne me donne pas d'éloges. Il s'est bien vengé de nous.

Je lis le décret suivant, donné par l'Empereur : « Tous ceux qui ont fait partie de la maison civile, ou de la maison militaire du Roi, «ont tenus de s'éloigner de trente lieues de la

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hunnc ville de Paris, après avoir prêté le serment voulu par les lois, sous peine d'être surveillés par la haule police, etc. » — Voilà qui m'inquiète. Pour dissiper mes craintes, je cause

avec de R Toutes les fois que sa conversation

aura eu j)our moi de l'agrément, j'ajouterai une étoile au jour dont je me rendrai compte.

MALADIE DE MV TA?iTE.

Un mal lent et cruel va peut-être la conduire au tombeau. Une indigestion et un vomissement ont commencé la crise. Depuis un mois, elle soulTrc et languit. Elle a contre elle une liydropisie momentanée, qui enfle tous ses membres, et soixante -dix-neuf aus. Elle est soutenue par les soins maternels de sa nièce, cl par une ftu-te constitution.

Elle désirait me voir, et parlait souvent de moi. Cependant, ma vue ne lui a causé qu'un plaisir médiocre.

En entrant dans sa chambre, je l'ai aperçue, envelop|)«'e de tristes vêtement», étendue sur son lit, paie, immobile et me jetant des regards presque éteints.

Cro)rant voir un fantôme, je frissonnai. Malgré mon chagrin, je tâchai de porter près de sa couche de douleur un certain esprit d'observation, et je voulus saisir les traits de la mort. Ma tante pensait peu ù cet instant fatal. Elle ne

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le doit pas craindre; car sa vcrUi, sa Ijonlé, sa piéU' (quoique poussée à l'excès et très superstitieuse), lui eut préparé les voies du ciel. Si, cependaut, elle pensait à la mort, elle la craindrait; mais elle s'abuse, et ses idées ne s'étendent pas plus loin rpie ce qui l'entoifre : la pluie, la boue, la lune et le printemps sont toujours ses préoccujjations. Elle n'a pas du tout perdu l:i tête. J'ai remarqué que lu vieillesse se rapproche beaucoup de l'enfance ; ma tante veut toujours qu'on soit auj)rès d'elle; elle ne ])eut rien faire sans le secours et les avis des autres. Elle ne saurait pas se borner pour sa nourriture. Elle croit sa maladie et le danger qu'elle court prD|)ortionnés a la douleur qu'elle éprouve, et le moment où elle s'est crue le jilus mal a été celui où des vésicatoires, ])reuant assez bien, la piquaient comme de vifs aiguillons. Deruièremeut, elle a pris la main du docleur et lui a dit avec attendrissement : « Mon cher ami, sauvez-moi, je vous en conjure ! Tii-ezmoi de là ! » Le médecin, quoique habitué à ces déchirants spectacles, a été énui. Maman a j)leuré. Si niu tante succombe, elle mourra moins que ma pauvre mère! Maman, qui s'abime à lui rcndi-e les soins qu'elle nous n donnés ù lous deux, passe de la joie au déscsj)()ir, selon les hauts et les bas de ma tanle. Quelle douleuisi nous perdions cette !)ra\e parente! Elle est

uieuacée, si elle >it, de grandes inUrmilcs! 11 vaut mieux mourir.

9 avril, dimanche. Temps assez beau.

Je paye ma sortie avec ccut vers au lieu de tniis cents. /

Je lis dans le Journal de Paris une correspondance interceptée du duc et de la duchesse d'Angoulcme, de MM. de Vilrolles, et de Guiches, et des lettres au roi d'Espagne. — Le duc appelle sa femme : « Ma chère Gioia ». Il lui dit, entre autres nouvelles intéressantes, qu'il a le postérieur endommagé.

M. L... me rassure un peu, en me disaul que les employés de la maison du Roi ne doivent pas être compris dans l'exil, et que lui-même attendra un ordre expn-s pour s'éloigner. C'est une circonstance critique pour deux mille familles. Peut-on se réfugier dans un pays inconnu, ou chez des amis, qu'on ristpie de compromettre;' Uonaparte, aussi, signifie aux notaires, nommés par le Hoi, de cesser leurs fonctions; comme si nue charge achetée, et qui ne regarde que les individus, dépendait du gouvernement! Les séquestres continuent.

Pourquoi le JVain j<tune, qui parait n'avoir dû sa hardiesse qu'à lu faiblesse d'un gouvernement dont il relevait tous les ridicules, n'ose-l-ii pas aujourd'hui lancer les traits de la siitire

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contre ceux qui mènent une conduite opposée iuiK principes qu'ils afiichcnt; qui semblent rappeler le terrorisme, et ne donnent la libertt? de la presse qu'à condition qu'on n'en jouira pas? Au milieu du plat fatras de flagorneries, que les journalistes, qui sont toujours les mf'mes, prodiguent à l'Empereur, on remarque à j>einc quelques phrases équivoques, et quelques reproches des guerres passées, qui, même, ne servent qu'à leur fournir des contrastes avec la manière dont Napoléon agit depuis son retour. Le Aain Jaune n'attaque que les puissants de !a veille.

L'Em])ereur passe en revue des troupes, qui montrent le plus vif enthousiasme poiu" la défense de la patrie.

Nous nous promenons aux Tuileries. On n'y voit presque aucune jolie femme. Les mises les plus recherchées, et quelquefois les plus comiques, des prétentions outrées, des rafllnemenls de coquetterie, des attitudes étudiées, un enjouement et un sërieux proportionnés à la beauté des dents et aux traits du visage, beaucoup de médisances sur le compte des ]>assants et de jalousie ou de mépris pour les voisines; voilà le caractère que j'ai remarcjué à ce sexe, aujourd'hui plus paré que beau, qui orne les 'l'uileries; et c'est pourtant la société choisie de Paris! Et l'on s'étonne que les Français u'aient pas (le longues passions pour les femmes ! Elles

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u'ont que de la vanité, et les hommes n'ont que de l'égoisme. (Voilà ma transition trouvée pour parler politique.) Aussi les Parisiens, et presque tous les Français, sont malheureux dans le choix et dans la conservation de leurs maîtresses et de leurs souverains. lis u'aiment les femmes que pour leur propre plaisir. Celles-ci le leur rendent bien, et quant à leurs princes, ils ne voient en eux que leur intérêt particulier, et non celui de la PVance.

.\insi, par un juste calcul, en connaissant la position de quelqu'un, on sait ses opinions.

Pour le Roi.

Les émigrés et les nobles.

IjCS prêtres.

Les mères et les euTants qui craignent la conscription.

Filles et dames ù qui la guerre moissonne frères, amants, etc.

Les employés du Roi.

Les généraux las de combattre.

Les marchands.

Pour r Empereur.

Les acquéreurs de biens nationaux.

Soldats et olficiers.

Les jeunes gens qui sir destinent à l'état militaire.

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Lrs aucieiis Jacobins.

Les ouvriers.

Les employés de l'Emjjereur.

Les médecins, à qui la guerre donne des emplois et des blessés à soigner.

Est-il possible que tant d'hommes aussi égoïstes et aussi divisés par tant de circonstances différentes et d'intérêts personnels, forment jamais une nation heureuse et forte de son patriotisme?

Nous rencontrons ce monsieur à qui j'ai toujours vu le même habit vert depuis quatre ans que je le connais. Puis M. P..., qui, l'an dernier, relevait avec force toutes les bévues des Bourbons et se plaignait avec amertume de leurs moindres piqûres. Pourquoi? Parce qu'elles l'égralignaient. Aujourd'hui, il se contente de désapprouver tacitement les mesures tyranniques de l'Empereur, et il le laisse, sans se plaindre, frapper des coups sanglants. Pourquoi? Parce qu'ils ne l'atteignent pas. Voilà les hommes!...

Je relis avec plaisir fieiie. Pourquoi faut-il que l'auteur de ces ouvrages si attachants, où il montre tant de sensibilité et de grandeur d'àme, soit un homme vénal et vil, sans mœurs et sans religion?... A qui croira- t-on désormais? Aujourd'hui Chateaubriand, errant et fugitif dans la terre de l'exil, repose sa léle sur les lis flé-

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tris'. Mais peut-êire qu'une uouvelle rcvolulioii le ramènera bientôt dans la terre natale, et qu'il viendra se réchauffer encore au soleil de la pairie. Heureuse la PVance si ce voyage aux terres lointaines, tout en la purgeant d'un mauvais citoyen, lui procure un bel ouvrage et des tableaux d'autres climats, animés par le coloria local ! . . .

Je parcours le Méfiant, comédie en cinq actes, de M. Lebo; c'est froid. J'y ai remarqué quelques jolis vers; entre autres ceux-ci :

Hélas! que de chagrins ma tendresse vous donne ! Pourquoi tous ai-je aimée? — Ah ! je tous le pardonne !

lo avril. — Une chaleur active et vitale se répand dans toute la nature.

lo heures. — Rentrée de M. Fercocq, professeur de philosopiiie, successeur et prédécesseur de M. Genty. Il est accueilli par ses élèves avec les plus vifs applaudissements.

Oh! l'homme aimable! et spirituel ! Quel sourire gracieux ! Il fait aimer la philosophie et la rev<^t des couleurs les plus riantes. Une heureuse et vaste mémoire, une profonde érudition, une physionomie agréable, éloignée du pédantisme scolastique, un esprit rare, mais gai et modeste, tels sont les avantages qui font de

I . Chnteauhriand t'était retiré à G:ind. cm Ix>ui« XVill l'avait nonimi' miniilrc in pnrlihif

M. Fercocq, non pas un professeur de philosophie, mais un ami éclairé pour ses élèves. 11 est impossible de voir seulement une fois cet homme divin sans l'aimer.

Il sait adroitement amener dans son sujet des citations charmantes, dont la variété tempère la gravité sérieuse de la science qu'il professe.

M. Fercocq a une très bonne manière d'enseigner. Il met de l'ordre, de la clarté et de la précision dans sa méthode, et, quand même il ne montrerait pas aussi bien, on profiterait plus avec lui qu'avec tout autre; et pourquoi? parce qu'il a le grand art de se faire écouter, même par les plus paresseux et les plus indifférents.

En une leçon, il nous n fait un tableau de la philosophie, et donné de bonnes définitions de cette science.

Les journaux annoncent la prise de Bordeaux et celle de T<uilouse sur les royalistes, le licenciement des régiments suisses, la diminution de quelques impôts, etc.

Jour du Nain jaune. 11 donne l'abrégé d'un almauach de l'ordre de l'Etcignoir. Il en donne un brevet à un ministre qu'il ne nomme ])as, et à quatre conseillers d'Etat.

II rcod compte d'une distribution de prix à l'Institut. M. Soumet et Mme Dufrenoy en partagent un, et l'autre est à M. Soumet. Delavignr, ancien élève de notre lycée, obtient

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l'accessit'. J'ai remarqué de lui une fort jolie idée : c'est un amant qui cherche en Tain sa maîtresse, dans une femme défigurée « par ce mal (comme dit Legoiivé) qui, prolongeant sa rage, grave au front des humains un éternel outrage, »

Cherdic en vain sa maftresse,

Et DC la rcconnait qu'à sa seule tendresse.

M. Soumet a fait ces jolis vers sur la mort de Bavard :

Trois femmes exaltaient son noble caractère : L'une lui dut son fils, et l'autre son vieux |>ère ; La plus jeune disait, en ciichant su rougeur : « O Bayatd, sois béni ! tu sauras la pudeur, s

Ce trait si naturel et si délient : en cachant sa rougeur, me rappelle un vers charmant de mademoiselle Deshordes. Une femme attendant son amant au rendez-vous, s'écrie :

Je n'arais rien promis, et pourtant m'v roilà !

Ces distributions de prix académiques me donnent de l'émulation. L'Institut propose pour 1817 ce sujet : « Avantages que donne l'étude des lettres dans toutes les situations de la vie. » (Avis aux amateurs.)

II avril, mardi. — Beau temps. — M. Naudet doune les places de la version latine.

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