CHAPITRE PREMIER
Démission de Chateaubriand. — Sacre de Napoléon. — Voyage à Vichy et en Suisse. — Ballanche. — M'"" de Staël. — Excursion à la Grande-Chartreuse. — Séjour à Paris. — Voyage à Venise. — Retour à Paris. — Délicatesse de Napoléon. — Discours de Fontanes.
Année tSOAK — Le duc d'Enghien. — Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome, au mois de février 1804^, nous prîmes un logement à l'hôtel de France, rue de Beaune^. Il venait d'être nommé
1. Au début du Cahier Rouge on lit : « Première mise au net ».
2. A la suite de la publication du Génie du Christianisme, Chateaubriand avait été nommé, par le Premier Consul, secrétaire de la Légation de la République à Rome. Il ne put s'entendre avec le cardinal Fesch, ambassadeur, et quitta Rome le 2 janvier 1804.
3. Aujourd'hui Hôtel de Fraace et de Lorraine, 5, rue de Beaune, iCf. Mémoires d' Outre-Tombe, t. II, p. 396). Cette référence et toutes celles qui, dans ce volume et sauf indications contraires, se rapportent aux Mémoires d'Outre-Tombe, renvoient à l'excellente édition donnée par M. Edmond Biré.
ministre dans le Valais et se préparait à partir, quand nous apprîmes l'assassinat du duc d'Enghien. Ce fut ClauseP, un de nos amis, qui vint, à sept heures du matin, nous annoncer cette horrible nouvelle ; le malheureux prince avait été fusillé le 21 mars, à quatre heures, dans les fossés de Yincennes^
Mon mari ne balança pas ; il envoya de suite sa démission à M. de Talleyrand, ministre des Relations Extérieures*^, qui, par bienveillance, la garda
1. Jean-Claude Clausel de Coussergues (1759-1846), conseiller à la Cour des Aides de Montpellier, émigré, membre du Corps Législatif il 807), puis de la commission qui rédigea la Charte de 1814. Conseiller à la Cour de Cassation (1815), député, il se retira après 1830. Clausel fut un des amis les plus fidèles de Chateaubriand et de sa femme. A la demande de Técrivain, il publia une édition abrégée du Génie du Christianisme.
2. Les Mémoires d'Outre-Tombe relatent ainsi cet événement : Chateaubriand entendit crier, entre onze heures et midi, les journaux racontant l'exécution; il rentra chez lui, annonça la nouvelle à sa femme et se mit à écrire sa lettre de démission. Clausel arriva sur ces entrefaites, lut la lettre et fit supprimer les phrases de colère iCf. Mém. d' Outre-Tombe, ibid., 401-402). Chateaubriand invoquait la mauvaise santé de sa femme, « qui fait craindre pour sa vie », simple raison de convenance : d'ailleurs, la mort du duc d'Enghien ne fut peut-être aussi qu'un prétexte; elle avançait seulement la résolution que Chateaubriand aurait prise, tôt ou tard, de s'éloigner des affaires publiques, car son indépendance, comme en témoignent ses lettres datées de Rome, cadrait mal avec l'esprit de discipline que Napoléon introduisait dans l'administration.
3. Le signe * renvoie à l'appendice où ont été réunis, avec les indications nécessaires les addenda et varia fournis par les rédactions diverses des Cahiers. [Cî. Note p. 27.)
plusieurs jours avant d'en parler au Premier Consul. M"'^ Bacciochi\ qui nous était fort attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait une défection. Elle fit tout ce qu'elle put pour changer sa résolution, ne lui cachant pas les suites que pouvait avoir pour lui, et même pour ses amis, une démarche que le Consul prendrait pour une leçon"^. Pour Fontanes^, il devint fou de peur ; il se voyait déjà fusillé de compagnie avec M. de Chateaubriand et, à leur suite, tous nos amis. J'allais le voir pour l'apaiser et le rassurer; il n'y eut pas moyen, il avait perdu la tête et finit
1. Sous le Consulat, Élisa Bacciochi avait groupé dans son salon un certain nombre d'hommes notoires : entre autres Fontanes et Chateaubriand. Ce fut elle qui, en 1802, présenta le Génie du Christianisme au Premier Consul (Cf. Pailhes : Chateaubriand^ sa femme et ses amis, p. 91).
2. Louis marquis de Fontanes (1757-1821), était, en 1804, président du Corps Législatif et contribua, dans une large mesure, à la fondation du régime impérial. Il fut, dés le début de la carrière de Chateaubriand, son ami et son guide et c'est sous son influence que fut conçu et écrit le Génie du Christianisme. Bien que Chateaubriand assure, comme sa femme, que « Fontanes devint presque fou de peur au premier moment » (Mémoires d'Outre-Tombe, ibid. p. 403) il y a là, ce semble, une exagération. En effet, le 26 mars, le Moniteur rapportant un discours du président du Corps Législatif, qui félicitait le Premier Consul à l'occasion de l'avènement du Code Civil, mettait, dans la bouche de l'orateur, ces mots: «la sage uniformité de vos lois », texte qu'un erratum corrigeait ainsi le lendemain « la sage uniformité de vos mesul'és ». Cette petite différence de termes contenait une allusion à la mort du duc d'Enghien, nuance qui n'échappa à personne. [CL Pasquier : Mémoires, t. I, p. 209.)
par me faire partager ses craintes, non pas pour lui mais pour mon mari*. La chose cependant se passa le plus tranquillement du monde et, lorsque M. de Talleyrand * crut enfin devoir remettre la démission à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire : « C'est bon » mais ses yeux étaient foudroyants*. Il en garda une rancune dont nous nous sommes ressentis depuis : il dit plus tard à sa sœur* : « Vous avez eu bien peur pour votre ami? » et il n'en fut plus question. Longtemps après, cependant, il en reparla à Fontanes et lui avoua que c'était une des choses qui lui avaient fait le plus de peine.
Nous avions reçu 12.000 francs pour frais d'établissement à Sion^, et qui avaient été déjà employés en linge et argenterie*; pour les rendre nous fûmes obligés de prendre cette somme sur les fonds que nous» avions encore sur l'État: elle fut remise à qui de droit deux jours après la démission.
1. Talleyrand répondit seulement à la lettre de Chateaubriand le 2 avril 1804, en lui disant tous les regrets que causait la détermination de l'écrivain. (Cité par Biré: Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 406.)
2. Capitale du Valais. Le Conseil de la ville de Sion, en apprenant la nomination de Chateaubriand, lui exprima combien il était heureux de recevoir un envoyé « dont le choix doit plaire particulièrement à un peuple religieux ». (Cf. Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 398.)
Avant la mort du duc d'Enghien, la bonne société de Paris était presque toute en guerre ouverte avec Bonaparte mais, aussitôt que le héros se fut changé en assassin, les royalistes se précipitèrent dans ses antichambres* et quelques mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'une opinion en France, sans quelques quolibets que l'on se permettait encore, à huis clos dans quelques salons du faubourg Saint- Germain. Au surplus, la vanité causa encore plus de défections que la peur. Les personnes tombées prétendaient avoir été forcées et l'on ne forçait, disait-on, que celles qui avaient un grand nom ou une grande importance ; et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait d'être forcé à force de sollicitations ^
^804. — Nous quittâmes la rue de Beaune au mois d'avril 1804 pour aller demeurer dans la rue de MiromesniP dans un petit hôtel que nous louâmes très bon marché*. Là, il ne nous arriva rien que le bonheur de faire la connaissance de
1. « M. de Talleyrand disait qu'il était assiégé des demandes des personnes forcées. » (Note du manuscrit A.). — On lit, à ce sujet, dans les Mémoires de M-"* de Boigne : « Il n'y a guère eu de forcé que ceux qui ont voulu l'être. » (T. I, p. 225.)
2. Presque au coin de la rue de la Bienfaisance, alors rue de rObservance.
notre chère cousine de Roquefeuille et celle de la duchesse de Rohan^ Au mois de juin, nous fûmes à Villeneuve^ où nous apprîmes la mort de la pauvre M""*^ de Caux^. A notre retour M. de Chateaubriand s'occupa beaucoup de ses Martyrs, ouvrage qu'il avait commencé à . . /.
Le Premier Consul nommé empereur le 2 mai 1804, fut proclamé le . . . de la même année ^*.
1. Anne- Louise-Madeleine-Elisabeth de Montmorency épousa, vers 1787, Alexandre-Louis-Auguste duc de Rohan-Chabot, dont elle eut trois fils et quatre filles. Elle mourut en 1828.
2. A Villeneuve-sur-Yonne, chez Joubert. M'-^ de Chateauteaubriand se rendit à Villeneuve, non pas en juin, mais en novembre. (Cf. P. DE Raynal : Pensées de Joubert^ t. I, p. 136 et 137.)
3. Liicile de Chateaubriand (1766-1804). Arrêtée et incarcérée sous la Terreur avec sa belle-sœur et sa mère, veuve de M. de Caux au bout de quinze mois de mariage, elle vint à Paris où elle fréquenta les amis de son frère, particulièrement M"® de Beaumont et Chénedollé. En 1803, elle sMnstalla, faubourg Saint-Jacques, chez les Dames de Saint-Michel, qu'elle quitta bientôt. Elle mourut le 9 novembre de Tannée suivante. On sait l'affection qui Punissait à l'écrivain (Cf. A. France : Lucile de Chateaubriand, sa vie, ses poèmes, ses lettres...)
4. « Peu à peu mon intelligence fatiguée du repos, dans ma rue de Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le Génie du Christianisme m'inspira l'idée de faire la preuve de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mytholologiques. Une ombre, que longtemps après j'appelais Cymodocée, se dessina vaguement dans ma tète. » (Mémoires d'Outre- Tombe, t. Il, p. 469.)
5. « Ce fut le citoyen Curée qui fit le 30 avril 1804, la proposition de décerner au Premier Consul le titre d'Empereur. » (Note du manuscrit B). M""= de Chateaubriand commet ici deux légères erreurs de date : Curée déposa, le 3 floréal an XII (23 avril 1804i,
Fontanes nous fit la plus plaisante description du cortège dont il faisait partie comme président du Corps Législatif; je ne sais même si ce n'était pas lui qui portait la parole : mais ce que je sais, c'est qu'il montait en bas de soie et culotte courte un cheval (qu'il appelait Fougueux) et qui pensa le jeter vingt fois dans la boue ; il était furieux de cette cavalcade qui, disait-il, ne ressemblait pas mal à celle qui suit le bœuf gras ' .
Le Pape Pie VII arriva, à Paris, le . . novembre 1804^ et, le 2 décembre, il consacra l'usurpation dans l'église de Notre-Dame^ Le discours de
une motion d'ordre demandant que le « Gouvernement de la République fût confié à un Empereur, que l'Empire fut héréditaire dans la famille de Napoléon Bonaparte etc. ». Le Tribunal émit, le 14 floréal, un vœu conforme à cette proposition et Napoléon fut proclamé Empereur le 18 mai.
1. Fontanes avait le rôle suivant à remplir à la fin de cette cérémonie : a Le président du Sénat, accompagné des présidents du Corps Législatif et du Tribunat, apportera à Sa Majesté la formule du serment constitutionnel. L'Empereur assis, la couronne sur la tète et la main levée sur l'Evangile, prononcera le serment. » (Règlement du Cérémonial. Journal des Débats, 30 novembre 1804.)
2. Pie VII arriva à Fontainebleau, le 4 frimaire (25 novembre), à midi et demi. Napoléon se rendit à sa rencontre, dans la forêt jusqu'à la Croix Saint-Hérem: « l'Empereur et le Pape ont mis pied à terre à la fois ; ils sont allés l'un au-devant de l'autre et se sont embrassés. » (Moniteur^ 5 frimaire, an XIH.) Le Pape se reposa plusieurs jours à Fontainebleau avant de se rendre à Paris.
3. « Les princes d'Allemagne se laissèrent conduire dans des carrosses à six chevaux à la livrée de l'Empereur, jj (Note du manuscrit B.) Parmi ces princes se trouvaient les princes héréditaires de Hesse-Darmstadt, de Bade, l'Électeur de Ratisbonne, etc.
Pie VII, au Consistoire, pour annoncer qu'il va sacrer Bonaparte, est incroyable. Il l'appelle: « Ce puissant Prince. . . Notre bon et cher Fils. . . »*' L'impératrice Joséphine reçut 1' [mot illisible] du Seigneur en même temps que l'Empereur ? ^ Le jour même ou quelques jours après la cérémo-
lls « furent invités à se réunir le jour de la cérémonie chez M. le maréchal Murât, gouverneur de Paris, beau-frère de Sa Majesté. Après leur avoir fait accepter un déjeuner magnifique dont il leur fit les honneurs avec la grâce et Turbanité noble qui le distinguent, M. le Maréchal leur offrit quatre carrosses à six chevaux et à sa livrée pour les conduire à Notre-Dame; il les fit accompagner par un de ses aides de camp et leur donna une garde d'honneur de cent hommes à cheval. » (Journal des Débats, 6 décembre 1804.)
1. Avant son départ pour Paris, le Pape réunit, le 29 octobre 1804, à Rome, le Sacré-Collège, pour lui annoncer son voyage. « Ce puissant prince, dit-il, qui a si bien mérité de la religion catholique, notre très cher fils en Jésus-Christ, Napoléon, empereur des Français, nous a fait connaître qu'il désirait vivement recevoir de nous l'onction sainte... Nous nous sommes déterminés [à entreprendre ce voyage] pour notre sainte religion et par des sentiments particuliers de reconnaissance pour ce très puissant Empereur qui, après avoir employé toute son autorité pour restaurer la profession libre et publique de la religion catholique en France, nous témoigne, dans ces circonstances, un grand désir de favoriser ses projets et sa gloire ». (Cité par Beuner: Histoire des Deux Concordats^ t. II, p. 182, et pièces justificatives.)
2. a On disait qu'à Notre-Dame, Bonaparte était couvert, debout, (de boue), sous un trône sans glands (sanglant; » (note du manuscrit Al. M""^ de Chateaubriand ne donne ici qu'une partie de ce jeu de mots; moins réservé, le Chevalier de Cussy le reproduit en entier {Souvenirs, t. 1, p. 63}. M'"^ de Boigne cite un autre exemple de ces traits satiriques. « On disait que le manteau impérial restait flottant, parce que l'Empereur n'avait pas pu passer la Manche ». (T. I, p. 214.)
nie, on donna un grand dîner aux Tuileries : le Pape ne fut point prévenu qu'il serait suivi d'un bal : c'était un tour qu'on voulait jouer à ce vénérable pontife; il vit qu'on avait voulu s'amuser de Sa Sainteté, il ne dit rien et se contenta de se retirer pour priera
^805. — Les fêtes, en se succédant, achevèrent de tourner les tètes et ce fut au commencement de l'année 1805 qu'eurent lieu les plus grandes défections. Le Saint-Père avait posé les mains sur la tête de l'Empereur et ses victoires achevaient de le rendre irrésistible. Cette année, je pense, ou en 1806, Molé^ et Pasquier^ furent nommés au-
1. Le 14 frimaire (10 décembre), un banquet eût lieu aux Tuileries dans la galerie de Diane, après la remise des drapeaux. L'Impératrice avait, à sa gauche, le Pape et Napoléon à sa droite, ce Le dîner fini. Leurs Majestés se sont rendues dans la salle où se trouvaient les personnes invitées au Cercle ; elles sont allées de là dans la salle de concert. Le concert fini, Sa Sainteté s'est retirée chez elle et a été reconduite par l'Empereur jusqu'à la galerie de Diane. Après le concert, on a exécuté un ballet. >j (Moniteur, 19 frimaire.)
2. Mathieu- Louis comte Mole (1781-1855) fut auditeur au Conseil d'État (1806), préfet, grand juge (1813), pair des Cent-Jours, dignité que conflrma Louis XVIII à sa rentrée. Il fut plusieurs fois ministre de la Marine (1817), des Affaires Étrangères (1830 et 1836 à 1839) et remplaça M?"" de Quélen à l'Académie Française.
3. Edmond-Denis Pasquier (1767-1862). Conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes au Conseil d'État (1806), préfet de Police. 11 se rallia aux Bourbons après avoir pris avec Nesselrode les mesures nécessitées par l'entrée des Alliés à Paris. Directeur
diteurs : ils jurèrent, de ce moment, fidélité à toutes les monarchies présentes et futures.
Le printemps de l'année 1805, nous prîmes un appartement sur la place Louis XV. Cette maison appartenait à M""^ de Goislin\ qui en occupait une partie; lorsque nous y fûmes installés, nous allâmes passer un mois à Méréville^ chez M. de Labordel Cette magnifique habitation, bâtie par M. de Laborde, a été vendue et ensuite en partie
des Ponts et Cliausséees, député (1816) garde des Sceaux, puis ministre des Affaires Etrangères, il démissionna en 1821, se joignit à Topposition constitutionnelle et se rallia à Louis-Philippe qui le nomma chancelier de France. Malgré ce que dit M"'^ de Chateaubriand, Pasquier fit, en plusieurs occasions, preuve d'une certaine indépendance, notamment lors de la mort du duc d'Enghien.
1. Marie- Anne-Louise de Mailly (1732-1817), cousine de la comtesse de Mailly et de la duchesse de Châteauroux, épousa, en 1750, le marquis de Coislin qui mourut peu après. Chateaubriand a laissé d'elle un amusant portrait. (Mémoires cl' Outre-Tombe^ t. II, p. 469 et suiv.) Elle habitait depuis 1776, l'hôtel qui se trouve à l'angle de la rue Royale et de la place de la Concorde au n» 4. Chateaubriand avait loué l'attique de cet hôtel.
2. Près d'Etampes. Le château, aujourd'hui démoli, avait été construit par le financier Jean de Laborde, qui fut guillotiné en
3. Louis-Alexandre-Joseph, comte de Laborde (1773-1842), émigré, attaché à l'ambassade de Joseph Bonaparte en Espagne (1800), pendant laquelle il réunit les éléments de son Itinéraire descriptif de V Espagne, auditeur au Conseil d'Etat (1809), comte de l'Empire, adjudant-major de la Garde Nationale (18141, député de Paris, puis d'Etampes (1822-1824 et 1827-1842), il se rangea dans l'opposition contre le ministère Polignac et compta au nombre des 221. Après la Révolution de Juillet, il devint préfet de la Seine et général de brigade de la Garde Nationale.
démolie; elle sert, je crois, aujourd'hui de fabrique et les jardins sont entièrement dégradés.
En quittant Méré ville, M. de Chateaubriand fut passer quelque temps à Champlatreux^ et moi, par complaisance, je partis avec M™^ de Goislin pour les eaux de Vichy.
Cette bonne dame était très aimable (mais très difficile à vivre): son avarice surtout était insupportable. Pendant le voyage, elle me faisait une guerre à mort sur ce que je mangeais, bien que ce ne fût pas à ses dépens : elle prétendait que c'était la plus sotte manière de dépenser son argent. Aussi, dans les auberges, se contentait-elle d'une livre de cerises qu'on lui faisait payer en raison de ce que ses domestiques avaient mangé et ils se faisaient servir comme des princes; ils en étaient quittes pour une verte réprimande qu'ils préféraient à la diète. Pendant la route, la conversation roulait, en général, sur les dépenses de l'auberge que nous venions de quitter, ou sur la toilette de M^^^ Lambert, sa femme de chambre ; la pauvre fille était cependant fort mincement vêtue, mais elle était propre et changeait de linge, ce qui
1. Près d'Épinay (Seine-et-Oise). — Cette splendide demeure abrita deux fois Louis XIV ; reconstruite par les aïeux de Mole, elle fut convertie en hôpital et dépouillée de ses richesses pendant la Révolution; Mole la restaura et y fit dessiner un parc anglais.
n'avait pas de sens commun : pour elle (M""^ de Goislin), elle n'en changeait jamais, elle prétendait que c'était comme cela de son temps et qu'on avait à peine deux chemises.
Du reste, elle avait assez d'esprit pour rire la première de son avarice ; elle convenait que, ne donnant pas ce qui était nécessaire à ses gens, ils étaient obligés de le prendre : « Mais que voulezvous, mon cœur, me disait-elle, j'aime mieux qu'on me prenne que de donner. Je sais qu'au bout du mois c'est toujours moi qui paye. Tout cela est fort triste. » M""^ de Goislin était ce qu'on appelle illuminée. Elle croyait à toutes les rêveries de Saint-Martin ^ et ne trouvait rien audessus de ses ouvrages: il est vrai qu'elle n'en lisait guère d'autres, excepté la Bible, qu'elle commentait à sa manière, qui était un peu celle des Juifs ; elle était du reste d'une complète igno-
1. Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe Inconnu il 743-1803), avocat puis soldat, fut envoyé en garnison à Bordeaux, où il rencontra Martinez de Pasqualis, qui professait la théurgie. Installé à Paris et un instant attaché à l'École normale, il soutint des controverses contre le sensualiste Garât, et publia plusieurs ouvrages (Le Ministère de V Homme- Esprit, etc.), où l'on sent l'influence de Swedenborg, avec lequel il était en relations constantes. Chateaubriand le rencontra, en 1803, à un dîner chez le peintre Neveu et l'écrivain jugea assez sévèrement le philosophe, non sans lui reconnaître « des idées élevées et de nature supérieure quand elles sont explicables ». (Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 301 et suiv.)
rance, mais avec tant d'esprit et une si grande habitude du monde que, dans la conversation, on ne pouvait s'en apercevoir, et [elle] parlait de tout ce qu'au fond elle ne connaissait pas comme si elle avait été un puits d'érudition*; elle m'avoua un jour qu'elle n'avait jamais lu Madame de Sévigné et que, dans ce moment, elle était bien en peine, parce qu'elle aimait beaucoup M. de Chateaubriand, elle se croyait obligée de lire le Génie du Christianisme « ce qui, mon cœur, ajoutât-elle, m'ennuiera à mourir*. » Elle ne savait pas un mot d'orthographe et cependant elle parlait sa langue avec une pureté et un choix d'expressions remarquables. Personne ne racontait comme elle: on croyait voir toutes les personnes qu'elle mettait en scène.
Ses commentaires sur la Bible étaient semés de grec et de latin, dont elle ne savait pas un mot. Mais comm.e elle avait à cœur de prendre la traduction de l'Écriture en défaut, elle avait appelé à son aide un vieux juif, qui lui expliquait le texte comme un rabbin et la volait de même. Ce juif, nommé Noé, fut un jour arrêté pour avoir volé des perruques. M""^ de Coislin, furieuse de l'insulte faite à son maître, fut trouver M. Pasquier, alors préfet de Police, qu'elle délestait de vieille date, et lui fit une scène horrible. Elle
soutint que Noé n'avait point volé les perruques, mais qu'il les avait achetées ; elle le prouva môme €n les payant ; et l'affaire n'eut d'autre suite qu'une bonne rancune qu'elle garda à M. Pasquier, sur lequel depuis elle avait toujours quelque histoire à raconter.
C'était la personne du monde qui donnait le plus l'idée d'une grande dame de la cour de Louis XV ; elle en avait tous les défauts et toutes les qualités. Son frère, le marquis de Nesle, avait été un très mauvais sujet : il avait mangé sa fortune et se trouvait à la charge de sa sœur, qui le fai~ sait tant soit peu jeûner; elle lui devait cependant une belle croix de diamants. Elle ne l'appelait que r étranglé^ parce qu'un jour qu'il avait battu son valet de chambre, celui-ci le prit à la gorge et le serra de si près qu'il lui en resta une extinction de voix*.
Un matin elle me fit prier de passer dans sa chambre : « Je n'ai pu aller prendre mes eaux ce matin, me dit-elle, voyez comme je suis fatiguée. » Je lui demandai pourquoi. « Pourquoi? Savez-vous pourquoi Dieu a fait le Diable ? — Ah ! mon Dieu, Madame, lui dis-je, c'est bien pour ma plus grande peur. — Tenez, mon cœur, ajouta-t-elle, voilà ce que malgré moi j'ai été obligée d'écrire cette nuit, je vais vous le lire », et elle
nie lut un vrai volume de rêveries, mais si bien écrites, avec des phrases si bien arrondies, que l)ien que ce fût d'une folie complète, on trouvait un plaisir infini à l'entendre. « Gela est beau, me dit-elle, je puis le dire car ce n'est pas mon ouvrage ; j'ai écrit ceci comme saint Jean écrivait l'Apocalypse )>. Par avarice, elle écrivait sur des enveloppes de lettres et tous les petits chiffons de papier qu'elle trouvait: aussi, à sa mort, n'a-t-on l)u réunir une seule feuille entière de tous ses barbouillages"^.
M. de Chateaubriand vint nous rejoindre à Vichy : je dis adieu à M"'^ de Coislin et nous partîmes pour la Suisse. Avant d'arriver à Thiers, nous traversâmes la petite rivière de la Dore. Son nom donna à M. de Chateaubriand une rime qu'il n'avait jamais pu trouver pour un des couplets de sa romance des Petits Emigrés :
Ma sœur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore. . . *■
Entre Thiers et Roanne, nous fûmes obligés de coucher dans une auberge isolée dans la montague ; nous voulions continuer notre route, mais l'aubergiste, en même temps maître de poste, s'y opposa, prétendant que les chemins étaient impraticables la nuit. Une âme charitable, qui
nous rencontra, nous promenant en attendant le souper, nous avertit de nous tenir sur nos gardes parce que l'auberge avait mauvaise réputation et que plusieurs voyageurs y avaient disparu. M. de Chateaubriand ne fit que rire de Favis, mais je passai une nuit horrible, croyant voir à chaque instant la fatale trappe s'ouvrir pour donner passage à une demi-douzaine d'assassins. Il ne nous arriva cependant d'autres malheurs que celui de faire un très mauvais souper et de passer la nuit sans dormir. Nous partîmes sains et saufs ; mais quelques mois après , nous apprîmes que l'aubergiste et sa femme avaient été arrêtés et exécutés après avoir été convaincus de plusieurs assassinats.
A Lyon, nous prîmes Ballanche ^ et nous continuâmes notre route. Arrivés à Genève, nous reçûmes la visite de M"'^ de Staël, qui nous fit
1, Pierre-Simon Ballanche (1778-1847), fils d'un libraire de Lyon, libraire lui-même, était entré en relations avec Chateaubriand, peut-être par l'intermédiaire de Fontanes, lors de Tapparition du Génie du Christianisme, dont son père et lui imprimèrent plusieurs éditions. Ils sellèrent lors du voyage de l'auteur dans le Midi en 1803. M™« de Chateaubriand eut sa part de cette amitié, qui ne se démentit pas. Présenté à M"'« Récamier lors de son voyage à Lyon, en 1812, Ballanche « fut tout de suite enveloppé d'un charme inconnu » ; pour se rapprocher d'elle, il vint s'installer à Paris, après la mort de son père (1817) et n'en fut pas moins assidu auprès de M-"* de Chateaubriand ; il resta pour elle et pour son mari « un inséparable compagnon de route ». (Mémoires d'Outre- Tombe, t. IV, p. 474.)
promettre d'aller, à notre retour de Ghamonix, passer quelques jours à Coppet. De Genève nous allâmes coucher à Sallanches, pour arriver le lendemain au pied du Mont-Blanc.
(Faire la description de la vallée de Ghamonix^)
Le lendemain de notre arrivée, nous allâmes au Mon tan ver t ; nous étions montés sur des mulets et suivis de deux guides dont l'un s'appelait Jacques-les-Dames. Nous fîmes imprudemment assez de chemin sur la Mer de Glace, puis nous revînmes déjeuner dans le cabane de M. de Bourrit^.
Au Montanvert nous quittâmes nos mules et descendîmes à pied par montagne à pic qui conduit à la chute de l'Arveron. Ge chemin est très pénible, à chaque instant nous étions obligés de nous asseoir ; mais ces moments n'étaient pas perdus : des pâtres et des jeunes fdles venaient nous offrir, à chaque station, du lait et des fraises ; le lait dans des carafes très propres et les fraises
1. M"*' de Chateaubriand n'a pas donné suite à ce projet; on pourra lire avec intérêt dans le Voyage au Mont-Blanc, la description que son mari a tracée de cette vallée, à la fin d'août 1805). (Édit. Garnier, p. 394 et suiv.)
2. Marc-Théodore Bourril (1735-1815), passa la plus grande partie de sa vie à explorer les Alpes, dont il reproduisait les sites au lavis et qu'il décrivait dans de nombreux ouvrages. Il avait été pensionné par Louis XVI.
dans des petits paniers artistement travaillés*. En traversant la vallée pour revenir au village, nous rencontrâmes deux pauvres crétins qui n'avaient presque rien d'humain ; leur mère les suivait comme elle aurait fait de petits enfants et semblait fière de ces présents du ciel *. Elle nous dit qu'ils n'étaient pas méchants, mais qu'on ne pouvait les quitter parce qu'ils ne connaissaient ni le feu ni Teau. Le curé, qui était aussi avec eux, était un vieillard de la plus vénérable figure ; il nous dit qu'il était pasteur à Ghamonix depuis nombre d'années, qu'il s'y trouvait très heureux et n'en sortait jamais que pour les affaires de son troupeau.
De Ghamonix, nous revînmes à Genève par le col de Balme. Nous descendîmes le beau bois de Trient, couvert de mélèzes d'une hauteur prodigieuse. Nous couchâmes à Martigny, d'où nous fûmes dîner à Bex. Nous fîmes un repas dont il faut toujours se rappeler, nous conseillons à tous les voyageurs cette excellente auberge qui, dit-on, n'a pas dégénéré*. L'auberge de cette petite ville est la meilleure de la Suisse, les voyageurs s'y
1. Ce détail a frappé Chateaubriand, qui ne l'oublie pas dans son Voyage au Mont-Blanc ip. 396. i « C'est sur le mélèze que Fabeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crème et les framboises du Montanvert. »
arrêtent ordinairement pour aller visiter les grottes de.», qui renferment des mines de sel. De Bex nous allâmes coucher à Lausanne et le lenlendemain nous arrivâmes assez tard à Genève. Toutes les auberges étaient pleines ; nous fûmes donc obligés, après un assez bon souper que nous fîmes dans l'une des salles de l'hôtel, de nous remettre de suite en route pour Paris.
Je ne sais ce qui nous empêcha de remplir la promesse que nous avions faite à M"'^ de Staël ; elle en fut très mécontente et d'autant plus, qu'ayant compté sur notre visite, elle écrivit d'avance à Paris les conversations présumées qu'elle avait eues avec M. de Chateaubriand et dans lesquelles elle l'avait, disait-elle, converti à ses opinions politiques. On sut que nous n'avions point été à Coppet et que la noble châtelaine avait fait seulement un roman de plus ^
Nous revînmes à Lyon avec notre fidèle Bal-
1. Malgré toutes les recherches faites, il a été impossible de vérifier cette assertion de M""^ de Chateaubriand. Les Mémoires d'Outre- Tombe gardent le silence sur ce point. Chateaubriand ne désirait pas revoir si tôt M""= de Staël : en effet, ilFavait « blessée » lors de sa visite à Coppet, quelques jours auparavant, en ne s'apitoyant pas suffisamment sur les malheurs de Fexil. Il rentra donc directement à Lyon, prétextant des « affaires ». M""^ de Chateaubriand joignit un mot à la lettre de son mari. (Cf. Gauthier, Chateaubriand et M"'" de Staël^ Bévue des Deux-Mondes, t. XVII, p. 667; Q\ Mémoires d' Outre-Tombe, t. M, p. 282.i
lanche. Nous y fîmes la connaissance du bon Hyde de Neuville^ qui, condamné à mort pour la vingtième fois, était dans ce moment caché à la campagne, à quelques lieues de la ville.
Il y avait dans ce temps-là, à Lyon, un certain M. Saget^ qui habitait sur le coteau de Fourvière, la plus jolie maison du monde. Ce vieil original, riche comme un puits, déf)ensait la moitié de son argent en bonnes œuvres pour expier celles, assez
1. Jean- Guillaume baron Hyde de Neuville (1776-1857), fut, pendant la Terreur, un des actifs agents des émigrés, sous le nom de Paul Berry. Inculpé par Fouché dans la conspiration de la Macliine Infernale, il se cacha près de Lyon, dans le bourg de Couzan, étudia et propagea la vaccine sous le nom du docteur Roland, ce qui lui aurait valu une récompense gouvernementale, s'il avait voulu se faire connaître. (Cf. ses Mémoires, t. I, p. 397etsq.). Réfugié aux États-Unis (1807), il ne rentra qu'en 1814. Il remplit dans la suite des missions diplomatiques aux Etats-Unis, en Portugal. Député (1822), ministre de la Marine dans le cabinet Martignac, il refusa de se rallier à Louis-Philippe.
M"* de Chateaubriand semble commettre ici une erreur, trompée par la présence d'Hyde de Neuville à Lyon en 1805. Celui-ci, en effet, recherché par la police, avait des raisons très sérieuses de ne pas se faire connaître à qui que ce fût. D'ailleurs, il vit Chateaubriand pour la première fois en Espagne, quelques mois plus tard et lui fut présenté, peut-être, par la duchesse de Mouchy. « C'est à elle, lit-on dans ses Mémoires, que j'ai dû une autre amitié précieuse, qui est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre- Sainte : elle me parlait de lui sans cesse et, lorsque je le rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans jamais l'avoir vu. » (Cf., t. I, p. 444.^
2. Sur ce personnage, cf. le portrait que trace de lui Chateaubriand dans les Mémoires d'Outre- Tombe (t. II, p. 486 et suiv.)
mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on, l'autre partie de sa fortune. Il avait, pour faire les honneurs de sa maison, deux vieilles demoiselles qui avaient été, dit-on, fort belles dans leur temps, et, pour le servir, un essaim de jeunes paysannes jolies, lestes et très richement vêtues. Du reste ses dîners étaient excellents, ses vins les meilleurs du monde, et ses convives (la plupart), MM. du Chapitre de Saint-Jean de Lyon.
Nous ne restâmes que peu de jours à Lyon. Nous ne prîmes que le temps de faire remettre quelques clous à notre vieille voiture*, ensuite, (toujours avec notre fidèle Ballanche), nous nous remîmes en route pour la Grande-Chartreuse. Nous couchâmes à Voreppe dans les lits les plus sales ; nous montâmes à cheval pour aller visiter la pieuse retraite fondée par saint Bruno* et le lendemain nous arrivâmes vers les dix heures au village de Saint-Laurent.
L'enclos de la Chartreuse, de plusieurs lieues d'étendue, est entouré par les montagnes [des] Alpes, ce qui lui donne la forme d'un cirque. Il n'a d'accès que par deux portes, l'une placée sur la hauteur du c5té de Grenoble, l'autre à l'entrée du village de Saint-Laurent. Cette dernière (par où nous entrâmes) est suspendue sur un abîme d'une manière effrayante. Au milieu de l'enclos.
riche des plus beaux pâturages, on trouve les bâtiments du monastère, assez vastes mais toutà-fait irréguliers. La Chartreuse renferme encore de beaux arbres, la plus grande partie a déjà été abattue; cependant on a été obligé de respecter ces vieux pins que les pieux cénobites avaient été planter, au péril de leur vie, sur les cimes (à pic) des rochers, qui surplom.bent en plusieurs endroits, et sur lesquels ils avaient été obligés de faire hisser la terre dans des paniers.
Le petit chemin qui conduit de la porte d'enceinte à la première porte du couvent, est fort étroit et aujourd'hui assez dangereux, les gardefous, si bien entretenus par les anciens propriétaires, étant maintenant tout à fait dégradés. En montant ce chemin, vous entendez le bruit d'un torrent qui, diminuant peu à peu, cesse au pied de la sainte demeure, image souvent trompeuse du passage d'une vie orageuse à la vie paisible, que la piété, le malheur ou le remords allaient chercher dans cette pieuse solitude.
Nous étions (sans nous en douter) attendus à la Grande-Chartreuse. Le préfet de Grenoble '
1. Jean-Baptiste-Joseph Fourrier ^1768-1830i, après avoir fait l'expédition d'Egypte avec les savants emmenés par Bonaparte, fut nommé préfet de l'Isère puis du Riiône (1815i. Il administra attentivement ces départements sans renoncer à ses travaux
avait prévenu le régisseur actuel des domaines de saint Bruno de nous bien recevoir. Notre équipage, qui n'était pas brillant, ne permit pas au maître du lieu de nous prendre pour ces voyageurs de distinction. Il pensa que nous ferions comme notre devancier M...* qui, la veille, s'y était fait porter en palanquin et accompagner d'une longue suite. Lorsqu'on nous vit arriver, montés sur de mauvais chevaux et accompagnés d'un seul guide, on nous prit pour des voyageurs de peu de conséquence^, de sorte que nous fûmes tout bonnement confiés à l'hospitalité de deux pauvres frères lais, qui avaient été laissés dans le couvent pour soigner un vieux chartreux fou, à qui on avait permis de mourir dans sa cellule ; il était mort, en effet, depuis peu de jours ; nous vîmes encore la terre fraîchement remuée sur sa tombe.
Les bons frères nous reçurent de leur mieux. Ils nous firent voir l'église, la salle où, à difîé-
scientifiques. En 1816, Louis XVIII refusa de sanctionner son entrée à l'Académie des Sciences, où il ne fut admis l'année suivante, après une nouvelle élection. Il succéda à Laplace comme membre de l'Académie Française (1827).
j. Moins discret que sa femme, Chateaubriand nomme ce devancier qui s'était rendu à la Chartreuse « porté en palanquin, comme un radjah, M. Chaptal, jadis apothicaire, puis sénateur, ensuite possesseur de Chanteloup et inventeur du sucre de betteraves ». [Mémoires d'Outre-Tombe, t. IL p. 490.)
rentes époques, s'assemblaient les chapitres de l'Ordre pour la nomination des dignitaires; on voyait encore dans cette vaste pièce les portraits de tous les généraux de l'ordre des Chartreux depuis leur fondateur. Le portrait du dernier (à ce qu'on nous fit remarquer) s'était détaché et était tombé à terre*. Nous vîmes ensuite le corps de logis destiné aux étrangers, la bibliothèque encore garnie de ses livres, enfin les cellules des moines composées de deux chambres fort propres et donnant sur un petit jardin, entouré d'un treillage, où le propriétaire de la cellule pouvait cultiver des fleurs.
A un quart de lieue environ du principal bâtiment, on trouve la chapelle de saint Bruno et la grotte où le saint allait souvent prier. De retour au monastère, les bons frères nous invitèrent à nous mettre à table; ils nous servirent une bonne soupe aux choux, des œufs et des truites excellentes, ils mangèrent avec nous*. Pendant le dîner ils nous racontèrent plusieurs histoires des bons et mauvais jours de leur couvent et finirent par nous dire que ce qui avait empêché le régisseur de nous recevoir, c'est qu'il attendait (pour dîner) un grand personnage (M. de Chateaubriand). Nous ne dîmes rien, mais en partant nous priâmes nos charitables hôtes de le remercier du bon
accueil qu'il nous avait procuré et de lui conseiller de manger le dîner qu'il avait préparé pour M. de Chateaubriand, qui avait trouvé excellent celui qui lui avait été donné dans sa cuisine ^
En descendant la Grande-Chartreuse la chaleur était insupportable. En arrivant au village, le ciel était en feu et le tonnerre grondait déjà assez fort, mais à une demi -lieue environ, l'orage éclata d'une manière effrayante, et tel, nous diton ensuite, qu'on n'en avait jamais vu dans ces montagnes*; les éclairs sillonnaient la nue sans aucun intervalle et la foudre qui tombait à chaque instant traçait dans les ténèbres de longues perpendiculaires de feu. La pluie tombait par torrents: nos chevaux effrayés restaient immobiles et refusaient d'avancer. Pour moi, je me croyais
1. La duchesse de Reggio, dame d'honneur de la duchesse de Berry, a laissé un tableau intéressant de la Grande-Chartreuse qu'elle visita en 1830 avec cette princesse. « C'est au-dessus de toute description, dit-elle, et cet immense bâtiment sembla tellement inaccessible, qu'en 1793 on n'eut la pensée, ni de l'utiliser, ni même de la détruire. On y laissa donc vivre et mourrir en paix un religieux qui, seul jusqu'à la fin, continua sa vie de chartreux. Lorsque, à la Restauration, plusieurs des religieux de cet ordre essayèrent d'utiliser de nouveau cet immense local, ils ne retrouvèrent rien de ce qui faisait vivre leurs prédécesseurs: bois, étangs, etc. Tout ou presque tout ce qui appartenait au monastère était maintenant domaine de l'État. On leur rendit ce qui à la rigueur pouvait être encore disponible. » (G. Stiegler : Le maréchal Oudinot duc de Reggio, d'après les souvenirs inédits de la Maréchale.)
à mon dernier moment et notre guide, qui n'était pas plus rassuré, me criait: «Madame, n'avez pas peur ! Recommandez votre âme à Dieu, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » M. de Chateaubriand, qui ne comprend pas qu'il y ait un danger au monde, se tuait à nous dire que ce n'était rien, que c'était fini ; il en appelait à témoin, pour fortifier des arguments renversés à coups de tonnerre, ce pauvre Ballanche, qui répondait qu'il ne savait trop que dire et que le mieux serait de nous mettre à l'abri*. Mais où en trouver? Nous n'apercevions pas une maison, et nos chevaux ne se disposaient point à marcher. A force de coups cependant, les pauvres bêtes firent quelques pas et, au bout d'un quart d'heure, nous aperçûmes (comme dans les contes de fées) une lumière ; elle sortait d'une chaumière où nous reçûmes l'hospitalité. Les pauvres gens qui l'occupaient, se hâtèrent de nous faire du feu pour sécher nos vêtements trempés : nos toilettes étaient dans un tel état que les enfants de la maison, qui étaient dans leur lit et que le bruit éveilla, crurent voir arriver des loups-gris et se précipitèrent dans les jambes de leurs parents sans vouloir nous regarder'^. Lorsque nous fûmes réchauffés et que l'orage fut un peu apaisé, nous nous remîmes en route, mais la pluie
avait grossi les torrents de manière qu'en les traversant nos chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais que le retour de l'orage, je devins vaillante contre les autres dangers, je mis donc ma vieille rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'était pas son allure, me criait d'arrêter, que j'allais tuer son cheval: « Monsieur, disait- il à mon mari, votre dame a fait la guerre!» Nous arrivâmes à Voreppe, mouillés et excédés de fatigue : nouvel accident! Le tonnerre était tombé en plusieurs endroits et notre auberge entre autres était à moitié brûlée. Ne sachant où coucher (il était minuit) nous prîmes le parti de demander des chevaux et de repartir de suite pour Lyon* '.
De 1805 à 1806. — De retour à Paris, nous allâmes passer l'automne à Méréville*, puis nous revînmes à Paris où nous restâmes tout l'hiver, réunissant le soir à l'hôtel de Coislin quelques
1. Chateaubriand semble n'avoir pas fait ce voyage avec plaisir. Il écrivait le 16 octobre 1805 à son ami Guéneau de Mussy : « J'ai été à Lyon, à Genève au Mont-Blanc, dans le pays de Vaud, je suis revenu peu content des montagnes. » (Cité par Pailhes : Chateaubriand sa Femme et ses Amis, p. 317.) D'autre part, bien qu'il déclare : « qu'il n'y a pas de beau paysage sans un horizon de montagnes», il leur refuse la sublimité, le grandiose et critique d'une façon originale l'engouement des touristes pour la Suisse. (Cf. Voyage au Mont-Blanc, p. 397.)
amis presque tous attachés à la cour de Bonaparte: de ce nombre était Fontanes, qui ne manquait guère au rendez- vous* '.
Sous l'Empire, les personnes d'opinions contraires pouvaient se voir sans s'arracher les yeux, ce qui devint impossible sous les Bourbons et par la raison que les opinions tranchées se pardonnent et se respectent, au lieu que les nuances d'opinion se chicanent perpétuellement, chacune ayant la prétention d'arriver au même but avec des moyens différents. On voit, par exemple, un républicain et un royaliste vivre dans la meilleure intelligence, tandis qu'un royaliste d'une façon et un royaliste de l'autre se font une guerre à mort.
^806 et 1801. — Au mois de mai 1806, le voyage de Jérusalem fut décidé^; nous allâmes
1, Ici se trouve dans le manuscrit A, une page blanclie portant en titre : « Portrait de Fontanes ».
2. Ciiateaubriand allait en Orient chercher des images. Il travaillait aux Martyrs et sentait le besoin de donner un cadre vécu à son œuvre. Au dire de Villemain, (M. de Chateaubriand, p. 147) il y avait aussi chez l'écrivain « un dégoût du temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part hors des limites de l'Empire ». Enfin une autre raison, et qui n'était pas la moindre, le poussait à conquérir de la gloire pour se faire aimer par celle qu'il peignit sous les traits de Blanca dans les Aventures du Dernier des Abencérages. Au reste on remarquera la sécheresse avec laquelle M"^ de Chateaubriand rappelle le souvenir de cette importante décision.
faire nos adieux à nos parents en Bretagne, (juin 1806 àLascardais)*, dans un vieux château appartenant à une des sœurs de mon mari, la comtesse de Ghateaubourg*^ et en juillet 1806, M. de Chateaubriand se mit en route pour son grand voyage^. Je partis avec lui, devant l'accompagner jusqu'à Venise. En passant à Lyon, au moment où nous traversions la place Bellecour, deux pistolets ^ qui se trouvaient bien imprudemment placés dans le cylindre de la voiture, partirent
1. Bénique- Jeanne de Chateaubriand (1761-1848) épousa, en premières noces, le comte de Québriac, puis le vicomte de La Celle de Chateaubourg. Son château de Lascardais est situé dans la commune de Mézières, canton de Saint-Aubin-du-Cormier, à peu de distance du château de Marigny où habitait sa sœur. Le château de Lascardais appartient encore aujourd'hui aux descendants de M"» de Chateaubourg. (Cf. Mémoires d'Outre- Tombe, t. I, p. 255, note.)
2. Avec lui l'écrivain emmenait son domestique Julien, qui écrivit aussi un Itinéraire, que Chateaubriand cite à plusieurs reprises dans les Mémoires d'Outre-Tombe et que E. Champion a publié in-extenso ; on lit au début de ce curieux récit : « Nous sommes partis de Paris, pour Lyon le dimanche 13 juillet à 3 heures de l'aprés-midi ; nous sommes arrivé le mardi 15 à 7 heures du matin, ce qui fait quarante heures de voyage. » (Julien: Itinéraire, p. 38.) Les voyageurs arrivèrent à Venise le mercredi 23 juillet.
3. Chateaubriand emporta un grand nombre d'armes « M. Clausel, homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs » à la grande peur de M^^de Chateaubriand, qui répétait qu'elle « aimerait mieux voir, en voyage, un brigand qu'un pistolet ». (P. de Raynal : Les Correspondants de Joubert, p. 212.) Après cet accident, M"« de Chateaubriand fit jeter cet arsenal dans le Rhône.
en même temps et mirent le feu à ce cylindre, dans lequel se trouvaient une boîte à poudre et un sac de louis. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous faire sauter et, avec nous, une foule de monde, qui entourait la voiture ; M. de Chateaubriand eut la présence d'esprit, après m'avoir jetée dans les bras du premier venu, de retirer le sac et la boîte et de descendre ensuite. On répara le dommage et nous continuâmes notre route; en partant je fis promettre au bon Ballanche de venir me chercher à Venise où M. de Chateaubriand devait me quitter.
Nous trouvâmes à Venise M. de Lagarde\ qui s'y trouvait comme commissaire -général de la Police. Son dévouement à Bonaparte ne l'empêcha pas de nous bien recevoir; il nous fit beaucoup de politesses ; nous donna un très bon dîner (à moi) et nous fit toutes sortes d'offres de service. Certes, un préfet de Charles X n'aurait pas si bien reçu des gens en disgrâce. Mon mari
1. Pierre-François Denis de hagarde, né en 1769, professeur au collège Louis-le-Grand, chef de bureau au ministère de la Marine, puis aux Affaires Etrangères, rédacteur du Journal de Perlet, échappa à la proscription de fructidor, travailla à l'organisation de la gendarmerie avec Moncev (1801 1 et dirigea la police à Milan, dans les Provinces Vénitiennes, en Portugal et en Toscane. Préfet de la Sarthe, maître des requêtes au Conseil d'Etat, peu employé sous la Restauration, il se rallia à la Monarchie de Juillet.
le: cahier rouge 31
fut également bien reçu à Gonstantinople par l'ambassadeur de France (M. Sébastian!) ^
Ce fut à Venise que j'entendis pour la première fois un improvisateur, M. Armani ^ C'était un juif converti; sa sœur, disait-il, était moine dans un couvent*. Il vint nous voir à l'auberge et, sans nous connaître le moins du monde, il commença à improviser des vers auxquels je ne comprenais rien, mais que M. de Chateaubriand trouva assez bons. Il ne parla pas moins d'une heure et ne finit, je crois, que parce que nous lui dîmes que nous étions obligés de sortir. Ce poète était le meilleur homme du monde; il me prit en amitié et, après le départ de mon mari, me voyant triste et tourmentée, il venait tous les jours me chercher dans sa gondole, pour aller visiter toutes les
1. Horace-François-Bastien Sébastiani (1772-1851), ambassadeur à Gonstantinople de 1802 à 1807, prit part, à son retour, aux campagnes de TEmpire. Député sous la seconde Restauration, il s'unit à Chateaubriand dans sa lutte contre Villèle (Mémoires d'Outre-Tombe, t. IV. p. 339) et devint après 1830, ministre des Affaires Etrangères, ambassadeur à Xaples et à Londres, maréchal de France. (Cf. Itinéraire de Paris à Jérusalem, éd. origin., t. II, p. 66.)
2. Jean-Baptiste Armani (1768-1815), d'abord soldat puis fonctionnaire à cause de sa mauvaise santé, publia plusieurs ouvrages et composa des tragédies qui n'eurent pas de succès. Au moment de l'arrivée de Chateaubriand à V^enise, il s'occupait de faire imprimer une traduction en italien du Génie du Christianisme, ce dont l'auteur fut «tout glorieux». (P. de Raynal, Les Corr. de Joubert p. 211.) Plus tard il traduisit Les Martyrs (1814.)
curiosités de Venise. Il me fit faire la connaissance d'une vieille dame, qui avait été fort célèbre pour sa beauté et qui Tétait encore par son esprit; elle réunissait chez elle tout ce qu'il y avait de mieux à Venise : je devrais certes me rappeler son nom, mais enfin je l'ai oublié. Je me rappelle, qu'en me voyant, elle fut fort étonnée que ma robe n'eût point de queue; quoiqu'il y eût assez longtemps qu'en France on n'en portait plus, la mode n'en était point encore passée à Venise. Mon cicérone me mena aussi chez une bonne famille juive dont j'ai de même oublié le nom; son palais était magnifique et meublé à la française. Cette famille était composée du père, de la mère et de cinq enfants, dont deux filles charmantes. Un an plus tard, je revis à Paris le père et un de ses fils, qui était venu pour assister au Sanhédrin*. M. de
1. Un décret du 30 mai 1806, ordonnait la réunion, à Paris, d'une assemblée des principaux juifs afin d'étudier de concert avec les délégués de l'Empereur, Mole, Portalis et Pasquier, les moyens les plus expédients « pour rappeler parmi leurs frères l'exercice des arts et des professions utiles, afin de remplacer par une industrie honnête, les ressources honteuses auxquelles beaucoup se livrent ». Les juifs déléguèrent quatre-vingt-quatre, puis de cent onze d'entre eux. L'assemblée, ouverte le 26 juillet, se termina le 4 août, après avoir adopté une déclaration promettant « de se faire un devoir de se soumettre aux lois de l'État, quand bien même leur code religieux renfermerait des dispositions différentes de celles du Code Napoléon ». Pour mettre ces deux codes en harmonie. Napoléon convoqua une seconde assemblée ou Grand Sanhédrin, qui commença ses travaux le 9 fé-
Chateaubriand quitta Venise le vendredi... août 1806* pour aller s'embarquer à Trieste. Je restais plusieurs jours attendant Ballanche, qui n'arrivait pas, je commençais à me désespérer, mourant d'ennui et du désir de me retrouver en France avec des amis auxquels je puisse confier mes inquiétudes. Il arriva enfin : c'était le soir; je lui fis une scène, je lui dis que j'allais le mener sur la place Saint-Marc et que c'était tout ce qu'il verrait de Venise parce que nous partirions le lendemain, à 5 heures du matin. — « Allons, me dit-il, puisque vous le voulez, je le veux bien ; mais alors il faudra que je revienne. — Vous reviendrez sûrement, mon cher Ballanche, mais l'année prochaine. » Il comprit cela et, le lendemain à 5 heures, nous nous embarquâmes pour
Trier 1807 sous la présidence de Champagny, duc de Cadore, Soixante-onze délégués dont les deux tiers étaient rabbins, y prirent part. On rendit des décisions doctrinales sur le mariage, les rapports civils et politiques, etc., et rassemblée clôtura ses délibérations le 6 avril. Le 17 mars 1808, trois décrets réglementèrent l'organisation et la condition des juifs au point de vue civil et politique. (Cf. A. Lemoine : Napoléon /" et les Juifs, passim, et Pasquier : Mémoires, t. I, pp. 270-289). Les délégués de Venise au Grand Sanhédrin furent Foa Ventura, Jacob Cracovia et Aaron Latis, propriétaire à Venise; c'est sans doute à ce dernier que fait allusion M™« de Chateaubriand.
1. Ciiateaubriand quitta Venise le 28 juillet à 10 heures du soir, arriva à Trieste le 29 et s'embarqua le 1" août. M'"« de Chateaubriand, qui n'avait pu obtenir la permission de le suivre, écrivit le 29 à M"* Joubert une lettre désolée. (Cf. Itinéraire, t. I, p. 5 ; Julien, p. 46, et P. de Rayxal, Les Corr. de Joubert, p. 217.)
Fusina. Nous étions encore sur le Grand Canal quand nous aperçûmes le bon juif si riche et si magnifique, qui se hâtait pour nous rejoindre ; il se fût agi de sa fortune qu'il n'aurait pas fait une plus grande diligence. Il nous dit, que la veille, il s'était rappelé qu'il avait fait une erreur dans une somme de un ou de deux mille francs, qu'il m'avait changés en différentes monnaies et cette erreur était peut-être de 3 francs à son préjudice; il fallut recompter le sac : ainsi cet homme millionnaire, faisant beaucoup de dépenses et ne regardant sûrement pas à jeter quelques pièces d'or par la fenêtre, ne pouvait supporter une perte de quelques francs dans une affaire de banque.
Nous allons à Florence — dispute avec les postillons — Ballanche les pérore en latin — ils nous mettent une dizaine de chevaux et de bœufs à notre voiture — à Florence, sincère augure de félicité. Nous quittons Florence, je laisse Ballanche à Lyon et reviens à Paris '*'.
De retour à Paris, je partageais mon temps entre la ville et la campagne; je fais un voyage à Villeneuve; en partant ma malle est volée rue de Gharenton*^ Partout l'inquiétude me suivait: je
1. Le 30 août 1806. (Cf. P. de K.aynal, Les Coir. de Jouberl^ p. 221.)
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fus onze mois sans nouvelles de mon mari*\ et les premières que je reçus étaient datées d'Algésiras, port d'Espagne, où il était débarqué ^ il n'avait plus que l'Espagne à traverser. C'était après tant de tourments comme s'il avait été à Paris. Deux mois avant son arrivée, le bruit courut que le bâtiment sur lequel il s'était embarqué (de Tunis) avait pér*i ; grande joie parmi les courtisans de l'Empereur, l'un d'eux (M. de T...)^ alla vite aux Tuileries raconter la nouvelle ; Bonaparte n'en fut sûrement pas fâché, mais en homme d'esprit et qui n'aimait pas la platitude inutile *, [il] répondit : « Eh bien, est-ce que cela vous réjouit? C'est cependant de moins un homme qui faisait honneur à son pays (à la France) et que je regrette, moi qui suis le seul qui ait eu à s'en plaindre » et il ajouta : Chateaubriand a sa femme ici, ce n'est pas la peine de la tourmenter peut-être inutilement : attendez que la chose soit sûre pour la faire mettre dans les journaux. » Je
1. M""' de Chateaubriand ne resta pas aussi longtemps sans nouvelles, mais un certain nombre de lettres ne lui arrivèrent qu'après le retour de son mari. (Cf. P. de Raynal, ibid, p. 220 et Pailhes : Chateaubriand , sa Femme et ses Amis, p. 357 et suiv.).
2. « Chateaubriant (sic) est arrivé le 1" avril 1807, à Algésiras » ; le 2 3 avril, il était attendu à Madrid. (F. de Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid, à Talleyrand, 9 et 23 avril 1807. Arch. des Affaires Etrangères, Espagne, C. P. 671, fol. 248 et 265.)