I. Le mot honnête en grec est ô'p-/tç. J. T
dessus de lui. Il y en avait bien pourtant qui donnaient la préférence à Euripide, pour tant de passages d'une grâce charmante et aisée, d'un pathétique pénétrant pour l'efFusion des sentiments doux et tendres : car tout cela n'est pas au même degré dans Sophocle.
Quand un homme s^est rendu célèbre par un talent reconnu dans un genre, on a peine à lui en reconnaître et à lui en accorder un autre. Sed mos est hominum lit nolint eumdem pluribus rébus excellere^ a dit Cicéron. (Bru-
tUSj XXI.)
Le genre attique est surtout l'opposé de Vasiatique; Vurbanité est surtout le contraire de la rusticité.
Il n'y a aucune vérité dans les articles nécrologiques et biographiques insérés dans les journaux et par lesquels les confrères et compères se célèbrent les uns les autres : à propos de la mort de quelque homme de lettres de la bohème , ce sont des enflures, des oraisons funèbres comme pour un Consul romain ; ou encore ce sont des grands hommes qu'on crée à l'usage des familles et pour caresser leur vanité. Mais cela avait lieu chez les Romains même, et Cicéron nous apprend (Briitus, xvi) qu'il y avait dès longtemps des oraisons funèbres qui étaient ainsi tout à Fusage des familles et où les membres qu'elles avaient perdus étaient gloritiés souvent contre toute vérité (quanquam his laudatîonibus historia rerum 7^ostrariim est facta mendosior). « On y racontait des faits qui n'avaient jamais eu lieu, des triomphes imaginaires, des consulats plus nombreux que de raison, même des généalogies fausses, en supposant que des hommes d'origine obscure se rattachaient aux familles illustres
qui se trouvaient porter le même nom... » N'est-ce pas là l'histoire de la généalogie de Balzac, qui prétendait se rattacher aux Balzac d'Entragues?
]^me (jg Y^^^ disait un jour, en parlant de, quelqu'un : « Il est d'une modestie effrénée. »
M'"® Charpentier, dont la iille qui chante à ravir avait été appareillée par son maître de musique avec une élève à voix fausse, disait : f Pour résister à un tel voisinage, il faut que la voix de Marie soit d'une justesse acharnée. » Ce sont là des expressions d'un charmant abus, comme le libido tacendi ; — être affamé de jeûne j etc.
Les Grecs modernes appellent le printemps avoi^i;, ouverture (aprilis) , parce que tout s'ouvre au printemps, le cœur de l'homme ainsi que les fleurs. — Pour dire : le soleil
s'est couché, ils disent : // a régné, ô '/iXioç sêaGtT^suaev . — Pour dire : un enfant adoptif, ils disent ^)^uyo77a((it^ enfant de mo7t âme. — Pour dire : fwer quelqu'un, on dit V assombrir, V enténébrer , GXOTovetv. — Pour dire une coquette, on dit : c'est une joueuse, -jratyvi^tapa, et aussi T^uy^'cTpa, qui se donne des airs, qui se donne des tours. — Enfin la langue grecque moderne a de ces mots jolis et pittoresques que les Grecs anciens même lui envieraient.
Au pied du Taygète , quand on parle d'un combat, pour exprimer qu'il a été terrible, le peuple dit encore : C'est comme en Troade.
A propos des mots anciens, des locutions anciennes et consacrées, qui recèlent un sens profond et qui, lorsqu'on les approfondit, se
trouvent exprimer en perfection et en toute exactitude les idées, les rapports, les devoirs ou les convenances, Sénèque, qui en donne des exemples, dit très-bien [Lettres à Lucilius, Lxxxi) : Mira in qiiibusdam rébus verborum proprietas est; et consuetudo sermonis antiqui qiiœdam efficacissimis et officia docentibus notis signât.
Les Latins, dans leur langue, ne haïssaient pas un certain vague, une certaine indétermination de sens, un peu d'obscurité, — l'obscurité des bois sacrés. — Prenez-le comme vous voulez, semblent-ils dire en plus d'un cas, entendez-le dans ce sens-ci ou dans cet autre sens qui est voisin. — On a une certaine latitude de choix. Le sens principal n'est pas absolument exclusif d'un autre. — Ils négligent l'emploi du pronom possessif, ils le mettent très-rarement. Ils n'ont pas l'article. — Magister dixit. Est-ce : le
maître a dit, ou notre maître? — Ils n'ont pas le participe présent du verbe être^ étant.
Ovide est un délicieux lascif; il excelle à exprimer le putres oculos (T£Ôpu(i.|X5voi), — des yeux brisés par le plaisir, ce que Juvénal appelle aussi oculos in fine trementes. Ovide a dit :
Adspicies oculos tremido fulgore micanteSj Ut sol a Uquida Scepe refulgec aqua.
{Arc d'aimer^ II, 721.)
Les yeux de Léda mourante, enlacée au col du cygne. Mais est-ce là remplir l'office de la poésie. > Ce n'en est pas du moins la plus belle fonction, ce n'est pas le digne emploi de l'art comme l'entendait Virgile :
Quique pii va:es et Phxbo dignu locuti.
r/S LES CAHIERS
La faute qui lit reléguer Ovide, et qu'on ne saurait deviner avec précision, peut se traduire moralement ainsi avec certitude : il se rendit coupable d'une haute imprudence. Innocent d'intention, il fut impardonnable de fait.
Pour dire les gens comme il faiit^ les gens bien élevés^ les honnêtes gens dans le langage politique, les conservateurs^ les Grecs avaient ce mot charmant : oi yapUvTe;.
Dubeux, bon latiniste et philologue, a eu pour maître en Portugal, à Lisbonne, /m Diogo de Mello e Mene^es , un Père géronimite, le Père Jacques de Mello et Mene^es, un latiniste admirable comme en ont ou en avaient encore ces nations anciennement latines.
Il y a eu à Turin une école de philologie remarquable dont le maître était l'abbé Valperga di Caluso. L'abbé Peyron et M. Mablin (Mabellini) étaient ses élèves, et aussi Boucheron.
Les anciens Grecs, pour exprimer la bataille, disaient /.^-py-'^^, la joie : joie et bataille dans ces temps héroïques, c'était une même chose.
On pourrait mettre les deux vers suivants d'Ovide comme inscription à une Bibliothèque publique :
Qjiceque viri docto veieres cepere novique Pectore, lecturis invpiciendj. patent.
{Tristes^ III, i.)
Aux beaux talents doux j'aime qu'il s'ajoute un peu de ce que Pline appelle vis. amaritiido. Aux grands talents énergiques , j'aime à sentir quelque chose de ce que Shakspeare et Wordsworth appellent meekness. — Examen apum in ore leonis erat, et de forti egressa est dulcedo [Juges j XIV, 14).
A toutes ces cérémonies académiques où l'orateur se fait applaudir en louant ses auditeurs, sa nation et son monde, il faut opposer ce que dit Socrate dans le Ménexène de Platon : « Ce n*est pas difficile de louer avec succès les Athéniens parmi les Athéniens. »
Ménexène dit à Socrate qui lui demande d'où il vient, qu'il sort du Conseil des Cinq-Cents, où Ton a choisi un orateur pour prononcer l'oraison funèbre de ceux qui sont morts à la guerre, et il ajoute que celui qui a été désigné n'aura pas cette fois le temps de se préparer
pour dire les belles et magniliques choses qu'on entend d'ordinaire en de pareilles occasions. Là-dessus Socrate lui répond que ces orateurs ont des discours tout prêts pour ces circonstances, et que d'ailleurs il ne serait pas si difficile d'en improviser un : « Car s'il fallait, dit-il, louer les Athéniens parmi les gens du Péloponnèse, ou ceux du Péloponnèse parmi les Athéniens, il faudrait alors un habile orateur pour persuader son auditoire et pour faire bonne ligure; mais lorsqu'on brigue la palme devant ceux mêmes qu'on loue, il ne semble pas que ce soit grand'chose que de réussir à louer. »
-^ee
Pour un ivrogne qui descend d'une guinguette de la barrière, voici un vers d'Ovide :
Ecce suhurbana rediens maie sohrius ade.
(Fastes j dernier livre, vers la fin.)
« Un jeune homme libertin sera un mari jaloux, » a dit un moraliste, et Ovide l'explique en disant :
Milita miser metuo, quia feci milita proterve.
Rentre en toi-même^ Octave ^ et cesse de te plaindre. Quoi ! tu veux qu'on t'épargne et n'as rien épargné!
(Corneille.)
Sur le fils d'une mère célèbre, le fils de M'"^ de Staël, par exemple, ou de M'"^ de Sévigné, on peut dire ce mot de Stace ( Thébaïde, vi) :
onerat celeherrima natum
Mater...
La gloire d'une mère est un pesant fardeau.
Solve senescentem,.. Tous les poètes ou artistes ne sont pas aussi sages que le chanteur
DE SAIXTE-BEUVE. i8j
baryton, Baroilhet, qui se vante de s'être retiré du théâtre avec sa voix.
1 Celui qui fait gracieusement les grâces, celui-là est très-doux parmi les humains : ceux qui les font, mais qui ne les font qu'après bien du temps, sont peu nobles de nature. » (Dans un morceau de la Mérope d'Euripide, cité par l'orateur Lycurgue dans son Discours contre Léocrate.) Ingrate gratia tarda venit.
Isocrate, dans son célèbre Panégyrique^ a dit : a Notre y'ûle a laissé si loin derrière elle en pensée et en éloquence les autres hommes, que ses élèves sont devenus les maîtres des autres, et elle a fait si bien que le nom de Grecs ne semble plus être la désignation d'une race, mais celle de Tintelligence même, et
qu'on appelle Grecs plutôt encore ceux qui participent à notre culture que ceux qui sont du même sang que nous^ »
Il y aurait un joli article à écrire, intitulé : De la tragédie de Rhésus, ou de Vemploi des ficelles dramatiques dans VQ4ntiquité, Je l'ai tout fait dans mon esprit.
Le sujet, d'ailleurs, est heureusement rajeuni par le talent du poëte, et Homère n'est pas copié du tout.
n nV a pas d'auteur plus substantiel que Thucydide [Qénthologie palatine, ix, 583).
Un beau chapitre de critique à écrire : Péri^
I. Ou « ... plutôt encore ceux qui ont part à notre culture qu'à notre nature. »
dès d'après Thucydide. On prendrait les trois discours de Périclès et le chapitre de Thucydide qui suit le dernier discours.
Les Grecs appelaient o^j^iitaôriç, apprendtard, celui qui se mettait trop vieux à une étude et qui l'apprenait mal. Il y a des sujets d'étude convenables et bienséants jusqu'à la iin de la vie, ceux desquels Solon disait : « Je vieillis en apprenant toujours quelque chose. » Mais il y a d'autres études qui demandent la jeunesse : les langues, par exemple. Le nom de l'antique Caton n'est pas suffisant pour nous réconcilier avec l'idée d'un vieillard abécédaire. Il y en a qui sont des types courants d'une interminable scolarité. Les jeunes gens se les montrent au doigt, ces étudiants de cinquantième année. Viguier, suivant des cours jusqu'à rage de soixante -quatre ans ; le vieux Capuron suivant tous les cours de médecine comme un
i86 LES CAHIERS
étudiant de première année, sont ridicules. Turpis et ridiciila res est elementariiis senex (Sénèquej. « Cette disposition à Tétude (chez Capuron) était une espèce d'anomalie mentale, a dit Peisse. Le désir d'instruction n'est pas moins contre nature au déclin de la vie que l'incuriosité et la paresse au commencement. Le jeune homme doit apprendre , le vieillard doit oublier; et il y a, hélas! peut-être autant de profit à l'un qu'à l'autre. «
« Le père de la gloire et de la félicité, c'est le travail, » a dit Euripide.
Et Lucien : « C'est avec la fatigue et le travail que les belles choses s'acquièrent. »
Beau mot de Pindare [Néméennes , iv) : Elle ^ it plus longtemps que les actions, la
DE SAINTE-B EUVE. 187
parole que la langue a tirée d'un esprit profond avec la rencontre des Grâces. »
Beau mot de Pindare [Pythîques , ix) :
<t Puisse jamais ne me quitter la pure clarté des Muses sonores ! »
Sur Homère : <( Je crois qu'on en a plus dit sur Ulysse qu'il n'en a réellement souffert, à cause dHomère aux doux chants, parce que sur ses mensonges à lui, par je ne sais quelle puissance ailée, il y a quelque chose d'auguste, et le génie nous séduit en nous entraînant par des fables. » (Pindare, NéméenneSy vu.)
Et pour s'arrêter au milieu d'une louange, ou à la tin d'une belle lecture : « Mais le repos est doux en tout labeur; on se rassasie
même du miel, même des fleurs enchanteresses d'Aphrodite. « (Pindare, NéméenneSy vu.)
On reconnaît tout de suite une parole des Anciens. Cette parole de Pindare de plus de deux mille ans est encore fraîche comme le premier jour ; — vérité et fraîcheur.
Ne pas avoir le sentiment des Lettres, cela veut dire ne pas avoir le sentiment de la vertu, de la gloire, de la grâce, de la beauté , en un mot de tout ce qu'il y a de véritablement divin sur la terre.
Dans Périclès, on a le type le plus noble et le plus brillant du chef populaire, d'un dictateur de démocratie par raison éloquente, par talent et persuasion.
Si l'on entendait toujours le Périclès de Thucydide, on ne permettrait plus aux Romains de se vanter^, comme ils l'ont fait, d'avoir ajouté de la solidité au génie charmant des Grecs.
Joli mot de Théognis :
« La plus belle chose est la justice, la meilleure est la santé; mais la chose la plus enchanteresse, c'est d'obtenir ce que l'on aime. »
Pindare a dit : « Loue le vieux vin, mais les fleurs des chansons nouvelles. » Ou, comme on dirait plus librement : « Vive le vieux vin et les jeunes chansons ! »
Chateaubriand finit le Génie du Christian
nisme en se posant cette question : « Quel serait aujourd'hui Fétat de la société si le Christianisme n'eut point paru sur la terre r» » Le colonel Mure, dans son Histoire de la Littérature grecque (liv. I, chap. vu, 4), se pose cette question : c Si la nation grecque n'avait jamais existé, ou si ses œuvres de génie avaient été anéanties par la grandeur de la prédominance romaine , les races actuelles principales de l'Europe se seraient-elles élevées plus haut dans l'échelle de la culture littéraire que les autres nations de l'Antiquité avant quelles eussent été touchées par le souffle hellénique? » — Grandes et belles questions qui font penser et rêver!
A Villars, à Masséna, à ces grands hommes de guerre qui ont eu des vices , il convient d'appliquer ces paroles de Périclès dans l'Éloge funèbre des guerriers morts pour Athènes :
a A ceux qui ont de moins bonnes parties , il est juste que la valeur déployée contre les ennemis de la Patrie soit comptée en première ligne; car le mal disparaît dans le bien, et ils ont été plus utiles en un seul jour par ce service public , qu'ils n'ont pu nuire dans toute leur vie par leurs inconvénients particuliers. « (Je paraphrase légèrement la un de la phrase.)
Et qui peut se vanter d'avoir été plus utile à la Patrie en un seul jour que Villars à Denain, et Masséna à Zurich?
Leur appliquer aussi ce mot de Montesquieu dans ses Pensées : « Quand on veut abaisser un général, on dit qu'il est heureux ; mais il est beau que sa fortune fasse la fortune publique. «
Homère appelle la nuit la Nuit rapide (vt/.tI Gor.) : c'est qu'il suppose qu'on y dort,
et le temps passe vite en dormant. C'est le contraire de ce qu'a dit le poëte mélancolique des derniers âges :
Qiie de fois J'ai compté les pas du Temps dans l'ombre. Quand les heures venaient sans mener le sommeil!
Le vers de Properce :
Si:Bpe venit magno fœnore tardas amor^
se trouve heureusement traduit par ce mot de » Bussy : « Il est de l'amour comme de la petite vérole, qui tue d'ordinaire quand elle prend tard. »
Le mot Urbanité j qui fut introduit et autorisé par Balzac (au xvii^ siècle) , avait déjà été employé au xv*' siècle par Jean le Maire de
Belge ^ ; mais ce mot risqué alors par un écrivain de frontière n'avait pas eu cours dans la langue et n'était pas entré dans la circulation.
Ec memini numéros sustinuisse novem^
a dit Ovide. Ce n'est pas comme Baudelaire, qui dit:
Je ne suis pas le Styx pour t' embrasser neuf fois.
Si l'envie me prend jamais de lire du Plutarque en grec , c'est la Vie de Périclès qu'il faut choisir.
1. Dans la Couronne margaritique, composée par Jean le Maire en l'honneur de Madame Marguerite d'Autriche et de Bourgogne. (Imprimé seulement en 1549, Jean de Tournes, in-fol. de 72 pages; M. Peetermans en a fait l'objet d'une brochure, Liège, 1859.)
Dire ceci à mes élèves de TÉcole normale pour leurs compositions et le pratiquer avec eux :
« Laissez l'esprit de la jeunesse libre, ne fût-ce que pour quelques heures, pour quelques pages; Tâge mûr aussi a besoin de cette liberté. Sans elle, l'esprit humain ressemble à une cloche qui touche au sol ; pour sonner, elle a besoin de se mouvoir librement dans l'air. » (Jean-Paul Richter, Vie écrite par lui-même.)
Le livre de Voâmour, de Michelet, devrait avoir pour épigraphe : tocç oO^sv Gyteç (les riende-sain). (Aristophane, les Thesmophores . V. 395-)
Le prieur Ogier, justifiant Balzac du reproche de plagiat, citait l'exemple des prédicateurs
qui prennent partout chez les Pères sans qu'on leur reproche de piller : « Nous autres prédicateurs, disait-il en riant, qui volons comme sur les grands chemins... » On pourrait dire la même chose des professeurs qui, n'ayant en vue que l'utilité des écoutants, prennent partout sans scrupule tout ce qui est bon à dire : et ils font bien ; mais s'ils viennent à imprimer ce qu'ils disent, cette méthode, qui leur est à la fois commode et nécessaire, laisse voir ses inconA'énients.
Repentina mors, optima. (Pline l'Ancien).
Et ce vœu de Beyle (Stendhal) : « Mourir d'apoplexie au coin d'une borne! »
« Nous crèverons, mon cher, nous ne vieillirons pas «, me disait Duveyrier.
Vairain, pour les armes, est au cuivre ce
que V acier est au/ery — c'est du cuivre durci moyennant un léger alliage, comme Tacier est du fer durci moyennant une certaine préparation et trempe.
Oïa 'n [;-op(p'/] ToiàSe xal 'h "^^yji, a dit Socrate chez Xénophon.
Tel le visage^ telle Vâme.
Cela est vrai si par visage on entend l'ensemble de la physionomie. — Voir dans La Bruyère^ au chapitre des Biens de fortune^ la pensée : « Les traits découvrent la complexion et les mœurs ; mais la mine désigne les biens de fortune : le plus ou le moins de mille livres de rente se trouve écrit sur les visages. »
Théophraste (dans Stobée) dit que. « l'amour,
c'est la passion des gens qui n'ont rien à faire » . Et Ovide :
OtU si tolîas. periere Cufidinis arcus.
Quand je vois, quand je lis de certaines
choses, le dégoût me prend, j'ai le cœur qui se soulève, je n'y tiens plus, et volontiers je m'écrierais avec ce personnage d'Aristophane : ^0; ijLoi \v/Arr,^), donnez-moi le bassin ! — donnez-moi la cuvette!
Jouir d'une mauvaise santé. — Tanta stat prœdita culpa (Lucrèce, v, 200). — Nous dirions un peu ironiquement : Il est doué de bien des défauts.
« Je manque de privations, » dit spirituellement Véron.
Démosthène n'était guère plus intègre que Mirabeau.
Patin me fait remarquer qu'une des plus belles épigraphes et les mieux appliquées est celle que M. de Fezensac a mise à V Histoire de mon régiment pendant la retraite de Russie; la voici : elle est prise du second livre de V Enéide :
Iliaci cineres et fiamma extrema meorum^ Testor. in occasu vestro nec tela nec ullas Vitavisse vices j Dj.na.um. ct^ si fala fuissent. Ut caderem meruisse manu...
Quelle plus belle manière et plus touchante de s'excuser, pour un soldat, de n'être pas mort, d'avoir survécu à un désastre !
J'aime à rapprocher cette citation de celle que lenfant de Corinthe lit au consul Mummius des vers d'Homère : Tpl; [y-ajcaps;! C'est
un mtme sentiment, et Virgile, pour l'exprimer, sert à Tun comme Homère à l'autre.
Virgile, à nous, est notre Ancien, un Ancien familier encore.
Tout savoir provient d'observation et dexpirience : J'ai vu est synonyme, en grec, de je sais.
Les mêmes figures, nées du mouvement et de l'impression vive de l'esprit, se reproduisent tout naturellement dans les diverses langues. Un jeune homme, condamné l'autre jour par devant la cour d'assises, s'écriait : « Je suis horriblement innocent. »
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Le savant Coray recommençait chaque année, au premier de l'an , la lecture d'Homère et
celle d'Hippocrate ; et cependant il était Grec. Quelle lecture et relecture continuelle doivent donc faire et refaire sans cesse ceux: qui ne le sont pas!
Je lis dans un article de Charles Thurot sur le Sophocle d'Ed. Tournier :
« Si Sophocle est un des plus grands auteurs de la littérature grecque, il est en même temps un des plus difficiles. Sun texte est relativement beaucoup mieux conservé que celui d'Eschyle et même d'Euripide ; mais son style savamment travaillé embarrasse très-fréquemment l'interprète, qui ne sait sHl est en -présence d'une hardiesse poétique ou d'une faute de copiste. »
C'est ce qui m'a toujours gâté Pindare et même Sophocle dans les efforts que j'ai faits bien souvent pour les goûter.
Homère, Démosthène et Camille Desmou-
lins ont usé éloquemment de la même pensée :
Si s uns craindre lu mort et U triste vieillesse ^ On pouvait toujours vivre au sein de la Jeunesse...
(Iliade j liv. XII, v. 323. — Discours sur la Couronne, — Le vieux Cordelier.)
L'illustre philologue Wolf disait dans ses cours : « Messieurs, vous ne saurez bien une chose que quand vous pourrez l'écrire sur votre ongle : tant que vous ne pourrez pas Vy faire tenir, dites-vous que c'est que vous ne la savez pas encore assez bien^ »
I. Nous sommes arrivé à la dernière de ces notes; la mort a mis ici un éternel signet à ces pages que nous venons de transcrire: le cahier de grec s'arrête au quinzième feuillet. Nous y ajoutons une lettre, qui se rattache au même ordre d'études. Elle est adressée au savant hollandais M. Cobet, en réponse à l'envoi d'une brochure: Oratio de monumentis literariim veterum sua preiio œstimandis (Leyde, 1864), sur laquelle Sainte-Beuve a écrit de sa main : « Très-précieux pour moi à cause du fond et de l'ex donc. )> J. T.
Lettre à M. C.-G. Cobet . professeur à la Faculté de Leyde.
Paris, 5 janvier 1869.
Monsieur,
J'ai reçu par les soins de M. Wescher ^ le Discours que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Nulle attention ne pouvait m'honorer davantage. Je ne suis, en ces matières, qu'un amateur du dehors, mais qui cherche du moins à deviner et à saisir quelque chose de ce que savent et possèdent les maîtres. J'ai pris grand intérêt en vous lisant ; et à voir ce règlement de compte tout nouveau, cette balance que vous établissez d'une manière sure dans cette vieille et éternelle querelle des Anciens et des Modernes, à suivre de Fœil la ligne de dé-
I. Disciple et ami du savant Diibner. — Voir sur Dubner, dans Port-Royal, t. III, p, Ciç-Cni, sa lettre relative à l'enseignement moderne du grec, — et dans les Nouveaux Lundis, t. XI, le discours de Sainte-Beuve à l'inauguration de son monument fundraire. J. T.
marcation si hardie et si nette par laquelle vous déterminez et confinez la vraie et belle Antiquité, je me suis fait une idée plus juste du caractère de cette critique délicate et ferme qui est la vôtre et que je pouvais moins apprécier dans les détails spéciaux de profonde érudition qui m'échappent trop souvent.
Veuillez agréer, monsieur, Thommage de mes sentiments respectueux,
Sainte-Beuve.
TABLE