I. Général prussien; il fut nommé gouverneur de Paris
i86 CAHIERS
les soldats prussiens ont ordre de les fusiller sans forme de procès, s^ils se moquent des sentinelles et s'ils s'arrêtent devant un corps de garde. Tu trouveras sans doute comme moi que c'est admirable^!
La soirée d'hier a encore été un sujet de triomphe pour les alliés. Ils ont pu jouir à leur aise du triste état où ils mettent le Roi. Point de préparatifs pour sa fête, point de feu d'artiiîce; seulement quelques lampions dans les Tuileries, pour éclairer le peuple immense qui s'y trouvait. A neuf heures, il y a eu un concert dans la galerie du château, qui est du côté de l'eau, et à neuf heures un quart le Roi est venu au balcon, où il est resté quelques minutes.
Voilà toute la Saint-Louis. Une foule prodigieuse, qui remplissait le jardin, a semblé vouloir témoigner au Roi par ses cris, que cette simplicité ne faisait qu'augmenter encore son amour.
Quand j'irai te voir à Saint-Pol, je tâcherai de faire provision de nouvelles politiques. Mais pour l'instant je suis absolument à sec et au dépourvu.
par les alliés après Waterloo, et, dans cette charge, qiiMl occupa cinq mois, se rendit célèbre par sa dureté et ses insatiables exigences.
I . M. DecBzes, préfet de police, eut le courage de faire arracher ce» afUckes.
Adieu. Je finis de t'écrire. Bientôt j'aurai le plaisir de te parler, ce qui vaudra bien mieux. Adieu encore une fois. Je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.
Camille de Bré ville.
Motisieur Emile Bary^ rue dfs Saints-Pères^ $2, Paris,
Doallent, le 18 octobre 181 5.
Que le diable emporte mille fois ces Prussiens, ces barbares ! Je suis dans une telle fureur contre eux, que je suis tente de prendre un sac, un fusil, une giberne, et d'en exterminer quelques-uns! Ces brigands-là ne viennent-ils pas de frapper le pauvre arrondissement de mon frère* d'une réquisition de guerre ruineuse, et de nous forcer à passer deux nuits de suite pour donner l'ordre à ces bons Picards de se priver de tout pour en faire cadeau à ces gredins-là*!
Quelle douleur! quelle humiliation pour un
r . Son frère était sous-préfet de Doullenit.
a. Après Waterloo, les alliés, et particulièrement les Prussiens, se répandirent dans toute la France du nord, jusqu*en Bretagne, et |>endant cinq mois y vécurent comme en pays ennemi, bien que les hostilités fussent absolument terminées.
i88 CAHIERS
cœur français! Comme le mien était triste en dépouillant mes compatriotes, pour exécuter les ordres de leurs plus cruels ennemis. Mais on est dans la triste nécessité de faire du mal pour en éyiter un plus grand encore. Ma haine pour eux est si forte, que c'est là maintenant ma pensée dominante. Aussi est-ce par là que j*ai commencé ma lettre....
Camille de Beétille.
Monsieur Emile Bary, élève au Ij-eée Henri /^, derrière le Panilèéon,
i**" novembre i8i5.
Après t' avoir donné toutes les raisons qui
me portent à suivre tes conseils et à retourner au lycée, je t'ai dit tous les liens d'affection qui m'attachent à mon frère et me retiennent près de lui. En outre la fortune me force encore à rester à Doullens; au lycée, il faudrait payer une lourde pension.
Loin d'être à charge à mon frère de ce côtélà, je lui suis utile ici. Cet argument est d'autant plus irrésistible que je vais avoir une place de douze cents francs, qui ne m'empêchera pas de servir de secrétaire à mon frère, et ne me don<«
D'UN RHETORICIEN. 189
nera d'autre peine que celle d'aller me promener quelquefois à cheral dans les campagnes voisines. Ainsi, loin d'être un fardeau pour ma famille, je contribuerai à sa prospérité. J'ai toujours eu depuis deux ou trois ans, quoique je fusse très jeune, ce vif désir, et c'était le motif qui me poussait à quitter la France et à chercher fortune dans le nouveau monde.
Tu conçois, qu'après avoir fait des efforts constants pendant plusieurs années pour débarrasser ma famille de ma personne, je n'irai pas aujourd'hui, de gaieté de cœur, retomber sur elle, au moment où je deviens vraiment pour elle un petit trésor.
Cependant cette considération ne m'empêcherait pas de voir avec peine mon séjour à Doullens, si je croyais qu'il dût être aussi nuisible à mon instruction que tu semblés le penser. Sans être au lycée, je puis lire de bons ouvrages, écrire des narrations et des discours, si tu veux tenir la promesse que tu m'as faite de m'envoyer des matières à traiter. Je saurai moins de latin ; mais, d'autre part, je gagne beaucoup sous le rapport du caractère et du jugement à vivre avec mon frère. J'apprends à connaître les hommes; je m'instruis en administration, et, en voyant la manière d'agir de mon frère avec tout le monde, je vois celle que je devrai avoir un jour.
Adieu. Tu sais que j'ai jure de n'avoir jamais d'autre ami que toi. Je tiendrai mon serment, pour bien des raisons que je ne veux pas dire, de peur d'effaroucher ta modestie. Je te prie en grâce de faire le même serment et de me le répéter souvent; car je suis bien heureux quand je pense que tu veux bien m'aimer un peu. Adieu encore une fois. Envoie-moi des matières de discours français.
Camille de Breville.
P. -S. — Mon frère vient de recevoir la triste nouvelle que dix-sept cents Anglais nous arrivent après-demain à Doullens, et qu'ils y reste^ ront. Tu juges de notre peine. On m'appelle et je cours travailler.
yé Monsieur Emile Barjr,
Doullens, le i3 décembre 18 15.
Mon cher et bon ami, nos cœurs n'ont pas cessé de s'entendre. Ces liens si doux qui nous attachent sont toujours aussi fortement serrés ; tes craintes sont vaines. Puisque tu peux bien me conserver une amitié aussi vive, puisque tu m'en donnes des marques si touchantes par ton
intërôt sincère, je serais le plus ingrat des hommes si mes sentiments pour toi pouvaient s'altérer.
Tu peux m'aimer, Bary, autant que tu voudras. Jamais, je te le jure, tu ne me surpasseras. Jamais, surtout, les preuves d'amitié que tu me donneras ne seront reçues sans une douce reconnaissance, sans se graver pour toujours au fond de mon âme. Je t'en supplie, ne fais pas l'injure à notre amitié de trouver celle qui règne entre les autres préférable à la nôtre! Sans doute tu trouveras partout ailleurs des amis, dont les qualités de l'esprit surpasseront celles de Camille ; mais, j'ose le dire, tu n'en trouveras jamais qui sache mieux t'estimer et t'aimer, comme tu mérites de l'être, qui sache mieux que lui sentir tout le charme de sa liaison avec toi.... Songe à cette douce confiance qui a toujours régné entre nous; à cette intimité si grande que, quand nous avions le bonheur d'être réunis, la pensée de l'un était sur-le-champ soumise à l'autre ; à cet heureux temps où, quoique toujours ensemble, nous avions un plaisir toujours nouveau à nous voir. Rappelle-toi seulement une charmante promenade aux Tuileries, que nous fîmes à la dérobée, en nous sauvant d'avec les cuistres et la canaille lycéenne. Elle fut si piquante, non pas parce que nous dérobions l'air de la liberté, mais parce que nous le respi-
rions ensemble ; parce que nos âmes confondues se communiquaient à l*instani toutes leurs sensations de plaisir. Cette promenade est un des instants où j'ai le mieux ressenti toute la douceur et la vivacité de notre amitié. Rappelle-toi ces détails, et dis-toi que si j'ai tardé à répondre à ton avant-dernière lettre, si bien faite pour émouvoir mon cœur, ce n'est pas par insensibilité.
Je suis pour t'écrire comme Saint-Preux pour lire les lettres de sa Julie. Je veux être à mon aise. Je veux n'être pas distrait; et plusieurs fois, quand j'ai pris la plume pour t'écrire, des milliers de brigands allemands et anglais arrivaient et me forçaient à travailler avec mon frère pour les faire loger et nourrir. A peine avais-je lu cette avant-dernière lettre si aimable, que quelques brutaux Belges sont venus m'arracher à mes pensées, en annonçant six mille de leurs camarades, encore plus brutaux qu'eux.
Depuis ce temps, je n'ai pu m'entretenir comme je le veux avec toi. Mais, en revanche, combien de fois ai-je lu et relu tes lettres ! Elles ont fait sur moi un effet qu'il m'est impossible de te dépeindre.
Elles m'ont causé tout à la fois des émotions de joie et de tristesse, des incertitudes, des résolutions subites, que j'abandonnais un instant après.... Elles m'ont donné, et surtout la dernière, une matière à réflexions bien importantes :
je pense comme toi que je végète à Doullens, qae y y perds un temps précieux, que }*y fais beaucoup de riens, et, quoique je ne m*y ennuie jamais, il est très vrai que je suis mécontent de l'emploi que je fais de tous mes moments, parce qu'ils ne me profitent point pour mon instruction.
J'ai dix-sept ans moins quatre mois, et je ne sais rien! cela me désespère....
Malgré mon attachement à mon frère, qui me porte à rester près de lui pour l'aider à ses tra« vaux administratifs, à lui tenir une compagnie qui, dans un pays comme celui-ci, est presque nécessaire, je suis décidé à faire mon possible pour retourner près de toi, m'efforcer de réparer le temps perdu et d'acquérir une partie de ce qui me manque.
Cependant, ce projet est difficile à exécuter : d'abord, j'aurai de la peine à me séparer de mon frère, et même à me résoudre à lui en parler; ensuite, il faut qu'il obtienne pour moi une place à Paris, telle que je puisse la remplir en me logeant dans le quartier du lycée, afin d'y aller travailler avec toi.
La première difficulté est très grande pour moi. Je ne pourrai jamais lui demander à le quitter! Je craindrais, en lui expliquant mes motifs, d'avoir l'air d'un ingrat. Cette crainte m'empêcherait de les développer.
194 CAHlEllS
C'est à toi, mon cher Barjr, que j'ai recours pour cela. Écris à mon frère, comme si je ne t'en avais pas prié ; mais seulement comme étant poussé à cette démarche par ton amitié pour moi. Mets-lui sous les yeux mon âge, mon ignorance, la nécessité pressante de réparer le temps déjà perdu h Coutances et celui que je perds à DouUens. Dis-lui qu'avec une place telle que celle que je devais avoir, il y a quatre mois, au ministère de la justice, je pourrais suivre les cours de français, d'anglais, de version, peutêtre de philosophie. Je serais à même d'acquérir chaque jour des connaissances en littérature.
Lorsque mon frère aura reçu cette lettre, je l'appuierai de mes raisons et je le prierai de s'occuper dans son séjour à Paris de me procurer cette place.
Je désirerais comme toi retourner comme pensionnaire au lycée ; mais c'est impossible pour plusieurs raisons. Faisons donc nos efforts pour réussir d'une autre manière. Je le souhaite vivement, quoique je ne fasse pas sans peine le sacrifice de tous les agréments de ma vie paisible et douce, et surtout, surtout, de la société du meilleur des frères. Mais je veux, à quelque prix que ce soit, me rendre digne de ton amitié, me rendre capable de remplir une plaee, et n'avoir plus à rougir de mou ignorance.
Je te fëlicite, moD cher Bary, de ton amour pour le travail et des succès que tu obtiens. Je m'attendais à te voir trouver dans Alfred de Waillj un rival dangereux ; mais, avec la noble émulation qui t'anime, tu le vaincras, ainsi que Gibon.
AdieUf bon et cher ami. Je t'ai voué une amitié tendre et sincère pour la vie. Je sens qu'elle est plus nécessaire que jamais à mon bonheur.
Camille de Bréville.
Monsieur, Moiuieur Emile Bary, élève au lycée Henri IF, Paris,
Doullens, a3 décembre 181 5.
Tes lettres, mon ami, me font une impression vive et profonde. Je vois dans chaque phrase, dans chaque mot, un sentiment d'amitié, exprimé avec cette grâce, cette douce vivacité, qui en double le prix ; ou un bon conseil, un avis, qui ne peut partir que d'un jugement solide.
Je les relis toujours bien des fois. Ce n'est qu'à la seconde ou même à la troisième lecture, que je sens bien ce que tu me dis, que je savoure bien le plaisir que d'abord j'éprouve vivement, mais confusément. Tous mes vœux du côté de l'amitié sont exaucés : je trouve en toi
tout ee qu'un ami peut désirer ; aussi, estime et affection pour la rie, roiià les sentiments que je t*ai voués : Toiià ma devise.
J'ai besoin de penser souvent à ton bon cœur, à ton esprit vrai et juste, pour ne pas dire, en voyant la dureté et la fausseté de ceux qui m'entourent, que tous les hommes sont cruels et perfides. Que tu es heureux, mon bon ami, de vivre avec des jeunes gens qui n'ont point cette habitude de la dissimulation, qui, s'ils ont des défauts, ne les cachent pas sous des apparences trompeuses de vertu !
Je n'ai aucun mérite à ne laisser usurper par personne le trône que tu occupes dans mon cœur. Mais toi, quelle reconnaissance ne te dois-je pas, si, sans cesse entouré de gens qui valent mieux que moi, tu me conserves toujours la préférence sur eux !
Tu as raison de ne pas vouloir écrire à mou frère. J'ai pensé comme toi un quart d'heure après que ma lettre a été partie. Oui, je ne dois pas user de détours avec lui; ce serait une ingratitude. J'aborderai donc la question sans crainte, et lui exposerai ma manière de penser.
Adieu. Pense souvent à moi, et dis-toi que personne ne t'aime plus que ton fidèle
Camille de Brbville.
DUN RHKTORICIEX. 197
Monsieur, Monsieur Emile Barj\ élève du lycée Henri If^y place Sainte-Geneviève, Paris,
Doullens, le 16 mars 1S16.
Quel excellent et parfait ami j'ai en toi, cher Bary! Quelle indulgence! quelle bonté tu me montres sans cesse! Je t'en remercie de toute mon âme. Tu ne saurais croire quel doux eifet font sur moi tes lettres, toujours si pleines de sentiment et de raison. Vraiment, si j'ai quelque inquiétude sur notr*e amitié, c'est de n'être pas digne de toi. Ce qui me rassure, c'est que tu désires surtout de moi un attachement véritable, et je sens que tu n'auras jamais à te plaindre de moi sous ce rapport.
Oui, mon cher Bary, je pense trop souvent et avec trop de plaisir a toi, je t'ai voué une confiance trop illimitée, je trouve trop de charme à notre amitié, pour que je ne m'efforce pas, dans tout le cours de ma vie, de le prouver que je t'aime et que je t'aimerai toujours.
Il me semble qu'il n'y a que toi au monde qui connaisses bien toutes les douceurs et toutes les délicatesses d'une sincère amitié, et peut-être parce que je n'aime que toi, il me semble qu'il n'y a que toi avec qui l'on puisse bien aimer.
J'avais pour toi une véritable vocation, et je me rappelle que la première fois que je te vis
lu me plus tellement, que je témoignai tout de suite à celui arec qui je causais le désir de me lier avec toi. J'ai tout de suite apprécié en toi ce certain je ne sais quoi qui, en amitié et en amour sans doute, est si précieux.
Depuis que j'ai reçu, lu et felu ta dernière lettre, je suis encore plus pénétré d'amitié pour toi. Aussi je soupire plus que jamais après notre réunion. Je ferais les plus grands sacrifices pour l'opérer. Je te jure que j'abandonnerais sans regret tous les plaisirs pour le bonheur de vivre sous le même toit.
Tu me recommandes dans ta lettre de te parler de ce qui m'occupe.
J'ai éprouvé des contrariétés bien vives : tu le concevras facilement, puisqu'il ne s'agit pas moins que d'une dénonciation, portée contre moi*.
Oui, mon cher Barj, j'ai été dénoncé comme ayant des liaisons avec les bonapartistes! Le préfet a écrit à mon frère, qui lui a répondu de la bonne manière. — Qui aurait cru, il 7 a huit mois, lorsque, sous le règne de Bonaparte, je plaidais si franchement et si ouvertement la cause des Bourbons, que je serais dénoncé comme n'étant pas attaché à cette cause ?
Combien ceux des élèves, contre lesquels je
I . Quoiqu'il eût à peine dix-sept ans, Taccusation pouvait avoir des suites sérieuses : on était alors au moment le plus violent de la terreur blanche.
disputais et qui m^appelaient te grand royaliste^ riraient à mes dépens, s'ils savaient que je suis inquiété pour mes opinions, sous ce gouvernement, dont j'ai si vivement souhaité le retour !
Tu comprendras, mon bon ami, toi qui connais mon âme, combien j'ai été indigné. Que de fois j'ai envoyé au diable ces jacobins blancs, ces gredins, dont la folie, ou plutôt l'imbécillité, abreuve de dégoûts les bons et sages administrateurs et les vrais amis du Roi, et repousse ceux qui, après quelques jours d'erreur, veulent franchement se rallier à la bonne cause. Si le gouvernement ne leur impose pas silence, il perdra bientôt l'amour des Français. Moi-même, malgré mon amour pour le Roi, je commence à avoir de l'éloignement pour un parti où il se trouve de si vilains animaux. Tout cela me donne des goûts d'indépendance, et mes idées se portent maintenant vers le commerce.
Adieu, mon cher Bary.
Camille de Bréville.
Je vais aller chez M. X... jusqu'à minuit; puis je rentrerai me coucher, pour m'endormir en pensant à toi. Je te promets que ma première pensée demain, à mon réveil, sera un sentiment d'amitié pour toi. Je t'embrasse comme je t'aime, de tout mon cœur.
a<M> CAHIEliS
Monsieur, 3Ionsleur Emile Bary, élève du lycée Henri /f^, derrière le Panthéon, Paris.
Doallens, le as arril 1816.
C'est en sortant d*un corps de garde, où je renais d'entendre les propos les plus grossiers et lés plus sales après avoir monté une faction; c'est revêtu d'un habit à revers rouges, accoutré d'un long sabre, d'une giberne et d'un chapeau surmonté d'un long pompon rouge, que j'ai reçu, mon cher Barj, ton aimable et longue lettre, qui était si remplie de sentiments tendres et délicats, et de raisonnements justes et quelquefois profonds, et dont chaque mot formait un contraste frappant avec les discours que je venais d'entendre.
Jamais je n'ai senti plus fortement le malheur de l'absence qui met deux amis dans deux positions si continuellement différentes, et qui tend à chaque instant du jour à éloigner leurs cœurs et leurs esprits en les remplissant de sensations et d'idées qui n'ont aucun rapport entre elles.
Malgré cela, mon bon ami, ne doute pas du plaisir extrême que m'a causé ta lettre. Le moment dans lequel je l'ai reçue ne m'en a que mieux fait sentir le charme. Je l'ai lue, relue; quand elle a été bien classée dans mon coeur, je suis retourné à mon poste, défiant tous les pro-
D'UN RHÉTORICIEN. aoi
pos de mes acoljrtes. Que je fusse couché sur le lit de camp ou de faction pendant la nuit, elle a ëtë l'objet de mes rêveries, et j'ai encore reconnu là tout le prix de ta bonne amitië, qui à quarante lieues de toi a su me rendre courts des instants qui, sans elle, m'auraient paru si longs et si pénibles.
Mais tu ne sais ce que je veux dire avec ma garde : tu sauras qu'une garde nationale vient d'être organisée à DouUens ; que mon frère, qui a cette organisation fort à cœur, et qui veut stimuler le zèle des habitants, a voulu, pour donner l'exemple, que je fisse partie de cette garde nationale, comme simple grenadier, et c'est en cette qualité que j'ai monté la garde pendant vingt-quatre heures à la citadelle de Doullens. Ainsi ma vie se passe sans cesse en des soios entièrement inutiles à moi-même. Quelquefois ils sont utiles aux autres et au gouvernement du Roi. Sans cette consolation, je trouverais ma situation encore pire.
Mais le désir de changer d'état me tourmente de plus en plus. Je compte beaucoup sur toi, quand mon frère ira à Paris, pour que tu lui exposes fortement le mal extrême que me fait pour le reste de ma vie l'inaction complète où il me laisse croupir dans ce trou de Doullens.
Témoigne-lui mon aversion pour l'administration, et mon gotît pour le commerce. Mais
aoa CAHIERS
j'ai besoin de te fournir des arguments pour que tu sois un bon avocat, et d'abord de renverser les objections puissantes et souvent justes que tu me fais dans ta lettre, contre le commerce.
Aujourd'hui je n'en ai pas le temps. Je t'ëcris en poste. Mon frère va partir pour Amiens, à cause d'une insurrection de bonapartistes, dans une des communes de son arrondissement. Adieu, mon cher et bon ami. Je t'aime de tout mon cœur. Je pense à toi. Je t'embrasse bien fort.
Camille de Bbéville.
Monsieur^ Monsieur Émîle Bary^ élève au lycée Henri /F, place Sainte-Genevîève, Paris,
DuuUens, le 3o avril 1816.
Mon frère part demain i"" mai pour arriver jeudi à Paris, et il y arrivera seul! Tu conçois, mon cher et bon ami, quelle peine cela me fait. J'irai jusqu'à Amiens, pour le conduire, et là, je le verrai partir et m'en reviendrai seul, absolument seul, passer quinze jours loin de tout ce que j'aime. Mon désir de quitter Doullens va encore s'en augmenter, et par conséquent je te prierai encore plus fort de parler vivement à mon frère pour cela.
Je crois qu'il a de la confiance en toi. Le de-
D'UN RHÉTORICIEN. aoB
sir de me revoir te donnera un prétexte pour lui démontrer la nécessité qu'il y a pour moi de sortir d'une si cruelle inaction, qui me rend, aujourd'hui surtout, absolument inutile à tout le monde et à moi-même. Il m'a dit qu'il te verrait sûrement, et je lui écrirai dans deux ou trois jours, eu lui mettant sous les yeux tous les puissants motifs qui doivent me faire quitter cette bicoque-ci. Enfin, mon ami, tu souhaites comme moi que notre réunion s'opère. Le moment est arrivé où nous pourrons faire des efforts qui devront amener cet heureux résultat. Ne négligeons donc rien, et emportons la place de vive force.
Je suis dégoûté de la vie que je mène; elle n'est bonne qu'à faire un ignorant ou à augmenter l'ignorance et la sottise chez celui qui en était déjà muni. Je sens le vide que les intrigues laissent dans l'âme. J'en ai par-dessus les yeux*....
Adieu, adieu; je t'aime de toute mon ame et t'embrasse de même.
Camille de Bméville.
I. Les raisonnements et les prières d*Éinile Dary furent plus tard écoutés du frère atné de Camille de Bréville. Le jeune homme put, en octobre 1817, muni d'un modeste pécule de six cents francs, rejoindre à Paris sou ami. Il demeura cliex M. fiary père. Sous les auspices d*Émilc Bary, il &e présenta au lycée Henri IV,
ao4 CAHIERS
Moniteur^ Monsieur Emile Bary^ élève du lycée Henry IV^ derrière le Panthéon^ Paris.
Doulleos, 37 mai r8i6.
Grand Dieu! cruel ami! de quelle inquiétude, de quel doute tu m'accables ! Quoi, tu peux me dire que tu ne sais si tu as un ami ! Ah ! que ne
au cours de mathématiques spéciales, alors professé par M. Bourdon.
Comme M. Bcmrdon lui demandait ee qu^il savait : « Rien. — Alors, allez en élémentaire! — Impossible. Je n'ai qu*un an pour me préparer ii l'École poljtechnique ; laissez-moi seulement suivre tos leçons. » M. Bourdon y consentit, et, Tannée écoulée, de Brérille entra le dix-septième (octobre 1818) à TÉcole polytechnique. Il en sortit dans les premiers rangs élève de rÉcole des ponts et chaussées. Il devint successivement ingénieur ordinaire à Compiègne, puis à Beauvais; ingénieur en chef du canal latéral de PAisne, à Soissons, puis du chemin de fer de Paris à Amiens ; ingénieur en chef et directeur du département de la Seine ; inspecteur général ; commandeur de la Légion d*honneur. Enfin il fut mis à la retraite comme directeur de TÉcole des ponts et chaussées.
M. de B ré vil le est donc monté aussi haut que I*on peut monter dans la belle carrière que son intelligence et Mm travail lui avaient ouverte. Il est mort pendant l'impression de ce volume, ayant gardé toute sa présence d'esprit jusqu'à l'Age de quatre-vingt-dix ans, et s*est rap|>elé jusqu'au dernier jour, non sans émotion, qu'il avait dû ses débuts à l'affection éclairée et dévouée d'Emile Barv, scm ami de iHi5.
D'UN RHETORICIEN. ao5
peux-tu lire au fond de mon âme! que ne peux-tu connaître ]a peine vive et profonde que me causent tes reproches! que ne peux-tu y voir en même temps le doux et tendre sentiment de reconnaissance que m'inspirent ton excellente amitié, tes sages conseils, ta sollicitude pour moi! Je serais donc un ingrat! Non, mon cher Bary, je ne suis pas fait pour Fêtre. Si le séjour forcé que je fais à Doullens fait le plus grand tort à mon esprit, il ne peut en faire à mon cœur. Loin de vouloir fuir ces doux épanchements qui font le charme de Tamitié, je soupire au contraire chaque jour lorsque, jetant les regards sur tout ce qui m'entoure, je ne vois qu'indifférence ou méchanceté! Tu te plains de ton isolement : Ah! ne suis-je pas autant à plaindre que toi? Mon frère, il est vrai, est un excellent ami, dont la tendresse est ma plus douce consolation : mais, malgré notre confiance réciproque presque illimitée, je n'ai point avec lui cet entier abandon qui rendait nos conversations délicieuses ; oui, mon frère lui-même, que j'aime tant, ne peut me faire oublier ce cher Bary, dont Tàme tendre et sensible a tellement d'analogie avec la mienne ! Aussi je regarde comme une des plus grandes faveurs que le ciel m'ait accordées celle de m'avoir donné Taffection de celui qui mérite le plus toute la mienne. Je le dis avec orgueil, mon âme est
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faite pour la tienne, et jamais tu ne trouveras un cœur qui sache mieux que le mien t*apprécier et t*aimer. Je te le répète avec cette sincérité, cette conviction qui part du cœur : je n'aurai jamais qu'un ami; je le conserverai toute la vie, et cet ami est mon Barj. Le feu sacré de Tamitié que tu as allumé dans mon âme ne s'y éteindra jamais.
Je ne pense qu'aux moments que nous pas« serons ensemble aux vacances !
Je veux beaucoup lire d'ici là, aGn que tu me trouves la tête un peu mieux meublée. Indiquemoi ce que je dois lire. Je veux, mon bon ami, me mettre sous ta tutelle; tu as beaucoup acquis depuis que je t'ai perdu. Moi, j'ai fait beaucoup de chemin en sens contraire. Ta bénigne influence peut seule réparer en partie le mal. Cette persuasion, que mon frère partage, aidera à faire réussir un projet charmant dont nous parlerons pendant ton séjour à Doullens. Il ne s'agit pas moins, mon bon ami, que de passer une partie de notre vie ensemble. Peut-être que si, après cette année, tu quittais le lycée pour travailler à finir ton éducation pendant un ou deux ans, j'irais travailler avec toi et vivre avec toi! Ce divin projet ne te chairme-t-il pas comme moi? Nous serions tout entiers l'un à l'autre, libres et nous occupant de ce qui serait si agréable à notre esprit et à notre cœur.
Ce projet est fort du goût de mon frère, qui a tant d'estime et d'amitié pour toi. Moi, j'en rêve nuit et jour. Nous mûrirons cela pendant les vacances. C'est alors que commenceront à être exauces les vœux que j'adresse au ciel pour notre réunion. Il me semble qu'à partir de cette époque je serai heureux.
Adieu, mon tendre et bon ami. Ne doute jamais un instant de mes sentiments. Je t'aimerai toute ma vie. Je t'embrasse tendrement.
Camille de Bréville.
Monsieur, Monsieur Emile Jiary, élève du collège royal de Henry ly,
Doulleiu, le 6 juillet 18 16.
Il est bien vrai, cher ami, toujours injuste et cruelle pour nous, la fortune vient encore renverser les doux projets de réunion qu'elle m'avait fait concevoir. Il est maintenant plus que probable que je n'irai point à Paris et par conséquent il est plus certain que jamais que Doullens me comptera longtemps au nombre de ses habitants. J'avais bien résolu de faire tous les efforts possibles, dans le voyage que j'espérais faire, pour ne plus revenir m'enterrer ici, et si je n'avais pus réussi, c'est qu'il y aurait eu des
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obstacles insurmontables; mais voilà Tespoir même de ce voyage déçu, et les chaînes qui me retiennent ici me serrent plus que jamais. Il me semble cependant qu'il est temps que cela finisse. Je sens que je m'anëantis; mon âme se dessèche; mon esprit se remplit de vide, et encore quelques mois de séjour, je pourrai être placé au rang de ces êtres à charge à tout le monde et à eux-mêmes. Ce qui m^effraye le plus, ce sont les conséquences funestes que peut avoir pour le reste de ma vie la perte du temps précieux que je fais ici. Dans Tage où les facilités se développent, où Tâme doit prendre cette énergie et cette vigueur qui font Thomme, où Ton acquiert les notions utiles pour le reste des jours, je reste dans un état d'indolence complet, et, loin que rien chez moi prenne un essor salutaire, ce que je pouvais avoir de bon s'anéantit.
Tes lettres cependant viennent me ranimer; je sens, au plaisir vif et vrai que j'ai à les lire, que je ne suis pas tout à fait perdu; les sentiments qu'elles contiennent font toujours une douce impression sur moi. En voyant que tu continues à m'aimer et m'estimer, je me persuade que sous quelques rapports j'en suis digne, et le bonheur d'avoir un ami comme toi fait une sensation vive et toujours nouvelle dans mon cœur, qui me prouve alors que je ne suis point blasé. Quelles seraient donc mes jouissances, si
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je pouvais pendant quelques mois ne vivre qu'avec toi! si, oubliant ces plaisirs faciles et maintenant sans attrait pour moi, je pouvais pui> ser dans le sein de Tamitié ces sentiments doux et faciles qui sont si nécessaires à mon cœur! Il faut absolument pour mon bonheur présent et pour celui de mon avenir, il faut que nous soyons réunis pendant ces vacances; tu en reconnaîtras comme moi Timpérieuse nécessité si tu m'aimes, comme je le crois.
Tes lettres m'ont effrayé, mais elles ne peuvent me décourager; j'ai besoin de te voir, et pour cela il n'est rien que je ne fasse; un amant ferait moins de sacrifices pour se trouver au premier rendez-vous d'une maîtresse adorée, que je ne me donnerai de peines, s'il le faut, pour me réunir à toi. Veux-tu aller au village de Boran, près de ta mère, dont la santé se détériore?
Hé bien, j'irai aussi : je louerai une chambre dans ce village, et, sans être à charge à personne, je pourrai me consacrer tout entier pendant deux mois aux plaisirs de l'amitié. Ne trouves-tu pas comme moi ce projet raisonnable, si toutefois il t'est absolument impossible de venir ici, ce que je désirerais vivement parce que tu connaîtrais ainsi toi-même les hommes et les choses qui m'ont occupé pendant dix mois? Aie donc un peu de courage ; dis à tes parents qu'un ami qui t'est cher fonde Tespoir de sa vie sur sa
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réunion avec toi pendant les vacances; dis-leur que toi-même tu as pris avec lui des engagements que tu ne peux rompre sans une ingraûtude cruelle; tache enfin de leur faire sentir de quel prix il est pour nous qu'ils t'accordent un peu de liberté. Décidons enfin cette affaire. Nous ▼oici au 6 juillet, et, dans un mois, tu dois franchir le seuil des portes de ton cloître. J'attends donc une réponse décisive à ce sujet, et jusqu'à ce que je Taie reçue je serai dans Tanxiété.
Tu me demandais dans ton ayant-dernière lettre que je consentisse à te laisser lire quelques-unes des miennes à monsieur ton père; j'avoue, mon bon ami, que cela me contrarierait. Je t'écris comme je te pai'lerais; souvent même je m'aperçois que j'y mets trop peu de soin, mais j'aime mieux cela que l'excès contraire; monsieur ton père, qui ne peut connaître mon cœur, ne me jugerait que d'après le peu d'esprit de mon style, et je crois que j'y perdrais; cependant, cher Bary, je m'abandonne à ta sagesse : vois ce qu'il y a de mieux à faire; si, à force de chercher, tu trouves par hasard dans quelqu'une de mes lettres quelque passage qui puisse donner bonne opinion de moi, tu peux le lire à monsieur ton père.
Je te remercie du tendre intérêt qui te porte à me prier de te parler de ma famille, de la situation de ma mère et de mes sœurs. Je veux
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te répondre longuement à ce sujet, et une lettré a des bornes trop circonscrites pour cela; j'attendrai que nous soyons ensemble. A peine âge de dix-sept ans, j'ai ëtë déjà ballotté par la fortune; les coups les plus sensibles et dont le souvenir dure toujours m'ont frappé ; et à un âge où l'on connaît ordinairement bien peu le plaisir et la douleur, j'ai tellement et si souvent été agité par leurs différentes impressions, que maintenant j'y suis devenu presque insensible et que leurs traits sont émoussés pour moi. Je suis sans doute à plaindre d'être parvenu à ce degré de philosophie; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là, et c'est alors seulement que l'on peut supporter avec quelque fermeté des coups qui déchireraient l'âme....
Dis-moi donc ce qui se passe en classe. Combien as-tu été de fois le premier? as-tu eu le prix de semestre? sur quelle composition fondes-tu le plus d'espoir? Simon est-il fort en mathématiques ? Que fait Laugier ? Les classes sont-elles fortes ? Y aura-t-il beaucoup d'élèves qui passeront l'examen pour l'Ecole polytechnique ?
Depuis huit jours j'ai employé tous mes instants à des plaisirs sans fin. Des jeunes demoiselles et des jeunes gens de Béthune sont venus ici, et nous avons fait tous les jours des parties de campagne, ou des dîners et des soupers fort nombreux. Notre dernière partie de campagne a
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été charmaute ; elle a eu lieu daus une immense forêt, à deux lieues.
Notre point de réunion ëtait une rotonde, formée par une charmille épaisse, qu'entouraient les flots d'un ruisseau limpide; nous nous y étions rendus par un chemin délicieux; les dames étaient en calèche et en char à bancs, et les hommes, à cheval, formaient leur cortège. Un déjeuner copieux nous attendait, et, aussitôt arrivés, nous lui avons fait honneur. Un maiia avait caché les verres, et chacun fut forcé d'avoir sa bouteille, ce qui ne déplaisait pas à tout le monde. Nous avons joué aux barres, dansé au son d'une musique composée de tous les ménétriers des environs; dansé des rondes fort gaies; les jeunes gens étaient d'une folie extrême. Nous avons fait les plus drôles de farces; quarante bouteilles de vins excellents nous avaient un peu fait perdre la tête, et pour ma part j'ai dit bien des bêtises; mais je sais maintenant que les femmes ne s'en scandalisaient point du tout.
Avant de partir, un jeune homme fort gai et moi, nous nous sommes livré un combat qui nous a bien fait rire, ainsi que les spectateurs : montés sur deux ânes, armés d'une longue perche en guise de lance, déguisés en don Quichotte, nous avons jouté comme de preux chevaliers, jusqu'à ce que l'un de nous, criant merci, consentit à voir embrasser \es dames par son vainqueur.
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Tu trouveras sans doute, cher ami, que ces plaisirs conviennent à de joyeux sybarites dont toute la vie est consacrée aux femmes et à la bouteille, et non à nous qui aimons à trouver du sentiment partout. Je pense bien que tu as raison; ces parties ont d'ailleurs des dangers pour moi, parce que la liberté qui y règne tend à vous gâter les manières si elles ne sont pas formées; j'en ai fait l'expérience par moi-même. Quand tu seras dans le monde, tu sauras quelle importance on attache aux formes; il n'est que trop vrai que c'est par là que l'on juge un homme, et que tel, dont le fond est détestable, est préféré à tel autre, dont l'âme honnête et droite n'a pu se plier au ton et aux usages de la société. Rousseau l'a dit : a Tout ici-bas n'est que jargon »; aussi, mon cherBary, c'est le dégoût que tout cela m'inspire qui me fait revenir, sans cesse à mon projet chéri, à notre réunion. Penses-y beaucoup, je t'en prie. Mon frère me charge de te dire qu'il te désire vivement. Adieu, cher ami. Tes lettres me font un si grand bien que je ne pourrai trop te prier de m*écrire souvent.
Ton meilleur ami,
Camille de Breville.
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Monsieur Emile Barj-, rue des SaintS'PèreSj 5a, faubourg Saint-Germain^ Paris,
Yitry-le-François, le 3o août 1816.
Tes deux lettres, mon meilleur ami, m*ont apporté deux doses de tristesse contre lesquelles j'attendais à chaque courrier un remède, mon rappel à Paris ; mais mon attente parait trompée et je serai peut-être tout à fait privé , du bonheur de te voir et de t'offrir les consolations de Tamitié que la position de ta mère te rend nécessaires en ce moment. Je sens d'autant plus vivement, tendre ami, le chagrin que te fait éprouver la maladie de ta mère, que moimême je suis en ce moment en proie aux inquiétudes que me cause la situation de la mienne. La fortune seule, il est vrai, traverse ton bonheur et le mien, et nous puisons mutuellement dans nos cœurs la force nécessaire pour lutter contre ses caprices ; mais maman, d'une imagination facile à alarmer, s'afflige souvent et goûte peu d'instants heureux.
Après une vie fort agitée par les tourmentes révolutionnaires, dont mon père a été victime, elle voudrait enfin jouir du calme et de cette douce certitude d'une existence à l'abri de toute agitation, que lui rendent nécessaires son âge et
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son esprit fatigué par tant d'événements ; mais le port semble se fermer devant elle.
Au sort de ma mère est étroitement lié celui d'une sœur dont le cœur est aussi bon que le caractère; toutes deux me portent une affection bien vive et se réunissent pour adresser au ciel des vœux ardents pour mon bonbeur. J'ai en elles de tendres amies, qui n'ont d'autre défaut avec moi que celui de me flatter; maman, oubliant la dignité maternelle, se fait souvent ma sœur et me traite comme im ami; elle a en moi une confiance entière, et je lui reprocherais presque l'excès contraire à celui d* ta mère.
Cependant il est bien vrai, mon ami, que cet excès est bien préférable et je sens que je serais vivement privé s'il n'existait plus. L'aménité, la manière pleine de grâce et de bonté avec laquelle j'ai vu ta mère te traiter, m'avait trompé sur son compte, et il m'avait semblé voir en elle cette tendresse expansive que tu lui désirerais. Peut-être aussi, cher ami, devrais-tu te reprocher à toi-même une partie du mal dont tu te plains, et ton esprit, accoutumé à s'occuper d'objets importants, ne devrait pas pour cela négliger ceux qui peuvent être agréables à ta mère.
Dans le monde on regarde comme un talent nécessaire celui de savoir assortir son esprit à celui de tous les individus que l'on fréquente ;
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combien donc u'est-il pas de ton devoir de régler le tien de telle façon qu*il «^accorde avec celui de ta mère ! ce sacrifice te sera bien léger, et tu en seras bien récompense, puisquHl renversera cette barrière qui parait s'élever aujourdliui entre vous deux.
Tu vas, dis-tu, t'occuper de mathématiques, et ce travail t*éloignera de ces idées affligeantes; mais soulageras- tu ainsi ta mère de la douleur de ne trouver en toi aucune sympathie avec elle, lorsque sa triste situation physique ne hii laisse qu'à peine les consolations de l*ame? Je désirerais donc, mon )>on ami, que tu laissasses ton bon cœur maîtriser ton esprit et lui faire chercher tous les moyens d^alléger le poids dont sans doute celui de ta mère est oppressé.
J*ai été indigné en lisant dans le Moniteur la liste des individus qui ont remporté les grands prix au concours général ; le lycée est déshonoré; mes regards, qui cherchaient ton nom avec avidité, ne i*ont trouvé qu'accolé à des deuxièmes accessits, tandis que celui de Bertin* était honoré d*un premier prix ! Je voudrais voir la distribution du lycée : tâche de me Tenvoyer,
Mes journées ici sont assez bien remplies, et je suis plus content de moi qu'autrefois. Je lis beaucoup et je prends force notes. J'ai entre les