I. Adolphe Nourrit
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Comédie, au restaurateur Pinson, successeur d'Edon et qui avait ce nom sur son enseigne. Il lui exposa que son épouse, M™^ Lemercier, Edon de son nom, et nièce dudit prédécesseur, ne pouvait passer dans cette rue sans que ce nom en vue lui fit mal au cœur : il le sommait d'avoir à le supprimer. Mais le bon M. Pinson , qui était un peu de la race des bourgeois de Molière, répondit que c'était son titre de noblesse, à lui, dêtre le successeur d'Edon, et qu'il garderait mordicus son affiche et son enseigne.
II en est de l'humanité en masse comme de bien des hommes en particulier : elle voudrait bien se faire passer pour ce qu'elle n'est pas.
M. Villemain a l'épithète heureuse; l'autre jour, à l'Académie, dans un rapport verbal à
propos du livre des oAntoniiis de M. de Champagny, il a parlé de la décadence intenniîiable du paganisme. C'est comme quand il a qualifié V inflexible douceur de Pie VII. Epithètes et alliances de mots, c'est son fort, c'est son art.
Dans sa dernière maladie, qu'il ne croyait pas mortelle, prenant les peaux de son cou amaigri, Talma disait : « Voilà ce qui ne fera pas mal pour le visage du vieux Tibère. »
Ce que c'est que de manquer de littérature, même lorsqu'on est un homme d'un grand talent! Dans son discours du 15 septembre (1867), à Nantes, M. Rouher célébrant M. Billault termine en disant que l'histoire lui assignera sa place « au premier rang de cette Pléiade de grands hommes qui, depuis 178^, ont illus-
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tré nos Assemblées parlementaires. » Or la Pléiade n'est composée que de sept étoiles, de sept noms : et depuis 1789, si Ton choisit sept grands orateurs seulement, M. Billault ne sera ni au premier rang ni même l'un des sept. Mais M. Rouher n'a jamais su, littérairement pas plus qu'astronomiquement, ce que c'est qu'une Pléiade : de là sa faute, plus en vue encore au terme et au sommet d'une péroraison. Il a cru évidemment que Pléiade signifie simplement une grande quantité, et c'est ainsi que se trahit le manque de littérature fine et première, O Cicéron, que tu as eu raison de tant exiger pour ton orateur !
Eu7-yale n'est pas un méchant homme, mais il est faible sous son air de roideur. Et de plus il est essentiellement maladroit. Il est rare que son premier mouvement ne soit pas une gaucherie et une balourdise. Mais il emploie ensuite
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tout son esprit, son ingéniosité, sa subtilité de sophisme, à raccommoder, s'il se peut, sa maladresse et à se tirer du pétrin où il s'est mis. Il ne parvient jamais à s'en dépêtrer qu'à moitié.
La lille de M. Royer-Collard (M"" Andral) disait de son père : « Sa raison a des gaietés contre lesquelles il ne se tient pas assez en garde. » Et en effet à ces heures de soi-disant gaietés et quand il était en belle humeur, il n'épargnait personne, il était impitoyable.
8 décembre 1867. — Eh bien! voilà le gouvernement parlementaire en pleine fonction. Vous êtes contents, Messieurs. Ce que j'admire une fois de plus, c'est comme notre nation est une nation de montre, de spectacle, d'émotion dramatique. Ils sont tous, même les chroni-
qiieurs libéraux et les correspondants du Journal de Genève, à s'émerveiller sur leiFet et les péripéties de cette séance du 5, oii l'on a vu M. Rouher s'engageanr graduellement jusqu'à dépasser le but, traîné à la remorque par deux acolytes imprévus, M. Thiers et M. Berryer, et en venant à laisser échapper du haut de la tribune ce fameux mot Jamais! qui a toujours porté malheur à ceux qui l'ont proféré. Ces messieurs, spectateurs privilégiés de la séance, sont tout heureux de vous faire assister à ce bête de triomphe de M. Chesnelong : ils oublient le fond et le fait, qui est ce misérable pouvoir temporel, une dernière honte de la civilisation, et ils ne voient qu'une des scènes accidentées de l'éloquence parlementaire, objet littéraire de leur culte. Ils oublient de flétrir en M. Thiers celte dernière palinodie qui le range, lui, l'enfant de la Révolution, parmi les conservateurs à la suite de feu Metternich. Ils oublient tout. Et c'est ainsi que notre nation recommence indéfiniment le même jeu, sans
que l'expérience y serve. Rem militarem et argute loqui : les fusils chassepots et les pantalonnades de M. Thiers.
II faut écrire le plus possible comme on parle, et ne pas trop parler comme on écrit.
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Extrait d'une lettre à M"^ Hortense Allart, sur Guizot : « (Ce 20 octobre 1868.) Que vous dirai-je pour renouer l'entretien > Tous ces livres de Guizot et ces articles par lesquels il cherche à prolonger son importance ne sont pas grandchose au fond ; sous une forme assez ferme et parfois heureuse, ce sont des idées superficielles, et il n'y a véritablement réponse à rien. Il a beau faire, je ne puis me raccommoder avec cette façon hautaine et personnelle, et je ne comprends pas qu'un homme qui a
présidé à un tel naufrage et qui y a aidé de toutes ses forces s'obstine à venir donner des leçons de bonne navigation. »
O France, patrie des idoles, qui les détruis et qui les refais sans cesse, qu'une seule qualité, si elle t'agrée, éblouit et fascine au point d'entraîner à tes yeux toutes les autres ! peuple qui oublies si bien ce qu'il te plaît d'oublier et qui ne vois en chacun qu'une chose, celle que tu aimes à l'heure même et sur le moment, peuple indifféremment idolâtre d'un Bossuet, d'un Musset, d'un Berryer, je te salue, je m'incline en public, je me tais; mais, rentré chez moi, je me donne la satisfaction de réfléchir et d'analyser, de contrôler tes arrêts et de méditer sur la vanité de la célébrité et de la gloire. Oh ! qu'il serait bon cependant d'y introduire une part de modération, un coin de bon sens et de vérité!
rsCyf.
En France, il est honorable d'être mauvais sujet.
En France, il est méritoire d'avoir fait appel toute sa vie à la guerre civile.
En France, il est indifférent d'être ignorant et voué aux lieux communs pourvu qu'on soit éloquent.
Allons, plumes légères et bien taillées, plumes françaises et rhétoriciennes , pendant que vous y êtes, ne marchandez pas, ne lésinez pas sur l'éloge, dites de chaque nom en vogue tout ce qui est, plus qu'il n'y est, et aussi le contraire ; insistez surtout sur ce contraire pour le célébrer et le mettre en relief; cela fait bien, il n'y a rien de tel que ces sortes de gageures, et c'est même le piquant de l'éloge; louez donc, vantez, exaltez en chœur la sobriété de Musset, l'intégrité de X... ; la charité de Montalembert, la générosité de Villemain, la sévérité de Guizot, la modestie de Thiers, l'atticisme de Mignet, la
spontanéité de Michelet, le caractère de Y..., le sérieux de Saint-Marc, le tact de Z..., etc. Allez! allez! ne vous y épargnez pas; ce qui me plaît avant tout dans les jugements, c'est qu'on y fasse preuve de justesse :
A mon gré le Corneille est joli quelquefois !
... Il avait de la distinction; mais, comme les esprits distingués qui sentent quils n'ont pas beaucoup d'étoffe, il s'était fait de bonne heure très-étroite
Dans le journal le Temps du 12 janvier i86p, Michelet a célébré Paul Huet mort , dans ce
1, Note copiée textuellement sur l'un des cahiers de Sainte- Beuve. C'est un trait anonyme, saisi par lui au passage, et qui a paru assez curieux pour être conservé, bien qu'on ne puisse dire avec précision à qui Sainte-Beuve pensait en l'écrivant, J. T.
Style ému et convulsif dont il a le secret et aussi le tic.
La Fayette avait le front remarquablement fuyant; il avait un front d'émigré.
Sur la tristesse de vieillir. — La belle comtesse M..., ridole du monde et si gâtée par ses amis, ne pouvait consentir à cette décadence de l'âge. Les affections qui l'entouraient essayaient en vain de la lui cacher; elle avait encore un amant aimable et jeune, le prince P... Rien n'y faisait. Un jour, en été, se trouvant de passage à Paris, elle avait réuni à dîner quelques amis, dont étaient le prince B..., d'Alton- Shée, etc.; elle alla se promener avec eux en calèche au tomber du jour. Il y avait des instants de silence. A un moment, le prince B... avertit du genou d'Alton : M™^ M..., saisie
d'une pensée subite, venait brusquement d'éclater en larmes et en sanglots.
Tout grand talent, tout personnage en vue, en même temps qu'il a ses admirateurs et ses enthousiastes, a ses ennemis naturels, ses adversaires ou ses antipathiques, qui saisissent le point faible et piquent le défaut. M™^ Récamier, avec ce don merveilleux de plaire, n'échappait point à cette loi. La spirituelle M'"^ Hamelin, femme pleine de montant et de verve, par moments éloquente, et qu'on appelait la jolie laide, une rivale à sa manière, avait de piquantes railleries sur ce charme universel et cette faculté d'enchantement qu'on accordait à M™® Récamier; elle avait une histoire, à mourir de rire dans sa bouche , d'un serin privé , l'un des heureux captifs de M'"^ Récamier, qui s'était envolé un jour et qui revenait par ennui frapper du bec au marteau ou à la vitre pour redeman-
'il
der sentimentalement son servage. Cela ne s'écrit pas, il fallait l'entendre. C'était la parodie des adorations excitées par M'"^ Récamier.
Admirable vers du poè'te Keats, et que mon ami L... ne se lasse pas de se répéter tout en marchant :
A tlûng of beauty is a joy for ever.
A propos de l'abus de l'érudition et de la masse de documents dont on surcharge maintenant les biographies et dont Tauteur ne sait pas faire grâce au lecteur, M. Charles Clément a très-bien dit : « La peine et l'ennui nous regardent : on ne fait pas passer par la cuisine les gens qu'on invite à dîner. » (xA.rticle des Débats sur Pierre Puget, 21 février i86p.)
Vigny avait rimagination noble et haute, et l'exécution précieuse.
Telle est ma théorie sur son talent. Je la crois vraie : il a dit que non. Qui de nous deux a raison?
Musset. — Son principal mérite est d'avoir réintroduit dans la poésie française l'esprit que semblaient en avoir banni l'imagination et le lyrisme.
Lamartine était secrétaire d'ambassade à Florence et faisait l'intérim pendant l'absence du ministre de France, M. de la Maison-Fort. Un riche Anglais de passage, M. Bunbury, lui fut présenté et fut invité par lui à dîner à l'ambassade. Pendant le dîner, l'Anglais dit à M. de Lamartine qu'il avait une tille mariée à l'un des premiers poètes de France. Sur la de-
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mande du nom, il hésita et ne sut pas le dire. Lamartine énuméra alors les noms des poètes en renom qui lui vinrent, et à chacun l'Anglais disait : « Ce n'est pas ça. » Mais Lamartine ayant nommé à la fin le comte Alfred de Vigny, loriginal répondit : « Oh ! oui , je crois que cest ça. i>
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Guizot, dans son ambition dernière et sa soif insatiable d'influence , ne sachant plus où se prendre, vise à dominer — ou à paraître dominer— l'Académie (car l'apparence en tout est ce dont il se paye le mieux). Et pour cela il n'y a intrigue qu'il ne fasse. Thiers, l'autre jour, caractérisant cette dernière forme d'agitation sénile, disait : « Cet homme veut battre monnaie avec l'Académie. r>
M. Guizot ne connaissait pas même de nom
Auguste Barbier, quand il fut question pour la première fois de lui comme candidat à l'Académie ; il fallut lui expliquer qui c'était, et le lui épeler de point en point. Huit jours après, la personne qui avait pris ce soin rencontrait M. Guizot debout, prêchant et édifiant quelqu'un sur le compte du poëte Barbier, s'étonnant que son interlocuteur ne parût point le connaître et lui faisant la leçon du ton d'un homme qui n'a jamais su de toute sa vie que les ïambes et le Pianto, Ce qu'il faisait là ce jourlà, en combien d'autres occasions et sur combien d'autres sujets ne Ta-t-il pas fait! O légèreté, suffisance et faux semblant ! C'est là tout l'homme. — Ceci me rappelle un mot de M'"^ de Broglie sur Guizot : « Ce qu'il sait de ce matin, il a l'air de le savoir de toute éternité. »
La Galette de France est née du sein du sophisme; elle en a gardé quelque chose. Ce
n'est pas la marque d'un bon et brave esprit d'y écrire (Pontmartin, Boissieu).
Le duc de Buckingham a fait sur lord Fairfax des vers qui s'appliquent bien à Washington : « Il aurait pu être roi s'il n'avait compris combien c'était chose plus aisée d'être injustement grand que d'être honorablement bon. » (Cité par lord Holland, Souvenirs diplomatiques.)
Les Français aiment à apprendre ce qu'ils savent. Quant à ce qu'ils ignorent, c'est différent. Que de peine pour leur insinuer une idée neuve, pour leur faire accepter un nom nouveau, surtout étranger! à combien de quolibets on sexpose !