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CHAPITRE II

L'article du Mercure. — Exil de Chateaubriand. — La Vallée-aux- Loups. — Portrait de Chateaubriand par Girodet. — Aventure nocturne. — Retour à Paris. — Armand de Chateaubriand. — Les Martyrs. — La vie de château sous l'Empire. — Napoléon à la Vallée-aux-Loups. — Maladie de Chateaubriand. — Laënnec. — Les Dames du Sacré-Cœur. — Les Jésuites et les autres Congrégations.

^801. — Quelques mois après le retour de M. de Chateaubriand (mois de juin 1807) il fut exilé pour un article^ dans lequel il faisait l'éloge de Mesdames de France, dont il avait vu le tom-

1. Chateaubriand dans le Mercure de France^ dont il était propriétaire depuis quelque temps, publia, le 4 juillet 1807, un compterendu des ouvrages de M. de Laborde sur l'Espagne ; cet article contenait des attaques très violentes contre Napoléon, alors au sommet de sa gloire, et que l'auteur ne considérait que comme un « tyran déifié ». Ces pages, trop connues d'ailleurs pour y insister, se terminaient, en manière de contraste, par une allusion à la tombe des fdles de Louis XV, mortes en exil, et que le voyageur avait visitée avant de se rendre en Grèce. Napoléon, après un premier moment de colère, se borna à supprimer le Mercure et à éloigner Chateaubriand de Paris. L'orage qui menaçait l'écrivain, s'était peu à peu dissipé grâce à l'extrême serviabilité de Fontanes. (Cf. Lecestre : Lettres inédites de A'cipolcon, t. I, p. 100 ; Guizot : Mémoires, t. I, p. 11 ; P. de Ray.nal : Les Correspondants de Joubert, p. 225.)

beau à Trieste. Lorsque cet article parut, Bonaparte n'était point à Paris' ; le cardinal Fesch- lui envoya le journal dans lequel il se trouvait. Il revient et, toujours furieux contre M. de Chateaubriand, il allait donner l'ordre de le faire arrêter*, quand, frappé de la joie que cela causait à son oncle, il se contenta de l'exil à quelques lieues de Paris. Ce fut M. Pasquier (alors préfet de Police et avec lequel nous avions été extrêmement liés) qui fut chargé de nous annoncer notre bannissement. Comme il y voulut mettre des formes, il m'écrivit un petit billet, plié en corne, où il me priait de passer chez lui. Je lui répondis que si c'était le préfet de Police qui m'invitait à me rendre chez lui, j'étais à ses ordres, mais

1. Napoléon était alors à Tilsitt : il rentra à Paris le 27 juillet au matin. (Cf. Schuermans : Itinéraire de Napoléon /*').

2. Joseph Fesch (1763-1839), oncle de Napoléon, ordonné prêtre avant la Révolution, renonça à Tétat ecclésiastique et fut employé dans l'administration de la Guerre jusqu'au 18 brumaire, époque à laquelle il reprit le costume ecclésiastique. Archevêque de Lyon ( 1802i, cardinal, ambassadeur à Rome, il ne put s'entendre avec Chateaubriand, secrétaire de la légation ; grand aumônier, sénateur, il tomba en disgrâce lors du concile de 1811 où il avait soutenu le Pape contre l'Empereur et fut relégué à Lyon, Retiré à Rome après ^Vaterloo, il refusa de se démettre de son archevêché malgré les instances des ambassadeurs de France, notamment de Chateaubriand, qui, en 1828, lui témoigna d'autant plus de déférence, qu'il se trouvait « à son tour dans le parti triomphant et lui dans le parti abattu ». (Mémoires d'Ovtre-Tomhe^ t. V, p. 200.) Après 1830, le Pape ne lui ayant pas permis de rentrer à Lyon, il continua de résider à Rome où il mourut.

que si c'était M. Pasquier, comme l'indiquait la petit chiffon de papier, je l'attendais chez moi. Il ne vint point, je ne fus point chez lui et ce fut à mon mari qu'il transmit les ordres de son maître.

A cette époque, nous demeurions encore sur la place Louis XV; nous ne savions trop où aller : quitter Paris à l'approche de la mauvaise saison pour habiter quelque mauvais village, où nous n'aurions pas le temps de nous établir avant l'hiver! Enfin nous nous décidâmes à sacrifier à peu près la dernière somme qui nous restait, à acheter une chaumière pas trop loin de Paris; nous en trouvâmes une à trois lieues et aussi sauvage qu'on aurait pu l'avoir dans les montagnes d'Auvergne. Cette maison, que nous achetâmes 24.000 francs, ce qui donne la mesure de sa beauté, est située à Aulnay, près de Sceaux et de Châtenay. C'était, quand nous en fîmes l'acquisition, une espèce de grange sans cour avec un verger planté de mauvais pommiers, avec un taillis et quelques mauvais arbres, un seul acacia excepté qui était fort beau*; mais ce verger, rempli de mouvements de terrain et environné (ainsi que la maison) de coteaux plantés, était susceptible de devenir un fort joli jardin. Cette sauvage propriété appelée alors la Vallée-aux-

Loups* et ensuite nommée par Fontanes, Val-de- Loup et enfin depuis simplement la Vallée*, avait jadis appartenu à un fort brasseur, très riche, de la rue Saint-Antoine, lequel au commencement de la Révolution avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la Reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine fit, dit-on, construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui, à l'époque où nous achetâmes la Vallée, se trouvait être effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation.

Comme, après la sentence d'exil prononcée, on n'en pressait pas l'exécution, cela nous donna le temps de faire faire les réparations les plus urgentes à la Vallée, avant d'aller en prendre possession, et nous prîmes, en attendant, un appartement dans un hôlel garni rue des Saints- Pères. Cet hôtel, où depuis longtemps nous avions

1. Chateaubriand songeait depuis longtemps à se retirer à la campagne, dans « quelque hutte, sur le coteau de Marly » ; l'ordre de Napoléon le força de réaliser ce rêve et il acheta, prés du hameau d'Aulnay, un enclos de quinze arpents avec une maison, en assez mauvais état. L'acquisition et les réparations, au dire de Joubert, montèrent à plus de 30.000 francs. (P. de Raynal : Pensées de Joubert, t. I, p. 167).

coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était tenu par Lavalette, un ancien oflicier du gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau royal et royaliste enragé. Sa chère femme était une demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil, qui ne nuisait en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde comme un pot* au point de ne rien entendre avec un cornet long d'une demiaune et qui ne quittait jamais son oreille. M. de Lavalette (c'est ainsi qu'il s'appelait) était le meilleur homme du monde : il se serait mis au feu pour nous et même nous aurait donné sa bourse, si ce n'est qu'il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu ait son âme, ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en communauté de bien avec lui ; il était d'une obligeance extrême et, pour être plutôt prêt à se mettre en course pour rendre un service, il ne quittait jamais sa canne à pomme d'or*.

Vers la fm de novembre, voyant que les réparations de notre chaumière n'avançaient pas, nous prîmes le parti d'aller les surveiller nous-mêmes ; nous arrivâmes le soir à la Vallée, par un temps épouvantable. Les chemins du côté d'Aulnay, très difficiles en tous temps, sont impraticables dans

la mauvaise saison. Nous entrâmes par une grille, qui se trouve au bas du jardin et qui n'est pas l'entrée ordinaire ; la terre des allées, fraîchement remuée et démolie par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer et, par un effort qu'ils firent pour dégager les roues des ornières, la voiture versa. Nous ne nous fîmes aucun mal, mais Homère que je tenais dans mes bras passa par la portière et se cassa le cou, victime immolée au ressentiment de Bonaparte*.

La maison, qui n'était guère plus en état que le jour que nous l'achetâmes, était encore pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient et nous souhaitaient la bienvenue. A leur tête élait notre vieux cuisinier*, que nous avions envoyé mettre le potau-feu. Il n'était pas plus ivre que de coutume, mais assez pour chanceler et ne pouvoir dire deux mots de suite. Cet état d'ivresse, où il était habituellement, ne l'empêchait pas de faire merveilleusement la cuisine, et au contraire si, à- force de réprimandes et de menaces, on parvenait à l'empêcher de boire un jour, il ne savait plus ce qu'il faisait : un de ces jours néfastes par exemple, il

1. « Ce bonhomme, qu'on appelait ^lesnil, nous servit pendant vingt ans. » (Note du manuscrit. B.) 11 fut attaché dans la suite à rinfirmerie Marie-Thérèse. iP. de Raynal, Les Corr. de Joubert, p. 256).

nous mit au lieu de bœuf un pain de sucre dans la soupe. Les chambres sans fenêtres étaient chauffées avec force copeaux et éclairées avec un grand luxe de bouts de chandelles ; l'odeur des côtelettes, qui rôtissaient, se mêlait à l'odeur de la fumée de tabac, car les bouteilles de notre frise-poulet ne lui faisaient pas oublier les côtelettes toujours cuites à point*. Tout le monde était gai, nous le fûmes aussi et, charmés de trouver deux chambres qu'on nous avait assez bien arrangées, dans lesquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table et mangeâmes de très bon appétit. Nous dormîmes bien et, le matin réveillés au bruit des marteaux et des chants joyeux de notre petite colonie, les pauvres exilés virent le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries qui, alors, l'était du monde entier.

Le jour même, nous nous mîmes à l'ouvrage et, en peu de temps, nous tranformâmes notre verger en un jardin fort agréable et que les flatteurs appelaient un parc. Il est vrai qu'à cause des mouvements de terrain et par la manière dont il était planté, il paraissait très considérable, quoiqu'il n'eût que 15 ou 16 arpents. Chacun de nous deux avait la prétention d'être le [jardinier] par excellence; les allées surtout étaient un sujet de que-

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relies perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j'étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille, cependant il y avait encore discussion au sujet des groupes ^ Je voulais qu'on mît un ou deux arbres en avant pour former un enfoncement, ce qui donne de la grandeur au jardin ; mais lui et maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers, ne voulaient rien céder sur cet article. En outre de la collection presque entière de tous les arbres d'agrément, nous plantâmes des milliers d'arbres verts ^ (à peine hauts d'un pied). Ces pins, tirés des pépinières de Méré ville et que nous devons à M. de Laborde, sont actuellement (1830) des arbres que les Alpes ne renie-

1. Dans ses lettres, Chateaubriand témoigne à maintes reprises, de son amour pour la campagne. S'il étaitriche, il deviendrait gentleman-farmer : « J'aime tant mes arbres et mes ouvriers que je ne puis consentir à les perdre de vue un seul instant. » Et encore : « La passion, qui a succédé aux autres dans mon cœur, est celle de mon jai'din... Mes petits arbres sont mes délices. » Une grande partie de son temps passait à « planter, replanter tant qu'il peut» et à faire « deux cents fois le tour de cette petite Vallte». (Cf. Bardoux, La Duchesse de Duras, p. 101, 138; P. de Raynal, les Corr. de Joubert, p. 2-21.)

2. M"" de Duras contribua, elle aussi, à enrichir le jardin : « Voici, lui écrivait Chateaubriand en 1813,1a liste des arbres verts que je désire avoir; ils sont rares, mais cependant on peut les trouver chez les principaux pépiniéristes. Ma sœur (nom qu'il donnait à M"'^ de Duras) a des chevaux : ellepourrait rendre visite aux jardins des faubourgs et arrêter mes arbres... Mille remercîments de la graine de pins, » (Bahdoux, p. 133.)

raient pas ; les cèdres surtout sont d'une beauté remarquable; plusieurs personnes eurent encore la bonté de nous donner des arbres rares : l'impératrice Joséphine, entre autres, nous fit présent de plusieurs arbustes et surtout d'un magnolia à fleurs pourpres, le seul qu'il y eût alors en France après celui qui lui restait à la Malmaison ^ *.

Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se mettait à travailler à ses Martyrs et à son Itinéraire, et nous passions ainsi très heureusement notre vie quand, au mois d'avril 1808 ou 1809, il fut atteint d'une petite fièvre lente qui n'était que les avant-coureurs d'une grave maladie qu'il fit dans le courant de l'été. Celte habitation, créée pendant notre exil, faisait toute la joie de mon mari et suffisait à son bonheur ; c'est là qu'il acheva les Martyrs et son Voyage à Jérusalem. Que de fois en nous promenant dans notre jardin entouré de charmants coteaux, il me disait : « Ahl quand nos B[ourbons] reviendront, je ne leur demanderai qu'une chose, c'est le moyen d'acheter ces coteaux pour les réunir à ma propriété ». Je haussais les épaules, pensant bien qu'il lui arriverait ce qui lui est réellement arrivé quand ces

1. Cet arbre célèbre existait encore, il y a quelques années, dans le parc de la Malmaison, où un orage le renversa.

chers Bourbons sont revenus ^ C'est d'avoir le plaisir de voir tous ses sacrifices payés de la plus noire ingratitude et d'être obligé de vendre (pour vivre) cette chaumière qu'il avait pu se procurer pendant le règne de son ennemie Fontanes aimait beaucoup à m'en tendre lui prédire sa future grandeur sous les Bourbons, qu'il craignait seulement parce qu'il avait servi Bonaparte. Mole et Pasquier n'étaient pas si simples ; ils savaient bien que partout où il y a la majorité, on gagne. Pendant que M. Pasquier était préfet de Police (sous Bonaparte), il fit proposer 40.000 francs à qui arrêterait le duc de Berry; on tenta même de corrompre Du P]essis\ alors gouverneur des îles Saint-Mar-

1. « M""' de Chateaubriand, écrit sou mari, ne se faisait aucune illusion sur la Légitimité ; elle me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des Bourbons. » (Mémoires d'Outre- Tombe, t. III, p. 4i. Le comte de Marcellus ajoute à ce propos : « Les prédictions de répouse inquiète ne cessèrent qu'à leur accomplissement et, même en entrant sous les voûtes du ministère des Affaires Etrangères, elle prévit une prompte disgrâce. » (Marcellus, Chateaubriand et son Temps, p. 185.)

2. Privé de son traitement de ministre d'État après la publication de la Monarchie selon la Charte, Chateaubriand dutse défaire de sa bibliothèque (avril 1817 1, puis de sa Vallée. Il la mit en loterie mais quatre billets seulement sur quatre-vingt-dix, furent pris ; on rendit l'argent et la propriété, « vendue comme on vend les meubles des pauvres sur la place du Châtelet », fut adjugée au vicomte de Montmorency « qui seul osa mettre une surenchère de 100 francs » à la mise à prix de 50.000 francs. (Cf. Mémoires d' Outre-Tombe, t. IV, p. 145.1

'À. Hervé-Louis-Joseph- Marie comte du Plessis de Parscau (1762-

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couf; à son retour, M. le duc de Berry ayant été instruit de ce fait disait plaisamment à son aide de camp, M. M[esnard]^ : « Tenez-vous bien, car si on me livre pour 40.000 francs, on vous donnera bien pour dix ». Nous avons vu notre ami [Fontanes], grand-maître de l'Université, Pasquier garde des Sceaux et Mole, ministre, avant que

1831), lieutenant de vaisseau en 1789, épousa Anne Buisson de la Vigne, sœur de M""' de Chateaubriand ; émigré, il fut envoyé par le comte d'Artois aux îlesSaint-Marcouf pour armer et faire passer en France les royalistes qui rejoignaient Frotté ; il accomplit une mission semblable à Jersey en 1803. La Restauration le fit commandant des élèves de la marine à Brest et contre-amiral. (Cf. Mémoires d'Outre- Tombe, t. II, appendice I.) M"'^ de Chateaubriand doit faire ici une confusion, car Pasquier ne fut préfet de Police qu'en 1810 et Du Plessis était à Jersey en 1803.

« A part ma conscience J'ai, je le dis tout franc, Vendu beau lys de France Quarante mille francs.

Eh ! mais oui-dà, etc.

1. ce Judas trahit son maître, Puis le sot se pendit ; Plus sage que ce traître.

Ma foi, je me suis dit :

Eh ! mais oui-dà, Comment peut-on trouver du [mal à ça ?

« J'ai servi Bonaparte, J'ai servi les Bourbons ; Que Louis XVIII parte, Vive Napoléon second !

Eh ! mais oui-dà, etc. »

(Note du manuscrit B.)

2. Louis-Charles-Boïiaventure-Pierre comte de Mesnard (1762- 1842), officier avant 1789, émigra et fut attaché à Monsieur (1800), puis au duc de Berry, en Angleterre (1802-1814). Premier écuyer de la duchesse de Berry (1816), pair de France, il accompagna la princesse en exil et en Vendée après 1830 et rentra définitivement en France en 1840.

M. de Chateaubriand ait pu obtenir la moindre faveur. Mais n'anticipons pas sur les événements *. En 1808, arrivèrent les affaires d'Espagne; Joseph couronné roi d'Espagne en avril de cette année 1808. — Entrevue de Bonaparte et d'Alexandre en septembre 1808 — Entrée de l'abbé de Fanson (?) * au séminaire après avoir été chambellan ; il vient nous voir à la Vallée ; il veut convertir, dans le chemin, des paysans qui se moquent de lui et veulent le battre.

^808. — Vers le mois de juillet (ou juin), M. de Chateaubriand tomba tout à fait malade*, nous revînmes à Paris loger à l'hôtel de Rivoli, place du Carrousel, où commençait la rue de Rivoli*. Cette maladie fut longue et extrêmement douloureuse ; ce fut quelque mois avant ou peu de temps après que Girodet iit le portrait en pied de mon mari ; il avait encore le teint fort jaune, ce qui

1. 11 sagit sans doute ici de Charles, comte de Forbin-Jansov, C1785-1844), d'abord auditeur au Conseil d'État (et non chambellan), qui entra au séminaire de Saint-Sulpice en 1808. Ordonné prêtre en 1811, grand-vicaire de Chambéry, puis évoque de Nancy, il avait fondé, avec l'abbé de Rauzan, des missions à Beauvais et devint un des membres les plus actifs de la Congrégation ; ses opinions légitimistes lui aliénèrent la confiance de ses ouailles. Après 1830, il abandonna la Lorraine, se rendit au Canada et revint mourir en France. Il avait M""* de Chateaubriand en grande estime ; c'était, disait-il en 1826, « une femme supérieure, incomparable ». (Cf. M"* de Boigne, Mémoires, t. II, p. 58, et Pailhes, Madame de Chateaubriamï, p. 69.)

faisait croire que ce portrait, d'ailleurs si ressemblant, a poussé au noir, ce qui arrive aux tableaux de Girodel^ et ce qui fit dire à Bonaparte, qui vit le portrait au Salon, qu'il (Chateaubriand) avait l'air d'un conspirateur qui descend dans la cheminée ^

Aussitôt que mon mari se trouva mieux, nous regagnâmes notre retraite et nous y passâmes le reste de l'année. Nous achevâmes de planter notre jardin et nous fîmes quelques additions à notre chaumière. Nous l'embellîmes entre autres d'un portique avec deux belles colonnes de marbre noir pur et deux cariatides dont les torses sont antiques. Nous avions encore beaucoup d'ouvriers, qui presque tous couchaient dans la maison, lors-

1. Anne-Louis Girodet de Roussy, dit Girodet-Trioson (1767-1824), élève de David, obtint le prix de Rome en 1789. En 1808, il exposa, en même temps qu'une toile représentant Napoléon recevant les clefs de Vienne, une Atala au Tombeau (aujourd'iiui au Louvre). Ce tableau cause la petite confusion de date que fait M""« de Chateaubriand. Le portrait de son mari est de 1809 et fut exposé au Salon de 1810 sous le titre Portrait d'homme méditant dans la campagne de Rome. Il fui réexposé plus tard avec le nom de Chateaubriand et se trouve aujourd'hui à Saint-Malo.

2. « Bonaparte avait horreur de la basse flatterie; Denon, qui n'en manquait pas, crut faire merveille en faisant mettre le portrait de M. de Chateaubriand dans un coin obscur du Salon. Bonaparte, s'apercevant de la ruse, dit, en parcourant la galerie : & Où » donc est le portrait de M. de Chateaubriand? On m'a dit qu'il » était à l'exposition », et le portrait sortit de son cachot. » (Note du manuscrit B.)

qu'une nuit nous entendîmes des plaintes, qui semblaient venir des chambres des domestiques : je crus que c'était ma femme de chambre qui était malade ; je moulai chez elle et je la trouvai en effet décomposée; elle était assise sur son lit. Aussitôt qu'elle me vit, elle fit une grimace et jeta un cri qui me fit reculer et prendre la fuite, la croyant folle. Dans l'escalier, je rencontrai sa tante qui lui apportait des serviettes chaudes et qui me dit que ce n'était qu'une colique d'estomac. Un des peintres, qui couchait dans le même corridor et qui était accouru au bruit, lui disait : « Ce n'est rien, mademoiselle, ce n'est qu'une colique de peintre. C'est l'odeur qui vous aura fait mal. » La voyant plus tranquille et bien soignée, j'allais me remettre dans mon lit quand M. de Chateaubriand me cria de sa chambre : « Ah I voilà le poupon qui passe dans l'escalier, je l'entends crier. » En effet, j'ouvre la porte et j'aperçois Marianne (la tante) qui dégringolait l'escalier. Je la suis et, en arrivant après elle chez le jardinier, je vois dans le même lit le jardinier, sa femme, une négresse, cuisinière d'un de nos voisins, qui était venue de la ville et qui avait peur chez elle; enfin un bambino naissant, noir comme de l'encre et presque étranglé, et au pied du lit la pauvre Marianne plus morte que vive et pleurant à chaudes larmes.

LE CAHIER ROLGE 51

Je sortis, réservant ma morale pour le lendemain. On soigna la mère et l'enfant et, lorsque le marmot fut vêtu et baptisé, nous l'envoyâmes aux Enfants-Trouvés. Pendant que la jardinière faisait sa toilette, elle me disait : « Ahl c'est bien mal à M^^*' Victoire; ce n'est pas, la pauvre chère demoiselle, qu'elle ait eu tort de faire un enfant, tout le monde en fait*. C'est probablement avec son prétendu ; moi, j'en avais deux quand j'ai épousé Benjamin et j'ai toujours été une honnête femme, mais il fallait le dire à Madame et ne pas lui manquer ainsi ; voilà une belle nuit que passe Madame I » Telle est, si l'on peut s'exprimer ainsi, la candeur du vice dans le peuple de Paris, surtout de celui de la campagne aux environs. Depuis bien longtemps on n'avait pas d'idée à Châtenay d'une fille qui le fût le jour de ses noces.

i809. — Le pape Pie VII fut enlevé du Vatican dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 et ensuite mené à Fontainebleau', où Bonaparte ne le vit pas avant le mois de janvier 1813. Il était accompagné de l'impératrice Marie-Louise ^

1. Pie VII, enlevé de Rome le 6 juillet 1809, fut détenu pendant plusieurs années à Savone, puis amené en France. 11 arriva à Fontainebleau le 20 juin 1812.

2. « LL. MM. sont parties de Paris, le 19, pour aller chasser à Grosbois. Le soir, elles ont été coucher à Fontainebleau, où on ne

A la fin de l'été [180(S]S M. de Chateaubriand, ayant achevé les Martyrs, voulut, pour en surveiller l'impression, passer l'hiver à Paris. Nous louâmes, pour trois mois*, un appartement rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Fiorentin, chez une marchande de crème*. Ce fut dans cette maison, qu'un an auparavant, chez M'"'' de Las-Cases-, je fis la ronnaissance de la duchesse de Duras ^

^809. — Vers le mois de . . . , nous apprîmes

les attendait pas. En arrivant, l'Empereur s'est rendu chez le Pape, qui était en conversation avec des cardinaux et des prélats... Le lendemain mercredi,... au retour de chez l'Empereur,... le Pape s'est rendu chez S. M. l'Impératrice... » (Journal de l'Empire, vendredi 29 janvier 1813.)

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