‹ Les cahiers de Madame de ChateaubriandChapitre 4 sur 66 · INTRODUCTION XXX VU · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXX VU

suffit pour marquer ses ennemis. Le temps avait fermé dans son cœur certaines blessures ; peut-être aussi, moins rancunier, oubliait-il plus facilement des inimitiés que les hasards de la politique changeaient en sentiments moins hostiles ; quoi . qu'il en soit, les Mémoires cF Outre-Tombe paraissent singulièrement apaisés si on les compare à la polémique soutenue par l'auteur dans les journaux de l'époque. Chez M'"'' de Chateaubriand, au contraire, cette violence se retrouve toute entière : elle écrivait d'ailleurs, sous l'impression directe des événements, du moins dans le Cahier Vert. Quiconque, pour quelque raison et sous quelque forme que ce soit, avait manqué de considération ou de justice envers le mari, encourait la colère de la femme et lorsqu'à tort ou à raison, elle haïssait un individu, elle accumulait contre lui tous les sarcasmes, puisait dans sa mémoire les antécédents fâcheux et les anecdotes exagérées sinon controuvées, rappelait de minimes incidents pour édifiei\le réquisitoire le plus amer, le plus violent, le plus insensé, le plus injuste souvent contre son adversaire; elle vengeait, semble-t-il, les souffrances de son mari et les siennes propres. Dans ces pages de folles colères, éclate la plus folle passion,

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car ses ressentiments prenaient leur source dans son affection conjugale. Ses opinions sur Mole, Pastoret, Pasquier, Villèle, Dudon... en font foi. Elle ajoutait encore des griefs plus personnels : elle détestait certaines congrégations religieuses qui faisaient, croyait-elle, concurrence à son Infirmerie en lui enlevant les dons des bienfaiteurs. Très pieuse, elle ne pouvait souffrir l'ingérence du clergé régulier ou séculier dans les affaires temporelles et se montrait sans pitié pour les Jésuites, comme pour les évêques auteurs des mandements politiques. Chateaubriand, victime cependant de la camarilla dont s'entourait Charles X, n'avait pas cru devoir se souvenir longuement de ces attaques : encore ne gardait-il pas le silence sur ces « coteries » et ne pouvait- il s'empêcher, tout en évitant de rééditer certaines « déclamations banales et usées » contre les Jésuites, de convenir qu'un « mystérieux nuage couvre toujours les affaires » de cet ordre célèbre. Chez M'"'' de Chateaubriand, la foi chrétienne, au lieu d'apaiser son irritation, l'excitait au contraire. Il y avait en elle, dans la forme du moins, un peu de rigorisme janséniste ; ses convictions, très fermement assises, la poussaient à juger les choses, surtout les questions

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religieuses, d'un point de vue absolument intransigeant et, conséquence au moins inattendue, au lieu de la disposer à l'indulgence, elles la conduisaient aux plus sévères appréciations.

De tels réquisitoires ne pouvaient trouver place dans les Mémoires cf Outre- Tombe; aussi Chateaubriand utilisa-t-il moins le Cahier Vert que le Cahier Rouge^ dans le désir évident délaver la Restauration de certaines accusations. Il ne pouvait être trop dur pour un gouvernement aux fautes duquel il avait parfois collaboré, ce qui explique la modération relative de ses jugements, sur le ministère Polignac par exemple, surtout quand on les rapproche des accusations véhémentes formulées par M°'^ de Chateaubriand. Encore cette différence réside-t-elle dans les mots plus que dans les idées, car, de part et d'autre, les mêmes insuffisances sont signalées.

La Révolution de 1830 a été l'aboutissement forcé, prévu, de la politique de Charles X. Le cabinet Polignac, composé d'inconnus dirigés par un incapable, ne pouvait que hâter la ruine du régime. Les deux mémorialistes répètent que « la grande majorité du pays voulait encore la monarchie légitime, mais avec des concessions et Taffran-

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chissement des influences de cour » et que « l'individu nous a perdu, non l'institution». Au reste si on compare, en toute impartialité, la chute des gouvernements divers qui ont régi la France au ^j^ème giècle, on demeure angoissé comme devant un drame, en face des résolutions du ministère Polignac. Aucune des mesures prises ne semble raisonnable ; les décisions paraissent devoir hâter l'effondrement d'un trône déjà ébranlé car, au lieu d'appeler des hommes dont les antécédents et la situation, rapprochassent la Nation du Roi, «dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha, comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit jjour mettre à sa tête... On avait horreur des gens capables ». On déterrait tous les inconnus au lieu d'avoir recours aux capacités ; l'incohérence était à son comble et « cette audace des hommes les plus faibles contre cette force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on ne trouva plus au moment du danger». Aucun point d'appui ne s'offrait à Charles X pour opérer un coup d'État. Au cours d'un événement plus récent de notre histoire, la volonté réactrice d'un chef du

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Gouvernement aurait eu quelques chances de succès parce que, réprouvée dans le pays et par une fraction de l'organisme politique, elle était cependant très soutenue par une autre ; en 1830, rien de semblable : la Monarchie se dressait contre la Nation sans compromission possible et le mécontentement régnait, moins violemment sans doute, mais tout aussi réel, parmi les pairs et parmi les députés. Des incidents multiples amenèrent ce résultat; et la responsabilité directe en incombe surtout à Polignac « dont l'esprit borné, fixe, ardent, le nom fatal et impopulaire, l'entêtement, les opinions religieuses exaltées jusqu'au fanatisme, paraissaient des causes d'éternelle exclusion ».

Tous ces jugements si âpres ne sont pas, comme on pourrait le croire, empruntés à M'"^ de Chateaubriand, ils ont été recueillis dans les Mémoires d' Outre-Tombe.

Certes, Chateaubriand n'avait pas besoin des notes de sa femme pour édifier sa conception des choses, mais il écrivait déjà à quelque distance des événements alors qu'elle traçait ses souvenirs au lendemain même de la Révolution de Juillet, toute vibrante encore des tristesses et des rancœurs de la défaite. Il serait trop long d'établir le

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parallèle complet entre les deux opinions, il suffit de signaler quelques-uns des passages à rapprocher : l'indignité des ministres choisis par Louis XVIII en 1815, ou l'attitude du duc d'Orléans qui ne participa pas officiellement aux premiers mouvements insurrectionnels de 1830. Dès lors on est tenté de conclure que la violence, qui caractérise certains passages des Mémoires, a été puisée, en partie du moins, dans les Cahiers: ils sont comme un premier cri de révolte contre des faits, cri répété plus tard par une autre voix, dans une forme plus atténuée, mais non pas tout-à-fait dépourvue de l'acuité originelle.

Cette influence, qui se précise encore sur un autre point, ne s'exerçait pas exclusivement dans un sens péjoratif. On sait toute la haine de Chateaubriand contre Napoléon, et cependant on ne retrouve pas dans les Mémoires (TOutre-Tomhe, l'acrimonie de la brochure : De Buonaparte et des Bourbons. L'auteur s'était-il mieux rendu compte de son injustice à l'égard de l'Empereur? Peut-être; mais, (et c'est plus vraisemblable), on doit voir dans cette modération l'effet des sentiments de M'"^ de Chateaubriand. Napoléon, en effet, ne lui était pas sympathique, parce qu'il n'était à son sens qu'un

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révolutionnaire couronné et le persécuteur de son mari, mais elle le jugeait plus équitablement que ses contemporains. Les faits lui apparaissaient d'autant plus exactement que l'imagination chez elle ne les déformait pas à priori et elle était plus disposée à s'enthousiasmer pour des conquêtes, des victoires dont le réalisme frappait son esprit, que pour des questions de politique pure où elle n'apercevait qu'intrigues et jalousies. Peu à peu cette admiration dut agir sur l'écrivain quand, sous l'effort des années, l'œuvre de Napoléon se fut dépouillée, à ses yeux, des contingences intéressées.

M"'^ de Chateaubriand voyait le fait concret : elle s'appuyait sur lui pour peindre et pour juger; aussi, malgré parfois leur forme écourtée, leur sécheresse, les Cahiers apportent des précisions curieuses sur l'attitude politique de Chateaubriand, sur sa conduite qu'on est trop tenté encore de juger d'après des idées préconçues. Sans aucun doute, M"^ de Chateaubriand ne prévoyait pas que paraîtraient un jour ces pages dans lesquelles s'affichaient des opinions trop vives au gré de quelques esprits chagrins ; mais, sans tomber dans le travers qui donne aux détails minimes une

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influence prépondérante sur la marche des événements, on est porté, par amour de la simplification, par recherches des vues d'ensemble, à négliger, dans l'étude de la Restauration, bien des intrigues pour ne s'occuper que des résultats. A toutes les époques et sous tous les régimes, les questions de personnes, les intérêts particuliers, les haines d'homme à homme, ont compté parmi les mobiles les plus déterminants des décisions importantes. Les Cahiers en offrent plus d'un ex emple et ce n'est pas en cela qu'ils sont le moins intéressants : enlln ils nous font pénèlrer dans l'intimité même de Chateaubriand ; ils nous permettent de mieux connaître sa femme et de détruire les légendes forgées sur elle, avec la complicité peut-être involontaire du mari.

La part de bonheur que la vie réserva à M"'*^ de Chateaubriand fut petite : les joies qu'elle connut furent faites de sacrifices consentis, encore que sa nature ardente ne se pliât pas sans difficulté à la résignation et que des brusqueries d'humeur signalassent parfois ces combats intérieurs. Cependant l'épouse eut peut-être le meilleur des sentiments de son mari ; Chateaubriand lui témoigna toujours depuis leur réunion des attentions bien

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précieuses quand on les compare à l'inconstance de ses liaisons : mais si l'on avance pour excuse de sa conduite qu'il n'a pas su apercevoir des qualités dont, devant lui, on ne faisait point parade, il faut constater aussi, et non sans surprise, chez un diplomate qui s'estimait très avisé, cette impuissance à découvrir une affection si tendre, si forte. Rebuté par une timidité de cœur qui, pour ne pas se trahir, se voilait d'ironie souvent cruelle il ne comprit pas le charme de sa femme, tout en appréciant plus justement son esprit ; ses emprunts aux Cahiers démontrent, mieux que tout autre témoignage, l'estime intellectuelle qu'il lui vouait.

Quelques amis, beaucoup de pauvres connurent mieux la véritable nature de M'""^ de Chateaubriand; certains hommes politiques durent ressentir la vigueur de ses convictions. D'ailleurs, comme on l'a dit, M"'^ de Chateaubriand n'eut-elle pas à la fin de sa vie, une sorte de revanche et, lorsque dans les dernières années elle assistait aux visites que Chateaubriand impotent recevait de M"'^ Récamier presque aveugle, quand tous trois se reportaient au passé, ne comprit-elle pas qu'elle restait la plus forte ? Mais peut-être, ne

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se souvenant de ses griefs que pour en constater la disparition, l'épouse trouvait-elle, dans son bonheur tranquille, la compensation des angoisses lointaines déjà et se rejouissait-elle simplement dans la douceur de l'heure présente? Quoi qu'il en soit, les Cahiers, par le dévouement qu'ils affirment, par la collaboration qu'ils révèlent, aideront à faire mieux connaître celle dont la vie fut consacrée, tout entière, sans défaillance et sans interruption, à Chateaubriand.

Jacques Ladreit de Lacharrière.

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