I. Lacépède
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M. Dumas ^ défend aux élèyes de crier : Viye le Roi! Il ne faut pas se compromettre*!
Je me console le soir par la lecture de la Nouvelle Héloise, J'en achève la deuxième partie. Rousseau lui-même accuse de froideur quelques lettres, où l'esprit seul brille.
Ces étincelles d'esprit, qui pétillent çà et là dans des relations malignes, tout en m'amusant ne me font pas éprouver de ces sensations douces et délicieuses que donnent les transports de l'amour vivement exprimés par un homme qui les a sentis.
J'explique une comédie pastorale de Gessner.
Les idées n'en sont pas neuves, mais elles sont agréablement contenues et développées dans un cadre très propre à les faire bien ressortir. L'allemand me délasse du latin et du grec.
i4 mars. — Nouvelles de plus en plus affligeantes pour les zélés royaUstes.
Les journalistes, ces menteurs officiels, avouent de terribles vérités : ils disent qu'une conjuration bien ourdie, et dont Paris était le foyer, a préparé les chemins à l'Empereur; qu'il est entré dans Lyon sans coup férir, parce qu'on avait eu soin de disséminer en France les troupes
I. Censeur des études an collège Henri lY; depuis proviseur au collège Charlemagne.
a. Toute cette partie est écrite en cursive alleniando.
qiii auraient touIu lui opposer de la résistance.
Ou attribue à Napoléon plusieurs traits de courage et de générosité. Je ne les rapporterai pas ici: car, s'il est vainqueur, les journaux amplifieront ces anecdotes, et je n'en aurai pas assez dit; s'il est vaincu, j'en aurai trop dit.
Macdonald, duc de Tarente, arrive à Paris, abandonné par ses trois mille hommes. Extrême consternation !
Ces jours derniers, avant la revue, on avait donné une pièce de cent sous à tous les soldats. Aussi leurs cris témoignaient cette franchise qui sait mal farder la vérité : Vive le Roi ! Vive la pièce de cent sous!
Après avoir bu l'argent du Roi, ils crient :
Vive l'Empereur ! Un officier leur reprochait cette ingratitude : « Qu'on nous donne encore cent sous, disent-ils, et nous crierons : Vive le Roi! »
Quel doit être l'embarras de ces militaires? ils aiment l'un de ces deux rivaux, et ils ont prêté serment de fidélité à l'autre! ici la reconnaissance; là le devoir. Et les ex-sénateurs, et les députés? Et M. Laine, et Marmont, et Chateaubriand, et Tallejrand ? Nous verrons comme cela se passera.
Le buste de Napoléon est replacé au lycée, dans un lieu plus honnête.
Tl était temps que l'on ne chantât plus l'air chéri de Henri IF; on en a les oreilles rebattues!
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C'est toujours le soir qu'on fait courir les bonnes nouvelles; car les nouTcUistes ont plus beau jeu pour faire croire à Fauthenticité de leur marchandise. On ne peut la Tërifier dans les feuilles publiques, et Ton y croit jusqu'au lendemain nmtin.
Lacomble est toujours à l'infirmerie; je vais Vy Yoir, à une heure.
Il parait que l'Europe est dans une fermentation générale. L'Espagne défend contre Ferdinand les restes d'une liberté chancelante. L'Italie secoue enfin le joug de l'Autriche, et s^apprête à déclarer son indépendance. Le roi Murât, à la tête de cent mille hommes, va peut-être la soulever. Le roi de Sardaigne, ce vieux revenant, restera sur le trône, si c'est possible quand on est haï et méprisé de ses sujets. La Sicile demande Naples *. Le Danemark s'occupe des moyens de reconquérir sa Norvège sur la Suède, qui flotte entre Gustave et Bernadotte. La Pologne nourrit, dans la servitude, cet amour de la patrie et de la liberté qui fait toujours de grandes choses. L'Allemagne, et tout ce qui chez elle n'est pas Autriche ou Prusse, voudra sans doute faire un seul Etat libre. La Belgique, fatiguée de
I. Ferdinand, roi des Deux-Siciles, réduit à la Sicile pendant la durée de l'£mpire, demandait an Congrès de Vienne qu*on ex|HiIaAt Murât du royaume de Naples, pour qu*on le lui rendit.
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ses libérateurs, soupire «près ses anciens tjrans. Nous savons trop dans quel état est la France ! Quoique des troubles populaires divisent Londres, TAngleterr* ne manquera pas sans doute, poiv son agrandissement et pour sa gloire, de profiter des séditions dont chaque État développe le g«rme : elle va tomber sur le vainqueur et sur le vaincu !
y ta un entretien assez agréable, à quatre battres, avec de Rapinstère.
Le soir, je profite de ce que je n'ai pas de devoir pour m'occuper de ce cahier.
i5 mars. — On croit que si l'Empereur doit entrer à Paris ce sera le 3o mars, anniversaire de la naissance de son fils. Napoléon II, dont il se fait nommer le g^éral ; ou le 3i mars, jour de la prise de Paris. Le mois de mars offrirait bien des époques remarquables.
Les journaux exhortent à sVngager tous les hommes de seize ans jusqu'à trente. J'ai eu seize ans le i3 janvier i8i5. On veut me faire grenadier ! Trois cents élèves de l'École de droit vont partir volontairement.
Marseille met à prix la tète de l'Empereur :
deux millions à l'assassin ! Je crois qu'il ne jouirait pas longtemps du fruit de son meurtre.
Un farceur du Ijcée a présenté au duc de Berry une pétition de sa façon, au nom de ses
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camarades, pour renrôlement des élèves. Entre autres traits d'esprit, il dit que la plupart des élèves sont pour le Roi ! Le jeune Brayé peut, s'il le veut, se mêler à la guerre civile; mais qu'il ne nous suppose pas, de son chef, des intentions aussi belliqueuses ; qu'il ne nous expose pas à la risée des journaux, ou à leurs éloges, ce qui est pis encore. Laissons à M. Liautard' et à ses jeunes tonsurés le soin de défendre le Roi, et faisons des thèmes et des versions.
Je viens d'achever VÉvandre et Mcime de Gessner. Quel homme a su mieux peindre l'innocence et la douceur des mœurs pastorales ? — Mais cette vie si agréable n'est qne dans l'imagination de l'auteur. Oh ! s'il j avait un pays où des bergers et des bergères, coulant des jours sereins, ne respirassent que le chaste amour et la vertu et pussent apprécier tous les charmes de la nature champêtre, j'irais... j'irais aussitôt dépouiller auprès d'eux les préjugés des villes, oublier toutes ces habitudes qui créent tant de nouveaux besoins, et faire mon bonheur d'usé aimable simplicité et de la société de ces hommes de la nature !
Rura mihi et rigut placeaat in rallibus amnes ; Flumina amem sylvasque inglorius ! O ubi campi,
I. L'hUm Liaatard, ancien élère de TÉcole polytech- 9 avait fosdé sons l'Empire le eollège Stanislas. ■
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Siierciaiiuiqae, et virginibos bacch«ta Lacaenis Taygeta! O qui me gelidis in TalUbus Haemi Sistat, et ingenti ramorum pr»tegat ambra!
Je les trouverai ces campagnes riantes, ces collines fertiles, ces forêts ombragées!... Dans mes vacances, je les parcours quelquefois mon Firgile à la main ; mais j'y cherche en vain les habitants tels que nous les dépeignent Théocrite, Virgile, Gessner et Florian, aux bords du Gardon, du Mincio et de TArélhuse. Je vois quelquefois errer dans la prairie une trentaine de moutons, sales, crottes, parfois galeux, marqués d*une raie rouge, surveillés par un méchant mâtin, dont je n*ose approcher, et conduits par un jeune Tircis en haillons, fumant sa pipe ou tirant de sa panetière un morceau de pain, du fromage, et de la viande ; et, quoique la bouche pleine, jurant et sacrant contre son chien, qui aboie eu me voyant !
M. Gentil, professeur de philosophie, est indisposé, et ne fait pas sa classe. Ma paresse se réjouit de son absence. Cependant, si Ton a besoin de philosophie, n'est-ce pas surtout dans un temps si critique, où Ton est menacé de perdre la vie, ou ses parents, ou sa fortune, et de voir la France teinte du sang de ses propres enfants!
M. Laya a été absent deux classes; les uns attribuent sa maladie au dépit qu'il ressent de se voir fermer les portes de l'Institut ; d'autres
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rimputent à la crainte de perdre les deux mille francs de pension qu'il a reçus du Roi*.
On défend aux gens honnêtes de jurer; c'est bien mal tu, puisque les princes jurent dans les tragédies. Par exemple, un grand personnage dit à un autre :
Tous, ministre sacré, non d'un DieUy mais d'un homme.
9 heures du matin. — M. Naudet me donne quelques éloges pour ma petite critique sur la copie de Necuopranfedut (de Fauconpret').
Quand on ne fait pas bien ses discours, on se console en mordant ceux des autres. Si on les mord avec justesse, on acquiert une espèce de petit mérite ; mais, comme dit Boileau, la critique est aisée, et Tart est difficile.
La population va, dit-on, se lever en masse ; Gallemond, rhétoricien, nous a donné l'exemple du courage; il a filé du collège avec les externes, pour s'engager. Plusieurs maîtres en font autant. M. Edan, sous-caissier, partirait, sans un petit obstacle : il a une femme et cinq enfants! On parle de la défection des soldats de l'Empereur. . . .
M. Naudet fait la classe à la place de M. Laya; il nous lit plusieurs morceaux du poème de la
I. En écriture cursive allemande, a. Qui fut depuis directeur du collège Rollin. Il était fils du traducteur de Walter Scott.
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Navigation^ d'Esmënard. Ils portent tous la marque d'un grand talent. Quelle force de poésie descriptive !
4 heures un quart. — Entretien vif et animé avec Rapinstère.
8 heures. — Au réfectoire, grands cris de : Vive le Roi ! mêlés de quelques cris de : ViveTEmpereur * !
i6 mars. — Nous recevons un numéro du Nain jaune, auquel je suis abonné. C*est à mon tour de le garder jusqu'au i5 avril.
Une caricature, assez jolie, représente la constitution française, avec ses défenseurs, marchant au Corps législatif, montée sur un char brillant, malgré les efforts que font pour l'arrêter M. de Beauchamp-Marduel , Bridoison de la Quotidienne, et la roue sanglante, armée de faux, de tonnerres et d'éteignoirs; des ânes attelés par derrière au char veulent en vain Tentraîner à Douvres. On voit des deux côtés plusieurs accessoires de circonstance.
Il y a relâche d*esprit pour le Nain Jaune ; le sujet important de toutes les conversations s'accorderait mal avec la gaieté qui domine dans ce journal. Il conclut donc une trêve momentanée avec les voltigeurs et les chevaliers de la girouette et de Téteignoir. Dans quelque temps, il reprendra, dit-il, l'arme légère du ridicule.