LITTÉRATURE ANTIQUE
E faire une petite bibliothèque homérique : — les Commentaires d'Eustathe (complets); — la Scholie de Villoison (la bonne édition , pas celle de Venise) ; — Didyme (il y a une belle et nitida édition d'Homère avec les Scholies de Didyme) ;
I. Les notes suivantes sont extraites d'un cahier consacré uniquement à l'étude du grec. Sainte-Beuve y consignait le fruit de ses lectures ou de ses conversations avec de savants hellénistes. On sait qu'il étudia le grec jusqu'à la fin de sa vie. De temps en temps (nous l'avons dit ailleurs), M. Pantasidcs, son professeur et son
sa LES CAHIERS
— Butmann et les Scholics sur V Odyssée qu'il a publiées ; — Apollonius le sophiste, son vocabulaire homérique.
Voir pour la critique des beautés homériques les articles de Wilson dans le Blackwood Magaiine,
$fe$ —
Pindare. — ... 4>avTl ^' e ;i.jjLcv tout' àviapoTaTov,
Y.OLky. YLVWGy.OVT' (XNT^^OL £/,T0; e/£iv TTO^a.
Il avoue que c'est la plus grande amerami, venait lui donner une leçon; ils relisaient ensemble l'Iliade, l'Odyssée ou l'Anthologie. Nous avons conservé un Homère (texte grec, édition Boissonade) tout couvert de notes de la main de Sainte-Beuve. Nous regrettons la perte d'une lettre qu'il écrivit un jour à l'un des maîtres de l'Ecole normale, dont il avait été le collègue, M. Chassang, pour le remercier de l'avoir rangé publiquement parmi les amants de la belle Hélène. Sainte-Beuve prenait ce titre au sérieux. « Aimer et bien connaître Homère, disait-il quelquefois, c'est être à l'abri de tout faux goiit et de toute superstition. » — « La poésie d'Homère, disait-il encore (pour la peindre avec ses propres traits), c'est comme ces courants du grand fleuve Océan, qui est le père de tous les fleuves » Le recueil de notes et d'observations qu'on va lire a tout le charme d'une Anthologie à la plus grande gloire d'Homère et de tous les Anciens J. T
tume pour l'homme de connaître les belles choses et de s'en voir le pied dehors par nécessité.
Appliquer cela à la littérature grecque, à ceux qui la sentent et en sont privés.
La ville de Thèbes ayant été saccagée et presque entièrement détruite au point de rester en partie inhabitée, les Thébains parurent peu touchés de la destruction de tant de temples , de colonnes et d'inscriptions ; mais ils eurent grand soin de rétablir une statue de Mercure sur laquelle il était écrit : La Grèce décerne le -prix des flûtes aux Thébains. Du temps de Dion Chrysostome, on voyait encore cette statue unique au milieu des ruines, dans l'ancien marché. C'était le dernier orgueil de la cité de Pindare.
Ajouter peut-être ceci à l'article sur le
Virgile de Rossignol , en note, après ces races héroïques et musicales i.
( Article Béranger). Épigramme anonyme (oAnthologie palatine, xi, 8).
« Ces parfums et ces couronnes, ne les prodigue point à des colonnes de pierre, n'allume point de bûcher , c'est de la dépense inutile ; fais-moi présent plutôt de tout cela tandis que je vis ; mais en enivrant ma cendre, tu ne feras que de la boue, et le mort ne boit pas. j>
Voir la chanson de Béranger : Mon tombeau.
Qu'importe à moi que mon nom...,
(Article Désaugiers). oAnthologie palatine^ XIII. (De Nicarque, 29.)
1. Portraits littéraires, tome III, page 47. Sainte-Beuve n'a pas donné suite à ce projet de note. Elle est donc publiée aujourd'hui pour la première fois. J. T.
a Le vin, certes, est le rapide coursier du chantre gracieux; mais le buveur d'eau n'engendrera jamais rien avec génie. C'est, ô dieu du vin, ce que disait Cratinus^ et son haleine ne respirait pas une seule outre , mais elle exhalait tout un tonneau. Ainsi sa maison était surchargée de couronnes, et il avait le front tout ensafrané de lierre, comme toi-même, ô Bacchus ! »
Nicarque, d'ordinaire grossier, a ici de la verve et de la poésie, mais il paraît bien que cette pièce n'est pas de Nicarque, mais d'Apollonidès (comme la suivante, xi, 25) :
0 Tu dors, ô compagnon ; mais la coupe elle-même te crie : Réveille-toi, ne t'amuse pas à méditer sur la mort ; n'y mets pas de discrétion, Diodore; mais te précipitant violemment dans Bacchus, bois-en du pur jusqu'à ce que ton genou chancelle. Il viendra un temps où nous ne boirons plus, un temps long, bien
I. L'ivrognerie de Cratinus était proverbiale. (Jacobs, II, 231.)
iS<5 LES CAHIERS
long; mais va, dépêche-toi, déjà le poil de raison blanchit nos tempes. »
On sait le dicton grec : AIçyi TpiçToc îca>.à (on ne saurait trop répéter les belles choses ; on ne saurait se rassasier des belles choses.)
Bon proverbe grec : J'aime mieux une goutte de chance qu'un tonneau d'esprit.
Belle parole antique : Ne touche pas aux choses immuables.
Berryer aura eu la plus belle réputation d'orateur, la plus grande et la plus universelle, mais toute viagère. M. Bigelow, TAméricain,
dans son excellent morceau sur Berryer, avec qui il avait été en relation quand il était ministre des États-Unis en France, l'a comparé, sous ce rapport, à ce Quintus Haterius dont Tacite a dit (Annales ^ IV, 6i) : u Q. Haterius... eloquentice, quoad vixit , celebratœ : monumenta ingenîi ejus haud perinde retinentur. Scilicet impetu magis qiiam cura vigebat : utqiie aliorum meditatio et labor in posterum valescit. sic Haterii canorum illud ET PROFLUENS cum îpso simul exstinctum est. «
a Ne pense qu'à charmer ton cœur, et soucie-toi fort peu des citoyens difficiles à endormir (qui sont toujours aux aguets) ; l'un dira du mal de toi, l'autre dira du bien... » (Mimnerme.)
Homère dit vo£w, je vois, je conçois. Voir et
iS8 LES CAHIERS
concevoir^ c'est la même chose : ce n'est plus la sensation, c'est déjà la pensée, la perception. Je ne sais si Reid a songé à cela. C'est un témoignage primitif en faveur de sa psychologie.
Ces anciens débris de cas en 91, en Gev, ces anciens restes de verbes en [u , ces aoristes seconds qui seuls subsistent après les autres temps submergés, me font l'effet, en face des autres déclinaisons et conjugaisons régulières, de ce que sont, à la simple vue d'une carte de Grèce, cette multitude d'îles et de Cyclades en regard du Péloponnèse et du continent : il y a eu un moment où tout cela se liait. Les rocs et sommets, à chaque pas debout, l'attestent encore.
Deux jolis mots poétiques, expressifs, pittoresques :
IlepiGTepa, c'est la colombe en prose, mais en vers on dit plutôt Tp'/fpcov, la tremblante.
Aaywo;, c'est le lièvre en prose, mais en vers on dit plutôt tttco^, le blottisseur. celui qui a peur, qui se blottit.
'A^Alsi, certainement, sans doute, mot à mot : n'importe; c'est comme en français ; — Henri Estienne a raison ; combien il y a de ces rapports singuliers entre les deux langues !
Faire apprendre aux enfants :
L'Hymne d'Aristote à la Vertu ; L'Hymne de Cléanthe ; Simonide sur les Thermopyles.
Cela ne fera pas des chrétiens, mais fera des hommes, àv^peia.
l6o LES CAHIERS
« Tant qu'on est heureux, on a tout le monde pour ami ; est-on dans le malheur, on n'a pas même pour soi ses père et mère. » (Isocrate.)
Les Grecs en s'abordant disaient : /.alps, et on répondait : iWiyyA^z, Les Romains disaient: salve j cco'^eo. Le caractère des deux peuples se montre déjà dans ce mot. Les Grecs souhaitaient la joie, la chose heureuse ; les Romains souhaitaient la santé^ la chose positive ; mais la joie suppose tout.
Les Romains étaient plus lourds.
A propos de la belle description de la conquête de la Toison d'or, dans Apollonius (liv. IV, vers 110-180), où tout est décrit avec une telle netteté et blancheur , on peut très-bien appliquer cet éloge qu'Aristote donne à Homère
(entre mille autres qualités) et qui se détinit très-bien par le mot âvap-sia, lequel signitie une peinture toute distincte, toute pleine d'évidence, de lumière et de clarté, âpyo;, argentum.
La grandeur poétique de la Grèce s'étend depuis Homère jusqu'à Théocrite, et sa grandeur héroïque depuis Achille jusqu'à Philopœmen.
N'JjjLCpa (Epithalame d'Hélène). Joli mot ; il exprime la nouvelle épousée, tant qu'elle reste dans sa fleur, — dans les premiers temps du mariage, — avant le premier enfant, avant Lucine.
(Théocrite.) — Comme dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prête bien à peindre
î62 LES CAHIERS
largement les perspectives de la nature ! Ce dialecte est grandiose et sonore, il est plein : il peint la verdure, le calme, la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière.
« Je ne comprends pas de peinture, s'il n'y a de la lumière et du soleil, » me disait un jour George Sand. Le dialecte dorien répond à ce soleil et à cette lumière.
Les fragments d'Archiloque sont comme des javelots brisés qui sifflent encore, G-jai, Ou[a', â(xr,yavoiGi...
Les cAt tiques ou c/^théniens étaient primitivement des barbares, des Pélasges. selon Hérodote ; mais en se fondant dans la race hellénique et en en prenant la langue, ils ont vite excellé et surpassé les Doriens eux-mêmes qui étaient de cette pure race. — C'est ainsi (toute
DE SAINTE-B EUVE. iCj
proportion gardée) que les Normands, barbares, ont été les premiers, au moyen âge, à exceller dans la langue des Trouvères et qu'ils l'ont emporté, pour la culture de la langue et de la poésie, sur les autres provinces de souche primitivement plus gauloise et française.
A propos de la Correspondance de Frédéric le Grand, on peut rappeler ce fait dont parle Aulu-Gelle (ix, 3).
Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, bien qu'il parût tout occupé de politique, de guerre et de victoires , trouvait du temps pour les Muses et pour les études libérales (a liberali tamen Musa et a studiis humanitatis nunquam abfuit), et bien plus il avait une manière de dire et de faire les choses avec agrément et politesse : il existait des recueils de ses Lettres pleines d'élégance, de bonne grâce et de sens [feruntur adeo libri Epistolarum ejus. mun-
ditiœ et venustatis et prudentiœ plenarum). — Cet éloge pourrait être à bien des égards celui qu'on donnerait aux Lettres de Frédéric le Grand.
A propos de Gresset, dont le Méchant était peu compris à Naples ou à Berlin, quand on l'y voulait jouer, parce qu'il n'y a pas d'action, que tout y est parlé et que rien ne s'y fait, on peut remarquer que c'est le même efFet (mais par une cause un peu différente) qui se vit pour une pièce de l'ancien comique grec Antiphanes. Alexandre le Grand, lui ayant fait lire devant lui une de ses pièces, la goûta peu, comme étant trop athénienne : a Je ne puis m'étonner, dit Antiphanes au monarque, que vous désapprouviez ma comédie, car, pour s'en amuser, il faudrait avoir assisté aux scènes qu'elle représente. Il faudrait être familiarisé avec l'humeur et les mœurs de notre public ordinaire, etc. » La pièce dAntiphanes n'était point goûtée
d'Alexandre comme étant trop dans le goût du populaire d'Athènes. — La pièce de Gresset n'était point comprise à l'étranger pour être trop dans le ton des salons de Paris.
Salluste, qui fait tant parade d'austérité et de ve-rtu dans ses Histoires, fut surpris en adultère par Annius Milon , qui le battit et le rançonna.
Ulysse dit dans Homère, parlant à Alcinoiis (Odj^ssée^ liv. VII, v. 307) :
« Nous autres, races d'hommes qui vivons sur la terre, nous sommes jaloux. »
Hésiode a dit quelque chose d'approchant ; et Plutarque remarque (dans son traité Sur la tî'anquillité d'âme) que la nature a en elle un fond de jalousie et d'envie qui fait qu'on se réjouit moins de son bien propre qu'on ne
i66 LES CAHIERS
s'afflige du bien d'autrui. Ce qui est directement contraire à ce que dit Bossuet (Oraison funèbre du prince de Condé) : « Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de Thomme, il y mit premièrement la bonté... la bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur. » C'est beau, mais ce n'est pas plus vrai que ce que dit Plutarque : l'un et l'autre dire sont vrais selon les occasions, les âges et les jours oii l'on considère la nature humaine.
Que d'imitations des Grecs aux Latins , de ceux-ci aux Italiens, aux modernes ! Le même fonds poétique a été exploité à satiété et remanié. La forme seule s'est renouvelée un peu à la surface. L'invention est souvent aussi mince que la feuille d'or ou d'argent qui recouvre le cuivre.
Joli mot de M. de Maurepas sur ces em-
DE SAINTE-BEUVE. i(Î7
prunts perpétuels qu'on retrouve partout chez les auteurs à mesure qu'on étudie davantage : ff Un auteur est un homme qui prend dans les livres tout ce qui lui passe par la tête. « — Ce mot de Maurepas vaut mieux que tout son dernier ministère.
Montalembert , Champagny et d'autres de cette école exagèrent, non sur la corruption romaine (elle était à l'excès sous les empereurs), mais sur l'absence de qualités et de vertus civiles qui y brillaient encore. Pline le Jeune peut pourtant nous en donner une idée, — et le philosophe Favorinus chez Aulu-Gelle, et ce philosophe Nigrinus, de qui Lucien a parlé avec tant d'affection et d'enthousiasme , et cet Hérodes Atticus qui unissait tant de doctrine, d'éloquence suave et d'humanité. C est lui qui, accosté par un philosophe soi-disant stoïcien et cynique qui lui demandait arrogamment, au
nom de sa barbe et de son manteau, de lui donner de quoi acheter du pain, répondit : Demus huic aliquid ceris, cuicuimodi est^ tanqiiam homines. non tanquam homini^. Charmante application du sentiment et du mot de Térence (Aulu-Gelle, ix, 2), — Il y avait, en un mot, bien des honnêtes gens encore avec qui l'on aurait aimé à vivre, dans cette société romaine de l'Empire. — Gibbon, qui connaissait à fond celte société, le savait bien.
L'École d'Épicure (dans l'Antiquité) n"a jamais formé un orateur ni un citoyen.
Les Romains connurent d'abord la Grèce,
I. On reprochait à Aristote d'avoir secouru un homme qui n ; le méritait pas: « Ce n'est pas l'homme que J'ai secouru, répondit-il, c'est l'humanité souffrante. » (Voir sur le Paganisme comparé au Christianisme pour la charité, une note de Stap. Revue germanique du 15 juin 1861, page +53.)
DE SAINTE-BEUVE. iC)
surtout pour le stoïcisme qui leur convenait et qui allait à cette gravité (gravitas) qu'ils estimaient le plus. Le stoïcisme était en accord avec leurs mœurs ; mais ce n'était déjà plus là la vraie Grèce.
César, le plus grand des mortels dans l'ordre positif et des choses mondaines. Il est plus à notre portée qu'Alexandre, qui a de la fougue déjeune homme, du fabuleux et du demi-dieu. 11 est bien plus aimable et plus homme comme il faut que Napoléon , qui a l'humeur brusque et le bon sens trop souvent brutal.
Vertu, chez les Anciens , c'était à la fois la force guerrière et la force morale ; on associait naturellement une de ces idées à l'autre. De même que mal et lâcheté étaient synonymes :
/taicov xal àv^'vopa(dans Homère), lâche et énervé, de même que àya6o; veut dire bon et brave à la guerre.
Sénèque, Tacite, ce ne sont pas proprement des Anciens , — ce sont les plus anciens des Modernes qui ont écrit en latin.
Belle parole de Sénèque : Otium sine litteris mors est , et hominis vivi sepultura. (Lettre à Lucilius, lxxxii.)
L'auteur du Voyage de la Troade, Le Chevalier, ancien secrétaire de M. de Choiseul- Gouffier, était un adorateur assidu et religieux d'Homère. Après dîner et inter pocula, il se permettait de parler de Virgile comme on n'en
parle guère en France. Après qu'il eut fait son Ulysse- Homère, où il développe des idées ingénieuses et paradoxales sur l'auteur des poèmes homériques, il disait quelquefois, en riant, à ses amis : « C'est égal, ma réputation n'est pas très-étendue , mais j'irai à la postérité plus sûrement que bien d'autres, car je suis porté surla...^ d'Homère. Il y a des places plus mauvaises que la mienne. »
Le Chevalier ne faisait que dire là à la gauloise, et à la façon de Rabelais, ce que Léopardi avait exprimé magnitiquement, en parlant des modernes qui avaient à jamais associé leur nom à celui de quelque illustre Ancien : « Oh ! la belle destinée de ne pouvoir plus mourir sinon avec un immortel! »
II y avait deux opinions chez les Anciens sur Euripide : la plupart mettaient Sophocle au-