‹ Les cahiers d'un Rhétoricien de 1815Chapitre 49 sur 51 · I. Armand Berlin, des Débats · texte numérisé non relu

I. Armand Berlin, des Débats

D'UN RHETORICIEN. ai;

mains les Annales de géographie et tThistoire, par Malte-Brun, qui me donnent des notions sur tous les pays. J'ai à ma disposition la bibliothèque assez considérable d'un voisin, qui est bien l'homme le plus singulier que je connaisse ; d'un esprit doux et bon, d'un caractère facile et aimable, aimant le travail par-dessus tout, il s'est livre à l'ëtude du grec et de l'hébreu et fait des livres sur ces deux langues, poussant l'amour de la religion au delà de toute expression, mais sans intolérance; croyant aux prophéties, s'occupant de jansénisme. Ce matin il nous annonçait l'Antéchrist pour la fin du siècle. Si je suis forcé de rester ici encore quelques jours, je ferai avec lui un cours de botanique, si toutefois cela m'amuse.

Mon frère travaille beaucoup lui-même et me laisse ainsi du loisir, dont je profite pour mon instruction. J'ai des projets solides et je les exécuterai certainement si je reste Champenois.

Nous sommes bien logés maintenant, et si tu l'avais pu, tu aurais occupé une chambre agréable. Dis-moi donc encore si c'est un arrêt irrévocable, s'il faut renoncer même à un éclair de félicité. Outre le plaisir extrême d'être ensemble, je te ferais connaître des mœurs qui seraient nouvelles pour toi; les habitants de ce pays méritent d'être connus et observés, et je t'assure que cette étude est plus instructive que celle

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de bien des livres. Je ne connais encore que Tapparence, mais toujours est-il qu'elle leur fait honneur et qu'elle annonce moins de vices et de fausseté qu'ailleurs. Je désire pour l'honneur de l'espèce humaine que mes observations soient justes.

Adieu, cher Bary, maintenant il est bien certain que notre amitié est pour la vie et qu'elle ne peut plus s'augmenter; nous pourrons être contrariés et séparés, mais notre cœur sera toujours le même, et cette douce assurance nous fera supporter facilement les injustices de la fortune. Adieu, je t'embrasse.

Camille de Brévtlle.

Monsieur Emile Barjr^ rue des Saints^PèreSy 5a.

Vitry-le-François, le 26 septembre 1816.

Vraiment, mon cher Bary, je suis eflfrajé de cette ardeur si vive qui te pousse à t'ensevelir sous les bouquins des Legendre, des Lacroix, lorsque à peine tu as échappé aux bouquins qui, depuis tant d'années, ont absorbé tout ton temps! Il me semble que tu devrais laisser tous les livres pour t'occnper, dans une douce oisiveté, à lire dans celui de la nature, à consacrer quelques

instants à Tamitië, à goûter les jouissances du cœur, qui sont, ce me semble préférables à celles de Tesprit.

Je tremble pour moi, en te voyant devenir un savant, que tu ne veuilles aussi un savant pour ami ; et peut-être est-ce là mon motif pour t*éloigner de tes études.

Je m'empresse cependant de te dire, pour mon honneur, pour le tien même, puisque tu veux bien m'aimer toujours, que je m'efforce en Champagne de me corriger de mes paresseuses habitudes : je lis, je prends des notes ; j'ai entre les mains les Leçons de littérature qui, pendant nos récréations lycéennes, nous ont fait passer de si bons moments. J'apprends chaque soir un morceau par cœur, et, tous les matins, en me le récitant à moi-même, je paye un tribut de regrets à ces heureux temps où chaque matin nous nous promenions sous les arbres du lycée, nous répétant les leçons que nous nous étions choisies. Nous puisions l'un dans l'autre une félicité douce et pure, malgré les grilles, les murailles et les cris du pédant qui nous rappelaient au quartier.

Ma vie est donc ici assez remplie, et le monde, qui m'absorbait à Doullens, ne me prend à Vitry qu'une ou deux heures par jour.

Je vois combien les réputations qu'on fait aux provinces sont fausses. La Champagne passe pour

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renfermer des habitaDts peu éclairés; quatrevingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes, dit le proverbe. Cependant rien n*est plus commun en ce pays que les gens d'esprit. Les campagnes mêmes sont remarquables par les progrès que les lumières j ont faits. Les habitants de l'arrondissement de Vitry passent pour les Gascons de la Champagne ; les gens de la classe élevée y sont royalistes et constitutionnels, quoique nobles pour la plupart. Ils sont économes. Us professent de l'amour pour la religion et pour le jansénisme. Je croyais cette dernière absurdité oubliée depuis longtemps.

Mon frère est bien accueilli ici et a déjà une influence très grande. Il en a usé hier, autant qu'il l'a pu, pour faire nommer par le collège électoral de Vitry M. Royer-CoUard candidat à lu Chambre des députés, et il a réussi ù \tt faire élire presque à runanimité.

Je voudrais bien que rarrondissemenl «le Saint-Pol eût assez d'esprit pour élire ton père. Ce serait excellent pour lui, et pour toi aussi. Je le souhaite sincèrement.

Je t'embrasse de tout mon cœur, et t'aime de même.

Camille db Bbkville.

D'UN RlIETORICIExN. aai

Monsieur Emile Barj^ chez M. Harié, à Clairvaux^

Aube,

Yitry-le-François, le 8 octobre 1818.

Mon cher Bary,

Je suis reçu à l'école le dix-septième et j*ai les plus fortes espérances d'obtenir une bourse ; le duc d'Angouléme Ta promise de ^ive voix au duc de Doudeauvillc, qui la lui a demandée pour moi ; ainsi donc ces portes de TÉcolc, si difficiles à franchir, me sont ouvertes, et je suis fondé à croire que je les passerai sans payer.

Et toi, mon cher, connais-tu ton sort * ? Il y a près de huit jours que le jury a prononcé, et ton père, qui probablement est aux enquêtes, doit connaître ses décisions, ou au moins celle qui te concerne. Je te serai bien obligé de me transmettre promptement ce qu'il te dira à ce sujet. On en reçoit quatre-vingts cette année, et j'espère que plusieurs de nos camarades douteux passeront dans ce nombre, ne fût-ce qu'à partir du numéro Go.

Mais il ne faut pas te parler trop longtemps de choses que tu te réjouis d'oublier, me dis-tu. Quelle jolie perspective en effet qu'un nid à matkémati<iueSy comme l'École, pour un homme

I . Emile Bary était reçu le quatorzième à l*Écolc polytechnique.

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qui, à Clairvaux, chaque jour monte à cheval, et qui, à chacun de ses repas, compte vingt mets, dont pas un ne lui échappe, qui dit beaucoup de choses à une foule de femmes charmantes, les fait danser et ne les quitte que pour avaler de Teau sucrée; qui joue la comédie, et la jouera, si on le laisse faire, jusqu'au i5 novembre; qui... mais en voilà bien assez, ce me semble ; Ténumération de tes plaisirs serait bientôt aussi longue que celle des peuples qui vinrent bâtir la tour de Babel.

A bientôt, je t'aime et je t'embrasse.

Ton Camille db Bbéville.

A Emile Bary^,

Septembre 1817.

Mon cher.

Je n'aurais jamais cru que, vous étant à Paris, je serais obligé de vous écrire pour m'entretenir avec vous. Mais il y a aujourd'hui quinze

I. M. A. Poirson avait trois ans de plas qu'Emile Bary. Il était maître suppléant au lycée Henri IV en pré- ]>arant son agrégation des lettres. Professeur d*histoire, puis longtemps proviseur du lycée Charlemagne, il mourut en juillet 1871.

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jours que nous ne nous sommes promenés ensemble, et il y aura dimanche quinze jours que nous ne nous sommes vus; c'est-à-dire que nous n'aurons échange nos idées et nos sentiments, loin des importuns, des indifférents, et même de nos communs amis, fort agréables pour nous dans tout autre moment, mais superflus dans ceux-là. Nous habitons la même ville, notre cœur n'a que vingt ans, nous ne sommes ministres ni Tun ni l'autre, et il s'est passé douze jours sans que nous nous soyons réunis!

Voilà le fait. Quelles conséquences en tirer ? Ah ! mon cher! mon cher! je vous laisse ce soin. . . .

Je sais bien que vous allez me jeter à la tête vos études et les miennes ; la révolution qui s'est opérée dans votre manière de vivre ; vos courses continuelles ; les devoirs que vous vous êtes impo'sés; mon logement, envahi par des machines à argent*, et peut-être encore mille autres raisons, très bonnes, très plausibles. Mais, mon ami, dans cette longue énumération, n'en avez- vous pas oublié une, la seule puissante, la seule véritable..., votre cœur n'est-il pas changé ?

Dites-moi ce que sont devenues ces soirées passées à Henri IV, autour d'un mauvais poêle^

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