‹ Les Cahiers de 1789: Au point de vue industriel et commercialChapitre 4 sur 26 · II. — REFERENCES · texte numérisé non relu

II. — REFERENCES

À. — Ouvrages anciens

Beffroi de Reigny (Cousin Jacques): Dictionnaire néologique des hommes et des choses. 3 vol. parus, in-8, an VIII. (B. N. la 32/64.

Bellepierre de Neuve-Eghse: Cours complet de lagriculture, du commerce et des métiers de France (Paris, 1761-1763, 3 vol. in-8).

Calonne: De l'Etat de la France, présent et à venir (Londres, 1700, in-8) ; plaidoyer pro domo dirigé contre Necker et contre l’Assemblée.

M.-J. Chénier: Idées pour un cahier du Tiers-Etat. (B. N. L. b,. 39/1532).

Considérations sur l'importance du choix des représentants de la Nation présentées aux Six-Corps, par un de leurs membres (17809, in-8. B. N. L. b., 39/7002).

Dupont de Nemours: Tableau comparatif des demandes contenues dans les Cahiers des trois ordres, remis à MM. les députés aux

Etats généraux (17809, in-8).

Le]

Heulhard-Montigny: Précis ou tableau chronologique des événements et de la législation de la Révolution. Paris, 1863 (B. N. La 32/85).

Jaubert: Dictionnaire raisonné HIMCHES des arts et métiers (5 vol. in-8, 1773).

Lacombe de Prézel: Dictionnaire du Citoyen, ou Abrégé historique, théorique et pratique du Commerce (Paris, 2 vol. in-12, 1781).

Linguet: Réflexions des six corps de la ville de Paris sur la suppression des jurandes (1776, in-4).

Luchet (de): Les Contemporains de 1789 et 1790 ou Ooiniofe débattues pendant la première législature... (Paris, 3 vol. in-8, 1700); sorte de dictionnaire philosophique des choses et hommes du temps.

Mémorial historique des Etats généraux, par un député du 3° ordre (mai-août 1780), 1780, 2 vol. |

Moreau de Beaumont: Mémoires concernant les impositions et droits en France 5 vol. in-8, 1768); indispensable pour l'histoire financière de l’ancien régime. j

Peuchet: Dictionnaire de la Géographie commerçante (Paris, 5 vol. in-4, an VIII).

Rabaut: Précis historique de la Révolution française (1792, 2 vol.) ; histoire politique, principalement.

Renouard: Idées d’un négociant sur les bone de commerce (Paris, 1790, in-8).

Savary des Bruslons: Dictionnaire universel du Commerece (1745, 3 vol. in-8).

Sénac de Meilhan: Du gouvernement, des mœurs, des conditions en

‘ France, avant la Révolution (Hambourg, 1705, in- Sy"

Re. Délibérations à prendre dans les assemblées de baïlhiages © Paris, 1780), (B. N. L. b., 39/1379).

— Qu'est-ce que le Tiers-Etat (éd. Clampion, 1888, in-8).

Tableau des gouvernements du royaume de France... avec un précis

des cahiers (in-8 s. 1. n. de. B. N. Le 26/3; cet exemplaire ne contient pas le précis annoncé).

Tolozan: Productions et consommation de la France (1787).

B. — Ouvrages modernes

Aulard: Histoire politique de la Révolution (in-8).

Avenel (4): Histoire économique de la propriété, des salaires... de 1200 à 1800 (Paris, 5 vol. in-8).

— Paysans et ouvriers depuis 700 ans (1809, in-12).

Babeau: Les bourgeois d'autrefois, in-8.

— La ville sous l’ancien régime (1880, in-8).

— Les artisans et les domestiques d'autrefois (Paris, 1886, in-8).

Blanc (Hippolyte): Bibliographie des corporations ouvrières avant 1789 (1885, in-8).

Bloch (Camille) : Etudes sur l’histoire économique de la France (1900, in-8).

Boissonnade: L'organisation du travail en Poitou, depuis le x1° siècle jusqu'à la Révolution (2 vol. in-8).

— Les études relatives à l’histoire économique de la Révolution française (1006, in-8); bibliographie raisonnée et conseils sur la méthode historique.

Boiteau: Etat de la France en 1789 (1861, in-8).

Bourg (du): Tableau de l’ancienne organisation du travail dans Île Midi de la France (1885, in-12).

Brière et Caron: Répertoire méthodique de l’histoire moderne et contemporaine (depuis 1808).

Buchez et Roux: Histoire parlementaire de la Révolution. 40 vol. in-8, 1834-1838.

Cellier (du): Hist. des classes laborieuses en France (1850, in-8).

Champion (Edme): L'esprit de la Révolution française (in-12).

— La France en 1780, d’après les Cahiers (18097, in-12).

Chassin (Ch.-L.) : Le Génie de la Révolution (2 vol. in-8, 1861-1865) ;

le tome II.

Cherest: La chute de l’ancien régime (3 vol. in-8, 1884-87).

Cilleuls (des): Histoire et régime de l’industrie en France aux xvir° et xvirr° siècles (1908, in-8).

Clément: Histoire du système protecteur en France, depuis le ministère de Colbert jusqu'en 1848 (1854, in-8).

Faguet (Emile) (Sagnac, Cahen, Lichtenberger, etc.) L'œuvre sociale de la Révolution (s. d., in-8).

Foncin: Essai sur le ministère de Turgot (1897, in-8).

Gautier (Toussaint): Dictionnaire des Confréries et corporations d'arts et métiers (tome 50 de la Nouvelle encyclopédie théologique de l’abbé Migne, 1855, in-8).

Girardot (de): Essai sur les Assemblées provinciales sous Louis XIV et en particulier sur celle du Berry, 1778-1700 (Bourges, 1845, in-8).

Gomel: Causes financières de la Révolution française (2 vol. in-8), 1892-93).

Guéroult: Dictionnaire abrégé de la France monarchique, où la France telle qu’elle était en janvier 1789 (Paris, 1862, in-8. B. N. L. b., 30) (ro4r). ;

Hauser (Henri): Ouvriers du temps passé (1899, in-8).

Hoffmann: Histoire du Commerce (résumé sommaire par Duesberg) (Paris, in-8, 1849).

Jaurès: Histoire socialiste; tome I (1901, in-4).

Jobez: La France sous Louis XVI (1877-81, in-8).

Kautsky: La lutte des classes en France, en 1780 (Paris, 1001, in-r2).

Kovalewsky: La France économique et sociale à la veille de la Révolution (1908, in-8) : tome I: les Campagnes (le tome IT: les Viiles, pas encore publié).

Lavergne (Claudius): Archives des corporations (1870-1881). !

Lavisse et Rambaud: Histoire générale du 1v° siècle à nos jours, 12 vol. in-8, 1893-1901 (les tomes VII et VIII).

Leclerc: La juridiction consulaire à Paris pendant la Révolution (x900, in 8).

Levasseur (Emile) : La France industrielle en 1789 (1865, in-8).

— Histoire des classes ouvrières avant 1789, (2 vol. in-8, 1903).

Levasseur: Histoire des classes ouvrières depuis 1780 jusqu'à nos jours (2 vol.,in-8, 1903).

Lyon-Caen et Renault: Traité de droit commercial (9 vol. in-8, 1906).

Martin (Germain) : Histoire de l’industrie en France avant 1780 (1899, in-8); ouvrage de bibliographie.

— La grande industrie en France, sous le règne de Louis XV (x900,

in-8).

— Les Associations ouvrières au xvirI‘ siècle (1900, in-8).

Martin Saint-Léon: Histoire des corporations de métier... (2° éd. 1909, in-8).

Mathiez: La question sociale en 1789 (1905).

Michelet: La Révolution (0 vol. in-8, 1868).

Monin (H.) : L'Etat de Paris en 1780, études et documents sur l’ancien régime à Paris (1880, in-8).

Mosnier: Origine et développement de la grande industrie en France (1808, in-8).

Petitcolas: La législation sociale de la Révolution (1909, in-8); ne traite que de la loi Chapelier et de quelques lois d'assistance. Poncins (de): Les Cahiers de 1789 ou les vrais principes libéraux (2° éd., 1887, in-8).

Picot (Georges): Histoire des Etats généraux, 5 vol. in-12, 2° éd.

Quinet (Edgar): La Révolution (2 vol. in-12).

Raudot: La France avant la Révolution (Paris, 1841, in-8).

Robert, du Var: Histoire de la classe ouvrière (4 vol. in-8, 1845- 1849).

Schérer: Histoire du commerce (2 vol. in-8, 1857).

Stourm: Les finances de l’ancien régime et de la Révolution.

Thaller: Traité élémentaire de droit commercial (1904, in-8).

Tocqueville (de): L'ancien régime et la Révolution (8° éd. t. IV des Œuvres complètes, 1877, in-8).

Tourneux: Bibliogr: de l’hist. de Paris pend. la Révol. (4 vol. in-4).

Tuety: Répertoire gén. des sources mss. de l’hist. de Paris pend. la Révol. (8 vol. ir1-4, 1800-1908). :

Revues et périodiques consultés :

Bulletin de la Fac. des let. de Poitiers, 1891 (Souriau).

Nouvelle Revue, 15 déc. 1882 (L. Pouliat).

Révolution française, 1887, t. 13 (Rambaud); 1890, t. 10 (Champion); 1804, t. 26 (H. Monin); t. 31 (Brette); 1897, t. 32 (Onou); 1900, t. 38 (Champion) ; t. 30 (Bloch); 1902, t. 42 (Blossier); 1909 (Onou).

Revue des Cours et Conférences, 1899-1900 (Desdevizes du Désert).

Revue des cours littéraires, 1867 (Laboulaye). |

Revue d'Economie politique, 1802 (Sauzet), 1905, “t'a. et 10" (He Hauser).

Revue d'histoire moderne, 1904-05, t. VI (Sagnaoc), 1003-06, NII (H. Hauser). Eee

Revue générale d'administration, 1882 et 1885 (Bonnassieux).

Revue politique et parlementaire, mai 1909 (Caron).

Revue rétrospective, tome 17 (Funck-Brentano).

Revue socialiste, 1898 (Lichtenberger).

Revue de sociologie, 1897 (Briquet).

Vierteljahrschrifte für social-und wirth schaftgeschischte, 1903 (H. Hauser, sur les Etats généraux de 1614 et F. Masson, sur le commerce du Levant, 1909).

La Rédaction des Cahiers et les Classes laborieuses

L'usage de rédiger des Cahiers de vœux, plaintes et doiéances, est presque contemporain de l'origine des Etats généraux de France. Dès 1335, ils apparaissent, sous le nom de cédules, et dès 1363, ils prennent le nom qu'ils ont gardé, mais les plus anciens qui aient été conservés remontent seulement aux Etats de Tours de 1484.

Quelle part les classes laborieuses, patrons et ouvriers, prirent-elles à la confection des Cahiers de 1789, c’est ce que nous voudrions examiner. Dans le Règlement général pour la Convocations des Etats-généraux du 24 janvier 1780, le Roi déclarait avoir «besoin du concours de [ses] fidèles sujets pour. établir. un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement intéressant le bonheur de [ses] sujets et [a prospérité du royaume ». [1 demandait, en conséquence, au peuple, de donner à ses députés, tous pouvoirs et toutes instructions «pour proposer, aviser et consentir tout ce qui peut concerner les besoins de l'Etat » (1). La circonscription électorale était le

(1) BRETTE, Documents relatifs à la convocation des Etats Généraux de 1789, t. I, pp. 64-65.

bailliage ou la sénéchaussée, division d'ordre judiciaire, dont les limites n'étaient pas toujours très précises ; les règlements électoraux diffèrent selon qu'il s'agissait de pays d'Etats ou de pays d'élections; ils prévoyaient plusieurs degrés pour le Tiers, dont l'assemblée primaire se faisait dans la paroisse ou dans la corporation. Les assemblées des divers degrés rédigeaient des Cahiers (1), qui, remis aux délégués, étaient examinés et fondus en un Cahier général, à l'Assemblée du bailliage principal.

Dans quelle mesure les gens de métier furent-ils admis à composer ces différentes assemblées? Le règlement général énumérait, en annexe, un certain nombre de villes dans lesquelles les habitants s’assembleraient d’abord par corporations, pour choisir un ou deux députés par cent individus, selon qu’il s'agissait de communautés de métiers annuels, ou de négociants, armateurs, etc. Les membres du Tiers Etat, non compris dans ces corps, s’assemblaient, rédigeaient le cahier de la ville et nommaient deux pour cent d’entre eux pour le porter au bailliage secondaire. Ainsi la représentation du monde du travail aux assemblées électorales semble avoir été assurée; à Paris, sur les 405 délégués nommés par les votants des 60 districts du tiers de la ville et des faubourgs, on comptait 137 membres des corporaitons les plus diverses (2). Mais les articles du règlement relatifs à la convocation des corporations étaient appliqués avec plus ou moins de scrupule, selon l'officier chargé de ce soin: dans la vicomté de Paris, seules en bénéficièrent les villes de Saint-Germain et de Saint-Denis; les autres furent tenues pour paroisses rurales et députèrent 2 délégués pour 200 feux (3).

Mais à vrai dire, les assemblées de corporations n'avaient été

(1) «Les cahiers seront rédigés et dressés avec le plus de précision qu’il sera jpossible » (Régl. gén. art. 45).

(2) Cassin, Elections et Cahiers de Paris en PSOMNUELLSDP 2 ARR les énumère.

(3) O. du prévôt BOULAINVILLIERS, 4 avril 1780.

considérées par les règlements de convocation que comme des organes électoraux et nullement chargées de remettre des Cahiers propres. Dans beaucoup de villes, les corporations ne se réunirent pas, ou, même réunies, ne rédigèrent pas de Cahiers (1). Quand elles en rédigèrent, c'est qu’elles en prirent l'initiative, car le Règlement général, s’il ordonnait d'envoyer des billets de convocation aux syndiçats et officiers des communautés, n’indiquait nullement que ces billets dussent mentionner l'éventualité d’un cahier à rédiger, et, de fait, ils ne la mentionnèrent point. Cependant, le besoin de dresser des Cahiers spéciaux, non prévu par le règlement, s'imposa parfois et de nombreuses corporations nous en ont laissé, notamment à Marseille, Orléans, Troyes; parfois des Cahiers corporatifs furent rédigés, mais ils furent détruits avant d’avoir servi, comme il en advint à Dunkerque, où le Magistrat jaloux de son autorité, les fit disparaître (2). A Paris, les corporations n'avaient pas été convoquées spécialement; leurs membres avaient simplement été admis aux assemblées de district; les Six corps s'y assurèrent la prépondérance, ce qui les détourna de rédiger un Cahier particulier; mais des mémoires, émanés de quelques corporations, furent disposés dans la boîte de l'Hôtel de Ville ou dans l’Armoire du Châtelet (3); quelques protestations s’élevèrent contre cette frustration des espérances que le Règlement général avait suscitées dans le monde corporatif : celles des fondeurs sont parmi les plus indignées.

Quant aux ouvriers, ils restèrent confondus parmi le tiers; lorsque les corporations se réunirent, ils ne participèrent pas au

(x) V. les recueils de MM. POoRRÉE, p. xVI1; BRIDEY, t. I, p. 12 sqq; BLIGNyY-BONDURAND, t. I, p. VI et p. XXX.

(2) SAcNac et Sainr-Lecer, Les Cahiers de la Flandre maritime, t. I, p. XXXVII1; les corporations de Dunkerque luttaient contre l'aristocratie des échevinages, d’où les abus de pouvoir des échevins, lors des élections.

(3) CHAssIN, op. cûit., t, l, p.23 et t. II, pp. 501-502.

vote ; seuls les gradués, les possesseurs de lettres de maîtrise y furent admis. ll est donc vrai de dire que les élections du Tiers étaient loin de réunir toute la population roturière de la France (1). Mais les Cahiers n’en contiennent pas moims l’expression directe ou l'écho de toutes ses préoccupations.

Avant de nous interroger sur leur originalité, sur leur sincérité, et sur leur valeur documentaire, toutes qualités souvent mises en doute, il nous faut préciser ce qu’on entend par les Cahiers de doléances. Ts sont de diverses espèces. La définition qu'en donne M. Brette (2) est généralement acceptée. « C'est l’ensemble des vœux émis, sous quelque titre que ce soit, par une assemblée de membres de l’un des trois ordres, réunis, en exécution des lettres royales de convocation, pour rédiger leurs doléances, plaintes, remontrances, pétitions, etc, instructions ou pouvoirs, ou ceux de leurs mandants, ou pour élire des députés, porteurs de ces actes, soit pour l’une quelconque des assemblées électorales successives, soit pour les Etats généraux eux-mêmes.» C’est, en somme, l’ensemble des actes émanés des assemblées électorales pour être portés devant les Etats généraux, où pour concourir à la confection de ceux qui leur seraient présentés.

On classe les Cahiers d’après leur origine :

1° Cahiers destinés aux assemblées des villes, bourgs, paroisses, émanant de corporations, communautés et autres régulièrement convoquées (3).

2° Cahiers destinés aux assemblées de baïlliages secondaires, rédigés par les villes, bourgs, paroisses.

3° Cahiers destinés aux assemblées de baïlliages principaux,

(:) Levasseur, Hist. des classes ouvrières après 1789, t. I, ps. (2) BRETTE, Op. cié. t. I, p. Lxx.

(3) On peut y ajouter les cahiers individuels, tels que ceux rédigés fréquemment par des curés À

rédigés par les bailliages secondaires et présentés par le quart. des membres de ces assemblées.

4° Cahiers destinés aux Etats généraux, rédigés par les bailiages principaux ou juridictions assimilées.

Ces derniers Cahiers seuls furent soumis aux Etats généraux, mais bien des assemblées de paroisses crurent, de bonne foi, que leurs vœux seraient soumis directement à l'assemblée nationale; ils furent simplement résumés et fondus dans les Cahiers défnitifs, mais il est indispensable de recourir à ces documents primaires si l'on veut connaitre la partie concrète des doléances populaires de 1789, connaître les sentiments, comme aussi les besoins et les vœux véritables du Tiers-Etat (1).

Mais les Cahiers sont-ils propres à nous fournir un semblable enseignement? sont-ils l'œuvre originale et spontanée du peuple, et, dans la mesure où ils le sont, se montrent-ils sincères et véridiques? L'examen des conditions dans lesquelles ils furent rédigés, et du ton général de leurs réclamations, permettra de répondre par l’affirmative.

On a essayé d’affaiblir la portée et la valeur historique des Cahiers, en disant qu’ils étaient pour la plupart copiés sur des modèles tout préparés. Toute une littérature (2), en effet, germa aux approches de la convocation, lue par l'élite du peuple, par ceux qui souvent présidèrent les assemblées ou rédigèrent les Cahiers. Imprimés ou manuscrits, ces modèles furent assez répandus; mais n'est-il pas tout naturel qu'un grand mouvement d'opinion ait précédé et accompagné la convocation et n'est-il. pas légitime que ceux qui l'avaient produit aient voulu en for-

tifier les tendances des assemblées primaires ? Les modèles

(1) Aux Cahiers, il faut rattacher les pétitions, mémoires, griefs personnels, qui en sont la «postérité» (BRETTE); nous utilisons ici, ceux de ces documents qui sont antérieurs à la réunion des Etats.

(2) Exemple : les Instructions ‘données par le duc d'Orléans; lAvis des bons normands, etc.

qui furent suivis étaient justement ceux qui traduisaient les sentiments du peuple (1). Dans certaines -régions, ces modèles furent adoptés assez facilement; en Poitou (2), par exemple, où circulèrent des «Instructions à donner aux députés de paroisses », dans le Vermandois (3), etc. Mais, là où ils servirent, ils paraissent surtout avoir fourni des cadres, ou encore des préambules, des développements oratoires; les modifications que leur font subir les assemblées, si légères soient-elles, suffisent à prouver qu’on ne les a pas adoptés sans réflexion, mais quon s’est soucié d'y ajouter une note personnelle. Ces modèles s’adressaient plus aux paysans qu'aux habitants des villes et le régime industriel les préoccupe moins que les questions politiques.

Mais d’autres documents préparatoires servirent à élaborer les Cahiers, qui furent rédigés de manières très diverses. Dans certaines régions, des circulaires administratives antérieures à 1789, adressées aux assemblées d'élection par les assemblées provinciales, contenaient des questionnaires détaillés sur la production et le commerce, les causes nuisant à leur développement, les moyens de les améliorer, et parfois les Cahiers ne font que reprendre les réponses faites à ces questions (4). Cela expli- | querait les similitudes remarquées entre certains Cahiers, leurs cadres et parfois leurs formules comme stéréotypés.

Souvent le Cahier était rédigé avant la réunion de l’assemblée et celle-ci l’acceptait, rejetait ou modifiait, comme en témoignent les nombreuses ratures des exemplaires manuscrits. Quelquefois, les corporations adoptaient simplement le discours de leur syndic, mais des suppléments nombreux venaient s'y ajou-

(x) Il en circula de réactionnaires ou de conservateurs, mais ils furent négligés, CHÉREST, op. cit., t. II, p. 408.

(2) H. Coururter, La préparation des Etats Généraux en Poitou.

(3) Freury, Recueil des cahiers du Vermardois.

(4) H. CouTURIER, op. cit., pp. 46-47, cite plusieurs de ces circulaires — Municipalité de Thuré, 17 août 1788.

ter (1), œuvres de l'assemblée, où même, après coup, du député. D’autres fois on mettait bout-à-bout les doléances présentées à l'assemblée, ou bien, on prenait la peine de faire une œuvre cohérente. Dans ce dernier cas, on s'adressait à un rédacteur de choix, parfois, comme à Marseille, à un spécialiste; toujours on choisissait, pour tenir la plume, l’homme le plus cultivé de l’as-' semblée. Mais c'était l'assemblée elle-même qui dictait, inspirée par les faits de chaque jour, par l'expérience personnelle, éclairée aussi indirectement par la lecture des brochures ou de livres comme ceux de Necker (2), si répandus alors.

Incontestablement originaux (3), les cahiers ne sont pas moins sincères et véridiques. L’uniformité de leurs doléances, rompue seulement par les différences dues à l’état de l'esprit public dans les divers milieux, aux conditions économiques particulières, etc., cette uniformité ne révèle pas une opinion concertée ou préconçue, mais simplement la ressemblance des maux dont souffrait le peuple convoqué pour les dénoncer. Bien des cahiers font appel à la sincérité. « Malheur à quiconque, dans des cir- .constances tout à la fois aussi favorables et aussi périlleuses, serait assez lâche ou assez corrompu pour retenir la vérité captive, pour taire un avis utile.., l'indifférence ou la timidité serait un crime (4).» Le tiers état doit se garder de croire que les petits abus, les-cbjets de détail que sa situation lui permet de connaître «se perdent dans l’immensité et l'importance du grand intérêt national dont les Etats généraux vont s'occuper ». Tout est également important aux yeux paternels du Roi qui con-

(1) Cf. Les cahiers des corporations de Marseille (Recueil de Four- NIER).

(2) Necker, Le Compte rendu au roi; de l'administration des finances de la France.

(3) A tel point, dit Malouet, cité par CHEREST, op. cit., Il, 410 sqg, que l'entourage du roi s’en ‘effraya, et demanda qu’un modèle officiel du cahier fût imposé.

(4) T. Marseille, FOURNIER, P. 11.

voque ses sujets (1). Au contraire, il ne lui appartient pas de traiter des grandes questions d'intérêt général, trop vastes pour ses faibles lumières; la conscience de cette inaptitude se manifeste maintes fois. On préfère s’en remettre pour ceia «aux classes supérieures» ou «à d’autres communautés plus instruites » ; le peuple se borne à dire ses maux, sans même en élucider les causes, et on «se réfère à l'opinion et à l'adoption des génies capables de comprendre et discerner ce qui peut lui être nuisible ou utile » (2). Les habitants d'Héricourt résument ainsi cette sagesse, et déclarent qu’ «ils ne s’aviseront pas de donner leurs conseils sur les maux de l'Etat, sur la réforme des lois, etc, ces idées sont au-dessus de leur sphère. Ils s’en rapporteront à tous ceux qui, par leurs lumières supérieures. sont plus en état d'indiquer les remèdes convenables.. Ils se garderont bien surtout d’imiter ces clameurs orgueilleuses, incendiaires, qui s'élèvent dans tout le royaume. À quoi servent-elles ? À étouffer la voix de la raison » (3). Une telle modération, une telle modestie même, sont rassurantes, et l’on est en droit d’attendre des Cahiers, des descriptions vivantes et sincères, des opinions müries et chères à ceux qui les auront émises. Il ne semble même pas qu'ils accusent cette tendance pessimiste que leur prêtent certains auteurs, sur ce motif que, invités à faire connaître des plaintes et doléances, ils n'auraient décrit que les mauvais aspects des choses (4). ,

La majorité des historiens qui ont dépouillé les Cahiers et les ont confrontés à d’autres documents s'accordent à leur reconnaître une haute valeur documentaire, et à leur attribuer une importance capitale pour la connaissance de l’histoire révolu-

(1) Procureurs de Marseille, FOURNIER, 243 et À. P., III, 718.

(2) V. FOURNIER, p. 207; PORÉE, p. 769;°et par d'Espory, Bull. Soc. des sciences de Pau, 2 s., t. 16, p. 330).

(3) LE PARQUIER, p. 166. Cf. les exemples cités par E. CHAMPION : l'Es- " prit de la Révolution française, pp. 80-81. > (4) Cf. BABEAU, ComBrer, de CHARMASSE (ouv. et rec. cités). $

tionnaire. C’est Tocqueville, souvent cité, qui les donne comme un document de première importance pour éclairer nos idées confuses sur la vie sociale de l’ancien régime et qui voit en eux «le testament de l’ancienne société française, l'expression suprème de ses désirs, la manifestation authentique de ses volontés dernières. un document unique dans l’histoire » (1). C’est, après bien d’autres, Jaurès qui déclare que «ces Cahiers sont admirables d'ampleur, de vie, de netteté et d'unité. la plus grande littérature nationale que possède aucun peuple. toutes les variétés de la vie sociale éclatent dans les Cahiers » (2).

Il sembie qu'on soit bien fondé à demander aux Cahiers des documents sur la vie sociale dont ils sont une manifestation. On peut aussi, comme c’est notre but, étudier, grâce à eux, le fonctionnement d’une législation, d’une réglementation qui, par ellemême, ne nous apprend rien sur sa conformité avec les besoins, le tempérament et les désirs d’un peuple. Nous ne leur demandons que des remontrances, des doléances et des vœux, et ils ne prétendent pas exprimer autre chose: s'ils ont, en même temps, donné le tableau le plus complet de la vie sociale de la France en 1780, c'est sans le vouloir et comme par surcroît (3).

(x) L'ancien Régime et la Révolution, pp. 1Ir-Iv.

2) Histoire socialiste, t I, pp. 1545. — Cf. les introductions des Recueils de Cahiers. — Cf. aussi CHEREST, op. cit., t. IT, 399; LriCHTEN- BERGER, in Œuvre sociale de la Révolution, pp. 66-7.

(3) Les Cahiers forment un ensemble extrêmement copieux; nous ne les possédons cependant pas tous; beaucoup ne furent pas imprimés en 1780; souvent les cahiers primaires non utilisés au chef-lieu de bailliage étaient détruits; ou, rapportés dans les paroisses, ils se trouvaient disséminés partout et mal conservés. L’un d'eux cependant eut comme un pressentiment de l'importance de ces documents et demanda aux Etats généraux d’ {ordonner qu’il sera établi des archives nationales pour y ‘conserver toutes les pièces authentiques émanées des Etats généraux et relatives à leur tenue », par. de Flers-sur-Noye (Doc. Amiens, t. I,

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Les classes laborieuses et la hiérarchie sociale

Dans la société de l’ancien Régime, hiérarchisée, divisée en classes distinctes, le monde du travail avait sa physionomie particulière, sa situation morale et sociale nettement indiquée. Les Cahiers nous montrent que ce monde prenait conscience de son importance dans l'Etat, désirait la faire reconnaître et consacrer officiellement; en même temps, il tendait à se diversifier, à se fragmenter en groupes qui cherchent à s’individualiser.

La population industrielle en 1789, s'élevait, s’il faut en croire les chiffres de Lavoisier, à un peu plus de neuf millions d’individus; les artisans ruraux et les manufactures suburbaines étant relativement peu nombreux, cette population vivait dans les villes, et surtout à Paris. La concentration ouvrière à Paris fut remarquable dans les dernières années de l’ancien régime (1) ; la centralisation administrative, l’accumulation des richesses, l'importance des travaux qui s'y faisaient et la liberté relative dont beaucoup de métiers y jouissaient étaient les principales causes de ce mouvement.

Les deux grandes classes industrielles, employeurs d'un côté,

(x) Cf. H. Moi, L'Etat de Paris en 1789, p. 22.

34 CHAPITRE Il

ouvriers de l’autre, étaient loin d’être homogènes. Les négociants en gros tenaient à se distinguer des marchands, qui eux-mêmes ne voulaient pas être confondus avec les maîtres occupés aux arts mécaniques. Ceux-ci, à leur tour, étaient jaloux de leurs prérogatives et dédaignaient leurs concurrents des métiers libres. Tous tenaient les ouvriers en médiocre estime.

Les riches commerçants, les marchands en gros formaient une caste à part; un arrêt du Conseil du 30 octobre 1767 déclare à leur sujet: « Veut et entend S. M. qu’ils soient réputés vivant uoblement.. et jouissent. de l’exemption de la milice pour eux et leurs enfants et du privilège de porter l'épée. » La jalousie des petits détaillants en est excitée; les Cahiers d'Orléans réclament une détermination exacte des deux professions, pour empêcher que les, détaillants, arguant de leur chiffre d’affaires élevé, se prétendent négociants en gros (1). C’est le privilégié plus que le concurrent que l’on poursuit ici (2). Ces privilèges étaient anciens (3) et le négociant les accentuait encore par son genre de vie, autant qu'il le pouvait (4). Un voyageur anglais, John Andrews, constatait, en 1785, dans son « Parallèle entre la France et l'Angleterre », que «les marchands français forment une classe très honorable et très respectable d'hommes qui ne sont en aucune façon inférieurs. » à ceux d'Angleterre. Si les négociants en gros se distinguent des détaillants (4), ceux-ci, à leur tour, se séparent des patrons œuvrant de leurs mains, ne

(x) Cette qualité devait être réservée à ceux qui vendaient aux marchands et non aux particuliers.

(2) Cf. Bzocx, Etud. d’hist. économ., p. 206.

(3) Loyseau (Traite des Offices, NITI, 45), dit, en parlant d’eux, «ils ont qualité d'honneur, étant quelquefois honorables hommes, honnestes personnes et bourgeois des villes; qualités qui ne sont attribuées ny aux laboureurs, ny aux sergens, ny aux artisans, et moins encore aux gens de bras, qui sont tous réputés viles personnes. ».

(4) BaBEau, La ville sous l’ancien Régime, pp. 27 sqq., et Les Bouwrgeois d'autrefois, pp. 43, 45, 78.

(5) LacomBe DE Prézez, Dictionn. du Citoyen, NV. marchand.

vendant que les objets fabriqués par eux et ieurs compagnons, et ne vendant le plus souvent qu'une seule espèce d'articles. Les Six Corps de marchands forment, à Paris, une sorte d’aristocratie qui domine les corporations d’artisans. Dans la corporation même, le maïtre a droit à plus ou moins d’égards, selon son ancienneté ou sa dignité corporative, selon qu’il est jeune, moderne, ancien, ou garde du métier.

Le nombre d’une corporation bénéficiait du prestige attaché à tout groupe privilégié, et dont le patron libre était privé. L'opinion publique assignait à chaque métier une dignité variable; le tiers état de la Corse «supplie S. M. de donner une existence légale aux différents corps de métiers et de leur assigner le rang qu'ils doivent occuper dans Fordre civil et politique » (x); les merciers-drapiers d'Orléans demandent à ne pas être confondus parmi les artisans (2). L'administration en usait moins cavalièrement avec les gens de métier réputés supérieurs qu'avec ceux des professions viles: c’est ainsi que les visites domicihaires pour la marque, généralement faites sans discrétion, ne s’accomplissent, chez les orfèvres et batteurs d’or, qu’en présence du juge. Cette anomalie est sévèrement jugée à Nemours (3): « Dans l'extrême confusion où les idées morales sont tombées, une multitude de classifications, toutes plus absurdes les unes que les autres, se sont introduites entre les citoyens d’un même ordre, et l'éclat du luxe dominant les esprits, on a estimé l’ouvrier, non en raison de son travail ou du degré d’intelligence qu’il exige, mais en raison de la matière sur laquelle il s'exerce. » L’orfèvre et le chaudronnier font la même besogne, pourtant lun se voit refuser les privilèges et les égards obtenus par l’autre.

Les patrons, si dédaigneux les uns des autres, étaient tenus

(OPA Pr IIL; 45 (2) Bzocu, t. IT, p. 141.

(3) T. Nemours, À. P., IV, 127.

en petite estime par les nobles ou même par la haute bourgeoisie (1). Ils. s’en vengeaient en méprisant les ouvriers, qu’ils tendaient à considérer comme une sorte de quatrième état. Bien des choses contribuaient d’ailleurs à éloigner la classe proprement ouvrière de celle des patrons; mais surtout le genre de vie, le degré d’aisance. Dans les métiers-jurés, l’ouvrier ne jouissait pas des privilèges corporatifs; en revanche, il subissait les statuts rédigés par les maitres seuls et aggravés par les règlements de police; dans les métiers libres et dans la grande industrie, les salariés subissaient les conditions de travail imposées par leurs employeurs, et contre lesquelles leurs révoltes, leurs grèves nombreuses (2) ne les protégeaient qu'insuffisamment. Les salaires procurent tout juste le nécessaire physique »; ils s'élèvent peu, et croissent moins rapidement que le prix des denrées et le coût général de la vie. M. d’'Avenel résume ainsi les enseignements qui se dégagent de ses tableaux des prix, salaires au XVIII siècle: « Nous constatons qu'il n'existe aucune concordance... entre la prospérité du pays, abstraitement considérée, et l’aisance de la classe laborieuse. La France de 1780 est riche, le paysan, l’ouvrier y sont pauvres (3). » Aussi les plaintes des ouvriers sur leur misère éclatent-elles fréquemment dans les Cahiers. Les denrées de première nécessité, lourdement taxées, sont chères; le travail de l'artisan «n’est pas suffisant pour le faire vivre, s’il a de la famille » (4); il peut «à peine. se munir des outils nécessaires à [sa] profession» (5), «les fruits de son indus-

(x) V., entre cent témoignages, RABAUT, Précis de la Révolütion, p. 13. En 1764, lors des essais d'organisation municipale, beaucoup de bourgeois avaient refusé de siéger ou de collaborer avec des artisans.

(2) V. à ce sujet H. HausEer, Ouvriers du temps passé. — LEVASSEUR, Hist. des class. ouvr. avant 1789, t. IT, pp. 802-852. — BonNNASSIEUX, Revue gén. d'Adm., 1882.

(3) D’AvENELz, Paysans et ouvriers depuis 700 ans, p.138. — Cf. Id., Histoire générale de la propriété, des prix et des salaires.

(4) Livarot, Hippeau, VII, 454, et VIII, 190.

(5) T. Angoumois, A. P., Il, 18).

trie ne lui fournissent que la plus mince subsistance. Accablé sous le poids du travail, il aurait souvent besoin de prendre une nourriture capable de ranimer ses forces» (1), mais tout est trop cher et les salaires ne peuvent suffire à l’entretien d’une famille ouvrière, Un tel régime tend à ne produire que quelques oppresseurs, entourés d’un peuple d'esclaves (2). Il ne permet aucune joie, aucune liberté aux travailleurs; la seule dont ils jouissent «est celle d'aller dans toutes les parties du royaume et même chez les puissances voisines vendre leurs sueurs» (3); ils en usent, et à cause de cela «il semble qu'ils habitent une terre étrangère, parce qu'ils ne tiennent au corps social que par le soin de leur subsistance » (4).

Cet état misérable est pourtant considéré comme normal; la condition d’ouvrier tend à se fixer, avec ses infériorités économiques et sociales (5). A la veille de la Révolution, ils n’ont aucun droit politique, et quand l’édit du 5 août 1787 institue les assemblées municipales, il ne confère l'électorat et l’éligibilité qu'à ceux qui paient plus de 10 1. de contributions. Ainsi commence à se créer, au XVIII‘ siècle, un prolétariat, un quatrième état, dont la vie, les intérêts, les sentiments se distinguent nettement de ceux des autres classes. On se désintéresse de son sort, tant qu’il ne se soulève pas ou ne fait pas appel à l’assistance (6) ; il forme pourtant l'immense majorité du tiers état, dont les membres plus aisés le renient avec dégoût.

(1) Calfats de Marseille, FOURNIER, p. 45.

(2) FOURNIER, p. 161.

(3) Clermont-Ferrand, A. P., Il, 786.

(4) Des Essarrs, Dictionnaire de la police, t. VI, p. 462.

(5) Les artisans ne sont pas appelés au rang de notables. (V. Mémoire de l’intendant de la généralité d'Angers, à propos de l'enquête de 1764 sur l'administration des villes. — V. Du CELLrEr, Hist. des classes laborieuses, pp. 268, 281. Le mépris pour le travailleur manuel est général. V. D’AvENEz, Paysans et ouvriers depuis 700 ans, p. 345.

(6) Ce phénomène est remarqué et signalé par tous les auteurs, Bor- TEAU, Du Cezctrer, H. HAUSER, JAURÈS, KAUTSKv.

Mais un sentiment commun anime cependant le monde du travail, ouvriers et patrons: celui que l'industrie et le commerce sont les éléments essentiels de l'Etat et qu'ils ont droit à une place, à une dignité proportionnelles à leur importance. Ce sentiment lui est suggéré à là fois par la constatation de la grande activité qu'il déploie et par le spectacle des entraves dont elle est accablée.

L'activité commerciale, sous le règne de Louis XVI, paraît avoir été très intense; les contemporains nous en ont laissé le témoignage. Sénac de Meiïlhan (1) décrit «l'industrie puissamment animée, le commerce devenu de jour en jour plus florissant », le crédit ranimé; Calonne (2) abonde dans le même sens. Tolozan, Lavoisier donnent les statistiques de la production agricole, minière, manufacturière, du commerce intérieur et extérieur (3), et les auteurs modernes estiment ces calculs plutôt bas (4). Bref, il est certain que le pays est poussé, à cette époque, par un vigoureux élan économique. Maïs cet élan ne donne pas, au jugement des gens de métier, les résultats qu'on serait en droit d'en attendre. « Le commerce languit depuis longtemps dans le royaume. les magasins des négociants, autant qu'il y en a dans le pays, sont remplis de marchandises que personne ne demande, les marchands détaillants ne trouvent point à vendre celles dont ils sont chargés; les fabricants ont quitté leurs manufactures, les tisserands ont abandonné leurs métiers, les ouvtiers sont hors de place; ils sont sans travail depuis que l’ar-

(1) Du gouvernement, des mœurs, des conditions en France avant la Révolution, pp. 24-25.

(2) Etat de la France brésent et à venir, p. 08 (Apolosie pro domo et

pamphlet contre-révolutionnaire).

(3) Tolozan donne le chiffre de 1.826 millions pour la production agricole, 931.460.000 L. pour l’industrie auxquels il ajoute 557.950.000 1: de bénéfices et salaires, etc...

(4) BoiTEAU, op. cit., pp. 485 sqq. — Cf. Kowarzevskv, La France économique et sociale à la veille de la Révolution, t. I, pp. 32 saq.

gent ne circule plus dans la province (1). Dans toute 1a France, le même cri retentit; en voici encore un exemple fourni par une région industrielle: « Mille entraves enchaïînent actuellement l’industrie française; les ateliers languissent et la stagnation du commerce annonce son entier anéantissement. Le mal est certain; il faut en rechercher les causes et en indiquer le remède (2). » Ces causes, c'est tout d’abord la fiscalité dont « la servitude ruineuse… étouffe » les forces industrielles. (3) et « jette le découragement dans les esprits » (4). Successivement, les villes viennent déposer contre ses abus. À Nogent-le- Rotrou, le commerce, « autrefois florissant, a totalement péri, il n'existe plus aucune de ces tanneries, anéanties par les recherches des employés de la finance Les frais de marque…., les droits de pesage, étalage, industrie, octroïs, etc, rendent son commerce désormais sans espoir de retour » (5). Les chapeliers de Marseille, sous la même influence, ont vu, en quinze ans, leurs ouvriers réduits au quart (6). Dans le pays de Caux, par suite du dépérissement des manufactures, les ouvriers, licenciés, «n'ont pour toutes ressources que le bissac sur l'épaule et le bâton dans la main » (7). À la fiscalité, s'ajoutent la réglementation arbitraire, le pouvoir laissé aux dirigeants « de tout changer, d'innover, de tout renverser pour mettre en pratique le système qu’ils ont adopté » (8), les banqueroutes et leur législation défectueusé, la concurrence déchaïînée par une mauvaise politique douanière. Toutes ces causes, et bien d’autres, sont invoquées inlassablement, et l’examen des Cahiers nous mon-

(1) HipPeAU, t. VIII, pp. 203-4, et Jb., p. 301. (2) T. Beauvais, A. P,, II, 305.

(SE Chalon APP NII 507.

(4) T. Marseïlle, A. P., TII, 7o7.

(6) FOURNIER, pp. 60-61.

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