JULES TROUBAT
I. Sainte-Beuve est mort le i3 octobre j86g. Ce recueil de notes et de pensées devait paraître de son vivant, ainsi que l'indique l'Avertissement ci-dessus, dicté par lui Le secrétaire n'était ici qu'un prête-nom. Ce projet fut abandonné après la publication du tome XI des Causeries du Lundi , dans lequel l'éminent critique avait fait entrer un grand nombre d'extraits de ses cahiers. Le présent volume, resté inédit, alla toujours grossissant jusqu'à la mort de Sainte-Beuve. Il fut un moment destiné à compléter les Souvenirs et Indiscrétions, dont il justifiait le titre ; mais ce petit ouvrage, grossi pendant les loisirs forcés du siège, qui en avait arrêté l'impression, se trouva ensuite trop plein pour faire place aux Pensées ajournées. Nous les publions donc à part aujourd'hui, en attendant la Correspondarice et autres œuvres posthumes du maître. — Nous ne nous sommes pas cru autorisé, en l'absence de l'écrivain, à faire un choix dans ces pages ou à en altérer le texte. Nous les avons maintenues duns leur intégrité et leur vigueur, sans prendre garde à celles qui contrariaient le plus nos impressions ou nos convictions personnelles. Nous avons laissé, en un mot, à Sainte-Beuve la liberté
de tout dire, même après sa mort.
DE
'homme grossier est tout au contre -pied du sentiment des nuances morales et de l'observation des convenances. Il passe outre, il les ignore; s'il a quelque puissance dans Tesprit, comme son propos est pesant, écrasant! quel pied deléphant il met sur vous à chaque parole! S il a raison, comme il décrédite la bonne cause en
la violentant! S'il a un but, s'il est rusé, voyez-le venir, apercevez-le qui s'ébranle à 1 horizon par d'immenses circuits; ô baleine! baleine! L'homme grossier, s'il est énormément orgueilleux, a d'étranges propos de vengeance, une fois blessé par vous. — Si vous le louez moins, si vous vous taisez après lui avoir donné les plus manifestes gages, il dit lourdement de vous : c'est mon ennemi! Il ne comprend ni ne veut comprendre qu'on puisse être tout simplement tiède ou refroidi. — S'il vous a jamais rendu un service, quelque service d'argent, il s'en vante en ces moments-là, il dit devant tous qu'il vous a prêté un jour de Vargent, et croit par ce mot de Turcaret vous avoir couvert de honte. — Si l'homme qui l'a blessé est débile de santé, Ihomme grossier, au lieu de répondre, de réfuter ou de se taire, dira ou écrira de son adversaire qu'il est phthisique et atteint des poumons; et il croira l'avoir triomphalement écrasé. — S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-
propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement une ruse très permise à cela. — Quand il unit une sorte de génie à un grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à demi bâillant, il vous en demanderait encore.
Quand Janin tombe sur un grand nom bien résonnant et bien élastique, il danse à la corde dessus.
Lamartine dit en parlant des poésies de de
Vigny : « C'est bien léché; » et de Vigny, en parlant de celles de Lamartine : « C'est bien lâché. »
On venait un soir de lire tout haut du Jean- Jacques, les Lettres à M. de Malesherbes, la cinquième Rêverie, etc. C..., quand on eut fini, alla chercher je ne sais quel journal pour en lire un feuilleton : « Oh ! grâce! lui dit-on; restons sur le beau. » Il insistait en disant qu'on ne pouvait pas toujours demeurer dans les hautes régions. « Oh! n'imitons pas Thérèse, dit alors quelqu'un, qui, aussitôt le grand homme mort, se mésallie. »
Liszt, enfant de talent mais affecté, a une manière d'en agir avec les hommes qui ma donné le secret de sa manière de jouer du piano : c'est d'être à la fois au même moment sur les touches les plus extrêmes, les plus
éloignées, par une célérité presque impossible, à la fois à M. de Lamennais, à la princesse Belgiojoso, à M. Ballanche et à M"^ Sand, etc.; mais il réussit moins à tirer de l'accord de ces personnages que de Tinstrument. On y voit le tour de force et la grimace : ce sont les défauts de son jeu.
Mais il a la nature noble, élevée, et de la générosité, et l'enthousiasme, chose toujours rare, que ce soit au cœur ou au front!
(Thiers, premier ministre, 22 février 1836.) — Allez, triomphez, tirez-vous des mauvais pas et des mauvaises paroles ! que Mercure vous porte de ses six ailes : croyez-vous le Génie de ces temps. Mettez dehors les maréchaux de France, et ces autres aussi qui passaient, hélas ! pour trop philosophes. Soyez seul, et faitesvous, pour vous croire plus grand, un piédestal, une colonne de tout ce qui se peut de monu-
ments d'art, d'obélisques à grands frais rapportés, de vases étrusques, de pots cassés... Que vos complaisants s'y ajoutent, que les convives de vos villas et de vos folies s'empressent, le dos voûté, et y servent, aux quatre faces, de cariatides... Allez, allez au bout, et vous ne ferez jamais qu'il y ait sur votre colonne autre chose que la statue du plus spirituel des marmousets !
Janin a de l'entrain. — Oui, mais parce que le train de derrière (l'idée) se détache bien souvent et ne suit pas.
Il y a des critiques qui n'ont qu'une manière et qui ne savent nullement la modifier selon les sujets : le sémillant par tempérament et par genre sera sémillant partout et toujours;
le raisonneur pédant ne vous fera grâce de sa dialectique en aucune rencontre.
Janin grimpe sur Dante et gambade au plus haut; Planche fait de l'algèbre avec Manon Lescaut.
Le peuple de Paris est peut-être celui de tous qui comprend le mieux que la vie n'a pas même des jours, mais seulement des heures : aussi, dès qu'il fait une belle matinée, une heure de soleil, voyez comme il en jouit et comme la rue s'émaille.
En avançant dans la vie, bien souvent, lorsqu'on paraît bonhomme, on est faux, et lorsqu'on paraît caustique, on est bon.
J'ai dit que Scribe est le seul auteur comique du temps; mais il y a bien d'autres comiques
encore de ce temps-ci et dans un genre plus élevé : Cousin, par exemple, qui est un perpétuel Phédon de haute comédie ou même de comédie italienne, un Phédon- Scapin. Par malheur, dans ces grands comiques qui courent la rue, la comédie est toujours à un seul personnage (1840).
(Extrait d'une lettre à M'"^ ..., de Lausanne). — « Savez-vous, chère madame, que cela rentre bien dans mes idées de gloire d'apprendre que vous lisez mes vers en tête-à-tête avec Mickiewicz> Voyez-vous! la plus grande gloire des poètes morts ou absents consiste à ce que les vivants heureux et présents les lisent pour en faire un accompagnement et un prétexte à leurs pensées : le piano du fond pendant lequel on cause.
« La Rochefoucauld a dit : « Nos actions sont « comme les bouts rimes que chacun fait rap-
« porter à ce qui lui plaît. « Jugez si cela est encore plus vrai de nos vers.
« Je donnerais donc tout l'honneur d'être lu par vous avec lui au bonheur de lire près de vous ses vers et le Faris ou le sonnet en Q/lh! Q4h! ou n'importe quoi interrompu par une parole de vous, par un sourire ou par de fous rires.
« Et si, lui, Mickiewicz, en était lier, il serait bien bon enfant vraiment! — « Je serais « bien fâché detre immortel, dit Heine (le « poëte), parce que si je l'étais, immortel, je « m'apercevrais bien vite que je ne le suis « pas B (1840).
La critique pour moi (comme pour M. Joubert), c'est le plaisir de connaître les esprits, non de les régenter.
Mérimée est le caractère le plus résolu : une
fois un parti pris, il y tient. Un trait de son enfance et qu'aime à raconter sa mère le peint à jamais. Il avait cinq ans; il avait fait quelque petite faute. Sa mère, qui était occupée à peindre, le mit hors de l'atelier en pénitence et ferma la porte sur lui. A travers cette porte, l'enfant se mit à demander pardon, à promettre de ne plus recommencer, et il y employait les tons les plus sérieux et les plus vrais. Elle ne lui répondait pas; il iit tant qu'il ouvrit la porte, et, à genoux, il se traîna vers elle, suppliant toujours et d'un accent si sérieux, et dans une attitude si pathétique, qu'au moment où il arriva en sa présence, elle ne put s'empêcher de rire. A l'instant il se releva, et changeant de ton : « Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'on se moque de moi, je ne te demanderai plus jamais pardon. * Ce qu'il fit. Ainsi en tout : comme il vient un moment, et très-vite, où notre sérieux est en pure perte et où les choses nous éclatent de rire au nez, il se le tint pour dit, il ne leur demanda plus jamais pardon en
rien, et contracta Tironie profonde (1841). — Dès 1 âge de cinq ans, s'il avait su le grec à cet âge, il aurait pu prendre la devise qu'il porte gravée sur son cachet « MsjjLvaa' ixTziGTeiv, Souviens-toi de te méfier ! » (Un mot d'Épicharme.)
M. I.ainé n'était pas un homme d'Etat, c'était un orateur, un artiste, vif, sensible, susceptible, légèrement envieux, self tormenter, le Girodet de la politique.
On a beau dire, il y a beaucoup de conscience à la Chambre des Pairs , disait - on devant M. de Talleyrand. « Je crois bien, répliqua celui-ci, voyez Sémonville, rien qu'à lui tout seul il en a trois. »
La poésie de Fontanes est comme une pâte
colorée qu'il applique sur du papier blanc, (Pensée inédite de M. Jouberl.)
On n'est jamais jugé que par ses amis.
Posséder vers l'âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois , une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié.
Il en est de qui la montre s'arrête à une certaine heure et qui ne marquent désormais que cet âge-là. Le prince de Ligne n'eut jamais que vingt ans. M. Pasquier a eu volontiers de tout temps la cinquantaine. M. Siméon a été jusqu'à la fin un homme de cinquante -cinq ans dans toute sa fraîcheur.
On n'est jamais sûr, disait l'autre jour
M. Royer-Collard, que lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un magnilique discours à la tribune, si on le rencontre dans les couloirs de la Chambre et qu'on le félicite, il ne vous réponde à l'oreille : « Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car entre nous je suis le Père Eternel! )) (Décembre 1841.)
Nous ne savons bien que notre temps, et dans notre temps que notre propre génération. Jeunes, en arrivant, nous ne voulions pas croire à la corruption : elle était dans une génération autre et plus âgée, et comme à un autre étage que nous. Nous Tapercevions de loin et la maudissions, nous promettant d'en rester purs. En avançant, et en voyant notre génération à son tour y tremper, nous nous sommes mis à y croire, mais à y croire trop alors, et comme à une chose nouvelle et pire que ce qui a précédé. Illusion! seulement nous voyons mieux
i6 LES CAHIERS
aujourd'hui et plus en plein; nous sommes arrivés au point de vue.
J'ai plus piqué et plus ulcéré de gens par mes éloges que d'autres n'auraient fait par des injures.
Rien de plus commun de nos jours que l'infatuation de certains esprits qui se croient Dieu, fils de Dieu, archange. Pierre Leroux se croit Dieu... De Vigny se croit archange.
Pour Lamartine, il est bon prince, il se contente d'être un séraphin.
Malheur aux hommes à la mode, surtout aux poètes! Voiture a été mis en pièces par lés femmes comme Orphée.
Avec les femmes aimées qui nous ont repoussé, rompre : mieux vaut une rancune aimante.
Avec les femmes amies qui nous ont souri, continuer de vivre dans un doux oubli reconnaissant.
Mignet n'est pas, à proprement parler, un homme d'esprit : c'est un homme de mérite et un écrivain de talent.
M'"*' de C... est menteuse; elle ment sans but, sans prétexte, à tout propos et hors de propos. La vieille marquise d'Aguesseau la compare à ces bons cuisiniers qui font de temps en temps un extra pour s'entretenir la main.
La vue d'un singe humilie l'homme : j'appelle cela un échec au roi.
Mignet se recommande par l'ensemble, par la gravité, par l'ordre, et aussi par un certain éclat d'expression, plutôt que par la sagacité.
Cousin est un étourdi de génie.
Peisse, un de ces écrivains discrets et rares que deux ou trois hommes d'imagination (Thiers, Cousin) font profession d'admirer beaucoup pour se donner des airs judicieux.
Il y a des gens qui ont le mot heureux, le mot propre pour qualifier les hommes ou les œuvres. M'"^ de Nansouty disait sérieusement des Q/lmschaspands de Lamennais : « C'est suave, il y a des choses suaves. » M. de Girardin, le veneur, disait hier de Hugo : « C'est le plus charmant causeur! » Je ne sais qui
disait de M. de Turenne que c'était un joli homme.
Cousin porte dans tout ce qu'il écrit une personnalité qui vraiment serait parfois outrageuse, si elle n'était toujours un peu plaisante.
L' allure ordinaire de Cousin est celle d'un vainqueur : Veni^ vidi. vici; il court, il triomphe, il se glorifie. Il monte continuellement au Capitole.
Il monte au Capitole, même quand il parle de Pascal, c'est-à-dire d'un homme qui monte le Calvaire.
L'ode de Victor Hugo est conçue, exécutée harmoniquement plutôt qvC harmonieusement .
Ce n'est que de nos jours qu'on a bien com-
pris l'ensemble, la synthèse du moyen âge : Dante, Vincent de Beauvais et une cathédrale.
Thiers dit de M. Guizot : « Guizot est un grand orateur, un grand homme de tribune... mais n'allez pas vous étonner! en politique, Guizot est bête. » Cela veut dire que comme homme d'État, comme ministre, Guizot manque d'idées, et c'est juste.
En revanche, Guizot dit de Thiers, qui voit de loin et qui de près s'engoue et n'y voit goutte : « Mon cher, vous devinez et vous ne voyez pas. «
M. Mole me dit (à un moment de froideur et de calme impartial) après avoir fait l'éloge de M. Guizot sur bien des points : « Mais il n'y a point d'homme qui soit moins homme d'État que lui. »
Avoir des moyens ^ il a des moyens, en parlant de quelqu'un, est un mot très juste : c'est le powers des Anglais. Cela ne veut pas dire précisément que ce quelqu'un a l'idée, l'invention, l'originalité, mais qu'il peut être appliqué à beaucoup de choses, qu'il en a l'aptitude, l'intelligence prompte, l'exécution facile ou brillante, les moyens enlin.
Lhomme vertueux, c'est-à-dire l'homme sérieux^ cTuouiïaî'o;, ce mot a tout son sens chez les Grecs et chez Aristote; et il m'explique bien tout ce qu'entraîne avec elle la qualilication contraire, celle d'homme léger. Un homme léger ne saurait être vertueux.
Dans l'admirable et complète analyse de la vertu et du vice par Aristote qui se lit au chapitre i^"" de VoAnthologie de Stobée, je remarque pourtant qu'il manque parmi les vices Idi fausse
grandeur ((J^suâo-f^-eyay.otJ^u/ia), et qu'Aristote y range parmi les vices et à la suite de la petitesse d'âme le manque d'espoir, l'humilité (We^.TTiaTia, TaireivoTr,;), et cela sans faire aucune réserve. En effet, l'âme humaine, selon Aristote, si complète que la vît ce grand génie analytique, n'est pas l'âme humaine et chrétienne selon saint Augustin. La nature humaine a pris réellement, sous et par le christianisme, des plis et replis qu'elle n'avait pas auparavant; l'humilité, le découragement ont pu devenir vertu ou y mener; la grandeur d'âme, plus simple et plus saine chez les Anciens, s'est alambiquée, raffinée par la chevalerie, et on en a eu le jeu, qui est devenu un vice. Aristote avait affaire évidemment à une nature humaine qui n'avait point passé encore par le confessionnal et par les Cours d'amour. L'homme, à force de s'agenouiller, ne s'était pas encore plié en deux, et on ne s'était pas habitué à couper, comme on dit, un cheveu en quatre.
Chacun en ce monde se crée une forme d'idéal et poursuit un rêve de bonheur. Ce rêve et la forme qu'il revêt diffèrent dans chacun. Il dépend et de la nature originelle et des premières circonstances de la vie; l'àme qui a conçu une fois et nourri son secret désir 7 revient obstinément à travers tout. Dans la jeunesse, ces diverses formes d'idéal ont 1 air de se ressembler chez la plupart; il y a quelque confusion possible ; mais passé la jeunesse et ce nuage doré enfui, on découvre mieux la diversité; ch?cun reprend son sentier, même aride, et le suit avec moins d'espoir d'atteindre. On fait moins de concessions à l'idéal des autres, on esi moins disposé à y mêler le sien et à Tamalgamer. L'idéal de deux êtres, s'il se trouve le même et si la rencontre se fait à temps, cet idéal partagé, c'est le souverain bonheur ici-bas, c'est TÉden de Tamour. Mais, encore une fois, la jeunesse enfuie, il y a moins de chances à cette rencontre; il semble que les âmes sont devenues moins souples et moins
susceptibles de se fondre l'une dans l'autre. On s'essaye, on se côtoie encore, on sent même qu'on a besoin Tun de l'autre, et pourtant on ne se confond pas. Telle âme a pour secret idéal l'estime, l'opinion; elle a tant fait pour la conquérir et la garder jusque-là,, qu'elle ne peut se décider un peu tard à n'en tenir compte. L'autre a pour secret objet de son ambition je ne sais quel stoïcisme auquel elle tient par gageure et pour y avoir sacrifié déjà bien des fleurs : un stoïcisme mêlé de dédain et d'ironie, c'est l'idole de quelques jeunes femmes distinguées après la première jeunesse. Telle autre qui n'a jamais rien goûté ou qui a été trompée, et qui se dit qu'il est trop tard , aspire à la sécheresse et y réussit. Vous avez beau, en causant avec ces femmes dans la familiarité et l'intimité, leur présenter un idéal à vous, un idéal de tendresse et d'affection partagée, il suffit qu'il ne leur représente pas exactement le leur pour qu'elles le repoussent et qu'elles lui préfèrent leur triste pis-aller. Qu'y faire ?
Vos formes d'idéal secret ne sont pas les mêmes, vos perspectives prolongées de bonheur ne se rencontrent pas, et vous ne regardez pas en cette vie la même étoile.
Une des plus vraies satisfactions de l'homme, c'est quand la femme qu'il a passionnément désirée et qui s'est refusée opiniâtrement à lui cesse d'être belle.
On devrait écrire en lettres d'or sur la muraille de telle Académie, où il y a tant de savants et si peu d'inventeurs, cette belle pensée de Varron :
« Se faire gloire de ce qu'on a appris et non de ce qu'on a découvert est tout aussi insensé que le serait de tirer personnellement vanité d'un cerf qu'on aurait reçu d'un chasseur. »
Condé, Marlborough, Eugène, sont morts en enfance.
Bolingbroke, dans ses lettres à Swift, dit qu'il ne se pardonnera jamais d avoir été aussi longtemps la dupe de son ancien collègue et chef de cabinet, Harley, comte d'Oxford : o Mais, ajoute-t-il, en voilà assez sur ce personnage que je ne puis démasquer comme un fourbe^ sans m' accuser moi-même d'être un sot.» Heureux qui n'est pas dans le cas de Bolingbroke! il n'a pas les mains liées, ni la langue.
De ce qu'il y a quelques poissons qui bondissent hors de leur élément et font mine de vouloir voler, en faut-il conclure que l'espèce entière est destinée à voler en effet et à passer, après la mort, à l'état d'oiseau r^ C'est pourtant ainsi que l'homme a raisonné pour l'homme.
Les hommes n'ont pas encore trouvé le moyen de donner à cette vie humaine tout son ressort et toute sa consistance, sans imaginer au-dessus une autre vie supérieure qui fait l'office de pompe aspirante.
Ne pourra-t-on donc jamais assigner à cette vie-ci, prise en elle-même et telle qu'elle est, ses devoirs, son sens et son but }
Hugo, Lamartine^ ne font que transporter, sur les matières et les thèmes dits politiques, leur faculté lyrique ou descriptive ; ils font l'analogue d'une Harmonie ou d'une grande Ode, ils le font en prose avec une transposition plus ou moins habile, selon les conditions nouvelles ; mais, en faisant cela, ils se croient des hommes politiques. Erreur d'enfant !
Lamartine excelle à ce jeu depuis déjà longtemps : Hugo aujourd'hui s'y essaye — avec pesanteur (1846).
Depuis son accident, Villemain dit du bien de tout le monde , lui qui auparavant était le plus méchant singe. Ainsi M. de Forbin, quand il fut devenu idiot, disait chaque fois qu^on nommait quelqu'un devant lui : Brave homme! et Forbin était également un homme à épigrammes malignes. Mais , se sentant désarmés et à la merci des autres, ils demandent grâce.
Comme ces enfants gourmands qui profitent de ce qu'ils viennent d'être malades pour se gorger de douceurs et de confitures, Villemain, depuis son accident, use et abuse de l'intérêt universel pour se gorger des louanges que chacun lui prodigue et pour se faire gratter à toute heure et partout sur sa bosse de vanité littéraire.
Un jour que Villemain s'amusait à persifler et à griffer Viennet, qui avait parlé à l'Acadé-
mie dans un autre sens que lui, et qu'il disait à l'auteur à'oArbogaste , en sortant de la séance : « Mais je ne sais, mon cher ami, pourquoi vous m'en voulez ainsi } j'ai toujours été très-bien pour vous. Je goûte beaucoup vos fables, si j'aime moins vos tragédies... — Eh ! que voulez- vous, mon cher, répondit en l'interrompant le brusque original, qui pour un maître sot a parfois de Tesprit, nous avons tous notre Cromypell! ^ Villemain resta sur le coup et s'en alla sans mot dire. M. Royer-Collard, présent, dit à Viennet : f Bien touché , monsieur! » — Dès qu'on va droit sur Villemain, il recule et \\ fouine^ comme on dit. Une plaisanterie surtout le rabat et Péteint.
On peut dire quelquefois de Viennet qu'il a la sottise spirituelle.
Le talent littéraire (chose triste à dire) de