‹ Les cahiers d'un Rhétoricien de 1815Chapitre 2 sur 51 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

fant au gai visage. C'était bien cette même âme candide, ce même cœur tendre, ce même esprit toujours en éveil et se répandant sur les connaissances les plus étrangères à son enseignement. Il professait les sciences à Charlemagne et k l'Ecole polytechnique, et ce m'était un étonnement, que je n'ai point oublié, de le voir, quand nous allions chez lui tailler une bavette avec votre frère, occupé à lire quelque vieux livre grec, ou enfoncé dans des études de philologie pure qui remontaient jusqu'au sanscrit; parlant de ces travaux auxquels il se livrait en silence, et pour son ^eul plaisir, avec une bonhomie souriante, comme si c'était la chose la plus simple du monde de porter encore à soixante ans le plus grand effort de son esprit sur d'autres études que celles de son métier. Il aurait pu dire comme l'aimable optimiste de Colin d'Harleville :

Mes amis, je vieillis en apprenant encore.

Et il était lui-même un vieillard de Colin d'Harleville, sérieux tout ensemble et gai, nourri de la littérature classique qui lui échappait de toutes parts dans la conver-

PREFACE. m

sation, un de ces doux et doctes bourgeois de i83o qui célébraient en vers latins les petits événements de la famille.

Il était impossible de ne pas se sentir pour lui je ne sais quel respect tempéré d'affection. Il a été un des types les plus accomplis de cette génération qui nous a précédés dans la vie et à qui nous avons si peu ressemblé, nous, fils de 1848, qui avons déjà des petits-fils si différents de nous. Je ne puis lire les portraits que M. Anatole France nous trace parfois, d'une plume si légère et si délicate, de ces vieux bibliophiles, contemporains de Sylvestre Bonnard, qu'il a connus chez son père, graves et enjoués personnages, savants en us avec des cœurs d'enfants, sans voir se détacher du livre et apparaître dans le lointain vague de mes souvenirs la figure émaciée et cordiale de M. Bary.

Les hommes de ce temps avaient sur nous un avantage qui les a gardés jeunes jusqu'à la fin de leur vie : ils croyaient. Je n'entends point dire par là qu'ils avaient une foi religieuse très vive. On verra au contraire, en lisant ces cahiers, qu'ils avaient de ce côté

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l'esprit assez libre, et que l'obligation d'une prière imposée à tous leur répugnait. Ils croyaient à la liberté, au progrès, a l'art, à la science ; ils croyaient à la nécessité de devenir meilleurs et de faire la patrie plus grande; d'un mot plus général, ils croyaient à l'avenir, ils y croyaient résolument, ardemment; le soleil de la Restauration est un des plus chauds et l'un des plus vivifiants qui aient jamais lui sur le monde.

Et comme on tient toujours par quelque endroit à la génération de laquelle on procède, ils étaient sensibles, comme Rousseau, dont l'influence fut énorme sur les gens de la fin du xviii* siècle, et se continua encore sur ceux qui naissaient aux environs de 1800 ; ils aimaient en littérature et en poésie, outre les classiques, dont ils avaient le culte comme leurs pères, les écrivains que nous appelons aujourd'hui de transition et que nous ne lisons plus, ceux qui font la chaîne entre les maîtres du xviii® siècle et la merveilleuse éclosîon du romantisme, aujourd'hui

oublié.

Ce mélange si singulier d'admirations traditionnelles, dont quelques-unes nous font

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