‹ Les cahiers de Madame de ChateaubriandChapitre 1 sur 66 · PLACE BEAUVAU · texte numérisé non relu

PLACE BEAUVAU

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INTRODUCTION

« Je dois une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. »

Chateaubriand.

(Mémoires d' Outre-Tombe.)

Chateaubriand rendait jusqu'à un certain point justice à sa femme, mais s'il lui reconnaissait des qualités de dévouement, il négligeait, par contrecoup, de voir en elle autre chose qu'une compagne dont l'influence avait fait sa vie « plus grave, plus noble, plus honorable »; aussi, et tout en se défendant d'apprécier avec la seule pitié une existence si délaissée, ne doit-on pas oublier que M""^ de Chateaubriand fut loin de trouver à son foyer l'intimité et la douceur qu'elle y pouvait souhaiter ; les souvenirs portent, en plus d'un endroit, comme le reflet de ces tristesses et ce qu'ils contiennent de violence, de brutalité même, s'explique en grande partie, par cette considération.

Il y a près de vingt ans, un érudit bordelais,

BIBLIOORAPHIE : Mémo ires d'Outre-Tombe (édition Penaud et éditionBiRÉ :1e tome XII de la première contientun appendice, rédigé par Tabbé Danïélg, secrétaire de Chateaubriand, sur la vie et les idées de M™* de Chateaubriand ; les références du présent travail

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M. Pailhès, découvrit les Mémoires de Madame de Chateaubriand chez les descendants de l'illustre écrivain : M. le vicomte de Vesins voulut bien, dans la suite, me les confier* et il me permettra

renvoient à la seconde). — Pailhès, Études dans la Revue Catholique de Bordeaux, (1886-1888) dont les tirages à part ont été réunis sous le titre : Madame de Chateaubriand d'après ses Mémoires et sa Correspondance ; du même auteur : Madame de Chateaubriand , Lettres inédites à Clausel de Coussergues; Chateaubriand, sa Femme et ses Amis. — P. de Raynal : Les Pensées de Joubert, précédées de sa Correspondance et les Correspondants de Joubert. — Ed. Biré : Portraits historiques et littéraires. — Max. du Camp :. Souvenirs littéraires, t. I. — F. de Bona : Vie de Madame de Chateaubriand. — M. Paléologue, Profils de femmes. — J. Ladreit de Lacharrière : La Correspondance de Chateaubriand avec sa Femme {Correspondant, 10 février 1908). — Biographie des Dames de la Cour et du Faubourg Saint-Germain par un Valet de Chambre Congédié, (brochure satirique de 1826, attribuée à Garay de Monglave et Piton) ; enfin on trouve de nombreux renseignements dans les mémoires des contemporains, notamment dans ceux de M"* de Boigne, de M"^ de Chastenay et de Barante, ainsi que dans les travaux de Bardoux : Madame de Duras; de E. Herriot : Madame Récamier et ses Amis et dans les biographies de Chateaubriand, dont rénumération a été donnée parKERViLER : Essais d'une Biobibliographie de Chateaubriand et de sa famille, et par A. Maurel : Essai sur Chateaubriand.

ICONOGRAPHIE : Il existe peu de portraits de M-"* de Chateaubriand : M"« Lorinier exécuta en 1840 un portrait à l'huile, pour rinfirmerie Marie-Thérèse. Ce portrait a été reproduit plusieurs fois notamment dans l'ouvrage de Pailhès, Madame de Chateaubriand d'après ses mémoires et sa correspondance. Celui qui se trouve ?.u début de ce volume est héliogravé d'après une cire modelée; il porte comme date 1812, mais n'est pas signé. M. Bruck, propriétaire de ce charmant document, a bien voulu me le communiquer et en autoriser gracieusement la reproduction ; il me permettra de lui exprimer ici toute ma gratitude.

1. M. G. Gain, conservateur du Musée Carnavalet, m'autorisera

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de lui exprimer ma respectueuse et très vive gratitude pour la libéralité avec laquelle il m'a ouvert ses archives et pour l'amabilité qu'il m'a, oujours et si souvent, témoignée dans la préparation de ce travail. M. Pailhès a donné, dans la Revue Catholique de Bordeaux, des fragments du Cahier Bouge\ mais, cédant à certaines préoccupations, il a fait silence sur nombre de passages : les scrupules, qui ont dicté ces retranchements, sont d'ailleurs exposés avec une franchise parfaite: l'éditeur se refusait à laisser voir les défauts ou les fautes des hommes de la Restauration parce qu'il ne resterait plus alors, selon l'expression de Jules Delpit, aux fils et aux petits-fils des royalistes que « d'aller pieds nus, un cierge à la main, faire amende honorable auprès des citoyens Jules Grévy, J. Ferry, Brisson, Freycinet, Gonstans, Cazot, Waldeck-Rousseau, Floquet, Clemenceau,

à rappeler ici que ses indications si éclairées, m'ont permis d'entrer en rapport avec le propriétaire de ces cahiers : il me laissera lui dire combien me reste présent à l'esprit le souvenir de son accueil aimable et de sa bonne grâce.

1. M. Pailhès, qui a baptisé les deux parties de ces souvenirs ; Cahier Rouge et Cahier Vert (cf. infra p. xxviii), n'a véritablement publié que des fragments du premier ; on remarque, non seulement de nombreuses lacunes, mais aussi de multiples inexactitudes dans l'établissement de son texte.

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Rouvier et C'^ » . Une telle manifestation ne manquerait pas de pittoresque : mais il est fort à craindre que le spectacle ne nous en soit pas donné. iVu reste cette conception ne semble pas devoir être le moins du monde celle de l'histoire, dont les travailleurs méconnaissent le rôle chaque fois qu'ils en font une des sources à laquelle s'alimentent leurs ressentiments actuels. Cette science ne doit-elle pas, en effet, tendre comme dernière fin, à la résurrection du passé en dehors de tout esprit de caste, de religion ou d'école? Émonder un document c'est donc manquer, en quelque sorte, à cette probité historique, c'est risquer de fausser l'interprétation des lecteurs : le reproduire intégralement, au contraire, c'est apporter à l'édiûce une pierre nouvelle, élargir les bases d'information, révéler un témoignage qui présente les questions sous un jour particulier, quelles que soient les discussions critiques qu'il puisse soulever. Toutefois des précautions sont à prendre pour donner à ce témoignage sa valeur exacte : une publication ne doit pas être seulement scrupuleuse, complète et reproduire intégralement le manuscrit, il faut y ajouter les notes nécessaires et mieux, si Von peut, les notes superflues sans s'occuper de juger

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les événements et les hommes au nom d^un idéal moral, général ou particulier K Ces principes, les meilleurs guides à suivre, sont ceux dont on s'est inspiré ici, avec le constant souci de la plus entière impartialité. Au reste, quatre-vingts ans nous séparent déjà de la Restauration ; les faits et les individus appartiennent au passé et ce que certaines attaques pourraient avoir de trop vif, s'estompe sous l'action pacificatrice du temps.

Les Cahiers révèlent en outre une personnalité un peu bien restée dans l'ombre jusqu'ici et, pour ne rien perdre des renseignements qu'ils contiennent, pour comprendre les haines et les admirations dont ils sont l'écho, il n'est pas inutile d'en caractériser l'auteur.

Céleste Buisson de Lavigne naquit à Lorient en 1777 ; orpheline de bonne heure, elle fut élevée par son grand-père jusqu'à l'âge de dix-sept ans, puis vint à Saint-Malo où elle se lia avec Lucile de Chateaubriand. A la même époque

1. A. SoREL : Histoire et Mémoires (Miner va^ 15 janvier 1903, p. 177) et Langlois et Seignobos : Introduction aux Etudes Historiques, p. 242.

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Chateaubriand revenait d'Amérique et Lucile songea de suite "à unir son frère à son amie. Aux yeux de la jeune fdle, qui avait respiré jusque-là l'atmosphère rigide et terne d'une petite ville de province, le mariage apparaissait comme l'aurore d'une existence, illuminée de toute l'affection, de toute la tendresse dont la mort prématurée de ses parents l'avait privée; le prestige du fiancé augmentait encore l'attrait de cette vie inconnue : n'avait-il pas, tout jeune, exploré « les Amériques » dont les récits des navigateurs malouins amplifiaient les merveilles et dont les politiciens locaux chantaient avec enthousiasme la libération, au lendemain du voyage de Franklin, de l'expédition de La Fayette, à la veille de la Révolution. Le mariage apparaissait à René sous un tout autre aspect : il ne l'attirait ni ne le repoussait ; n'était-ce pas, en effet, une simple formalité, sans conséquences bien sérieuses ? Assez indifférent, il se laissa faire ; un prêtre non assermenté présida en secret à la cérémonie, quand des difficultés surgirent suscitées par un vieil oncle qui cria au rapt et voulut faire casser cette union. La jeune femme, accompagnée de sa belle-sœur, fut enfermée au couvent de la Victoire

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à Saint-Malo ; un jugement débouta bientôt Tirascible vieillard de ses prétentions et rendit la liberté aux captives. Mais elles ne sortaient d'un cachot que pour entrer dans un autre : la Terreur s'était répandue sur la France, les incarcérations se multipliaient pour les suspects; Chateaubriand venait de s'engager dans l'armée de Condé : aussi sa femme et Lucile furent-elles bientôt arrêtées comme parentes d'émigré avec la mère de l'écrivain dont ces émotions hâtèrent la fin. Chateaubriand, que sa mauvaise santé avait contraint d'abandonner les troupes royales, vivait péniblement en Angleterre, car le 9 thermidor, en ouvrant les portes de la prison à M'"^ de Chateaubriand, n'avait pas abrogé les lois contre les émigrés et ceux-ci se voyaient toujours contraints de rester en exil. Au reste, même après sa rentrée en France, si Chateaubriand ne cessa pas vraisemblablement d'entretenir par intervalle des relations épistolaires avec sa femme retirée en Bretagne, il ne témoigna d'aucune velléité de reprendre la vie commune. Le rapprochement se fit plus tard, et d'une façon assez inattendue, par l'entremise de celle qui avait peut-être contribué le plus à l'éloignement des époux : la voix mourante de M°'^ de

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Beaumont persuada René de restaurer un foyer si tôt détruit et, peu après, Chateaubriand ramenait sa femme à Paris. Ils se préparaient tous deux à gagner Sion, où l'écrivain venait d'èti^e nommé ministre plénipotentiaire de France, quand la mort du duc d'Enghien fournit à sa démission un prétexte attendu : non pas que l'événement en lui-même ne contribuât dans une certaine et importante mesure à cette .détermination, mais, depuis longtemps déjà, le diplomate avait manifesté des désirs de retraite, accentués encore par son peu de disposition pour la discipline sévère imposée par Bonaparte aux fonctionnaires de tout ordre ; l'occasion était trop bonne pour se dégager d'une fidélité qui lui pesait.

La réunion des deux époux avait été définitive; seule la mort de M'"'' de Chateaubriand, survenue le 9 février 1847, la rompit; mais combien d'heures douloureuses marquèrent cette vie commune I

On se plaît, depuis que les esprits se sont passionnés pour l'étude de Chateaubriand, à lui retrouver des maîtresses ; la critique littéraire s'est corsée, à son endroit, d'anecdotes légères et le chercheur s'estime bien heureux s'il découvre, dans quelque tiroir oublié, la liasse des lettres

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révélatrices d'une nouvelle aventure de René. Quelquefois ces exhumations ont pour seul intérêt de piquer la curiosité publique ; souvent aussi elles contiennent des données précieuses : avec une nature toute de sensibilité comme celle de Chateaubriand, la connaissance de ses liaisons présente le commentaire indispensable de ses écrits : Fhomme se rellète trop dans ses moindres productions pour qu'on les néglige. Les œuvres de Chateaubriand comme celles de Rousseau contiennent une large part d'autobiographie et c'est peut-être par cette disposition à transposer, dans un livre d'imagination, les moindres faits de sa vie, que le Breton s'affirme le disciple très immédiat du Genevois. Des ressemblances diverses s'imposent entre eux : bien des manières d'écrire font ressouvenir de Jean-Jacques en lisant René, encore que chez celui-ci la phrase soit souvent mieux remplie, plus musclée, moins lâchée, mais rien ne les rapproche autant que cette aptitude à puiser l'inspiration dans des influences passionnelles. L'intérêt se double encore pour Chateaubriand de la part active prise par lui aux événements contemporains et des bons offices dont ses amies aidèrent ses ambitions

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L'origine de cet enthousiasme féminin pour Chateaubriand est à la fois objectif et subjectif, causé par la personnalité même de l'individu et aussi par une sorte d'auto-suggestion qui entraînait les cœurs dans son sillage. Après sa mort, René, plus qu'aucun autre écrivain a été très injustement jugé d'après ses œuvres. Comment admettre en effet, que celui qu'on représente, et qui se représente inconsciemment, comme un ambitieux et un égoïste, ait exercé un tel empire sur des personnes dont l'intelligence leur permettait cependant de le juger à sa juste valeur? On peut se demander si, en plus du charme, de la distinction qu'il possédait à un degré éminement séduisant. Chateaubriand ne conquit pas cet engouement un peu grâce à l'auréole d'une renommée qu'il mit tant de soin à édifier. Cependant il est, en quelque sorte, responsable des réserves formulées de nos jours à son sujet : pour donner plus de relief à ses peintures, il a rapporté, en les appuyant et sans se douter des conséquences de son dilettantisme, tels traits que l'oubli eût dû recouvrir ; il s'est calomnié lui-même en exagérant certains gestes et il a montré à nu certains côtés de son caractère choquant, pour

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les idées actuelles mais qui, pour ses contemporains, se voilaient d'une apparence plus sympathique.

Autour de l'auteur des Martyrs, du restaurateur dans la société et dans la littérature de l'esprit chrétien ou tout au moins de l'émotibilité religieuse, comme Bonaparte l'avait été dans l'État du statut politique du Catholicisme ; autour de Chateaubriand, depuis 1801, se pressaient tous les esprits curieux de célébrité, toutes les âmes en quête d'inspiration renouvelée; sa maîtrise avait pour parrains des hommes de lettres et des princes : Napoléon lui-même la reconnaissait. Une ombre de persécution donnait à son attitude cet apparent malheur qui plaît si fort, et le bonheur d'être aimé par un tel homme faisait oublier ce que pouvait avoir de défectueux sa personnalité. De loin on sent combien factice était un assemblage disparate de grandes qualités et de moyens habiles, car, pour cet éternel mécontent, l'opposition, parfois justifiée par des injustices, se muait souvent en procédé. Sur le moment, l'infériorité disparaissait devant la gloire. Au reste la souffrance imposée par l'être aimé ne compte-t-elle pas parmi les jouissances de certains cœurs, à

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cette époque surtout toute proche du xviif '"*^ siècle, à l'aurore du Romantisme?

Le sentimentalisme aigu, marqué de mille manières à la fin de l'Ancien Régime, influait sur la formation des nouvelles générations et tout un groupe, élevé à l'école des Philosophes, conservait l'empreinte originelle. Dans le génie de Chateaubriand se marquent Tétape, la liaison entre le xviii^™'' siècle et le xix"'"*"; il puisait dans ces aspirations, comme à deux sources très différentes, son désir d'activité, son humeur aventureuse et ce besoin, parfois factice de s'émouvoir qui procède du retour à la nature. Puisqu'un charme si personnel agissait avec tant de force sur des étrangères, quelle influence ne devait-il pas avoir sur celle qui, chaque jour, à tous les instants, en subissait l'attrait ? La dernière remarque s'applique moins, peut-être, à M"'^ de Chateaubriand, en raison de son éducation provinciale, c'est-à-dire faite loin du mouvement intellectuel de Paris; mais il y avait, dans son amour pour son mari, combinaison de tous ces éléments : affection pour l'homme, admiration pour l'écrivain et pour le politique surtout (les Cahiers sont le long hymne de cet enthousiasme) ; volupté aussi

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dans l'abnégation des souffrances endurées du fait de l'insouciance et de l'égoïsme de l'écrivain. Des -considérations très diverses, expliquent, comme on s'en rendra compte, le désaccord des époux; toutefois, il convient de noter, dès à présent, la différence foncière de leur formation intellectuelle. Chateaubriand avait passé à Paris les dernières années de l'Ancien Régime, il avait fréquenté ces assemblées, clubs ou salons, dans lesquelles les habitués étalaient, avec l'exagération de l'enthousiasme, les paradoxes et les critiques sérieuses. Qu'on se représente, par antithèse, l'éducation d'une jeune provinciale, sans famille directe, un peu délaissée par conséquent et pour laquelle le monde se rapetissait au babil d'amies comme elle, ou aux petites intrigues d'une société guindée. Chateaubriand eut au moins le mérite, par le milieu où il l'introduisit, de fournir à l'intelligence de sa femme l'occasion de se développer, de briser les cadres étroits où se morfondait son esprit primesautier et curieux des choses. Mais aussi, par ce fait même, M""^ de Chateaubriand restait, aux yeux de son mari, comme une sorte d'élève dont le temps seul lui fit apprécier les avis et parfois écouter les conseils. Plus tard,

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le cœur gonflé d'angoisses, l'épouse épanchait sa mélancolie auprès d'amis fidèles et les correspondances publiées témoignent qu'ils apprécièrent, à leur juste valeur, les qualités très réelles mais cachées de leur confidente ; elles ne se révélaient, il est vrai, qu'aux affections assez délicates pour en aider l'épanouissement par les attentions et les témoignages d'un confiant attachement.

De par sa situation mondaine, M"^ de Chateaubriand avait un grand nombre de relations féminines; certaines étaient attirées par la personnalité de l'écrivain et du politique, d'autres aussi et c'est assez piquant, tenaient à ménager la femme pour mieux conquérir le mari. La vicomtesse ne repoussait pas des hommages dont elle n'était pas la dupe : elle en riait et mettait de la taquinerie à les accepter, parfois même à les solliciter, dans l'intérêt de ses pauvres. A côté de ces manifestations purement accidentelles où les sentiments n'avaient aucune part, il en était d'autres plus précieuses : autour de l'épouse se forma un petit cercle au premier rang duquel il faut signaler Fontanes, les Joubert, Glausel de Goussergues. Quelques-uns d'entre eux étaient déjà les intimes

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de Chateaubriand : attirés vers sa femme par une sorte de pitié sympathique, il s'attachèrent à elle lorsqu'ils eurent découvert les ressources de son esprit et il semble même qu'aux instants où la vie mouvementée de l'homme d'État portait le politique vers d'autres amitiés, les anciennes se fussent concentrées autour de l'épouse et que leur dévouement pour elle eût succédé sinon remplacé les sentiments premiers voués au mari. Elle faisait peu de cas, à de rares exceptions près, des liaisons féminines, par timidité peut-être, par crainte de ne pouvoir lutter avec avantage contre des rivales éventuelles : mais si elle tenait peu aux amies, par contre elle avait pour ses amis un attrait tout particulier. Son caractère, d'une tournure si décidée, si masculine, lui permettait de comprendre ses confidents et de se mettre à leur niveau ; ceux-ci oubliaient alors ce qu'était leur interlocutrice pour ne s'en souvenir qu'au moment où sa tristesse reprenant le dessus, elle faisait appel à leurs encouragements et à leurs consolations. Ces tristesses, si fortes et si nombreuses, n'étaient cependant pas constantes : elle avait aussi ses heures de joie, de plein bonheur et elle était indemnisée de ses angoisses par l'af-

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fection très vive, très réelle de son mari : leur correspondance mutuelle et celle, adressée à des tiers, enlève tout doute à cet égard. D'ailleurs rien de plus dissemblable que ces deux esprits : leur personnalité, opposée par essence quoique d'origine identique, était trop accusée pour se fondre jamais et, si leur union se perpétuait, ce ne pouvait être qu'au prix de sacrifices dont l'épouse presque seule supportait le pesant fardeau.

Pourquoi donc Chateaubriand dispersait-il ainsi son cœur loin de cet attachement si proche et si fort? Que manquait-il à M'"'' de Chateaubriand? Tout et rien peut-on dire: rien, parce que les insuffisances paraîtront, aux yeux de quelques-uns, choses un peu bien frivoles ; tout parce que Chateaubriand, en dépit de ses airs blasés, de ses découragements, de ses lamentations, de son spleen, avait besoin de cette frivolité. Enfant du xviii^"'*^ siècle, il lui fallait ce laisser- aller un peu lascif, qui mettait dans le sourire des femmes comme une promesse de volupté, cet esprit enjoué qui, en semblant prendre de chaque chose le côté superficiel, donnait aux plus graves questions un air de bonne compagnie et point rébarbatif, une élégance, une hardiesse de ton où l'ironie et la

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grâce couvraient d'un voile léger les débats hasardés sans tomber cependant dans le plat badinage. M'"'' de Chateaubriand n'avait rien de tout cela : petite, peu jolie dès que la fraîcheur de la jeunesse eut disparu, préoccupée des moindres soucis matériels de son Infirmerie autant que des graves questions politiques où se débattait Chateaubriand, elle manquait d'élégance et de charme extérieurs. Sa fréquentation n'était pas sans agréments ; ses intimes sont unanimes à la vanter, mais son esprit, dans lequel demeurait toujours un peu d'exclusivisme et de raideur provinciaux, cherchait pour s'épanouir une atmosphère de sérieux et de confiance absolue; elle n'avait rien de la mondaine dont la banalité lui était odieuse et les mièvreries insupportables. Chateaubriand aimait à s'entourer d'une sorte de cour dont les flatteries entretenaient autour de lui comme un rayonnement de sublime : près de sa femme, il rencontrait, à côté d'hommes éminents mais simples, des prêtres, des missionnaires, bonnes et discrètes personnes mais un peu ternes ; aussi évitait-il ce milieu, où « il bâillait son ennui » plus qu'en tout autre endroit. Cependant les réunions frivoles ne l'attiraient pas exclusivement. : le salon de

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l'Abbaye-aux-Bois donnerait un démenti formel à une telle assertion : là aussi les entretiens abordaient les questions sérieuses, les sujets élevés; toutefois, sur cette assemblée régnait une femme dont le charme captivait, dont la grâce conservait ce qui n'avait que trop disparu déjà, la conversation du xviif"''' siècle avec un peu plus de profondeur peut-être et moins de froide pédanterie.

D'ailleurs M"'^ de Chateaubriand comprenait elle-même ce qui lui manquait : ses relations avec M'"'' Récamier en sont la preuve. Elle sentait que la demi-claustration de sa vie à l'Infirmerie Marie-Thérèse d'où elle ne sortait que pour des sollicitations charitables, offrait à son mari des jouissances mondaines insuffisantes. Aussi, supportait-elle la tristesse des affections partagées et se sacrifiait -elle non plus à ses pauvres mais à son « pauvre ».

Cependant M'"'' de Chateaubriand montrait assez souvent une humeur difficile ; elle était en outre très ambitieuse, ce qui, à la rigueur, aurait pu passer pour un mérite aux yeux de son mari. Soit qu'elle prétendît s'ériger en jardinier-chef de la Yallée-aux-Loups, soit qu'elle discutât un problème contemporain avec multiples preuves à

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l'appui et sans vouloir démordre de son opinion, soit que, pour des motifs futiles, elle contrecarrât Chateaubriand avec autorité, ses emportements étaient très vifs ; peut-être ces brusqueries n'étaient-elles que l'exuloire de peines et d'angoisses mieux cachées; mais quelle que fut Tinconséquence des prétextes, elles n'en blessaient pas moins celui devant qui, à son habitude, tout devait s'incliner. L'indulgence n'était pas le fait de Chateaubriand et, ne trouvant pas dans son intérieur l'enivrement de la passion, il ressentait plus vivement des inconvénients inexcusables à ses yeux. Une autorité très affirmée heurtait la sienne et le choc se répercutait d'autant plus violent que ces deux volontés procédaient d'un point de départ identique. Si les particularités, qui concourent à la formation des individus, ont souvent des résultats très différents, il semble bien que l'origine locale de ces deux esprits se soit fait sentir en eux dans toute sa force : d'ordinaire les Bretons sont réputés très attachés à leurs idées qu'ils abandonnent difficilement ; Chateaubriand et sa femme restèrent bretons en ceci. Tous deux aussi avaient conscience de leur valeur ; l'autoritarisme de l'un, fondé sur ses succès d'écrivain et son

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importance de politique, celui de l'autre appuyé, sur les mérites de dévouement et de charité qu'elle se connaissait, soulevaient des conflits bientôt apaisés par l'abnégation finale de l'épouse, mais entretenaient néanmoins entre eux une atmosphère irritante. Par contre-coup, cet entêtement, lors que l'ambition en devenait l'inspiratrice, les rapprochaient : si M""'*^ de Duras et M°'^ Récamier ont joué dans la vie de Chateaubriand un rôle important par leur attachement attentif et agissant, il ne faut pas oublier celui de sa femme plus intime et sans éclat : poussée par sa foi dans la supériorité de son mari, fort au courant des idées et des intrigues, elle lui donnait des indications, suscitait son action et, dans la coulisse, tenait avec un art consommé le difficile emploi de conseiller et de critique. Non pas qu'ici encore elle se trouvât d'accord avec Chateaubriand pour apprécier les faits et les hommes. Le ministre du Roi Imaginatif et sentimental, traitait les affaires publiques comme il écrivait ses livres : un plan fait d'idéal et de préoccupations particulières retenait son esprit, guidait ses démarches jusqu'au moment où des difficultés matérielles et des oppositions imprévues détruisaient le sublime

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du rêve; dans cette intelligence toujours en éveil, se substituait alors un autre rêve tout aussi peu mûri que le premier et souvent en contradiction complète avec lui : le principe a priori demeurait le même mais le choix des moyens dilîérait si fort, qu'on oubliait le but sous la diversité des résolutions. Les bons offices de son entourage s'épuisaient alors à masquer ces incohérences, parfois plus apparentes que réelles ; et ces évolutions nous apparaissent d'autant plus grandes en raison de l'éloignement où nous nous trouvons des événements : l'oubli, dans lequel nombre de circonstances intermédiaires sont tombées, empêche de suivre pas à pas le processus de ces variations et fait croire à des palinodies : cependant l'unité de la conduite politique existe chez Chateaubriand, et il faut la chercher non pas dans le heurt de sa personnalité contre les faits mais en lui-même, car elle est toute subjective et réside essentiellement dans le désir de souder le traditionalisme de l'ancienne France au progrès révolutionnaire de la nouvelle.

Chateaubriand appartenait à une époque d'évolution (il naît en 1768 et meurt en 1848); rien de l'Ancien Régime n'était encore tout à fait détruit,

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et le Nouveau s'affirmait à peine. Dès lors on comprend mieux les brisures de son attitude; les différences s'accentuaient de la violence de son exagération et, comme tous les enthousiastes, il ne savait pas ménageries transitions. Penchant tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt ultra-royaliste, tantôt libéral, pendant toute la Restauration il s'est efforcé, combien maladroitement parfois, de fondre le passé dans l'avenir, afin que la monarchie bourbonienne, appuyée sur la Légitimité, se régénéra dans les conquêtes révolutionnaires; mais il comptait sans les contingences : des questions de personnes et les influences si puissantes sur cette « âme de cristal » ajoutaient aux erreurs du penseur pour amener l'échec de ses tentatives. M°'^ de Chateaubriand ne demandait pas à la spéculation pure les motifs déterminants de ses jugements : elle manquait d'imagination. Elle voyait les faits, les jugeait surtout avec une logique dont manquait trop souvent l'homme d'État; elle en supputait les conséquences funestes, non pas tant par pessimisme que par raisonnement, et discernait, dans l'enchaînement de certaines faiblesses, les avant -coureurs d'une ruine dont elle s'efforçait, en le prévenant, de préserver son mari.

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Sans posséder plus que celui-ci ce qu'on nomme l'esprit politique, car Chateaubriand était surtout un politicien attiré par les spéculations intellectuelles et l'attrait Imaginatif de l'action, elle s'intéressait aux événements par curiosité et par affection; aussi, dans les Cahiers, les appréciations tiennent-elles une place plus grande que les descriptions. Collectionneuse d'anecdotes au point d'être blâmée par ses amies, l'auteur s'élevait contre certaines pratiques ou certaines coteries avec une combativité de journaliste, mais à tout prendre, aucun idéal politique ne l'attirait : elle n'était ni légitimiste ni orléaniste ni même bonapartiste encore qu'elle semble avoir eu pour Napoléon l'indulgence qui lui manquait pour Charles X. Ses opinions quelque peu hardies ignoraient le juste milieu, et son mari, en riant, l'accusait même d'être républicaine. Sans s'inféoder à aucun parti déterminé, elle était avant tout du parti de Chateaubriand, non pas par similitude d'idées ou d'amitiés, mais parce qu'il resta toujours à ses yeux l'homme indispensable; l'aigreur de ses jugements vient en grande partie de cette considération. Cette violence même n'éloignait pas Chateaubriand, qui trouvait en elle, à

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l'heure de sa colère, des arguments pour la con- ,

crétiser.

Un autre terrain s'offrait aussi à l'entente des deux époux et Chateaubriand est parfaitement injuste lorsqu'il prétend que sa femme l'admirait sans avoir lu une ligne de ses écrits.

Malgré les soins réclamés par l'Infirmerie, M'"^ de Chateaubriand se tenait très au courant des choses de l'esprit : le milieu dans lequel elle vivait, ses relations, son goût de la critique l'amenaient à connaître les livres nouveaux ; ses préférences allaient aux ouvrages qu'on rencontre rarement dans le boudoir d'une femme mais plu- i tôt dans le cabinet d'un polémiste. Lectrice assidue des gazettes et des brochures, auxquelles s'alimentaient sa verve et ses rancunes, elle lisait les études de Bonald et les histoires de Lacretelle; dès lors comment admettre son ignorance pour les œuvres de son mari? Comment comprendre ses soins pour empêcher la police de s'emparer du manuscrit de la brochure : De Buonaparte et des Bourbons, si elle n'en connaissait pas le contenu ? D'ailleurs sa curiosité n'eût pas résisté et, entraînée par son amour des questions politiques et par ses sentiments, elle était doublement

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tentée d'en parcourir les feuillets : elle n'y manqua pas. Chateaubriand fournit lui-même une preuve à rencontre de son inexact témoignage : les amis du ménage, convoqués par M'"^ de Chateaubriand ou par l'écrivain, se réunissaient souvent à la Vallée-aux- Loups, pour entendre quelques passages des Martyrs ou de V Itinéraire : en admettant même que l'épouse n'ait pas eu déjà connaissance de ces pages ainsi livrées aux intimes, ce dont on peut douter puisque, si l'instinct policier de Pasquier découvrait les manuscrits cachés sous les meubles. M'"'' de Chateaubriand les avait sans doute découverts avant lui, en admettant que la révélation fût la même pour elle et pour ses invités, elle n'hésitait pas à signaler les parties faibles et à applaudir aux endroits admirables. Il ne faut cependant rien exagérer : il est assez vraisemblable qu'elle n'a pas lu les Mémoires (F Outre- Tombe, au moins dans leur intégralité; quelqu'ait été son respect pour le génie de son mari, elle n'aurait jamais admis son propre effacement et les éloges prodigués à tant de femmes, écho renouvelé des heures douloureuses. Pour les autres travaux et particulièrement pour les publications d'actualité, ils ne lui étaient pas étrangers:

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elle en discutait parfois toutes les lignes, les critiquait, par tempérament combatif, comme elle faisait pour les œuvres des autres : elle apportait même à Chateaubriand une aide plus matérielle en collaborant à la distribution du Conservateur. Peut-être cette sollicitude littéraire ne plaisait-elle pas à l'écrivain, bien qu'il la sût au fond très indulgente : M""® de Chateaubriand, logique en ce point encore, n'entendait applaudir qu'à bon escient et sans hésiter à formuler des restrictions le cas échéant. Son mari, habitué à des admirations moins indépendantes, a-t-il oublié la sienne? A-til voulu, dans le monument élevé par les Mémoires d'Outre- Tombe à la gloire de M"^ Récamier, rabaisser, au risque d'injustices, le mérite des autres femmes et de la sienne pour mettre mieux en valeur la seule Juliette? Quoi qu'il en soit, son jugement paraît en l'occurrence absolument controuvé.

L'union des deux époux présentait donc des caractères assez particuliers : elle se fondait sur l'affection qui, chez le mari se teintait de reconnaissance et chez sa femme s'affirmait dans un amour exclusif. Ce sentiment s'était d'abord développé en elle, en écoutant les récits exaltés de Lucile, ensuite sous l'influence du charme per-

INTRODUCTION XXVII

sonnel de Chateaubriand; malgré toutes les rancœurs, toutes les désillusions, il s'était fortifié avec les années, aussi bien par ce que les événements apportaient de gloire et de renommée à l'homme, que par la suggestion sans cesse grandissante, qui, dans l'esprit de l'épouse, accroissait l'importance même de ces contingences. Toutefois cette intimité, bien plus forte qu'on ne le suppose d'ordinaire, consistait plutôt dans une camaraderie intime; les époux n'ont manqué, l'un pour l'autre ni d'attentions ni de dévouement, mais, du fait même des circonstances qui les avaient rapprochés et de leurs caractères si différents, ils ont ignoré la tendresse dans laquelle s'unifient les aspirations disparates. Pour peupler sa solitude, M'"^ de Chateaubriand, absorbée pourtant par ses amis, par ses relations mondaines et protocolaires, par les soucis même de ses sentiments conjugaux, chercha dans la charité les consolations absentes de son foyer. Avec une énergie et un esprit d'organisation tout à fait remarquables, elle créa et soutint l'Infirmerie Marie-Thérèse* destinée à secourir des pauvres

1. Cette maison créée en 1819, existait encore au début de 1909. M"'* de Chateaubriand fut enterrée dans la chapelle de cet établissement, tout près de ses pauvres.

XXVIÏI INTRODUCTION

femmes et recueillir de vieux prêtres. L'aide puissante des princes et particulièrement de la duchesse d'Angoulême, patronne de l'établissement, ne manquèrent pas; mais c'était encore peu de chose et l'ingéniosité de la fondatrice, de la « Vicomtesse Chocolat » comme on l'appelait \ parvenait à suppléer à l'insuffisance des revenus. Et si l'on est surpris de voir le profond et religieux dévouement s'allier à la violence des Cahiers, il faut se souvenir que ces pages touchent à ce qui, chez elle, primait tout autre chose, son amour pour son mari et la gloire de Chateaubriand.

Les manuscrits de ces Mémoires sont de trois] sortes : cahiers reliés, feuilles libres, notes sur] de petits morceaux de papier. Parmi les cahiers,j il faut remarquer celui, relié en maroquin rouge,' avec gardes de soie, fermoir d'argent, tranchesj dorées, chiffré M. T. que M. Pailhès a baptisé Cahier Rouge et dont il a publié d'importants fragments. Il se compose d'une centaine de feuil-

1. Une fabrique de chocolat, installée par M™' de Chateaubriand à rinfirmerie, procurait à l'œuvre quelques ressources sup])lémentaires. Le zèle de la fondatrice à recruter des clients lui avait fait donner ce surnom.

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lets dont quarante-huit sont recouverts d'écriture, celle de M'"" d^ Chateaubriand, et contiennent le récit des événements survenus en 1804 et 1815. Le second cahier, beaucoup moins beau d'apparence, cahier d'écolier recouvert d'un cartonnage bleu, se rapporte aux années 1804-1814, décembre 1822 et janvier 1823. Enfin, sur neuf feuillets libres, format papier ministre, on relève les dates de 1804-1812. De ces documents le plus ancien comme rédaction est évidemment le troisième: d'innombrables corrections, des annotations marginales fréquentes lui donnent un aspect des plus embrouillés; il renferme des passages assez nombreux qui n'ont pas été reproduits dans les cahiers; c'est un premier brouillon. Vient ensuite h Cahier Bleu, mise au net des pages précédentes, le moins intéressant des trois et dans lequel M"'" de Chateaubriand s'est surtout attachée à corriger son style; seul il renferme les notes relatives à 1822 et 1823. Le Cahier Rouge, enfin, le dernier en date, ne devait pas encore être définitif, si l'on en croit une remarque du début qui porte : (^Première mise au net. » Quelques passages restés en blanc témoignent seuls du désir qu'avait ! Fauteur de revoir son œuvre.

XXX INTRODUCTION

Il faut se féliciter de posséder ces trois versions en raison des variantes qu'elles fournissent; on s'est attaché à les recueillir et à les joindre au texte du Cahier Rouge, qui fait le fond de la première partie de cette publication, soit en les intercalant à leur date quand ils se rapportent à des faits omis dans le manuscrit, soit en les signalant en appendice quand elles ne présentent que des différences de rédaction ' . Les variantes, se rapportant exclusivement au style, ont été écartées: les récits de M""^ de Chateaubriand intéressent en effet comme impressions sur une époque passée sans offrir le caractère d'une œuvre littéraire et, alors qu'il est du plus haut intérêt de suivre l'évolution d'une phrase chez un styliste hors pair comme Chateaubriand, il serait oiseux de surcharger un texte purement historique de détails sans intérêt.

La seconde partie des Mémoires est inédite : ce sont des notes assez étendues, écrites soit sur un cahier relié d'un cartonnage vert, soit sur de

1. Pour éviter toute erreur d'interprétation, on a fait suivre les passages, ainsi intercalés dans le texte, d'un astérique (*) qui renvoie à Fappendice, où Ton trouvera l'indication de leur origine; le Cahier Rouge a été désigné par ces mots : manuscrit A, les Feuille Détachées par manuscrit B, et le Cahier Bleu par manuscrit C.

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petites feuilles de papier. Le récit ne présente pas une continuité semblable à celle du Cahier Rouge ; ce n'était qu'une première ébauche et l'auteur se proposait peut-être de la remanier un jour. Le Cahier Vert contient vingt-cinq feuillets se rapportant aux années 1827-1833, plus deux notes de 1843 et 1844. De 1833 à 1843, W'' de Chateaubriand a certainement continué d'écrire ses réflexions, mais les pages ont été déchirées dans le Cahier Vert ainsi que le prouvent les restes de feuillets, au nombre de douze encore fixés aux points d'attache. M. Pailhès, s'appuyant sans doute sur une tradition verbale, dit qu' «une main brutale, exécutant la consigne dictée par une prétendue raison d'État, a déchiré les pages qui concernaient le règne de Louis-Philippe » ; ce qui existe encore montrera combien regrettable est cette mutilation et combien, à en juger par ceux qui nous sont parvenus, les feuillets disparus devaient contenir de détails intéressants.

A l'exception des additions signalées plus haut et qui proviennent de manuscrits sensiblement contemporains, le texte a été soigneusement respecté ; toutefois, pour la commodité du lecteur, il a été divisé en chapitres et les notes du Cahier

XXXII IXTRODUCTIOX

Vert ont été placées suivant l'ordre des dates ins-j crites entête, mais rien n'a été modifié dans Toeavre elle-même. La période où furent rédigés ces souvenirs peut être facilement identifiée: on lit en plusieurs endroits « aujourd'hui ...1830 » et certaines allusions permettent d'assigner comme date de la composition les années 1830-1833, et pour deux notes postérieures, 1843 et 1844.

Ces pages nous révèlent une collaboration insoupçonnée entre Chateaubriand et sa femme. L'écrivain s'intéressait particulièrement à ce travail ; il le relisait, en corrigeait des passages entiers et ne se faisait pas faute d'y puiser lorsqu'il rédigeait les Mémoires d^ Outre-Tombe. La comparaison de certaines pages ^ : par exemple de l'arrivée et du séjour à la Yallée-aux-Loups, de la conversation de Louis XVIIl avec Chateaubriand à Saint- Denis en 181o, et les emprunts faits par Chateaubriand au texte même des Cahiers sont significatifs à cet égard : mais il faut se garder d'établir un parallèle trop rigoureux entre les œuvres

l.M. Pailhès a établi cette collaboration d'une façon irréfutable! par la comparaison de nombreux passages des deux écrivains: li similitude apparaît non ^etilement dans les idées mais parfois aussi] dans les expressions elles-mêmes. Chateaubriand a fait à safemmï de véritables empnints dont il n'a pas toujours indiqué les sources.

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