‹ Les Cahiers de Sainte-BeuveChapitre 5 sur 12 · IJ2 LES CAHIERS · texte numérisé non relu

IJ2 LES CAHIERS

... Groupe charmant, groupe regretté; il n'y a de force et de charme en littérature que par là. 11 y avait alors des groupes : celui d'Auteuil; celui de Ducis, Andrieux, CoUin, Picard, Campenon; — celui de Chateaubriand, Fontanes, Joubert, était assurément le plus jeune d'avenir et le plus distingué; aujourd'hui il n'y en a plus : — des individus rapaces, séchés par Fambition, qui veulent des instruments, des agents...

« Je n'aime pas beaucoup les femmes ni le jeu, disait un jour Napoléon parlant à M. Galloix, — enfin rien : je suis tout à fait un être politique. »

a Aussi ne suis-je pas tout à fait étranger à des idées religieuses, » dit-il un jour au général Sebastiani et au comte de Flahaut, après leur avoir donné des raisons pour ne pas se tuer. — C'est dans cette mesure que Napoléon

était religieux, pas plus. On a exagéré cela dans le récit de ses derniers moments.

Nos auteurs dramatiques et nos romanciers sont uniques. Ils vivent la plupart comme de gais et spirituels chenapans, avec des filles, avec des cocottes, avec des femmes mariées ; ils ne se gênent en rien et s'en donnent à tire larigo. Mais dès qu'il s'agit, dans leurs inventions littéraires, d'un adultère, cela devient une affaire de tous les diables et comme si le cas était pendable au premier chef. Ils oublient qu'il n'y a rien de plus commun en fait, et rien qui, dans le train ordinaire de la vie, tire moins à conséquence. Je comprends à ce sujet l'indignation de ce brave Sarcey, qui, à voir tant de bruit et souvent tant de sang répandu sur le théâtre pour une simple omelette au lard^ s'écrie :

« Je ne puis plus parler de cette question avec sangfroid. Le théâtre nous en a tellement excédés que je

suis enfin sorti des gonds ! C'est ennuyeux, à la fin, de voir sur le théâtre tant d'amants, de maris, de fils empoisonnés, assassinés ou mourant de douleur, quand les suites de ce petit accident sont si rares dans le monde ! a Ah ! Sganarelle, aimable Sganarelle ! ingénieux Sganarelle! Sganarelle des anciens temps! où es-tu, toi qui avais tant de bon sens, de gaieté et de philosophie? Il me semble t'entendre :

Si ma femme afalUi^ qu'elle pleure hien fort.

Mais pourquoi^ moi, pleurer j puisque je li' ai point tort?

Qiiand j'aurai fait le brave ^ et qiCun fer^ pour ma peine.

M'aura d'un vilain coup transpercé la heàaine^

Que par la ville ira le bruit de mon trépas j

Dites-moi^ mon honneur y en serei-vous plus gras ?

La bière est un séjour par trop mélancolique

Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique.

Et quant à moi, je trouve^ ayant tout compassé.

Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé.

Quel mal cela fait-il?...

Rien ne juge mieux les générations littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et comme frénétique dont tous les jeunes

DE SAINTE-BEUVE. ijs

ont été saisis, les gloutons pour Balzac et les délicats pour Musset.

II y a des choses une fois dites et bien dites qui ne se rediront plus, du moins comme cela : il faut les noter.

John Lemoinne a le bon sens piquant et acéré, même légèrement impertinent. Saint- Marc aussi a le bon sens impertinent, mais comme une marquise a le nez retroussé. Chez John Lemoinne, c'est plus bref et plus incisif; c'est tout nerf et tout acier.

Moîîtalembert. — Puisqu'il parle tant de liberté, que ne faisait-il usage une bonne fois de sa liberté de jugement pour se débarrasser

de toutes ces crédulités et contradictions absurdes dont il formait son catholicisme idéal et impossible, et qui ont mis toute sa vie à la gène}

Un soir on avait parlé, chez l'ancien chancelier Pasquier, de Marie-Antoinette ; la question de ses amants avait été mise sur le tapis. M. Pasquier, âgé de quatre-vingt-dix ans, était parti, à ce propos, vif, brillant, comme un jeune ancien royaliste, comme un chevalier de la reine en 89. Après le dîner et dans la même soirée, M. Giraud, de l'Institut, alla faire visite à M'"^ de Boigne, qu'il trouva seule, et se lit un plaisir de lui raconter la belle vivacité du chancelier et sa défense de l'immaculée Marie- Antoinette. Là-dessus M"^ de Boigne, née au sein de l'ancienne cour, élevée sur les genoux de Mesdames, filles de Louis XV et au fait par la tradition directe de tout cet intérieur de Versailles et de Trianon, n'y put tenir, et dans un

beau mouvement d'impatience, reprenant le ton d'une grande dame vis-à-vis de l'ancien robin qui parlait de ces choses avec tant d'assurance, elle s'écria d'un accent que rien ne saurait rendre : <i Et qu'en sait-il, Pasquier> »

Nous avons le malheur d'être tombé dans la disgrâce de cette famille napoléonienne, patriarcale et chrétienne des Cassagnac, si chérie. comme on sait, de S. M. l'impératrice.

J'admets d'avance que l'abbé Dubois vaut mieux que sa réputation; mais il suffit qu'un homme d'État ait une si mauvaise réputation pour annuler ou paralyser en grande partie le bien même qu'il peut faire. En politique on n'est pas ce qu'on est; on est ce qu'on paraît

être. La déconsidération, une fois acquise, ne se perd plus.

Les bonnes intentions, les bienfaits même, ne sont jamais comptés aux souverains s'ils n'y joignent la force et Tautorité.

J'ai eu affaire dans ma vie à bien des familles pour des notices biographiques. Les familles en général (sauf quelques exceptions bien rares) sont l'ennemi de la littérature. Le public qui nous lit croit tout naturellement que ce que nous écrivons d'agréable pour elles doit plaire aux familles et est même quelquefois arrangé exprès en vue de les flatter. Eh bien! non. La plupart du temps, elles sont mécontentes; elles nous feraient un procès si elles l'osaient. Elles

ne seraient satisfaites que si nous parlions d'elles en des termes qu'elles-mêmes dicteraient.

Pauvre Vérité, vérité vraie, vérité nue, que de peine on a à te faire sortir de ton puits, et quand on est parvenu à t'en tirer à demi et à mi-corps, que de gens accourus de toutes parts, qui ont hâte de t'y renfoncer!

J'aime la province quand elle est elle-même, quand elle ne singe ni ne fronde Paris.

La Chanson depuis Béranger. — Elle n'est pas morte : Henrion (les Fleurs fanées) , Festeau, Bérat, Nadaud, Pierre Dupont, Gustave Mathieu, Fernand Desnoyers, Dupré (l'anatomiste), Colmance (l'auteur de Ohé! les petits

agneaux et des Bottes à Bastien)^ Darder, Alexandre Dumas (En me promenant un soir au rivage), etc. — Un jour que je serai de bonne humeur, je ferai un article sur la Chanson.

Champfleury ne croit pas que ce soit une supériorité en littérature que d'être cruel, inhumain et dépravé.

Avoir le Saint-Louis de Joinville, — le Saint- Louis de Tillemont, — le Saint -Louis de M. de Wailly, — le Saint-Louis de M. Zel- 1er, — le petit Saint-Louis de M. de Chennevières.

Q^ffaire Clemenceau. — Ce roman a le don

d'irriter tous ceux qui cherchent avant tout dans le roman Tembellissement ou l'oubli de la vie.

A propos du nom de Guemené que les correcteurs d'imprimerie veulent absolument écrire Guéméné. — Les modernes ont la très-mauvaise habitude de tout accentuer à Texcès : il semble que la prononciation ne puisse faire un pas sans un accent qui la guide. Cela est surtout vrai des noms propres : Perler^ Seguier, Guenegaud, etc. Quant à Guemené. on n'a qu'à ouvrir le Moreri à l'article T{phan, et on verra que l'introduction des accents est tout à fait moderne. J'ajouterai que ces accents dénaturent la prononciation du nom qui , dans l'ancien monde, était beaucoup plus légère.

Je pourrais (si c'était convenable) citer un écri-

vain moderne, un académicien, qui a Tune des qualités, la pureté, et qui manque absolument de l'autre, la netteté : il a la pureté, au moins en bonne partie; car il n'emploie jamais que les mots anciens et reçus dans leur acception la plus usitée, la plus naturelle ; il n'a nullement la netteté, car telle de ses phrases est mémorable par l'enchevêtrement, par la lenteur, la longueur, le traînant : il y a de lui une phrase connue à l'École normale sous ce titre : « La phrase qui a besoin de poteaux. »

Beyle a eu trois disciples : Duvergier de Hauranne, Jacquemont et Mérimée.

La politique a affranchi Duvergier de Hauranne; son voyage dans l'Inde a émancipé Jacquemont. Mérimée seul est resté plus disciple de Beyle et plus marqué à son coin qu'il ne le croit. Ne craignant rien tant que de paraître sensible, de paraître et d'être éloquent, ayant

peur du ridicule, se garant du trop de talent et de l'apparence de la déclamation jusqu'à ne pas fuir la sécheresse.

Miss Clarke ( M'"« Mohl ) disait de Beyle et de sa manière saccadée et presque rogue de causer et de lancer ses traits : « Il a de l'esprit par chiquenaudes. »

Le critique n'a pas le don de deviner le talent caché qui n'a pas encore jailli. Il n'est pas comme l'abbé Paramel qui, une branche de coudrier à la main, découvre les sources cachées.

Début d'article. (Un jour que je reviendrai sur un même sujet pour la seconde ou la troisième

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