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LA FEUILLE DES BENEFICES

Par le concordat de 1316 — contre lequel on proteste encore dans les Cahiers de 1789, — le roi de France (François 1") avait renoncé à son droit de réclamer la convocation d'un concile général tous les dix ans et accordé au pape (Léon X) quelques millions de rentes obtenues grâce à la perception des « annates», c'est-à-dire des revenus d'une année de tout bénéfice nouvellement conféré.

En vertu de ce contrat, qui sacrifiait les élections ecclésiastiques et l'indépendance de l'Eglise gallicane, consacrées par saint Louis et par Charles VII, le roi avait pris « la clef d'or des consciences », il s'était attribué la nomination directe aux offices ecclésiastiques les plus importants, archevêchés, évèchés, prélatures, sauf la confirmation papa le, toujours donnée pour la forme et rapportant finances à la cour de Rome. Si les bénéfices inférieurs étaient conférés par l'évèque ou le chapitre, le roi avait cependant la confirmation effective. Dans son domaine et dans les apanages des princes de sa famille, le droit de patronage s'étendait jusqu'aux cures de village.

Le droit de « régale » remettait au souverain la nomination à tous les bénéfices pendant les vacances des archevêchés et évêchés. En montant sur le trône, à titre de joyeux avènement, privilège lui appartenait de conférer la première prébende qui viendrait à vaquer dans toutes les églises cathédrales. Lorsqu'cnlin les prélats lui prêtaient le serment de fidélité, il disposait de la première prébende à remplir dans le chapitre de l'évêché nouvellement pourvu.

Comme on le voit, le roi était le principal distributeur des revenus de l'Eglise, mais il n'en opérait pas la répartition lui-même. Il la déléguait à un prélat tout à sa dévotion, qui tenait ce qu'on appelait la feuille des bénéfices, et qui était, en 1789, M. de Marbcuf, archevêque de Lyon.

Le mi7iistère de la feuille, succursale de la cour, n'était, cela va sans dire, accessible qu'aux gens de cour, entre lesquels exclusivement il opérait, à mesure des vacances, la distribution des titres et revenus d'Eglise.

Sous le prétexte captieux que les fondations avaient dû être faites parles nobles d'autrefois, — rapporte Béranger de Hauterive, secrétaire de l'évèque de Grenoble, M. de Jarente (1), — à la noblesse seule étaient réservées, non-seulement les places éminentes, mais les plus petits profits, dont le cumul pouvait faire de brillantes situations ou en arrondir de médiocres. A qui se présentait, l'on ne demandait pas : « Quels sont vos mérites ? Avez-vous des vertus? » — Mais : « Etcs-vous né? Avez-vous des aïeux? De combien de quartiers est votre noblesse ! »

Il y avait à conférer des bénéfices « à charge d'àmes » et d'autres « en commende » (2). Pour ceux-ci — qui donnaient des revenus sans imposer d'obligations — la noblesse seule importait. Pour ceux-là, il fallait, en outre, avoir été au séminaire et savoir, au besoin, expédier une messe.

On pouvait être nommé é\ èque, dès vingt-sept ans, sans

{\) Haro sur la F des B .' brochure de 50 p. iu-8°, 1780,

Bibl. nat. LbM 1482.

(2) Commende, dans le droit français ancien, voulait dire « garde » ou « dépôt ». Le titulaire d'une « abbaye en commende », n'était pas nécessairement un « régulier; » moyennant dispense du pape et finance du roi ; c'était un évêque, un chevalier de Malte, n'importe quel tonsuré privilégié qui jouissait du bénéfice sans être astreint à aucun devoir.

avoir auparavant exercé le ministère ecclésiastique d'une manière quelconque. 11 fallait vingt-cinq ans pour èt.'e abbé ou prieur d'une abbaye régulière, ou « curé primitif » et « gros décimateur », c'est-à-dire percevant le revenu des biens-fonds et presque toute la dime de la cure, moyennant au plus la très simple obligation d'aller toucher les offrandes des fidèles et officier les jours de grande fête.

On pouvait être abbé commendataire, n'exerçant rien, mais percevant tout, dès l'âge de vingt-cinq ans. On pouvait être promu au canonicat d'une cathédrale à quatorze ans ; d'une collégiale, à dix ans. Dès sept ans, grâce à un oncle puissant ou grâce à une jolie mère, on pouvait devenir titulaire d'une chapellenie (1 ) !

Pour les abbayes en commende (598 d'hommes et 252 de femmes), dont les abbés titulaires étaient prélats sans porter la croix pastorale, il fallait se faire ordonner prêtre dans les deux années suivant la nomination. Mais il n'était pas nécessaire de se faire recevoir dans les ordres pour jouir des bénéfices simples sans charges d'âmes, tels que les 12,000 prieurés, les 2,800 canonicats d'église cathédrale, les .'1,600 canonicats d'église collégiale. Ce n'étaient que 20,000 fortunes viagères, distribuées, au nom du roi, par l'archevêque « ministre de la feuille, » aux gentilshommes bien protégés (2).

La noblesse accaparait au moins la moitié des biens de l'Eglise, détournés de tout emploi réellement religieux ou charitable. Elle occupait la totalité des archevêchés et tous les évèchés, sauf cinq. A elle, non par faveur pure, mais par institution sur titres, appartenaient 19 chapitres nobles d'hommes et 23 chapitres nobles de femmes, plus de 260 commanderies de Malte représentant à elles seules 1,650,000

(1) P. Buiteau, p. 185-186.

(2) Vnd., p, 176-179.

livres de rentes, sur des bions jadis affectés à la libération do la Terre Sainte !

Parmi les abbayes de femmes, celles rapportant 20,000 livres cl plus avaient toutes pour abbesses des demoiselles nobles. 83 abbayes d'hommes possédaient pour abbés titulaires des aumôniers, chapelains, précepteurs, lecteurs du roi, delà reine, des princes et princesses. L'un d'eux, l'abbé de Vermond, tirait de ses bénéfices un supplément d'appointements de 80,000 livres de rentes*!

Bref, au moment où va finir la monarchie, selon la décision secrètement prise de réserver à la noblesse « tous les biens ecclésiastiques, depuis le modeste prieuré jusqu'aux plus riches abbayes », les sinécures ecclésiastiques à nomination royale sont, dit M. Taine (I), « une monnaie à l'usage des grands, soit qu'il la versent en pluie d'or pour récompenser l'assiduité de leurs familiers et de leurs gens, soit qu'ils la gardent en larges réservoirs pour soutenir la dignité de leur rang ».

XU.

LA SCANDALEUSE OPULENCE DE l' ARISTOCRATIE CLÉRICALE.

Personne n'a plus révolulionnairement que l'anti-révolutionnaire M. Taine l'ait ressortir la violation effrontée des canons de l'Eglise commise par le haut clergé d'avant 1789 et le contraste exaspérant de son opulence scandaleuse avec la misère du peuple.

Lisez le terrible chapitre où se trouve présenté, de main de maître, l'état des campagnes à la fin de l'ancien régi nie (2)!

(1) L'Ancien régime, 82-83.

(2) Ibid. p. 427-441.

« Une vaste portion du sol a cessé de nourrir les hommes, et le reste, mal cultivé, ne fournit qu'à peine à leurs premiers besoins. .. Le peuple vit au jour le jour, le pain lui manque sitôt que la récolte est mauvaise... Il y a des villages où des familles entières passent deux jours sans manger, où les affamés restent au lit la plus grande partie du jourpour souffrir moins... Littéralement on meurt de faim en France ! »

Qu'il se distribue encore parfois quelques soupes, du pain, du blé, à la porte de certains couvents (I) ; qu'il y ait ici et là des prélats bienfaisants, donnant cent mille livres, comme l'archevêque de Paris, pour améliorer l'Hotel- Uieu, ou s'occupant, comme celui de Castres, de la propagation des pommes de terre (2) ; sauf des exceptions très rares, la règle canonique, attribuant, le quart des revenus ecclésiastiques aux pauvres, est généralement méconnue.

Les titulaires des bénéfices dépensent tout à la cour, à Paris; ils ne laissent rien ou presque rien aux paroisses dont ils perçoivent les dîmes et souvent les droits féodaux.

On trouva chez feu le cardinal Soubise, notait le marquis d'Argenson (3), «trois millions d'argent comptant, et 'Û ne donnait rien aux pauvres ! »

Il y a dans ma paroisse, écrit un curé du Berry le 6 mars 1789, « six bénéfices simples dont les titulaires sont toujours absents, et ils jouissent ensemble de 9,000 livres de reveau; je leur ai fait les plus touchantes invitations dans la calamité de l'année dernière, qui continue cette annéeci... J<3 n'ai reçu que deux louis d'un seul. La plupart des au Ires ne m'a pas même répondu (4). »

Dans telle ou telle paroisse du Toulousain, les bénédic-

(1) Ibidem, p. 43-45.

(2) Ibid. p. 305-306.

(3) Mémoires, 5 juillet 1756.

(4) Archives Nationales B III 20, fol. 213.

tins ont la moitié de la dime et donnent, par an, 10 livres aux pauvres ; l'archevêque, décimateur dans la même proportion, donne 8 livres! — Dans l'Artois, c'est de règle : le bénéficier ne fait pas l'aumône! (1).

« Voyez, par contraste », — copions-nous dans l'ouvra ge de l'académicien sceptique dont les ultramontains, avec trop de légèreté, se sont fait un auxiliaire (2), — « voyez le luxe des prélats, qui ont un demi-million de rente, la pompe de leurs palais, les équipages de chasse de M. de Dillon, é\èque d'Evreux; les confessionnaux garnis de satin de M. de Barrai, évèque de Troyes; l'innombrable batterie de cuisine, en argent massif, de M. de Rohan, évoque de Strasbourg...., dont l'aube, brodée de points à l'aiguille, était estimée à plus de 100,000 livres!...

« Les 131 évèques et archevêques, les 700 abbés commendataires sont gens du monde; ils font bonne figure, ils sont riches, ils ne sont pas austères, et leur abbaye est pour eux une maison de campagne qu'ils restaurent ou embellissent en vue de la résidence qu'ils y ont et de la compagnie qu'ils y accueillent...

« A Clairvaux, dom Raucourt, très poli envers les hommes et encore plus galant envers les femmes, ne marche qu'en voiture à quatre chevaux avec un piqueur en avant ; il se fait donner du Monseigneur par ses moines et tient une vraie cour. La chartreuse de Val-Saint-Pierre, a un somptueux palais, au milieu d'un immense domaine, et le père procureur dom Effinger passe ses journées à recevoir ses hôtes.

« Au couvent d'Origny, près de Saint-Quentin, l'abbesse a des domestiques, une voiture, reçoit en visite et à dîner les hommes dans son appartement...

(l)Taine, I, 66, 95, 97.

2) Ibid. 1,97 et 169.

«... On danse an chapitre d'Ottmarsheim, en Alsace... Au chapitre d'Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie noire et que leur manteau est doublé d'hermine... Près de Sarrclouis, les chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins que prudes... Quantité de couvents sont des asiles agréables et décents pour des dames veuves, pour de jeunes femmes ilont les maris sont à l'armée, pour les filles de condition, et la supérieure, qui le plus souvent est demoiselle, tient avec aisance et dextérité le sceptre de ce joli monde féminin ! »

Les chapitres nobles de femmes n'étaient (d) que fies « séminaires de filles à marier ». — « Répudier toutes les joies de la vie religieuse pour n'en garder que les avantages matériels », dit L'abbé Mathieu (2), « en réduire les devoirs au célibat temporaire et à la célébration de l'office divin, se débarrasser de la clôture, des troix vœux, » — pauvreté, chasteté et obéissance. — « de l'habit monastique et de la vie commune; transformer les cellules en autant de maisons de plaisance disposées autour du cloître, interdire avec un soin jaloux l'accès de ces riantes demeures à toutes les roturières, faire du bien de l'Eglise le patrimoine d'une caste et recouvrir toute cette décadence d'un magnifique appareil de puissance, de culte extérieur et de charité : telle était l'œuvre qu'accomplirent... plus de cinq siècles avant la Révolution et que maintinrent jusqu'en 1790 les chanoinesses de Remiremont, Epinal, Poussay et Rouxièrcs-aux- Dames. »

L'abbesse de Remiremont (3), princesse du Saint-Empire,

[1) Connue ou les appelle dans le Dictionnaire rie Trévoux.

(2) V Ancien régime en Lorraine et Barrais, iu-8°, 1870, p. 68. 3) Ibid., p. 71.

suzeraine d'immenses domaines, menait un train presque royal. Elle portait la crosse d'or, s'asseyait à l'Eglise sous un dais de velours et rendait la justice à certaines époques de l'année. Elle ne se promenait jamais qu'en carros>r à six chevaux. Après sa mort, les cent églises dont elle avait le patronage sonnaient le glas funèbre pendant vingt-quatre jours.

Généralisant ses gracieuses peintures des intérieurs des chanoines des deux sexes, M. Taine constate(l): «Les vingtcinq chapitres nobles de femmes et les dix-neuf chapitres nobles d'hommes sont autant de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie qu'une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où ils se sont recrutés. »

Beaucoup plus hospitaliers encore, plus pompeux et aussi charmants sont les palais épiscopaux. Chaque évèché est une « cour, » où « représente » un vrai prince.

Trente-deux prélats sont seigneurs temporels de leur ville, du district environnant, parfois de tout le pays. La tour féodale de l'évèque de Saint-Claude domine tout le mont Jura. L'évèque de Cahors en est aussi le comte, et, s'il officie solennellement, il dépose sur l'autel son casque, sa cuirasse, ses gantelets et son épée. L'évèque de Mende, seigneur du Gévaudan depuis le onzième siècle est, ou peu s'en faut, le roi de son diocèse. L'archevêque de Cambrai règne en duc sur tout le Cambresis. Ceux de Bordeaux ou Narbonne, de Toulouse ou Besançon « chassent, bâtissent, ont des clients, des hôtes, un lever, une antichambre, des huissiers, des officiers, une table ouverte, une maison montée, des équipages... et le plus soinent des dettes, dernier point qui achève le grand seigneur. »

(2) Ibid. 25-26.

A Saverne, une vraie cour de roi est tenue parles Rohan, évoques héréditaires de Strasbourg et cardinaux d'oncle i d neveu.

11 y avait dans leur château 700 lits, 1 80 chevaux, 1 4 maîtres d'hôtel, 23 valets de chambre. On y put loger, en une fois, jusqu'à 200 invités, non compris la valetaille. On y rencontrait en tout temps « de vingt à trente femmes, des plus aimables de la province », auxquelles souvent venaient se joindre des dames de Versailles et de Paris, en villégiature. Ce inonde soupait chaque soir à neuf heures, sous la présidence du cardinal, superbement vêtu, beau et le teint sans cesse raffraiehi par des bains de lait (t), d'une galanterie exquise, distribuant des sourires en guise de bénédictions (2).

On sait combien la grâce cardinalesque, ne connaissant plus d'obstacles, compromit Marie-Antoinette en personne, vers 1783, et quel coup terrible l'affaire du collier acheté à crédit 1,600,000 livres, volé par une aventurière, Mme de la Motte-Valois (3), porta à la vertu de la reine, à l'honneur du trône, à la délicatesse de la noblesse et à la considération de l'Eglise!

(I) Wallon, le Clergé de m, p. 493.

i.2) Taine, l'Ancien régime, p 1.'56.

(•! V. lu première partie des Mémoires du comte Beugnot et le curieux travail de M. Campardon, Marie- Antoinette et le procès du collier.

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