‹ Les cahiers d'un rhétoricien de 1815. [ÉditésChapitre 35 sur 46 · HARY. — FRANÇAIS, CONCOURS GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

HARY. — FRANÇAIS, CONCOURS GÉNÉRAL

HABBATIOÎl'.

Sous uu règne où les philosophes qui louaienl la vertu semblaient dénoncer les vices du prince, Dion Chrysostome, proscrit par Domitien, cherchait de ville en ville un abri pour reposer sa tête. Sans succomber sous le poids de l'infortune, sans voir les hommes plus heureux que lui avec le dédaigneux orgueil de la misère, il honorait ses malheurs par une modeste patience. Quoiqu'il lui fallût souvent payer sa subsistance avec le travail de ses mains, il mangeait avec joie le pain couvert de ses sueurs, en songeant aux vils alFranchis de Domitien, qui, après avoir signalé le jour par des assassinats, dévoraient pendant la nuit le bien des nations. De toute son opulence, il ne lui restait que le dialogue où le disciple de Socrate apprend à supporter les maux de la vie, et la harangue où l'éloquent ennemi de Philippe défend sa gloire contre les calomnies de ses détracteurs.

t. Cotte narrati<ia ol>tint le prrinicr .irro^iiit au concoure g^o<Tal de i8i(>. Le premier prix avait été donné à Micheiet et le second it Villemain. Lc^i discours des deus prix ont été tuuTcnt cités.

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Plus sage que Platon, puisqu'il pratiquait ce que l'autre n'avait qu'enseigné, moins heureux que Démosthène, puisqu'on l'avait condamné sans l'entendre, il parcourut eu méditant ces ouvrages les champs de la Mjsie, les monts de la Thrace, les déserts de la Scythie. Les barbares, dont les organes grossiers ne sont pas toujours insensibles au talent, s'il est vrai qu'ils suivirent Orphée dans les bois et qu'ils devinèrent longtemps après le génie d'Ovide, admirèrent dans Chrysoslome cette éloquence qui prête des charmes à la vertu et qui emprunte sa principale force des actions de l'orateur.

Enfin, il se fixa chez les Gètes, et là son exil était adouci par la présence d'une armée romaine, qui campait sur les rives du Danube et qui semblait y porter avec elle la patrie défendue par sa valeur.

Tôt ou tard, la chute dos tyrans satisfait à l'humanité et justifie la Providence.

Un jour que Dion, vêtu d'un habit de mendiant, inconnu à tous ses compatriotes, confondu au milieu du camp romain dans la foule des ouvriers, dressait des tentes et formait des palissades (travaux qui n'eussent pas semblé trop pénibles à ua citoyen tel que Dion, si son indigence ne l'eût réduit à en recevoir le salaire), le bruit se répand que les courtisans de Domilien viennent de l'égorger, pour prévenir leur supplice.

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A la nouvelle imprévue d'une si grande révolution, les soldats restèrent immobiles, appuvés sur leurs lances. Bientôt un murmure confus erra dans cette immense multitude. Enfin la discipline se relâche, les passions s'éveillent, la licence s'enhardit; les plus séditieux courent dé rang en rang en agitant leurs épées : o Plus de chefs, s'écrient-ils, et plus d'obéissance ! Seronsnous les esclaves des meurtriers de Domiticn ;' N'est-il pas temps de courir à la fortune? Laisserons-nous cette mort impunie? »

Tout à coup, Dion jette les haillons qui le couvrent, s'élance sur un autel, et, fort de l'ascendant que lui donne son audace : a Romains, »'écrie-t-il, en promenant de tous côtés des regards animés par l'indignation, qui regrettezvous? Qui voulez-vous venger? Quoi! parce que le tyran est mort, le souvenir de ses forfaits ne vit-il plus dans vos coeurs?

— Eli 1 qui es-tu, dit un soldat, pour oser flétrir la mémoire de Domilien?

— Je suis, réplique Dion, un citoyen vertueux qu'il a proscrit. J'ai acheté par mes misères le droit de haïr l'auteur des misères publiques. Quand vous saurez qu'on a mis à prix la tête de Dion parce qu'il n'a pas applaudi aux crimes de Domitien, vous ne lui ordonnerez plus de respecter son persécuteur. Mais moi, je vous interroge à mon tour : La vie «liin homme est-

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elle sacrer; lorsque les mânes de taut d'ilUislres héros qu'il a immolés crient vengeance contre lui ?

« Eh quoi î Domitien, tournant en fureur sa feinte bonté, aurait répandu le sang le plus précieux, assouvi les passions les plus forcenées, épuisé tous les forfaits, et il régnerait encore? Ses sujets l'auraient vu d'un œil indifférent assister au supplice des Romains les plus distingués, endurcir son front contre la honte en l'armant d'une cruelle rougeur, et insulter aux mourants par un rire amer et des railleries affreuses ! On aurait cru outrager les dieux en faisant périr celui qui osait usurper leur rang, comme si les cadavres de ses sujets étaient les degrés sanglants qu'il avait choisis pour monter au ciel !

« Et si l'on n'avait pas délivré la terre de son oppresseur, n'allait-il pas étendre sa rage sur la lie du peuple, sur sa famille elle-même ? Ne paraissait-il pas vouloir abattre d'un seul coup tout l'empire ?

— Il aimait son armée, dil une voix, et c'est assez pour nous.

— Son armée! reprend Uion. Était-ce la sienne ou celle de la patrie ? Est-ce pour servir la cruauté d'un seul homme que vous campez ici, ou pour protéger les frontières de l'empire:' Il aimait son armée 1 C'est-à-dire il flattait les

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(léfeiisciirs de l'Etat pour le déchirer impunément. Ah! soldats! si vous êtes vraiment Romains, oubliez l'amitié sanguinaire d'un hnnime qui régnait pour lui seul et ne voyait dans ses semblables que les instruments et les victimes de la tyrannie I ''

« Pensez à la situation de l'empire, représentez-vous îes mœurs corrompues, les lois anéanties, la lid«'litc des provinces ébranlée, l'hvdre des factions renaissante. Ne faut-il pas qu'une main sage et pacifique calme les troubles et réparc les désordres? »

Ici un jeune centurion dont le visage respirait la guerre, élève «on javelot :

« El qui nous guidera à la gloire? s'écrie-t-il.

— Les généraux, répond Chrysostome, qui ont échappé aux rigueurs de Domitien. Soyez sûrs, soldats, que votre valeur sera toujours dirigée par de grands capitaines, quand les empereurs ne sacrifieront plus à une ombrageuse politique les héros qui défendent la patrie. C'est en vain nie nos malheurs irritent l'ambition des étrangers. Les torrents de ces barbares ne se déborderont pas dans notre empire, n nos généraux sont innocents malgré leur renommée; si les lauriers des sujets peuvent croître à l'ombre du trône du monarque.

« Confions enfin le sceptre ii des mains dignes de le porter, el elles nous rendront noire gloire.

« Ecoutez-moi, soldats ! Si l'on vous disait qu'il existe un homme, étranger à tous les partis, dont toutes les actions sont dictées par la plus profonde sagesse, dont les moindres paroles prouvent une bonté touchante, dont le grand âge exclut les folles passions, enfin dont la vertu est attestée par la haine que lui portait Domitien, qui de vous ne le croirait nécessaire au salut de l'empire et au bonheur du monde? Eh bien, cet homme existe : le reconnaissezvous?

— C'est ÙSci-va! s'écrièrent d'une voix unanime tous les officiers.

— Oui! c'est Nerva; ce nom sacré retentit dans tous les cœurs! Si Jupiter veut finir nos maux, s'il éteint la foudre que nos crimes ont allumée entre ses mains, vous avez nommé votre empereur. Que tardez-vous, mes amis, à porter vos aigles devant ce vénéral)ic vieillard, et à ceindre ses cheveux blancs du diadème ? Rompez tout pacte avec la tyrannie. Jetez-vous dans les bras qu'un grand homme tend avec joie à ses concitoyens infortunés, et que Rome, sauvée par votre heureux choix et votre noble fidélité, vous nomme les plus glorieux enfants du Père de la pati'ie! »

Eclairés par ce discours, les soldats foulent aux pieds les drapeaux qui j)orlent l'image de Domitien; ils lèvent les yeux au ciel, bénissent

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le cunseil deChrysostome, et proclament Nerva leur empereur.

Dès ce jour même, Dion est élcTé au rang qu'il mérite, et les Romains ne se rappellent plus la cruauté de Domitien que pour jouir avec une plus tivc reconnaissance des bienfaits de son successeur.

CO.MPOSITIO?( FRAMCAISE D EMILE BARY, POCR L KX A- MEK u'aDMISSIOîC A l'ÉCOLE KOYALE POLYTECH- HIQUE. (Août 1818.)

SUJET dox-NÉ : Cice'ron dccouvre le toinOctiu iTÀrcliimède.

iullius Cicéron à sou ami Pomponius Allicus, salut.

Je veux vous rendre com|>te, mon cher Allicus, d'un événement qui peut jiariiitre indifférent ou vulgaire, mais dont vous êtes digne d'apprécier l'importance. Je tais que v«nis ailmirez comme moi le génie d'Arcliimède, hien qu'il se soit livré à des études luen différeutes de» nôtre». Nés citoyens d'une ville qui est la mailr«»se du monde, nous cherclion» seulement à approfondir l'histoire qui nous fait connaître les nations (jue nous devons gouverner, et l'élo- «pience. »jui nous apprend à exei-cer sur nos

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propres conciloyous uii empire eucorc plus beau <[ue celui que la victoire leur a donné sur les peuples vaincus. Cependant nous savons rendre justice ù CCS Grecs qui, plus jaloux d'instruire les hommes que de leur commander, s'ensevelissent dans l'ombre de la solitude et consacrent leurs travaux désintéressés à la recherche des secrets de la nature et des lois éternelles qui régissent la matière. D'ailleurs nous les voyons souvent sortir avec éclat de leur retraite, pour apporter à la société les résultats importants de ces études, qui semblaient d'abord n'offrir que d'inutiles spéculations. \ous souvient-il des vives sensations qui nous agitaient en lisant dans notre histoire ce siège de Syracuse, où le géomètre sicilien nous combattit avec des armes tout à fait nouvelles, et, durant deux années, balança par son génie la fortune du peuple romain? Nous nous représentions avec étonnemenl nos braves soldats, nos vieux centurions, couverts de cicatrices, versant des jileurs de rage à la vue de leurs vaisseaux livrés sans défense à ces feux destructeurs, que lançaient de loin des miroirs ardents, s'indignant de ne pas voir près d'eux d'ennemis à frapper, et ne comprenant pas pourquoi la valeur ignorante et grossière ne peut rieu contre les combinaisons d'une science profonde. Nous gémissions ensuite de ce qu'un barbare terminait par un cf)iq) d'rp<'r hs nn'di-

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taliuns du grand homme, eu rëpauduul un sang si précieux sur le sable, où i! traçait des ligures savantes.

Aussi la première idée qui me frappa, lors de ma nomination à la questure de Sicile, fut que j'allais habiter la patrie d'Archinùde, et que ye pourrais rendre à sa mémoire les honneurs qui lui stiul dus. Arrivé à Syracuse, je m'empresse

de demander son tombeau Fei-sonne ne peut

me dire où repose la cendre d'Archimède. Oh ! cruelle ingratitude des hommes! m'écriai-je. Un de ces génies que la nature n'enfante qu'à de longs intervalles, a voué tous ses jours à la défense de la liberté de ses semblables, toutes ses auits à la découverte des vérités qu'il leur importe le plus de connaître; il ne leur a demandé pour sa récompense ni richesse, ni puissance, ni plaisir; il ne voulait que de la gloire, et l'on a pu la lui refuser! Vivants, les grands liommck sont persécutés; morts, ils sont oubliés!

Pour moi, je suis dès lors animé du désir de réparer envers .\rchimède les loris de ses indifférents compatriotes. N'était-ce pas rendre aux Siciliens un service cligne du représentant du peuple romain que de faire revivre les honneurs d'un homme qui sera peut-être un jour leur seul litre au souvenir de la postérité!

I/accomplissement de ce dessein m'a coûté heauroiip dr rrcherrhe» trop longtemps infnjr-

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tueuses. Ka parcourant les villes et les campagnes, je trouvais partout sur mes pas ces machines ingénieuses, dont il est l'inventeur, chefs-d'œuvre des arts, qui auraient sufli pour immortaliser tout autre génie, mais qui n'étaient que le» délassements d'Archimède, fatigué des abstractions géométriques.

Je revoyais partout Archimède dans ses ouvrages, et je demandais en vain à tous les lieux la tombe d'Archimède. Il me semblait que les dieux me devaient le bonheur de la découvrir.

J'aime la gloire, Atticus; je ferai tout pour l'obtenir; mais je veux la partager avec les grands hommes qui honorent toutes les nations.

Ah ! si les illusions de l'amour-propre ne m'aveuglent point ; si de la source abondante des sentiments forts et généreux qui inondent mon cœur, il peut sortir un jour des paroles éloquentes qui se gravent dans l'àme de mes concitoyens; si je puis du haut de la tribune dévoiler les trames criminelles des ennemis de Uome, et sauver ma patrie, peut-être moi-même aurai-je besoin qu'un vengeur de mon nom me rende ce que j'aurai fait pour Archimède, et vienne le premier déposer sur mon urne funéraire les palmes dues aux triomphes de l'éloquence !

Je promenais un jour ces rêves de gloire dans le lieu consacré aux sépultures. J'errais au mi-

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lieu des tombeaux, chercbanl à y lire sur quelques inscriptions ce qu'avaient clé autrefois ceux qui n'étaient plus rien. Presque tous ces caractères étaient effacés. Tous les hommes étaient confondus dans cet asile, sans qu'il restât aucune trace de leur passage sur la terre. '

EnGn, las de chercher vainement, et désespérant déjà de la gloire humaine, je m'apprête à quitter ces lieux. D'une main distraite, j'écarte a*cc négligence des ronces et des épines qui me ferment le chemin: mais tout à coup je vois qu'elles recouvrent les débris d'une colonne mutilée; je m'approche; je regarde: c'est elle! c'est la spht-re inscrite au cylindre! c'est la figure fameuse qu'Archimède avait recommandé de graver sur son monument. « Je l'ai trouvé! m'écriai-je avec transport. Je l'ai trouvé! répétai-je plusieurs fois — » C'est la seule parole qui pût exprimer le raTissement que fit naître en moi In vue de celte épitaphe immortelle. C'était celle qu'avait proférée autrefois .\rchimède dans le premier moment d'ivresse, apr^s une découTcrtc sublime —

J'étais aussi heureux de lui rendre sa gloire qu'il l'avait été lui-même de la mériter.

O mon cher Atlicus! réjouissez-vous avec moi : je l'ai trouvé!...

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A M. Louis Barr, rue des Saints-Pères, 54-

6 juin i3lG.

Mon cher Papa,

Je ne puis plus longtemps différer un entretien auquel j'attache un si tendre intérêt. Mes sentiments trop pressés ont besoin de se répandre dans ton cœur paternel. Je désire te parler de toi, de moi, de Bréville. Je veux que ma confiance en ta bonté soit égale à ma reconnaissance pour tes bienfaits.

Comme à mon père, je ne dois te cacher aucune de mes actions. Comme à mon ami, je dois te rendre compte de mes pensées.

Pourquoi te déguiserais-je mes penchants, qui, sans être toujours irréprochables, ne sont jamais criminels ? Pourquoi te dérobcrais-je la moitié de moi-même? Ne trouverai-je pas en toi la facile indulgence d'un père, plutôt que la triste austérité d'un censeur? Ce serait te ravir le fruit de tes soins, que de t'ôter la connaissance d'un cœur que tu as formé. Puisque tu vis pour maman et pour moi, il faut que je te consacre aussi une grande partie de ce que je puis donner, je veux dire ma tendresse, et que je te fasse au moins le confident des affections dont tu n'es pas l'objet.

J'ai un autre ami. Je no suis pas étonné qu'en

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l'apprenant, au lieu de me donner des avis sur la conduite que je dois leuir avec lui, tu aies douté des sentiments que je lui porte. Les jeunes gens forment entre eux tant de commencements de liaisons, qui n'ont pas de suite, soit parce qu'ils ne peuvent plus se revoir, soit parère que leurs idées dillerent. qu'il faut du temps pour distinguer l'amitié d'avec les caprices.

Je te conjure de me croire, et de ne pas alléguer contre moi le long silence que j'ai gardé avec toi sur un sujet aussi important.

Je me taisais, parce que je craignais de livrer à tes plaisanteries une chose aussi respectable; parce que je voulais être sûr de posséder le cœur de mon ami, avant de m'exposer ù encourir de toi le reproche d'erreur ou d'inconstance, en cas de rupture ou de refroidissement.

-Mais aujourd'hui, je crois connaître Brëville, et me connaitrc aussi moi-même. Douterais-tu de la solidité de cette liaison, parce que c'est mon premier attachement? Auparavant, quand même mon âge n'eût pas exclu l'nmitié, mon choix ne pouvait encore être décidé. Le» fruits tardifs sont-ils les plus mauvais fruits ? Avant de pouvoir satisfaire mou besoin d'aimer, de combien de chimères n'ai-je pas nourri mou cœur trop affectueux, trop tendre, qui n'eu trouvait pas enec»re de réellement semblables à lui! .Me legardais-tu comme incapable d'aimer.'

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Ce n'est pas à toi à le j)enser. L'affection que j'ai pour toi est fortifiée par une profonde reconnaissance, et soutenue par une douce liabilude, mais elle n'a pas cette chaleur et cette vivacité qui animent un jeune cœur, elle ne connaît pas ces puissants élans qni emportent deux âmes l'une vers l'autre : tout cela n'est pas réservé pour les amis que nous tenons de la nature, mais pour ceux que nous donne notre choix.

Les droits que tu as sur mon âme sont beaucoup plus sacrés à mes yeux que ceux de Bréville, mais les siens me sont presque aussi chers. Qu'il est vrai, ce mot d'une femme, à qui l'on demandait qui elle sauverait, de sa mère ou de son amie, dans lui péril imminent! « Je retirerais de l'eau ma mère, dit-elle, et je me noierais avec mon amie. » La différence d'iige et de penchant qui existe entre nous réprime l'impétuosité des sentiments. Le respect, sans diminuer la force de la tendresse, en calme les ailleurs. Dans mon enfance, quand j'aimais maman et toi sans savoir encore vous révérer, je vous prodiguais les emhrassements et les caresses. Quand j'ai grandi, elles vous ont paru de trop. Est-ce le moyen d'échauffer la tendresse, que d'en supprimer les plus doux témoignages? Que serait-ce donc, si tu me défendais de vous luloyer! — Pour être meilleur fils, il faut être (|uel(|iiefois plus enfant.

« Vous vous aimez tous deux, me diras-tu ; mais qui peut me répondre de votre constance? »

Ce De sont pas encore nos actions, mais ce sont nos sentiments. Je ne puis ni t'en faire voir ni t'en faire toucher des preuves matérielles. Mais, sans doute, tu estimes plus le creur que les services rendus, et tu penses que deux jeunes gens, encore cachés sous l'aile de leurs jiarenU, n'ont eu le temps que de s'aimer, et non pas de se soutenir mutuellement, dans un vol qu'ils n'ont pas encore pris.

Pendant trois mois de séjour au Ivcée, nous étions toujours ensemble, sans nous lasser, et quand l'un de nous deux s'était éloigné de l'autre durant une seule récréation, il employait la suivante à s'en justiUer. Je lui écrivais très souvent de Saint-Pol. Je suis allé passer chez lui, à Doullens, tout le lem|>s que j'ai pu dérobera mes hôtes. Nous nous écrivons depuis huit mois presque toutes les semaines. Il m'invite à lui consacrer toutes mes vacances et veut ensuite retenir à Paris, avec moi, pour y achever ses éludes. Que veux-lu de plus ? Vois-tu là des marques d'oubli ou d'indllférence .'

Si je ne t'ai pas montré ses lettres, ma réserve à ce sujet ne doit pas t'offenser. Outre que les lettres renferment le secret d'autrui, qu'on ne peut trahir sans indiscrétion, l'auiitit- exige un certain mystère, dont je sens lu nécessité plutôt

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que je ne l'explique. On la profanerait eu l'abandonnant à trop de regards. Une franchise aussi illimitée régnerait-elle dans les lettres de Bréville, ses sentiments y couleraieut-ils avec uu si aimable abandon, s'il savait que ses confidences passent dans d'autres mains? Et si je le lui laissais ignorer, mon silence serait-il digne d'un ami? Si ces lettres étaient des morceaux de littérature, pétillant d'esprit, étalant une élégance recherchée, je te les aurais montrées, comme je te montrerai celles que m'a écrites Lacomble. Mais, sur-le-champ, je mettrais fin à la correspondance, comme j'ai fait avec lui. Les pointes, les épigrammes, les saillies peuvent animer une conversation indiiférente, mais elles sont bannies du langage de l'amitié. Ce n'est pas qu'elle rejette l'esprit, si l'on entend par esprit ces mouvements vifs, ces tours fins, ces idées délicates, ces termes gracieux qui expriment les diverses sensations. Nos lettres sont pleines de sentiments tendres et passionnés, qui soulagent le cœur et adoucissent l'absence, mais qui ne seraient peut-être pas bien compris d'un homme âgé*, qui ne définit plus l'amitié : « L'amour dégagé du commerce des sens. » Jean-Jacques aimait ses amis comme ses maîtresses.

I. M. !.. Barv, ay.mt vingt et un uns de i>Iijs que sou liU, avait niors treiilc-liiiit un*.

D'UN RHÉTORICIKN. iSy

Kiifiu Bréviile, dans ses lettres, me prodigue les éloges. Ce qu'il me dit flatte mou amitié, et non mon amour-propre. Ne sachant si je dois y croire, ou a'v pas croire, mais toujours persuadé que, s'il dit des menst»n<^es, son coeur ne ment pas, et que, s'il se trompe, c'est sans voi/loir me tromper, je jouis de ses louanges comme des marques d'une estime qui ne peut qu'auguienlcr son inclination pour moi. Mais je n'aimerais pas proclamer devant autrui mon propi-e panégyrique, même quand il est dans la bouche d'autrui. Je te supplie donc, mon cher papa, de «ouffrir qu'arant que je te communique ces lettres, j'en obtienne la permission de celui qui les a écrites. J'csprre tjuc tu seras moins sensible au refus qu'aux motifs qui l'ont dicté.

Pour celles que je lui envoie, je n'eu ai pas conservé le» copies. Mais elles ressemblent aux siennes: en dëcrirant les idées qui nous occupent et les sensations qui nous agitent, notre imaginatiou prend un rapide essor. Dans mes lettres datées de Saint-Fol, j'entretiens IJréville des aventures du voyage, du charme des promenades, des plaisirs de la campagne, des vertus de mes bons hôtes. Le tableau des fêtes d'aise que je vous ai tracé n'était qu'une froide esquisse d'un autre que je lui ai envoyé, peint a\ec des couleurs vives et fortes.

Quant au raract«*re de mou .Tuii, (Camille

iGo CAHIERS

Onfroy de Bréville est tin hon jeiiue homme, qui a une âme douce et tendre, une grande sensibilité, des idées mûres, \m esprit juste, et déjà une certaine connaissance du monde. Les malheurs de sa famille et la vie agitée qu'il mène, ont empêché qu'il ne perfectionnât sou éducation.

En rhétorique, l'année dernière, il n'était fort qu'en français et en version. Il a plus vu qu'étudié, plus pensé que lu; mais doit-il nous paraître étranger parce qu'il n'est pas tout à fait du pays latin ? Ne prouves-tu pas toi-même, par ton j)i'opre exemple, qu'on |)eut être fort riche de son propre fonds, sans posséder tous les trésors de l'antiquité ?

Voilà, mon cher papa, les renseignements que je te devais. J'y ])uis joindre une prière : c'est que tu me permettes de cultiver avec zèle cette charmante liaison, et de ne pas former un vide ad'reu.v dans mon âme en me forçant de m'en priver. Ce n'est pas que je te prie de changer pour moi des arrangements où il faut plutôt encore observer les convenances qu'écouter ses inclinations. A Dieu ne plaise, qu'en contractant d'autres liens, je rompe ceux qui m'unissent avec toi, avec maman, avec tous ceux (juc vous aimez, et que les sentiments de l'amitié me fassent négliger les devoirs de la piété (iliale! Mais souH're que ces nonids se forment

D'UN RHETORICIEX. iHi

sous tos yeux. II m'est si pénible de vivre une <tnnée entière séparé d'un ami, à qui je confiais toutes mes pensées, qui me livrait toutes les siennes par un heureux accord, qui semblait doubler nos existences ! Il me serait si doux d'être un peu de temps avec lui, de concerter ensemble nos projets d'état et de fortune, de m'assurer la possession de son cœur, de réimprimer dans son âme ce caractère de tendresse qu'un long éloignenient y poun-ait efTacer!

La jeunesse est le temps de l'amitié. Dans le monde, «)ù l'on se lance bientôt, on se partage entre tant de personnes, qu'on ne s'attache à aucune, et la multitude des goûts énerve la vigueur des senlinients. C'est au collège qu'on aime le mieux, parce que l'amour, l'intérêt et l'ambiliou ne disputent pas encore le cœur à une passion plus douce. C'est vers elle que se portent toutes les puissances de l'àmc, et, quand elle s'enracine en nous dans la jeunesse, l'âge ne fait que l'y enfoncer plus avant.

.Vussi, mon cher papa, j'espère vieillir en aimant de plus en plus toi et ma bonne mère'.

I. Emile Darr réalis.i re vœu, et fut toujours le mo- (Irle de* fiU. — Il avait cin({uaatc-huit ant quand, en |H.';7, il perdit »a mérr, âjji-e de «oixniitc-dix-sept ans; il en avait «oixantc-jix,eii i8Gj, quand il perdit son pèrr, à r*ge de quatre-ringt-cept an». Il mourut quelques mm\ après son père (19 juillet tHtt"*).

l6i CAHIERS

Adit'u, mon cher papa. Je n'ai pas l)csoin de te répéter combien je te chéris, puisque je viens de le dévoiler mes pUis doux secrets.

Ton lîls respectueux et ton ami sincère, Emile Baky.

Le lecteur trouvera peut-être curieux, après avoir apprécié l'esprit et le jugement déjà si nets et si formés d'Emile Bary à seize ans, de voir comment l'enfant avait été élevé.

Voici une lettre, qu'il adressait de Aoyon a son père en l8l i. Einile Bary avait donc douz.e ans. Son père lui répond sur le mêuic papier; c'est-à-dire qu'il met des renvois après chaque phrase qui lui paraît «iéfcctueuse comme grammaire ou comme jicnsée, et il place la remarque dans les marges, et en face de la faute.

Cette lettre prouve combien oc jeune j)ère s'occupait de son fils, déjà observateur et studieux, et comment la sagesse paternelle cherchait à développer ces qualités naturelles.

I.ErrHE DÉ-MILE BVRY, A l.'ÀOE DE DOUZE .\SS ET 1)E.MI, ÉCBITE DK SOYOX A SON PV.RK.

A Monsieur, Monsieur Bnr) , rue du r Université, au coin de celle des Saints-Pères, a, Paris.

'\o aoiU iSi r .

Mon cher Papa,

Maman et moi uoiis sommes arrivés chez ma tante en bonne santé; uoiis n'avons éprouvé aucun uccideut dans noire voyage. Maman a toujours eu une é-clielie pour monter dans !e ralirio-

D'UN RIIFTOIUCIEX. i6î

Irl ' ; nous avous été en très bonne compagnie jusqu'à Verberie. L'ecclésiastique qui était avec nous est uu très brave homme*, très instruit, qui a été professeur de M. de Wailly. Il m'a Tait nombre de questions sur mes études, sur le lycée, etc., etc. ; il m'a demandé comment je m'appelais, où je demeurais, etc., etc. De mon côte je lui ai demandé son nom. Il s'appelle Bordery, et est vicaire à Saint-Thumas d'.Vquin'.

Verberie était le terme de son voyage. Il nous a quilles l.j. Mais, jusqu'à Noyon, nous avons été bien mal partagés, en fait de compagnie.

Un militaire remplaçait ce monsieur dans le cabriolet. Sa femme a prie maman de lui céder sa place, aiin de se mettre à côté de son mari. Quant à maman, elle a été dans la voilure. Un liomme toujours ricanant, faisant endî^ver sa femme, lui disant des bêtises, se disputant et se raccommodant avec elle ; tel étail ce militaire, qui était à côté de moi. Il puait; il fumait la pipe, et crachait à tous moments.

Les b... et les f. .. voiiigcaient sur sa bouche, qui, par parenthèse, «'•(ail très grasse. En uu mot, lui et sa femme éunieut du plus mauvais genre.

Enfin, à Compiègne, maman, qui voulait ^tre à côté de moi. a repris sa plarc à la femme du

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